Là où les rivières se séparent

la ou les rivieres se separent“J’ai grandi au sein d’une entreprise familiale. J’ai grandi à Holm Lodge. C’est le plus vieux ranch-hôtel du Wyoming. Quand j’étais petit garçon, je savais que le ranch se trouvait à dix kilomètres de l’entrée est du parc de Yellowstone, mais je ne savais pas que je vivais dans le plus grand espace vierge de toute clôture aux États-Unis, Alaska excepté. Ça, c’est ce que je sais aujourd’hui. À l’époque, je savais seulement que j’étais libre sur cette terre.”

Là où les rivières se séparent est le premier livre de Mark Spragg que je découvre et je sais que ce ne sera pas le dernier. Le livre est conçu comme un recueil de récits, qui racontent essentiellement la jeunesse de Spragg au ranch de ses parents, quelque part près du parc de Yellowstone. La famille vit à la dure, dans un immense espace à perte de vue, entourée de chevaux, de la nature et d’employés. Les jeunes Spragg sont habitués de travailler dur, ils vivent dehors la moitié du temps, dans des baraquements l’été et dans une cabane l’hiver. Entre les randonnées avec des touristes, les parties de chasse organisées pour de riches hommes d’affaires venus de loin et les tâches quotidiennes, Mark nous raconte la vie sauvage de cette région, ses découvertes, son plaisir de rechercher la solitude.

L’écriture est particulièrement agréable dans ce livre. L’auteur nous raconte ses pensées, ce qu’il vit quotidiennement et c’est avec beaucoup de curiosité qu’on le découvre. La vie dans cette région et sur le ranch est bien différente de la vie que mène la plupart des jeunes de cette époque. L’auteur nous attache à son histoire, que l’on suit d’un récit à l’autre avec intérêt.

Spragg a une forme de sensibilité très touchante et une sincérité dans ce qu’il décrit qui ne peut que venir nous chercher comme lecteur, surtout si la nature nous interpelle. La rudesse de la vie sur un ranch en pleine nature où les commodités ne sont pas légion, où tout est loin et où tout le monde met la main à la pâte est fascinante. Il n’y a pas de télé (et est-ce qu’on en voudrait vraiment?), tout le monde lit beaucoup. Les livres sont importants.

« Nous lisons parce que mon père a des livres, par milliers. Nous ne sommes pas une famille qui part en vacances. Nous sommes une famille qui fait cent cinquante kilomètres aller-retour pour aller chercher des provisions en ville une fois par mois. Mon frère et mois, nous avons recours aux livres quand nous voulons nous évader du Wyoming, »

Les enfants grandissent dehors, conduisent des expéditions avec des touristes dès l’adolescence, connaissent le maniement des armes à feu et savent prodiguer les premiers secours en cas de blessure. Ils savent tout réparer, cuisiner et s’occuper d’animaux. Ils peuvent monter un campement en moins de deux.

Il y a aussi de nombreux moments difficiles et l’auteur nous les raconte avec sincérité. Le moment pénible où Spragg doit achever un cheval blessé pour lequel il n’y a rien à faire. Les blessures à soigner. La disparition d’un animal. Les chagrins et la perte de l’innocence de l’enfance quand il réalise que le ranch n’est pas forcément un paradis et que par son travail, lui-même contribue à s’occuper de chasseurs qui tueront des animaux juste pour le plaisir.

« Je ne les vois pas comme des hommes. Je les vois comme de gros scouts bruyants, comme des enfants obèses et chauves. J’imagine qu’ils viennent chez nous gagner leur badge d’ours. Pas pour tuer quelque chose d’ordinaire qu’on peut manger, mais pour tuer quelque chose d’extraordinaire qui pourrait les manger. »

Spragg nous raconte le Wyoming de son enfance et de son adolescence dans ce très beau livre, avec quelques incursions plus récentes, alors qu’il termine l’université ou qu’il est maintenant adulte et marié. Cette façon d’utiliser la nature pour nous raconter sa vie sur le ranch est très intéressante. Les récits se découvrent avec plaisir, la lecture se fait avec bonheur. J’ai adoré ce livre. Spragg a une belle plume, la traduction est de qualité et l’histoire, la sienne, est captivante.

Spragg raconte toutes sortes d’anecdotes liées au travail sur un ranch, mais aussi à sa découverte de la nature. La place que prennent les chevaux dans sa vie, les chats de grange, les animaux sauvages rencontrés en chemin, sa peur des serpents. Il raconte également le temps, avec lequel il faut apprendre à vivre. La neige abondante, la chaleur accablante, le froid mordant et mortel, ainsi que le vent, qui ne cesse jamais de souffler.

J’ai aimé tous les récits de ce livre, même les plus émouvants. Mon préféré est sans doute L’hivernage qui met en lumière tout le reste. Ce récit parle du retour de Spragg après avoir terminé l’université. Quatre années passées sur le béton d’une ville l’a presque estropié. Il a mal aux jambes, a mal partout. Il n’en peut plus du bruit, des gens, et il ne rêve que de retrouver la solitude de ses montagnes. Comme j’ai aimé cette histoire!

« Je rêve du mois de janvier. Du crépuscule à 4 heures de l’après-midi. Du rythme lent et prudent de la vie par -20°c. J’imagine que je m’envelopperai d’hiver: cinq mois de lumière vaporeuse, le délicat abrutissement du froid. Je ferme les yeux et je pense aux rivières couronnées de glace. Et à la neige. Son accumulation douce, jour après jour. La neige étouffera tous les bruits, les réduira à un murmure. J’imagine qu’en marchant dans la neige, mes jambes se répareront; ce sera comme un massage pour ma psyché. »

Un beau coup de cœur pour ce livre, qui me rappelle un peu le genre de récit qu’écrit Rick Bass. J’ai beaucoup aimé et je le relirai à l’occasion. Je vous le conseille. C’est un livre vraiment très beau, par moments très touchant par la façon dont l’auteur parle de la nature, de la vie, de lui-même. Ici, la nature répare et guérit. Elle soigne le corps et l’âme.

Une excellente découverte!

Là où les rivières se séparent, Mark Spragg, éditions Gallmeister, 323 pages, 2018

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Kentucky Straight

Kentucky Straight« Personne sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »
Le Kentucky Straight est un bourbon pur. Chris Offutt raconte un Kentucky qui ne figure sur aucune carte. Des histoires de familles, d’hommes et de femmes âpres et dignes, à l’image de ce pays où on l’on apprend très jeune le sens du mot « survie ».

Kentucky Straight est un recueil de neuf nouvelles parfaitement maîtrisées. Les histoires racontées par Chris Offutt se déroulent dans les collines du Kentucky, au pied des Appalaches. Les familles qui y vivent sont pauvres, leurs actions sont souvent dictées par la Bible et par certaines croyances. Ils n’ont pas beaucoup de scolarité et les enfants qui grandissent savent rapidement que tout se joue sur la survie dans ce pays rude et difficile. La région n’est pas très attractive, plutôt éloignée de tout, boueuse, pluvieuse, coincée dans les collines et offrant à la vue un « paysage vertical ».

« Personne ne vient. Ici, c’est un endroit d’où les gens partent. »

Le talent de Chris Offutt est de créer des petites mondes qui se suffisent à eux-même. Chaque nouvelle a un cadre bien particulier, présente des personnages qui sont élaborés et le lecteur est rapidement happé par le quotidien âpre de ces hommes et ces femmes. C’est un réel exploit en si peu de pages.

La nature est hostile et source de danger, alors que l’humain lui, est parfois encore plus inquiétant. Tout le monde se connaît, tout le monde a des liens, mais chacun fait sa petite affaire dans son coin.

Les personnages ne sont pas toujours conscients de leur position dans la société. Ils vivent un peu à part, dans un microcosme. La nature est parfois hostile dans ce pays, mais les connaissances qu’il faut avoir pour survivre contrebalancent celles qu’on apprend sur les bancs d’école.

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. »

Les nouvelles du recueil m’ont toutes beaucoup plu. Les personnages sont variés: des hommes, des femmes, des travailleurs, des jeunes aussi. La première nouvelle, La sciure, commence par l’extrait en résumé. C’est une histoire qui amène une réflexion sur l’étude et le travail dans ce coin du monde, racontée par un jeune homme. Idem pour Blue Lick River, dont le personnage principal, qui est encore un enfant, se frotte à l’administration. Élévation et Mauvaise herbe parlent de travailleurs (au sens large dans certains cas), alors que Ceux qui restent et Tante Granny Lith abordent les croyances. Ces deux nouvelles débordent un peu de notre monde et ont des airs d’histoires fantastiques. Ou presque. Un petit quelque chose de mystérieux qui m’a bien plu. Les deux nouvelles intitulées Le billard et Le fumoir parlent de jeu et de leurs conséquences.

Les femmes ne sont pas épargnées dans ces nouvelles, même si ce sont souvent les hommes qui meurent et sont blessés, les femmes restent pour s’occuper de ce qui est encore là.

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure par ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. »

Le monde de Kentucky Straight est un monde où chacun a un fusil à portée de main, où l’on joue à l’argent pour se désennuyer, où l’on meurt souvent trop jeune, où l’on boit beaucoup. Un monde où chacun essaie de tirer son épingle du jeu, quitte à frayer avec ce qui n’est pas tout à fait légal ou à se battre pour parvenir à ses fins. Malgré tout, l’auteur nous offre le portrait de gens qui vivent et se débrouillent comme ils le peuvent, souvent avec ce qui se trouve à portée de main. Comme le dit si bien un des personnages:

« Les gens n’aiment pas les chouettes parce qu’elles vivent dans les cimetières, mais il se trouve qu’elles ont besoin d’un grand arbre et qu’on ne coupe pas les arbres des cimetières. N’aie jamais peur de quelque chose à cause de là où il vit. Ça vaut aussi pour les gens. »

Un auteur à découvrir, assurément!

Kentucky Straight, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 176 pages, 2018

Les grandes marées

les grandes maréesUne nuit, Miles O’Malley, treize ans, se faufile hors de chez lui pour aller explorer les étendues du Puget Sound à marée basse. Il fait une découverte qui lui vaut une célébrité locale. Certains se demandent quand même si cet adolescent imaginatif n’est pas un affabulateur ou… peut-être même davantage ? En fait, Miles est surtout un gosse qui s’apprête à grandir, passionné par l’océan, amouraché de la fille d’à côté et inquiet à l’idée que ses parents divorcent. Alors que la mer continue à abandonner des présents issus de ses profondeurs mystérieuses, Miles se débat avec la difficulté d’entrer dans le monde des adultes.

J’ai lu ce livre paru sous un autre titre, il y a dix ans. J’en gardais un bon souvenir, un peu flou, mais je ne pensais pas que cette relecture me plairait autant! La belle couverture des éditions Gallmeister y a été pour beaucoup dans mon choix d’ouvrir ce livre, de même que l’idée de (re)lire un livre qui parlerait de bord de mer, de bestioles et d’eau. Parfait pour l’été!

J’ai dévoré le roman en quelques heures. J’avais du mal à le lâcher, parce que c’est un roman à la fois passionnant et intelligent, une belle histoire sur l’adolescence et la difficulté de faire face aux changements. Le livre est beau, c’est plein de tendresse et c’est parfois même très drôle.

Miles est un adolescent de presque quatorze ans, qui n’en parait même pas dix. Il est petit, minuscule pour son âge et tout le monde le lui dit. Y compris son père qui le mesure avec acharnement tous les mois avec la hantise de ne jamais le voir grandir. Miles est différent, passionné par le monde marin. Lecteur acharné, il souffre d’insomnie. Quand il ne dort pas, il lit ou part en kayak dans la baie pour explorer. Sa meilleure amie est une vieille dame, une ancienne médium de qui il prend soin. Il fantasme sur son ancienne gardienne, une fille plus âgée que lui. Et il a une fascination et une admiration sans frontières pour Rachel Carson, une biologiste marine et écologiste, décédée bien avant la naissance de Miles.

Le jour où Miles découvre quelque chose qui ne devrait théoriquement pas se trouver dans la baie, sa vie commence à changer. Parce que Miles passe beaucoup de temps au bord de l’eau et il découvre beaucoup de choses… Bientôt, les journalistes, les chaînes de télé, les sectes et les profiteurs, débarquent dans sa baie pour le voir, l’interroger, le suivre. Il y a des passages vraiment très drôles, quand Miles est exaspéré par la bêtise des gens et qu’il les mène un peu en bateau. D’ailleurs, l’auteur réussit bien à doser l’émotion, l’humour, la tendresse dans ce livre, avec un jeune personnage intelligent et terriblement attachant. J’ai ris et j’ai été émue.

Avec Les grandes marées, Jim Lynch nous offre une belle histoire sur l’adolescence, sur le fait de grandir et de changer, mais aussi une réflexion écologique sur la vie des fonds marins, sur la nature dont ne s’occupe pas toujours bien l’homme, sur les petites choses qui enflamment les gens et peuvent faire tourner un grain de sable en un vrai raz-de-marée médiatique.

Les adultes dans le roman, je pense aux parents de Miles, ne sont pas toujours équilibrés. Les O’Malley sont sur le point de divorcer et ils sont loin d’être des modèles parentaux parfaits. Ils ne comprennent absolument pas leur fils et ne prennent pas le temps de le faire. D’autres adultes sont plus ouverts et accueillent la présence de Miles comme une bénédiction.

« Voilà à quoi se résumait la paternité à mes yeux: intervenir de temps à autre, juste pour mettre en garde vos enfants contre des choses qu’ils maîtrisent mieux que vous. »

Miles a peur de perdre sa baie, de devoir partir, de la voir se modifier et être envahie par les riches, les curieux, des gens qui ne savent pas en profiter. On sent un véritable amour de la nature dans ce livre, une certaine poésie pour la beauté de la mer et les secrets qu’elle recèle, que la majorité des gens ne remarque même pas.

« Ce que j’avais observé n’était qu’une infime partie de la vie nouvelle qui bouillonnait dans nos eaux, et si j’en avais vu plus que la plupart des gens, c’était uniquement parce que j’étais le seul à regarder. »

La science et les fonds marins ne sont jamais très loin dans le livre, puisque c’est la grande passion de Miles. Le livre sent la mer, l’eau salée et les berges qui grouillent de vie.

J’ai aimé à peu près tout de ce roman. Les personnages sont beaux, même Phelps l’obsédé, ou Angie la musicienne bipolaire dont Miles est amoureux. La vieille Florence est touchante et même si elle et Miles ont une grande différence d’âge, ils sont de grands amis. Malgré elle, la vieille femme fait peser sur Miles beaucoup de responsabilités, mais le jeune garçon les endosse et leur relation est belle et pleine de tendresse.

« Rien de tout cela ne me faisait douter de Florence. Il me suffisait d’observer ses yeux. Ils reflétaient la lumière selon une multitude d’angles, si bien qu’il était impossible de dire si c’était vous, derrière vous ou à l’intérieur de vous qu’elle regardait. De plus, elle me perçait à jour mieux que quiconque. En sa présence, je prenais garde à ne pas penser trop fort. »

Je me suis sentie proche du personnage de Miles dans ce roman. Je comprenais sa solitude d’être différent et de s’intéresser à des choses qui n’intéressent personne. Je suis née au bord du Fleuve. Quand j’étais petite, je voulais devenir océanographe. La majorité des gens à qui je le disais, me regardait bizarrement. L’autre moitié ne savait pas de quoi je parlais. Le roman m’a donc vraiment passionnée, toutes ces informations sur les bêtes marines, leurs modes de vie, leurs particularités. J’aurais pu « écouter » Miles me raconter tout ça pendant des heures. L’auteur a donc créé un petit personnage plus que crédible et particulièrement attachant. On comprend pourquoi les gens dans le livre boivent littéralement ses paroles!

J’ai envie de lire à nouveau Jim Lynch. Si tous ses livres sont comme celui-là, j’en veux encore et encore. Un beau coup de cœur pour moi que ces Grandes marées. Un livre parfait pour l’été, à découvrir.

Ce livre est paru précédemment aux éditions Fides (pour le Québec) et aux éditions Les deux terres (pour l’Europe) en 2008 sous le titre À marée basse.

Les grandes marées, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 288 pages, 2018

My absolute darling

IMG_0594À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Après avoir terminé Aquarium de David Vann, nous avons décidé, avec My books my wonderland de lire My absolute darling en lecture commune. C’était un drôle de choix après avoir lu Vann puisque nous avons vu toutes les deux de nombreux liens entre les deux romans. Deux personnages principaux qui tentent de se construire en évoluant aux côtés de parents manipulateurs, abuseurs et contrôlants.

Turtle est une jeune fille élevée par un père adepte du survivalisme. Ils vivent dans une maison délabrée où une araignée vit depuis deux ans dans la salle de bain et des champignons poussent sur le rebord des fenêtres. La maison est remplie de stock en surplus en cas de crise et Turtle et son père Martin passent leur temps à élaborer des scénarios de survie. Ils manient les armes à feu continuellement, se pratiquent au tir, nettoient les armes et traînent constamment couteaux et fusils sur eux.

« Turtle a toujours su qu’elle avait grandi différemment des autres enfants. Mais elle n’avait jamais vraiment eu conscience, jusqu’à présent, de l’ampleur de la différence. »

Le monde de Turtle se résume à son quotidien avec son père. Elle va à l’école, mais c’est presque accessoire. Elle est en situation d’échec, ne réussit pas bien, ne s’intéresse pas à son univers scolaire. Elle n’a pas d’amis et son père représente tout pour elle. Au début du livre, on comprend rapidement que son père « l’aime » d’une façon qui n’est absolument pas normale et qu’il agit violemment avec elle quand elle désobéit. Martin est loin, très loin, d’être un père exemplaire. C’est plutôt un monstre, qui se cache derrière un homme attirant, intéressant, intelligent, avec beaucoup de connaissances variés et d’idées, parfois très spéciales. Il réussit à nous garder à la fois captivé et sur nos gardes, puisqu’on ne sait jamais comment il réagira. C’est un personnage intéressant puisqu’il est tout en nuances, jamais totalement noir, jamais blanc non plus. Un monstre n’est jamais qu’un monstre. En tout cas pas dans la vraie vie, et c’est ce qui est troublant avec Martin.

Les choses commencent à changer pour Turtle quand elle rencontre par hasard, un soir, Brett et Jacob. Les deux garçons ont une complicité, une belle amitié et étrangement Turtle est attirée par eux. Surtout Jacob, qui s’intéresse aussi à elle. C’est d’ailleurs un magnifique personnage, intelligent, allumé et ouvert. Il y a une grande gentillesse qui émane de lui et il contraste totalement avec Martin. Turtle sauvera en quelque sorte la vie de Brett et Jacob, à cause de ses connaissances particulières en survie. C’est à ce moment que la faille apparaît, qu’elle réalise que la vie peut être autre chose que le pouvoir qu’a Martin sur elle.

« Elle pense, Ça n’est jamais allé, chez nous, et ça n’ira jamais. Elle pense, Je ne sais même pas à quoi ça ressemble, d’aller bien. Je ne sais pas ce que ça signifie. Quand il est au meilleur de sa forme, on va mieux que bien. Quand il est au meilleur de sa forme, il s’élève largement au-dessus de la masse et il est plus incroyable que tout le reste. Mais il y a quelque chose en lui. Un défaut qui empoisonne tout. »

Il y a des passages très durs dans ce roman, des passages où même Turtle oscille entre aimer profondément son père et le détester de tout son cœur pour ce qu’il lui fait vivre. My absolute darling aurait pu être un livre de plus sur l’inceste et le pouvoir d’un père sur sa fille, mais c’est plus que ça. C’est le chemin d’une jeune fille vers sa liberté. Ce qui apporte énormément à l’histoire, c’est la dimension reliée au survivalisme. Turtle est si différente des autres, son comportement est tellement conditionné à être en mode survie qu’elle a du mal à s’imaginer la façon dont les autres vivent. La façon dont Jacob vit.

L’arrivée d’un nouveau personnage modifiera aussi la donne pour Turtle puisqu’elle lui fait voir un autre aspect de sa vie avec Martin. Le roman raconte l’émancipation de la jeune fille, sa prise de conscience, ses débats intérieur entre son « attachement » pour son père et sa haine envers lui. La nature est très présente dans le livre et est au cœur du survivalisme tel que vécu par Martin et sa fille. La nature peut être aussi bonne que sauvage. Le roman est rempli de scènes très imagées et marquantes.

J’ai beaucoup aimé ce roman très captivant, qu’on a du mal à refermer. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi, même si ça fait partie de mes très bonnes lectures. J’ai moins aimé le langage que l’on retrouve dans le livre, principalement entre Martin et Turtle, où souvent les dialogues sont très limités et se contentent de « putain » et de « bon sang » sur plusieurs ligne. Ça n’apporte pas grand chose et je trouve que ça ne cadre pas tant que ça avec le personnage de Martin qui semble plutôt instruit. Il manque cruellement de vocabulaire quand il s’adresse à sa fille. Et Turtle, encore plus.

Une petite chose qui m’a déçue aussi, c’est Jacob, qu’on ne revoit plus beaucoup vers la fin. C’était un personnage que j’adorais et j’aurais aimé qu’on le revoit. Sans rien raconter de ce qui se passe, je trouve qu’il aurait eu sa place dans la fin du livre. Je trouve dommage qu’un personnage qui prend tant de place par sa présence, brille aussi fort par son absence dans les dernière pages.

Malgré ces petits bémols, My absolute darling est un roman coup de poing, qui ne laisse pas indifférent. J’ai aimé les lieux du récit, j’ai aimé la présence de la nature, indomptable et difficile, j’ai aimé l’allusion au jardin vers la fin du livre et l’image que les plantes représentent pour Turtle. J’ai aimé Turtle, qui tente de se sortir du gouffre dans lequel elle vit. Je suis impressionnée par ce premier roman, qui offre des images qu’il est difficile d’oublier. C’est un auteur que j’aurais envie de relire.

Après avoir terminé ma lecture, j’étais tellement secouée que j’ai eu envie de lire ou de regarder des choses autour de ce roman et de l’auteur. Je suis tombée sur cet entretien bien intéressant de La grande librairie.

C’est vraiment captivant de découvrir Gabriel Tallent et sa façon de percevoir son livre. Le paysage du parc national de Joshua Tree en arrière-plan est un décor époustouflant, étonnant et aussi particulier que l’est le roman de Gabriel Tallent. J’ai d’ailleurs terminé le livre en réécoutant l’album Joshua Tree de U2.

Merci à Marie-Claude pour l’envoi de ce livre.

My absolute darling, Gabriel Tallent, éditions Gallmeister, 464 pages, 2018

Aquarium

IMG_0534Caitlin, douze ans, vit avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin, qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes les deux à cet homme.

Ce livre est une claque. C’est un livre qu’on ne devine pas, qu’on ne s’attend pas à lire. J’ai entendu toutes sortes de choses sur les romans de David Vann. J’en ai plusieurs dans ma pile et Aquarium est le premier que je lis, en lecture commune avec Félicie lit aussi et My books my wonderland. Je les remercie tout d’abord pour tous les échanges pendant notre lecture. Ce fut vraiment intéressant.

Alors, qu’est-ce que j’ai pensé de cette première rencontre avec la plume de David Vann? J’ai encore le souffle un peu coupé. Je commence ce billet en ne sachant pas où je m’en vais ni comment je vais expliquer ce que j’ai pu ressentir en lisant ce livre. Je suis passée par une grande gamme d’émotions et quand j’ai franchit la moitié du livre, là où tout bascule, j’ai lu le reste presque d’une traite. C’est un livre impossible à mettre de côté.

Tout d’abord, j’ai ressentis une sorte de félicité en lisant les passages qui se déroulent à l’aquarium. Dans une autre vie, quand j’étais petite, je voulais étudier les poissons et les fonds marins. Cet aspect « nature » m’a vraiment plu et en même temps, il donne une profondeur à l’histoire, quelque chose de plus complet. Le parallèle est constant entre l’aquarium, la vie marine et le quotidien de la petite Caitlin. Sans les poissons, l’histoire ne serait qu’une histoire de violence et de cruauté. Il y a de belles descriptions des poissons, avec des croquis associés à chaque moment passé à l’aquarium à découvrir une espèce différente. Les croquis sont vraiment beau. Je ne m’y attendais pas et j’ai adoré qu’on les reproduise dans les pages du livre.

C’est à l’aquarium que Caitlin rencontre le vieil homme. On sent tout de suite qu’il y a quelque chose d’étrange, qu’il y aura un point de non retour. Quand la mère de Caitlin apprend la présence du vieil homme, les choses dégénèrent. C’est à ce moment que l’histoire se transforme en cauchemar, en crise familiale, là où ne vit que la rancune, la noirceur et la violence. Sheri se transforme en un personnage détestable, une bombe à retardement qui couve et devient d’une profonde cruauté. Caitlin, qui n’avait presque rien, perd alors tout: le vieil homme, son amour avec Shalini et l’aquarium.

« Et Caitlin t’aimera toujours, plus que n’importe qui. Elle t’observe à chaque instant, et ta conduite actuelle détermine à ses yeux si le monde tourne rond ou s’il est sur le point de s’écrouler. C’est ta fille. »

Il y a des passages de ce livre qui sont difficiles à lire. Qui sont cruels. Durs. Poignants. C’est avec horreur que je regardais les mots se former sur la page en me disant que ça ne se pouvait pas. La différence entre l’amour, la haine et la folie n’est jamais très loin dans le cœur de Sheri et c’est profondément perturbant pour le lecteur. Plusieurs fois je me suis fais la réflexion que je lisais en retenant mon souffle. En ayant l’impression de marcher sur un fil tendu très haut et de finalement perdre pied sans savoir où j’allais atterrir.

« Parfois, les pires moments mènent aux meilleurs. »

Juste pour cette façon très troublante de jouer avec le lecteur, le livre mérite d’être lu. Mais il y a aussi la plume de David Vann, les dialogues particuliers intégrés au texte, sans ponctuation particulière et toute cette histoire de poissons et d’aquarium qui est passionnante. Avec ce livre (et avec ses autres livres aussi d’après ce que j’en ai compris), David Vann maîtrise l’art de nous faire sombrer peu à peu avec ses personnages. Et ça, c’est très fort!

Aquarium, David Vann, éditions Gallmeister, collection Totem, 240 pages, 2018