Homesman

Au cœur des grandes plaines de l’Ouest, au milieu du XIXe siècle, un chariot avance péniblement, à rebours de tous les colons. À l’intérieur, quatre femmes brisées, devenues folles au cours de l’hiver impitoyable de la Frontière, et que la communauté a décidé de rapatrier dans leurs familles. Une seule personne a accepté de faire cet éprouvant voyage de plusieurs semaines : Mary Bee Cuddy, une ancienne institutrice solitaire qui a appris à toujours laisser sa porte ouverte. Mais à cette époque, les femmes ne voyagent pas seules. Briggs, un bon à rien, voleur de concession sauvé de la pendaison par Mary Bee, doit endosser le rôle de protecteur et l’accompagner dans son imprévisible périple à travers le continent.

Homesman est un roman qui se déroule dans les grandes plaines de l’Ouest américain, au temps des pionniers. Ce livre m’a accompagnée pendant quelques jours et m’a beaucoup touchée. C’est un roman sombre, dur, sur la vie terrible dans l’Ouest, après un hiver sans fin qui a fait sombrer dans la folie quatre femmes de la région. Le quotidien est terrible pour les familles qui s’y sont installées, l’espoir au cœur.

Le roman de Glendon Swarthout est loin d’être un roman joyeux. C’est la misère, la pénible vie de pionnier qui en arrache pour survivre. Les hommes et les femmes travaillent comme des bêtes, les enfants naissent chaque année, l’argent se fait rare et les récoltes ne sont pas toujours bonnes. Les maisons sont rudimentaires, souvent creusées dans la terre, sujettes aux éléments et rafistolées avec les moyens du bord. Les familles manquent de tout. La ligne est mince entre la vie et la mort, la raison et la folie. La survie est un état quotidien. 

« Cet hiver avait été le plus meurtrier que le Territoire eût jamais connu et ses habitants avaient payé un lourd tribut, comme pouvaient en témoigner les femmes à l’arrière; cette tempête, Sa tempête, n’avait touché qu’une petite surface de terre, mais elle avait enfin fait tomber les murailles de l’hiver et laissé place au printemps, le vrai printemps. »

Les quatre femmes qui ont sombré dans la folie ne peuvent demeurer dans l’Ouest plus longtemps. Elles sont un fardeau pour leurs maris, qui doivent se débrouiller avec une terre presque stérile et une poignée d’enfants. Surtout, ces femmes ont besoin de soins et d’attention, ce que ne peut leur offrir une vie dans l’Ouest. Mary Bee Cuddy, une ancienne institutric,e débrouillarde « comme un homme », ainsi que le voleur à qui elle sauve la vie, acceptent de faire le voyage pour amener les quatre âmes torturées en ville afin que leurs familles les prennent en charge. Le roman nous raconte ce qui est arrivé aux quatre femmes et les raisons pour lesquelles elles ont perdu la tête, les préparatifs du voyage, le grand départ et les longues semaines dans un chariot sur des chemins difficiles à pratiquer.

Le monde de Homesman, dont on a traduit l’expression dans le roman par « le rapatrieur », montre le difficile quotidien de ceux qui ont tout tenté dans l’Ouest. Mary Bee Cuddy est un personnage intéressant pour sa capacité à survivre dans un monde rude, mené par des hommes, alors qu’elle vit seule sur sa terre et cherche à se marier. Elle est perçue comme sèche et autoritaire, mais avec une bonne âme. Briggs, le voleur dont elle sauvera la vie, est quant à lui l’exemple même d’un personnage méprisable. C’est un bon à rien, profiteur, désespérant et irrespectueux. Voir ces deux personnages évoluer ensemble, dans un but qui devrait être charitable, apporte une dimension plus profonde au roman puisque ce parcours changera beaucoup de choses pour eux. Ils sont le contraire l’un de l’autre.  

« Vous avez insulté les femmes dont j’ai la charge. Que ceci vous serve de leçon. Soyez toujours secourables. Ici, dans ces contrées, c’est ce qu’on fait pour notre prochain. On se montre secourables. »

Il y a quelque chose de profondément triste dans ce roman, même s’il n’est pas à proprement parler larmoyant. C’est le portrait de la détresse humaine à son paroxysme. La folie, incarnée par les quatre femmes, est terriblement poignante par moments. Un événement qui survient dans le dernier tiers du livre m’a un peu déprimée, moi qui espérait quand même un petit quelque chose de lumineux pendant ma lecture. Le côté western, les chevaux, les chariots, les villes factices et les rencontres impromptues sur les routes poussiéreuses, m’a cependant beaucoup plu, ce qui adoucit un peu les moments les plus durs du roman. C’est le genre de roman à ne pas lire si on se sent déprimé. 

Même si certaines choses m’ont un peu déçue dans le roman (choses que je ne dévoilerai pas ici pour ceux qui auraient envie de le lire), j’ai apprécié l’écriture de ce livre, la façon dont l’histoire est racontée et le portrait de la vie dans l’Ouest au temps des pionniers. Une vie loin d’être enviable, qui en aurait fait déchanter plus d’un. J’ai un autre roman du même auteur dans ma pile à lire, Bénis soient les enfants et les bêtes, que je suis quand même curieuse de découvrir, puisque pour celui-là, nous serons dans un monde totalement différent: un roman initiatique qui se déroule dans un camp de vacances pour adolescents. 

À noter que Homesman a été adapté au cinéma en 2014 sous le titre Le chariot des damnées. Je ne l’ai pas vu, mais la bande annonce semble assez fidèle au livre.   

Homesman, Glendon Swarthout, éditions Gallmeister, 288 pages, 2021

L’oiseau moqueur

« Pas de questions, détends-toi ». C’est le nouveau mot d’ordre des humains, obsédés par leur confort individuel et leur tranquillité d’esprit, déchargés de tout travail par les robots. Livres, films et sentiments sont interdits depuis des générations. Hommes et femmes se laissent ainsi vivre en ingurgitant les tranquillisants fournis par le gouvernement. Jusqu’au jour où Paul, jeune homme solitaire, apprend à lire grâce à un vieil enregistrement. Désorienté, il contacte le plus sophistiqué des robots jamais conçus : Spofforth, qui dirige le monde depuis l’université de New York. Le robot se servira-t-il de cette découverte pour aider l’humanité ou la perdre définitivement ?

J’ai dévoré très rapidement le roman dystopique de Walter Tevis, que j’ai trouvé vraiment intéressant sur plusieurs aspects. Dans cet univers, le monde est régi par des robots. Créés il y a des années, il existe différentes classes de robots. Spofforth fait partie de la classe 9. Il ressemble à un humain et a le contrôle de toute la ville. Les humains eux, sont gavés de pilules afin de ne pas se poser de questions et rester toujours « heureux ». Les enfants et les jeunes n’existent plus. La nourriture est conditionnée, protéinée. Les vrais repas tels qu’on les connaît ont disparu. La famille est chose du passé, de même que la vie de couple. C’est d’ailleurs un crime que de cohabiter avec une autre personne. Les contacts humains n’existent plus, l’indépendance et l’intimité étant la priorité absolue. Personne ne sait lire et les livres servent à isoler les murs. Jusqu’à ce que Paul contacte le doyen de l’université avec une demande inédite: celle d’apprendre à lire aux autres. Car Paul est l’un des seuls qui sait lire, dans une société où la lecture est devenue criminelle.

« La lecture est trop intime. Elle conduit les humains à s’intéresser de trop près aux sentiments et aux idées des autres. Elle ne peut que vous troubler et vous embrouiller l’esprit. »

Paul est le personnage central du livre, avec Mary Lou, le femme qu’il rencontrera dans un zoo, et le robot Spofforth. Leurs destins sont intimement liés. Sans dévoiler l’intrigue, car il se passe énormément de choses à partir du moment où Paul se présente à l’université avec l’idée d’apprendre aux gens à lire, le roman passe par plusieurs étapes qui permettent à Paul de se remettre en question. L’idée d’engloutir des pilules pour « s’engourdir » ne lui plaît plus, surtout après avoir vécu pour la première fois des émotions reliées à l’amour d’une autre personne, à l’idée de former un couple avec celle qu’il aime, à la lecture d’œuvres qui lui donnent un aperçu de ce qu’a pu être la vie des gens qui l’ont précédé. Quand le monde était « normal » et humain. Les aventures que vit Paul et sa découverte de choses qu’il n’avait jamais expérimenté avant, le changeront forcément pour toujours.

« Rien dans mon éducation, cette éducation imbécile et prônant la haine de toute vie véritable, ne m’avait préparé à ce que j’allais entreprendre. »

Ce roman est vraiment captivant. On le compare à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, l’un de mes romans préférés. Même si les deux font de la lecture un acte criminel, L’oiseau moqueur aborde la société du futur dans son ensemble. L’acte criminel ne se limite plus aux livres, mais à l’identité et aux particularités qui font de nous des êtres humains. Ce que notre monde est devenu donne le frisson. L’amour, les émotions, le fait de réfléchir et de penser par soi-même n’existent plus.

« Une société hantée par la mort mais qui n’était pas assez vivante pour le savoir. »

Quand Paul y goûte à travers les livres qu’il découvre et son amour pour Mary Lou, il ne veut plus de cette vie complètement conditionnée. On peut s’amuser à faire la comparaison avec le roman de Bradbury, puisque même l’éditeur en fait mention sur sa quatrième de couverture. Cependant, chez Tevis, tout ne tourne pas qu’autour des livres, même si le salut de l’homme passe forcément par la lecture et, dans un aspect plus vaste, par la culture, dont en découle l’ouverture de l’esprit (et de l’âme).

« Je ne voulais plus imposer le silence à mon esprit, ni l’utiliser comme un simple catalyseur de plaisir. Je voulais lire, je voulais penser et je voulais parler. »

L’oiseau moqueur est un roman sur le droit de réfléchir par soi-même, d’apprendre, d’être imparfait, émotif, mais aussi sur le droit d’aimer. C’est une histoire sur le besoin inné de l’homme d’être entouré de ses semblables, chose qui n’existe plus dans le monde créé par William Tevis. C’est une histoire de liberté.

Un roman superbe, fascinant, terrifiant et beau à la fois. J’ai adoré!

L’oiseau moqueur, Walter Tevis, éditions Gallmeister, 336 pages, 2021

Justice indienne

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d’enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C’est là qu’intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à cœur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu’une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.

Justice indienne est bien plus qu’un roman policier ou d’enquête. C’est une histoire qui nous plonge au cœur d’une réserve autochtone avec tous les défis auxquels fait face la communauté. L’auteur d’ailleurs, est membre de la nation lakota sicangu et ses personnages le sont aussi. On sent qu’il aborde des thèmes qui lui sont chers et qui sont importants pour lui et les siens. Il parle de nombreux sujets d’actualité sur la vie des autochtones, que ce soit sur la réserve ou à l’extérieur, sur leur façon de tenter de se reconstruire. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant et important du roman. 

« Autrefois, avant Christophe Colomb, il n’y avait que des Indiens ici, pas de gratte-ciel, d’automobiles, de rues. Bien entendu, on n’utilisait pas les mots « indien » ou « amérindien », à l’époque; nous étions seulement des gens. Nous ne savions pas que nous étions soi-disant des ivrognes, des paresseux ou des sauvages. Je me demandai comment ce serait, de vivre sans ce poids sur ses épaules, sans le poids des ancêtres assassinés, de la terre volée, des enfants maltraités, le fardeau qui pesait sur tous les Amérindiens. »

L’histoire raconte le quotidien de Virgil, qui élève seul son neveu. Sa sœur étant décédée, il a accueillit l’enfant, devenu maintenant un adolescent de quatorze ans. Virgil s’est assagi au fil du temps. Il a cessé de boire et essaie d’être présent pour son neveu. Déçu par ce qu’il a vécu, il a repoussé une partie des coutumes ancestrales de la réserve et tente encore de se retrouver entre ce qu’il est, comme autochtone, et ce qu’il souhaite devenir. La vie sur la réserve n’est pas facile tous les jours. Les habitants sont les grands oubliés du système en place, qu’il soit médical, politique ou judiciaire. 

Comme la vraie justice est inexistante sur la réserve – la justice tribale n’a aucun vrai pouvoir et la justice américaine s’en balance – Virgil agit comme « homme de main ». Il casse quelques bras et jambes quand il est temps de faire comprendre à quelqu’un qu’il a dépassé les bornes. Il s’en prend aux violeurs, aux batteurs de femmes, aux gars violents, aux profiteurs ou à ceux qui font souffrir les autres. Il sert de justicier pour ceux qui sont oubliés par le système judiciaire. Quand une nouvelle drogue apparaît dans la réserve, Virgil est mandaté pour s’en occuper et tenter de retrouver un homme de la réserve qui utilise sont statut d’autochtone pour faire entrer plus facilement la marchandise dans la région. Son enquête prend tout de suite une autre tournure lorsque c’est Nathan, son neveu, qui est arrêté. Ce combat contre les trafiquants de drogue devient alors une bataille personnelle.

Dans son roman, l’auteur parle énormément de la culture et des cérémonies lakotas: la hutte de sudation, la cérémonie d’attribution de nom lakota, le yuwipi, les winter counts, entre autres. Virgil cherche sa place entre les traditions de son peuple et la vie américaine. Toutes ces informations sur la vie dans la réserve, la spiritualité des lakotas et leur culture apportent énormément au roman et en font une lecture vraiment très intéressante. Oui, il s’agit d’un roman policier, puisqu’il y est question d’enquête, de cartels de drogues et de la façon dont la justice est faite sur la réserve, mais c’est à une véritable plongée dans le quotidien d’une réserve autochtone que nous convie l’auteur.

De plus, l’enquête au cœur d’un cartel de drogue est bien menée, avec juste ce qu’il faut de rebondissements pour nous garder en haleine. J’avais beaucoup de difficultés à lâcher ce roman très prenant. Nathan et Virgil, malgré leurs erreurs, sont sympathiques et on veut, tout comme les personnages, tenter de comprendre les dessous de cette affaire de drogue. Afin de sauver la peau de son neveu, et lui éviter d’être jugé comme un adulte, Virgil creusera là où il ne pensait certainement pas aller. Il déterre aussi de vieux fantômes et des blessures passées. Au fond, lui et son neveu se ressemblent beaucoup et vivent des choses semblables. 

« Il n’y a pas de mot pour dire adieu en lakota. Voilà ce que ma mère me répétait. Bien sûr, il existe des mots comme toksa, « plus tard », que les gens utilisent comme substitut moderne. Elle m’avait dit que les Lakotas n’avaient pas de terme pour l’adieu parce que nous étions connectés pour toujours. Dire adieu signifierait que le cercle était brisé. »

J’ai adoré découvrir la culture lakota ainsi que les croyances. Pour Virgil, il est parfois difficile d’y adhérer, mais les événements auxquels il doit faire face vont lui apporter beaucoup pour renouer avec les gens de sa réserve et celui qu’il est en tant qu’autochtone. Il y a une belle évolution du personnage. D’autres apportent aussi un regard neuf, comme l’amie de Virgil, Marie ou le cuisinier qui tente de remettre au menu la cuisine traditionnelle autochtone au lieu des cochonneries américaine dont tout le monde s’empiffre. L’approche de l’auteur face à sa propre culture, à ce qui se perd et au travail qui est fait par des gens de la communauté pour se réapproprier leur identité, est vraiment passionnante. 

Bien plus qu’un simple roman d’enquête, Justice indienne est définitivement un grand roman!

Justice indienne, David Heska Wanbli Weiden, éditions Gallmeister, 416 pages, 2021

Le Feu sur la montagne

Toute sa vie, John Vogelin a vécu sur son ranch, une étendue de terre desséchée par le soleil éclatant du Nouveau-Mexique et miraculeusement épargnée par la civilisation. Un pays ingrat mais somptueux, qui pour lui signifie bien davantage qu’une exploitation agricole. Comme chaque été, son petit-fils Billy, douze ans, traverse les États-Unis pour venir le rejoindre. Cette année-là, Billy découvre le ranch au bord de l’insurrection : l’US Air Force s’apprête à réquisitionner la propriété afin d’installer un champ de tir de missiles. Mais le vieil homme ne l’entend pas ainsi. Et Billy compte bien se battre à ses côtés.

Plus je découvre Edward Abbey, plus j’aime ce que je lis. Il a un style bien à lui, où la nature prime sur la bêtise humaine. Même si ses ouvrages – romans ou essais – ont été écrits il y a des années, son propos est criant d’actualité et toujours bien ancré dans les préoccupations écologiques d’aujourd’hui. Si son essai Désert solitaire, sorte de plaidoyer pour la protection de la nature, demeure l’un de mes livres préférés, j’ai énormément aimé ma lecture de Le feu sur la montagne. J’avais très hâte de le découvrir et je n’ai pas été déçue. C’est une belle et triste histoire, très humaine.

L’histoire raconte un été très particulier dans la vie d’un grand-père et de son petit-fils. John Vogelin a passé toute sa vie sur son ranch, au Nouveau-Mexique. Lieu de paysages désertiques et de chevaux. Chaque été il accueille son petit-fils Billy, un jeune garçon tête de mule comme son grand-père. Avec Lee, un ami de John, le trio s’occupe de l’exploitation agricole. Le travail est dur, l’atmosphère est caniculaire et sablonneuse, mais on aime ce coin de pays ou on le déteste. John Vogelin fait partie de ceux qui l’adorent et qui veulent y vivre toute leur vie. Tout cela cependant, est sur le point de changer. Le gouvernement a décidé d’exproprier tout le monde pour en faire un champ de tir de missiles. Les voisins de John ont plié bagages un à un, mais il n’est pas question que le vieil homme parte, peu importe l’offre qu’on lui fait. Alors il décide de se battre.

« Mais à qui appartient cette lumière? Cette montagne? Cette terre? Qui possède cette terre? Réponds à ça, vieux cheval. L’homme qui en a le titre de propriété? L’homme qui la travaille? L’homme qui l’a volée en dernier? »

Vogelin est un personnage fort intéressant. On le voit parfois bourru, avec son entourage. Il tient aussi à ses valeurs. Le droit de vivre là où son père a vécu avant lui. Le droit de poursuivre ses activités sur son ranch. Avec son petit-fils, il partage de très beaux moments. La venue du garçon chaque été est un grand plaisir pour tous les deux. Ils passent de bons moments, travaillent fort, et Billy redécouvre chaque fois la beauté de la nature. Cet été prendra toutefois toutes les apparences d’une vraie guerre, entre Vogelin et le gouvernement. 

J’ai beaucoup aimé cette lecture. On y retrouve l’esprit rebelle de Edward Abbey et cette idée de résistance contre l’ordre établi. La relation de John et de Billy est très belle. Billy étant encore un enfant, tout le monde tente de le mettre à l’écart. Mais c’est un entêté, comme son grand-père. Il ne s’en laisse pas imposer! Dans ce roman, Abbey parle de la nature et de son importance dans la vie de ceux qui l’aiment et s’y sont installés. Ce texte m’a beaucoup émue ainsi que les personnages, qui tentent de faire valoir leurs droits. Les lieux décrits par l’auteur sont magnifiques, entre les randonnées à cheval et la nature, aussi époustouflante qu’aride.

« Lumineux, lumineux Nouveau-Mexique. Dans la lumière éclatante, chaque roche, chaque arbre, chaque nuage et chaque montagne existait avec une sorte de force et de clarté qui paraissait non pas naturelle mais surnaturelle. Pourtant, tout suscitait en moi une sensation de territoire connu, de pays des rêves, d’une terre où je vivais depuis toujours. »

On retrouve dans ce roman les thèmes chers à Edward Abbey: la grandeur de la nature, la façon dont les humains la malmène, la désobéissance civile et le fait de se battre pour ce à quoi l’on tient. Il y a un beau message dans ce roman. La fin est aussi marquante que le texte et la relation entre un grand-père et son petit-fils est racontée de belle façon. Au fond, Billy et John se ressemble énormément. C’est très touchant. 

« Je pourrais citer mille choses que j’ai vues et que je n’oublierai jamais, mille merveilles et mille miracles qui touchaient mon cœur en un point que je ne maîtrisais pas. »

Une bien belle lecture et des personnages qui tiennent tête, jusqu’au bout. À découvrir si vous ne connaissez pas encore l’auteur. 

Le Feu sur la montagne, Edward Abbey, éditions Gallmeister, 256 pages, 2020

Les Étoiles, la neige, le feu

Pendant vingt-cinq ans, John Haines a vécu dans une cabane isolée au cœur des étendues vierges de l’Alaska, menant une existence rude et solitaire de pionnier moderne. Couper du bois, tracer une piste, piéger une marte, dépecer un élan, faire ses réserves de saumon : une vie simple, aventureuse et libre, au rythme d’une nature sauvage envoûtante. Avec sérénité, il transforme son expérience intime en un récit initiatique et intemporel, où le moindre événement trouve sa résonance en chacun de nous.

Les Étoiles, la neige, le feu de John Haines est une réédition de Vingt-cinq ans de solitude, le premier livre publié aux éditions Gallmeister en 2005. Cette fois, la traduction s’offre un titre plus proche de l’original, The Stars, the snow, the fire ainsi que de nombreuses illustrations au crayon de Ray Bonnell pour accompagner les mémoires de John Haines. 

J’ai pris mon temps pour lire ces mémoires. Ce livre s’y prêt bien, avec des chapitres autour de certains grands thèmes et de la construction du livre. John Haines raconte sa vie en Alaska comme trappeur, du moment où il s’y est installé jusqu’à la fin, ce qui représente plus ou moins vingt-cinq ans. Ses mémoires abordent toutes sortes de sujets, allant des animaux sauvages, du travail de trappeur, de l’organisation de la vie en Alaska, des cabanes et de la nature en général. 

« Dans ces bois, je vis mes rêves. De vieux rêves du Grand Nord, de vieilles histoires lues et intériorisées: histoires de neige et de chiens, d’élans et de lynx, de tout ce qui peuple encore ces lieux déserts. Rien de ce que j’ai fait jusqu’ici dans ma vie ne m’a apporté autant de satisfaction. »

Ces mémoires m’ont rappelé tout le plaisir que j’ai à regarder l’émission Les Montagnards, où nous suivons le quotidien de différents trappeurs. C’est ma série télé préférée. Ce livre y ressemble, avec un côté poétique et une vision de la nature à la fois touchante et aussi très lucide. L’Alaska en tant que trappeur, c’est la survie au quotidien. C’est d’affronter les éléments, la neige, la glace. C’est aussi tout le travail relié à la chasse, à la rencontre avec des animaux et à la pêche. Haines se questionne aussi beaucoup sur sa place dans la chaîne alimentaire et ce qu’il vit avec les animaux, ceux qui l’émerveille et ceux qu’il doit tuer pour survivre.

« … il m’est impossible de piéger et de tuer sans pensée ni émotion, et il se peut que chaque mise à mort m’inflige à moi aussi une blessure légère, peut-être fatale. »

J’ai noté de nombreux passages dans ce livre. Le texte m’a beaucoup touchée. John Haines observe ce qui se passe autour de lui et nous décrit son quotidien, fait de découvertes, d’expériences, d’observations. Son travail de trappeur est aussi dur que beau et lui permet certains moments hors du temps, où la nature prend toute la place. Il aborde son quotidien et le plaisir qu’il a à suivre les pistes d’animaux, de son apprentissage alors qu’il apprend à poser des pièges, jusqu’à son travail au fil des saisons selon ce que la nature a à offrir.

« L’année d’un trappeur possède un calendrier qui lui est propre et où chaque activité trouve sa place dans le rythme des mois et des jours. »

Son choix de vie est fait de solitude, de quelques amitiés impromptues avec ceux du coin et d’histoires de la région. Le travail est aussi une grande part de ses journées: se nourrir, faire un jardin, s’occuper de diverses tâches. C’est intéressant de découvrir de quoi est fait son quotidien. Lire ses mémoires, c’est cheminer à ses côtés, dans la nature sauvage de l’Alaska. 

« Je m’imaginais un homme menant la vie d’un sage au plus froid des terres, et qui suivrait chaque indice laissé par la neige, en écrivant un livre au fur et à mesure. Ce serait l’histoire de la neige, le livre de l’hiver. »

Les Étoiles, la neige, le feu, c’est la cruauté et l’émerveillement. C’est la vie sauvage à l’état pure. Ce livre est fabuleux. Je l’ai adoré. Il sent le vécu et l’expérience, il est rempli d’histoires et de récits, de cabanes et de neige glacée. Ray Bonnell a signé les nombreuses illustrations au crayon qui parsèment les chapitres. Cet artiste a un talent fou. Son travail est magnifique. Et que dire de cette couverture créée par Mathieu Persan? Visuellement, ce livre est magnifique. Et le texte l’est tout autant. 

Une lecture magnifique et touchante, à découvrir pour tous les amoureux des grands espaces.

Les Étoiles, la neige, le feu, John Haines, éditions Gallmeister, 256 pages, 2020