Mr Mercedes

Mr MercedesMidwest, 2009. Dans l’aube glacée, des centaines de chômeurs en quête d’un job font la queue devant un salon de l’emploi. Soudain, une Mercedes fonce sur la foule, laissant huit morts et quinze blessés dans son sillage. Le chauffard, lui, a disparu dans la brume, sans laisser de traces. Un an plus tard, Bill Hodges, flic à la retraite qui n’a pas su résoudre l’affaire, reste obsédé par ce massacre. Une lettre du « tueur à la Mercedes » va le sortir de la dépression et de l’ennui qui le guettent.

J’aime beaucoup Stephen King qui touche à tous les genres. J’ai eu envie de lire Mr Mercedes en lisant quelque part que le personnage de Holly Gibney découverte dans L’outsider était récurrent de la trilogie Bill Hodges. Car oui, Mr Mercedes est le premier tome de la trilogie mettant en scène Hodges, un policier à la retraite. La diffusion en français, dans quelques jours, de la série télévisée adaptée du roman m’a convaincue de m’y mettre maintenant. Et j’ai passé un très bon moment!

Bill Hodges est à la retraite et il s’ennuie. C’est un homme plutôt seul qui n’a plus cette passion qui le gardait en vie du temps de ses enquêtes. Il passe ses journées à manger devant la télé et à jouer avec l’arme de son défunt père. Une façon comme une autre de passer le temps.

« Hodges a lu quelque part qu’il y a des puits si profonds en Islande que l’on peut y jeter des cailloux sans jamais les entendre faire plouf. Il pense que c’est pareil pour certaines âmes humaines. »

Dans sa carrière, une enquête le hante encore. Une enquête qu’il n’a jamais pu résoudre avant de quitter le service, celle de Mr Mercedes, un cinglé qui a foncé sur une foule avec une Mercedes volée. Quand Mr Mercedes lui envoie une lettre pour raviver cet échec dans sa carrière et voulant pousser Hodges au suicide, c’est plutôt le contraire qui se produit. Il lui redonne cette étincelle et cette adrénaline du plaisir qu’Hodges avait en enquêtant. Suivra alors une étrange correspondance sur un site web sécurisé et Hodges qui ne pourra s’empêcher d’enquêter quand même pour retrouver le tueur à la Mercedes. En marge de la loi Bill Hodges s’entourera au fil du temps d’une équipe non officielle, avec qui il mènera sa propre enquête: son voisin Jerome, un jeune homme brillant qui s’occupe de tondre sa pelouse et de réparer son ordinateur; Janey la sœur d’une victime qui « l’engage » pour enquêter; et Holly sa cousine, qui se retrouve être un atout précieux, malgré ses tics, son angoisse et sa différence.

Il y a plusieurs aspects vraiment intéressants dans ce roman. Tout d’abord, on sait dès le début qui est Mr Mercedes, alors que Bill Hodges lui ne le sait pas. Ensuite, on se promène entre le quotidien de Hodges et celui de Mr Mercedes. On suit donc le fil des pensées de chacun des personnages, leur évolution à mesure que l’enquête avance et les messages qu’ils s’échangent.

J’ai apprécié qu’on retrouve dans ce roman beaucoup de technologie, tant par les moyens de communication entre Hodges et Mr Mercedes que dans la façon de commettre les crimes. Également, le groupe qui se greffe à Hodges pour enquêter est aussi improbable que plaisant. J’ai particulièrement apprécié le duo que forme Jerome, un adolescent sérieux et doué, et Holly, une jeune femme névrosée surprotégée par sa mère. Tous les deux apportent beaucoup au plaisir de lecture de ce roman.

Et que dire de Mr Mercedes, qui attire autant la pitié que le dégoût, qui est un personnage malade, au passé tordu. Il est quand même très intéressant à découvrir. Entrer dans la tête d’un personnage comme lui est toujours effrayant et troublant. Il m’a par moments rappelé la folie de Norman Bates, le personnage inventé par Robert Bloch.

« Est-ce qu’on peut lui reprocher d’avoir frappé le monde qui a fait de lui ce qu’il est? »

Même s’il s’agit d’un roman policier, on retrouve dans Mr Mercedes le style de Stephen King: beaucoup de descriptions, des personnages vivants et complexes pour qui on a un certain attachement même s’ils sont complètement tordus. Tout n’est pas que blanc ou noir chez King et j’aime beaucoup sa façon de parler du genre humain, de la complexité de l’homme qu’il soit du bon côté de la loi ou non.

Mr Mercedes est le premier tome de la trilogie Bill Hodges, qui comprend également Carnets noirs et Fin de ronde que je lirai prochainement. On retrouve aussi certains personnages vus dans L’Outsider.

Mr Mercedes a été adapté en série avec Brendan Gleeson dans le rôle de Hodges et Harry Treadaway dans celui de Brady. La première saison s’inspire de Mr Mercedes, la seconde de Fin de ronde et la troisième de Carnets noirs, les deux derniers tomes étant inversés quant à leur ordre dans l’adaptation. J’ai hâte de voir ce que ça donnera à l’écran!

Pour le moment, je ne peux que vous conseiller ce très bon roman policier, preuve que Stephen King réussit dans plusieurs genres différents, toujours en sachant garder l’intérêt du lecteur. J’ai trouvé le roman très prenant et je l’ai lu très rapidement, avide de savoir comment ça se terminerait.

Mr Mercedes, Stephen King, éditions Le livre de poche, 672 pages, 2016

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Le livre du wabi-sabi

le livre du Wabi-SabiLe wabi-sabi est un art de vivre japonais qui invite à la pleine conscience : être attentif à ses invités (écouter sans être distrait, débrancher), créer un environnement accueillant (laisser la porte déverrouillée, prendre le temps d’être ensemble), choisir un décor modeste (vaisselle et mobilier en matériaux durables comme le bois ou l’argile), faire une place à la nature dans sa décoration, trouver la beauté dans les imperfections (serviettes en lin froissé, avec une attitude détendue sur les invités en retard), et bien plus encore.

Je ne connaissais pas vraiment le wabi-sabi avant de découvrir ce livre. C’est un concept assez vaste, qui trouve en fait la perfection dans les imperfections et la simplicité. Le wabi-sabi aime l’inattendu et célèbre aussi la notion de simplicité. C’est de tirer le meilleur parti possible de ce que nous avons en consommant peu. C’est de voir la beauté et la sagesse même quand les choses et les gens prennent de l’âge. C’est de choisir le durable à l’éphémère. Choisir le bien-être plutôt que de chercher à impressionner. Tout ça, me parle forcément.

« C’est un mode de vie qui célèbre l’art de la perfection imparfaite: la beauté qui se cache dans l’inhabituel, les lieux ou les objets passés de mode qu’on néglige parfois ou qu’on n’apprécie pas. Il peut aussi se cacher dans des endroits charmants, mais pas forcément là où on l’attend. Et surtout, le wabi-sabi oblige à observer, à remarquer et à apprécier les petites merveilles cachées… »

Le livre est divisé en plusieurs parties. L’auteure nous parle un peu du concept de wabi-sabi et nous explique comment l’intégrer à notre vie. Ensuite, elle nous offre un tour du monde en cinq pays, qui nous raconte différentes façons de vivre en appliquant le wabi-sabi. Chaque chapitre se termine par quelques recettes et des infos utiles. Comme les autres livres de cette collection, l’ouvrage est abondamment illustré de photos.

« Vivre pleinement sa vie signifie se donner du temps et de la place pour respirer, ralentir et savoir précisément ce qu’on désire vraiment. »

Certaines choses du wabi-sabi me parlent énormément, comme l’idée d’une meilleure consommation des objets, l’idée de ralentir aussi et d’être réellement présent. Prendre le temps. C’est aussi un ouvrage « déculpabilisant »: la vaisselle peut attendre à demain, les gens sont plus importants. Il vaut mieux savoir lâcher prise et apprécier une table qui est un peu abîmée qu’une table impeccable, mais sans vie. Accepter l’inévitable.

J’accroche un peu moins à l’aspect qui touche à la façon d’aménager son intérieur et à l’idée de décoration derrière le wabi-sabi. Les portions du livre traitant de l’hospitalité et des repas en groupe (souvent dehors) m’ont moins parlé. À part le Danemark, la plupart des pays mentionnés dans ce livre sont des lieux où il est facile, par exemple, de pique-niquer toute l’année. Il y a plusieurs parties qui me donnent une impression très « urbaine » du concept, chapitres pour lesquels j’ai eu moins d’intérêt.

J’ai aimé l’idée du wabi-sabi dans lequel, je crois, on peut puiser pour rendre son quotidien et la façon de l’aborder, beaucoup plus simple. J’ai apprécié tout ce qui parle de la présence, modeste et sincère, et de la façon d’être avec les autres. Que ce soit dans l’art de recevoir les gens (la simplicité est toujours gagnante) ou dans son environnement de vie, à tous les jours. De façon toute personnelle, j’ai adoré certaines choses du wabi-sabi alors que d’autres ne me conviennent pas. C’est différent du hygge par exemple, une façon de vivre qui a tout de suite collée à ma vision des choses. Je me sentais moins proche ici de l’auteure et du wabi-sabi, surtout quand elle quitte le Japon et le Danemark pour s’intéresser à la Californie, à la France et à l’Italie. Son propos me parlait moins.  Peut-être parce que le hygge est danois et que je me sens beaucoup plus proche dans mon quotidien des pays Scandinaves?

Le livre du wabi-sabi m’a plu, sur plusieurs aspects, alors que d’autres m’ont laissé indifférente. Il y a toutefois du très bon à prendre dans cet art de vivre, même si tout ne trouve pas d’écho aussi fort chez moi que le hygge.

« Réduisez à l’essentiel, mais n’enlevez pas la poésie. »

Il existe quelques livres dans la même collection, écrits par différents auteurs. J’en ai un autre dans ma pile qui parle de l’Écosse. Je crois qu’il sera bien intéressant. On peut retrouver sur ce blogue mes billets pour Le livre du hygge (qui reste à ce jour mon préféré) et Le livre du Lykke.

Le livre du wabi-sabi, Julie Pointer Adams, First éditions, 284 pages, 2018

Viens voir dans l’Ouest

Viens voir dans l'OuestDans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste. Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral ; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté ; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée ; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration. Universelles et intemporelles, elles nous plongent au cœur des blessures éternelles de l’Amérique.

Je l’avoue, j’ai choisi ce livre à cause de sa couverture un peu décalée. Puis parce que c’était des nouvelles (j’aime les nouvelles) et que ça se déroulait dans l’Ouest américain. L’écriture me semblait bien, de même que la traduction. Je me suis plongée dedans et j’ai dévoré en un rien de temps chacune des douze nouvelles qui forment ce recueil.

Viens voir dans l’Ouest regroupe tout ce que j’aime d’un bon recueil de nouvelles. Des histoires un peu étranges, des personnages marginaux et une atmosphère particulière où l’on se sent un peu au bord d’un précipice. On ne sait jamais quand les choses vont déraper.

Les personnages sont particuliers. Ils sont « ordinaires » et on pourrait croire qu’ils se fondent dans la masse, mais ils sont trop différents des autres pour passer inaperçus. Ils vivent un malaise avec le reste des gens. Ils ont un pied dans la marge et restent un peu à l’écart de la société parce qu’ils ne sont pas comme les autres dans leur façon de vivre, de penser ou dans les épreuves qu’ils doivent traverser. Ce sont des « outsiders ».

« Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. »

L’atmosphère des nouvelles est inquiétante. Les choses vont en augmentant à mesure qu’on avance dans la lecture. On sent que le monde va forcément déraper, que quelque chose ne tourne pas rond. C’est très ténu au début, puis les trois dernières nouvelles présentent une Amérique au bord de la guerre civile. Le monde qu’on connaît n’existe plus. Ce sont sans doute les trois histoires les plus dures et les plus noires. L’homme étant ce qu’il est lorsque les lois n’existent plus…

Voici un petit résumé de chacune des histoires que l’on retrouve dans le recueil. La plupart ont été publiées précédemment dans des revues et des journaux aux États-Unis.

L’ours qui danse
Cette nouvelle se déroule au Montana, en 1893. Le narrateur passe ses journées à trapper, arpenter le bois, jusqu’à ce qu’il rencontre une femelle grizzli… de qui il tombe amoureux. Elle devient son obsession, sa folie…

Le temps de la fin
Un couple qui bat de l’aile se retrouve à faire beaucoup de route pour amener un coyote apprivoisé illégalement chez le vétérinaire. L’animal est aussi mal en point que leur relation amoureuse.

Papa a prêté serment
Cette nouvelle met plus clairement en scène la désobéissance civile et un pays en voie de devenir incontrôlable. Un homme, père de famille, est militant et lutte pour faire entendre les droits des citoyens à protéger des réserves naturelles. Les conséquences sont tragiques pour sa famille.

Viens près de l’eau
Un groupe d’amis, de jeunes adultes paumés, se retrouvent tous ensemble au chalet alors qu’un des leurs arrive et présente celle qui deviendra bientôt sa femme. C’est la faille dans le groupe.

Comment tuer un arbre
Kat, qui vient d’aménager dans une nouvelle région avec son mari, est obsédée par l’arbre au fond de sa cour qui lui fait vraiment peur. Parallèlement, elle prend conscience de l’homme avec qui elle vit et déchante un peu… On peut voir une sorte de métaphore dans cette nouvelle, du monde qu’on connaît qui meurt peu à peu…

Umpqua
Un couple bancal et mal assorti décide d’aller aux sources pour se baigner. Toutes les occasions sont bonnes pour se disputer. Bun est nonchalante et Russell, jaloux et contrôlant. Alors qu’il tente de continuer à vivre suite au décès de son meilleur ami, l’atmosphère électrique qu’il occasionne lui-même lui fait péter les plombs.

Reste avec moi
Cette nouvelle raconte plusieurs années dans la vie d’un couple qui tente de vivre avec les violences de leur région et de survivre à ce qui peut pourrir leur relation. Un chalet est le point culminant des moments importants de leur vie.

Mon Dieu, vous savez qu’on est tous les deux dans la même galère
Une mère de famille raconte l’histoire de sa fille, placée dans un institut. Alors que tout le monde croit que le comportement de la fillette est dû à un possible alcoolisme de la mère pendant la grossesse ou à un manque d’éducation, la mère en vient à la conclusion: sa fille est tout simplement méchante. Mesquine, mauvaise, terrifiante.

Proie
Derek vit en colocation avec son ami Jasper et la copine de celui-ci. Ils partagent l’appartement avec un python que Derek adore. Depuis quelques temps, le serpent a un drôle de comportement. L’animal fera basculer le mince univers de Derek.

Trop d’amour
Un homme s’est fait larguer par sa femme, partie rejoindre un autre homme. Le monde est au bord de la crise, il n’y a plus d’appartements ni de travail. L’homme se résout donc à retourner chez sa mère, dans un monde où il y a des frappes aériennes et où les cadavres s’accumulent…

Récolte
Dans un monde où la propagande envoie en boucle des idées pour « construire une nouvelle nation », un combattant profite du décès de son compagnon d’armes pour récupérer sa ferme avec l’intention de s’occuper de sa femme et de sa fille. Ses méthodes sont pour le moins dérangeantes.

La Redoute
Dernière nouvelle du recueil, cette histoire suit deux jeunes qui viennent de la montagne et tentent d’échapper à la guerre qui y sévit. Ils sont blessés et trouvent ce qu’ils croient être un refuge chez un vieil aubergiste inquiétant…

Les nouvelles de ce recueil m’ont semblé plutôt égales mêmes si elles sont toutes fort différentes. Le talent de Maxim Loskutoff dans ce recueil est certainement de réussir à insuffler la vie aux courts univers qu’il crée. On sent que ses personnages existent, que le monde qu’il nous décrit est là et on lit sans pouvoir en sortir. C’est prenant et bien écrit.

Viens voir dans l’Ouest est l’un des recueils de nouvelles les plus forts que j’ai pu lire ces dernières années. Il amène une réflexion et des images qui restent en tête encore longtemps après la lecture. Le fil conducteur du recueil – un monde au bord de l’abîme, à petite et grande échelle – est terrifiant. Maxim Loskutoff est un jeune auteur à surveiller, assurément!

Pour revenir à la couverture du roman dont je parlais un peu plus haut, il s’agit d’une représentation du tableau Young Life de Bo Bartlett. Les œuvres de cet artiste ont toutes un petit quelque chose de dérangeant qu’on ne remarque pas forcément au premier coup d’œil. Son travail me plaît beaucoup. Le tableau colle parfaitement à l’univers un peu décalé des nouvelles de Loskutoff.

Viens voir dans l’Ouest, Maxim Loskutoff, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 255 pages, 2019 

L’Arbre Monde

L'arbre mondeAprès des années passées seule dans la forêt à étudier les arbres, la botaniste Pat Westerford en revient avec une découverte sur ce qui est peut-être le premier et le dernier mystère du monde : la communication entre les arbres. Autour de Pat s’entrelacent les destins de neuf personnes qui peu à peu vont converger vers la Californie, où un séquoia est menacé de destruction.

Je n’avais jamais lu Richard Powers avant de lire L’Arbre Monde. Celui-ci m’a particulièrement attirée à cause de son thème: les arbres et leurs liens avec nous, les humains. C’était donc vendu juste avec le résumé. Et aussi parce que Powers figure dans ma liste d’auteurs à lire depuis des années. C’était le bon moment pour franchir le pas. J’ai donc débuté ma lecture et après quelques pages, j’étais déjà émerveillée.

Bien écrit et fascinant, avec des liens entre les personnages et les arbres qui me coupaient un peu le souffle chaque fois. C’est beau, troublant, touchant. Vous savez quand on entre dans un livre et qu’on se dit qu’on est en train de lire quelque chose de rare? L’arbre monde c’est ça. Une rareté dans le monde littéraire. Un chef-d’oeuvre. Un immense coup de cœur.

L’auteur construit son livre d’une façon particulièrement étonnante. Il y a d’abord les Racines, puis un chapitre par personnage de l’histoire. Neuf personnages que nous allons suivre. L’auteur commence par nous parler de leurs premières expériences auprès des arbres. De cet ancêtre arrivé sur une terre avec des châtaignes plein les poches et qui photographiera pendant cent ans, avec ses descendant, le seul arbre qui en résultera; de cette famille qui a planté un arbre différent pour chacun de ses enfants; en passant par ce petit bonhomme tombé du haut des branches et paralysé qui créera des mondes virtuels peuplés de plantes; chacun des personnages de ce livre se découvre à travers les arbres. L’écologie, la science, l’étude, l’éco-terrorisme, la désobéissance civile, l’art, le monde naturel et virtuel, tout parle d’arbres, de ce qui nous entoure, de cette verdure totalement essentielle à notre vie. Notre santé dépend des arbres, notre quotidien dépend des arbres. Notre bien-être aussi.

« Douglas Pavlicek replante une clairière aussi vaste que le centre-ville d’Eugene, et salue chaque plant qu’il borde affectueusement.
Tenez bon. Il suffit de tenir un ou deux siècles. Pour vous, les gars, c’est un jeu d’enfants. Il suffit de nous survivre. Alors il n’y aura plus personne pour vous emmerder. »

L’auteur tisse des liens entre ses personnages, qui finiront par se croiser, d’une façon ou d’une autre. C’est brillant et presque miraculeux. Les hommes sont liés, tout autant que les arbres. Par la suite, l’auteur élargit ses thèmes en passant par le Tronc, la Cime et les Graines. Le roman forme en quelque sorte lui-même un arbre. C’est une image puissante.

L’Arbre Monde est l’histoire de tous ces arbres plantés au cours d’une vie. Des arbres qui unissent les hommes. De ces forêts sauvées par des gens qui ont cru en ce qu’ils faisaient. C’est un livre sur les livres qui parlent de la nature, qui nous poussent à vouloir en savoir plus, à comprendre les arbres qui nous entourent. C’est un livre sur le temps qui passe, sur la notion d’évolution, sur la beauté de la nature et souvent, la cruauté de l’homme. C’est un livre sur l’injustice, sur l’incompréhension, sur la sauvegarde d’un patrimoine naturel. Sur cet arbre qui offre calme et verdure, protection et souvenirs, et qui nous permet de grandir. C’est aussi et surtout un livre sur l’arbre, le premier, celui qui est à la base de la vie, la nôtre, la vôtre et celle de tous les autres arbres.

« Nous traversons la Voie lactée tous ensemble, arbres et hommes. À chaque promenade avec la nature, on reçoit bien plus que ce qu’on cherche. L’accès le plus direct à l’univers, c’est une forêt sauvage. »

Au cours de ma lecture, j’ai épuisé tous les post-it que j’avais sous la main. Chaque chapitre m’apportait des phrases toutes plus belles les unes des autres. Chaque personnage me troublait, me fascinait, me touchait. Il y a quelque chose de rare et d’unique dans ce roman qui tisse des liens entre l’homme et la nature, qui nous fait comprendre à quel point les arbres sont essentiels à la vie. Et que l’homme court à sa perte à se fermer les yeux et à exploiter à outrance toutes les ressources naturelles qu’il a sous la main.

« Quand vous abattez un arbre, ce que vous en faites devrait être au moins aussi miraculeux que ce que vous avez abattu. »

Je suis passée par une gamme d’émotions tout au long de ma lecture. J’ai été émue quand certains personnages trouvent leur salut dans la nature. Émerveillée quand l’auteur nous raconte, telle une fresque historique, l’évolution des arbres à travers les générations d’humains qui ont vécu sous ses branches. J’ai été triste quand les promoteurs et les bûcherons coupaient sans se soucier de la grande richesse des arbres (et je ne parle pas d’argent), allant jusqu’à sacrifier l’humain et la nature pour l’appât du gain. J’ai été en colère quand la justice n’était pas du bon côté et se contentait de soutenir l’idée d’un monde capitaliste où seule l’expansion et la construction n’a de valeur.

« La terre se déploie, crête après crête. Ses yeux s’adaptent à cette exubérance baroque. Des forêts de cinq teintes différentes baignent dans la brume, chacune une aire biotique pour des créatures encore à découvrir. Et chaque arbre qu’il regarde appartient à un financier texan qui n’a jamais vu un séquoia mais entend les éradiquer tous pour rembourser la dette contractée pour les acheter. »

Ce livre m’a touchée, remuée, je me suis battue aux côtés de ceux qu’on appelle les « éco-terroristes », j’ai été remuée par le pouvoir de la nature, par ce monde d’arbres et de beauté pure que nous donne à voir l’auteur. C’est un roman qui offre une riche réflexion sur notre monde et ce que l’homme en fait. C’est aussi une histoire d’émerveillement, car la nature, toujours, saura nous offrir des moments de pure magie.

« Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la Terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Frank, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres. »

Pendant ma lecture, j’ai souvent pensé au très bel essai du vulgarisateur Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Je trouve que les deux livres se complètent bien. L’idée derrière L’Arbre Monde est un peu la même que celle avancée par Wohlleben: celle que les arbres communiquent, tissent des liens entre eux, s’entraident, se soignent, sont réceptifs à ce qui les entoure et ne sont pas que de simples « choses » qui existent pour notre bon plaisir de les exploiter.

« La Terre sera monétisée jusqu’à ce que tous les arbres poussent en lignes droites, que trois personnes possèdent les sept continents, et que tous les grands organismes vivants soient élevés pour être abattus. »

L’Arbre Monde est un livre magnifique, époustouflant dans sa construction et aussi un signal d’alerte. Toutes les pages crient: « Mais faites quelque chose avant qu’il ne soit trop tard! » Reste à voir si quelqu’un, quelque part, entendra le message. Car derrière la fiction se cache la bêtise humaine, toujours en quête de « plus »: plus d’exploitations, plus de terres à cultiver, plus d’espaces pour construire des immeubles. Il reste bien peu de gens aujourd’hui prêts à écouter ce que les arbres ont à dire. Pourtant, nous sommes liés à eux, ils nous sont essentiels.

« Vous et l’arbre de votre jardin êtes issus d’un ancêtre commun. Il y a un milliard et demi d’années, vos chemins ont divergé. Mais aujourd’hui encore, après un immense voyage dans des directions séparées, vous partagez avec cet arbre le quart de vos gênes… »

Ce livre a remporté le Prix Pulitzer 2019. Un prix largement mérité! Richard Powers écrit merveilleusement bien. J’ai très envie de découvrir autre chose de lui.

L’Arbre Monde, Richard Powers, éditions Cherche midi, 550 pages, 2018

Face au vent

Face au ventDans la famille Johannssen, le grand-père dessine les voiliers, le père les construit, la mère, admiratrice d’Einstein, étudie leur trajectoire. Par tous les temps, le dimanche est synonyme de sortie en mer. Les deux frères, Bernard et Josh, s’entraînent avec passion, sous la bruyante houlette paternelle. Ruby, la cadette, écoute à peine. C’est inutile : elle semble commander au vent. Mais lorsqu’un jour elle décide d’abandonner une carrière de championne toute tracée, la famille se disloque et s’éparpille. Douze ans plus tard, une nouvelle course sera l’occasion de retrouvailles aussi attendues que risquées.

Ce livre a été une très belle surprise. Après avoir lu plusieurs avis négatifs, j’ai quand même eu envie de le lire. Tout d’abord parce que j’ai lu Les grandes marées du même auteur et que ce livre avait été un très beau coup de cœur. Ensuite, parce que Face au vent m’interpellait, même si je n’était pas certaine de ce que j’y retrouverais. Ce roman trace à la fois le portrait d’une famille un peu déjantée, une famille avec ses hauts et ses bas. Le roman nous fait passer par toute une gamme d’émotions et s’amuse à mêler les souvenirs et le présent. C’est l’un des enfants de la famille Johannssen qui raconte l’histoire. Josh est sans doute le plus calme et le moins exubérant de la fratrie. Mais les enfants navigateurs sont maintenant devenus des adultes tous bien différents et la famille n’est plus ce qu’elle était…

Avec ce livre, Jim Lynch nous parle de navigation tout autant que des liens serrés que peut tisser une famille. Les Johannssen vivent essentiellement pour les bateaux. Ils en dessinent, en construisent, en réparent, ils naviguent, participent à des régates et gagnent des prix. Si tout le monde navigue assez bien dans la famille, c’est Ruby, la petite dernière, qui « parle au vent » et a un aura surnaturel. Alors que tout le monde croit qu’elle participera aux Jeux Olympiques, Ruby décide de faire demi-tour avec son bateau et de perdre par choix. C’est à ce moment que quelque chose commence à éclater et que la famille se disloque peu à peu.

L’entreprise familiale frôle la faillite et le père et le grand-père doivent faire face à des procès; la mère – plus scientifique que navigatrice – se coupe du monde pour observer les étoiles et tenter de résoudre de vieux problèmes de mathématiques insolubles; Bernard défie la loi, saborde gratuitement des bateaux et est mêlé à de drôles de magouilles exotiques. Ruby quant à elle, devient une fanatique d’aide humanitaire, avec sa façon unique de ne rien faire comme les autres. Il n’y a que Josh, qui a choisi de rester. Il répare des bateaux (et parfois des gens), vit dans une marina et rencontre des filles par Internet. Il est le seul pour tenir encore un peu le fil qui lie sa famille et c’est lui qui nous raconte sa vie et ses souvenirs, les bons et les mauvais coups des Johannssen, toujours avec humour et lucidité.

Une famille à la fois étrange et attachante, qui naviguait tous les dimanches, beau temps, mauvais temps. Une famille liée par les bateaux, des enfants éduqués dans l’univers de la voile, où la vitesse du vent et les manœuvres de navigation sont plus importantes que tout le reste. Une famille unie, jusqu’à ce que tout se brise et sépare les membres de la famille pendant des années.

« La maison était restée un musée dédié à la nostalgie familiale et aux appareils électroniques démodés. »

Josh demeure le lien, le pivot central autour duquel tout le monde gravite. Entre ses sorties désastreuses avec des filles, les gars du chantier, les gens de la marina, le prédicateur qui annonce la fin de tout, les soucis des uns et des autres, une lettre de Bernard ou de Ruby vient parfois égayer le quotidien de Josh qui vit sa vie dans une forme d’attente. Il est le fils sans ambition.

« Les bateaux abandonnés racontent des histoires. Les gens ont la tête ailleurs, ils sont licenciés, ils tombent malades ou divorcent et leurs bateaux évoquent des vies tristes et compliquées; les bâches bleues masquent temporairement le déclin, jusqu’à ce que le vent change de direction et que l’odeur parvienne aux narines du capitaine du port. »

Face au vent s’avère en fait un roman très drôle avec des scènes souvent anecdotiques et dont les images sont assez frappantes. L’histoire des Johannssen est suffisamment improbable dans ses petits détails pour nous faire sourire. Les dialogues sont empreints de réparties plutôt réjouissantes et les personnages ont tous un petit côté plus ou moins déjanté. Les chapitres sont courts et même si le roman suit tout de même une certaine trame, l’auteur nous communique d’un chapitre à l’autre, de nombreux souvenirs de la gloire passée de la famille. C’est une belle façon de créer un univers très riche et des personnages entiers.

« Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre le science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère. »

Une lecture que j’ai adoré, qui m’a fait rire et qui m’a émue. Face au vent est très différent de Les grandes marées mais tout aussi plaisant à lire. Donnez une chance à ce bouquin qui vaut grandement la peine. En tournant la dernière page, je n’ai d’ailleurs pas compris les commentaires négatifs sur ce roman. L’histoire est à la fois drôle et rafraîchissante, les personnages sont attachants et leur monde est original. L’écriture est parfaite, tout comme les dialogues. On apprend beaucoup de choses sur la navigation et les bateaux, surtout sur l’univers particulier de ceux qui vivent dans les marinas ou dont le monde tourne complètement autour de la navigation. On rencontre souvent l’ombre d’Einstein, figure emblématique de la mère de la famille, passionnée de sciences. Il y est question d’astronomie, de mathématiques et aussi, un peu, de fin du monde.

J’ai passé un fabuleux moment de lecture avec Face au vent. Jim Lynch est décidément un auteur qui me parle beaucoup, peu importe sa façon de créer ses personnages, que ce soit avec des créatures marines (et de la poésie) dans le cas de Miles dans Les grandes marées ou avec beaucoup d’humour (et d’émotions) pour la famille Johannssen.

À découvrir assurément!

Face au vent, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 336 pages, 2019