Blackwater t.1: La Crue

Alors que les flots sombres et menaçants de la rivière submergent Perdido, une petite ville du sud de l’Alabama, les Caskey, une riche famille de propriétaires, doivent faire face aux innombrables dégâts provoqués par la crue. Mené par Mary-Love, la puissante matriarche, et par Oscar, son fils dévoué, le clan s’apprête à se relever. Mais c’est compter sans l’apparition, aussi soudaine que mystérieuse, d’Elinor Dammert, jeune femme séduisante au passé trouble, dont le seul dessein semble être de s’immiscer au cœur de la famille Caskey.

La crue est le premier roman de la saga en six tomes, Blackwater. J’aime le concept de type feuilleton, avec une sortie de deux livres tous les mois de mai à juillet. Je dois aussi dire que j’adore la sublime couverture de ce livre (et des suivants) remplie de détails et de dorures. J’étais vraiment curieuse de lire cette série écrite en 1982 par l’auteur de Beetlejuice, qui n’avait jamais encore été traduite.

Blackwater est le nom d’une rivière en Alabama. L’histoire commence en 1919 alors qu’une petite ville est inondée par la crue. Les Caskey sont de riches propriétaires de scierie et ils font une étrange découverte en explorant la ville en canot: une femme, Elinor, est coincée depuis des jours dans un hôtel submergé par la montée des eaux. L’événement est particulièrement troublant. Alors qu’Oscar tombe sous son charme, Bray qui l’accompagne et a toujours travaillé pour la famille Caskey, est profondément bouleversé et apeuré par cette rencontre. C’est à partir de là que l’histoire commence réellement.

Elinor est étrange et intrigante. Elle débarque un peu comme un cheveu sur la soupe dans une famille où sa présence suscite les passions. Des choses bizarres et inexplicables se produisent depuis son apparition. Elle se greffe à la famille Casey, au désespoir de la matriarche, Mary-Love, qui a l’habitude de diriger tout et tout le monde. Mais Elinor, on le découvre assez vite, est plus intelligente et beaucoup plus puissante qu’elle…

Au début du roman, après quelques scènes vraiment intrigantes, je me suis demandée où m’amenait l’auteur. Je l’avoue, je m’attendais à ce que l’auteur pousse l’histoire beaucoup plus loin. Puis, je me suis habituée au rythme d’écriture, qui rappelle certains classiques américains. Les personnages – et surtout les liens entre eux – mettent du temps à se mettre en place. Il y a un petit côté vieillot auquel j’ai dû m’adapter au début, surtout parce que je ne m’y attendais pas. Perdido est une ville poussiéreuse où les éléments fantastiques se distillent lentement. Jusqu’à ce qu’ils frappent. L’inattendu nous pend au bout du nez alors qu’on ne s’y attend pas. Quand tout semble trop calme, il faut se méfier! J’ai vraiment aimé cet aspect du roman.

« J’ai tendance à insister sur l’humour, car l’horreur paraît plus horrible encore quand on la laisse s’exprimer dans un contexte absolument banal. »

Blackwater est une saga très intrigante. Si vous aimez les histoires familiales qui débordent un peu du cadre, c’est la lecture qu’il vous faut. Elinor est inquiétante, mystérieuse et assurément, on veut mieux la connaître. Comprendre d’où elle vient et ce qu’elle veut vraiment. L’écriture de l’auteur est très visuelle, on imagine parfaitement les lieux et les personnages. Sans doute que son bagage cinématographique y est pour quelque chose. J’ai le second tome sous la main et j’ai hâte de m’y plonger pour découvrir la suite de l’histoire. Parce que mine de rien, l’auteur réussit à nous donner envie de savoir qui est vraiment Elinor… et ce qu’il adviendra de la famille Caskey.

Blackwater t.1: La Crue, Michael McDowell, éditions Alto, 248 pages, 2022

La dépoussiéreuse de crimes

Disparitions mystérieuses, affaires nébuleuses, meurtres irrésolus, le Québec regorge de sombres histoires plus déroutantes les unes que les autres. La détective privée Annie Richard, alias la dépoussiéreuse de crimes, a sélectionné pour vous une dizaine de ces enquêtes qui ont marqué son parcours au fer rouge, dont: l’enlèvement de Sébastien Métivier, premier enfant dont le visage a été reproduit sur les cartons de lait; la quête de Laurette Perreault, qui s’est lancée à la recherche de son fils en raison de l’inaction des policiers; l’emprisonnement de Sidney Machell, enfermé à tort pendant vingt ans à la prison de Bordeaux, avec les aliénés… Soutenue par les familles des victimes, mais aussi par des coroners, des policiers et nul autre que le légendaire Claude Poirier, cette passionnée remonte le temps à l’aide de vieux almanachs, d’archives de journaux et de divers artefacts afin de colliger de nouveaux indices. Saura-t-elle jeter enfin la lumière sur certaines des énigmes criminelles de notre histoire, à ce jour inexpliquées?

J’ai lu La dépoussiéreuse de crimes d’Annie Richard et j’ai vraiment adoré ce livre! Je voulais vous en parler cette semaine car le 15 avril 2022, ce sera le début de la deuxième saison de Sur ta rue (à Canal D) animé par l’auteure, qui est détective privée. J’adore cette émission! Son livre est tout à fait dans le même esprit.

On retrouve donc entre ces pages douze histoires judiciaires. Des crimes, des mystères, des injustices judiciaires et des disparitions, ces douze affaires ont fait les manchettes à leur époque. Annie Richard nous amène dans les archives afin de retracer un portrait sociologique et historique de ces affaires, à l’époque où elles se sont produites. Elle analyse les mœurs, nous raconte le système de justice bien différent d’aujourd’hui, fouille la généalogie et les documents d’époque afin de nous offrir une plongée dans l’histoire de gens qui ont fait les frais du système de justice, soit en étant victimes, soit en devenant enquêteurs malgré eux pour avoir des réponses. C’est avec beaucoup d’intérêt qu’on suit ses enquêtes et qu’on découvre comment peut évoluer une affaire qu’on choisit d’ouvrir à nouveau des années après le crime. 

Annie Richard est quelqu’un d’empathique et d’intègre, qui tente d’offrir, à travers ses enquêtes, des réponses aux proches de victimes de crimes. Ses enquêtes la mènent aussi à faire des découvertes dans les archives et les histoires parfois étranges qu’elle nous raconte sont passionnantes! Les archives regorgent d’informations qui ne demandent qu’à être trouvées. J’ai été très émue par la première affaire sur laquelle elle a enquêté, la disparition de Sébastien Métivier. Cette histoire m’avait beaucoup marquée à l’époque. J’étais très jeune et on en avait entendu parler au fil des ans, puisque Sébastien n’a jamais été retrouvé. C’est avec cette histoire que j’ai pris conscience qu’un adulte pouvait s’en prendre à un enfant. Je n’ai jamais oublié le nom de Sébastien. Plusieurs autres histoires sont fascinantes. J’ai un faible, tout comme elle, pour la dernière histoire du livre, celle de Sidney. Elle est tellement surprenante qu’elle est digne de l’intrigue d’un film!

J’ai appris de nombreuses anecdotes que j’ignorais, dont celle des journaux de l’époque qui affichaient l’adresse d’un prévenu lors d’un crime. Ce qui facilite sans doute un peu la recherche dans les archives pour situer les lieux. On apprend aussi des choses sur le plus vieux cas de disparition resté ouvert au Service de police de Montréal, sur les origines d’une expression populaire, sur les journaux à scandales, les débuts des maisons de transition, les rackets de bébés à une certaine époque. On rencontre des membres de la famille des gens qui ont été victimes et on apprend des choses sur la façon dont l’enquête se déroule pour Annie et son équipe. De petits encarts sont ajoutés au fil des pages, pour ajouter de l’information complémentaire à l’enquête dont il est question, allant des faits divers aux suspects. 

J’ai adoré cette lecture tout comme j’attends la diffusion de Sur ta rue avec impatience. Un chapitre du livre aborde d’ailleurs la recherche qui a été faite pour cette émission. Cette série nous amène à découvrir l’histoire d’un quartier, d’une rue, à travers ses mystères et ses crimes passés. Je ne peux que vous conseiller autant le livre que la série. Cette lecture m’a d’ailleurs donné envie de me replonger dans des histoires criminelles que j’ai beaucoup lues a une certaine époque!

J’ai passé un très bon moment de lecture avec La dépoussiéreuse de crimes. Je vous invite à découvrir le blogue d’Annie Richard et son balado avec Jean-Philippe Rousseau, Rétro crimes.

La dépoussiéreuse de crimes: lumière sur 12 énigmes judiciaires, Annie Richard, éditions de l’Homme, 232 pages, 2021

Nuit couleur larme

Dans une ville théâtre d’une vague de disparitions soudaines et inexpliquées, Teresa est libraire spécialisée en fantastique, occultisme, horreur. Une de ses clientes régulières est Matilde, jeune fille timide habillée comme une otaku. Une nuit, dans la forêt, Teresa lance une incantation trouvée dans un livre et fait apparaître Laura, une démone dont le pouvoir est de réaliser le vœu de qui l’a appelée. Mais Teresa ne sait pas quoi demander ! Or, Laura ne peut repartir sans réaliser sa mission. Commence alors une cohabitation des plus étranges, souvent drôle, toujours décalée…

Nuit couleur larme de Borja González est un roman graphique très très particulier, qui mêle disparition, sorcière, démon et… otaku. Les personnages sont issues du milieu geek: une libraire-sorcière, une jeune otaku et une démone férue de mangas. Le contexte est étonnant et très particulier. On est tout de suite plongé dans quelque chose d’inconnu et de peu familier.

« Dis, sans vouloir t’offenser… Tu m’as l’air un peu perdue, non? Tu vas dans une forêt déguisée en sorcière, avec une épée et un livre écrit dans une langue morte pour invoquer un démon. »

L’histoire met en scène Teresa qui est libraire spécialisée dans la littérature fantastique, de magie et d’occultisme. Elle tient sa boutique, s’ennuie souvent et elle est un peu sorcière sur les bords. Elle écrit un fanzine et l’une de ses jeunes clientes, Matilde, est une grande fan. Teresa semble la tolérer avec une sorte d’ennui résigné. Un soir après le travail, Teresa va dans la forêt faire une incantation et elle fait apparaître une démone, Laura, qui lui propose de réaliser un de ses vœux.

Cette bande dessinée est vraiment très spéciale et un peu déroutante. L’atmosphère y est particulière. On entre dans ce texte comme dans un nuage, un peu brumeux, sans trop savoir où l’on va. C’est à la fois poétique, mélancolique et un peu onirique. Tout se joue sur les perceptions du lecteur face aux personnages et aux situations. L’histoire est difficile à décrire puisqu’elle mise principalement sur l’ambiance que l’on ressent à la lecture, plutôt que sur l’intrigue. 

L’histoire se déroule dans « la ville bleue » qui est décrite dans le livre comme une ville dortoir où normalement, la vie est assez calme. Toutefois, au moment de l’histoire, cette ville est aux prises avec une vague de disparitions de jeunes femmes. Les nouvelles sont annoncées à la radio, ce qui ponctuent les chapitres de la bande dessinée. Pendant ce temps, Teresa, Laura et Matilde passent du temps ensemble et commencent à développer une étrange amitié.

Il est difficile de décrire cette histoire tant elle est singulière. Elle met en scènes trois jeunes femmes geeks, qui sont différentes à leur façon, dans un monde un peu mystérieux, sombre et parfois inquiétant. Les dessins sont vraiment magnifiques et ont une particularité de taille: les personnages n’ont pas de visage. Libre à nous d’imaginer leurs réactions, même si le dessin est suffisamment intéressant pour réussir à rendre l’émotion de ses personnages sans montrer leurs faciès. Visuellement, ce roman graphique est particulièrement beau. 

Nuit couleur larme est un livre dont j’ai beaucoup de mal à parler, mais dont j’ai apprécié l’expérience de lecture. La fin, par exemple, ou le déroulement de certaines scènes peut nous sembler un peu hermétiques et laissent clairement sujet à plusieurs interprétations. Ce n’est donc pas une bande dessinée « facile », mais plutôt une histoire dont il faut s’imprégner de l’atmosphère plutôt que d’en faire une lecture linéaire en espérant une intrigue claire et un dénouement franc.

Nuit couleur larme est le genre d’histoire qu’il faut relire assurément pour en comprendre toutes les subtilités. Une étrange découverte!

Nuit couleur larme, Borja Gonzalez, éditions Dargaud, 144 pages, 2021

Dans l’abîme du temps

En 1935, au fin fond de l’Australie, le Pr Nathaniel Peaslee recherche avec frénésie les traces d’une civilisation inconnue. Il ne comprend pas pourquoi, mais il connaît ces lieux, comme si un autre avait implanté des souvenirs en lui. Il sait que quelque chose d’aussi mystérieux que terrifiant se tapit, là, dans les profondeurs du sable du désert… Son monde a été chamboulé près de 30 ans plus tôt. À l’époque, il enseigne à la prestigieuse université de Miskatonic. Il mène une vie paisible, entouré de sa femme et de ses enfants… jusqu’au jour où il s’effondre en plein cours. À son réveil, personne ne le reconnaît. Il a toujours la même apparence, mais semble avoir perdu la raison ! Il parle un dialecte inconnu et se comporte comme un étranger. Pire, il se prend de passion pour les sciences occultes, allant même jusqu’à se plonger dans l’étude du Necronomicon, ouvrage maudit entre tous…

Dans l’abîme du temps est une adaptation du roman du même nom de H.P. Lovecraft. J’ai déjà lu – et adoré! – Les Montagnes hallucinées tome 1 et tome 2 ainsi que La Couleur tombée du ciel. Ils étaient tous excellents. Tellement, que j’ai envie de poursuivre ma découverte de Lovecraft, revu par le mangaka Gou Tanabe qui fait un formidable travail d’adaptation. Plus je découvre ses livres, plus je suis sous le charme.

Dans l’abîme du temps a été publié originalement en 1936. C’est une histoire qui s’inscrit tardivement dans le processus de création de Lovecraft puisqu’il décède l’année suivante. Ici, son adaptation est un gros manga de près de 360 pages. Il raconte l’histoire du professeur d’économie Nathaniel Peaslee, dont la vie a été tout à coup entièrement chamboulée. Du jour au lendemain, sa famille ne le reconnaît plus. On jurerait qu’il est devenu fou! Il s’intéresse à des domaines qui ne l’ont jamais intéressé et se passionne soudain pour les sciences occultes… Il est soudain très différent. Il comprend des langues inconnues et a l’air d’un parfait étranger aux yeux de son entourage. Son comportement particulier sèmera la division au sein de sa famille. Seul un de ses fils restera à ses côtés. 

Quand le manga débute, nous sommes au Massachusetts en 1908. Entre le travail tranquille d’un professeur d’université et une expédition dans le désert d’Australie-occidentale, l’histoire nous plonge dans le voyage dans le temps et le transfert de personnalité. Il y est aussi question d’amnésie, de visions et d’étranges souvenirs qui assaillent le professeur Peaslee. Toute sa vie, il travaillera à tenter de comprendre ce qu’il a vécu.

« Mon but en réalisant cette étude était de montrer comment les mythes et légendes pouvaient agir sur l’imaginaire et influencer notre psychisme. »

Comme tous les mangas de Gou Tanabe, Dans l’abîme du temps est une superbe adaptation. Le dessinateur réussit à rendre en image tout le côté sombre et effrayant des histoires de Lovecraft. C’est un véritable plaisir pour les yeux! Visuellement, le trait de crayon est époustouflant. En images, de cette façon, l’expérience de lecture donne encore plus le frisson. L’histoire se lit sans temps mort et on se laisse embarquer par l’imagination inquiétante de Lovecraft et le dessin magnifiquement détaillé de Gou Tanabe. On y retrouve comme toujours des thèmes chers à Lovecraft et des allusions à Edgar Allan Poe.

Vous ne connaissez pas encore ces mangas? C’est le moment de les découvrir puisqu’il y en a quelques uns de parus jusqu’à maintenant. Ils en valent vraiment la peine!

Ce titre faisait partie d’un coffret magnifique avec La couleur tombée du ciel. C’est vraiment un beau cadeau à offrir d’ailleurs (ou à garder pour soi ) tellement les livres sont d’une belle qualité. J’ai hâte d’en lire d’autres!

Dans l’abîme du temps, Gou Tanabe, d’après H.P. Lovecraft, éditions Ki-oon, 368 pages, 2019

Buveurs de vent

Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien. Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette. Matthieu, qui entend penser les arbres. Puis Mabel, à la beauté sauvage. Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs. Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…

J’ai tout de suite été attiré par ce livre. Déjà, j’adore la couverture du roman, qui va tellement bien avec l’image que je me fais de cette histoire. L’auteur m’était inconnu et ça été une très belle découverte puisque j’ai eu un gros coup de cœur pour ce livre. J’ai adoré le style d’écriture et tout le mystère qui tourne autour du Gour Noir. C’est tout à fait le genre de roman qui aurait pu avoir cent ou deux cents pages de plus et ça m’aurait comblé. Être plongé dans cette histoire est un vrai plaisir. On y entre sans pouvoir lâcher le livre. 

Le roman raconte à la fois l’histoire d’une fratrie et celle d’une petite ville reculée, qui évolue à l’écart du monde. Le fondateur des lieux, Joyce, veut montrer que la ville lui appartient et que tout ce que les habitants ont, est de son fait. Les rues portent son nom, il espionne tout, dirige le shérif, décide qui épouse qui. C’est lui qui a le pouvoir de choisir les destinées de tous et chacun.

Le fait que Joyce se soit approprié la ville et décide pour tous les habitants demeure à la fois inquiétant et choquant. Une vie toute tracée, un quotidien qui fonctionne sous la peur et le poids des décisions de Joyce, qui agit comme un dictateur sur les habitants. Peu autonomes, sous l’emprise de cet homme, les habitants vivent avec la peur au quotidien. L’arrivée de certains personnages est une promesse d’avoir un peu d’espoir et de se réapproprier leurs vies.

Tout tourne autour de la centrale nucléaire que Joyce a construit. Toutefois, on suit également une fratrie et leur évolution au fil du temps. Le roman est construit pour présenter cette famille, quatre enfants pour qui la nature est essentielle et leurs parents qui sont froids et durs. L’histoire suit cette famille, ainsi que Joyce le dirigeant du village et les lieux les plus fréquentés: la centrale et le bar. Tout évolue autour de ce petit monde pour nous offrir une fresque à la fois intrigante et mystérieuse. 

« Marc lisait entre deux contrôles, guettant le moindre craquement du plancher au-dessus pour ne pas être surpris par Sokal. Malgré l’interdiction de son père, il continuait de lire aussi dans sa chambre, affinant une conception idéale du monde qui le conduirait plus tard à poser ses propres mots sur des feuilles blanches. Bien plus tard, lorsque, ayant beaucoup lu, il s’y autoriserait. »

Le texte fracassant m’a happé dès le début de ma lecture. Buveurs de vent est un livre où l’on s’attache énormément aux personnages et pas seulement aux quatre enfants qui sont en quelque sorte les personnages principaux du roman. J’ai également adoré le personnage du grand-père, qui m’est très sympathique, alors que les parents des enfants ne le sont pas du tout. Les parents choisissent une forme d’éducation pour leurs enfants qui n’est pas vraiment admirable. Ils sont glacials et violents. Les frères et la sœur quant à eux, ont une relation exceptionnelle. C’est une fratrie tissée serrée.

« Quatre ils étaient, un ils formaient, forment et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir. »

La nature est très présente dans le texte et les quatre personnages principaux sont très proches d’elle et du monde qui les entoure. La nature leur permet d’échapper à leur quotidien. Les gens dans cette histoire ne vivent pas vraiment. On décide pour eux, ce qu’ils vont être, ce qu’ils feront comme travail et leur quotidien est déjà décidé d’avance. La nature permet de s’évader et de se retrouver, l’espace d’un instant. D’être eux-mêmes. Les enfants l’expérimentent très souvent. La nature y est présentée comme un refuge pour être épargné de la folie de certains hommes. La nature comme lieu d’évasion. L’auteur offre une belle description du paysage où se déroule son histoire et de l’environnement qui entoure ses personnages. J’ai vraiment apprécié cet aspect.

« Matthieu retira ses bottes et ses chaussettes, son pantalon et son caleçon. Se tint droit, les bras le long du corps, les pieds posés sur un lit de feuilles. Désir farouche de s’enraciner, de devenir un arbre. Il sentit grouiller des vies nouvelles sous ses pieds, en pénétrer la plante, escalader ses chevilles. Sentir la sève monter dans ses jambes, comme quant on serre dans un étau une branche coupée au printemps. Il appartenait enfin à ce monde, devenu un simple filtre des puissances souterraines. »

La qualité du texte de ce roman est exceptionnelle. On sent que Franck Bouysse a construit tout un monde avec Joyce et son village. Il y a un bon dosage entre les personnages qui sont attachants et ceux qu’on déteste. L’auteur réussit à en faire un roman prenant et une histoire qui est à la fois intrigante et mystérieuse. Il crée tout un univers et des personnages plus grands que nature qu’il est impossible d’oublier. Le roman baigne dans une atmosphère mystérieuse qui se rapproche de la légende et c’est peut-être la raison pour laquelle on est rapidement entraîné dans le roman. Le village crée ses propres histoires au fil du temps. Le village en lui-même est un endroit mythique qui fait vivre ses propres légendes.

J’ai eu un très gros coup de cœur pour ce roman qui se lit vraiment bien et qui est l’une de mes très belles découvertes cette année. C’est un auteur que j’ai découvert avec un immense plaisir et je m’offrirai assurément un autre rendez-vous avec ses histoires. J’ai de la chance: il a quand même plusieurs livres à son actif!

Buveurs de vent, Franck Bouysse, éditions Albin Michel, 400 pages, 2020