Le mari de mon frère t.3

Le mari de mon frère 3Peu à peu, Yaichi s’est habitué à la présence de Mike. Réussissant même à se comporter avec son beau-frère de manière très naturelle ! C’est à l’occasion d’un voyage en famille aux sources thermales que le père de Kana va réaliser à quel point il a déjà évolué. Mais à leur retour, quelques surprises pourraient bien les attendre…

Ce troisième tome, toujours aussi bon que les deux premiers, nous amène un peu plus loin dans la relation entre Yaichi et Mike. L’histoire nous montre à quel point Yaichi change au contact de son beau-frère, à quel point cette arrivée inopinée dans sa vie l’amène à se questionner et à réfléchir plus longuement sur les préjugés, sur la vision qu’a de l’homosexualité la société dans laquelle il vit. Son parcours est intéressant puisqu’il est empreint de changements.

Yaichi se pose beaucoup de questions. Il se demande quelle serait sa réaction si sa fille Kana lui annonçait un jour qu’elle est amoureuse d’une autre fille. Un petit séjour aux sources en compagnie de sa fille, de son ex-femme et de Mike l’amène à se questionner aussi sur la façon dont la société les perçoit, tous ensemble et sur les préjugés qui peuvent être véhiculés. Il y est beaucoup question d’une société en apparence sans problème, alors que l’homosexualité est vécue de façon beaucoup plus cachée. Pour Mike, qui ne se cache pas, la vie est plus simple. Ce n’est pas le cas de tout le monde, surtout dans les pays qui ne sont pas très ouverts sur la question.

C’est aussi l’occasion pour Yaichi de se questionner sur la famille: ce qu’elle est, ce qu’elle représente, et de revoir son modèle idéal pour réaliser que sa famille, même si elle diffère des familles classiques, est aussi importante.

J’aime beaucoup le personnage de Mike, très sympathique et curieux de découvrir tout ce qui est nouveau pour lui, mais j’aime énormément l’évolution du personnage de Yaichi. On sent une réelle envie de mieux connaître son beau-frère et de comprendre de nouvelles réalités qui ne lui avait même pas effleuré l’esprit auparavant. En revanche, le personnage de Katoyan que l’on rencontre dans ce troisième tome est d’une grande tristesse, étant donné sa façon de vivre et d’agir.

On retrouve comme toujours le petit cours de culture gay de Mike, qui cette fois aborde la marche des fiertés, les droits des homosexuels (on y parle des émeutes de Stonewall) et la gay pride.

Comme toujours, cette série est pertinente et nécessaire. À mettre entre toutes les mains!

Mon avis sur les autres tomes de la série:

Le mari de mon frère t.3, Gengoroh Tagame, éditions Akata, 274 pages, 2017

Viens voir dans l’Ouest

Viens voir dans l'OuestDans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste. Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral ; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté ; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée ; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration. Universelles et intemporelles, elles nous plongent au cœur des blessures éternelles de l’Amérique.

Je l’avoue, j’ai choisi ce livre à cause de sa couverture un peu décalée. Puis parce que c’était des nouvelles (j’aime les nouvelles) et que ça se déroulait dans l’Ouest américain. L’écriture me semblait bien, de même que la traduction. Je me suis plongée dedans et j’ai dévoré en un rien de temps chacune des douze nouvelles qui forment ce recueil.

Viens voir dans l’Ouest regroupe tout ce que j’aime d’un bon recueil de nouvelles. Des histoires un peu étranges, des personnages marginaux et une atmosphère particulière où l’on se sent un peu au bord d’un précipice. On ne sait jamais quand les choses vont déraper.

Les personnages sont particuliers. Ils sont « ordinaires » et on pourrait croire qu’ils se fondent dans la masse, mais ils sont trop différents des autres pour passer inaperçus. Ils vivent un malaise avec le reste des gens. Ils ont un pied dans la marge et restent un peu à l’écart de la société parce qu’ils ne sont pas comme les autres dans leur façon de vivre, de penser ou dans les épreuves qu’ils doivent traverser. Ce sont des « outsiders ».

« Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. »

L’atmosphère des nouvelles est inquiétante. Les choses vont en augmentant à mesure qu’on avance dans la lecture. On sent que le monde va forcément déraper, que quelque chose ne tourne pas rond. C’est très ténu au début, puis les trois dernières nouvelles présentent une Amérique au bord de la guerre civile. Le monde qu’on connaît n’existe plus. Ce sont sans doute les trois histoires les plus dures et les plus noires. L’homme étant ce qu’il est lorsque les lois n’existent plus…

Voici un petit résumé de chacune des histoires que l’on retrouve dans le recueil. La plupart ont été publiées précédemment dans des revues et des journaux aux États-Unis.

L’ours qui danse
Cette nouvelle se déroule au Montana, en 1893. Le narrateur passe ses journées à trapper, arpenter le bois, jusqu’à ce qu’il rencontre une femelle grizzli… de qui il tombe amoureux. Elle devient son obsession, sa folie…

Le temps de la fin
Un couple qui bat de l’aile se retrouve à faire beaucoup de route pour amener un coyote apprivoisé illégalement chez le vétérinaire. L’animal est aussi mal en point que leur relation amoureuse.

Papa a prêté serment
Cette nouvelle met plus clairement en scène la désobéissance civile et un pays en voie de devenir incontrôlable. Un homme, père de famille, est militant et lutte pour faire entendre les droits des citoyens à protéger des réserves naturelles. Les conséquences sont tragiques pour sa famille.

Viens près de l’eau
Un groupe d’amis, de jeunes adultes paumés, se retrouvent tous ensemble au chalet alors qu’un des leurs arrive et présente celle qui deviendra bientôt sa femme. C’est la faille dans le groupe.

Comment tuer un arbre
Kat, qui vient d’aménager dans une nouvelle région avec son mari, est obsédée par l’arbre au fond de sa cour qui lui fait vraiment peur. Parallèlement, elle prend conscience de l’homme avec qui elle vit et déchante un peu… On peut voir une sorte de métaphore dans cette nouvelle, du monde qu’on connaît qui meurt peu à peu…

Umpqua
Un couple bancal et mal assorti décide d’aller aux sources pour se baigner. Toutes les occasions sont bonnes pour se disputer. Bun est nonchalante et Russell, jaloux et contrôlant. Alors qu’il tente de continuer à vivre suite au décès de son meilleur ami, l’atmosphère électrique qu’il occasionne lui-même lui fait péter les plombs.

Reste avec moi
Cette nouvelle raconte plusieurs années dans la vie d’un couple qui tente de vivre avec les violences de leur région et de survivre à ce qui peut pourrir leur relation. Un chalet est le point culminant des moments importants de leur vie.

Mon Dieu, vous savez qu’on est tous les deux dans la même galère
Une mère de famille raconte l’histoire de sa fille, placée dans un institut. Alors que tout le monde croit que le comportement de la fillette est dû à un possible alcoolisme de la mère pendant la grossesse ou à un manque d’éducation, la mère en vient à la conclusion: sa fille est tout simplement méchante. Mesquine, mauvaise, terrifiante.

Proie
Derek vit en colocation avec son ami Jasper et la copine de celui-ci. Ils partagent l’appartement avec un python que Derek adore. Depuis quelques temps, le serpent a un drôle de comportement. L’animal fera basculer le mince univers de Derek.

Trop d’amour
Un homme s’est fait larguer par sa femme, partie rejoindre un autre homme. Le monde est au bord de la crise, il n’y a plus d’appartements ni de travail. L’homme se résout donc à retourner chez sa mère, dans un monde où il y a des frappes aériennes et où les cadavres s’accumulent…

Récolte
Dans un monde où la propagande envoie en boucle des idées pour « construire une nouvelle nation », un combattant profite du décès de son compagnon d’armes pour récupérer sa ferme avec l’intention de s’occuper de sa femme et de sa fille. Ses méthodes sont pour le moins dérangeantes.

La Redoute
Dernière nouvelle du recueil, cette histoire suit deux jeunes qui viennent de la montagne et tentent d’échapper à la guerre qui y sévit. Ils sont blessés et trouvent ce qu’ils croient être un refuge chez un vieil aubergiste inquiétant…

Les nouvelles de ce recueil m’ont semblé plutôt égales mêmes si elles sont toutes fort différentes. Le talent de Maxim Loskutoff dans ce recueil est certainement de réussir à insuffler la vie aux courts univers qu’il crée. On sent que ses personnages existent, que le monde qu’il nous décrit est là et on lit sans pouvoir en sortir. C’est prenant et bien écrit.

Viens voir dans l’Ouest est l’un des recueils de nouvelles les plus forts que j’ai pu lire ces dernières années. Il amène une réflexion et des images qui restent en tête encore longtemps après la lecture. Le fil conducteur du recueil – un monde au bord de l’abîme, à petite et grande échelle – est terrifiant. Maxim Loskutoff est un jeune auteur à surveiller, assurément!

Pour revenir à la couverture du roman dont je parlais un peu plus haut, il s’agit d’une représentation du tableau Young Life de Bo Bartlett. Les œuvres de cet artiste ont toutes un petit quelque chose de dérangeant qu’on ne remarque pas forcément au premier coup d’œil. Son travail me plaît beaucoup. Le tableau colle parfaitement à l’univers un peu décalé des nouvelles de Loskutoff.

Viens voir dans l’Ouest, Maxim Loskutoff, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 255 pages, 2019 

La Grande Révolte

La grande révolteJuin 1381. L’heure de la Grande Révolte a sonné. L’armée rebelle marche sur Londres, déterminée à renverser aussi bien l’Église que l’État. Le régent, Jean de Gand, a pris la route du Nord, laissant son jeune neveu, le roi Richard II, sans défense.
Pendant ce temps, frère Athelstan est appelé au monastère de Blackfriars : le prêtre Alberic a été retrouvé poignardé dans sa chambre, verrouillée de l’intérieur. Alors qu’Athelstan voudrait retourner à son église de St Erconwald pour offrir à ses paroissiens une protection contre le soulèvement paysan, il se retrouve à enquêter sur un régicide vieux de plus de cinquante ans. En quoi la mort de l’arrière-grand-père du roi, Édouard II, est-elle liée au meurtre d’Alberic ? Quand d’autres prêtres sont à leur tour exécutés, Athelstan comprend à ses dépens que, parfois, des secrets enterrés peuvent faire germer de nouveaux crimes.

La Grande Révolte est le premier livre de Paul Doherty que je lis. Je l’ai commencé avec enthousiasme et au début, j’ai vite déchanté. Il y a beaucoup de longues descriptions de lieux, de gens, qui alourdissent le débit du roman. J’aurais préféré plus de fluidité dans le texte. Ce n’est pas mauvais, mais un peu lourd.  Le texte est très descriptif, très peu poétique. Comme si l’auteur voulait tellement que l’on s’imprègne des lieux et que l’on visualise les personnages qu’il prêche par un excès de mots et de descriptions.

Après je me suis demandé si l’auteur avait voulu être hyper pointilleux sur tous les détails historiques de l’époque et les faits réels qu’il aborde dans son roman, pour coller au plus près de la réalité historique. Néanmoins, le premier tiers du livre m’a paru très long, même si paradoxalement il y a beaucoup d’action. Je trouvais que les descriptions étaient très lourdes.

Par la suite, le rythme du roman s’améliore et va en crescendo. L’écriture est très enlevée, il y a beaucoup d’action et de rebondissement, ce qui rend la lecture assez prenante pour ne pas avoir envie de lâcher le livre. L’histoire devient plus captivante. Plus on avance, plus le rythme est soutenu et c’est cette portion du roman que j’ai préféré. Si je m’étais arrêté au premier tiers, je l’aurais sans doute abandonné.

La Grande Révolte est un roman historique qui se déroule à l’époque de Richard II où la mort de son arrière-grand-père Edouard II est un secret et un mystère. C’est l’époque de la Grande Révolte des paysans où le sang est versé et où les criminels en profitent pour commettre leurs crimes. Le roman de Paul Doherty se base sur des faits avérés de l’histoire et l’on y apprend énormément de choses sur l’époque où il se déroule. De savoir qu’il s’agit d’un roman historique qui est très proche de la réalité est sans doute l’aspect le plus intéressant de cette histoire. Même si Paul Doherty a prit quelques libertés avec certains faits et gestes ou certains personnages, l’essentiel du roman repose sur des faits réels. L’auteur nous permet de comprendre les prémisses de la Grande Révolte et les raisons qui ont poussé les gens à y participer.

L’histoire se déroule au Moyen-Âge et les façons de se venger ou de se faire justice sont très sanglantes. On retrouve un nombre effarant de têtes coupées et l’atmosphère est inquiétante. Les personnages sont constamment aux aguets et la guerre fait rage au sein de cette société qui a soif de sang et de révolte.

« Il se tut alors qu’une meute de chiens à moitié sauvages, surgissant d’un portail, se ruait pour laper le sang figé des hommes de loi exécutés. L’un des mastiffs s’empara d’une tête coupée comme si c’était une balle et la traîna plus loin. »

L’ambiance médiévale est bien rendue, tant par le choix des mots d’époque que par l’atmosphère du roman. Ceux qui aiment les enquêtes, les mystères et l’histoire, surtout si elles se déroulent au Moyen-Âge, devraient y trouver leur compte.

Paul Doherty a écrit plusieurs histoires mettant en scène frère Athelstan, un personnage très attachant et très intéressant. Même s’il revient dans plusieurs romans, il n’est pas nécessaire de lire les enquêtes dans l’ordre, ni de toutes les lire. On peut choisir un titre qui nous plaît sans problème. Ici par exemple, la fin est très satisfaisante et l’enquête trouve son dénouement dans ce livre.

La Grande Révolte, Paul Doherty, éditions 10/18, 336 pages, 2018

L’Arbre Monde

L'arbre mondeAprès des années passées seule dans la forêt à étudier les arbres, la botaniste Pat Westerford en revient avec une découverte sur ce qui est peut-être le premier et le dernier mystère du monde : la communication entre les arbres. Autour de Pat s’entrelacent les destins de neuf personnes qui peu à peu vont converger vers la Californie, où un séquoia est menacé de destruction.

Je n’avais jamais lu Richard Powers avant de lire L’Arbre Monde. Celui-ci m’a particulièrement attirée à cause de son thème: les arbres et leurs liens avec nous, les humains. C’était donc vendu juste avec le résumé. Et aussi parce que Powers figure dans ma liste d’auteurs à lire depuis des années. C’était le bon moment pour franchir le pas. J’ai donc débuté ma lecture et après quelques pages, j’étais déjà émerveillée.

Bien écrit et fascinant, avec des liens entre les personnages et les arbres qui me coupaient un peu le souffle chaque fois. C’est beau, troublant, touchant. Vous savez quand on entre dans un livre et qu’on se dit qu’on est en train de lire quelque chose de rare? L’arbre monde c’est ça. Une rareté dans le monde littéraire. Un chef-d’oeuvre. Un immense coup de cœur.

L’auteur construit son livre d’une façon particulièrement étonnante. Il y a d’abord les Racines, puis un chapitre par personnage de l’histoire. Neuf personnages que nous allons suivre. L’auteur commence par nous parler de leurs premières expériences auprès des arbres. De cet ancêtre arrivé sur une terre avec des châtaignes plein les poches et qui photographiera pendant cent ans, avec ses descendant, le seul arbre qui en résultera; de cette famille qui a planté un arbre différent pour chacun de ses enfants; en passant par ce petit bonhomme tombé du haut des branches et paralysé qui créera des mondes virtuels peuplés de plantes; chacun des personnages de ce livre se découvre à travers les arbres. L’écologie, la science, l’étude, l’éco-terrorisme, la désobéissance civile, l’art, le monde naturel et virtuel, tout parle d’arbres, de ce qui nous entoure, de cette verdure totalement essentielle à notre vie. Notre santé dépend des arbres, notre quotidien dépend des arbres. Notre bien-être aussi.

« Douglas Pavlicek replante une clairière aussi vaste que le centre-ville d’Eugene, et salue chaque plant qu’il borde affectueusement.
Tenez bon. Il suffit de tenir un ou deux siècles. Pour vous, les gars, c’est un jeu d’enfants. Il suffit de nous survivre. Alors il n’y aura plus personne pour vous emmerder. »

L’auteur tisse des liens entre ses personnages, qui finiront par se croiser, d’une façon ou d’une autre. C’est brillant et presque miraculeux. Les hommes sont liés, tout autant que les arbres. Par la suite, l’auteur élargit ses thèmes en passant par le Tronc, la Cime et les Graines. Le roman forme en quelque sorte lui-même un arbre. C’est une image puissante.

L’Arbre Monde est l’histoire de tous ces arbres plantés au cours d’une vie. Des arbres qui unissent les hommes. De ces forêts sauvées par des gens qui ont cru en ce qu’ils faisaient. C’est un livre sur les livres qui parlent de la nature, qui nous poussent à vouloir en savoir plus, à comprendre les arbres qui nous entourent. C’est un livre sur le temps qui passe, sur la notion d’évolution, sur la beauté de la nature et souvent, la cruauté de l’homme. C’est un livre sur l’injustice, sur l’incompréhension, sur la sauvegarde d’un patrimoine naturel. Sur cet arbre qui offre calme et verdure, protection et souvenirs, et qui nous permet de grandir. C’est aussi et surtout un livre sur l’arbre, le premier, celui qui est à la base de la vie, la nôtre, la vôtre et celle de tous les autres arbres.

« Nous traversons la Voie lactée tous ensemble, arbres et hommes. À chaque promenade avec la nature, on reçoit bien plus que ce qu’on cherche. L’accès le plus direct à l’univers, c’est une forêt sauvage. »

Au cours de ma lecture, j’ai épuisé tous les post-it que j’avais sous la main. Chaque chapitre m’apportait des phrases toutes plus belles les unes des autres. Chaque personnage me troublait, me fascinait, me touchait. Il y a quelque chose de rare et d’unique dans ce roman qui tisse des liens entre l’homme et la nature, qui nous fait comprendre à quel point les arbres sont essentiels à la vie. Et que l’homme court à sa perte à se fermer les yeux et à exploiter à outrance toutes les ressources naturelles qu’il a sous la main.

« Quand vous abattez un arbre, ce que vous en faites devrait être au moins aussi miraculeux que ce que vous avez abattu. »

Je suis passée par une gamme d’émotions tout au long de ma lecture. J’ai été émue quand certains personnages trouvent leur salut dans la nature. Émerveillée quand l’auteur nous raconte, telle une fresque historique, l’évolution des arbres à travers les générations d’humains qui ont vécu sous ses branches. J’ai été triste quand les promoteurs et les bûcherons coupaient sans se soucier de la grande richesse des arbres (et je ne parle pas d’argent), allant jusqu’à sacrifier l’humain et la nature pour l’appât du gain. J’ai été en colère quand la justice n’était pas du bon côté et se contentait de soutenir l’idée d’un monde capitaliste où seule l’expansion et la construction n’a de valeur.

« La terre se déploie, crête après crête. Ses yeux s’adaptent à cette exubérance baroque. Des forêts de cinq teintes différentes baignent dans la brume, chacune une aire biotique pour des créatures encore à découvrir. Et chaque arbre qu’il regarde appartient à un financier texan qui n’a jamais vu un séquoia mais entend les éradiquer tous pour rembourser la dette contractée pour les acheter. »

Ce livre m’a touchée, remuée, je me suis battue aux côtés de ceux qu’on appelle les « éco-terroristes », j’ai été remuée par le pouvoir de la nature, par ce monde d’arbres et de beauté pure que nous donne à voir l’auteur. C’est un roman qui offre une riche réflexion sur notre monde et ce que l’homme en fait. C’est aussi une histoire d’émerveillement, car la nature, toujours, saura nous offrir des moments de pure magie.

« Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la Terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Frank, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres. »

Pendant ma lecture, j’ai souvent pensé au très bel essai du vulgarisateur Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Je trouve que les deux livres se complètent bien. L’idée derrière L’Arbre Monde est un peu la même que celle avancée par Wohlleben: celle que les arbres communiquent, tissent des liens entre eux, s’entraident, se soignent, sont réceptifs à ce qui les entoure et ne sont pas que de simples « choses » qui existent pour notre bon plaisir de les exploiter.

« La Terre sera monétisée jusqu’à ce que tous les arbres poussent en lignes droites, que trois personnes possèdent les sept continents, et que tous les grands organismes vivants soient élevés pour être abattus. »

L’Arbre Monde est un livre magnifique, époustouflant dans sa construction et aussi un signal d’alerte. Toutes les pages crient: « Mais faites quelque chose avant qu’il ne soit trop tard! » Reste à voir si quelqu’un, quelque part, entendra le message. Car derrière la fiction se cache la bêtise humaine, toujours en quête de « plus »: plus d’exploitations, plus de terres à cultiver, plus d’espaces pour construire des immeubles. Il reste bien peu de gens aujourd’hui prêts à écouter ce que les arbres ont à dire. Pourtant, nous sommes liés à eux, ils nous sont essentiels.

« Vous et l’arbre de votre jardin êtes issus d’un ancêtre commun. Il y a un milliard et demi d’années, vos chemins ont divergé. Mais aujourd’hui encore, après un immense voyage dans des directions séparées, vous partagez avec cet arbre le quart de vos gênes… »

Ce livre a remporté le Prix Pulitzer 2019. Un prix largement mérité! Richard Powers écrit merveilleusement bien. J’ai très envie de découvrir autre chose de lui.

L’Arbre Monde, Richard Powers, éditions Cherche midi, 550 pages, 2018

Catamount t.3: La justice des corbeaux

Catamount 3Catamount a disparu. Pad le trappeur et le capitaine Clark suivent sa piste. Celle-ci les mènent au cœur de l’hiver en plein territoire Crow, devant la carcasse putréfiée du cheval de Catamount. On le croit mort… alors qu’il va devenir une légende. Bien vivante !

Ce troisième tome termine en quelque sorte l’aventure de Catamount commencée dans La jeunesse de Catamount et dans Le train des maudits. Je ne sais pas s’il y aura d’autres tomes, cependant on a une impression de finalité pour ce qui est de l’aventure vécue ici par Catamount et sa famille, de l’enfance du jeune garçon découvert sur les lieux d’une grande tragédie jusqu’à son désir de faire payer les auteurs des crimes contre sa famille.

Ce troisième tome est axé sur la vengeance de Catamount, même si celle-ci est un leitmotiv qui revient d’un tome à l’autre. Ici, c’est le moteur principal de l’histoire. Nous sommes à Niobrara en janvier 1891.

« Mon esprit se souvient de ce terrible hiver… de la lente agonie des hommes et des bêtes… du froid mordant leurs os et du vent taillant leurs chairs comme des couteaux l’auraient fait. Mais en ces temps de souffrance, le Grand Esprit unit pourtant pour une battue peu commune, deux vieux chasseurs ennemis par la guerre. « 

Pad le trappeur et Clark le colonel se retrouvent malgré eux sur le territoire des Crows. Entre légende amérindienne et vengeance, le titre de ce troisième album prend tout son sens: la vengeance des corbeaux. Un contrat sera passé entre Catamount et les Crows pour qui le jeune homme souhaite rendre justice.

Ce troisième tome nous amène dans une tribu amérindienne et auprès d’un groupe de gitans afin de permettre à Catamount de se venger de ceux qui se sont attaqués à sa famille, tout en rendant justice aux Crows. On aborde donc différent mondes auprès de lui tout en restant dans le western, les paysages époustouflants, la nature, les magouilles des uns et des autres et les alliés dont ont remet en question la fidélité.

J’ai adoré cette lecture, tout comme les deux autres bandes dessinées parues précédemment. L’histoire nous fait passer un très bon moment. La série Catamount a été une très belle surprise et une lecture fort plaisante. L’histoire est pleine de rebondissements, de méchants et de personnages attachants. C’est un western vraiment intéressant, dont le dessin est carrément sublime. J’adore le coup de crayon et le style de l’auteur tout autant que j’ai apprécié le scénario, inspiré des romans d’Albert Bonneau.

Une excellente série que je conseille fortement!

Mon avis sur les autres tomes de la série:

Catamount t.3: La justice des corbeaux, Benjamin Blasco-Martinez & Albert Bonneau, éditions Petit à petit, 62 pages, 2019