Deux poids deux langues

Deux poids deux languesEn 1763, la Grande-Bretagne prend possession du Canada. Après une période d’accommodation marquée par la volonté de certains d’assimiler les Canadiens français, ces derniers se regroupent pour faire reconnaître leur langue. Commence alors une longue histoire au cours de laquelle différentes conceptions de la dualité linguistique se succéderont. Serge Dupuis souligne l’inégalité des rapports de force entre le français et l’anglais, puis les efforts déployés par l’État fédéral, le Québec et les autres provinces pour rétablir une certaine équité ou, dans les moments malheureux, marginaliser la langue de la minorité. Cette synthèse suit l’évolution du bilinguisme franco-anglais au Canada, de la Conquête jusqu’à nos jours, en mettant de l’avant les tendances qui se sont imposées et les événements marquants.

Deux poids deux langues est un ouvrage hyper intéressant. Un livre qui devrait être lu d’ailleurs par tout francophone ou anglophone au pays, afin de mieux comprendre la réalité de chacun. Souvent, un livre de ce genre qui compile beaucoup de faits et tente d’expliquer une dualité compliquée, est trop didactique, plus complexe à lire. Sauf que ce livre-ci est vraiment bien fait. L’écriture est plus « libre », moins compacte et très accessible à un grand public.

Deux poids deux langues raconte notre histoire passée et présente, afin de mieux anticiper l’avenir des langues du Canada. Le propos capte rapidement notre intérêt puisqu’il parle de nous, d’une nation qui se bat depuis 1763, pour faire reconnaître la langue, les droits et la culture française de tout les canadiens. Cet ouvrage traite de la question linguistique au pays, à travers certains événements de l’histoire entre les francophones et les anglophones. Le livre touche à de nombreux thèmes, allant de la politique à la religion, en passant par la culture et l’éducation. En tant que québécois francophone, ce livre m’a permis de réaliser tout le travail fait par les francophones afin que leur langue soit reconnue. La langue anglaise a longtemps été la langue officielle, jusqu’à la reconnaissance (parfois très fragmentaire) du bilinguisme.

À travers les différents gouvernements qui ont été au pouvoir, on perçoit les façons différentes d’aborder la dualité linguistique. Certains ont été plus ouverts, plus conscients de l’importance du français au pays, alors que d’autres gouvernements ont plutôt fait reculer la question linguistique, considérant que le français n’est pas un enjeu très important. On comprend mieux pourquoi certains gouvernements ont tenté d’assimiler les francophones, alors que d’autres ont voulu travailler pour la reconnaissance du français.

Ce qui est déplorable, ce sont les façons de faire des différents paliers du gouvernement afin de limiter la présence francophone. En octroyant des « droits » aux francophones, mais en leur laissant une très mince marche de manœuvre pour être reconnus, il n’a jamais été simple de réussir à faire valoir les communautés francophones, surtout hors Québec. Les politiques d’immigration, en faisant beaucoup de place aux anglophones dans les autres provinces et en limitant l’arrivée des francophones dans les lieux où le français est déjà utilisé, fait diminuer le pourcentage de francophones dans les autres provinces et rend plus difficile pour ces communautés d’avoir des services en français. Les promesses de services d’éducation en français pour les communautés ne vivant pas au Québec n’ont pas souvent été réalisées. Ou alors, il y a un grand manque de cohérence dans leur application, si bien que pour ces communautés il est difficile de recevoir des services dans leur langue.

« En Nouvelle-Écosse, la province forme en 1996 un conseil scolaire provincial pour gérer les écoles acadiennes, mais le paragraphe 11 de l’Education Act réserve au ministre de l’Éducation la décision d’aménager ou de construire une école de langue française. En principe, le ministre accepte la construction de cinq écoles secondaires homogènes de langue française, mais il ne lance aucun chantier après trois ans. En arrivant au pouvoir en juillet 1999, les progressistes-conservateurs annulent ces projets, ce qui pousse les parents acadiens à recourir aux tribunaux. La cause entendue à la Cour suprême provinciale amène le juge Arthur LeBlanc à invalider la décision d’Halifax en avançant l’urgence d’agir pour contrer un taux d’assimilation devenu « inquiétant » chez les jeunes Acadiens. »

Je trouve triste que le Québec, qui a remporté certaines victoires au niveau de la langue, ait oublié les francophones hors Québec. On les a en quelque sorte laisser tomber. Avec le poids démographique francophone du Québec, on pourrait soutenir les francophones du reste du pays. On sent dans ce livre que pour les provinces, le bilinguisme officiel du pays ne leur facilite pas la tâche. Que ce serait beaucoup plus simple pour eux de n’avoir qu’à se soucier d’une seule langue: l’anglais. Un peu comme si les francophones étaient un poids pour le reste du pays.

Dans le livre, la politique tient une place importante. On apprend beaucoup de choses de ceux qui ont précédés notre gouvernement actuel. On réalise que la cause francophone a souvent été reléguée aux oubliettes. L’éducation et le droit à être servi en français en dehors du Québec est encore aujourd’hui une lutte pour les francophones qu’on tente d’assimiler.

Il est intéressant aussi de constater que l’éducation en français est parfois vu comme une richesse pour des familles anglophones du reste du pays et que si les gouvernements avaient souhaité promouvoir la langue française autant que la langue anglaise, il y aurait eu une belle possibilité de rendre les deux langues réellement accessibles pour tous et d’en faire un plus pour les citoyens. Dans les faits, le bilinguisme du Canada n’est pas vraiment ce qu’il devrait être. Cette idée fonctionne bien sur papier, mais très peu dans son application au quotidien avec les politiques en cours. La vulnérabilité des francophones hors Québec est très grande.

Deux poids deux langues est un essai très intéressant puisqu’il permet un éclairage à la fois pertinent et suffisamment abordable pour captiver le grand public. J’ai vraiment apprécié l’ensemble de cet essai, mais certaines parties ou anecdotes m’ont particulièrement intéressé. J’ai aimé mieux comprendre, au début du livre, pourquoi dans les différentes régions du Québec le français parlé peut être si différent. La langue étant une richesse qui s’est développée de différentes façons, en lien avec les lieux d’origine ou les contacts plus ou moins prolongés avec les Premières Nations.

On réalise également rapidement que le pays n’a pas connu qu’une guerre de langues mais également une guerre de religion. Il a fallu l’arrivée d’immigrants Irlandais, catholiques parlant anglais, pour que la religion catholique soit mieux acceptée, précédemment associée qu’aux francophones.

L’ouvrage, Deux poids deux langues, parle de dualité linguistique. Le livre aborde les conflits entre francophones et anglophones, mais vers la fin du livre, l’auteur aborde les langues des Premières Nations. Cette portion m’a particulièrement intéressé. J’aurais aimé en savoir plus, même si ce sujet n’était pas à la base le thème principal du livre. Avec l’utilisation des deux langues reconnues, l’anglais et le français, les langues amérindiennes sont passées à la trappe. Nous avions une soixantaine de langues parlées au pays, dont plusieurs sont disparues. Aujourd’hui, quelques initiatives sont faites pour tenter de sauver les langues toujours existantes, mais plusieurs disparaîtrons sans doute au cours des années à venir, le nombre de locuteurs ayant chuté malencontreusement, puisque ces langues ne sont pas valorisées. C’est d’une grande tristesse, puisqu’à la base, la terre sur laquelle nous vivons aujourd’hui avait une grande richesse linguistique que nous sommes en train de perdre. Les langues des Premières Nations devraient être reconnues et protégées.

Deux poids deux langues est un ouvrage passionnant, qui m’a permis de prendre encore plus conscience de la fragilité de la langue française au pays. Peu de lois existent pour protéger la langue, laissant souvent le libre choix aux provinces de faire (ou non) des démarches et des actions pour protéger les francophones et leur permettre de faire connaître leur culture, leur histoire et leur langue.

« Plus qu’un mode de communication, la langue et sa culture se transforment progressivement en arme pour résister à la domination britannique et promouvoir la reconnaissance des Canadiens français. »

Cet ouvrage nous permet d’ouvrir les yeux sur les combats faits pour protéger le français au pays et la façon dont les lois, les politiques gouvernementales ont abordé la question. J’ai appris à connaître le travail ou l’indifférence des gouvernements qui ont été en place dans le passé et le livre m’a permis de mieux comprendre une réalité dont on parle assez peu, la réalité des francophones hors Québec. Notre province a une place importante dans l’histoire francophone du pays, mais apprendre à connaître ce qui se passe dans les autres provinces aide à avoir encore plus envie de protéger notre langue. Elle est précieuse et unique, aussi importante que l’autre langue officielle du Canada.

L’ouvrage est complété par des tableaux explicatifs des pourcentages concernant l’utilisation des langues au pays. Les chiffes sont frappants parce qu’on réalise que partout ailleurs qu’au Québec, le nombre de francophones a chuté dramatiquement. Quelques photos accompagnent aussi parfois le texte.

Un ouvrage à lire si la dualité linguistique au pays vous parle. Un livre abordable et passionnant.

Deux poids deux langues. Brève histoire de la dualité linguistique au Canada, Serge Dupuis, éditions du Septentrion, 234 pages, 2019

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos

Les pieds dans la mousse de caribou la tete dans le cosmosChargé de ses cannes à pêche, Jean-Yves Soucy sillonne le Québec avec son épouse, en direction de la Côte-Nord. En chemin, il tombe en amour avec Baie-Trinité et sa Zec où il pourra taquiner la truite et peut-être pêcher enfin son premier saumon. Il installe sa roulotte sous les arbres du camping devant le fleuve, et y passe trois longs étés. C’est là qu’il mijote ce livre. Il prend abondamment de notes et de photos sur place, mais graduellement le récit qu’il envisageait se transforme, élargit son horizon et devient la réflexion approfondie d’un homme non seulement sur sa poursuite d’un poisson «légendaire», mais aussi sur l’intrication de sa vie personnelle à la Vie en général, sur la nature, sur l’histoire, sur la place dérisoire et pourtant centrale qu’il occupe dans l’Univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Car l’être humain, en tant que «poussières d’étoiles», devient la matière qui se contemple elle-même.

Ce récit de Jean-Yves Soucy est un véritable bonheur de lecture! Le livre en lui-même est très beau. Le titre, déjà, est plein de promesses. C’est à la fois poétique et invitant. La couverture est sobre, simple, magnifique. Elle colle si bien à l’univers de l’auteur, malheureusement trop tôt disparu. Jean-Yves Soucy est décédé en 2017. Écrivant ce récit sous son titre de travail, L’été du saumon, il remet en question son contenu et sa forme, puis décide de séparer certaines parties. L’une deviendra Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos et l’autre, Waswanipi, un livre inachevé, paru cette année, qui est dans ma pile à lire.

Avec Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos je découvre le bonheur de lire la plume à la fois reposante, simple, instructive et touchante de Jean-Yves Soucy. Ses mots célèbrent le bonheur des petites choses, du quotidien, des découvertes. Même s’il fait le constat qu’il a vieillit, qu’il lui reste moins d’années devant lui, sa perception du monde et de la vie est réconfortante. C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien, même si elle m’a profondément émue.

J’ai aimé la forme que prend ce livre, que je vois comme une sorte de collage, dont le point de départ est un long séjour à Baie-Trinité sur la Côte-Nord, pour pêcher dans une zec, une zone d’exploitation contrôlée qui permet à tous de profiter de la nature.

« Oui, je me sens chez moi à Baie-Trinité, comme dans toutes les régions dont Montréal est éloignée. Même si j’ai passé la moitié de ma vie dans la métropole, c’est l’autre moitié qui m’a le plus marqué… »

À travers les différents chapitres, Jean-Yves Soucy aborde toutes sortes de sujets. Si le thème principal demeure la nature, son propos se tourne aussi vers l’histoire, il raconte des anecdotes diverses, nous parle de la faune, de la flore, des champignons, de la pêche naturellement mais surtout, de la vie. Sa vie personnelle, la vie qu’il célèbre à travers sa façon d’en profiter, entre ses excursions, son travail d’écrivain et d’écriture, le quotidien avec sa compagne, ses petits-enfants et ses amis.

« Des amis se demandent comment Carole et moi pouvons habiter à deux dans seize pieds sur sept, sans nous gêner ni éprouver un sentiment d’étouffement. C’est mal nous connaître. Nous avons développé la capacité à être « seuls ensemble », c’est-à-dire à nous plonger dans le silence et la solitude tout en restant confinés dans un espace restreint. »

Plonger dans ce récit, c’est s’accorder une petite pause. C’est plonger dans une forme de quiétude réconfortante. Chaque fois que je revenais vers ses textes, j’éprouvais un sentiment de grand calme. L’auteur, sa façon d’être, invite à cela. Il y a naturellement des moments plus touchants, surtout lorsqu’on sait que l’auteur a perdu son combat contre le cancer. On sent dans ses écrits qu’il est conscient que la vie aura une fin, bientôt peut-être. Mais il n’y a rien de larmoyant dans ce livre. Jean-Yves Soucy célèbre la nature et partage avec nous des informations diverses et passionnantes.

Avec sa façon toute particulière et délicate de raconter ses découvertes, l’auteur nous amène à découvrir la géologie de son coin de pays, à nous parler d’histoire, d’oiseaux, d’ours, de champignons, de la vie dans la forêt qui s’entremêle et se connecte entre les différents organismes qui y vivent. Il raconte le bonheur d’être pêcheur, nous parle des poissons, de la biologie, de la botanique, des rivières, de généalogie, de science, de ses rencontres avec toutes sortes de gens avec qui il prend le temps de discuter. Pour lui, l’histoire de chaque personne compte énormément.

« À présent, les yeux rivés à leur téléphone intelligent, les gens se promènent tête basse, inconscients de leur environnement, bernés par l’illusion de communiquer avec la planète entière. Le progrès technologique devrait nous faire gagner du temps, nous ouvrir au monde; trop souvent, hélas, il isole dans une solitude plus grande encore. Chacun émet, mais qui réceptionne, qui écoute vraiment? »

Je me suis souvent retrouvée dans les mots de Jean-Yves Soucy. Je me suis sentie proche de lui à travers sa vision du monde et sa façon de s’intéresser à tout ce qui l’entoure. C’est un raconteur paisible, qui sait nous emporter et qu’on écoute avec intérêt.

« Ce moment de fulgurance lorsqu’on trouve chez un autre une pensée qui nous va comme un gant, qu’on portait sans jamais l’avoir exprimée. »

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos est avant tout un livre qui parle de la vie. C’est le récit d’un écrivain passionné qui a gardé l’émerveillement d’un petit garçon. À découvrir, assurément!

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos, Jean-Yves Soucy, éditions XYZ, 244 pages, 2018

«Les Ennemis français de la race anglaise»

ennemis français de la race anglaiseAdam Thom est, dans les années 1830, l’un des porte-parole les plus influents de la communauté anglophone du Bas-Canada. Sous le pseudonyme de Camillus, il publie dans le Montreal Herald des lettres vitrioliques adressées au nouveau gouverneur en poste, lord Gosford, dans lesquelles il exprime les opinions d’un groupe de marchands, de banquiers, de magistrats et de miliciens ultraconservateurs. Il s’oppose aux meneurs du Parti patriote et à leurs partisans, des «habitants illettrés» qui ignorent leurs véritables intérêts, tout en dénonçant la collaboration des autorités impériales conciliantes de Westminster. De manière prophétique, Adam Thom envisage une intervention armée pour assimiler ou annihiler les «ennemis français de la race anglaise».

«Les Ennemis français de la race anglaise». Un titre qui a vivement attiré mon attention et mon intérêt tant il est puissant et dérangeant. Je n’avais jamais entendu parler d’Adam Thom avant de lire ce livre. Sans doute que son nom vous est aussi inconnu. Il a été occulté de l’histoire et en lisant ses lettres, on comprend pourquoi. Adam Thom nourrissait une haine contre les français. C’était pour lui un petit peuple qui ne méritait pas qu’on lui accorde quoique ce soit. S’il est très mielleux et enjôleur dans ses lettres au gouverneur, son ton change peu à peu. Il devient cassant, voire parfois insultant. Il déteste autant les français que quiconque leur offre quoique ce soit. La gestion du Haut-Canada et du Bas-Canada de l’époque l’exaspère. Il passe même par les États-Unis pour contourner les français afin de ne pas être en contact avec eux.

« La méthode visant à répartir les recettes douanières en fonction de la population est presque trop absurde pour faire l’objet d’une discussion. Si une seule et unique race habitait les deux provinces, la méthode en question serait logique, bien qu’imparfaite; toutefois, prétendre qu’un Canadien français contribue autant qu’un Anglais à l’alimentation du trésor public, c’est confondre l’indolence et l’énergie, la barbarie et la civilisation, l’ignorance satisfaite et l’intelligence ambitieuse. »

Dès la lecture de ce recueil de lettres, on déteste rapidement le personnage d’Adam Thom. Il crachait et calomniait la nation francophone qu’il qualifiait régulièrement de démagogues illettrés, de traîtres, de petit peuple et d’opportunistes rampants… L’histoire n’a donc pas réellement perpétué son nom dans les livres même si son passage chez nous aura duré vingt ans.

Même si l’on déteste le personnage qu’était Adam Thom, que ses idées sont grotesques et que la lecture de ce livre peut être choquante par moments, ces lettres sont très intéressantes à lire. Elles nous font comprendre un point de vue différent. Elles jettent également un éclairage nouveau sur la politique et la situation particulière du Québec.

L’ouvrage débute par un avant propos riche en informations qui nous apprennent qui était ce cher Adam Thom. D’où il venait, ce qu’il faisait, avant qu’on puisse entamer la lecture de ses lettres adressées à Lord Gosford. Adam Thom, cet immigrant écossais qui au moment de l’envoi de ses lettres, agissait à titre de rédacteur en chef du Montréal Herald. Il s’opposait ouvertement à la politique du gouverneur Gosford. Il écrira entre 1835 et 1836 des lettres à saveur « anti-gauloises » (où il se plaît à faire une comparaison primitive avec la Rome et la Gaule) adressées au gouverneur. Il écrivait sous le pseudonyme de Camillus, accusant alors Gosford de manquer de fermeté avec la faction française et de lui donner beaucoup trop de pouvoirs.

Thom se montre très critique dans ses lettres au gouverneur, qu’il tente de raisonner car il le trouve trop généreux à l’encontre de la colonie Française. Il décortique les propos du Gouverneur en lui laissant entendre qu’il voulait sûrement dire autre chose que ce qu’on lit réellement. Il tente de l’inciter à penser comme lui. Ce qui ne semble pas avoir porté ses fruits car au fil des lettres, il se montrera de plus en plus critique sur le choix des commissionnaires mis en place, mettant en doute leurs qualifications. Il remet même en question le choix du gouverneur en place, suggérant qu’il n’a pas les compétences pour un tel mandat…

Adam Thom était un fin manipulateur. Il tente de faire croire au gouverneur que les français reçoivent bien plus que ce qu’ils ne devraient. De son point de vue, les anglais travaillent davantage et ce sont les français qui en profitent le plus. Il se plaint du manque de loyauté des français vis à vis la royauté britannique. Il déplore que les français se plaignent du joug anglais, qu’ils sont des traîtres et que ce petit peuple pourrait se mutiner si le gouverneur ne les assimile pas rapidement par la force et le sang. Il est, par exemple, totalement contre l’idée de faire du Bas-Canada, une province francophone, ce qui serait assurément une injure pour les anglophones. Idem pour l’idée d’intégrer un francophone dans l’administration, ce qui serait impensable pour lui.

« Ainsi parle, Monseigneur, un homme qui n’a jamais sacrifié sa cohérence politique, ni dévié dans son parcours, convaincu qu’un jour la persévérance opiniâtre de ses compatriotes loyaux fera trembler de terreur et d’effroi les factions françaises et les Cabinets francisés. »

Beaucoup d’éléments dans ces lettres font écarquiller les yeux aujourd’hui. Adam Thom manipule allègrement les faits afin d’augmenter les revenus du Haut-Canada et de diminuer les profits du Bas-Canada. Il donne facilement ses « conseils » (qui sont beaucoup plus des directives qu’il souhaite voir être appliquées) au gouverneur pour avantager le peuple anglais.

« La conclusion qui me vient à l’esprit, c’est que vous êtes, Monseigneur, ainsi hostile ou faible, aveugle et inconséquent. Je vous laisse le soin de choisir entre le crime moral ou la malchance intellectuelle. »

Très enjôleur, rusé, intelligent et manipulateur, Adam Thom n’apparaît certainement pas comme un homme droit et intègre quand on le lit aujourd’hui. Il manie la plume à la perfection pour tenter d’amener les gens à adopter son point de vue. C’était un excellent stratagème.

Les lettres d’Adam Thom nous permettent de voir les tensions qu’il pouvait y avoir à ce moment entre la nation Française et la nation Britannique, les patriotes anglais et français, en présentant le point de vue d’un extrémiste anglo-saxon. Adam Thom s’opposait constamment aux patriotes français. Un point de vue parfois choquant à lire pour nous, francophones, mais qui jette un éclairage différent sur nos racines et le fondement des idéologies qui ont agitées le Bas-Canada et le Haut-Canada.

« Les Ennemis français de la race anglaise » a été une lecture hyper intéressante et instructive, qui offre une image très claire des tensions que les deux colonies de l’époque ont dû affronter. De nombreuses notes accompagnent chaque page afin de permettre au lecteur de mieux saisir le contexte historique, les différents hommes qui ont marqué cette période et leur façon d’agir. C’est donc passionnant, puisqu’on apprend énormément de choses sur cette période de l’histoire, tant du point de vue social que politique.

Les lettres d’Adam Thom viennent nous chercher, naturellement, surtout lorsqu’on est francophone. Elles provoquent beaucoup d’émotions. Elles nous donnent à réfléchir sur ce qui a marqué les moments forts de notre histoire et des batailles livrées par les francophones. La lecture de ces lettres éveillent en nous un côté patriotique qui refuse encore aujourd’hui de se laisser assimiler et qui poursuit sa défense de notre langue, de notre identité. Un ouvrage à lire pour comprendre beaucoup de choses!

« Les Ennemis français de la race anglaise », Les lettres d’Adam Thom au gouverneur en chef des Canadas, 1836, Adam Thom, présentation, notes et annexes de François Deschamps, traduction de Marie Caron, éditions du Septentrion, 318 pages, 2019

Crimes et châtiments

Crimes et châtimentsLe temps d’une promenade, faites un saut dans le temps pour découvrir les rouages du système judiciaire et les punitions infligées aux petits et grands criminels d’autrefois. De l’arrestation jusqu’au procès, en passant par l’emprisonnement et la torture, imaginez-vous juré de la Cour du Banc de la Reine et jugez des crimes de vos ancêtres: duel, vol, émeute, désertion, pillage, meurtre. Une visite où il est préférable de marcher droit…

Il y a quelques mois, j’ai lu La Noël au temps des carrioles, un livre des Services historiques Six-Associés. Je m’étais promis d’en lire d’autres, tant j’avais adoré cette lecture. Crimes et châtiments est dans le même genre. Il s’agit d’un petit ouvrage sous forme de circuit historique, nous permettant de découvrir la ville de Québec du XVIIe au XIXe siècle. Cet ouvrage nous offre une exploration du système de justice à cette époque, à Québec. En ces temps de confinement, c’est une lecture fort agréable, qui nous permet de voyager dans cette ville et également à travers le temps, sans bouger de chez soi.

En neuf stations différentes et un préambule pour bien comprendre le contexte, le livre nous offre un tour d’horizon de ce qu’était alors la justice: les crimes, ceux qui les commettent et les sentences auxquelles ils font face. Le voyage débute en 1888, à la Maison Sewell, où l’on apprend le rôle du shérif et des jurés. Les critères pour être jurés sont plutôt sévères. À cette époque, on s’en doute, les femmes n’y sont pas admises.

La suite du voyage nous amène à aborder le duel et sa présence tout de même rare dans nos régions, ainsi qu’un portrait des crimes et des criminels. Quels étaient les crimes les plus souvent commis? Lesquels recevaient la peine la plus sévère? De quelle façon la criminalité était-elle traitée dans la société et comment les crimes étaient jugés? Cette portion du livre est intéressante puisqu’elle offre un portrait global de la justice à Québec à cette époque. C’est aussi le moment de découvrir une ancienne coutume bien particulière…

La station 4 nous amène sur les traces de criminels célèbres (un chapitre un peu trop court à mon goût cependant), alors que la station 5 aborde le rôle particulier de la police de cette époque. Outre le respect de l’ordre, la police s’occupait aussi d’hygiène et de religion. Un rôle bien différent de celui d’aujourd’hui!

Les procès et l’application de la justice ont énormément évolués également. Il est intéressant d’apprendre la façon dont étaient appliquées les lois sous le Régime français et sous le Régime anglais. Les différences quant aux sentences et à la façon de conduire un procès sont vraiment étonnantes. Sous l’un et l’autre des Régimes, les conditions de jugement pouvaient être totalement opposées. 

Le vagabondage était réprimé et il fallait se munir d’un certificat de pauvreté si on voulait mendier dans les rues. Les sentences judiciaires de l’époque nous apparaissent aussi comme particulièrement barbares. Langues coupées, carcans, tortures, supplice des brodequins, supplice de la roue… On aborde même le cas célèbre de la Corriveau, un personnage qui m’intéresse beaucoup puisque je la retrouve dans mon arbre généalogique. C’était l’époque des bourreaux et des châtiments corporels honteux. Le système de justice de l’époque était loin d’être tendre!

« Sous le Régime français, on n’hésitait pas à traduire des défunts en justice, afin que leur mémoire – à défaut de leur personne – soit punie. »

Le circuit historique se poursuit avec les prisons et la façon dont se déroulait l’emprisonnement. C’était l’époque des exécutions publiques par pendaison, devant la prison. La dernière exécution publique à Québec eut lieu en mars 1864. L’ancienne prison commune du district de Québec avait des conditions de détention assez épouvantables et fut remplacée par la prison des Plaines d’Abraham. Ce changement de lieu fut le début d’un vent de renouveau qui souffla sur le système de justice d’ici et d’ailleurs. Les mentalités commencèrent à changer. Il est très intéressant de voir et de comprendre les modifications qui ont eu lieu à cette époque, dans le système de justice. 

Crimes et châtiments est un petit ouvrage bien intéressant, illustré d’images, de cartes, de photographies d’époque et d’articles de journaux. Il offre un circuit historique qui nous permet de comprendre les particularités du système de justice québécois en vigueur du XVIIe au XIXe siècle.

J’aime décidément beaucoup cette collection d’ouvrages aussi instructive que ludique, qui nous offre un tour d’horizon d’une ville, par l’entremise de sujets bien précis. En apprendre plus sur la justice d’antan nous offre un nouveau regard sur la justice d’aujourd’hui.

Je vous présenterai bientôt les autres titres de cette belle collection, que je vous suggère assurément.

Crimes et châtiments. La justice à Québec du XVIIe au XIXe siècle, Les Services historiques Six-Associés, éditions du Septentrion, 96 pages, 2013

La Noël au temps des carrioles

Noël au temps des carriolesLe temps d’une promenade, revivez la magie des Noëls d’antan à Québec et découvrez les traditions de nos ancêtres et les transformations de la fête à l’époque victo­rienne. Messe de minuit, réveillon, échanges de vœux et de présents, décorations, sans oublier le magasinage et l’arrivée du père Noël… Une visite qui vous plongera dans la féérie du temps des Fêtes d’autrefois! 

J’avais très hâte de découvrir ce livre et j’ai eu un vrai coup de cœur pour cet ouvrage vraiment intéressant! J’adore les livres de Noël et celui-ci me paraissait très original. La Noël au temps des carrioles nous parle du temps des Fêtes à Québec du XVIIe au XXe siècle. En plus d’être un ouvrage rempli d’anecdotes fascinantes à découvrir, c’est aussi un circuit historique. Le petit format du livre nous permet de l’amener avec nous aisément et le rabat intérieur contient une carte du circuit. Un guide en bas de page nous indique où se diriger dans la ville. En huit points d’intérêt, ce livre permet de revisiter l’histoire du temps des Fêtes à Québec de l’arrivée des premiers explorateurs à l’essor des grands magasins!

Saviez-vous que le premier Noël de la ville remonte à l’hivernage de Jacques Cartier? Que c’est à Dickens, qui a d’ailleurs séjourné à Québec, à qui l’on doit la façon moderne de fêter Noël? Que c’est la culture britannique qui a influencé grandement nos plats du temps des Fêtes? Et qu’une loi obligeait les conducteurs de carrioles à doter leurs chevaux de grelots pour éviter les accidents? Le livre regorge d’informations sur ce qui a façonné notre façon de célébrer Noël aujourd’hui.

L’ouvrage débute par un premier arrêt: Noël à l’époque pionnière. Ensuite vient Noël sous le régime britannique. On enchaîne avec les vœux des Fêtes et les promenades hivernales, les emplettes et les décorations, les chants de Noël, le Jour de l’an et Noël, la religion et le père Noël. Tous les aspects sont abordés, nous permettant de déceler une évolution de la façon de célébrer Noël du XVIIe au XXe siècle.

J’ai adoré ce petit livre qui permet de mieux comprendre l’évolution des festivités au fil des ans. Le ton est jovial et la concision du texte en fait un ouvrage très abordable pour tous. L’idée d’un circuit historique me plaît énormément. Si j’ai la chance de passer par Québec un jour à la période des Fêtes, je l’apporterai assurément avec moi!

Si vous n’êtes pas à Québec en cette période de l’année, ce n’est pas grave du tout. L’ouvrage conserve tout son intérêt quand même, en fournissant énormément de contenu, d’extraits de journaux, de catalogues et d’annonces en tout genre. Son format est pratique et le texte, très accessible. C’est un ouvrage grand public conçu aussi pour profiter de la visite « en vrai » de la Ville de Québec si vous avez la chance d’y être. Autrement, profitez d’une petite visite historique bien au chaud dans votre salon en apprenant une foule de choses sur la période des Fêtes chez nous.

Un grand plaisir de lecture qui me donne bien envie de découvrir les autres titres de la collection qui abordent différents sujets en lien avec Québec: la vie nocturne, la médecine et la justice.

La Noël au temps des carrioles. Le temps des Fêtes à Québec du XVIIe au XXe siècle, Les Services historiques Six-Associés, Marie-Eve Ouellet et Emilie Guilbeault-Cayer, éditions du Septentrion, 96 pages, 2019