Les sept morts d’Evelyn Hardcastle

Les sept morts d'Evelyn HardcastleCe soir à 11 heures, Evelyn Hardcastle va être assassinée. Qui, dans cette luxueuse demeure anglaise, a intérêt à la tuer ?
Aiden Bishop a quelques heures pour trouver l’identité de l’assassin et empêcher le meurtre. Tant qu’il n’est pas parvenu à ses fins, il est condamné à revivre sans cesse la même journée. Celle de la mort d’Evelyn Hardcastle.

Tout au long de ma lecture de ce roman atypique, étrange, intrigant, bizarre et mystérieux, je me suis posé la même question: comment vais-je en parler sans dire quelque chose qui viendrait gâcher le plaisir de lecture? Je commence l’écriture de ce billet en ne sachant absolument pas comment je vais m’y prendre, surtout parce que je pense qu’il faut commencer Les sept morts d’Evelyn Hardcastle en sachant le moins de choses possibles.

« La certitude a été la première chose que Blackheath m’a prise. »

Alors… L’éditeur présente ce roman comme un mélange d’Agatha Christie, de Downton Abbey et du film Un jour sans fin (Le jour de la marmotte au Québec). Et c’est plutôt juste. Je rajouterais aussi que ça ressemble à un jeu de Clue où les règles ne sont pas claires et où on ne résout pas l’énigme de façon linéaire. Sauf qu’en commençant ce roman, vous ne vous attendez pas à ce que vous allez y trouver. Ici, il est à peu près impossible de deviner de quoi sera fait la page suivante. Parce que l’auteur nous mène en bateau. On se creuse la tête pendant plus de 500 pages.

« À quel point faut-il être perdu pour laisser le diable vous indiquer votre chemin? »

Il est impossible de parler de la structure de ce roman ou de ce qui arrive aux personnages sans divulguer ce qui fait l’originalité et la curiosité de cette histoire. Je peux cependant vous dire certaines petites choses.

Le roman s’ouvre sur une étrange scène où un homme crie le nom d’une femme, en ne sachant pas où il est ni qui il est. Il est en quelque sorte amnésique. C’est le début d’un roman très particulier…

« Si ce n’est pas l’enfer, le diable prend à coup sûr des notes. »

On retrouve effectivement l’atmosphère de Downton Abbey dans le livre. La famille riche qui cultive beaucoup de secrets, les différences entre les classes sociales, la hiérarchie entre les invités et les domestiques. Nous sommes à Blackheath House, une immense demeure laissée à l’abandon et un bal masqué s’y prépare. La demeure sera rouverte pour les festivités. Le début du livre présente un plan des chambres de la grande demeure et les noms de ceux qui y résident. Ici, on se croirait dans le jeu Clue. C’est intrigant. Surtout qu’un drame s’est produit dans les mêmes lieux il y a des années et qu’on demande aux invités de ne pas aborder le sujet pour épargner la famille.

L’histoire est faite d’enquêtes, de crimes déjà commis ou à commettre, de doutes. Tout le monde est suspect. Tout le monde est étrange. Blackheath House est un drôle d’endroit, jusqu’à ce qu’on comprenne peu à peu ce qui se passe. Le dénouement complet se fait dans les dernières pages. Moi, je ne m’y attendais pas. À vrai dire, je ne me rappelle pas avoir déjà lu un livre semblable.

Officiellement, nous rencontrons pour la première fois le personnage mentionné en quatrième de couverture, Aiden Bishop, seulement à la page 142 du livre. En plus, aucun des personnages de ce roman n’est vraiment ce qu’il semble être ou ce qu’il prétend être. Pendant votre lecture, ne vous fiez jamais aux apparences.

Les petits messages bizarrement prémonitoires sont légion à travers les pages de ce roman, pour notre plus grand plaisir. Les armes, l’alcool et les drogues aussi. Blackheath House est le lieu de beaucoup trop de crimes, toujours sous le couvert d’une riche classe sociale qui garde intactes les apparences. (Mais, les apparences sont trompeuses, n’est-ce pas?)

« La partie de chasse débute dans une demi-heure et je ne peux pas la rater. J’ai trop de questions, et la plupart des réponses porteront des fusils. »

En commençant la lecture du roman de Stuart Turton, il faut avoir l’esprit ouvert. Être prêt à être déboussolé, perdu, à se poser des questions, à être surpris, à ne pas tout comprendre du premier coup et à rester concentré. C’est un roman qui est parfois un peu exigeant à cause de la flexibilité du temps qu’utilise l’auteur, mais qui est tellement intrigant qu’on est surpris à chaque chapitre. Et ça reste passablement rare pour être souligné.

« La colère brûle dans chacun de ses mots. Je ne puis qu’imaginer ce que ça doit faire d’être tellement préoccupé par l’avenir qu’on est pris par surprise par le présent. »

Si l’expérience assez particulière vous tente, si vous voulez lire quelque chose qui se démarque et sort vraiment de l’enquête traditionnelle, ce bouquin est pour vous!
Vous allez être… surpris! Ou au moins, très intrigué.

(Et si ce n’est pas le cas, j’avoue que je ne sais pas ce que ça vous prend…)

Bonne visite à Blackheath House!

Les sept morts d’Evelyn Hardcastle, Stuart Turton, éditions Sonatine, 539 pages, 2019 

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La voix des ombres

voix des ombresLa jeune Makepeace avait pourtant appris à se défendre contre les fantômes. Mais aujourd’hui, un esprit habite en elle. Il est sauvage, fort, en colère… et il est aussi son seul rempart contre la cruelle dynastie de son père. Dans un pays déchiré par la guerre, Makepeace va devoir faire un choix difficile: la liberté ou la vie.

La voix des ombres est un gros roman atypique, particulier et vraiment intéressant. Il y avait longtemps que je n’avais pas lu un roman qui nous permet de s’immerger autant dans la tête d’une héroïne et qui est aussi prenant. C’est un plaisir de lecture d’un bout à l’autre. C’est un roman jeunesse qui surprend et qui détonne, tant par son sujet que par le monde dans lequel il nous plonge. Et que dire de son héroïne, Makepeace, une jeune fille particulièrement attachante, humaine et très courageuse!

Le roman se déroule principalement dans les années 1640, au moment où la tension monte entre le Parlement d’Angleterre et le roi Charles. C’est la Première révolution anglaise (ou Grande Rébellion). Makepeace a perdu sa mère et est récupérée par la famille de son père qu’elle n’a jamais connu. Elle devient alors fille de cuisine dans un grand château, fait la connaissance de son demi-frère James qu’elle n’avait jamais rencontré auparavant. Avec lui, elle fait le pacte de se sauver, un de ces jours. Les deux jeunes préparent leur évasion au fil du temps. Mais ce qui se passe entre les murs de pierres est terrifiant et quand Makepeace comprend le secret que cache sa famille, elle est rapidement prise au piège.

« Les humains sont des animaux étranges, qui s’adaptent toujours et finissent par s’habituer à n’importe quoi, même à l’impossible ou à l’insupportable. Avec le temps, ce qui était impensable devient normal. »

Je me suis demandé comment je parlerais de ce livre sans dévoiler certains faits de l’intrigue… C’est à peu près impossible. La quatrième de couverture résume très légèrement un aspect important de l’histoire, soit la possession et la présence de fantômes, mais l’auteure va beaucoup plus loin et c’est vraiment ce qui rend le roman intéressant.

Makepeace se retrouve au cœur d’un secret de famille, qui permet aux Fellmotte de garder pratiquement intact le savoir acquis au fil des siècles par les membres les plus éminents de la famille.

« Imaginez la grandeur que pourrait acquérir une famille si aucune expérience, aucun talent, aucun souvenir ne s’y perdait jamais. Imaginez qu’on puisse préserver toutes les personnes qui comptent. Le trésor représenté par des siècles de sagesse accumulée… »

Les Fellmotte sont une puissance dans un monde qui s’écroule. Même si la guerre fait rage, ils ont encore beaucoup de pouvoir. Le lecteur réalise rapidement que Makepeace, tout comme James ou d’autres rejetons de la famille, servent en fait la cause des Fellmotte. Pas forcément par choix, puisqu’ils ne sont pas de haut rang et ne sont que des bâtards, mais plutôt par dépit, quand la famille n’a pas d’autres réceptacles à portée de main.

« Les Felmotte ne s’occupent pas des fruits de leurs amourettes, à moins qu’ils ne se mettent à faire ces rêves, comme nous. Dans ce cas, ils nous cherchent pour nous cueillir et nous ramener ici. »

Après des années à préparer une fuite hypothétique, Makepeace se retrouve à devoir faire des choix. Elle doit sauver sa peau si elle ne veut pas être possédée. Elle utilisera son don pour faire avancer les choses, s’associera avec des gens dont les capacités l’aideront à s’en sortir et fera tout pour sauver son frère de l’emprise familiale. Elle aura dans son camp l’aide d’un ours, d’un médecin, d’un soldat déserteur et d’une ombre… Les temps sont durs, des complots se trament dans les recoins des châteaux, la guerre fait rage, les soldats sont partout sur les routes et Makepeace sera enrôlée malgré elle dans une affaire d’espionnage plutôt exaltante.

Le roman de Frances Hardinge est à la fois un roman fantastique, une vaste épopée en temps de guerre, une histoire de fantômes, une chasse aux sorcières, une fresque familiale et un portrait de l’absurdité humaine et des différentes classes sociales.

« C’était bien le monde dans toute sa sottise. Les armées pouvaient s’affronter et les hommes périr en masse, mais les deux partis s’accordaient pour estimer que le roi devait pouvoir faire laver ses bas. »

Le contexte social et historique du livre est captivant. Il n’y a pas à dire: ce roman aborde le sujet de la possession de façon peu commune en plus d’être plein de rebondissements et d’aventure. Si le début est un peu lent, il sert principalement à la mise en place du contexte, des personnages et de ce qui suivra. Le destin de Makepeace est fascinant. Cette héroïne n’a pas froid aux yeux et c’est avec un plaisir immense que nous suivons son histoire.

« Des choses importantes vous ont échappé, à force de ne pas faire attention aux gens. Et maintenant, c’est trop tard pour vous tous. Cette guerre n’est pas comme les autres que vous avez livrées. Ce qui arrive est sans précédent. C’est la fin du monde… »

En page couverture, l’auteur Patrick Ness dit: « Tout le monde doit lire Frances Hardinge. » Et je lui donne totalement raison! J’ai eu un beau coup de cœur pour La voix des ombres. L’écriture de Frances Hardinge est très visuelle. Je me dis aussi que ce livre ferait un film vraiment intéressant tant le contenu est imagé et original.

Une des belles forces de ce roman c’est d’aller au-delà du livre jeunesse classique. L’histoire est suffisamment complexe et prenante pour que les adultes y trouvent beaucoup de plaisir. L’originalité du traitement d’un sujet vieux comme le monde dans les livres, soit celui de la possession, est inattendu.

En terminant La voix des ombres, j’étais totalement conquise. Je veux maintenant lire l’autre roman de l’auteure, qui a remporté le prix Costa 2017, L’île aux mensonges. Une auteure à surveiller, définitivement!

La voix des ombres, Frances Hardinge, éditions Gallimard Jeunesse, 497 pages, 2019

Un billet pour nulle part

un billet pour nulle partUne fillette quitte son village accompagnée de son alter ego, une petite flamme noire à la personnalité abrasive. Alors qu’elle s’apprête à prendre d’assaut la route, elle se rend compte que l’aventure risque d’être plus périlleuse que prévue: chaque autobus qui s’arrête devant elle transporte des personnages à l’allure singulière, parfois inquiétante, qui la feront craindre le voyage.

Cette bande dessinée est une bien jolie découverte. Le dessin est tout en douceur, en plus d’avoir un petit quelque chose qui rappelle à la fois le manga et la BD plus traditionnelle. C’est délicat tout en étant expressif et ça m’a beaucoup plu.

L’histoire d’Un billet pour nulle part est celle d’une fillette qui part en voyage. Elle va à la gare attendre son bus. La bande dessinée est divisée en trois sections qui correspondent à des heures de passage de différents autobus: 9h00, 13h00 et 16h00. Chaque autobus est une métaphore de notre vie effrénée: l’omniprésence du travail et des écrans; les plaisirs futiles et les abus qui nous amènent à ne plus être nous-même; le manque de couleurs, de saveur et d’originalité de nos vies qui nous poussent à être « tous pareils » et à cultiver cette normalité au détriment de l’imagination.

J’ai trouvé le propos de cette histoire très original à cause de la façon dont l’auteure l’aborde. L’autobus est une métaphore au voyage que représente la vie.

« Si tous les voyages pouvaient être comme celui-là! »

On ne peut s’empêcher de voir dans cette BD un brin enfantine, une métaphore sur la vie et la société. Chaque train nous montre un aspect de notre vie quotidienne, bien souvent inquiétante. La décision finale de la fillette, après être descendue du dernier bus, démontre que la grande richesse et l’aventure se situe bien souvent en nous-même.

Une bande dessinée fantastique et intelligente qui nous pousse à la réflexion sur notre mode de vie. Une bien belle publication!

Un billet pour nulle part, Nunumi, éditions Front Froid, 92 pages, 2019

 

Créatures fantastiques t.1

créatures fantastiquesLa science a remplacé la magie dans le cœur des hommes. Elle est sur le point de faire basculer le monde dans une nouvelle ère, entraînant les créatures fantastiques dans l’oubli. Descendante d’une lignée de mages et déçue de la place qu’occupe désormais la science aux dépens de la magie, la jeune Ziska est apprentie vétérinaire. Avec son maître Nico, elle cherche à soigner et préserver les bêtes mythiques menacées d’extinction…

Ziska est une jeune mage, apprentie vétérinaire chez son maître, Nico. Il lui apprend les rouages du métier, et elle l’aide à voir les choses différemment par l’application de la magie.

« Cette histoire se déroule à une époque où les avancées scientifiques entraînent le monde vers une nouvelle ère… Une époque où les hommes oublient peu à peu les arts magiques… Et où les créatures fantastiques commencent à disparaître de la surface de la terre… »

Un manga plutôt intéressant! Le dessin est joli, un peu enfantin. Aux changements de chapitres, le coup de crayon change et est un peu brouillon, comme pour montrer une petite parenthèse à l’histoire que l’on vient de lire. Autrement, le dessin est soigné et détaillé pour tout le reste de l’histoire.

Chacun des chapitres se concentre sur une créatures particulière. Ici on retrouve le Lindworm, la Salamandre, le Wolpertinger, la Mandragore et le Kelpie. L’auteur avec son manga revisite les créatures fantastiques issues du folklore de nombreuses régions. Nico est surtout celui qui soigne les bêtes alors que Ziska s’occupe de la magie. Elle souhaite aussi apprendre à créer des remèdes comme sa mère le faisait. Il y a donc un côté botanique et herboriste magique au manga qui m’a bien plu.

Le dessin est mignon et l’histoire est sympathique. Les personnages sont attachants, même si Ziska est peut-être un peu naïve. Il faut dire que c’est encore une enfant, donc elle évoluera sûrement au fil des tomes. La description des créatures et les soins qui leur sont accordés sont aussi intéressants. On y retrouve plusieurs points en commun avec l’univers des Animaux Fantastiques de J.K. Rowling. Du moins, moi j’y trouve des ressemblances et ça me plaît beaucoup. Ceux qui aiment ce genre d’univers devraient aussi apprécier le manga de Kaziya.

Outre l’histoire fantastique, il y a une belle réflexion concernant les animaux dont on prend soin et jusqu’à quel point on doit tout faire pour les sauver. Le manga offre aussi un petit jeu: un puk (une étrange petite créature) se cache dans chaque chapitre. Saurez-vous les trouver?

J’ai bien hâte de découvrir la suite de cette histoire!

Créatures fantastiques t.1, Kaziya, Komikku Editions, 208 pages, 2019

L’Ours et le Rossignol

l'ours et le rossignolAu plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter, avec ses frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel, ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre l’appel insistant des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales.

L’Ours et le Rossignol est un roman fantastique qui s’inspire des légendes Russes et des histoires orales qu’on se racontait alors au coin du feu. C’est un roman très particulier, où c’est d’abord l’atmosphère qui compte, bien plus que l’histoire en elle-même. Katherine Arden nous amène sur des terres ancestrales, en pleine forêt, à l’écart du tumulte de Moscou et des intrigues de la cour. La forêt, est un lieu plus permissif où certains protocoles ne sont pas forcément suivis. C’est aussi le lieu où vivent les histoires et les contes de fées, ainsi que les personnages fantastiques qui en sont les principaux acteurs. La maison comporte ses esprits, la forêt également.

Vassia est le personnage clé de ce récit. Une jeune fille frondeuse, qui n’a peur de rien. Elle vole les vêtements de son frère pour se vêtir, parcours les forêts et chevauche à cru. Elle est beaucoup plus sensible à ce qui l’entoure, parle la langue des chevaux, apprend à voir bien au-delà de ce qui est visible. Plus elle grandit, plus elle porte difficilement ses différences et bien vite, elle est nommée, dans les chuchotements des villageois, la sorcière. Comme sa mère décédée. C’est d’ailleurs son héritage qu’elle porte avec fierté, d’autant plus que sa mère a choisi de lui permettre de vivre, en se sachant condamnée.

Le roman est l’histoire d’une famille qui règne sur ses terres, mais qui devra faire face à de lourds sacrifices. Les contes n’existent pas que dans les livres et la nuit, alors que le froid vent de l’hiver engourdit tout sur son passage, les créatures s’animent. Le diable n’est jamais bien loin et des pactes vieux comme le monde resurgissent.

« Sa folie était pire, ici, dans le Nord – vraiment pire. La maison de Piotr débordait de démons. Une créature avec des yeux comme des braises se cachait dans le poêle. Un petit homme dans la maisonnette aux ablutions lui faisait des clins d’œil à travers la vapeur. Un démon comme un fagot était avachi dans la cour. À Moscou, ses diables ne la regardaient jamais, ne braquaient jamais les yeux sur elle, mais ici ils la dévisageaient sans cesse. »

J’ai passé un bon moment avec ce roman à l’atmosphère particulière qui rappelle l’ambiance des contes Russes, des mythes et des légendes. Les histoires racontées au coin du feu, les créatures fantastiques qui habitent le monde, la forêt à la fois attirante et inquiétante, le mal qui n’est jamais loin.

« Tu m’as laissé cette fille déraisonnable, que j’aime profondément. Elle est plus brave et plus sauvage que n’importe lequel de mes fils. Mais quel intérêt, pour une femme? J’ai juré de la protéger, mais comment pourrais-je la protéger d’elle-même? »

J’ai adoré le personnage de Vassia, qui refuse une vie toute tracée et qui confronte les idées saugrenues des gens. Elle a une sensibilité à ce qui l’entoure, aux créatures et à la nature qui en fait un personnage féminin très fort et très intéressant. J’ai cependant trouvé un moment de flottement au milieu du livre, qui me donnait l’impression de se concentrer beaucoup trop sur le père Konstantin et moins sur Vassia.

Pendant plusieurs pages au centre du roman, il me semble qu’il y aurait eu matière à pousser plus loin la présence de Vassia. D’autres personnages lui font un peu d’ombre et c’est dommage. J’aurais aussi aimé voir un peu plus Aliocha, qui est très attachant. Vassia quant à elle, est extraordinaire, frondeuse, différente, sensible au monde invisible. Par contre, dès lors que le personnage de Konstantin arrive, la religion prend un peu trop de place à mon goût.

« Et il me semble que nous nous débrouillions très bien avant votre venue, parce que si on priait moins, on pleurait moins également. »

Le village s’étiole, de mauvaises choses arrivent. J’aurais simplement aimé que Vassia tienne un peu plus tête à sa belle-mère, un personnage détestable qui frôle la folie. J’aurais aimé que la jeune fille se démarque encore plus dans sa différence, dans un monde où les femmes ont un destin déjà tout tracé, celui de s’occuper d’une maison, d’un mari et d’enfanter des fils robustes et vaillants.

Heureusement, passé cette partie du livre, Vassia reprend son rôle de départ, soit celle d’une fille qui ne s’en laisse absolument pas imposer. L’arrivée de Morozko, le démon de l’hiver, intrigue et change la donne. Le roman retrouve alors l’intérêt que j’en avais au début du livre. On entre d’ailleurs dans une portion de l’histoire plus fantastique et effrayante et c’est sans doute le dernier tiers du roman qui m’a le plus intéressée.

« Il y a des choses mortes dans la forêt – les morts marchent. Père, les bois sont dangereux. »

Dans l’ensemble j’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman. C’est l’atmosphère particulière qui en fait tout le plaisir de la découverte. C’est un roman étonnant, moins gentillet que je ne l’appréhendais, qui nous donne l’impression de lire un grand conte de plus de 300 pages. C’est un beau tour de force.

Il faut savoir que ce livre est le premier tome d’une trilogie, The Winternight Trilogy. L’Ours et le Rossignol est le seul traduit en français à ce jour. J’espère que les autres le seront aussi parce que j’ai bien envie de découvrir où nous mèneront les pas de Vassia, dans la nuit glaciale de l’hiver… Même si ce premier tome a quelques défauts, j’ai aimé l’imaginaire de Katherine Arden et j’ai envie de la relire.

L’Ours et le Rossignol, Katherine Arden, éditions Denoël, 368 pages, 2019