En vol

En volAux commandes d’un antique Cessna, un jeune naturaliste téméraire et un pilote vétéran de la Seconde Guerre mondiale décident de suivre la migration d’un faucon pèlerin à travers l’Amérique. Ce périple inédit les entraînera du golfe du Mexique aux confins de l’Arctique et ne manquera pas de mettre leur vie en danger : après avoir dérobé du matériel militaire, s’être fait arrêter par la police et menacer par des trafiquants de drogue, les deux hommes ne reviendront pas indemnes de leur épopée.

J’ai lu ce livre pour la première fois il y a 12 ans, un récit que j’avais eu beaucoup de difficulté à emprunter, puisque l’éditeur à l’époque, débutait et n’était pas toujours très présent en bibliothèque ou en librairie. Heureusement, les choses ont changées depuis. J’ai toujours gardé un fabuleux souvenir de ce livre. Je l’avais adoré. J’attendais une nouvelle réédition de ce titre depuis très longtemps. J’étais heureuse quand Gallmeister a annoncé une réédition dans sa très belle collection Totem. J’avais hâte de pouvoir me replonger dedans.

En vol est définitivement un livre trop peu connu. L’histoire racontée par Alan Tennant me semble souvent confinée à être « un récit en avion pour suivre des faucons ». Alors que c’est beaucoup plus que cela. En vol est un plaidoyer pour la nature, pour ouvrir les consciences et permettre aux gens de réaliser à quel point le monde est précieux, infiniment grand, et qu’il va beaucoup plus loin que ce que nous connaissons autour de nous.

« Un royaume de nobles, de serfs et de sorciers, un royaume antique où l’arrivée annuelle des faucons depuis les étendues glacées au-delà du monde connu avait tant marqué les hommes, toujours penchés sur leurs champs, qu’ils baptisèrent cet oiseau d’un nom de vagabond: pèlerin. »

Alan Tennant raconte dans ce très beau récit, l’histoire de deux hommes qui décident de suivre la migration d’un faucon pèlerin à travers l’Amérique. Alan est fasciné par la nature. Enseignant, naturaliste, grand voyageur et guide d’expédition, il fait la rencontre de George Vose, un pilote de CESSNA et ancien pilote de combat, un vrai de vrai, qui en a vu de toutes sortes. Ils travaillent ensemble sur un projet de l’armée sur la surveillance des faucons pèlerins. Leur rêve: en suivre un, pour vrai, en avion. Il faut vous rappeler que ce livre a été écrit avant que la technologie permette de suivre sur de longues distances les faucons. Alan veut en suivre un. George sait piloter. Le premier réussit à convaincre le second de se joindre à lui. À deux, ils vont s’envoler sur la trace des faucons pèlerins et de leur migration.

Récit de voyage et de nature writing qui se lit comme un véritable roman d’aventure, En vol nous permet de suivre les découvertes et les déboires des deux hommes qui font face à toutes sortes d’obstacles pendant leur périple. Le livre est construit en trois parties: Padre Island, En vol et La baie de Mexico. Nous suivons les premiers essais des hommes pour capturer un faucon et lui installer un petit émetteur. Vient ensuite le voyage extraordinaire dans les airs pour suivre le vol des oiseaux de proie. Finalement la dernière partie se déroule au sud des Etats-Unis et en Amérique du Sud, sur les traces de faucons arrivant au bout de leur migration. Ce voyage, plein de péripéties fabuleuses et incroyable, est un témoignage fascinant sur le travail qui a été fait par Alan et George pour mieux connaître la migration des faucons.

« Même s’ils permettent des avancées spectaculaires dans la connaissance des déplacements planétaires des faucons migrateurs, les satellites ne vous disent pas ce qui se passe sur le terrain – ils ne vous montrent pas ce qu’un jeune de l’année un peu désemparé ou un adulte expérimenté voit jour après jours, quel temps il fait, et quelle sensation provoque le vent qui glisse sur son corps chez quelqu’un qui voyage en sa compagnie. »

Leur départ ne se fait pas forcément dans les règles de l’art. À bord d’un vieil avion souvent en panne, qui donne de grands moments de frousse à Alan, le duo vivra au rythme des sons de l’émetteur qui leur permet de suivre les faucons. D’abord Amelia, nommée en l’honneur d’Amelia Earhart la célèbre aviatrice, puis Anukiat, Gorda et Delgada. Ils observent leur migration, traversent des tempêtes effrayantes, se posent parfois en catastrophe sur des pistes qui leur réserve bien des surprises, tout en espérant ne pas perdre le signal de leurs faucons. Il y a quelque chose de très fort et d’émouvant dans leur voyage, qui se place en position d’égalité, dans le ciel, avec les oiseaux de proie. Toucher du bout des ailes ce qui échappe au commun des mortels me fascine beaucoup. Ce périple en est aussi un pour mieux comprendre la nature et percer le mystère de ce qui arrive aux faucons pendant leur migration.

Alan nous raconte d’autres expériences en parallèle à son voyage avec George. Ses histoires nous permettent de comprendre un peu mieux l’homme qu’il est. Il nous partage plusieurs réflexions sur l’écologie et la nature, la place des bêtes dans l’écosystème, des anecdotes qu’il a vécu, parfois rigolotes ou terrifiantes, ses rencontres avec des ours par exemple ou encore son triste constat sur ce que l’humain fait subir à la nature qui nous entoure. Il y est question de destruction, de pollution, d’écologie et de la vie elle-même, aussi forte et incroyable qu’elle peut l’être, malgré tout.

« Sans compagnon, guidée seulement par la mémoire ancestrale qu’elle portait en elle, notre vaillante petite pèlerine était en train de jouer son destin. L’immensité vitale de l’entreprise dans laquelle cette minuscule tache, là-bas, s’était engagée avec détermination, avait de quoi nous rendre très humble. »

Outre les oiseaux, En vol parle de façon générale d’écologie et de la nature. Il nous parle d’histoire, de biologie, de paléontologie, de la météorologie, des tempêtes, il aborde également la pollution par l’homme, qu’elle soit en lien avec le pétrole ou les produits chimiques comme le DDT ou bien les pesticides. Il nous fait réaliser à quel point ce que l’humain fait à un bout du monde peut avoir un impact significatif à son opposé. Le monde bouge, il est en mouvement. Les espèces se promènent d’un endroit à l’autre. Un faucon pèlerin peut, par exemple, rapporter avec lui en Alaska des produits chimiques ingérés en Amérique du Sud.

L’auteur nous parle aussi de plusieurs initiatives pour réintroduire des espèces disparues d’un environnement donné ou pour soigner des espèces menacées. Fasciné par tout ce qui est animal et végétal, Alan Tennant est aussi un chasseur d’ouragan. Avec lui et George, on a l’impression de voyager. De vivre pendant un moment, un peu de l’Alaska jusqu’aux Tropiques, en passant par les grandes forêts, les prairies et les canyons. En vol est un récit qui nous fait côtoyer le danger et les merveilles de la nature. C’est un récit sensible et touchant sur la grandeur du monde.

« Je comprenais une fois encore que le véritable rêve, c’est nous qui l’avions eu. La vision selon laquelle en rejoignant l’antique voyage des pèlerins nous pourrions d’une façon ou d’une autre faire partie de ce qu’Edward Abbey appelait l’héroïsme et la grandeur de la vie… »

En vol est plus qu’une simple histoire de faucon et d’aviation. C’est un récit écologique, un constat sur la nature et sur sa complexité, en plus d’être un récit de voyage absolument unique, qui nous amène à découvrir l’Amérique d’un bout à l’autre, vu des airs. Un livre qui mérite d’être lu et relu tant il est fascinant. Découvrez-le, si la nature et l’aventure vous intéresse. C’est un livre passionnant, touchant et instructif. À lire de toute urgence!

En vol, Alan Tennant, éditions Gallmeister, 480 pages, 2019

Ici n’est plus ici

Ici n'est plus iciÀ Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Ici n’est plus ici est un roman comme je n’en avais encore jamais lu sur les Amérindiens. Dans la littérature, on parle énormément des réserves, et de la culture traditionnelle des Amérindiens, mais très peu de ceux qui vivent en milieu urbain. La construction de ce livre est exceptionnelle, donnant une voix à douze personnages différents qu’on découvre au fil des chapitres. Bien vite, on réalise que les destins des personnages sont tous liés, de près ou de loin, à travers le temps, à travers les lieux qu’ils fréquentent et les moments où ils se croisent.

« Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. »

Chaque personnage est différent. Chaque personnage a une relation différente avec son identité Amérindienne. Certains veulent la mettre de côté, l’ignorer ou souhaitent qu’elle ne se transmette pas à la génération suivante. D’autres sont à la recherche de leurs racines, qu’ils connaissent très peu. D’autres encore mettent en avant leur identité pour s’approprier ce qu’ils sont réellement.

« Il attend qu’un moment de vérité surgisse devant lui – à propos de lui. Il est important qu’il s’habille comme un Indien, danse comme un Indien, même s’il joue la comédie, même s’il a de bout en bout l’impression d’être un usurpateur, parce que la seule façon d’être indien en ce monde est d’avoir l’apparence d’un Indien, et d’agir comme un Indien. être ou ne pas être indien en dépend. »

Alors que d’autres, n’ont pas l’air autochtones, sont métissés, ou ont de la difficulté à se faire accepter tant comme Blanc que comme Amérindien. Tous veulent cependant être fiers de ce qu’ils sont et pouvoir, pour la plupart, transmettre un peu de leurs racines, même si pour certains l’idée est difficile. Le roman aborde beaucoup la transmission de l’identité indienne. Le roman est divisé en quatre grandes parties qui prennent tout leur sens à la lecture du livre: Reste, Réclamation, Le retour, Le Pow-Wow.

Chaque personnage tente de vivre dans une grande ville avec une identité parfois bien dessinée, parfois très floue, même pour eux. Plusieurs vivent dans la pauvreté, certains font des études ou ont des projets, alors que d’autres souffrent de maladie mentale, basculent dans la violence, la drogue et l’alcool. Ce roman d’ailleurs, est à la fois d’une grande beauté et d’une rude violence.

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. »

Le Pow-Wow d’Oakland revient régulièrement chez chaque personnage. C’est un événement d’une grande importance pour tous. Certains y seront maître de cérémonie, danseurs, exposants, organisateurs ou visiteurs. Leurs raisons de s’y rendre sont aussi très variées. Les derniers chapitres du livre sont beaucoup plus courts. On sent une forme de tension qui monte et qui prend de plus en plus de place. On sent que quelque chose va se produire. Le destin des personnages converge vers le Pow-Wow, l’histoire forme un entonnoir qui trouvera sa finalité dans l’une des manifestations les plus importantes de la culture Amérindienne. C’est là-bas que se termine Ici n’est plus ici.

L’auteur profite aussi de sa plume pour nous offrir deux chapitres, le prologue au début et l’entracte en milieu de roman, qui sont écrits sous une forme ressemblant à un essai. Il nous y parle des Amérindiens en général, de la façon dont l’histoire et la culture populaire ont véhiculé des images stéréotypées de son peuple, des légendes, de l’histoire représentée dans les livres scolaires, des massacres, de l’assimilation, les Pow-Wows, du sang amérindien et des noms de famille.

« …apprendre des choses sur ses origines, c’est un privilège. Un privilège que nous n’avons pas. Et de toute façon, tout ce que je pourrais te dire sur tes origines ne te rendra ni plus ni moins indien que tu n’es déjà. Ça ne fera pas de toit un Indien plus ou moins authentique. Ne permets jamais à personne de t’expliquer ce que signifie être indien. »

L’image de ce roman est très forte. L’histoire nous permet de comprendre un peu mieux ce que peut être la vie urbaine couplée aux traditions amérindiennes. Même si les personnages ne vivent pas dans des réserves, on sent malgré tout que l’histoire des différents peuples amérindiens plane au-dessus d’eux. Plusieurs vivent encore dans des réserves mentales, au sens figuré.

Ce roman est magnifique, passionnant, touchant et la traduction est excellente. La construction de l’histoire, où chaque chapitre s’attarde sur un personnage en particulier, me fait penser à la forme d’un très bon recueil de nouvelles. L’écriture est parfaitement maîtrisée et très fluide. L’auteur est étonnant dans sa façon d’écrire et de parler d’un monde qui le touche. Ce livre nous laisse espérer que Tommy Orange ne s’arrêtera pas là. D’autant plus que Ici n’est plus ici est un premier roman. Une bouleversante surprise.

Le roman m’a permis de découvrir le groupe canadien A Tribe Called Red, dont un des personnages parle dans le livre. Ils font de la musique électronique, moderne et traditionnelle à la fois. Dans cette vidéo, participe aussi Black Bear que je connais déjà et aime beaucoup!

Ici n’est plus ici, Tommy Orange, éditions Albin Michel, 352 pages, 2019

Misery

MiseryMisery, c’est le nom de l’héroïne populaire qui a rapporté des millions de dollars au romancier Paul Sheldon. Après quoi il en a eu assez : il a fait mourir Misery pour écrire enfin le « vrai » roman dont il rêvait. Et puis il a suffi de quelques verres de trop et d’une route enneigée, dans un coin perdu… Lorsqu’il reprend conscience, il est allongé sur un lit, les jambes broyées dans l’accident. Sauvé par une femme, Annie. Une admiratrice fervente. Qui ne lui pardonne pas d’avoir tué Misery. Et le supplice va commencer.
Sans monstres ni fantômes, un Stephen King au sommet de sa puissance nous enferme ici dans le plus terrifiant huis clos qu’on puisse imaginer.

Lorsque j’étais enfant, je me rappelle que le film Misery passait à Super Écran. J’étais un peu trop jeune, mais je me souviens de certains passages du film, donc celui où une Kathy Bates terrifiante apparaissait au bout du lit de Paul avec son marteau. Cette scène me terrifiait. Je réalise cependant que je n’ai jamais vu le film en entier.

Même si je connais quand même un peu l’histoire de ce classique du King, j’avais très envie de le lire. Je regarde la série Castle Rock et j’en suis à la seconde saison, qui est une sorte d’hommage à Misery. Avant de la visionner, je voulais lire le roman. Je me disais que l’occasion était belle de me plonger dans le livre!

Chaque fois que je lis un Stephen King, je suis impressionnée. Il réussit à nous amener avec lui dans n’importe quelle histoire. C’est toujours prenant, suffisamment descriptif pour nous donner l’impression de bien connaître les personnages (même si c’est un aspect qui est parfois reproché au King – trop de descriptions – moi j’adore!) et addictif. Il est difficile de refermer ce roman tant on veut savoir ce qu’il adviendra de Paul, d’Annie et même de Misery, le personnage de son roman.

Misery est le nom du personnage créé par Paul Sheldon. Il en a écrit toute une série très populaire auprès du lectorat féminin. Pour Paul, Misery est un personnage dont il souhaite se débarrasser pour écrire son vrai grand roman. Il souhaite la reconnaissance littéraire. Un peu comme Conan Doyle avec Sherlock Holmes (dont King parle d’ailleurs dans son roman). Quand il a un grave accident de la route, il est sauvé par Annie Wilkes, sa « fan numéro 1 ». Elle n’a pas encore lu le tout dernier Misery, ce qu’elle fait en prenant « soin » de Paul Sheldon. C’est alors qu’elle découvre que son écrivain préféré a tué son héroïne préférée. Il n’en faut pas plus pour qu’Annie pète les plombs. Et c’est le cas de le dire.

Pendant le confinement, j’ai souvent entendu parler de Misery avec une pointe d’humour, comme quoi il s’agit d’un grand roman de confinement. Effectivement, il est difficile d’être plus confiné que Paul Sheldon dont l’univers ne tourne qu’autour d’une chambre. Avec une menace qui plane continuellement au-dessus de sa tête, selon l’humeur très fluctuante de sa soignante.

Au-delà des scènes d’horreur où Annie s’occupe de Paul, on découvre au fil des pages un personnage à la fois fascinant et horrifiant. Annie Wilkes est un être complètement perturbé. Elle est folle à lier, psychotique et possède une perception de la vie très spéciale. Le roman dévoile beaucoup de choses inquiétantes sur la geôlière de Paul. La lecture en est donc terrifiante et encore plus prenante.

« Il s’étendit de nouveau, les yeux au plafond, écoutant le vent. Il se trouvait près du sommet du col, de la ligne de partage des eaux, au cœur de l’hiver, en compagnie d’une femme qui n’était pas très bien dans sa tête, une femme qui l’avait nourri par intraveineuse pendant qu’il était inconscient, une femme qui disposait apparemment d’une inépuisable réserve de médicaments, une femme qui n’avait dit à personne qu’il avait échoué ici. »

Au-delà de l’intrigue, de l’histoire d’horreur, il y a une réflexion intéressante sur le travail d’écrivain et sur la place que peut prendre un personnage, tant pour celui qui l’a créé, que pour les fans qui en veulent toujours plus. Il aborde aussi la mort d’un personnage de fiction, ses répercussions sur l’écrivain et sur les fans. L’histoire de Misery en est un excellent exemple. Il est fascinant de voir qu’un personnage que Paul a créé est à la fois à l’origine de sa lassitude, deviendra sa plus grande torture, mais aussi sa planche de salut.

Ici, Misery apparaît comme une entrave au « vrai » travail de l’écrivain. Un boulet que Paul doit traîner avec lui. Il devra y revenir et son sentiment face à son personnage évoluera au fil du temps et de ce qu’il est en train de vivre. Cette construction du roman et la réflexion qui se cache derrière m’a beaucoup plu. À chercher à fuir son personnage, l’écrivain se trouve forcé de « vivre avec elle » en permanence, en l’ayant constamment en tête.

« Ce n’était pas dans son habitude de peiner aussi laborieusement, ni de remplir la corbeille à papier de feuilles chiffonnées inachevées […] Il avait attribué cela à la douleur et au fait d’être dans une situation où il n’écrivait pas seulement pour gagner sa vie – mais pour ne pas la perdre. »

Pendant l’écriture forcée de Paul, Annie lui procure une vieille machine à écrire. Elle la lui apporte avec fierté, alors que la machine a déjà perdu son « n » au passage. Paul entreprend donc d’écrire sous la contrainte et le texte qu’il élabore apparaît sous nos yeux avec une police d’écriture rappelant celle d’une vieille machine à écrire. La lettre manquante étant ajoutée « à la main ». D’autres lettres disparaîtront au fil du temps et l’on retrouve cette police d’écriture modifiée au fil des pages. On peut donc lire des passages du roman de Paul avec les lettres manquantes. Ça donne à Paul un petit côté « réel » et encore plus puissant.

Comme bien souvent, on retrouve aussi une référence à une autre oeuvre de King dans ce roman. Ici, il est fait mention de l’hôtel Overlook et d’un gérant un peu cinglé… Ces clins d’œil me font toujours sourire quand je les découvre. Il y en a bien souvent dans les romans de Stephen King, un peu comme les caméos qu’il fait dans les adaptations de ses propres œuvres au cinéma ou en série.

Misery est un roman fascinant, par son exploration du processus de création. Les circonstances, ici, en font un roman terrifiant. J’ai vraiment passé un excellent moment avec ce livre. J’avais une petite panne de lecture et j’avais de la difficulté à me plonger dans quelque chose. Je me suis dit qu’un King arrangerait tout. Ce fut le cas! J’ai bien envie de voir le film maintenant, où Kathy Bates avait remporté un Oscar à l’époque pour sa prestation. Ça promet!

Misery, Stephen King, Le livre de poche, 391 pages, 2002

Passage en Alaska

Passage en Alaska«La mer me fait peur», avoue Jonathan Raban, navigateur hors pair, et c’est ce mélange d’angoisse et de fascination qui fait le prix de ce livre. À peine installé à Seattle, il décide de rejoindre à la voile Juneau, en Alaska : mille six cents kilomètres d’un entrelacs d’îles et de canaux aux eaux tourbillonnantes, traversés de courants dangereux, empruntés pourtant depuis des temps immémoriaux. Ici s’est épanouie la culture du canoë des peuples autochtones, avec leurs fabuleux masques peints, leur iconographie complexe, leurs histoires de dieux sous-marins aussi néfastes que retors. Trappeurs et autres coureurs des bois eurent tôt fait de s’engouffrer dans le sillage des premiers explorateurs, eux-mêmes bientôt suivis par des colons, des missionnaires, des anthropologues et des pêcheurs dont les histoires, les rêves, les conflits hantent parfois chaque pouce de terrain. Est-ce par nécessité de faire le point que Raban a levé l’ancre? Ou bien par besoin de s’immerger dans l’énigme de la mer, d’en recueillir l’écho dans les mythologies et les arts indiens, dans les journaux du capitaine Vancouver, dans la poésie et la peinture, dans la physique des vagues. Peu à peu, cette aventure dans le «Grand Dehors», au cœur de la nature sauvage, entraînera l’auteur dans des eaux plus profondes, plus sombres, plus personnelles qu’il ne l’avait imaginé, quand un drame imprévu bouleversera le déroulement du voyage et le précipitera dans une exploration des replis les plus secrets du cœur de l’homme.

Passage en Alaska avait tout pour me plaire. Ce gros pavé m’attirait beaucoup, essentiellement à cause de sa quatrième de couverture et de son thème. Naviguer dans le passage entre Seattle et Juneau m’apparaît comme un voyage fabuleux. L’idée que l’auteur en profite pour transmettre beaucoup d’informations, d’anecdotes historiques et sociales, ainsi que ses découvertes me plaisait aussi. Surtout que Jonathan Raban, en plus d’être écrivain, aime profondément les livres. Son bateau, abritant une bibliothèque faite de récits de voyage de toutes sortes, est invitant. Ma lecture cependant, ne s’est pas déroulée tout à fait comme je le prévoyais.

Le début du livre est intéressant. L’auteur raconte son appareillage et le début de son aventure, du choix de partir jusqu’aux adieux à sa famille et son départ sur l’eau. Rapidement, il nous raconte en parallèle toutes sortes d’anecdotes et de notes historiques sur les lieux, en commençant par la pêche à Seattle. On apprend des choses sur son fonctionnement, les gens qui en sont les principaux acteurs, et l’admiration de l’auteur pour ces travailleurs de la mer « à l’ancienne ».

« Dans le port de pêche de Seattle, le passé – et même le lointain passé – demeurait vivant et à pied d’oeuvre, bien plus que nulle part ailleurs dans une Amérique au regard fixé vers l’avenir. Un homme de mon âge y puisait un certain réconfort. J’aimais les bateaux, leurs noms évocateurs, leurs capitaines infiniment soigneux dans l’entretien de leur bord, et les bavardages aimables et discrets des gens de mer. »

Dès qu’il prend la mer, l’auteur nous parle autant des créatures marines que des villages qu’il croise sur sa route. Il aborde des anecdotes qu’il a déjà vécu, par exemple en assistant à des danses amérindiennes et partage avec nous des souvenirs. Il puise dans la littérature, les carnets de bord de navigateurs comme celui du capitaine Vancouver, pour faire un lien avec ce qu’il est en train de vivre sur l’eau.

« Par-dessus tout, la pêche en Alaska restait le dernier épisode de la conquête de l’Ouest, l’ultime western authentique. »

Il greffe à sa propre histoire toutes sortes d’anecdotes, des rencontres avec des gens, des extraits de journaux, des poèmes et des informations historiques. L’idée est très intéressante et, si le début me plaisait bien, j’ai peu à peu décroché au fil de ma lecture. Les informations transmises par l’auteur me donnaient l’impression de manquer de cohérence. J’ai eu beaucoup de mal avec la construction de ce livre. Ce n’est pas tout à fait un récit, ni tout à fait un livre d’histoire. Il y a peu de chapitres, le texte est dense. J’ai l’impression que tout déboule pêle-mêle pendant 558 pages et j’avais de plus en plus de mal à avancer.

Ce n’est pas parce que les informations ne sont pas intéressantes, mais c’est surtout parce que je trouve que la construction de cet ouvrage manque de structure. J’aime toujours apprendre de nouvelles choses, surtout quand il s’agit de l’Alaska, toutefois j’aime aussi que les informations puissent être retrouvées en feuilletant le livre et qu’elles soient partagées en tenant compte d’une certaine structure. J’avais l’impression de passer du coq à l’âne sans trop d’émotions.

De mon côté, cette façon d’écrire m’a moins plu et j’y ai été beaucoup moins sensible qu’avec d’autres livres que j’ai pu lire, rassemblant beaucoup d’informations sous forme de « récit », avec une certaine structure. Je sors donc de la lecture de cet ouvrage très déçue. J’en attendais beaucoup, puisque la parution d’un livre – peu importe sa forme – sur l’Alaska m’attire toujours. Cependant, j’ai eu énormément de mal à avancer dans ce livre, avec l’impression de me perdre dans les anecdotes de l’auteur.

Peut-être que ce livre aura plus de chance avec vous. De mon côté, c’est un rendez-vous manqué, malheureusement, même si l’Alaska est pourtant là, entre les pages. Ça ne m’a pas suffit…

Passage en Alaska, Jonathan Raban, éditions Hoëbeke, 560 pages, 2019

Les Dieux de Howl Mountain

Dieux de Howl MountainHanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…

Les Dieux de Howl Mountain sont ceux qui habitent et dirigent ce qui se passe sur la montagne. L’auteur nous plonge dans les années 50 alors que la vallée est inondée depuis vingt ans, que des trafiquants vivent et survivent en livrant de l’alcool produit au fin fond des bois, que des personnages plus grands que nature vivent avec ce que rapporte ce commerce illégal.

Rory Docherty est un personnage particulier, mais attachant. Revenu de la guerre de Corée avec une jambe en moins, cet ancien combattant est encore très jeune et vit avec sa grand-mère dans les montagnes de Caroline du Nord. La région a toute une histoire qui nous est livrée au fil des pages, en même temps que celle de Rory et de sa famille. Rory travaille pour un trafiquant d’alcool et tente chaque soir de sauver sa peau en effectuant ses livraisons. Le bourbon de contrebande fait vivre une grande partie de la région et ce commerce opère aussi dans l’ombre où des ententes entre clans se règlent à coups de billets glissés en douce. Rory travaille avec son meilleur ami Eli et vit avec Ma, sa grand-mère, puisque sa mère est internée à cause d’une sombre histoire qui hante toujours Rory. Bon fils, il tente de dénouer les fils du passé de sa mère, une femme marquée qui ne parle plus. Rory est attachant dans sa façon d’agir avec sa famille et avec les gens. Il a une certaine sensibilité, malgré son attitude un peu bourrue. La guerre l’a écorché.

« Il aurait bien voulu demeurer pour toujours dans ce lieu si calme et si tranquille, au milieu des armes. Mais un courant d’air froid s’insinua en sifflant dans le temple et lui cingla le dos, et alors il se rappela que l’automne arrivait, qui allait faire tomber les feuilles comme les hommes. Et le sang si brillant sur les escarpements, et les hurlements incessants. Jamais il ne pourrait oublier. »

Sa grand-mère quant à elle, est une ancienne prostituée, reconvertie en sorcière. Elle fournit aux gens désespérés ou malade, des remèdes pour se débarrasser de bébés non désirés, de problèmes au lit ou pour guérir n’importe quels maux. Elle est solide, extravagante tant dans son langage que sa façon de vivre et ne s’en laisse pas imposer. C’est une femme très superstitieuse, qui accroche des bouteilles vides à l’arbre devant la maison afin de capter les mauvais esprits. Elle conserve aussi un œil dans un bocal en verre…

« La lune se cachait et les hommes étaient loin. Une nuit idéale pour les pumas et les revenants, les adeptes de métamorphoses et les assassins de vieilles femmes. Ce qui lui faisait peur, ce n’était pas de mourir, mais de mourir mal en laissant son petit-fils seul au monde, sans défense, avec ses blessures non cicatrisées. Même la mort, qui hantait ces montagnes depuis toujours, savait qu’elle était difficile à abattre. Alors si quelque obscur blanc-bec s’avisait de sortir des ténèbres en pensant qu’elle n’avait plus le combat arrimé au cœur, elle lui cracherait une explication par la gueule de son fusil. »

Entre les courses de voiture, l’incessante querelle avec des gars de la région, la livraison d’alcool et sa visite à la fille d’un pasteur qui a établit son église dans une vieille station-service désaffectée et qui prêche, un serpent à la main, Rory essaie de survivre et de construire sa vie après la guerre. Il tente également de faire la lumière sur son passé et celui de sa famille. Le roman raconte en parallèle deux histoires en même temps. Celle de la mère de Rory, alors qu’elle était encore toute jeune, secouée par le drame qui l’a rendue muette. On apprend donc au fil des chapitres ce qu’il en est. Son histoire s’intercale avec celle de son fils et avec sa façon de reprendre sa vie en main au retour de la guerre.

Le roman présente une atmosphère particulière, intrigante. Le texte est à la fois sombre et décalé, les personnages étant très colorés. Du genre qu’on n’oublie pas. Il est difficile de sortir de ce roman en mettant de côté les personnages qui nous ont accompagné pendant près de 400 pages. Ils ont quelque chose de fascinant, une force et une certaine fragilité à la fois. Ma et Rory étant les plus intéressants, mais les personnages secondaires ne sont pas en reste, bons ou méchants. Eli, Eustace, le prédicateur, le shérif, le pasteur, Christine… et même les deux scientifiques qui rendent visitent à Ma! On pourrait même pratiquement voir dans la voiture de Rory, un personnage du livre, tellement cette voiture est cajolée, transformée et importante.

Taylor Brown brosse le portrait d’une Amérique qui subit son évolution et tente de survivre aux blessures du passé, dans un monde qui est loin d’être tendre. L’appât du gain pour certains, la survie pour d’autres, mais aussi la vengeance, sont au cœur de cette histoire. L’écriture est vraiment agréable à lire, un brin poétique. La nature est omniprésente, tant les montagnes prennent beaucoup de place dans la façon de vivre de ses habitants. La traduction du roman est impeccable. J’ai aimé la plume de Taylor Brown, sa façon de raconter des histoires. On sent une certaine oralité dans le ton, qui m’a beaucoup plu.

En commençant ce roman, je croyais qu’il s’agissait d’un premier roman, mais l’auteur en a aussi écrit un autre qui a été traduit et que j’ai bien envie de lire: La Poudre et la Cendre. Il est sur ma liste. Taylor Brown a aussi fait paraître un troisième roman en mars dernier, Pride of Eden. J’espère qu’il sera traduit, il a l’air très intéressant.

En attendant, je vous conseille Les Dieux de Howl Mountain, un très bon roman – un peu noir, un peu étrange, aux personnages décalés – qui nous plonge dans les années 50, quelque part dans les montagnes de Caroline du Nord. Une très bonne lecture et une excellente découverte.

Les Dieux de Howl Mountain, Taylor Brown, éditions Albin Michel, 384 pages, 2019