Meurtres avec vue

À la suite d’une enquête non résolue qui a culminé avec la mort de certains de ses proches, Thumps DreadfulWater a quitté la police et la frénésie californienne. Décidé à gagner – tant bien que mal – sa vie comme photographe, il a opté pour la tranquillité des montagnes du Montana. Or, tout n’est pas si calme dans la ville de Chinook et la réserve voisine. De fait, à quelques jours de l’inauguration d’un casino et d’un complexe d’habitation dont les profits assureront un revenu substantiel à la communauté amérindienne, un corps est découvert dans une des luxueuses unités. Dès l’identification du cadavre – un employé de la compagnie responsable de l’installation du système de gestion informatique du casino –, l’intérêt des policiers locaux se porte sur Stanley Merchant. À leurs yeux, son rôle au sein des Aigles rouges, un groupe férocement opposé au projet, le désigne comme le suspect numéro un. DreadfulWater, qui ne croit pas un seul instant à la culpabilité du fils de la cheffe de bande, se sent dès lors obligé de s’impliquer. Il mènera donc discrètement sa propre enquête en suivant plutôt la piste informatique… bien que ce domaine de connaissances soit aux antipodes de ses champs de compétence !

Thomas King est surtout connu pour ses essais, romans et nouvelles. Auteur issu des Premières Nations, il a remporté de nombreux prix. J’ai découvert il y a quelques années qu’il avait écrit une série policière, dont le premier tome a été publié en 2002. Quand j’ai appris la publication de ce livre chez les éditions Alire, j’ai tout de suite voulu le lire. J’étais bien contente qu’on traduise enfin cette série! 

King met en scène un ancien policier reconverti en photographe, Thumps DreadfulWater, un Cherokee curieux et paresseux, qui tente de faire la paix avec certaines blessures de son passé de policier. Suite à un drame qu’il a vécu, dont on apprendra certaines choses au fil du roman, DreadfulWater a déménagé, s’est refait une vie et essaie tant bien que mal de gagner un peu d’argent avec ses photos. Mais la flamme de la justice en lui ne s’est pas éteinte quand il a remisé son uniforme de policier. Le personnage devrait normalement être étoffé au fil des tomes et on devrait connaître un peu plus de choses sur lui dans les prochains livres.

« De toute façon, les souvenirs, une fois libérés, ne pouvaient pas être remis dans la boîte. Pas avant d’avoir causé un maximum de dommages. »

Meurtres avec vue raconte la découverte d’un cadavre dans une unité, alors que la réserve a donné son accord à la construction d’un casino et d’un luxueux complexe d’habitation. Le Buffalo Mountain Resort était un enjeu politique tribal et n’était pas forcément perçu d’un bon œil par les groupes militants. L’inauguration est proche et le cadavre complique un peu les choses tant pour les entrepreneurs que pour la réserve. Naturellement, DreadfulWater ne peut rester à l’écart et y pointe le bout de son nez pour « prendre des photos » et fouiner un peu. Quand les soupçons se portent sur Stanley, le fils de la cheffe de bande (et amante de DreadfulWater), l’ancien policier décide d’enquêter de son côté…

« Les cadavres ne font pas toujours des histoires. Mais en ouvrant la porte, Thumps eut le net pressentiment que celui du Buffalo Mountain Resort en ferait, le net pressentiment aussi que la situation serait embrouillée. Le net pressentiment que ce cadavre-ci allait gâcher autre chose que son début de journée. »

Si l’intrigue est assez intéressante, quoique plutôt classique, c’est vraiment dans les dialogues et dans la créations de personnages si caractéristiques que King excelle. DreadfulWater est un personnage très intéressant, tant par sa façon d’être, son côté un peu paresseux (il aime faire la grasse matinée), sa passion pour le golf, son incompétence en matière d’informatique et ses réparties souvent drôles. C’est la même chose pour plusieurs personnages du roman: Stanley le principal suspect, Claire la cheffe de bande, Ora Mae qui vend des appartements, Beth la médecin légiste, pour ne nommer que ceux-là. Le roman se lit aisément, avec beaucoup de plaisir, puisque suivre DreadfulWater n’est pas forcément un long fleuve tranquille. Mêlé à toutes les étapes de l’enquête, puisqu’il fouine partout, l’ancien policier apporte une dose d’humour à l’histoire. 

« -Je viens de terminer l’estomac. Tu veux voir?
-Non.

-Il ne va pas te mordre.
-Les Navajos n’aiment pas les cadavres.
-Tu n’es pas navajo.
-Non, mais j’ai une sensibilité de Navajo.
-Tu es cherokee, dit Beth. Si ma mémoire est exacte, les Cherokees aiment créer des alphabets et soumettre à la Cour suprême des affaires relatives à la souveraineté. »

Ce qui est intéressant avec Thomas King, c’est qu’il construit une littérature autochtone ouverte et accessible, en disant les choses comme elles le sont. Il est capable d’autodérision, que ce soit par l’entremise de ses personnages ou en jouant avec les idées préconçues sur les autochtones. Il le fait avec beaucoup d’humour et peut aborder sans mal tous les sujets. À notre époque frileuse où l’on doit sans cesse peser nos mots, je trouve qu’il est très rafraîchissant de le lire. Son écriture et sa façon d’amener les situations me plaisent beaucoup. J’ai vraiment adoré ce roman et j’attends la seconde enquête avec grande impatience!

J’ai plusieurs titres de l’auteur dans ma bibliothèque que j’aimerais bien vous présenter au fil du temps, en attendant la traduction de la prochaine enquête de DreadfulWater, prévue pour l’automne 2021. Par la suite, chacune des traduction devraient suivre le calendrier printemps/automne quant aux parutions à venir. Le troisième tome devrait donc paraître au printemps 2022, le quatrième à l’automne 2022 et le dernier tome au printemps 2023. Un calendrier de parutions qui promet de très belles lectures à venir! 

Meurtres avec vue, Thomas King, éditions Alire, 347 pages, 2021

À la rencontre des Algonquins et des Hurons 1612-1619

Avec les récits de ses expéditions menées de 1613 à 1618, Samuel de Champlain nous livre ici, en français moderne grâce à Éric Thierry, le premier grand témoignage européen sur les Algonquins et les Hurons. Il raconte sa remontée de la rivière des Outaouais, en 1613, à la recherche de l’Anglais Henry Hudson et de la «mer du Nord» qui devait permettre aux Français d’atteindre la Chine en contournant le continent nord-américain. À cette occasion, il évoque sa traversée du pays algonquin jusqu’au lac des Allumettes et sa confrontation avec le redoutable chef Tessouat. Champlain relate ensuite comment, en 1615, il a été obligé ­d’accompagner les Hurons à travers l’Ontario et l’État de New York pour combattre les Iroquois et de quelle façon ses alliés s’y sont pris pour le forcer à passer l’hiver en Huronie, au bord de la baie ­Georgienne. Il a alors eu le temps d’observer leurs «moeurs et façons de vivre», en particulier leur liberté sexuelle, leurs soins aux malades et leurs pratiques funéraires. Champlain ne fut pas seulement l’intrépide découvreur de l’Ontario. Il fut aussi un remarquable diplomate au milieu des Algonquins et des Hurons.

J’ai choisi ce livre parce que j’étais intéressé à approfondir un peu plus mes connaissances sur les expéditions menées par Samuel de Champlain et à connaître ses réflexions sur les relations qu’il entretenait avec les Premières Nations. C’est un ouvrage intéressant pour mieux comprendre ces premières rencontres.

La première portion du livre, la présentation faite par Éric Thierry, est une sorte de résumé explicatif du texte de Champlain qui y fait suite. J’ai trouvé cette partie du texte plutôt compacte au départ et très dense. Par contre, quand les récits de Champlain débutent, j’ai eu l’impression que les notes de l’historien mettaient en lumière les textes de l’expédition. La lecture en devient plus aisée, puisqu’on entre en plein cœur des récits d’origine qui ont tout de même été traduits en français moderne. Ce qui aide naturellement le public d’aujourd’hui à s’y intéresser.

On y découvre alors les récits de voyage de Champlain, ses expéditions, sa perception des Premières Nations et ses réflexions sur leur façon de vivre. Ce qui est intéressant, autant dans l’introduction que dans la partie de Champlain, c’est que le livre contient beaucoup de cartes et de croquis, Champlain étant avant tout un navigateur, un explorateur et un cartographe. Ces illustrations permettent de mieux remettre en contexte l’époque de Champlain, de comprendre les lieux qui ont été visités et cartographiés. On y retrouve, entre autres, des reproductions des cartes dessinées par Champlain lui-même suite à certains de ses voyages.

L’ouvrage permet de voir, à travers les récits du cartographe, le mode de vie de plusieurs peuples autochtones, qu’ils soient sédentaires ou nomades. On en apprend beaucoup sur leur vie quotidienne à travers les écrits de Champlain. On découvre les différences entre les peuples, ce qui les liait, ce qui les divisait, leur façon de s’organiser, de se nourrir, de se faire justice. Ils pouvaient utiliser le troc comme façon de commercer et d’acquérir des biens ou de la nourriture en fonction des caractéristiques de leur nation.

« Tous ces peuples sont d’une humeur assez joviale, bien qu’il y en ait beaucoup de complexion triste et saturnienne entre eux. Ils sont bien proportionnés de leur corps, y ayant des hommes bien formés, forts, robustes, comme aussi des femmes et des filles, dont il s’en trouve un bon nombre d’agréables et belles, tant en la taille et la couleur qu’aux traits du visage, le tout à proportion. »

L’auteur aborde de nombreux sujets qui font partie intégrante de la vie quotidienne: les rites funéraires, les techniques de chasse, les moyens de conserver la nourriture, le descriptif de leurs repas (que les français trouvaient souvent bien mauvais), leurs cultures, comme la citrouille et le maïs. C’est donc un portrait fascinant, vu par les yeux d’un français qui découvre un monde différent du sien, du mode de vie des premiers peuples. La perception des français est aussi intéressante, même si elle est souvent particulière, face au mode de vie des Algonquins et des Hurons. Leurs croyances étant bien différentes, les autochtones n’étaient pas toujours bien perçus des français, comme par exemple tout ce qui concernait la religion. Elle est importante pour les français qui voient d’un mauvais œil les mœurs bien différentes des autochtones.

« Mais, auparavant, il est à propos de dire qu’ayant reconnu aux voyages précédents qu’il y avait, en quelques endroits, des peuples sédentaires et amateurs du labourage de la terre, n’ayant ni foi ni loi, vivant sans Dieu et sans religion, comme des bêtes brutes, alors je jugeai à part moi ce que ce serait faire une grande faute si je ne m’employais à leur préparer quelque moyen pour les faire venir à la connaissance de Dieu. »

On apprend également des choses intéressantes sur les échanges entre les différents peuples, permettant par exemple à un jeune français de découvrir le pays aux côtés d’autochtones, d’apprendre la langue et de partager un nouveau savoir avec Champlain afin de lui permettre de cartographier les lieux et d’augmenter les connaissance globales de ce Nouveau Monde. L’inverse était aussi vrai, alors que de jeunes autochtones sont allés en Europe.

Champlain cartographiait tout et ses recherches pour trouver un chemin vers la Chine étaient très importantes. Sa vision est intéressante et parfois surprenante à découvrir aujourd’hui. Elle met en lumière les échanges entre les français et les premiers peuples, ainsi que les ententes qu’ils pouvaient avoir entre eux. Champlain voulant aller vers la Chine et les premières nations souhaitant combattre les iroquois, chacun comptait sur l’autre pour réussir à mener à bien son projet. Champlain avait une certaine importance pour les Premières Nations, ce qui pouvait donc amener jalousie et querelles entre les membres des différents clans.

Un livre que j’ai bien apprécié. Il nous transporte dans les années 1612 à 1619 alors que Samuel de Champlain relate ses voyages et ses découvertes à la recherche de la rivière qui permettrait aux français d’atteindre la Chine par le nord de l’Amérique. Une lecture qui débute de façon assez lente, car le texte annoté et la présentation sont très denses. Toutefois, l’introduction prend tout son sens quand on aborde les récits de Champlain, puisque Éric Thierry met en lumière le texte de l’explorateur. Traduit en français moderne, le texte devient donc accessible et est accompagné de nombreuses notes afin de mieux en saisir toute l’essence. C’est un peu comme plonger dans les carnets de Champlain et lire ses impressions sur ce qu’il découvre. Impressions qui sont, pour lui, souvent négatives ou déroutantes d’ailleurs.

Le livre nous permet de mieux comprendre le déroulement des premières rencontres entre européens et autochtones. Par les yeux de Champlain, on découvre aussi la manière dont les gens vivaient, leurs croyances, leur gestion des conflits et les caractéristiques des différents peuples. C’est un livre parfait pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des débuts de l’Amérique, à la conquête de la Nouvelle-France, aux relations entre les Européens et les Autochtones, et qui désirent en apprendre un peu plus sur ces premiers moments d’échanges entre les deux peuples.

Le livre est complété par une chronologie et une bibliographie.

À la rencontre des Algonquins et des Hurons 1612-1619, Samuel de Champlain, texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry, éditions du Septentrion, 240 pages, 2009

Du bon usage des étoiles

Mai 1845, les navires Terror et Erebus, sous le commandement de sir John Franklin, partent à la conquête du mythique passage du Nord-Ouest avec, à leur bord, cent trente-trois hommes et suffisamment de provisions pour survivre trois ans aux rigueurs de l’Arctique. L’expédition doit permettre à l’Angleterre d’asseoir sa suprématie sur le reste du globe, mais les deux navires se trouvent bientôt prisonniers des glaces dans une immensité sauvage. Commence alors un nouveau voyage, immobile celui-là, au cœur de la nuit polaire et vers les profondeurs de l’être, dont Francis Crozier, commandant du Terror, rend compte dans son journal. Il se languit aussi de la belle Sophia, restée avec sa tante Jane Franklin à Londres, où les thés et les bals se succèdent en un tourbillon de mondanités.

Je m’intéresse depuis longtemps à l’histoire de Sir John Franklin et à son expédition en Arctique qui a tourné au désastre. J’avais lu Du bon usage des étoiles lors de sa sortie en 2008. J’étais tout de suite tombée sous le charme de la plume si belle et scintillante de Dominique Fortier. Je voulais relire ce livre depuis un bon moment déjà et comme c’était la lecture commune de mon club de lecture, j’ai décidé de me plonger à nouveau dans cette histoire qui m’avait laissé un fabuleux souvenir. Treize ans plus tard, la magie opère toujours. Je trouve tout autant l’écriture délicate et merveilleuse. 

« Il me semble impossible, en contemplant ces forteresses de neige et de glace, de ne pas être pénétré du sentiment de sa propre insignifiance, de ne pas se savoir minuscule et superflu au milieu de tant de beauté majestueuse et sauvage. »

L’histoire débute en mai 1845, alors que l’Erebus et le Terror s’apprêtent à appareiller. C’est le grand départ vers l’aventure! Alors que les bateaux prendront bientôt l’eau, l’auteure nous raconte les préparatifs de départ et l’embarquement. Si Franklin est le personnage phare de cette expédition, c’est sur Francis Crozier que Dominique Fortier a choisi de se pencher. Cet homme réservé et attachant, souvent en retrait et mal à l’aise en société, nous raconte au fil du roman ses sentiments pour Sophia, son travail sur le navire, sa relation avec les autres occupants et sa passion des sciences. Il porte un regard critique sur ce qui l’entoure et raconte les particularités, les contradictions et les folies de la bourgeoisie de son époque. C’est aussi un homme très ouvert d’esprit, qui est différent des gens de son milieu. C’est d’ailleurs intéressant de voir que l’auteure s’est attardée sur deux personnages qui détonnent dans leurs milieux respectifs. L’autre étant Lady Jane Franklin.

Du bon usage des étoiles a une construction vraiment particulière. C’est d’ailleurs un premier roman fort étonnant, qui était très différent de ce que j’avais pu lire à l’époque, et il l’est encore aujourd’hui. Il y a quelque chose de raffiné dans la façon qu’a l’auteure d’amener son sujet, qui s’inspire de l’ultime et dernière expédition de Sir John Franklin. Le livre suit donc principalement deux personnages. Crozier, commandant du Terror, un des deux bateaux de l’expédition. Nous lisons des passages de son journal, où il relate ce qui se passe à bord, les découvertes, l’équipage et les douces pensées qu’il a pour Sophia demeurée à Londres avec sa tante, lady Franklin. Les autres parties du roman alternent avec ce que vit Jane Franklin alors que son mari est en mer. On découvre peu à peu au fil des pages un beau portrait de femme forte, aux connaissances approfondies en matière de navigation, de sciences, d’anthropologie, de botanique, de voyage et qui détonne fortement dans l’Angleterre bourgeoise guindée. Le roman avance doucement en alternant les deux points de vue, celui en mer et celui sur le continent. Peu à peu, l’histoire se met en place, du moment du grand départ jusqu’à ce que lady Franklin commence à s’inquiéter pour son mari. 

« … il est inconcevable que les erreurs commises au cours des siècles derniers ou des décennies passées soient répétées […] Il est donc ridicule de songer à dépêcher une expédition de secours. On ne va pas au secours des héros. »

La construction du livre est ingénieuse car elle ne se contente pas d’alterner les points de vue. Elle nous offre aussi certains chapitres qui prennent la forme de « miscellanées »: un peu de tout. Naturellement, il faut aimer les dialogues contemplatifs, les ajouts informatifs et les petits extraits de conversation. Personnellement, je trouve que tout cela amène une expérience de lecture si particulière, qu’on y plonge en découvrant avec une grande curiosité tout ce que peut contenir le roman. Ces portions de texte sont des ajouts intéressants pour recréer l’atmosphère de l’époque et de l’histoire. On y retrouve des extraits scientifiques et mathématiques, des reproductions des derniers textes écrits par les commandants, une portée musicale, un poème, une recette de plum-pudding, une pièce de théâtre, une chanson, un menu de Noël et quelques instructions sur la navigation. Les différents points de vue et tous ces ajouts au texte en font une lecture très riche qui nous amène au cœur d’une histoire tragique, racontée avec une forme de beauté qui touche droit au cœur. Les propos sur les étoiles par exemple, sur l’amour ou la vie, m’ont souvent énormément émue. 

« Quand à moi, je suis allé au bout de la Terre, j’ai basculé dans ce vide où il n’y a ni monstres marins ni poulpes géants ni sirènes ni même Dieu; je n’ai trouvé que la nuit dans cet abîme, et c’est sans doute, de toutes les découvertes, la plus terrible. »

Du bon usage des étoiles est un poétique mélange d’histoire, de sciences, de navigation et de la vie en mer. C’est le roman d’une tragédie, mais raconté d’une façon unique et merveilleuse. Treize ans après ma première lecture, ce livre reste encore et toujours un immense coup de cœur pour moi. On a raconté de mille façons l’histoire de Sir John Franklin et de son expédition en Arctique, mais personne ne l’a jamais fait comme Dominique Fortier, en nous offrant un texte aussi beau et aussi particulier. Un texte qui puise dans les petits détails du quotidien, sur mer et sur terre, pour nous offrir la grande histoire d’une conquête avortée. C’est un tour de force littéraire, porté par une plume magnifique. 

Pour compléter cette lecture, je vous invite à découvrir un autre ouvrage: L’Erebus: vie, mort et résurrection d’un navire qui parle du premier bateau de l’expédition commandé par Franklin. On suit l’histoire de ce navire, de ses débuts sur l’eau jusqu’à l’expédition catastrophe qui l’a mené en Arctique. Une lecture très à propos et un beau complément au magnifique roman de Dominique Fortier. 

À découvrir!

Du bon usage des étoiles, Dominique Fortier, éditions Alto, 348 pages, 2008

Traces de mocassins

Traces de Mocassins est le second livre de Louis Rémillard (après Le retour de l’Iroquois) qui fait revivre des acteurs méconnus de l’histoire collective des Premières Nations et des Canadiens français. L’auteur propose 6 nouvelles en bande dessinée qui revisitent ce passé pas si lointain où l’occupation humaine du territoire était davantage en phase avec la nature et le rythme des saisons.

Je ne connaissais pas du tout Louis Rémillard avant de découvrir ce roman graphique et je suis tout de suite tombée sous le charme! Cette bande dessinée est vraiment intéressante. L’auteur puise dans l’histoire des Premières nations pour nous raconter certaines facettes du passé qui sont moins connues. 

Le roman graphique comprend six histoires différentes, qui mettent en scène les relations entre les autochtones et les canadiens français, ou entre les différentes tribus autochtones. Chaque histoire a des liens avec les autres et elles forment un tout. Plusieurs personnages reviennent d’une nouvelle à l’autre et à chaque fois, l’accent est mis sur une figure historique différente. On apprend donc beaucoup de choses. La façon de raconter de l’auteur nous donne l’impression de lire six récits d’aventure. J’ai adoré cette lecture et j’aime énormément le découpage sous forme de « nouvelles ».

Voici un petit récapitulatif des différentes histoires contenues dans Traces de mocassins:

La découverte du lac Champlain
Champlain accompagne des autochtones qui partent à la guerre contre les Iroquois. Il nous raconte leurs coutumes et la relation qu’il a avec eux pendant le voyage. Cette nouvelle nous fait découvrir la petite histoire du lac Champlain.

Outetoucos
Louys part à la chasse aux oiseaux accompagné de Savignon et de Outetoucos. Au retour en canot, Outetoucos décide de passer par un endroit dangereux, ce qui ne fait pas l’unanimité. Cette nouvelle nous raconte la petite histoire des rapides de Lachine. 

Savignon
Cette nouvelle nous fait découvrir Savignon, un jeune autochtone amené en France par Samuel de Champlain. En échange, un français, Étienne Brûlé, sera accueilli chez les autochtones. Il apprendra leur langue et leurs coutumes, pendant que Savignon ira rencontrer le roi de France. 

Pieskaret
Les Iroquois ont attaqué la bande de Pieskaret. Ce dernier, un valeureux guerrier, cherche vengeance pour son peuple et ses morts. Il traque donc les Iroquois et tente de les piéger par la ruse. 

L’évadée d’Onondagué
Kamakateouingouetch, une Algonquine, est faite prisonnière par les Iroquois, qui ont massacré la plupart des membres de son groupe. Cette histoire nous raconte son évasion et sa survie dans des conditions difficiles, afin d’échapper aux Iroquois.

La tente tremblante
Un groupe d’Innus, accompagné d’un missionnaire, se déplace dans un vaste territoire. Ils ont faim car le gibier brille par son absence. Ils font appel aux prières du missionnaire, avant de se tourner vers leur propre coutume: un rituel chamanique.

« Savignon remarque que chez les français, ceux qui possèdent le moins doivent ramper devant ceux qui possèdent le plus et que tous dépendent du grand Sagamo (le roi), tandis que chez les Hurons, tous sont égaux, les chefs n’ont pas plus de pouvoirs que les autres et chacun ne dépend que du Grand esprit. »

Plusieurs extraits de texte que l’on retrouve dans la bande dessinée proviennent des Voyages de Samuel de Champlain. L’auteur nous présente aussi des indications géographiques sur les lieux dont il est question dans les histoires, par rapport à ceux que nous connaissons aujourd’hui. Graphiquement, le dessin en noir et blanc m’a beaucoup plu, je trouve le trait de crayon vivant. Le style offre un pont entre le passé et la modernité. L’objet-livre est très beau, j’ai aimé le format, le dessin, l’histoire. Le travail de Louis Rémillard est intéressant car il revisite notre histoire, à partir de documents d’époque. Il nous raconte la petite histoire, celle que certains personnages méconnus de l’histoire ont marqué, alors qu’ils ont sombré dans l’oubli. C’est le moment de les redécouvrir!

Traces de mocassins fait partie d’une « trilogie », d’une œuvre qui se recoupe et puise son inspiration à la même source. On peut lire les tomes séparément sans problème, ils ne se suivent pas. J’ai commencé par Traces de mocassins qui a été publié en second. Le retour de l’Iroquois est paru en premier et Les routes de troc est à paraître. C’est vraiment une œuvre que je vous invite à découvrir, une nouvelle façon d’aborder l’histoire et de comprendre les relations entre les Premières nations et les canadiens français. 

Je relirai assurément Louis Rémillard, qui est ma belle surprise de ce début d’année!

Traces de mocassins, Louis Rémillard, éditions Moelle Graphik, 116 pages, 2020

Payer la terre

Joe Sacco, l’auteur de Gaza 1956 et Gorazde, reprenant ses carnets de reporter-dessinateur, s’est rendu dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada, au-dessous de l’Arctique, une région grande comme la France et l’Espagne, mais peuplée de seulement 45 000 personnes.
Allant à la rencontre des Dene, il nous retrace l’histoire de ce pays depuis l’arrivée des premiers colons et dresse un portrait actuel, économique, écologique et terriblement humaniste.

Payer la terre est une bande dessinée sous forme de reportage sur les Premières Nations des Territoires du Nord-Ouest. Dès les premières pages, c’est la qualité du dessin qui nous frappe. C’est beau sans bon sens! Tout est détaillé avec minutie. On a l’impression de suivre réellement le voyage de Joe Sacco à la rencontre des Dene et de leur mode de vie. Cette expérience de lecture a été extraordinaire. Ce livre est un chef-d’œuvre, rien de moins.

« Pour les anciens, les vies étaient dictées par l’environnement, par les animaux. Ils vivaient en harmonie à leur contact. Les Dene mesuraient l’importance du monde qui les entoure. Ils devaient se lever tôt, pour pouvoir saluer le soleil. Ils enseignaient à traiter la terre avec égard. Avant de creuser des trous, de faire du tapage, ils disaient de prier, et de payer la terre. Donner quelque chose… de l’eau, du tabac ou du thé. Il fallait apporter un cadeau, comme lorsque tu rends visite à quelqu’un. »

Le dessin est époustouflant de détails. Le projet est passionnant: partir à la rencontre des autochtones pour comprendre leur histoire, leur relation à la nature, au gouvernement, au travail et à l’exploitation des différentes ressources de leurs terres. On rencontre une foule de personnes fascinantes et intéressantes. Joe Sacco présente de nombreux entretiens avec des gens de cette région, des jeunes, des anciens, des survivants des pensionnats indiens, des hommes, des femmes, des politiciens, des entrepreneurs, des étudiants, des trappeurs, des gens qui vivent dans la nature et d’autres dans de petits villages ou en ville. C’est instructif, passionnant et nécessaire.

C’est une bande dessinée qui nous amène à la rencontre de l’autre, qui nous permet de mieux le comprendre. L’approche de Joe Sacco à ce sujet est fantastique. Il observe, il apprend, il découvre, il questionne, mais jamais il ne juge. Le regard qu’il pose sur les gens qu’il rencontre est curieux et avide de connaître et de comprendre. On sent dans son travail que ce projet lui tient à cœur. Il en fait d’ailleurs une œuvre majestueuse et dont la publication est encore plus à propos en lien avec l’actualité.

On apprend toutes sortes de choses à travers les différents entretiens que mène l’auteur avec les autochtones des Territoires du Nord-Ouest. On comprend comment il vivaient à l’époque et la façon dont la passation des savoirs se déroulaient au sein de leur communauté. Les Anciens, leurs connaissances, l’enseignement qui est prodigué aux plus jeunes, la connaissance de la nature qui les entoure sont toutes des choses qui sont très importantes. Le rôle des hommes et des femmes aussi est abordé. 

Puis il y a eu l’arrivée des Blancs et dans leur sillage, la religion, les pensionnats, l’assimilation, l’appropriation des terres, les différents traités, l’exploitation des ressources, le travail, le chômage, la pauvreté, l’alcoolisme, la dépendance et la violence. Il y est question des nombreux traités « signés » à travers le temps et des différentes affaires politiques qui ont ébranlées la région, comme l’affaire Paulette par exemple. On y parle de politique et d’économie, mais aussi de la façon dont les jeunes d’aujourd’hui perçoivent leur héritage et la situation dans les villages. 

Payer la terre est avant tout une histoire d’identité. L’identité d’un peuple, l’identité culturelle et sociale. On y comprend de quelle façon la culture se meurt doucement, pourquoi les langues se sont perdues au fil des générations, de quelle façon le savoir ancestral commence à devenir chose du passé. 

« Sans la terre, on ne peut pas être des Dene. Sans la terre, on n’a pas d’intégrité. Nous serions un peuple faible sans la terre. »

C’est aussi une œuvre qui s’intéresse aux conséquences de l’exploitation des ressources naturelles sur ce peuple qui vivait de la nature. L’écologie, les désastres liés à l’exploitation et les changements climatiques sont aussi des thèmes étroitement liés à la vie quotidienne et ses conséquences chez les Dene. 

Une bd absolument magnifique et touchante, à lire assurément. C’est une œuvre humaine, qui pousse à la réflexion. L’auteur nous permet de rencontrer des gens et de comprendre leur façon de vivre. Il nous permet aussi de mieux saisir toute la portée de ce que veux dire être autochtone aujourd’hui. Tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Même entre les différents groupes autochtones, il existe aussi des tensions et des désaccords. L’auteur nous amène à rencontrer différentes personnes et donc, différents points de vue. C’est ce qui est à la fois très riche et passionnant dans cet ouvrage. La diversité d’opinions et de gens, qui dénotent aussi la diversité d’une région. 

L’auteur offre en fin de volume quelques notes sur les langues Dene avec des liens pour ceux qui seraient intéressés à en apprendre un peu plus. 

Ma rencontre littéraire avec Joe Sacco m’a presque coupé le souffle. C’est dans ces cas-là qu’on se dit que l’on tient un chef-d’œuvre entre les mains. Un immense coup de cœur pour cette œuvre que je ne peux que vous conseiller de découvrir.

Un ouvrage incontournable!

Payer la terre. À la rencontre des premières nations des Territoires du Nord-Ouest canadien, Joe Sacco, éditions Futuropolis / La revue XXI, 272 pages, 2020