Une brève histoire des Indiens au Canada

À Toronto, une volée d’Indiens en pleine migration se frappent contre les gratte-ciel de Bay Street et retombent sur le pavé, comme autant d’oiseaux assommés, pour le plus grand étonnement des hommes d’affaires de passage. Heureusement que deux employés de la ville, Bill et Rudy, sont là pour les étiqueter et les relâcher dans la nature, après les avoir soignés. Un bébé blanc arrivé par erreur par la poste est offert comme premier prix au bingo hebdomadaire dans une réserve indienne, même si la plupart des joueurs préféreraient remporter le deuxième prix, qui est une camionnette. Voici quelques-unes des situations qu’on trouve dans ce recueil de Thomas King, qui y donne libre cours à la mordante ironie caractérisant son œuvre. Ces vingt nouvelles sont autant de pavés jetés dans la mare des bons sentiments et des conceptions préfabriquées touchant les Autochtones. Elles sont surtout de délicieux morceaux de fiction, où l’intelligence du propos le dispute à la malice du conteur.

J’aime beaucoup Thomas King. Plus je découvre ses écrits, plus j’apprécie sa façon de voir les choses, ironique et mordante. Je le trouve drôle et impertinent. Il dit les choses qu’il ne faut pas dire. Il est rafraîchissant. 

J’avais envie, dans le cadre de Mai en nouvelles, de découvrir Thomas King sous la forme d’écrits courts. J’ai donc choisi de lire le recueil de nouvelles Une brève histoire des indiens au Canada. Le livre porte très bien son titre, même si notre premier réflexe est de penser qu’il s’agit d’un essai. En vingt nouvelles, toutes bien différentes, Thomas King parle de la façon dont les autochtones ont été traités ou sont traités au Canada. 

Il utilise la fiction avec énormément d’ironie pour parler de la relation entre les blancs et les autochtones. Des réserves en passant par l’assimilation, le racisme, la culture, la Loi sur les indiens, ces nouvelles forment un recueil très éclectique. Le style est mordant, comme souvent chez King, mais les histoires sont très différentes. Certaines sont ancrées dans le quotidien alors que d’autres sont beaucoup plus métaphoriques. Derrière ses textes de fiction, on ressent la critique virulente des réserves, de la façon dont le pays a toujours tenté d’effacer la présence autochtone. Thomas King a une plume intelligente et un talent certain pour marquer les esprits. 

Si un ou deux textes m’ont laissée perplexe, la plupart m’ont beaucoup plu et je dirais même que certains sont d’extraordinaires métaphores pleines d’ironie sur la condition difficile des peuples autochtones. Je pense à la nouvelle qui ouvre le recueil et dont le livre porte le titre. Elle fait à peine cinq pages, mais c’est un extraordinaire coup de poing. Idem pour celle qui parle de « chasse aux aînés », de l’homme qui collectionne les « Indiens » sous la forme d’un parc jurassique autochtone ou des « sujets ennemis du pays ». D’autres sont plus légères ou racontent simplement le quotidien. La plupart sont des critiques de la société moderne, de la façon dont l’homme traite la nature et le monde autour de lui. 

« -Les animaux sont devenus une nuisance publique et une menace pour la santé, déclara le maire. Il faut trouver un moyen de les refouler dans la forêt.
-C’est ce que j’ai essayé de vous faire comprendre, dit l’Indien. Il n’y a plus de forêts. »

Thomas King a beaucoup écrit. Son parcours comme auteur est également très intéressant. Son style est unique. Qu’il écrive un essai, un roman, un polar, des nouvelles ou de la poésie, on retrouve son regard acéré et plein d’humour sur le monde qui nous entoure. 

Un auteur que j’aime de plus en plus au fil de mes lectures et que je lis chaque fois avec grand plaisir.

Une brève histoire des Indiens au Canada, Thomas King, éditions du Boréal, 296 pages, 2014

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu

Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse… 

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu de Anjali Sachdeva est un livre extraordinaire. Je l’avoue, je ne m’attendais pas du tout à ce que j’ai lu. C’est un recueil vers lequel je ne serais pas allée d’emblée. Le titre et la couverture me donnaient une toute autre impression du contenu. Cette lecture a donc été une très belle surprise.

Ce recueil de neuf nouvelles mêle la science au fantastique. On oscille entre un monde réel, que l’on connaît, avec un petit quelque chose d’imaginaire. De surprenant. D’intrigant. De différent. Du réalisme magique? Il y a en tout cas une petite dose de fantastique, l’apparition d’un don, d’une créature magique qui fait partie prenante de l’histoire. Bien ancrée dans l’actualité ou dans une période historique donnée: la conquête de l’Ouest par exemple ou l’arrestation du poète John Milton. 

« Je plains tous les humains. Vous connaissez bien des malheurs au cours de votre existence. Même pour quelqu’un comme vous, c’est inévitable. J’ai parfois l’impression que ce monde est véritablement conçu pour vous faire souffrir. »

Ce recueil est atypique. L’écriture coule toute seule et chacune des histoires est très prenante, quoique très différente.   On plonge dans ce recueil sans se douter où l’auteure va nous mener. Elle réussit à se renouveler à chaque histoire, tout en conservant certains thèmes communs à toutes les nouvelles. Et j’adore ça! Par exemple, on retrouve souvent des personnages aux prises avec une grande solitude ou alors des allusions à l’analphabétisme. Les histoires sont à la fois contemporaines et parlent des enjeux de notre époque, tout en étant intemporelles avec un petit côté merveilleux. On y croise, entre autres, un pêcheur et une sirène, une grotte étrange, des septuplées et un ange dans la Tour de Londres. C’est bien écrit et ça se dévore.

« Les mots s’agitent en elle comme des oiseaux fébriles. Ils ont hâte de voler et il suffira d’un bruit sourd pour qu’ils se libèrent, franchissent la misérable barrière de sa langue et pénètrent dans le monde sans possible retour en arrière. »

Le recueil contient neuf nouvelles, dont voici un petit résumé:

Le monde la nuit
Sadie est différente des autres. Elle a une faible vue, la peau blanche et elle ne tolère pas le soleil. Elle vit la nuit. Quand son mari Zachary part un long moment pour le travail, elle ne tolère plus d’être confinée à la maison. Elle va faire la découverte d’une étrange grotte.

Poumons de verre
Van Jorgen, jeune veuf avec un bébé, une petite fille nommée Effie, a un accident à l’aciérie où il travaille. Invalide, il doit vivre avec la culpabilité de ne pas être à la hauteur, alors que sa fille grandit.

Logging Lake
Robert accepte de suivre sa nouvelle petite amie au Glacier National Park, pour camper et randonner. Préférant regarder la nature dans les pages d’un livre, il n’a aucune idée de ce qui l’attend, surtout quand le couple traverse une zone réservée aux loups…

Tueur de rois
Un ange rend visite au poète John Milton, emprisonné dans la Tour de Londres. Milton cherche l’inspiration et l’ange agit à titre de muse.

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu
La nouvelle qui donne le titre au recueil raconte l’enlèvement de deux jeunes filles, leur mariage forcé puis la découverte de leur étrange don d’hypnotiser les hommes.

Robert Greenman et la sirène
Un pêcheur parti au large avec un équipage aperçoit un jour une sirène. Comme le dit la légende, le chant des sirènes hypnotise les hommes. Son charme happe Robert et plus rien d’autre n’aura d’importance pour lui. 

Tout ce que vous désirez
En jouant au poker, Michael se retrouve débiteur du « vieux », le père de sa petite amie, pour qui il travaille à la mine. Les deux jeunes décident alors de s’enfuir ensemble, sur les routes.

Manus
Un homme et une femme se retrouvent alors qu’il ne se sont pas vus depuis dix ans. Le monde est dirigé par les Maîtres, qui contrôlent tout. L’homme et la femme attendent / appréhendent de recevoir leur avis d’incorporation… 

Les Pléiades
Un couple de scientifiques décide d’avoir des enfants, mais ils choisissent de le faire avec éclat: des septuplés, bébés-miracles qui captent l’attention des médias et des collègues. À quel prix?

Avec ses nouvelles, Anjali Sachdeva nous amène là où l’on ne s’attend pas à aller. Chaque nouvelle est une porte sur un univers à la fois étrange et fascinant, aux personnages qui sont puissants dans leur façon de vivre leur quotidien, de réagir, d’avancer.

« Si tu veux vraiment quelque chose, il faut que tu imagines chaque étape qui te permettra de l’obtenir et qu’ensuite tu t’en empares impitoyablement. »

Une forme de grandeur et de puissance qui allie les sciences et le merveilleux. Un recueil impressionnant, plein de surprises. Il n’y a pas à dire, l’auteure a le don de créer des histoires captivantes.

À lire absolument, rien de moins! Je compte bien surveiller cette auteure de très près, j’aimerais beaucoup la relire.

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu, Anjali Sachdeva, éditions Albin Michel, 288 pages, 2021

Si ça saigne

Les journalistes le savent : si ça saigne, l’info se vend. Et l’explosion d’une bombe au collège Albert Macready est du pain béni dans le monde des news en continu. Holly Gibney de l’agence de détectives Finders Keepers, travaille sur sa dernière enquête lorsqu’elle apprend l’effroyable nouvelle en allumant la télévision. Elle ne sait pas pourquoi, le journaliste qui couvre les événements attire son attention…

Si ça saigne: un recueil de quatre nouvelles de Stephen King. Quatre excellentes nouvelles dont l’une est la suite directe du roman L’Outsider. J’avais tellement aimé ce roman que j’étais très heureuse de retrouver Holly, Jerome, Ralph, Barbara et plusieurs références à l’enquête. Cette histoire de L’Outsider est vraiment très prenante et très originale. Si vous n’avez pas lu le roman, j’en profite pour vous le suggérer. C’est une atmosphère inquiétante qu’on a beaucoup de mal à lâcher! J’étais donc très contente de voir qu’une nouvelle faisait suite à cette histoire. Holly est un personnage différent et attachant. Je crois que Stephen King avait hâte d’y revenir aussi, surtout si je me fie à sa note en fin de recueil. Je me suis donc un peu retenue pour ne pas me lancer dans la troisième nouvelle du livre et plutôt les lire dans l’ordre de présentation. 

Voici un petit résumé des quatre histoires de ce recueil: 

Le téléphone de M. Harrigan
Cette nouvelle se déroule au tout début des nouvelles technologies. Craig est un jeune garçon engagé par son nouveau voisin Harrigan pour lui faire la lecture et s’occuper de ses plantes. L’homme lui offre un petit salaire (de radin, selon le père de Craig) et quelques billets de loto de temps à autres. Quand Craig gagne, il offre un téléphone intelligent première génération à Harrigan qui va alors découvrir le « World Wide Web ». J’ai adoré cette histoire qui parle de plusieurs générations et de l’apprentissage des nouvelles technologies. Avec un petit frisson en prime! 

La vie de Chuck
Cette nouvelle débute alors que nous sommes dans un monde apocalyptique, où partout des affiches apparaissent: « Charles Krantz. 39 années formidables! Merci, Chuck! » Si le début est un peu déstabilisant, la suite est à la fois belle, triste et terrifiante. Cette histoire est très intéressante à cause de sa construction atypique. Elle est présentée de façon antichronologique en trois parties, qui racontent des moments précis de la vie de Chuck.

Si ça saigne
C’est l’histoire que j’attendais avec le plus d’impatience, puisqu’elle reprend le contexte de L’Outsider, quelques temps après. On retrouve donc Holly et les autres, ainsi que l’agence Finders Keepers. Une explosion dans un collège qui fait plusieurs victimes trouble énormément Holly. Dans le secret, elle va donc se pencher sur cette affaire et faire quelques recherches. Dans le même genre que L’Outsider, cette nouvelle est pleine de rebondissements. J’ai adoré! Ça se lit tellement bien et c’est très prenant. 

Rat
Drew est professeur. Il a publié quelques histoires et quand il s’est essayé à un roman quelques années auparavant, il a sombré dans la dépression et a failli mettre le feu à sa maison. Quand il annonce à nouveau à sa femme qu’il a une idée de roman et va partir un mois au chalet de son père pour écrire, elle est soudainement très inquiète… et avec raison! Une histoire incroyable et inquiétante. J’aime toujours beaucoup quand King met en scène des écrivains. 

Plus je lis King, plus je l’aime! Qu’il écrive des romans, des nouvelles, qu’il tende plus vers le fantastique ou l’horreur, il me surprend toujours. Les quatre nouvelles sont bonnes, étonnantes et variées, tant dans la construction que dans le thème, même si certaines choses reviennent toujours un peu chez King, peu importe ce qu’il écrit. Il parle beaucoup des nouvelles technologies par exemple. Avec la première nouvelle, c’est le tout début des téléphones intelligents et de la découverte des possibilités. Dans Si ça saigne, on est au cœur de l’informatique et de tout ce qui nous est offert présentement. J’aime définitivement beaucoup King parce que ses écrits s’insèrent parfaitement dans notre époque, sont de vraies critiques de notre société, mais toujours aussi avec un petit côté nostalgique du temps passé. Ça me plaît énormément!

« Maintenant, je pourrais croire à tout et n’importe quoi, je pense, des soucoupes volantes aux clowns tueurs. Car il existe réellement un deuxième monde. Et il existe parce que les gens refusent d’y croire. »

La nouvelle n’est pas toujours un genre privilégié par plusieurs lecteurs. C’est dommage mais si vous n’aimez pas les nouvelles, King pourrait être une très bonne façon d’aborder ce genre. Il est bon pour en écrire car elles sont tellement longues, complètes et descriptives, qu’on dirait de petits romans.

« Et quand on grandit dans un endroit sans feux rouges, avec des routes de terre, comme Harlow, le monde extérieur est un endroit étrange et attirant. »

De mon côté, j’ai passé un excellent moment avec ce recueil. C’était vraiment très très bon, si bien que j’avais beaucoup de mal à le lâcher, ne serait-ce que pour aller travailler… King me fait toujours cet effet. C’est drôle parce que lorsque j’étais adolescente, King était aussi très à la mode. Ses livres me faisaient très peur et je n’arrivais pas à le lire. Mais aujourd’hui, il aborde tellement de sujets, joue avec tellement de styles différents, que plus je le découvre, plus j’adore le lire, qu’il s’agisse de ses premiers livres ou des plus récents.

« La réalité était profonde. Lointaine. Elle renfermait d’innombrables secrets et ne connaissait pas de limites. »

Je vous conseille donc fortement la découverte de Si ça saigne. Si vous avez déjà lu (et aimé) L’Outsider, n’hésitez même pas! C’est un bonheur de retrouver Holly et le même univers que le roman. Bonne lecture! 

Si ça saigne, Stephen King, éditions Albin Michel, 464 pages, 2021

La Rivière en hiver

Des rapaces parcourent le ciel, des chiens gambadent et des couguars se tapissent parmi les arbres. Les plaines sont balayées par les vents, les forêts sont lugubres ou enchanteresses et quand il ne neige pas, c’est qu’il va neiger. Dans La Rivière en hiver, Rick Bass se consacre aux fluctuations météorologiques, à la terre et à ceux qui l’habitent, solitaires et touchants.
Que les hommes affrontent la nature ou la négligent, cette dernière les fascine au point de leur couper le souffle. Et si ses personnages s’adonnent à des activités quotidiennes – pister un élan, veiller sur un énorme poisson-chat ou trouver le parfait sapin de Noël – celles-ci se transforment, sous la plume de Rick Bass, en une expédition aux allures mythologiques parfois périlleuse, toujours mémorable.

J’aime énormément Rick Bass. Winter, le récit de son installation dans un coin reculé du Montana en plein hiver est mon livre préféré. J’étais donc impatience de découvrir Bass comme auteur de nouvelles avec La rivière en hiver. J’ai beaucoup aimé ce recueil, même si contrairement à ce que je croyais, les nouvelles ne se déroulent pas toutes en hiver et ne sont pas non plus des histoires en pleine nature, en mode survie, un peu comme pouvait l’être Winter. C’est peut-être la seule petite déception que j’ai eu, qui a vite été effacée par le talent certain de Rick Bass pour les nouvelles. Il crée de petits mondes qui se suffisent à eux-mêmes et nous les raconte avec un sens du récit assez extraordinaire. Il a le don de nous plonger dans des histoires qui prennent une ampleur incroyable. C’est assez fascinant.

« … un rayon de lumière dorée a illuminé la forêt à nos pieds. Ce rayon était la seule chose visible dans l’orage. Le vent soufflait vers le nord, dans la direction où nous allions, et durant un bon moment le rayon de lumière s’est déplacé avec nous. Il révélait à mesure d’autres pans de la même forêt intacte, non coupée. Et il donnait l’impression que cette forêt non coupée ne se terminerait jamais. »

Toutes les nouvelles de ce recueil ont pour thème la nature, de façon plus ou moins sauvage, et de la relation ambiguë que l’homme entretient avec elle, qu’il chasse l’élan, parte en voyage ou soit en quête d’un sapin de Noël. Le recueil comprend huit nouvelles, toutes très différentes tant dans la longueur que dans les sujets abordés. Chacune des histoires raconte la relation de l’homme avec un élément de la nature, sa façon de se comporter avec elle. Il peut faire partie intégrante de la vie naturelle qui s’agite autour de lui (comme dans Élan), l’utiliser et en subir les foudres (comme dans L’arbre bleu) ou l’exploiter (Chasseur de baux) et en constater les dégâts (Coach). Voici un petit résumé des nouvelles du recueil:

Élan
La saison de chasse se termine et le narrateur, novice dans la région, n’a pas de viande pour passer l’hiver. Avec l’aide d’un voisin, il essaie d’apprendre à chasser et fait la dure expérience de se battre pour survivre. Cette nouvelle est assez extraordinaire et l’image assez marquante de l’expérience que décrit Rick Bass.

Ce dont elle se souvient
Lily et son père partent sur la route, visitent différents lieux, font du camping et affrontent une violente tempête. À cette période, le père de Lily commençait tout juste à perdre la mémoire. Cette histoire est ce dont Lily se souvient.

L’arbre bleu
Wilson et ses filles s’en vont en forêt pour couper leur sapin de Noël. Il fait noir, il fait froid. Au retour, la camionnette ne veut plus démarrer. La forêt, source du rêve de Wilson, devient alors inquiétante…

Chasseur de baux
Un jeune homme, devenu chasseur de baux, rachète les terres des gens afin d’y forer le pétrole qui s’y trouve. Il nous parle de son travail, de son couple et de l’obsession de son patron pour un terrain qu’il veut absolument acquérir pour la compagnie.

La rivière en hiver
Brandon a quinze ans et il a perdu son père dans un accident, sur la rivière. Avec des gens de sa communauté, il décide de récupérer le camion de son père, englouti par l’eau et la glace.

Coach
À la suite d’une petite controverse, Coach, entraîneur de basket, doit trouver un nouvel emploi pour continuer à bénéficier de l’assurance pour sa mère malade avec qui il vit. 

Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique
Un bûcheron fauché qui ne peut plus travailler et qui est très porté sur la bouteille, décide de partir en voyage avec ses filles, pour leur offrir au moins cela avant qu’elle soient trop vieilles et quittent la maison familiale. 

Histoire de poisson
Dans les années soixante, un jeune garçon doit surveiller un énorme poisson offert à son père en guise de paiement.

J’ai apprécié toutes les nouvelles de ce recueil, avec une préférence pour Élan, L’arbre bleu et La rivière en hiver. Ce sont celles où la nature est la plus omniprésente. J’ai beaucoup aimé aussi Chasseur de baux et Coach, qui sont des histoires plus axées sur les conséquences écologiques des bêtises des hommes. Histoire de poisson, dont la chute est excellente, et Ce dont elles se souvient sont un peu différentes des autres. Quant à Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique, c’est l’histoire que j’ai le moins aimée. C’est aussi la plus longue du recueil, ce qui me laisse penser que je préfère peut-être quand Rick Bass fait dans l’histoire courte. Il me semble qu’il y réussit mieux. Un thème qui revient souvent dans les huit nouvelles: le temps qui passe, les ravages du temps, les différentes périodes de la vie et la mémoire. On en retrouve des traces dans chacune des histoires.

« J’avais créé tout cela, j’étais responsable du monde que je contemplais à présent. Cette pensée m’a donné le vertige. »

Rick Bass a écrit mon livre préféré, Winter. Il a aussi écrit plusieurs autres ouvrages. Avec La rivière en hiver il nous offre des nouvelles qui prennent vie et il donne une ampleur à ce qui ne serait que de simples histoires sous la plume de quelqu’un d’autre. Je relirai assurément d’autres de ses nouvelles car une chose est certaine, il sait raconter. Et il le fait vraiment très bien.

La Rivière en hiver, Rick Bass, Christian Bourgois éditeur, 224 pages, 2020

Allegheny River

Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

Ce recueil de nouvelles a été une excellente surprise. Toutes les histoires sont intéressantes et abordent des thèmes similaires. La nature est omniprésente, la chasse aussi est un thème récurrent. Il y a une certaine violence sourde qui gronde, au fond de chacune des histoires. Le moment singulier où quelque chose dérape et entraîne le personnage principal à la limite. Ou alors, un événement qui bouleverse le cours des choses pour le renverser à jamais. Toujours, cependant, la force de la nature et des animaux. Même quand les humains n’en comprennent ni la grandeur, ni la beauté (ou qu’au contraire, ils la comprennent trop bien…)

« Vous vous imaginez tous que ce pays vous appartient. »

Cette phrase résumerait bien cette lecture, parce qu’on y retrouve justement ce sentiment de possession de la nature dans plusieurs des histoires.

Le recueil contient neuf nouvelles, dont je vous offre un petit tour d’horizon:

Quelque chose d’indispensable
Cartwright vit sur la route. C’est un vendeur itinérant de matériel agricole. Il est jeune et sa compagnie l’envoie de plus en plus loin, dans des villages paumés, à l’écart. Cartwright n’a pas beaucoup de considération pour les fermiers qu’il rencontre et quand il tente d’en rouler un, les choses se compliquent pour lui…

Le couple
Cette nouvelle raconte le quotidien de Sull qui, depuis le départ de ses enfants du domicile familial a peu de centres d’intérêt à part la chasse. Braconnier, il n’hésite pas à tirer sur une espèce protégée…

Ressources naturelles
Cette histoire est un plaidoyer pour la nature et démontre la propension des hommes à vouloir gérer ce qui se passe dehors: les animaux (ici les ours), leur présence parmi nous et la façon qu’ont les gens de les percevoir lorsqu’ils deviennent ce qui est perçu comme étant une « menace ».

La saison de la Gauley
La Gauley est une rivière, souvent utilisée pour le rafting. Dans une région qui embauche peu, un entrepreneur a lancé sa propre compagnie pour accueillir les touristes et les guider sur la rivière. Jusqu’à ce qu’un terrible accident entraîne la noyade de deux d’entre eux et fasse basculer le fragile équilibre de la région.

Télémétrie
Un trio de scientifiques étudie les truites mouchetées. Ils ont installé un campement en pleine nature le temps de leur travail. Lorsqu’un étrange duo composé d’un père et sa fille vient s’installer près d’eux et que des objets commencent à disparaître, les choses tournent au vinaigre.

L’île au milieu de la grande rivière
En 1890, une île est réquisitionnée pour envoyer des malades afin de les placer en quarantaine. Un jeune garçon de la rive tombe amoureux d’une fille de l’île, après l’avoir vue soulever sa jupe pour lui. Il défiera les règles pour créer un contact avec elle.

La pierre branlante
Cette histoire est la plus courte du recueil. C’est une nouvelle particulière, une histoire de pierre branlante, d’oncle qui raconte des histoires et d’enfants qui les croient…

La lente bascule du temps
Nous sommes à l’époque des draveurs et du métier dangereux qu’ils exercent. Henry, un tout jeune homme, se présente pour un nouvel emploi, sur les conseils de son cousin. C’est une longue nouvelle qui raconte le mode de vie de ceux qui s’occupe du flottage et qui se battent pour garder leurs billots à flots… et à l’abri des voleurs. C’est aussi une histoire sur l’évolution des métiers et les changements au fil des ans.

Dans la deuxième circonscription
Cette dernière nouvelle raconte une chasse à l’ours et un mensonge qui prend toute la place et met tout le monde mal à l’aise. Avec pour toile de fond la famille et la politique.

Ce recueil m’a vraiment beaucoup plu. C’est l’un des très bon recueil de nouvelles que j’ai pu lire dans les derniers mois. Il y a un fil conducteur intéressant à ces histoires, où l’homme apparaît comme étant bien peu de choses face à la nature qui l’entoure. Dans ces nouvelles, les hommes sont bien souvent victimes de leurs décisions. Leurs vies sont compliquées, rudes et basculent souvent en mode survie. Les liens entre eux sont complexes et gérés par l’émotion. Ils en sortent bien souvent écorchés ou mal en point.

L’écriture de Matthew Neill Null est particulièrement maîtrisée. Toutes les nouvelles m’ont plu, même si elles sont bien différentes. Le propos reste le même: la nature versus l’homme. Les textes sont souvent touchants par leur justesse à mettre le doigt sur cette faille entre l’humain et sa façon de percevoir son environnement.

Un recueil que je vous conseille fortement si vous aimez les nouvelles. Celles-ci sont plus qu’excellentes. J’ai bien envie de découvrir le roman du même auteur, Le miel du lion, qui semble aborder des thèmes similaires.

Allegheny River, Matthew Neill Null, éditions Albin Michel, 288 pages, 2020