Encabanée

encabaneeAnouk a quitté son appartement confortable de Montréal pour un refuge forestier délabré au Kamouraska. Encabanée loin de tout dans le plus rude des hivers, elle livre son récit sous forme de carnet de bord, avec en prime listes et dessins. Cherchant à apprivoiser son mode de vie frugal et à chasser sa peur, elle couche sur papier la métamorphose qui s’opère en elle: la peur du noir et des coyotes fait place à l’émerveillement; le dégoût du système, à l’espoir; les difficultés du quotidien, au perfectionnement des techniques de déneigement, de chauffage du poêle, de cohabitation avec les bêtes qui règnent dans la forêt boréale… Encabanée est un voyage au creux des bois et de soi. Une quête de sens loin de la civilisation. Un retour aux sources. Le pèlerinage nécessaire pour revisiter ses racines québécoises, avec la rigueur des premiers campements de la colonie et une bibliothèque de poètes pour ne pas perdre le nord. Mais faut-il aller jusqu’à habiter le territoire pour mieux le défendre?

Encabanée est le récit d’une fuite, d’un exil. Une jeune femme se cherche, le quotidien ne lui correspond plus. Elle va passer l’hiver dans une cabane, en compagnie de livres, à faire fondre de la neige pour avoir de l’eau et à fendre du bois pour ne pas mourir gelée.

« Me confronter à moi-même en toute nudité. Sans les mirages d’une vie axée sur la productivité et l’apparence. »

Le texte a tout du nature writing qui m’est cher. Les lieux sont magnifiquement décrits, le froid est mordant, l’hiver est rude. Il faut survivre, tenter de nourrir son corps comme son esprit. Le roman raconte le quotidien d’Anouk, dans sa cabane aux murs minces comme du papier, qui tente de se débrouiller sans rien attendre des autres. Seule, elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle vit, ses pensées sur le Québec, sur la société, sur les livres. Elle m’a donné envie de lire Kamouraska d’Anne Hébert. Il est dans ma pile. On retrouve d’ailleurs dans le roman plusieurs extraits de chansons ou de poèmes, d’Émile Nelligan en passant par Richard Desjardins et Jean Leloup.

Anouk manie la hache et les seaux de neige. Elle se forge une place dans un monde de froid et de glace. À travers le texte, des illustrations de ce qu’elle voit et de ce qu’elle griffonne dans un carnet. Une hache, des raquettes, des sapins enneigés, une souris, des flocons de neige. Des listes de toutes sortes accompagnent chaque chapitre, des « qualités requises pour survivre en forêt » en passant par les « phrases pour ne pas sombrer dans la folie quand on a froid ».

« Simplicité, autonomie, respect de la nature. Le temps de méditer sur ce qui compte vraiment. Le temps que la symphonie des prédateurs, la nuit, laisse place à l’émerveillement. »

L’arrivée du personnage de Rio m’a aussi plu, sauf que j’ai été moins sensible à tout son discours sur la protection de la nature, qui me semble très pamphlétaire. Pas à cause du message, qui au contraire me touche beaucoup, mais plutôt à cause de la façon dont c’est amené. J’ai trouvé que ça hachurait le texte, qu’on tombait dans autre chose. J’ai eu l’impression que cette portion avait simplement été collée là et ne s’imbriquait pas dans le style du reste du livre. Ça m’a un peu dérangée, je l’avoue. J’étais bien dans ce texte jusque là. Par la suite, les événements se sont enchaînés et j’ai eu le sentiment de retrouver le livre qui me plaisait au début.

Encabanée, c’est un questionnement sur le monde dans lequel on vit, sur la place de la nature et la façon dont l’homme la traite. C’est aussi une façon d’affirmer la place que l’on veut prendre dans un monde que l’on ne comprend plus. J’ai été touchée par ce côté-là du texte, qui m’a parlé de bien des façons. Ce roman, c’est aussi un livre qui parle d’un féminisme différent, un féminisme rural. J’ai aimé cette façon de voir le féminisme, qui me correspond peut-être plus que bien d’autres représentations.

« Les pionnières errent seules dans la foule. Leur regard transcende l’espace. Leurs traces dans la neige restent un temps, un battement, une mesure. Comment fait-on pour éviter l’usure, le cynisme, l’apathie quand le peuple plie et s’agenouille devant l’autorité, consentant comme un cornouiller qui ne capte plus de rêves? »

Dans l’ensemble, c’est une bonne lecture, avec quelques petits bémols de mon côté. Cependant, certains passages m’ont fait vibrer et pour ça, c’était très agréable de découvrir la plume de Gabrielle Filteau-Chiba.

Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 100 pages, 2018

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Irineï et le Grand Esprit du mammouth t.1

irinei et le grand esprit du mammouth 1Au cours d’une expédition scientifique en Sibérie, des paléontologues américains extraient du sol gelé une femelle mammouth parfaitement conservée. A leur retour à Los Angeles, ils se trouvent rapidement face à une incroyable énigme : la femelle mammouth porte un petit, les cœurs de la mère et du bébé battent encore…
Seul Irineï, un jeune chaman de 12 ans qui vit dans une tribu de nomades éleveurs de rennes, connaît la clé du miracle: lors d’un voyage dans le monde des Esprits, il a redonné vie au Grand Esprit du Mammouth qui veut reprendre sa place sur Terre… Mais, bien loin des steppes glacées de Sibérie, le mammouth et son petit ne peuvent pas survivre sans Irineï. Pour les sauver, le jeune garçon va vivre loin de chez lui une formidable aventure humaine et spirituelle. Il va se battre pour le respect de la vie des animaux, et l’avenir de la planète.

J’ai été très attiré dès le départ par la superbe couverture du roman qui reflète en fin de compte très bien l’esprit du livre. Irineï et le Grand Esprit du mammouth nous amène sur les traces de chercheurs et de scientifiques qui nous offrent une histoire pleine d’aventure, avec une découverte totalement surprenante.

L’histoire débute avec celle d’Irineï, issu de la tribu des Dolgans, un peuple de Sibérie qui élève des rennes. On apprend beaucoup sur leur mode de vie, leurs coutumes, leurs croyances, leur quotidien, leurs résidences qu’on appelle baloks et qui sont montées sur des skis, facilement déplaçables. Cet aspect descriptif est très intéressant.

Le jeune Irineï suit les traces de sa grand-mère et de son père. Il est un grand chamane en devenir. Les Dolgans sont en harmonie avec nature et la respectent. Quand ils voient les gens de la ville arriver dans leur coin de pays, c’est souvent pour installer un puits de pétrole ou défaire ce que la nature a de beau.

« Quand les puits sont abandonnés, continua Sergueï, les ouvriers partent en laissant derrière eux tout un tas de détritus qui polluent le sol. Les rennes ne peuvent plus pâturer dans ces zones et leurs territoires se resserrent de plus en plus rapidement. »

On voit dans ce livre les deux modes de vie bien différents, ceux qui aiment et respectent la nature et ceux de la ville qui ont l’abondance et qui sont quand même malheureux. Lorsqu’Irineï est amené en ville, c’est à un choc culturel que nous assistons. Il ne comprend pas le but de mettre des animaux en cage, ni les itinérants qui manquent de nourriture, juste à côté d’une épicerie bien garnie. Dans son peuple à lui, ce genre de contradiction n’existe pas.

Le roman, même s’il nous présente une histoire passionnante sur une découverte fascinante, est aussi un livre sur l’environnement et qui aborde le thème des changements climatiques et ses conséquences sur la nature. Il parle de ce que l’homme fait à la planète et à sa façon de tout détruire. L’aspect scientifique est abordé quant à lui à travers la découverte du mammouth et tout ce qui suivra. Cet animal est très important dans l’histoire.

Le roman amène également un côté spirituel, avec Irineï et ces premiers pas dans son rôle de chamane qui communique avec les esprits. Il peut donc entrer en contact avec l’esprit du mammouth et comprendre les motivations de l’animal. Toute cette notion de communication aborde les croyances du peuple d’Irineï.

« Le mammouth que tu emportes est très particulier car il contient le Grand Esprit du Mammouth. Alors il se passera peut-être des choses qui te sembleront bizarres. Mais quoi qu’il arrive, tu dois prendre soin de ce mammouth. »

Irineï et le Grand Esprit du mammouth est un roman jeunesse bien écrit, qui peut intéresser aussi les adultes. J’ai eu beaucoup de plaisir à cette lecture, l’univers du roman m’a particulièrement intéressé. La fin de l’histoire par contre est abrupte et nous laisse totalement en plan. On reste sur notre faim concernant plusieurs réponses à nos questions et au dénouement de l’intrigue. Les réponses arriveront dans le tome 2 qui vient de paraître en France et heureusement paraîtra sous peu chez nous. J’ai bien hâte de connaître la suite!

Pour écrire l’histoire d’Irineï, l’auteure s’est inspirée de l’expédition du paléontologue français Bernard Buigues. L’activiste Isabelle Goetz lui a, quant à elle, inspiré le personnage de Marion. Irineï et le Grand Esprit du mammouth est un roman d’aventure et une histoire passionnante, mais également un roman éducatif sur la nature. Le roman se veut une belle sensibilisation à l’écologie et à l’importance de chaque animal. Un très beau roman, intelligent, sur le respect des êtres vivants.

Irineï et le Grand Esprit du mammouth 1, Val Reiyel, éditions Slalom, 304 pages, 2018

 

Au bord de la Sandá

au bord de la SandàUn homme vit et peint dans ses caravanes tout près de la Sandá, une rivière glaciaire aux confins de l’Islande. L’été s’achève, les tableaux s’entassent dans l’atelier, les visites sont rares et les nuits, de plus en plus froides et tranquilles. Avec en tête la biographie de Chagall ou les lettres de Van Gogh, l’artiste arpente la forêt, s’oubliant dans le courant du temps passé, que viennent interrompre les apparitions irréelles de la femme à l’imperméable rouge. Une seule chose lui importe : peindre la vérité des arbres qui l’entourent.

Au bord de la Sandá est un roman contemplatif, profondément ancré dans la tradition du nature writing, où tout se joue dans l’atmosphère et dans la lenteur d’une écriture que l’on déguste doucement. Ici, peu d’action, mais l’extraordinaire se cache dans la beauté d’une vie simple: un homme possède deux caravanes, dans un terrain en forêt, au bord de la rivière. Lors des beaux jours, d’autres familles vivent dans le même coin, en camping, pour profiter de l’été. Quand l’automne arrive, les gens partent et l’homme se retrouve seul avec ses pensées, la nature, ses livres et ses tableaux qu’il refuse maintenant de vendre.

« Être libre consiste, entre autres, à échapper aux invitations aux vernissages. »

Il peint, fait de longues promenades, boit du thé, garde le feu au chaud pour ne pas avoir froid.

L’histoire, quoique simple et courte, impose son rythme et demande de prendre le temps, alors même que les pages défilent presque toutes seules. On aurait tendance à croire que ce roman est simpliste. Pourtant, l’écriture presque méditative infuse une vie propre à chacun de ces moments de solitude racontés par le peintre, à chacun de ces instants puisés dans un quotidien vécu en pleine tranquillité.

La rivière rythme le roman, tout comme ces journées passées à tenter de peindre les arbres qui obsèdent tant le narrateur. La forêt, la couleur verte dominante dans la nature et les arbres, aident l’homme à calmer la tension intérieure. La nature est omniprésente et presque méditative.

« Je n’ai que les arbres en tête en ce moment et il ne me suffit pas d’être arrivé en caravane à la lisière de la forêt, il faut encore que je lise des livres sur les arbres. J’aime bien sentir le sous-bois dans les livres, car leur papier provient de forêts étrangères. »

Le passage du temps et des saisons prend une importance qui sublime le quotidien dans la caravane, à travers les occupations d’une grande simplicité qui occupent le peintre. Il y a quelque chose de réconfortant dans l’écriture de Gyrðir Elíasson, quelque chose de la belle et grande tradition de ces récits où la nature et le temps de vivre prennent toute la place. L’auteur cite d’ailleurs Thoreau et Gide en exergue de ses chapitres.

Le roman se déroule pendant deux saisons, l’été et l’automne. L’été étant une saison plus touristique, le peintre croise sur son chemin une mystérieuse femme en rouge, quelques estivants et le garde forestier. La belle saison se change en automne dans la seconde partie et le rythme du roman est tout de suite très différent. L’hiver approche et avec lui, le temps des décisions et la grande solitude de vivre au bord d’une rivière abandonnée pendant la froide saison.

Au bord de la Sandá est également un roman sur l’art, sur la création et sur la position des artistes dans la société. L’auteur initie une réflexion sur la place de l’art dans la vie quotidienne ainsi qu’un constat sur la différence qui peut séparer, isoler ou maintenir à l’écart ceux qui perçoivent le monde en ayant un côté artistique très fort et une vision plus simple des choses.

« Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. »

L’homme du roman est confronté à une solitude et à un manque de relations humaines qui sont devenues « confortables » au fil des ans.

« Il semble que je n’arrive pas à établir ce contact avec qui que ce soit, qu’il s’agisse de ma soi-disant famille ou d’autres. À la limite, les arbres de la forêt me sont plus proches que les gens. »

Après avoir terminé la dernière page de ce roman, j’ai eu envie de le relire. Pour y rester un peu plus longtemps… J’ai noté une grande quantité de passages qui trouvaient un écho chez moi et me plaisaient particulièrement. L’auteur a une plume d’une beauté et d’une simplicité admirable, très reposante. Son roman donne envie de s’isoler, en pleine nature, pour aborder ce texte. Sa brièveté – à peine 160 pages – m’apparaît comme une des grandes forces du livre: il faut le savourer pleinement.

Un roman que je conseille assurément à ceux qui aiment la nature et aux lecteurs qui aiment prendre le temps de contempler. L’écriture de Gyrðir Elíasson devrait vous plaire! Pour ma part, j’ai très envie de découvrir les autres livres de l’auteur. Quant à Au bord de la Sandá, c’est une très belle découverte de mon côté et un grand coup de cœur! Elíasson a trouvé sa place dans ma bibliothèque auprès de mes auteurs de nature writing préférés!

Au bord de la Sandá, Gyrðir Elíasson, éditions La Peuplade, 160 pages, 2019

Milarepa

milarepaSimon fait chaque nuit le même rêve dont une femme énigmatique lui livre la clef : il est la réincarnation de l’oncle de Milarepa, le célèbre ermite tibétain du XIe siècle qui vouait à son neveu une haine inexpiable. Pour sortir du cycle des renaissances, Simon doit raconter l’histoire des deux hommes, s’identifiant à eux au point de confondre leur identité à la sienne. Mais où commence le rêve, où finit le réel ? Eric-Emmanuel Schmitt, dans ce monologue qui est aussi un conte dans l’esprit du bouddhisme tibétain, poursuit son questionnement philosophique : la réalité existe-t-elle en dehors de la perception que l’on en a ?

Ce tout petit livre est conçu en deux parties. La première est une fiction philosophique, alors que la deuxième est un entretien de Bruno Metzger avec Eric-Emmanuel Schmitt intitulée Ce que le bouddhisme nous apporte.

Attardons-nous sur la première partie, qui raconte l’histoire de Simon. Il a trente-huit ans. Chaque soir, il refait les mêmes rêves. Il fait toujours un rêve très noir. Il se demande d’où viennent les rêves et pourquoi il fait toujours ce rêve de vengeance.
D’ordinaire les songes apparaissent et s’évaporent, mais ce rêve-là ne le quitte jamais. Il oscille entre deux mondes: Paris et le monde des hautes montagnes de pierres où il souhaite tuer un homme. Il a l’impression que son sommeil lui a ouvert une autre porte.

« L’Oncle Svastika meurt. Il erre de corps en corps depuis des siècles et a fini par s’installer en moi, Simon, frappant une nuit à la porte de mes rêves. »

Il doit alors raconter l’histoire de Milarepa, ce grand bouddhiste qui l’amènera à se repentir et à se libérer. Il est alors question de l’idée de réincarnation. L’histoire parle de ses premiers pas dans cette voie et de la façon dont son apprentissage s’est fait. L’histoire est racontée sous forme de conte.

« Mes songes me l’ont dit: j’ai été chien, fourmi, rongeur, chenille, caméléon et mouche à merde. Jusque-là, j’ai eu peu de vies humaines pour me libérer en racontant. »

La seconde partie est un beau complément à l’histoire et nous permet de comprendre un peu mieux les principes du bouddhisme. À la base, c’est un mode de vie et une forme de spiritualité qui attire un certain intérêt. En lisant cette histoire on se retrouve à mieux en saisir l’essence. Il nous permet de connaître les bases du bouddhisme. C’est donc une approche intéressante, à travers les rêves de Simon et la réincarnation, l’auteur nous offre une base des principes de cette religion de l’abandon de soi et des biens matériels, pour une vie plus simple. Le bouddhisme c’est la simplicité et le renoncement.

Dans l’entretien qu’a fait Bruno Metzger avec Eric-Emmanuel Schmitt, l’auteur nous parle de sa rencontre avec le bouddhisme.

« Soyons clairs: je ne suis pas bouddhiste. Néanmoins, en tant qu’humaniste chrétien, j’ai été profondément enrichi par le bouddhisme. » 

Le bouddhisme se vit beaucoup par la solitude et la méditation. Comme le dit Schmitt, on a la chance de vivre à une époque où l’on peut aller vers les religions qui nous parlent et prendre ce qui nous aide à vivre, selon nos affinités et nos croyances. Le bouddhisme lui a apporté des choses qui lui permettent aussi de se mettre dans la peau d’un personnage et donc, de faciliter son travail d’écriture.

J’ai aimé cette lecture particulière en deux temps, c’est un ouvrage court mais qui apporte une forme de méditation sur la spiritualité. C’est aussi une réflexion sur l’écriture., sur la connaissance de l’imagination, le travail d’imagination versus d’auto-fiction selon les écrivains.

J’aime beaucoup le travail d’Eric-Emmanuel Schmitt. Milarepa est un livre différent de ses romans habituels, une histoire qui se lit rapidement, mais qui peut porter à une longue réflexion sur la spiritualité et l’écriture.

« Le bouddhisme vise à éradiquer le désir, ainsi que tout attachement excessif. Milarepa, par exemple, se reproche d’éprouver trop de chagrin en découvrant la mort de sa mère. Conclusion? Il travaille mentalement sur l’attachement qu’il a pour elle en tentant d’accéder à plus de détachement. »

Un conte philosophique suivi d’un entretien qui permettent tous deux d’aborder le bouddhisme. Une bonne lecture!

Milarepa, Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Le livre de poche, 85 pages, 2013

Trouver les mots

trouver les motsElle n’a plus envie de parler. Il n’a jamais su communiquer. Ensemble, ils vont s’aider.
Le jour où Kit Lowell, l’amour secret de sa vie, s’assoit à sa table de cantine, David est bouleversé. Il comprend que c’est le moment ou jamais de démarrer une conversation. Mais quoi de plus difficile pour un garçon solitaire, qui ne comprend rien aux conventions sociales ? Kit, elle, cherchait un endroit où on la laisserait enfin tranquille, après la mort de son père. Elle est loin de se douter de ce qu’elle va trouver en posant son plateau à côté de celui de David…

David souffre du syndrome d’Asperger, un trouble du spectre de l’autisme. Kit a perdu son père dans un accident de voiture et vit un deuil très douloureux pour de nombreuses raisons que l’on découvrira au fil des pages. David a du mal à vivre en société. Il est maladroit, ne comprend pas toujours ce qui se passe autour de lui et parle rarement. Il est toujours seul à sa table à la cafétéria (depuis 622 jours précisément), avec son casque d’écoute sur les oreilles. Dans la vie, il ne dit que la vérité. Il ne comprend pas bien le concept de mensonge. Il dit les choses comme elles sont, même si parfois c’est rude. Kit en a assez des mensonges, des secrets et que tout le monde marche sur des œufs en parlant de la mort de son père. Elle souffre tellement qu’elle n’a plus envie de parler. Ses amies l’étourdissent et elle les fuit. Elle fuit tout le monde. David est donc le compagnon de tablée tout trouvé pour elle. C’est la raison pour laquelle, un beau midi, elle vient s’asseoir à sa table. Ce petit geste aura une très grande incidence sur les deux adolescents.

Le titre Trouver les mots fait à la fois référence à la façon pour Kit d’exprimer sa douleur et à David qui doit souvent chercher ses mots pour communiquer avec les autres. C’est aussi une façon de démontrer qu’ensemble, ils n’ont pas besoin de chercher les mots pour se parler. Le silence n’est pas gênant entre eux. Le roman met en relation un duo improbable. Kit est pourtant moins superficielle qu’elle n’en a l’air et David s’avère de meilleure compagnie qu’il n’y paraît. Leur relation, qui commence par quelques dîners partagés dans une cafétéria bondée va se transformer en amitié et en quelque chose de plus fort.

« Pourquoi faut-il que j’avance dans la vie en ne voyant qu’une partie du tableau, alors que tous les autres ont une vue d’ensemble? »

Le roman est écrit en donnant en alternance la parole à chacun des deux personnages. Avec eux, nous vivons les problèmes inhérents à la vie adolescente au secondaire. L’intimidation, la difficulté d’être différent des autres, la marginalité, les problèmes des réseaux sociaux. Chacun des adolescents doit gérer ses propres problèmes. Kit par rapport à la mort de son père et à la lourde charge des sentiments qu’elle peut ressentir. Heureusement, Kit a sa mère pour comprendre son deuil, avec qui elle partage une relation intéressante. Pas toujours facile, mais les mots échangés avec elle par exemple sont souvent plein d’esprit.

« À l’enterrement, quatre personnes ont eu le culot de me dire que mon père nous avait quittés pour un monde meilleur. Comme si se faire enterrer six pieds sous terre revenait à partir en vacances aux Caraïbes. Encore plus gonflé: les collègues de mon père ont osé dire qu’il était trop bon pour la vie ici-bas. Si on prend ne serait-ce qu’une seconde pour réfléchir, cette phrase ne veut RIEN dire. Seuls les méchants ont le droit de vivre, alors? C’est pour ça que je suis encore là? »

David lui, essaie de ne pas trop se faire remarquer et de gérer au mieux sa différence dans une école où il s’ennuie à mourir et où les gens le traitent de taré et de toutes sortes d’autres insultes. David a sa sœur, Lauren, qui l’aide à mieux comprendre la vie en société. Ils ont établi une liste de « personnes de confiance » et d’autres « de qui il faut se méfier ». Ça permet à David de savoir vers qui se tourner pour ne pas trop souffrir. La relation de David avec sa sœur m’a fait penser à la série Atypical (Atypique) que j’aime bien. Il ne saisit pas toujours  bien les émotions et les choses à dire. Lauren l’aide à ne pas perdre pied, même s’il est souvent décalé par rapport aux autres.

« Soudain, je comprends qu’il est tout à fait possible, voire vraisemblable, que j’aie vécu les deux plus belles minutes vingt-neuf secondes de toute ma vie pendant que Kit, elle, pleurait. »

Le roman nous permet de suivre le parcours des deux adolescents et de mieux les comprendre. Aux côtés de Kit, c’est le difficile thème du deuil et de la culpabilité qui est abordé, alors qu’avec David, c’est la différence et l’intimidation. David est d’autant plus attachant qu’il est maladroit. À son contact, Kit sort peu à peu de sa bulle et commence à se confier à lui. Ensemble, ils essaieront de régler le « dossier accident ». Non sans heurts…

J’ai lu ce livre en très peu de temps. C’est un roman très adolescent, mais dont les personnages nous accompagnent complètement tout au long de l’histoire. J’ai aimé cette alternance des deux voix, celle de Kit et celle de David, à tour de rôle. David est sans doute le personnage auquel on s’attache le plus. Sa différence le rend particulièrement intéressant et c’est aussi ce qui plaira à Kit. C’est également cet aspect qui apporte beaucoup d’humour à l’histoire, tant les réflexions de David sonnent parfois si justes, même si elles sont socialement moins appréciées ou acceptables. Son souci du détail et la clarté dont il a besoin au quotidien pour toutes les petites choses qui semblent anodines aux autres, apportent un plus à l’histoire. Kit, elle, changera considérablement à son contact et fera face à certaines choses qu’il était plus « facile » d’enfouir pour ne pas y réfléchir.

« À quel moment a-t-on décidé que ces gens-là seraient nos amis? Et si on prenait le temps de sympathiser avec des élèves d’autres groupes genre artistes ou théâtreux, si on sortait des schémas établis et qu’on ravalait nos stupides étiquettes, quelles découvertes ferait-on? »

Trouver les mots est une histoire sensible, triste et drôle. Même si ce roman n’est pas parfait, avec certains clichés sur l’adolescence, il aborde des thèmes importants et se lit avec grand plaisir. Une bien jolie lecture!

Trouver les mots, Julie Buxbaum, éditions Pocket jeunesse, 368 pages, 2018