Fragments d’un monde en ruine

Thomas King signe un premier recueil de poésie. Soixante-dix-sept fragments où alternent mythes réactualisés, commentaires politiques, tranches de vie et traits d’humour. Le tout porté par la puissance tellurique et le style iconoclaste de ce grand écrivain autochtone.

J’aime énormément Thomas King. J’adore cet auteur, peu importe le genre de livres qu’il écrit: nouvelles, roman, essai, polar et maintenant, poésie. Fragments d’un monde en ruine est son premier recueil et quel recueil! On y retrouve exactement sa façon d’aborder des thèmes graves et importants, touchants, en ajoutant juste ce qu’il faut d’humour, de métaphore et de dérision. Chaque fois, ses mots visent juste. Chaque fois, il réussit à nous émouvoir. Son propos frappe toujours dans le mille.

Les textes se déclinent en 77 fragments qui racontent un monde en ruine: les conséquences de la loi sur les Indiens, les changements climatiques, notre façon de consommer, l’appropriation des terres ancestrales, l’exploitation à outrance des ressources naturelles, la disparition et les meurtres de femmes autochtones, la politique, entre autres choses. Des thèmes que l’on retrouve bien souvent dans chacun de ses autres livres. Fragments d’un monde en ruine parle de notre monde devenu fou.

« La pandémie
qui détruira l’humanité,
c’est peut-être 
la longévité. »

Si on a lu son recueil de nouvelles Une brève histoire des indiens au Canada, on y retrouvera de nombreuses préoccupations qui sont très semblables. Le même genre d’humour y est aussi bien présent, ainsi que cette façon de raconter sous forme de mythe ou de conte. L’auteur, comme toujours, utilise les scènes cocasses et ironiques pour faire passer son message. Mais il réussit aussi à nous émouvoir. Son poème sur la disparition des femmes autochtones est touchant et brillant. Tout réside dans la construction des mêmes phrases, à répétition, pour marquer l’absence de ces femmes dans la plus désespérante indifférence. C’est marquant!

Thomas King excelle dans tous les genres, y compris avec la poésie. J’ai adoré ces textes, qui jouent avec les mythes et les croyances. Il a une plume intelligente et pose un regard lucide et sans concession sur notre monde.

« L’ennui
avec l’abîme,
c’est qu’on n’a pas
une meilleure vue
en s’approchant du bord. »

Un recueil que j’ai vraiment apprécié. Si vous ne connaissez pas encore Thomas King et son humour particulier, je ne peux que vous le conseiller. Tout ce que j’ai lu de lui jusqu’à maintenant est bon! S’il publie un autre recueil de poésie dans le futur, je le lirai assurément.

Fragments d’un monde en ruine, Thomas King, éditions Mémoire d’encrier, 112 pages, 2021

La forêt barbelée

Il faut planter aussi
des ronces
donner du piquant
aux petites choses

raconter le ruisseau gelé
la soif du lac abreuvoir
ce quelque part où enfin
étancher toutes les bêtes en moi 

J’ai lu ce recueil deux fois. La première fois, normalement et la deuxième à voix haute. J’ai trouvé que cette seconde lecture avait été beaucoup plus marquante que la première. Parfois, de lire différemment rend plus présente toute la magie d’un texte. Et ici, la poésie de l’auteure se prête tellement bien à une lecture à voix haute! Elle permet de se plonger totalement dans l’univers de l’auteur, d’imager ce qu’on lit et de s’immerger dans le rythme des mots.

J’ai adoré ce livre, dont la poésie est entièrement axée sur la nature. Bâti en quatre chapitres dont chacun aborde une saison, le livre parle des différences et les activités de chaque moment de l’année. L’automne il est naturellement question de chasse, de braconnage, mais aussi des conserves que l’on prépare. L’hiver est une saison froide, faite de feux, de survie, de la force de la nature, de la résistance face à la rudesse de cette saison. Le printemps est la renaissance et la fin des épreuves. C’est à ce moment que l’auteure appelle à la sauvegarde de la forêt, à la contemplation de la nature qui renaît, au militantisme. L’été voit arriver le temps des jardins, des herbiers, la naissance des plantations, le moment du reboisement. 

Ce recueil aborde les bienfaits de la nature, de sa beauté et de tout ce que l’humain lui fait subir: la chasse, le braconnage, les coupes à blanc. On ressent nous aussi ce que ressent l’auteure face à l’exploitation sans fin des ressources. Elle se désole de tout le mal que peut faire l’humain à cette si précieuse nature. Le livre est un appel à la mobilisation. Une incitation à militer activement pour la préservation de l’immense richesse qu’est la nature, bien trop souvent malmenée. Et c’est aussi un message d’espoir, indiquant qu’on peut toujours en faire plus et mieux, qu’il n’est peut-être pas trop tard pour réussir à sauvegarder ce qu’il nous reste.

« archère

confiance
avance femme
soit flèche
vise haut

c’est ton boisé

si tu n’oses pas sagittaire
jouer un peu des canines
montrer de quel bois tu te chauffes
te parer d’épines

qu’adviendra-t-il de ton Temple »

Je me suis senti interpellé dès les premières phrases du livre. Je me reconnais dans les mots de Gabrielle Filteau-Chiba. Les sujets qu’elle aborde me touchent personnellement: prendre le temps d’admirer la nature et de l’aider à se régénérer au lieu de la détruire. Travailler à sauvegarder la biodiversité, les animaux et leurs habitats, protéger la faune. Cette lecture me donne assurément envie de découvrir ses romans, que je n’ai pas encore lus.

La forêt barbelée a été pour moi une excellente lecture! Je ne peux que vous conseiller ce magnifique recueil.

La forêt barbelée, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 120 pages, 2022

Nelligan

Plusieurs artistes visuels contemporains unissent leurs talents et leurs efforts dans ce livre qui se veut un hommage visuel à l’œuvre d’Émile Nelligan. Le résultat de ces expériences est ici proposé alors que l’œuvre et la vie de Nelligan se confondent dans des images fortes ponctuées de symbolisme si cher à ce poète. Émile Nelligan n’a certainement pas fini de provoquer l’inspiration d’artistes… 

Nelligan est un collectif artistique sous la direction de Christian Quesnel. Il s’agit en fait d’un hommage de plusieurs artistes au poète extraordinaire qu’était Émile Nelligan. J’ai vu passer ce livre sur les réseaux sociaux et j’ai tout de suite eu envie de le lire. J’adore Émile Nelligan, sa poésie tout comme l’écrivain et son tragique destin, et je suis toujours preneuse de livres autour de son univers.

Comparé à Edgar Allan Poe, à l’univers parfois sombre, et ayant été affligé par la maladie mentale, Nelligan a été interné une grande partie de sa vie. C’est un peu à partir de ce comparatif entre le poète québécois et l’écrivain américain que le livre présente une foule de projets artistiques rendant hommage à Nelligan. Parfois en s’inspirant de sa poésie, parfois de certaines portions de sa vie ou alors en lui inventant un destin différent.

La poésie de Nelligan est à la fois touchante et mélancolique, ce que les artistes ont réussi avec brio à reproduire à travers leurs œuvres. Différentes techniques sont utilisées, allant des textes au collage, à la photo, au montage et à la peinture. Ouvrage multidisciplinaire, Nelligan propose différentes interprétations visuelles de l’œuvre du poète.

La maladie mentale, l’érotisme, la noirceur, la souffrance, la création et naturellement, la poésie, qu’elle soit en images ou à travers les mots, sont certains des thèmes abordés dans le collectif. J’adore Nelligan depuis l’adolescence. Ce poète m’a toujours fascinée. Ce collectif était donc une lecture étonnante et visuellement très forte, un hommage à l’univers sombre et complexe du poète. Ce fut une lecture bien intéressante.

À noter que le livre est édité chez Moelle Graphik alors que mon édition l’était chez Studio Premières lignes.

Nelligan, Collectif sous la direction de Christian Quesnel, éditions Studio Premières lignes, 110 pages, 2012

Acadie Road

Gabriel Robichaud propose un troisième recueil de poésie dont le titre est bien sûr un clin d’œil et un hommage au classique Acadie Rock de Guy Arsenault. Le poète-comédien nous amène faire un « tour de l’Acadie » hors du commun et c’est un plaisir de prendre place dans le siège du passager et de laisser défiler le territoire sous nos yeux amusés. Parce que l’autodérision guette à chaque détour avec, en fin de parcours, l’arrivée d’un manifeste clamant haut et fort une identité sans équivoque.

J’ai beaucoup aimé ce recueil de poésie de Gabriel Robichaud. Je réalise que, si je connais assez bien la musique acadienne, je connais finalement assez peu leur littérature. Suite au très beau dossier paru dans le numéro Les libraires j’ai vraiment envie de la découvrir un peu plus. Ma première incursion a été avec ce recueil de poésie. J’ai donc décidé, pour un premier voyage, de parcourir l’Acadie par ses routes.

Dans mon char
Y a les restes de qui je suis
Trimbalés sur les terres qui me permettent de rouler
Tu choisis le cd
Si je peux chanter la toune

L’auteur nous amène à découvrir son coin de pays en faisant une halte dans les villes et villages de l’Acadie. Le livre est divisé en différentes parties qui explorent chacune une portion de route qui traverse l’Acadie. Comme tout road trip qui se respecte, il y a de la bonne musique qui accompagne les mots de Gabriel Robichaud. Il y a aussi des haltes routières en chemin et des panneaux de signalisation. Tout en nous conduisant sur les routes acadiennes, l’auteur nous parle aussi de culture, de la langue, de sa perception de l’Acadie et de son histoire.

Cette première incursion dans la littérature acadienne a été un vrai plaisir. J’ai beaucoup aimé ce recueil. Je l’ai trouvé vivant. Très imagé. Accessible aussi, pour ceux qui n’ont pas l’habitude de la poésie. Comme il est construit au fil des routes, on a l’impression de faire un voyage. C’est une forme intéressante pour aborder tout un coin de pays et par le même fait, aborder la poésie pour les non-initiés. On suit la route, en compagnie de l’auteur, à la découverte de l’Acadie. On a un peu l’impression d’y être.

Vraiment, cette première incursion dans la poésie acadienne m’a énormément plu! Je relirai assurément cet auteur éventuellement, ce fut une belle découverte. 

Acadie Road, Gabriel Robichaud, éditions Perce-Neige, 168 pages, 2018

Car l’adieu, c’est la nuit

«Celle qui a tant écrit sur l’adieu a dit adieu au monde il y a cent vingt ans, léguant à d’hypothétiques lecteurs, tandis qu’une mouche venue de ses propres poèmes cognait contre la vitre de sa chambre, « la part d’elle transmissible » : une longue lettre sans signature, composée de centaines de feuillets déposés dans un coffret au fond d’un tiroir de commode. Un tendre et solennel héritage à partager. Une énigme à résoudre par les générations à venir. Ce mode de transmission suffit à lui seul à distinguer Emily Dickinson des autres poètes, et même d’un Pessoa qui a laissé la plus grande partie de ses œuvres à la postérité dans des circonstances un peu analogues. Le poète portugais jouissait de son vivant d’une certaine notoriété. Emily Dickinson, tout entière réfugiée dans ses écrits, n’en avait pour ainsi dire aucune. Elle livrait avec une rare confiance ce qu’elle avait de plus cher aux mains « aveugles » des générations futures.» Claire Malroux.

C’est à l’adolescence que j’ai découvert la poésie d’Emily Dickinson. J’avais lu plusieurs poèmes choisis. Elle est toujours demeurée dans un coin de ma tête. Puis j’ai découvert Les villes de papier et Les ombres blanches de Dominique Fortier, j’ai lu La dame blanche de Christian Bobin, de nombreuses lettres, articles et textes autour d’Emily et de sa poésie. J’ai feuilleté avec plaisir son herbier et regardé la série Dickinson de Alena Smith. Il me reste encore beaucoup de choses à lire et à découvrir encore, mais entre toutes ces belles découvertes, un recueil d’Emily Dickinson m’a accompagné pendant de longues semaines: Car l’adieu, c’est la nuit. Après avoir lu des poèmes épars pendant des années, il était grand temps que je me plonge réellement dans ses poèmes, d’une façon un peu plus structurée.

Mon premier constat: Dickinson est toujours étonnante. Sa poésie devait vraiment détonner à son époque. Elle innove assurément dans le conservatisme littéraire de la société dans laquelle elle évoluait. La poésie est toujours un genre très subjectif et j’adore certains poèmes, alors que d’autres un peu moins. La beauté de cet ouvrage c’est que de nombreuses notes de la traductrice accompagnent la poésie d’Emily. Elles sont très utiles, mais surtout, elles éclairent énormément le contexte d’écriture des poèmes. C’est vraiment intéressant. 

L’ouvrage est divisé en quatre grandes périodes qui regroupent chacune de nombreux poèmes: les cahiers, les liasses, les poèmes épars et les poèmes non datés. Lire Dickinson aujourd’hui c’est plonger dans une poésie particulière, dont un tiers des poèmes, quand même, parlent de la mort. Il y est aussi question de relation amoureuse et énormément de la nature. La religion n’est jamais loin non plus. Elle est présente dans les poèmes, mais on la sent encore plus si on s’intéresse à sa correspondance.

« L’Eau, s’apprend par la soif.
La Terre – par les Mers franchies.
L’Extase – par les affres – 
La Paix, par le récit de ses combats – 
L’Amour, par l’effigie –
L’Oiseau, par la neige.

Dickinson était une auteure très particulière dont les poèmes le sont aussi. Certains véhiculent des images très fortes, d’autres sont un peu plus le reflet de son époque. Certains poèmes sont de vrais petits bijoux tellement bien trouvés qu’ils coupent un peu le souffle, alors que d’autres sont beaucoup plus hermétiques, voire ne m’ont pas intéressée du tout. Sa production est, à mon avis de lectrice, assez inégale. Intéressante, assurément, mais les poèmes n’ont pas tous la même portée. Il faut aussi les remettre dans leur contexte et pour cela, les notes aident énormément.

J’ai appris une foule de choses sur la poésie d’Emily Dickinson. Par exemple, son premier poème connu a été écrit pour la Saint-Valentin, en 1850. Elle a écrit de nombreux poèmes qui ont été remaniés. Certains ont été envoyés à ses proches avec des changements par rapport aux versions originales. Elle a aussi écrit un poème assez surprenant où elle met en scène… sa propre mort! 

Pour quelqu’un qui a envie de comprendre un peu plus les textes et l’univers de Dickinson, ce recueil est très riche puisqu’il permet d’aller bien au-delà de la poésie. Il permet d’appréhender le travail de Dickinson dans son contexte d’écriture et il permet aussi de comprendre le milieu de vie d’Emily, le monde littéraire et les premières publications de ses poèmes. Les notes sont donc un ajout passionnant. À noter aussi que cette édition est bilingue. La page de gauche est en anglais et celle de droite, en français.

Une lecture assurément intéressante pour tenter de saisir un peu plus Emily, qui me donne envie de poursuivre mon exploration de son œuvre, de sa vie, à travers les livres, films, romans et séries qui s’en sont inspirés ou qui ont tenté d’adapter sa vie et ses écrits. Encore de beaux moments à venir! 

Car l’adieu, c’est la nuit, Emily Dickinson, éditions Gallimard, 448 pages, 2007