Blackwood

Vénéneux. Après y avoir vécu un drame quand il était enfant, Colburn est de retour à Red Bluff, Mississippi. Il y trouve une ville qui se meurt en silence. Lorsque deux enfants disparaissent, les tensions alors sous-jacentes éclatent au grand jour, et la vallée s’embrase. La prose lyrique de Michael Farris Smith est à l’image du kudzu, cette plante invasive qui s’accroche à tout ce qui se trouve sur son chemin et étouffe lentement Red Bluff : plus le lecteur avance dans le livre, plus il se sent enlacé, retenu, pris au piège. Jusqu’à un final sidérant.

J’avais lu il y a quelques temps, le roman Nulle part sur la terre du même auteur, un roman noir que j’avais beaucoup aimé. C’est donc avec beaucoup d’attentes que j’ai commencé Blackwood, un roman très particulier, avec une atmosphère oppressante. Un roman étonnant par sa forme et par cette impression désagréable qu’il réussit à instiller chez le lecteur.

« Avec le temps l’ouverture de la grotte avait été recouverte comme tout le reste. Le kudzu méthodique. Se répandant sur la terre avec une patience folle et ça avait pris un siècle, mais les collines ondoyantes étaient désormais envahies. Sur le flanc de l’une d’elles une vieille maison avec une cheminée se dressait sous sa couverture verte. Les vignes pendaient des promontoires comme des cordes. De petits fourrés d’arbres avaient été conquis des décennies plus tôt, les vignes atteignant les points les plus élevés et s’étirant jusqu’aux branches les plus éloignées, s’entrelaçant et formant des voûtes affaissées. Des arbres estropiés et des amas de broussailles dessinaient des monticules et des bosses à travers la vallée et sous cette vaste toile de vert se trouvait la sombre forêt où les créatures rampaient et où le soleil filtrait péniblement par les minuscules espaces entre les feuilles. »

L’histoire est vraiment à l’image de la couverture: une plante invasive qui s’accroche à tout et fait sombrer avec elle ce qui se trouve sur son passage. Elle agrippe tout, doucement, s’enroule sans qu’on se rende compte. L’histoire de Blackwood est construite de cette façon. On sent que quelque chose de malsain va se produire. Le roman baigne dans une forme de noirceur, de par ce que vivent ses personnages. Peu à peu, on sent qu’on se rapproche du précipice et que, tôt ou tard, on finira par tomber dedans. 

Le roman s’ouvre sur une scène de 1956, un grand drame qui a perturbé bien des vies et qui continue d’agir comme un poison lent. Le reste du roman se déroule vingt ans plus tard, en 1976. L’histoire suit plusieurs personnages qui vivent à Red Bluff ou qui finissent par s’y échouer. Colburn tout d’abord qui a vécu un grand traumatisme enfant et qui revient y vivre. Il profite d’une occasion pour louer gratuitement un local dans la ville désertée pour travailler son art, la sculpture industrielle. Sauf que tout le monde murmure sur son passage. Il est celui qui vivait dans la maison des fous… Il y a aussi une famille tombée en panne sur la route, un homme, une femme, un enfant. Qui ne repartent plus. On sent que quelque chose ne tourne pas rond chez eux. Ils vagabondent. Cachent des choses. Fouinent dans les poubelles. Restent sur leurs gardes. Il y a également Celia, qui travaille au bar, dont la mère était voyante. Une gardienne des secrets. Celia qui apprécie la compagnie de Colburn et qui est un peu le pivot central de la ville. Tout le monde se retrouve dans son bar. Il y a aussi Dixon, amoureux de Celia, jaloux de tout homme qui s’approche d’elle et qui n’avance pas dans sa vie personnelle, prisonnier de ses regrets du passé. Et finalement Myer, policier, qui fait de son mieux mais qui n’arrive pas à faire la paix avec sa culpabilité. Il était là en 1956 quand le drame s’est produit dans la vie de Colburn. Il ne s’en est jamais vraiment remit.

Puis, un beau jour, un autre drame survient: deux enfants disparaissent. Au fil des chapitres on cherche à comprendre cette petite ville étrange où l’on ne réussit à s’extirper qu’avec beaucoup de mal. Quand on réussit à en sortir. Cette ville donne une impression de langueur et de lassitude, de secrets bien enfouis, de mensonges, de noirceur qui se terre dans le cœur des hommes jusqu’au jour où elle explose et entraîne tout sur son passage. Blackwood est un roman inquiétant qui semble un peu long au départ, mais qui progresse peu à peu vers une sorte d’obscurité dont on a peur d’en connaître les rouages. Un roman où les images (la grotte, la maison abandonnée, la plante grimpante) prennent une grande place dans l’imaginaire du lecteur.

Comme dans Nulle part sur la terre, l’écriture est spéciale. Les phrase sont courtes, il n’y a pas toujours de ponctuation et le ton est original. Je crois que l’on est sensible à cette forme d’écriture ou on ne l’est pas. Même si ça prend un peu d’adaptation, j’aime beaucoup pour ma part puisque je trouve que ça rend plus tangible l’atmosphère dans laquelle l’auteur nous plonge. 

Ce roman est vraiment particulier. Je me suis demandée au début de ma lecture où l’auteur nous amenait. Je me suis aussi demandée si j’avais aimé ce roman. La réponse est difficile tant il met mal à l’aise. Rapidement, l’atmosphère prend le dessus sur l’intrigue. C’est étouffant, terrifiant aussi. Je m’imagine l’image d’une plante grimpante qui s’attache à tout, vous encercle jusqu’à l’étouffement. Ce roman c’est un peu cela. En repensant à l’histoire, je ressens toujours cette sensation d’oppression. Il faut être un écrivain très habile pour rendre cette impression aussi forte.

Une expérience de lecture très particulière…

Blackwood, Michael Farris Smith, éditions Sonatine, 288 pages, 2021

6 réflexions sur “Blackwood

  1. j’ai un de ses romans mais j’ai lu de très bons romans noirs dans la même région, et j’avoue que j’ai fini par ne plus avoir envie d’y retourner (pourtant j’ai habité dans les Appalaches)
    trop noir, trop triste.. Mais bon là, j’y étais encore un peu en lisant de la non fiction (sur la crise des opiacés) du coup, j’attends encore …

    Aimé par 2 personnes

  2. Pingback: Blackwood, Michael Farris Smith – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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