Chauffer le dehors

chauffer le dehorsElle souhaiterait faire encore partie du décor, s’inscrire dans l’ordinaire de chaque jour avec lui, trouver un remède aux morsures de sa douceur. Elle a peur de le croiser au dépanneur du village et que leurs corps provoquent une perpétuelle dernière fois. Dans sa tête, une question joue en boucle : comment se retrouver dans l’étendue de la fin ? Le dehors est posé comme seule réponse au dedans à broil. Pendant que la tempête gronde et que le temps panse lentement la déchirure, la voix de la forêt et des saisons donne à entendre quelque chose comme un début d’apaisement et de gratitude.

Chauffer le dehors est la poésie d’un amour perdu. C’est une écriture bien de chez nous, agrémentée d’émotion et de termes purement québécois. J’aime que l’on retrouve un peu de nous dans ce texte.

Pour cette chronique, j’ai choisi de parler de chacun des chapitres, qui sont autant d’étapes allant de la perte d’un amour à celui d’un avenir possible, d’une lumière après la souffrance et la tristesse.

Comme si de rien n’était:
Une peine d’amour, la peur de l’amour, le goût de l’amour cette tempête qui ne cesse de vaciller. Je trouve que ça résumé tout à fait l’esprit du livre, toute la gamme d’émotions ressentie par l’auteure.

Le solfège des tempêtes:
Le deuxième chapitre du livre est plus imagé, plus axé sur l’émotion. L’auteure raconte la tristesse d’un amour perdu, l’espoir de le revoir dans le cadre d’une porte, à travers le craquements des arbres d’une forêt ou de l’écoulement d’un ruisseau. Une source de pleurs qui laisse transparaître un passé amoureux inconsolable. Des images tristes et touchantes mais tellement belles à la fois.

« Je m’invente des histoires à tous les détours de
la route. Des histoires que je raconterai pas parce
que je suis tannée de me barrer les pieds dans
ma propre tête.

Comment arrêter de te courir après, ciboire? »

L’émeute est par en dedans:
Dans ce troisième chapitre, un volcan d’émotions chavire son cœur. La voix de la nature s’entremêle en elle, l’amenant à passer à travers les saisons. L’émeute, c’est la forêt égratignée de son cœur, ses blessures teintées d’incompréhension qui cherchent à retrouver ce soleil passé.

Le futur hausse les épaules:
Une lueur d’espoir apparaît, elle commence à se débarrasser de ce qui la rend triste. On peut voir ce dernier chapitre comme une façon de regarder devant soi, d’entrevoir une lumière possible à la tristesse. L’apaisement.

« Ce qui nous force à exister dans les noyades,
c’est que la clarté nous prend dans ses couvertes.
Les miracles reviennent toujours quand on en
réapprend les paroles. »

Un recueil de poésie qui raconte l’histoire triste d’un amour qui s’est terminé et qui nous poursuit sans cesse. J’ai beaucoup aimé cette poésie, qui démarre doucement, mais qui joue avec l’émotion et les images reliées à la nature qui est très présente. L’auteure utilise d’ailleurs beaucoup nature pour nous faire visualiser l’état de son cœur, de sa pensée, de cet amour terminé qui la torture, ainsi que de la façon dont elle vit sa peine d’amour.

La construction du livre, d’un chapitre à l’autre, laisse l’impression de recréer les étapes du deuil que l’on doit faire, face à un amour perdu.

Une poésie très belle, idéale pour ceux qui n’ont pas l’habitude d’en lire. Elle ira chercher plusieurs lecteurs par sa simplicité et sa beauté, par l’omniprésence de la forêt et de la nature.

Chauffer le dehors, Marie-Andrée Gill, éditions La Peuplade, 104 pages, 2019

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Expo habitat

expo habitat photoElle a douze ans et autant de cabanes sur la câliboire de calvasse de câlasse de câlique de caltor de ferme, qu’elle a pourtant aimée plus que tout, sur les lignes de trappe, dans les traversées sinueuses où elle apprenait à marcher dans le noir, à dompter les pas inquiets, à habiter l’indépassable campagne.

Pour Marie-Hélène Voyer, chaque lieu est une manière d’être, une manière de dire – ou de taire. À travers un pays que l’on ne construit qu’en vivant, elle propose une formidable cavale poétique tout en épivardages, élancements, voyagements, enfargements et effarouchements. La voix ruse, se densifie, se transforme et s’adapte ; glisse la langue de l’enfance. Sur le mode de l’oscillation apparaissent une ruralité québécoise fascinante et angoissante, une urbanité creuse et décevante, et, ultimement, une boréalité salutaire.

Premier recueil de poésie de l’auteure, ce livre nous amène dans un univers où les mots et les images s’entremêlent, racontant des moments de vie sur la ferme familiale, de villages, de routes, de villes, de territoires. Sorte de journal poétique, Expo habitat raconte une enfance, un présent et une vision du passé.

Cette belle lecture commence sur les racontages d’une enfance à la campagne où voltigent des souvenirs imagés de champs, d’animaux, d’équipements de ferme. Une poésie où l’humour est souvent au rendez-vous.

Tombée du fenil
tu te réveilles sur le ciment
sonnée le front léché
par une vache
et tu découvres
quelque chose
comme la tendresse.

L’Auteure montre une belle maîtrise du texte et des sujets et nous offre de beaux jeux de mots très forts en image. C’est une poésie joyeuse, qui fait du bien et qu’on prend plaisir à lire. Le recueil nous propose 5 thèmes différents: Ferme familiale; Bic, village; Route, autoroutes, boulevard; Villes banlieues; Territoires et échappées. Chaque thème est un univers en soi.

Le temps traîne de la patte
prend des détours
brette un peu
dans le pareil au même
des chemins de terre
c’est que toutes les routes
sont faites en croix.
Je ne sais pas pourquoi. 

J’ai adoré cette lecture, c’est une forme de poésie qui me touche particulièrement et que j’aime lire. Un texte très imagé me plaît beaucoup. Ici, on « voit » littéralement ce qu’elle décrit. Comme l’air de la campagne, ce premier recueil est très rafraîchissant. Il nous transporte dans différents moments de l’enfance, avec sa vision poétique des choses. La façon dont elle a perçu ce qui l’entourait quand elle était petite et à mesure qu’elle grandit. C’est à la fois coloré et très beau.

L’auteure aborde l’amour de la nature, de la campagne et de la vie rurale. Elle y parle autant de la période des foins sur la ferme, du travail à l’érablière que de la trappe. Écrit dans une langue qui nous est familière, pleine de souvenirs et très proche de nous,  c’est un recueil particulièrement plaisant à lire puisqu’on se sent interpellé par une langue qui nous ressemble.

Le texte m’a semblé plus vaste, plus oxygéné lorsqu’il aborde la campagne que lorsqu’il parle de la ville. Cependant, la campagne n’est jamais loin. Les mots de Marie-Hélène Voyer habitent l’espace et nous touchent.

Une auteure à lire et à découvrir. Un très beau moment de lecture pour moi.

Expo habitat, Marie-Hélène Voyer, éditions La Peuplade, 176 pages, 2018

Jardin brisé

jardin brisé photoUn jardin grouillant dans la ville. S’y agite une communauté rompue, blessée, mais qui n’a pas perdu le goût de jouer. Au milieu de cette foule, une femme tente de dénouer le langage de son deuil. Les accidents de la mémoire sont partout… Avec une langue sensuelle, tendre, attentive aux orages comme aux effloraisons, l’auteure propose un recueil étonnant de candeur et de vivacité.

Jardin brisé est un recueil de poésie en trois parties qui aborde le deuil et les drames vécu par une femme. J’ai lu le livre sur trois jours, chaque jour associé à une partie. La première, Désordres, raconte un univers assez sombre et dur. L’écriture laisse transparaître des moments de grande fragilité, une âme cassée et endommagée par la douleur. J’avais par moments un peu de difficulté à comprendre le message qui était véhiculé.

La seconde partie, Le trou, présente le jardin comme une image métaphorique de sa douleur et de sa souffrance. Il y est beaucoup plus clairement question du deuil que dans la première partie.

Ces deux premières parties sont sans doute les plus sombres du livre. La noiceur y est tellement présente que le texte m’est apparu comme étouffant par moments.

La troisième partie, Photosynthèse, est une sorte de synthèse entre l’arbre et les émotions vécues par la femme. Le contexte de cette partie permet d’un peu mieux saisir le propos du recueil. L’auteure apporte des petites étincelles qui laissent une impression un peu plus positive pour l’avenir. Sauf que dans sa dernière poésie, j’ai eu l’impression qu’elle éteignait ces petites lumières allumées au fil des mots. Ça m’a donné une impression de lourdeur.

Aussi petit soit le livre, ce n’est pas un ouvrage que j’aurais pu lire d’une traite, puisque la noirceur du livre est trop forte pour ma sensibilité. N’empêche que l’écriture est très maîtrisée, très riche. C’est surtout le côté trop sombre du texte qui m’a dérangé. Ce n’est pas venu me chercher, je crois que ce type de poésie, moins lumineuse, ne me touche pas.

Le livre porte bien son titre, Jardin brisé, puisqu’il y a beaucoup de parallèles et de métaphores entre la nature, l’arbre, le jardin et les plantes pour parler de grandes douleurs et de souffrances. Normalement j’aime les auteurs qui utilisent la nature comme image pour raconter les émotions, mais ici c’est la lourdeur du sujet qui m’a un peu refroidi.

Ceux qui aiment la poésie plus sombre devraient aimer. Pour ma part j’ai eu l’impression de rester en retrait. C’était un peu trop pour moi. Malheureusement avec ce livre, c’est une rencontre qui n’a pas fonctionné.

Un extrait:

« Maintenant il pleut. Le jardin se déplie. Des images coulent assoiffées. Des rigoles de boue inondent le sol. Un courant plein de miroirs. On y voit le reflet de cauchemars d’enfants. »

Jardin brisé, Pascale Des Rosiers, éditions de l’Hexagone, 97 pages, 2018

96 Bric-à-Brac au bord du lac

bric a brac au bord du lacQue disent les objets ? D’abord il y a le BOUM du petit cœur qui est grand de l’enfance. Suit l’ère des made in, articles du quotidien, chéris ou rêvés, brisés ou usés, recyclés ou partagés, retentissant en BANG, VLAN ou SMASH. Dans ce fabuleux bazar d’écrire se déballe un théâtre poétique unique, tiraillé entre une volonté incontestable d’éviter l’accumulation de la surconsommation et son revers, l’attachement aux choses qui font sourdre la langue, qui illuminent ce qui est, et réveillent la tendresse du bord du lac.

J’adore la poésie de Charles Sagalane que j’ai découvert avec 47 atelier des saveurs, un recueil de poésie qui a une place importante dans ma bibliothèque. J’aime énormément son travail et je possède la plupart de ses ouvrages. Sa poésie est particulière, elle est ancrée dans le quotidien et il réussit à travers ses mots, à donner de la grandeur aux toutes petites choses. Il sait manier la plume avec aisance, parfois un brin d’humour et beaucoup de sensibilité. Il a une façon de percevoir ce qui l’entoure qui me touche particulièrement. Il y a des auteurs, comme ça, qui viennent nous chercher plus que d’autres. Pour moi, Sagalane est un auteur qui incarne parfaitement la beauté d’une poésie contemporaine tout en tournant son regard vers le passé et les souvenirs. C’est réconfortant de le lire. Et comme chaque fois, j’ai envie de tout noter dans ses livres, puisque certains passages sont si beaux, si imagés et si parlants.

Bric-à-Brac au bord du lac raconte la poésie des objets, des choses accumulées au fil du temps, offertes, données, prêtées, les choses issues d’un « musée personnel » d’articles, un héritage de choses et d’autres. J’ai aimé comprendre certains choix de mots, comme ce nom de plume hérité d’un savoureux mélange de noms. Les jeux de mots, qui puisent dans la petite histoire familiale ou dans les souvenirs, qui font resurgir des choses qui ont été et qui ne sont plus. Un bagage du passé que l’on redécouvre à travers ces objets. Et souvent, un brin d’humour.

« Qui a semé le vent récoltera l’abri Tempo. »

D’outils qui ont durement travaillés, en passant par un globe terrestre où certains pays n’existent plus, le bric-à-brac cache autant de joyeux souvenirs que de moments nostalgiques. Il y a ce bâton CCM autographié, du temps où notre équipe de hockey gagnait encore des Coupes Stanley, le charme du catalogue Sears et toutes ces reliques d’un monde révolu.

L’auteur s’amuse aussi à créer un manifeste et des « lois » autour de la conservation des objets. Collectionner, accumuler, consommer, c’est tout autant une poésie qu’une critique de la société. Juste pour lire sa Harangue contre les consommastheures, ce livre en vaut la peine. Ce texte montre à quel point notre façon de consommer est détournée de la réalité.

« Ça fait pas si longtemps que les objets ont perdu de vue leur fabricant. On a attrapé ça je sais pas comment, la misère de pitonner pis payer, livrer pis déballer, effleurer pis jeter. […] Ça fait pas longtemps qu’on a désengendrer les objets. Dans le temps, personne aurait songé à entasser chez lui des fantaisies qu’on rapaille à crédit. »

Le livre est construit en plusieurs parties, avec un texte bien souvent éclaté: grosseur des caractères qui changent, titres ludiques, texte particulier, etc. Jouer avec les mots n’a jamais aussi bien démontré qu’avec ce livre. Il y a même une section poésie sous forme de devinettes! De quoi trouver son compte dans ce recueil si particulier et si parlant!

« rien ne sert 
d’acquérir

il faut se départir
à point. »

Avec 96 Bric-à-Brac au bord du lac, Charles Sagalane dresse un inventaire de choses accumulées au fil du temps, de petits héritages familiaux, d’objets du passé qui parlent aussi au présent. Il joue avec les mots, il utilise l’humour et le souvenir comme moyen de remonter le temps. Il nous parle des objets sous toutes leurs formes et de notre façon de se les procurer au fil des générations, de les transmettre, de les utiliser, de les jeter, ainsi que de notre attachement pour certains d’entre eux.

Un livre à découvrir et surtout, un auteur qu’il faut lire absolument! Que ce soit ce livre ou un autre, Sagalane est un poète qui nous offre toujours un grand bonheur de lecture.

96 Bric-à-Brac au bord du lac, Charles Sagalane, éditions La Peuplade, 240 pages, 2018

L’arbre d’Halloween

l'arbre d'hallowenPour Halloween, Tom Skelton se déguise en squelette et parcourt la ville avec ses copains, en quête de friandises. Mais cette année, le jeune Joe Pipkin ne les accompagne pas. Où peut-il bien être? Un homme inquiétant finit par leur ouvrir sa porte et va les entraîner dans un bien curieux voyage, de l’Égypte ancienne en Irlande, en passant par Paris et le Mexique, à la découverte des mystères de cette fête des morts. Ainsi, peut-être Tom et ses amis retrouveront-ils leur copain Joe et perceront-ils les secrets de l’Arbre d’Halloween?

J’aime beaucoup Ray Bradbury que j’ai lu souvent il y a quelques années, mais que je n’avais pas relu depuis un bon moment. J’ai eu envie de me plonger dans L’arbre d’Halloween le 31 octobre dernier justement, parce que j’avais le goût d’avoir une bonne lecture de circonstance. Il faut dire que les romans se déroulant à l’Halloween et proposant cette fête comme thème principal sont plutôt rares. J’ai donc commandé ce livre exprès pour l’Halloween et j’avais très hâte de m’y plonger. J’espérais qu’il soit à la hauteur de mes attentes.

Je n’ai pas été déçue, absolument pas. L’arbre d’Halloween est un conte poétique, mêlant histoire et fantastique. La plume est très belle et l’histoire est entrecoupée de petits poèmes ou de chansons.

« Les étoiles tournoient, les chandelles flamboient,
Et les feuilles-souris trottent sous le vent froid,
Et l’Arbre d’Halloween, quel éclat, quel délire,
De tous ses potirons t’adresse les sourires

La Sorcière et le Chat
La Goule et le Dragon,
La Faucheuse en action,
Leurs sourires sont là,
Sur l’Arbre d’Halloween,
Lampions qui l’illuminent… »

Ce conte raconte l’histoire de Tom et de ses amis. Ils ont tous un nom un peu prédestiné pour cette journée. Les références à l’Halloween et à ses personnages emblématiques sont partout. C’est l’histoire banale d’enfants qui s’apprêtent à passer l’Halloween et à s’amuser en cette journée frissonnante. Mais l’un d’entre eux manque à l’appel. Un étrange personnage nommé Montsuaire les accueillera à la recherche du vrai sens de l’Halloween.

Le côté fantastique et la quête de leur ami à travers le temps leur fera voir toutes sortes de choses dont ils ne doutaient pas un seul instant. Ils vont remonter le temps de quatre mille ans pour tenter de comprendre d’où provient cette fête des morts. Ils réalisent aussi ce que représentent les costumes populaires de l’Halloween – fantômes, momies, sorcières – et pour quelles raisons ils sont parvenus jusqu’à nous. Entre leurs découvertes et la quête de réponses, ils poursuivent la recherche de Pipkin, leur ami disparu.

« Tom Skelton frissonne. Chacun sait que ce soir le vent n’est pas normal et qu’en cette veille de la Toussaint la pénombre est spéciale. L’air semble parée de banderoles de velours noires, orange ou dorées. Comme pour une cérémonie mortuaire giclent de chaque cheminée des panaches de fumée. Hors des cuisines se dégagent des odeurs de citrouilles: celles qu’on évide pour façonner des têtes hilares et grimaçantes, celles qu’on cuit au four pour les déguster en tartes fondantes. »

Le texte est intéressant car l’auteur remonte aux origines de la fête des morts. Les personnages découvrent l’histoire qui se cache derrière en même temps que le lecteur. L’écriture est poétique, souvent très jolie. Je regrette seulement qu’on y retrouve parfois un langage plus lâche (comme « mec » et « putain », ce qui ne cadre pas vraiment avec le reste) alors que le texte est si beau. Je me demande s’il s’agit d’un choix de traduction où si on les retrouve aussi dans le texte original…

Outre ce petit bémol, j’ai passé un excellent moment avec ce livre le soir d’Halloween. Je le trouve intéressant à plusieurs niveaux, tant pour la prose poétique que pour l’histoire qui s’éloigne des romans d’horreur qu’on lit habituellement en cette journée frissonnante, pour plonger plutôt dans les origines de la fête. Une très belle façon de redonner un sens aux célébrations originelles de l’Halloween. À découvrir!

L’arbre d’Halloween, Ray Bradbury, éditions Folio SF, 165 pages, 2015