Face au vent

Face au ventDans la famille Johannssen, le grand-père dessine les voiliers, le père les construit, la mère, admiratrice d’Einstein, étudie leur trajectoire. Par tous les temps, le dimanche est synonyme de sortie en mer. Les deux frères, Bernard et Josh, s’entraînent avec passion, sous la bruyante houlette paternelle. Ruby, la cadette, écoute à peine. C’est inutile : elle semble commander au vent. Mais lorsqu’un jour elle décide d’abandonner une carrière de championne toute tracée, la famille se disloque et s’éparpille. Douze ans plus tard, une nouvelle course sera l’occasion de retrouvailles aussi attendues que risquées.

Ce livre a été une très belle surprise. Après avoir lu plusieurs avis négatifs, j’ai quand même eu envie de le lire. Tout d’abord parce que j’ai lu Les grandes marées du même auteur et que ce livre avait été un très beau coup de cœur. Ensuite, parce que Face au vent m’interpellait, même si je n’était pas certaine de ce que j’y retrouverais. Ce roman trace à la fois le portrait d’une famille un peu déjantée, une famille avec ses hauts et ses bas. Le roman nous fait passer par toute une gamme d’émotions et s’amuse à mêler les souvenirs et le présent. C’est l’un des enfants de la famille Johannssen qui raconte l’histoire. Josh est sans doute le plus calme et le moins exubérant de la fratrie. Mais les enfants navigateurs sont maintenant devenus des adultes tous bien différents et la famille n’est plus ce qu’elle était…

Avec ce livre, Jim Lynch nous parle de navigation tout autant que des liens serrés que peut tisser une famille. Les Johannssen vivent essentiellement pour les bateaux. Ils en dessinent, en construisent, en réparent, ils naviguent, participent à des régates et gagnent des prix. Si tout le monde navigue assez bien dans la famille, c’est Ruby, la petite dernière, qui « parle au vent » et a un aura surnaturel. Alors que tout le monde croit qu’elle participera aux Jeux Olympiques, Ruby décide de faire demi-tour avec son bateau et de perdre par choix. C’est à ce moment que quelque chose commence à éclater et que la famille se disloque peu à peu.

L’entreprise familiale frôle la faillite et le père et le grand-père doivent faire face à des procès; la mère – plus scientifique que navigatrice – se coupe du monde pour observer les étoiles et tenter de résoudre de vieux problèmes de mathématiques insolubles; Bernard défie la loi, saborde gratuitement des bateaux et est mêlé à de drôles de magouilles exotiques. Ruby quant à elle, devient une fanatique d’aide humanitaire, avec sa façon unique de ne rien faire comme les autres. Il n’y a que Josh, qui a choisi de rester. Il répare des bateaux (et parfois des gens), vit dans une marina et rencontre des filles par Internet. Il est le seul pour tenir encore un peu le fil qui lie sa famille et c’est lui qui nous raconte sa vie et ses souvenirs, les bons et les mauvais coups des Johannssen, toujours avec humour et lucidité.

Une famille à la fois étrange et attachante, qui naviguait tous les dimanches, beau temps, mauvais temps. Une famille liée par les bateaux, des enfants éduqués dans l’univers de la voile, où la vitesse du vent et les manœuvres de navigation sont plus importantes que tout le reste. Une famille unie, jusqu’à ce que tout se brise et sépare les membres de la famille pendant des années.

« La maison était restée un musée dédié à la nostalgie familiale et aux appareils électroniques démodés. »

Josh demeure le lien, le pivot central autour duquel tout le monde gravite. Entre ses sorties désastreuses avec des filles, les gars du chantier, les gens de la marina, le prédicateur qui annonce la fin de tout, les soucis des uns et des autres, une lettre de Bernard ou de Ruby vient parfois égayer le quotidien de Josh qui vit sa vie dans une forme d’attente. Il est le fils sans ambition.

« Les bateaux abandonnés racontent des histoires. Les gens ont la tête ailleurs, ils sont licenciés, ils tombent malades ou divorcent et leurs bateaux évoquent des vies tristes et compliquées; les bâches bleues masquent temporairement le déclin, jusqu’à ce que le vent change de direction et que l’odeur parvienne aux narines du capitaine du port. »

Face au vent s’avère en fait un roman très drôle avec des scènes souvent anecdotiques et dont les images sont assez frappantes. L’histoire des Johannssen est suffisamment improbable dans ses petits détails pour nous faire sourire. Les dialogues sont empreints de réparties plutôt réjouissantes et les personnages ont tous un petit côté plus ou moins déjanté. Les chapitres sont courts et même si le roman suit tout de même une certaine trame, l’auteur nous communique d’un chapitre à l’autre, de nombreux souvenirs de la gloire passée de la famille. C’est une belle façon de créer un univers très riche et des personnages entiers.

« Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre le science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère. »

Une lecture que j’ai adoré, qui m’a fait rire et qui m’a émue. Face au vent est très différent de Les grandes marées mais tout aussi plaisant à lire. Donnez une chance à ce bouquin qui vaut grandement la peine. En tournant la dernière page, je n’ai d’ailleurs pas compris les commentaires négatifs sur ce roman. L’histoire est à la fois drôle et rafraîchissante, les personnages sont attachants et leur monde est original. L’écriture est parfaite, tout comme les dialogues. On apprend beaucoup de choses sur la navigation et les bateaux, surtout sur l’univers particulier de ceux qui vivent dans les marinas ou dont le monde tourne complètement autour de la navigation. On rencontre souvent l’ombre d’Einstein, figure emblématique de la mère de la famille, passionnée de sciences. Il y est question d’astronomie, de mathématiques et aussi, un peu, de fin du monde.

J’ai passé un fabuleux moment de lecture avec Face au vent. Jim Lynch est décidément un auteur qui me parle beaucoup, peu importe sa façon de créer ses personnages, que ce soit avec des créatures marines (et de la poésie) dans le cas de Miles dans Les grandes marées ou avec beaucoup d’humour (et d’émotions) pour la famille Johannssen.

À découvrir assurément!

Face au vent, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 336 pages, 2019

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Nuits Appalaches

Nuits AppalachesÀ la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.

J’avais très hâte de relire la plume de Chris Offutt car j’avais adoré Kentucky Straight du même auteur. Fait amusant: j’ai lu l’an dernier ce recueil de nouvelles, pratiquement à pareille date. Il faut croire que l’écriture brute de Offutt sied bien à la fin de l’été.

Nuits Appalaches est un roman en quatre parties, qui débute en 1954 et se termine en 1971. Suit un épilogue qui présente ensuite un panorama des différents personnages. J’aime ce procédé qui permet de savoir ce qu’ils sont devenus quand le roman se termine.

Le roman raconte la vie de Tucker, un jeune homme aux yeux vairons, qui a menti sur son âge pour être enrôlé dans l’armée. Il n’est même pas majeur quand le roman commence et c’est à ce moment, alors qu’il passe l’été dans les bois en rentrant tranquillement chez lui après la guerre, qu’il rencontre celle qui deviendra la femme de sa vie.

« Quiconque ne savait pas vivre dans les bois ne méritait pas de respirer. »

Le roman fait l’impasse sur le retour du garçon dans sa famille et sur son mariage, pour ensuite se concentrer sur la vie adulte de Tucker. Il travaille pour un bootlegger, a déjà plusieurs enfants dont certains sont handicapés et malgré la pauvreté, la précarité et la violence latente de son boulot, il tente de mener une vie normale. Une petite erreur l’amènera à devoir subir certaines situations qui vont faire dégénérer la quiétude relative de son quotidien.

Son travail l’amène à prendre des risques. Il le fait pour nourrir adéquatement sa famille, qui est dans la mire des services sociaux. C’est à travers deux personnages totalement différents, Hattie et Marvin, que l’on ressent toute l’injustice des lois de l’état et de ceux qui les appliquent. Lois qui poussent ceux qui en sont victimes à mentir et à souffrir en silence.

« Des années auparavant, Hattie avait compris qu’elle ne pouvait pas aider tout le monde ni laisser sa compassion entraîner une trop grande proximité avec les familles qu’elle visitait. La solution était de choisir ses dossiers et de les suivre de près. Elle avait décidé de concentrer son attention sur Jo et voilà qu’elle devait protéger l’enfant du système censé lui apporter de l’aide. »

Il y a quelque chose de beau et de brut dans la façon dont l’auteur crée tout un univers autour de Tucker et sa femme Rhonda. Tucker est vraiment un personnage intéressant, qui peut tuer un homme pour sauver sa famille, mais épargner un nid de frelons car « ils ont le droit de vivre ». La nature est omniprésente dans le roman, comme une toile de fond qui demeurerait essentielle pour les personnages. Tucker est ambivalent, vit dans l’illégalité, mais sa vie est tout de même conduite avec une certaine droiture. J’aime ces personnages complexes, avec plusieurs nuances.

J’ai eu un beau coup de cœur pour Nuits Appalaches. En fait, c’est l’écriture de Chris Offutt qui me séduit, portée par une excellente traduction de Anatole Pons. J’aime sa façon de créer ses personnages en deux ou trois descriptions, de leur donner vie, de nous les faire apprécier, nous les rendre sympathiques ou nous les faire détester. Les lieux, qui ne souffrent pas de descriptions interminables, sont pourtant très vivants. On imagine sans mal la maison de Tucker, les endroits où il va, la région aride et pauvre.

« Les gens ne savent pas à quel point ils ont de la chance jusqu’au moment où ils en ont plus… »

Chris Offutt met en scène ses personnages dans un univers à la fois rude et implacable. Le roman est émouvant, souvent injuste et la vie est difficile au quotidien. À travers Tucker, mais aussi certains de ses voisins, l’auteur peint avec justesse le portrait de familles pour qui le quotidien est une bataille. Il y a une certaine poésie dans sa façon de parler de Tucker, Rhonda et leurs enfants. Le lien spécial qui lie le couple et la relation particulière avec leurs enfants si différents. Les petits moments de joie volés au dur labeur et à la vie qui ne fait pas de cadeaux. Jamais.

« La pure immensité du ciel nocturne lui avait manqué, avec le minuscule amas des Pléiades, l’épée d’Orion et la Grande Casserole qui indiquait le nord. La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. »

L’écriture de Chris Offutt a un côté brut et poétique que j’aime beaucoup. En quelques lignes il crée un monde à part entière, tout en réussissant à rendre ses personnages très attachants. J’avais adoré Kentucky Straight, j’aime tout autant Nuits Appalaches. Coup de cœur donc pour cet auteur à découvrir absolument!

Nuits Appalaches, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 240 pages, 2019

Sauvage

SauvageÀ dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : «ne jamais perdre la maison de vue», «ne jamais rentrer avec les mains sales» et surtout «ne jamais faire saigner un humain». Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Sauvage m’a tout de suite attirée, à cause de son titre, de sa splendide couverture et de son thème: l’Alaska, les mushers et la neige. Un livre pour moi, avant même de l’avoir ouvert. J’avoue aussi que le petit mot signé John Irving sur la quatrième de couverture, faisant référence aux sœurs Brontë et à Stephen King m’a grandement intriguée. En plus, il s’agit d’un premier roman. La barre était très haute. C’est donc avec beaucoup d’attentes et l’envie de plonger dans quelque chose de différent que j’ai commencé ma lecture.

Tracy vit avec sa famille en Alaska. Ils ont un chenil et participent à des courses de traîneaux à chiens, dont la célèbre Iditarod. Cependant, tout a changé depuis la mort de sa mère. Le père de Tracy et de Scott a cessé de courir. Ils ont beaucoup moins de chiens qu’avant. Tracy se fait virer de l’école, se bagarre avec les autres, tente de retrouver sa place depuis la mort de sa mère avec qui elle partageait de nombreux secrets.

« Avant , je pouvais tout lui dire. Je lui faisais part d’un problème, il me disait comment le résoudre. Il y avait pas de secrets entre nous. Et puis il y a eu un truc que j’ai pas pu lui dire. Le problème quand on a un secret c’est qu’on en a vite deux. Puis trois, puis tellement qu’on finit par avoir l’impression que tout risque de se déverser sitôt qu’on ouvre la bouche. »

Sa vie est un peu compliquée, alors que celle de Scott, son jeune frère, est un long fleuve tranquille: il lit et dessine la plupart du temps. Tracy, elle, est le genre de fille à passer tout son temps dehors. Elle a besoin d’être dans la nature, de sortir courir, chasser, trapper. C’est vital pour elle.

« Il y a de la satisfaction à courir vite. Quand vous courez vous allez quelque part, mais vous laissez aussi un autre lieu derrière vous. Il y a cette sensation qui se pose sur vous comme une couverture. Elle vient se draper autour de votre esprit et fait taire vos pensées, de sorte que vous pouvez cesser d’écouter les voix qui parlent dans votre tête… »

Elle se passionne pour la trappe et la chasse, pose ses pièges et s’occupe des chiens. Elle lit et relit sans cesse le même récit de survie d’un certain Peter Kleinhaus, Je suis fichu. Elle tente de créer des liens avec certaines personnes – Jesse et Helen – alors qu’elle essaie de protéger ses secrets qui pèsent lourds pour elle…

Il faut savoir avant de lire ce livre, que cette histoire n’est probablement pas ce à quoi vous vous attendez. C’est encore meilleur. Il est toutefois important de ne pas oublier la comparaison avec Stephen King en quatrième de couverture. Parce que Sauvage flirte avec le fantastique. Et que ce qui s’y trouve est étonnant. Le roman a un côté étrange et dérangeant, sanglant par moments, mais toujours surprenant. J’ai adoré parce que l’auteure est inventive. Elle s’approprie certains aspects fantastiques pour en faire une histoire originale.

« Flocons amples, alanguis, pas de vent, le jour tout silencieux autour de moi en dehors du bruit de l’eau qui file sur les galets. Ce genre de silence qui vous pousse à entrer en vous-même, et vous prenez conscience de votre propre respiration, et les pensées qui d’ordinaire fusent et rebondissent dans votre tête, s’apaisent. »

L’histoire a tout du meilleur roman de nature writing: les grands espaces, la neige, le froid, l’hiver où se déroule l’essentiel du livre. La chasse et la trappe. Les courses de traîneaux. La famille peine par moments à joindre les deux bouts. Il y a un petit côté sombre chez chacun des personnages. Outre Tracy, Scott et leur père, il y a l’ombre de la mère de Tracy qui survole constamment le roman, même si elle est décédée. La jeune fille nous la raconte à travers ses souvenirs et les points qu’elles ont en commun. Il y a l’inconnu, que Tracy est persuadée d’avoir blessé puis il y a aussi l’arrivée inopinée de Jesse qui loue le petit cabanon de la famille et aide au chenil. C’est un personnage fascinant, que j’ai énormément apprécié. L’auteur en profite pour aborder certains thèmes importants avec ce personnage.

Jamey Bradbury réussi avec Sauvage, à créer un univers totalement prenant, où plane à la fois un certain mystère et quelque chose d’un peu inquiétant. On ne sait pas trop où l’auteure nous mène. On ne sait pas vraiment ce que l’on va découvrir à travers les pages. Il y a un côté à la fois sauvage et sanglant dans ce livre que j’ai trouvé totalement fascinant. C’est un roman très visuel, fort en images, que ce soit dans sa descriptions des lieux ou de ses personnages. Tracy est une jeune fille solide et sauvage, que j’imagine aisément filer comme le vent à travers les bois, chasser, courir dehors et ne vivre que pour ces moments passés en extérieur. Les autres personnages sont aussi très complets. Ils sont riches et on se les imagine aisément. J’ai vraiment aimé l’arrivée de Jesse. La façon dont l’auteur donne vie à des personnages différents qui vivent des problématiques particulières est très intéressante.

J’aurais aimé en savoir un peu plus sur Jesse, surtout à la fin du roman. Une fin qui est logique, vu le personnage plein d’énergie qu’est Tracy, quoique un brin trop brusque. J’ai donc frôlé le coup de cœur avec ce roman. Ce fut pour moi, une excellente lecture.

Sauvage c’est la nature, enneigée et glaciale, une meute de chiens de traîneaux, des mushers, une jeune fille sauvage qui fonce au fond des bois pour calmer le vide qu’il y a en elle. Une histoire un brin fantastique, une variation intelligente, ingénieuse et étonnante sur un thème connu, réinventé ici à la manière du nature writing. Et c’est vraiment très bon. J’ai passé un excellent moment en Alaska auprès de Tracy.

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. »

Une auteure à découvrir assurément!

Sauvage, Jamey Bradbury, éditions Gallmeister, 320 pages, 2019

Évasion

evasion1968. Le soir du Réveillon, douze détenus s’évadent de la prison d’Old Lonesome, autour de laquelle vit toute une petite ville du Colorado encerclée par les montagnes Rocheuses. L’évènement secoue ses habitants, et une véritable machine de guerre se met en branle afin de ramener les prisonniers… morts ou vifs. À leurs trousses, se lancent les gardes de la prison et un traqueur hors pair, les journalistes locaux soucieux d’en tirer une bonne histoire, mais aussi une trafiquante d’herbe décidée à retrouver son cousin avant les flics… De leur côté, les évadés, séparés, suivent des pistes différentes en pleine nuit et sous un blizzard impitoyable. Très vite, une onde de violence incontrôlable se propage sur leur chemin.

J’ai lu ce livre en lecture commune avec My books my wonderland et Chinouk, avec lesquelles j’ai eu de beaux échanges. Il y en aura forcément d’autres puisque je l’ai terminé avec un peu d’avance. Il est toujours agréable de voir comment trois lectrices perçoivent le même livre.

Je dois l’avouer, je m’attendais à autre chose en commençant ce livre. J’aime les romans noirs et je m’attendais à en lire un. De ce côté-là j’ai été largement (trop?) servie! Par contre, le résumé du livre me laissait penser à une traque en plein bois, dans une tempête de neige, avec pour toile de fond la présence constante et implacable de la nature en hiver. C’est cet aspect qui m’a déçue. La nature, n’est pas vraiment présente. Elle est plus anecdotique qu’essentielle. Oui, les évadés ont froid. Oui, ils se sauvent dans la neige. Sauf qu’ils tournent en rond, ne vont jamais bien loin et ceux qui les traquent mettent rapidement la main sur eux, pour les tuer ou les torturer.

Je n’ai pas détesté ce roman, j’ai souvent été happée par des parties du récit qui me poussaient à lire encore un chapitre, encore un autre. Sauf que plusieurs aspects m’ont moins plu et finalement, j’en sors un peu mitigée. J’ai aimé, mais avec certains bémols. Ma lecture a d’abord débutée un peu plus laborieusement. J’ai mis un temps fou à entrer véritablement dans le livre. Il y a tellement de personnages, qui ne sont pas très attachants, que j’avais tendance à tous les mélanger. Il m’est arrivé souvent de devoir revenir en arrière pour chercher qui était qui.

Ça prend aussi beaucoup de temps avant que l’on comprenne les motivations des uns et des autres. Je peux lire des romans très noirs sans problème, tant que les personnages me donnent l’impression d’avoir un but ou une motivation quelconque, même si elle est largement tordue. Ici, ça prend plus des trois quarts du roman avant de commencer à comprendre ce qui pousse les personnages à agir comme ils le font, à comprendre leur passé ou bien ce qui les fait réagir. Vu le niveau de violence du roman, j’aurais eu besoin de plus que ça. J’ai parfois eu l’impression que c’était un peu gratuit. Il y a des choses dans l’histoire qui me semblent floues, même en ayant tourné la dernière page. Je suis un peu déçue puisque j’attendais énormément de ce roman. J’avais lu cet été une entrevue avec l’auteur à propos de son livre qui m’avait interpellée. Mon problème a peut-être été de me faire une autre idée du livre avant de le commencer.

Ce qui a poussé l’auteur à écrire ce roman, c’est l’histoire de la prison qu’on retrouve dans le roman:

« Elle a été construite à l’époque où le Colorado est passé du statut de territoire à celui d’État. Le gouverneur territorial avait donné le choix aux gens de la ville. Une fois le nouveau statut en place, ils pourraient soit accueillir la prison d’État du Colorado, soit l’université. Les gens de la ville jugèrent qu’ils ne voyaient pas bien quand le Colorado allait pouvoir avoir besoin d’une université, mais qu’en revanche ils avaient déjà grand besoin d’une prison. »

« Les murs de six mètres de haut que les détenus avaient construits eux-mêmes avec de la pierre taillée dans la montagne juste derrière la prison. C’est comme ça que cette prison avait été construite […] En travaux forcés, avec la sueur et le sang des prisonniers. On dit que plus de cent hommes furent enterrés sous ces murs, tués à la tâche. »

Ce choix d’un prison plutôt que d’une université est à la fois incongru et un peu terrifiant. Cependant, ça colle tout à fait bien à l’atmosphère qui règne dans la ville décrite dans l’histoire et aux choix faits par la population. La violence est là, dans l’ombre et n’attend qu’un déclencheur pour bondir. Le carnage en fin de compte, n’est jamais bien loin. Les gens prêts à le mettre en marche sont à l’affût de tout ce qui leur permettra d’assouvir leurs instincts de chasseur. La traque est grisante, même si elle se termine bien souvent dans un bain de sang.

La ville décrite dans Évasion est une ville de violence, de pauvreté, tant matérielle que spirituelle. C’est une ville d’anciens combattants portant le poids des horreurs de la guerre, qui finissent tous par devenir gardiens de prison (ou prisonniers, selon leurs choix de vie), sous le joug de Jugg.

« Aucun homme n’aime qu’on lui rappelle qu’il appartient à quelqu’un d’autre. »

C’est une ville faite de femmes violentées, de citoyens drogués aux amphétamines, d’armes, de racisme, de manque de scolarité et de magouilles.

J’ai aimé plusieurs personnages, comme Dayton, la seule femme réellement forte et présente tout au long de l’histoire. Avec sa ferme et son petit commerce illégal, je trouve que ce personnage apporte beaucoup au roman. J’ai même envie de dire: « Une chance qu’elle est là! ».
J’ai bien aimé Mopar, qui incarne le personnage qui se fait justice lui-même (et qui en même temps, rend justice à d’autres), même s’il est assez sadique. Il inspire une réflexion autour du crime. Charles qu’on rencontre en fin de livre me plaît aussi, même s’il est à la fois stoïque et extrême. C’est un personnage qui aurait gagné à être développé. Il est étonnant dans sa façon de faire face à la violence et d’y participer également.
J’ai par contre détesté plusieurs des détenus, comme les gardiens de prisons ou les journalistes. Ils sont peu attachants. Jim est si particulier qu’on éprouve à la fois du dégoût pour lui et de la pitié. C’est un personnage vraiment étrange. Jugg, qui s’occupe de la prison et semble avoir main basse sur toute la ville, est vraiment un personnage horrible. Il fait faire le sale boulot par les autres et pense que le monde lui appartient. On se demande comment une ville toute entière a pu sombrer sous ses commandements.

« Ainsi était la ville. Bordel de Dieu merci, c’est tout ce qu’on y trouvait. Ça suffisait pour vous donner envie de garder votre cœur dans un pot de chambre sous votre matelas. »

Les personnages de Benjamin Whitmer m’inspirent en fait une grande pitié. Ils vivent des existences dont ils ne veulent pas, s’enlisent dans des problèmes sans solution, sont assommés par la drogue, la boisson et la violence. Ils rêvent à d’autres lieux, mais ne font que tourner en rond dans la même ville, toute leur vie, sans pouvoir la quitter et sans pouvoir s’enfuir. La seule porte de sortie envisageable est, pour la plupart d’entre eux, la mort. C’est d’une tristesse implacable et d’une froideur qui glace le sang.

« Avec une bonne arme à feu le monde est une toile vierge offerte à l’imagination. »

Un roman qui ne laisse certes pas indifférent, tant par sa noirceur, sa vision d’une vie que l’on subit, que par sa grande violence. C’est un livre à ne pas lire si vous êtes déprimé, car l’espoir y est inexistant.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

C’est une histoire marquante et troublante, avec des personnages englués dans une vie étouffante. Un roman noir, vraiment très noir, qu’il est quand même difficile d’oublier tant certaines scènes de l’histoire sont perturbantes.

Évasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister, 406 pages, 2018

Désert solitaire

désert solitairePeu de livres ont autant déchaîné les passions que celui que vous tenez entre les mains. Publié pour la première fois en 1968, Désert solitaire est en effet de ces rares livres dont on peut affirmer sans exagérer qu’il “changeait les vies” comme l’écrit Doug Peacock. À la fin des années 1950, Edward Abbey travaille deux saisons comme ranger dans le parc national des Arches, en plein cœur du désert de l’Utah. Lorsqu’il y retourne, une dizaine d’années plus tard, il constate avec effroi que le progrès est aussi passé par là.

Il y a des livres dont on a envie de noter chaque passage tant le propos nous parle. Désert solitaire fait partie de ces livres-là. De ceux qui sont autant plaisants à lire qu’intelligents. Edward Abbey signe ici une sorte de plaidoyer en faveur de la nature, de l’écologie, d’une conservation des espaces naturels plus respectueuse de l’environnement et de ce qu’ils représentent.

Cet ouvrage est le récit des mois vécus par Abbey comme ranger dans un parc national. Le livre a été écrit en 1968 et c’est sans doute ce qui est le plus frappant. L’auteur est étonnamment lucide et clairvoyant sur la façon dont les gouvernements utilisent les espaces « préservés » pour en faire de vrais parcs  à touristes. Déjà à l’époque, il est conscient que son récit est sans doute une histoire de lieux qui n’existeront plus quand on lira ce livre. De lieux dénaturés par l’homme, qui envahit les parcs à bord de caravanes puant l’essence, campe n’importe où et goudronne tout ce qu’il peut pour éviter de marcher. L’essence même d’aller se perdre plusieurs jours en pleine nature, de randonner pour rejoindre un campement et devoir planifier son séjour pour ne manquer de rien est révolue. La nature sauvage, réelle, vraie n’est (presque) plus. Abbey prend conscience que les choses sont en route vers le changement. Que les ressources essentielles à l’âme de tout homme, la nature, ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir.

« Peuple de plus en plus païen et hédoniste (Dieu merci!), nous comprenons enfin que les forêts et les montagnes et les canyons désertiques sont plus sacrés que nos églises. Comportons-nous donc en conséquence. »

Malgré la tristesse du propos d’Edward Abbey, le livre fait beaucoup plus réfléchir qu’il n’est larmoyant. C’est essentiellement à cause de la façon dont l’auteur raconte. Pince-sans-rire, direct, Abbey amène son propos en utilisant un humour noir particulier qui m’a beaucoup parlé. C’est ce qui fait la grande force de ce livre: Abbey ne mâche pas ses mots, autant à l’égard des gouvernements que de ses semblables. Mais il ne se prend pas non plus au sérieux et parle avec une grande sincérité de tous les sujets qu’il aborde.

« Il y aura toujours une minorité téméraire qui voudra partir à l’aventure par ses propres moyens, et aucun obstacle ne devrait lui être opposé; qu’ils prennent des risques, bon sang, qu’ils se perdent, qu’ils se brûlent sous le soleil, qu’ils s’échouent, qu’ils se noient, qu’ils se fasse dévorer par les ours, ensevelir par les avalanches – c’est le droit et le privilège le plus strict de tout Américain libre. »

Désert solitaire nous fait découvrir l’Utah et le parc national des Arches. À travers sont récit, Abbey nous amène voir une terre hostile, assoiffée, difficile, mais incroyablement belle. Il nous parle de la faune, de la flore, apporte toutes sortes d’anecdotes intéressantes, amusantes, particulières.

« La joie est-elle un atout dans la lutte pour la survie darwinienne? Quelque chose me dit que oui; quelque chose me dit que les êtres moroses et craintifs sont voués à l’extinction. Là où il n’y a pas de joie il ne peut y avoir de courage; et sans courage toutes les autres vertus sont vaines. »

Il nous guide en randonnée un peu partout, parle de son travail de ranger, des gens qu’il rencontre, de ses amis avec qui il partage une si belle nature, des drames qui se jouent parfois dans le désert, de l’eau et de la soif qui deviennent presque une fixation par moments, des animaux, de l’écologie, de la culture, de la solitude, de la civilisation, du sort des indiens Navajo, de l’industrialisation, de l’histoire, et de ces lieux qui l’ont transformé et qu’il aime tant.

« C’est le plus bel endroit au monde. Des endroits comme ça, il en existe beaucoup. Tout homme, toute femme, a dans son cœur et dans son esprit l’image de l’endroit idéal, de l’endroit juste, de l’authentique chez-soi, connu ou inconnu, réel ou imaginé. Pour moi, ce sera Moab, Utah. »

Ce livre est un hommage au désert, mais surtout, un hommage à la nature elle-même qu’il est urgent de sauver, de protéger de l’homme et de tous ceux qui veulent faire de ces lieux encore un peu sauvages, des attractions touristiques. Ici, la nature est perçue comme arme de résistance.

Un récit essentiel, que les amoureux de la nature devraient lire. Abbey soulève des questions importantes qui sont encore d’actualité, même si le livre a été écrit il y a cinquante ans.

C’est l’auteur Doug Peacock (Mes années grizzlis, Une guerre dans la tête) qui signe la préface du livre. Il dit:

« À l’évidence, Désert solitaire se distingue de la plupart des livres « de nature ». Il prône la désobéissance civile et pousse le lecteur à agir, voire à changer radicalement de vie. »

C’est aussi pour cette raison que ce livre est un incontournable.

Désert solitaire, Edward Abbey, éditions Gallmeister, 352 pages, 2018