Si ça saigne

Les journalistes le savent : si ça saigne, l’info se vend. Et l’explosion d’une bombe au collège Albert Macready est du pain béni dans le monde des news en continu. Holly Gibney de l’agence de détectives Finders Keepers, travaille sur sa dernière enquête lorsqu’elle apprend l’effroyable nouvelle en allumant la télévision. Elle ne sait pas pourquoi, le journaliste qui couvre les événements attire son attention…

Si ça saigne: un recueil de quatre nouvelles de Stephen King. Quatre excellentes nouvelles dont l’une est la suite directe du roman L’Outsider. J’avais tellement aimé ce roman que j’étais très heureuse de retrouver Holly, Jerome, Ralph, Barbara et plusieurs références à l’enquête. Cette histoire de L’Outsider est vraiment très prenante et très originale. Si vous n’avez pas lu le roman, j’en profite pour vous le suggérer. C’est une atmosphère inquiétante qu’on a beaucoup de mal à lâcher! J’étais donc très contente de voir qu’une nouvelle faisait suite à cette histoire. Holly est un personnage différent et attachant. Je crois que Stephen King avait hâte d’y revenir aussi, surtout si je me fie à sa note en fin de recueil. Je me suis donc un peu retenue pour ne pas me lancer dans la troisième nouvelle du livre et plutôt les lire dans l’ordre de présentation. 

Voici un petit résumé des quatre histoires de ce recueil: 

Le téléphone de M. Harrigan
Cette nouvelle se déroule au tout début des nouvelles technologies. Craig est un jeune garçon engagé par son nouveau voisin Harrigan pour lui faire la lecture et s’occuper de ses plantes. L’homme lui offre un petit salaire (de radin, selon le père de Craig) et quelques billets de loto de temps à autres. Quand Craig gagne, il offre un téléphone intelligent première génération à Harrigan qui va alors découvrir le « World Wide Web ». J’ai adoré cette histoire qui parle de plusieurs générations et de l’apprentissage des nouvelles technologies. Avec un petit frisson en prime! 

La vie de Chuck
Cette nouvelle débute alors que nous sommes dans un monde apocalyptique, où partout des affiches apparaissent: « Charles Krantz. 39 années formidables! Merci, Chuck! » Si le début est un peu déstabilisant, la suite est à la fois belle, triste et terrifiante. Cette histoire est très intéressante à cause de sa construction atypique. Elle est présentée de façon antichronologique en trois parties, qui racontent des moments précis de la vie de Chuck.

Si ça saigne
C’est l’histoire que j’attendais avec le plus d’impatience, puisqu’elle reprend le contexte de L’Outsider, quelques temps après. On retrouve donc Holly et les autres, ainsi que l’agence Finders Keepers. Une explosion dans un collège qui fait plusieurs victimes trouble énormément Holly. Dans le secret, elle va donc se pencher sur cette affaire et faire quelques recherches. Dans le même genre que L’Outsider, cette nouvelle est pleine de rebondissements. J’ai adoré! Ça se lit tellement bien et c’est très prenant. 

Rat
Drew est professeur. Il a publié quelques histoires et quand il s’est essayé à un roman quelques années auparavant, il a sombré dans la dépression et a failli mettre le feu à sa maison. Quand il annonce à nouveau à sa femme qu’il a une idée de roman et va partir un mois au chalet de son père pour écrire, elle est soudainement très inquiète… et avec raison! Une histoire incroyable et inquiétante. J’aime toujours beaucoup quand King met en scène des écrivains. 

Plus je lis King, plus je l’aime! Qu’il écrive des romans, des nouvelles, qu’il tende plus vers le fantastique ou l’horreur, il me surprend toujours. Les quatre nouvelles sont bonnes, étonnantes et variées, tant dans la construction que dans le thème, même si certaines choses reviennent toujours un peu chez King, peu importe ce qu’il écrit. Il parle beaucoup des nouvelles technologies par exemple. Avec la première nouvelle, c’est le tout début des téléphones intelligents et de la découverte des possibilités. Dans Si ça saigne, on est au cœur de l’informatique et de tout ce qui nous est offert présentement. J’aime définitivement beaucoup King parce que ses écrits s’insèrent parfaitement dans notre époque, sont de vraies critiques de notre société, mais toujours aussi avec un petit côté nostalgique du temps passé. Ça me plaît énormément!

« Maintenant, je pourrais croire à tout et n’importe quoi, je pense, des soucoupes volantes aux clowns tueurs. Car il existe réellement un deuxième monde. Et il existe parce que les gens refusent d’y croire. »

La nouvelle n’est pas toujours un genre privilégié par plusieurs lecteurs. C’est dommage mais si vous n’aimez pas les nouvelles, King pourrait être une très bonne façon d’aborder ce genre. Il est bon pour en écrire car elles sont tellement longues, complètes et descriptives, qu’on dirait de petits romans.

« Et quand on grandit dans un endroit sans feux rouges, avec des routes de terre, comme Harlow, le monde extérieur est un endroit étrange et attirant. »

De mon côté, j’ai passé un excellent moment avec ce recueil. C’était vraiment très très bon, si bien que j’avais beaucoup de mal à le lâcher, ne serait-ce que pour aller travailler… King me fait toujours cet effet. C’est drôle parce que lorsque j’étais adolescente, King était aussi très à la mode. Ses livres me faisaient très peur et je n’arrivais pas à le lire. Mais aujourd’hui, il aborde tellement de sujets, joue avec tellement de styles différents, que plus je le découvre, plus j’adore le lire, qu’il s’agisse de ses premiers livres ou des plus récents.

« La réalité était profonde. Lointaine. Elle renfermait d’innombrables secrets et ne connaissait pas de limites. »

Je vous conseille donc fortement la découverte de Si ça saigne. Si vous avez déjà lu (et aimé) L’Outsider, n’hésitez même pas! C’est un bonheur de retrouver Holly et le même univers que le roman. Bonne lecture! 

Si ça saigne, Stephen King, éditions Albin Michel, 464 pages, 2021

La Rivière en hiver

Des rapaces parcourent le ciel, des chiens gambadent et des couguars se tapissent parmi les arbres. Les plaines sont balayées par les vents, les forêts sont lugubres ou enchanteresses et quand il ne neige pas, c’est qu’il va neiger. Dans La Rivière en hiver, Rick Bass se consacre aux fluctuations météorologiques, à la terre et à ceux qui l’habitent, solitaires et touchants.
Que les hommes affrontent la nature ou la négligent, cette dernière les fascine au point de leur couper le souffle. Et si ses personnages s’adonnent à des activités quotidiennes – pister un élan, veiller sur un énorme poisson-chat ou trouver le parfait sapin de Noël – celles-ci se transforment, sous la plume de Rick Bass, en une expédition aux allures mythologiques parfois périlleuse, toujours mémorable.

J’aime énormément Rick Bass. Winter, le récit de son installation dans un coin reculé du Montana en plein hiver est mon livre préféré. J’étais donc impatience de découvrir Bass comme auteur de nouvelles avec La rivière en hiver. J’ai beaucoup aimé ce recueil, même si contrairement à ce que je croyais, les nouvelles ne se déroulent pas toutes en hiver et ne sont pas non plus des histoires en pleine nature, en mode survie, un peu comme pouvait l’être Winter. C’est peut-être la seule petite déception que j’ai eu, qui a vite été effacée par le talent certain de Rick Bass pour les nouvelles. Il crée de petits mondes qui se suffisent à eux-mêmes et nous les raconte avec un sens du récit assez extraordinaire. Il a le don de nous plonger dans des histoires qui prennent une ampleur incroyable. C’est assez fascinant.

« … un rayon de lumière dorée a illuminé la forêt à nos pieds. Ce rayon était la seule chose visible dans l’orage. Le vent soufflait vers le nord, dans la direction où nous allions, et durant un bon moment le rayon de lumière s’est déplacé avec nous. Il révélait à mesure d’autres pans de la même forêt intacte, non coupée. Et il donnait l’impression que cette forêt non coupée ne se terminerait jamais. »

Toutes les nouvelles de ce recueil ont pour thème la nature, de façon plus ou moins sauvage, et de la relation ambiguë que l’homme entretient avec elle, qu’il chasse l’élan, parte en voyage ou soit en quête d’un sapin de Noël. Le recueil comprend huit nouvelles, toutes très différentes tant dans la longueur que dans les sujets abordés. Chacune des histoires raconte la relation de l’homme avec un élément de la nature, sa façon de se comporter avec elle. Il peut faire partie intégrante de la vie naturelle qui s’agite autour de lui (comme dans Élan), l’utiliser et en subir les foudres (comme dans L’arbre bleu) ou l’exploiter (Chasseur de baux) et en constater les dégâts (Coach). Voici un petit résumé des nouvelles du recueil:

Élan
La saison de chasse se termine et le narrateur, novice dans la région, n’a pas de viande pour passer l’hiver. Avec l’aide d’un voisin, il essaie d’apprendre à chasser et fait la dure expérience de se battre pour survivre. Cette nouvelle est assez extraordinaire et l’image assez marquante de l’expérience que décrit Rick Bass.

Ce dont elle se souvient
Lily et son père partent sur la route, visitent différents lieux, font du camping et affrontent une violente tempête. À cette période, le père de Lily commençait tout juste à perdre la mémoire. Cette histoire est ce dont Lily se souvient.

L’arbre bleu
Wilson et ses filles s’en vont en forêt pour couper leur sapin de Noël. Il fait noir, il fait froid. Au retour, la camionnette ne veut plus démarrer. La forêt, source du rêve de Wilson, devient alors inquiétante…

Chasseur de baux
Un jeune homme, devenu chasseur de baux, rachète les terres des gens afin d’y forer le pétrole qui s’y trouve. Il nous parle de son travail, de son couple et de l’obsession de son patron pour un terrain qu’il veut absolument acquérir pour la compagnie.

La rivière en hiver
Brandon a quinze ans et il a perdu son père dans un accident, sur la rivière. Avec des gens de sa communauté, il décide de récupérer le camion de son père, englouti par l’eau et la glace.

Coach
À la suite d’une petite controverse, Coach, entraîneur de basket, doit trouver un nouvel emploi pour continuer à bénéficier de l’assurance pour sa mère malade avec qui il vit. 

Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique
Un bûcheron fauché qui ne peut plus travailler et qui est très porté sur la bouteille, décide de partir en voyage avec ses filles, pour leur offrir au moins cela avant qu’elle soient trop vieilles et quittent la maison familiale. 

Histoire de poisson
Dans les années soixante, un jeune garçon doit surveiller un énorme poisson offert à son père en guise de paiement.

J’ai apprécié toutes les nouvelles de ce recueil, avec une préférence pour Élan, L’arbre bleu et La rivière en hiver. Ce sont celles où la nature est la plus omniprésente. J’ai beaucoup aimé aussi Chasseur de baux et Coach, qui sont des histoires plus axées sur les conséquences écologiques des bêtises des hommes. Histoire de poisson, dont la chute est excellente, et Ce dont elles se souvient sont un peu différentes des autres. Quant à Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique, c’est l’histoire que j’ai le moins aimée. C’est aussi la plus longue du recueil, ce qui me laisse penser que je préfère peut-être quand Rick Bass fait dans l’histoire courte. Il me semble qu’il y réussit mieux. Un thème qui revient souvent dans les huit nouvelles: le temps qui passe, les ravages du temps, les différentes périodes de la vie et la mémoire. On en retrouve des traces dans chacune des histoires.

« J’avais créé tout cela, j’étais responsable du monde que je contemplais à présent. Cette pensée m’a donné le vertige. »

Rick Bass a écrit mon livre préféré, Winter. Il a aussi écrit plusieurs autres ouvrages. Avec La rivière en hiver il nous offre des nouvelles qui prennent vie et il donne une ampleur à ce qui ne serait que de simples histoires sous la plume de quelqu’un d’autre. Je relirai assurément d’autres de ses nouvelles car une chose est certaine, il sait raconter. Et il le fait vraiment très bien.

La Rivière en hiver, Rick Bass, Christian Bourgois éditeur, 224 pages, 2020

Allegheny River

Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

Ce recueil de nouvelles a été une excellente surprise. Toutes les histoires sont intéressantes et abordent des thèmes similaires. La nature est omniprésente, la chasse aussi est un thème récurrent. Il y a une certaine violence sourde qui gronde, au fond de chacune des histoires. Le moment singulier où quelque chose dérape et entraîne le personnage principal à la limite. Ou alors, un événement qui bouleverse le cours des choses pour le renverser à jamais. Toujours, cependant, la force de la nature et des animaux. Même quand les humains n’en comprennent ni la grandeur, ni la beauté (ou qu’au contraire, ils la comprennent trop bien…)

« Vous vous imaginez tous que ce pays vous appartient. »

Cette phrase résumerait bien cette lecture, parce qu’on y retrouve justement ce sentiment de possession de la nature dans plusieurs des histoires.

Le recueil contient neuf nouvelles, dont je vous offre un petit tour d’horizon:

Quelque chose d’indispensable
Cartwright vit sur la route. C’est un vendeur itinérant de matériel agricole. Il est jeune et sa compagnie l’envoie de plus en plus loin, dans des villages paumés, à l’écart. Cartwright n’a pas beaucoup de considération pour les fermiers qu’il rencontre et quand il tente d’en rouler un, les choses se compliquent pour lui…

Le couple
Cette nouvelle raconte le quotidien de Sull qui, depuis le départ de ses enfants du domicile familial a peu de centres d’intérêt à part la chasse. Braconnier, il n’hésite pas à tirer sur une espèce protégée…

Ressources naturelles
Cette histoire est un plaidoyer pour la nature et démontre la propension des hommes à vouloir gérer ce qui se passe dehors: les animaux (ici les ours), leur présence parmi nous et la façon qu’ont les gens de les percevoir lorsqu’ils deviennent ce qui est perçu comme étant une « menace ».

La saison de la Gauley
La Gauley est une rivière, souvent utilisée pour le rafting. Dans une région qui embauche peu, un entrepreneur a lancé sa propre compagnie pour accueillir les touristes et les guider sur la rivière. Jusqu’à ce qu’un terrible accident entraîne la noyade de deux d’entre eux et fasse basculer le fragile équilibre de la région.

Télémétrie
Un trio de scientifiques étudie les truites mouchetées. Ils ont installé un campement en pleine nature le temps de leur travail. Lorsqu’un étrange duo composé d’un père et sa fille vient s’installer près d’eux et que des objets commencent à disparaître, les choses tournent au vinaigre.

L’île au milieu de la grande rivière
En 1890, une île est réquisitionnée pour envoyer des malades afin de les placer en quarantaine. Un jeune garçon de la rive tombe amoureux d’une fille de l’île, après l’avoir vue soulever sa jupe pour lui. Il défiera les règles pour créer un contact avec elle.

La pierre branlante
Cette histoire est la plus courte du recueil. C’est une nouvelle particulière, une histoire de pierre branlante, d’oncle qui raconte des histoires et d’enfants qui les croient…

La lente bascule du temps
Nous sommes à l’époque des draveurs et du métier dangereux qu’ils exercent. Henry, un tout jeune homme, se présente pour un nouvel emploi, sur les conseils de son cousin. C’est une longue nouvelle qui raconte le mode de vie de ceux qui s’occupe du flottage et qui se battent pour garder leurs billots à flots… et à l’abri des voleurs. C’est aussi une histoire sur l’évolution des métiers et les changements au fil des ans.

Dans la deuxième circonscription
Cette dernière nouvelle raconte une chasse à l’ours et un mensonge qui prend toute la place et met tout le monde mal à l’aise. Avec pour toile de fond la famille et la politique.

Ce recueil m’a vraiment beaucoup plu. C’est l’un des très bon recueil de nouvelles que j’ai pu lire dans les derniers mois. Il y a un fil conducteur intéressant à ces histoires, où l’homme apparaît comme étant bien peu de choses face à la nature qui l’entoure. Dans ces nouvelles, les hommes sont bien souvent victimes de leurs décisions. Leurs vies sont compliquées, rudes et basculent souvent en mode survie. Les liens entre eux sont complexes et gérés par l’émotion. Ils en sortent bien souvent écorchés ou mal en point.

L’écriture de Matthew Neill Null est particulièrement maîtrisée. Toutes les nouvelles m’ont plu, même si elles sont bien différentes. Le propos reste le même: la nature versus l’homme. Les textes sont souvent touchants par leur justesse à mettre le doigt sur cette faille entre l’humain et sa façon de percevoir son environnement.

Un recueil que je vous conseille fortement si vous aimez les nouvelles. Celles-ci sont plus qu’excellentes. J’ai bien envie de découvrir le roman du même auteur, Le miel du lion, qui semble aborder des thèmes similaires.

Allegheny River, Matthew Neill Null, éditions Albin Michel, 288 pages, 2020

Le pays d’octobre

«Le pays d’octobre…
… ce pays où tout se transforme toujours en fin d’année. Ce pays où les collines sont brouillards et où les rivières sont brumes ; où les midis disparaissent rapidement, où les crépuscules et la pénombre s’attardent, où les minuits demeurent. Ce pays, essentiellement constitué de caves, de cryptes sous les caves, de coffres à charbon, de cabinets, de mansardes, de placards et de garde-manger orientés à l’opposé du soleil. Ce pays dont les habitants sont gens d’automne, aux pensées uniquement automnales, aux pas qui évoquent le bruit de la pluie quand ils arpentent les rues vides la nuit…»

J’attendais avec impatience la sortie de ce recueil de nouvelles chez Folio. La couverture est d’autant plus magnifique que les écrits de Bradbury sont toujours fascinants, souvent poétiques, propices à créer une atmosphère particulière. C’est ce que j’aime chez cet écrivain. Il ne suffit que de quelques lignes pour être plongé dans un monde particulier et intrigant.

Le recueil débute par une belle introduction de Ray Bradbury, qui aborde son travail d’écriture. Il parle de son inspiration et de la façon dont il a apprit à écrire de la science-fiction. C’est très intéressant et j’aime quand les auteurs prennent un peu de temps pour raconter à leurs lecteurs leur processus d’écriture.

Le pays d’octobre est véritablement un recueil d’atmosphère. C’est un livre qui porte merveilleusement bien son titre. On imagine toutes ces histoires issues d’un pays où ce serait toujours l’automne, avec son petit côté inquiétant relié à l’Halloween ou aux morts. La mort est d’ailleurs un thème central du roman. Il y en est beaucoup question, que ce soit parce qu’elle est célébrée, mal vécue, qu’elle inquiète ou qu’elle soit célébrée comme à la fête des morts.

Outre l’introduction de l’auteur, le recueil contient dix-neuf nouvelles, dont voici un petit aperçu:

Le nain
Dans une fête foraine, un nain vient tous les jours s’observer dans les miroirs du Palais des glaces sous l’œil critique des employés.

Au suivant!
Cette histoire se déroule au Mexique, peu de temps après le jour des mots. Un couple s’immerge dans l’atmosphère particulière de cette période et visite des catacombes. Leur séjour exacerbe leurs désaccords.

Le jeton de poker vigilant d’Henri Matisse
Garvey est un homme extrêmement solitaire et ennuyant. Alors qu’il rêve d’être entouré d’amis et d’une vie mondaine, c’est par le plus grand des hasard qu’il attirera les foules chez lui. Il est ensuite prêt à tout pour être à la fine pointe de ce qui est tendance pour continuer à susciter de l’intérêt.

Squelette
M. Harris, un hypocondriaque, se plaint d’avoir mal aux os. Un médecin lui fait prendre conscience de son squelette, de ce qu’il est d’un point de vue anatomique. Ce qui devient alors une véritable obsession pour l’homme.

Le bocal
Charlie, fasciné par une chose étrange, pâle et flottant dans un sérum au milieu d’un bocal, décide de l’acheter pour l’exposer chez lui et attirer ses voisins. Il souhaite qu’on cesse de se moquer de lui et veut être au centre de l’attention de son entourage. Peu importe le prix…

Le lac
Harold a douze ans. Une visite au bord de l’eau avec sa mère lui rappelle la noyade d’une amie, Tally, qu’on n’a jamais retrouvée. Retournant sur les lieux de son enfance avec sa fiancée, des années plus tard, Harold réalise à quel point il avait aimé Tally, à quel point cette disparition a pu le marquer.

L’émissaire
Malade, souvent au lit, Martin a pour compagnon Chien, qui lui ramène des nouvelles de l’extérieur lors de ses vagabondages. C’est un peu grâce à Chien que Martin peut respirer les effluves de l’automne, des feuilles mortes et prendre conscience de la nature, dehors. Le décès de Mlle Haight, sa maîtresse d’école qui lui rend régulièrement visite, et la disparition de Chien vont profondément le marquer. Poétique et beau.

Canicule
Deux hommes, qui observent une femme depuis quelques jours, décident qu’elle a besoin de leur aide. Ils ne la connaissent pas, mais son caractère désagréable les pousse à s’immiscer dans sa vie afin de lui venir en aide… contre son gré.

Le petit assassin
Une femme a l’impression que son bébé nouveau-né lui veut du mal. Elle a peur de lui et tente de mettre en garde son conjoint. 

La foule
M. Spallner a un accident de voiture. Une foule compacte arrive rapidement, trop rapidement, sur les lieux. Il décide d’enquêter pour comprendre d’où arrivent tous ces gens.

Le diablotin à ressort
Le monde étrange où Edwin vit se limite au monde inventé par son père, pour le protéger de l’extérieur. J’ai particulièrement aimé la description de cet univers vraiment particulier.

La faux
Drew se retrouve à errer sur les routes avec sa femme et ses enfants, pauvre et sans travail, ayant perdu sa ferme à cause des sécheresses. Se retrouvant devant une étrange maison où il décide d’aller demander de l’aide, il réalise que c’est la mort qui hante les lieux…

Oncle Einar
Oncle Einar, que l’on retrouve d’ailleurs un peu plus loin dans la nouvelle La grande réunion, raconte le dilemme d’un homme ailé, grincheux de ne plus pouvoir voler.

Le vent
Paniqué, Allin appelle tous les soirs son bon ami Herb pour se plaindre du vent. Herb va régulièrement dormir chez lui pour l’aider à surmonter ses angoisses. Un soir qu’Herb a de la visite à la maison, il néglige un peu les appels incessants de son ami. 

Le locataire
Un locataire étrange, qui dort le jour et travaille la nuit, arrive dans la pension tenue par les grands-parents de Douglas, onze ans, qui vit avec eux. Le locataire suscite la curiosité du jeune garçon.

Il était une vieille femme
Tante Tildy a toujours eu une philosophie particulière concernant la mort: elle n’existe pas et il faut la combattre. Jusqu’à ce qu’un beau jour, quatre hommes dotés d’un grand panier se présentent chez elle…

Le collecteur
Deux sœurs discutent en faisant de la couture. Juliette est plus terre-à-terre alors qu’Anna a beaucoup d’imagination. En regardant la pluie dehors et le collecteur se remplir d’eau, elle commence à raconter une histoire à sa sœur…

La grande réunion
Timothy est le mouton noir de la famille. Le garçon est très différent des autres. Il dort dans un vrai lit, a peur du noir et n’aime pas le sang. Une grande et rare réunion familiale ne fait qu’exacerber ses différences avec les autres membres de la famille. 

La mort merveilleuse de Dudley Stone
Dudley Stone était un écrivain couronné de prix qui s’est retiré en pleine gloire. Il entreprend de nous raconter son assassinat…

Voilà pour une petite présentation des différentes histoires. J’ai beaucoup aimé ce recueil. C’était la période idéale pour le lire, à l’automne, afin de se plonger dans une atmosphère à la fois intrigante et inquiétante. Chaque nouvelle a une chute étonnante. Même si le livre ne parle pas vraiment de l’Halloween, que certaines histoires se déroulent même en été, c’est tout de même un recueil dont la lecture peut s’accorder facilement à cette fête ou au mois de novembre. Il y est question de la fête des morts, de la Toussaint, d’étranges réunions familiales… L’auteur utilise aussi régulièrement des éléments reliées aux foires et aux fêtes foraines. Étrangetés, mort, bizarreries, événements mystérieux ou inquiétants sont au rendez-vous.

Même si toutes les nouvelles étaient très bien, j’ai quand même un faible pour certaines d’entre elles. Mes préférées sont L’émissaire, Le bocal, Le lac, La faux, Le vent, La foule, La grande réunion et La mort merveilleuse de Dudley Stone. Toutefois, j’ai trouvé que de façon générale, la qualité des nouvelles est sensiblement égale d’une histoire à l’autre. Et ce, même si les histoires sont tout de même toutes très différentes!

Une excellente lecture que je ne peux que vous conseiller si vous appréciez les nouvelles et les histoires où l’atmosphère inquiétante tient une grande place!

Le pays d’octobre, Ray Bradbury, éditions Folio, 432 pages, 2020

La chance vous sourit

la chance vous souritTour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

Ce recueil de nouvelles est très particulier, du moins sa lecture l’a été pour moi. J’adore les nouvelles en général et découvrir un nouvel auteur qui en écrit me plaît toujours beaucoup. Surtout quand il est talentueux. Et c’est le cas d’Adam Johnson.

Les nouvelles de ce recueil sont loin d’être joyeuses, mais elles sont écrites avec un talent certain, c’est indéniable. Il y a quelque chose dans la plume de Johnson qui va puiser au fin fond de l’être humain, dans les éléments les plus déstabilisants et dérangeants. Il y est beaucoup question de couples qui se déchirent, de vie de famille malheureuse, de la maladie qui prend possession de toutes les infimes parties de la vie, de pauvreté, de catastrophes à petite et grande échelle, de l’humain en général et de sa propension à réfléchir à la mort. Ce sont des nouvelles qui abordent la détresse, où les personnages tentent de s’adapter à de nouvelles situations difficiles.

« Dans la vie, beaucoup de décisions importantes sont prises à notre place. »

Le recueil contient six longues nouvelles, ou novellas. Voici un petit récapitulatif de chacune des histoires:

Nirvana
Cette histoire douce-amère, entre émerveillement, maladie et technologie, nous présente un homme dont la femme est clouée au lit, paralysée et sans aucune sensation. Ayant une peur terrible qu’elle se suicide, il cherche refuge dans la technologie en créant un programme permettant de converser avec le défunt Président du pays. Une nouvelle à la fois triste et troublante qui parle du quotidien et d’une vie de couple complètement chamboulée, où la musique de Nirvana et surtout, Kurt Cobain, tient une très grande place.

Ouragans anonymes
Nonc vit dans sa camionnette UPS avec son fils de deux ans, depuis le passage de l’ouragan Katrina et la disparition de la mère de son fils qui s’est volatilisée. Nonc la cherche, tout en tâchant de s’occuper de son fils « en attendant » et de livrer ses paquets dans un monde dévasté, rempli de détritus. Entre les poubelles des uns et le dénuement des autres, quelques minuscules lueurs d’espoir et de lumière.

Le saviez-vous?
Une femme raconte l’année de sa maladie, sa chimio et  ses traitements. Elle parle de sa famille, en observatrice extérieure, de leur façon de se comporter depuis l’annonce de sa maladie. Sa plus jeune fille est passée par une phase « Le saviez-vous? », alors qu’elle annonçait toujours, au détour d’une conversation, un fait étonnant, précédé de la fameuse phrase. Ici, elle est reprise par sa mère dans sa façon de raconter. Une histoire amère, qui parle de la vie familiale, la vie de couple et la relation difficile entre deux écrivains.

George Orwell était un de mes amis
Un ancien directeur de prison délaissé par sa femme et sa fille, reçoit d’étrange colis. Parallèlement, il confronte de nombreuses personnes qui sont passées par la prison qu’il dirigeait: d’anciens détenus, des collègues ou alors des guides lors de visites scolaires, depuis que la prison est devenue un lieu de mémoire. Il vit complètement en décalage avec ce qui se passe autour de lui. Cette nouvelle est sans doute l’une des plus dérangeante du recueil, avec la suivante, Prairie obscure.

Prairie obscure
Cette histoire met en scène un homme qui tente désespérément de contrer ses pulsions. Il a créé une affaire de dépannage informatique où il tente de « lutter » contre le fléau de la pornographie infantile. Sa façon de confronter les utilisateurs de ces photos illégales ou de s’occuper de ses petites voisines laissées à elles-mêmes, agissent comme une sorte de catharsis chez lui. Nouvelle troublante…

La chance vous sourit
Dans cette nouvelle qui donne son titre au recueil, deux hommes qui ont fuit la Corée du Nord, tentent de se reconstruire une vie à Séoul. Les choses ne sont pas faciles, car au-delà de ce qu’ils ont vécu, ils essaient de faire une croix sur le passé pour tenter de vivre une vie nouvelle dans un endroit beaucoup plus libre que ce qu’ils connaissaient. Le changement demande une grande dose de courage et d’adaptation.

Comme vous le constatez avec les résumés, les sujets sont assez sombres, très peu joyeux. Je reconnais totalement le talent de l’auteur pour écrire. Les nouvelles sont marquantes et abordent des sujets difficiles, des situations particulières qui présentent toutes une gamme d’émotions différentes. L’auteur pousse plus loin en instaurant à la fois un malaise chez le lecteur et un sentiment de tristesse. Il faut avoir une plume particulièrement convaincante pour réussir à écrire de cette façon.

« Les choses les plus vitales, on les cache à tout le monde y compris à soi-même. »

Les sujets abordés sont souvent très dur. La maladie, l’éclatement du couple, la détresse et une certaine forme de violence que les personnages s’infligent moralement. Je n’ai pas trouvé cette lecture « facile » à cause des sujets abordés, mais je dois dire que j’ai été souvent fascinée par la gravité des thèmes et surtout par la façon dont l’auteur les aborde. D’une façon dont on ne s’y attend pas. C’est sans doute ce qui fait le talent de l’auteur. Sa plume est dérangeante.

Dans l’ensemble, j’ai bien aimé cette lecture justement à cause de ce que l’auteur réussit à instiller au lecteur. Ce petit malaise et cette fenêtre immense ouverte sur la vie privée des personnages. C’est assez troublant. Les thèmes par contre, ne sont pas forcément ceux que j’aime particulièrement lire. C’est assez sombre et peu positif. Les histoires sont dramatiques, les personnages subissent toutes une série de malheurs auxquels ils doivent faire face. Son traitement du genre humain est particulièrement frappant de justesse.

« Nonc se demande si c’est vraiment possible, qu’il n’y ait aucune trace de l’existence d’une personne. Peut-être bien que oui si ta vie est suffisamment merdique, si tu vis complètement à la marge. »

Ce n’est donc pas un recueil de nouvelles très confortable. Il est dérangeant. Les personnages d’Adam Johnson nous sont assez antipathiques et ce qu’il nous raconte est troublant. J’ai aimé cette lecture pour ces raisons, même si les thèmes me rejoignent moins. Les nouvelles sont très urbaines, un peu trop à mon goût. C’est un portrait au vitriol où la beauté et la nature brillent par leur absence.

Adam Johnson a une plume particulièrement aiguisée, qui réussit à faire ressortir le côté sombre et peu avenant de l’être humain. Pour ces raisons, ces six histoires sont assez difficiles à oublier. Le titre du recueil, d’ailleurs, est plutôt ironique. Parfois, il est bon de sortir de sa zone de confort. C’est ce que nous offre ici Adam Johnson, avec beaucoup de talent.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Éditions Albin Michel, 320 pages, 2020