Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu

Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse… 

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu de Anjali Sachdeva est un livre extraordinaire. Je l’avoue, je ne m’attendais pas du tout à ce que j’ai lu. C’est un recueil vers lequel je ne serais pas allée d’emblée. Le titre et la couverture me donnaient une toute autre impression du contenu. Cette lecture a donc été une très belle surprise.

Ce recueil de neuf nouvelles mêle la science au fantastique. On oscille entre un monde réel, que l’on connaît, avec un petit quelque chose d’imaginaire. De surprenant. D’intrigant. De différent. Du réalisme magique? Il y a en tout cas une petite dose de fantastique, l’apparition d’un don, d’une créature magique qui fait partie prenante de l’histoire. Bien ancrée dans l’actualité ou dans une période historique donnée: la conquête de l’Ouest par exemple ou l’arrestation du poète John Milton. 

« Je plains tous les humains. Vous connaissez bien des malheurs au cours de votre existence. Même pour quelqu’un comme vous, c’est inévitable. J’ai parfois l’impression que ce monde est véritablement conçu pour vous faire souffrir. »

Ce recueil est atypique. L’écriture coule toute seule et chacune des histoires est très prenante, quoique très différente.   On plonge dans ce recueil sans se douter où l’auteure va nous mener. Elle réussit à se renouveler à chaque histoire, tout en conservant certains thèmes communs à toutes les nouvelles. Et j’adore ça! Par exemple, on retrouve souvent des personnages aux prises avec une grande solitude ou alors des allusions à l’analphabétisme. Les histoires sont à la fois contemporaines et parlent des enjeux de notre époque, tout en étant intemporelles avec un petit côté merveilleux. On y croise, entre autres, un pêcheur et une sirène, une grotte étrange, des septuplées et un ange dans la Tour de Londres. C’est bien écrit et ça se dévore.

« Les mots s’agitent en elle comme des oiseaux fébriles. Ils ont hâte de voler et il suffira d’un bruit sourd pour qu’ils se libèrent, franchissent la misérable barrière de sa langue et pénètrent dans le monde sans possible retour en arrière. »

Le recueil contient neuf nouvelles, dont voici un petit résumé:

Le monde la nuit
Sadie est différente des autres. Elle a une faible vue, la peau blanche et elle ne tolère pas le soleil. Elle vit la nuit. Quand son mari Zachary part un long moment pour le travail, elle ne tolère plus d’être confinée à la maison. Elle va faire la découverte d’une étrange grotte.

Poumons de verre
Van Jorgen, jeune veuf avec un bébé, une petite fille nommée Effie, a un accident à l’aciérie où il travaille. Invalide, il doit vivre avec la culpabilité de ne pas être à la hauteur, alors que sa fille grandit.

Logging Lake
Robert accepte de suivre sa nouvelle petite amie au Glacier National Park, pour camper et randonner. Préférant regarder la nature dans les pages d’un livre, il n’a aucune idée de ce qui l’attend, surtout quand le couple traverse une zone réservée aux loups…

Tueur de rois
Un ange rend visite au poète John Milton, emprisonné dans la Tour de Londres. Milton cherche l’inspiration et l’ange agit à titre de muse.

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu
La nouvelle qui donne le titre au recueil raconte l’enlèvement de deux jeunes filles, leur mariage forcé puis la découverte de leur étrange don d’hypnotiser les hommes.

Robert Greenman et la sirène
Un pêcheur parti au large avec un équipage aperçoit un jour une sirène. Comme le dit la légende, le chant des sirènes hypnotise les hommes. Son charme happe Robert et plus rien d’autre n’aura d’importance pour lui. 

Tout ce que vous désirez
En jouant au poker, Michael se retrouve débiteur du « vieux », le père de sa petite amie, pour qui il travaille à la mine. Les deux jeunes décident alors de s’enfuir ensemble, sur les routes.

Manus
Un homme et une femme se retrouvent alors qu’il ne se sont pas vus depuis dix ans. Le monde est dirigé par les Maîtres, qui contrôlent tout. L’homme et la femme attendent / appréhendent de recevoir leur avis d’incorporation… 

Les Pléiades
Un couple de scientifiques décide d’avoir des enfants, mais ils choisissent de le faire avec éclat: des septuplés, bébés-miracles qui captent l’attention des médias et des collègues. À quel prix?

Avec ses nouvelles, Anjali Sachdeva nous amène là où l’on ne s’attend pas à aller. Chaque nouvelle est une porte sur un univers à la fois étrange et fascinant, aux personnages qui sont puissants dans leur façon de vivre leur quotidien, de réagir, d’avancer.

« Si tu veux vraiment quelque chose, il faut que tu imagines chaque étape qui te permettra de l’obtenir et qu’ensuite tu t’en empares impitoyablement. »

Une forme de grandeur et de puissance qui allie les sciences et le merveilleux. Un recueil impressionnant, plein de surprises. Il n’y a pas à dire, l’auteure a le don de créer des histoires captivantes.

À lire absolument, rien de moins! Je compte bien surveiller cette auteure de très près, j’aimerais beaucoup la relire.

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu, Anjali Sachdeva, éditions Albin Michel, 288 pages, 2021

Créatures fantastiques t.5

La jeune Ziska, dernière d’une lignée de mages, apprend le métier de vétérinaire aux côtés de Nico. Un jour, elle entend parler d’une nouvelle créature qui aurait été aperçue en ville. Il s’agit d’un Tatzelwurm… Ce dernier, ainsi que ses compagnons, a dû fuir leur montagne d’origine. Tout comme le griffon blessé, une bête noire étrange et inconnue venue de l’est les en a expulsés, en tentant de se frayer un chemin vers la ville. “Qu’importe les progrès de civilisation, les hommes frémiront toujours face à ce qu’ils ne comprennent pas.”

J’ai lu le cinquième et dernier tome de la série de mangas Créatures fantastiques. Cette série m’a beaucoup plu de façon générale, tant au niveau du dessin que de la direction qu’a prit l’intrigue dans les derniers tomes, un peu plus axés sur les mythes et légendes. Cet aspect était des plus intéressants et je trouve même que les premiers tomes auraient aussi gagnés à s’en inspirer. Toutefois, de façon générale, Créatures fantastiques est une belle série en cinq tomes, dont j’ai beaucoup apprécié la lecture.

Qu’en est-il de ce dernier tome? L’histoire débute alors que Ziska et son amie Annie sont toutes deux retrouvées inconscientes. Une étrange créature serait liée à ce qu’on nomme « le mal aigu des montagnes ». Ziska est persuadée que cette créature a un lien avec l’affaire du griffon du tome précédent. Il y est aussi question de dragons. C’est alors que les journaux font état d’une bête noire étrange et inconnue qui se déplace comme une boue informe et sème la terreur…

« Je pense que les dragons sont l’incarnation de la nature. »

On retrouve les personnages fantastiques issus des mythes et légendes, un aspect qui me plait bien dans la tournure qu’a prit la série dans les derniers tomes. On retrouve donc Dame Holle, l’esprit des céréales et Jean, le Dieu des Montagnes, impertinent comme toujours. On y aborde plusieurs mythes en lien avec les montagnes.

« Les « gentilles » créatures fantastiques sont peu nombreuses. En effet, beaucoup de créatures sont nées de la peur que les hommes ont face à l' »inconnu ». »

Même s’il a un côté fantastique et que l’imaginaire est très présent, ce tome n’est pas différent des autres. Il véhicule un message écologique sous-jacent et aborde ici la pollution minière et la coupe des arbres. Le côté fantastique quant à lui, s’attarde sur les légendes et sur le fait que l’humain ne perçoit plus les créatures fantastiques comme avant. La magie disparaît peu à peu. 

J’ai bien aimé la lecture de ce cinquième tome, même si je trouve la conclusion un peu abrupte. J’aurais apprécié avoir un peu plus de détails et d’informations pour conclure la série. Ce tome me donne une petite impression d’inachevé, même si dans l’ensemble, j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir ces mangas.

Pour lire mon avis sur les autres tomes de la série:

Créatures fantastiques t.5, Kaziya, éditions Komikku, 208 pages, 2020

L’Hiver de la Sorcière

Moscou se relève difficilement d’un terrible incendie. Le grand-prince est fou de rage et les habitants exigent des explications. Ils cherchent, surtout, quelqu’un sur qui rejeter la faute. Vassia, avec ses étranges pouvoirs, fait une coupable idéale. Parviendra-t-elle à échapper à la fureur populaire, aiguillonnée par père Konstantin? Saura-t-elle prévenir les conflits qui s’annoncent? Arrivera-t-elle à réconcilier le monde des humains et celui des créatures magiques? Les défis qui attendent la jeune fille sont nombreux, d’autant qu’une autre menace, bien plus inquiétante, se profile aux frontières de la Rus’.

L’hiver de la sorcière est le dernier tome de la « Trilogie d’une nuit d’hiver » de Katherine Arden. Et quelle lecture! J’ai adoré cette finale. Le roman est bon, prenant et difficile à lâcher. On veut savoir ce qu’il adviendra de Vassia, dans cette Russie à feu et à sang où les sorcières sont envoyées au bûcher et où les créatures magiques côtoient la religion des hommes. Vassia, que l’on a vu évoluer dans les deux autres tomes, doit échapper à la fureur de Moscou, incendiée. Sa position n’est pas très enviable, mais le rôle qu’elle jouera sera exceptionnel. Dans tous les tomes, on tente de lui mettre la bride au cou, de la calmer, de la marier afin qu’elle prenne sa place et cesse de se comporter en garçon, ou alors de la confiner dans un couvent. C’est bien mal connaître Vassia, têtue et rebelle, ce qui en fait un personnage auquel on s’attache encore plus. 

« Rien qu’hier, elle vous a sauvé la vie, a tué un magicien dévoyé, et a embrasé la ville avant de la sauver; tout cela en une seule nuit. Croyez-vous qu’elle consentira à disparaître contre une dot, ou à n’importe quel prix? Connaissez-vous ma sœur? »

La « Trilogie d’une nuit d’hiver » se déroule dans la Russie médiévale, à une époque où la double foi – celle en la religion et celle dans des êtres fantastiques – crée des guerres et des affrontements sans fin. L’auteure poursuit ici l’histoire de Vassia, une héroïne forte et courageuse, accusée d’être une sorcière, qui tente de faire le pont entre son monde et celui des créatures magiques. Ce troisième volet est aussi l’occasion pour elle d’en apprendre plus sur sa famille, de découvrir la Minuit, une sorte de monde parallèle où elle côtoie des créatures magiques. La mission qu’elle se donne est alors de rapprocher les deux mondes afin qu’une certaine paix soit instaurée entre les humains et les êtres fantastiques. Pendant ce temps, la guerre avec les Tatars se prépare…

« Mon domaine n’est pas fait de jours ou de saisons, mais de minuits. On peut y traverser le monde en un instant, tant qu’il est minuit là où l’on va. Ou, plus probablement, mourir ou perdre la raison en essayant. »

Ce roman fantastique puise ses racines dans l’histoire, la vraie. Certains personnages du roman ont réellement existés (ici, ils sont romancés pour les besoins de l’histoire) et certains faits historiques racontés ont aussi eu lieu, comme la Bataille de Koulikovo. C’est une bataille à la base de l’unification de la nation russe. C’est un peu la même chose que l’on retrouve dans ce roman, mais avec notre monde et celui des créatures magiques. J’aime également tout le travail de recherche qu’a fait l’auteure avec ce livre, qui est une véritable plongée dans le monde médiéval russe. Des noms, aux lieux, en passant par les mythes, les légendes et des personnages historiques, Katherine Arden a fait beaucoup de travail afin d’offrir un roman qui soit crédible, complet et détaillé.  L’auteure a mit plusieurs années à écrire sa trilogie. J’ai particulièrement aimé l’écriture et le monde dans lequel elle nous amène.

C’est d’ailleurs dans les légendes russes qu’elle puise pour nous offrir cette plongée médiévale fascinante. Ce troisième tome termine à la perfection cette trilogie, en nous offrant vraiment des moments touchants, effrayants et fantastiques. On retrouve Vassia, cette héroïne qui n’a pas froid aux yeux; Morozko le roi de l’hiver; son frère jumeau l’Ours; et le maléfique père Konstantin. On y retrouve des chevaux de légende qu’on imagine sans mal comme des créatures puissantes nimbées de mystère; des oupyrs (sortes de vampires slaves); ainsi qu’une foule de tchiorti (les « diables » du folklore russe) qui sont toujours présents un peu partout dans le roman et prêts à aider (ou mettre des bâtons dans les roues). Cette mythologie est sans doute la plus grande force de ce roman justement parce que Vassia peut les voir, entretenir des relations avec eux et faire le pont entre notre monde et le leur.

« Mon frère pense que les hommes et les tchiorti peuvent partager le même monde. Ces mêmes hommes qui se propagent comme une maladie, qui font sonner les cloches de leurs églises et nous oublient. Mon frère est idiot. Si les hommes sont laissés sans contrôle, alors un jour il n’y aura plus de tchiorti, plus de route de la Minuit, plus une seule merveille dans le monde. »

L’atmosphère de cette série est vraiment unique. On baigne dans l’hiver et le froid. Dans ce tome-ci, on aborde également les autres saisons, en se promenant de la Minuit à la Midi et en évoluant en dehors du temps. Les histoires et les personnages fantastiques sont fascinants. La relation entre Vassia et Morozko est beaucoup plus étoffée dans ce troisième tome où la jeune fille doit définitivement faire des choix déchirants. 

Cette trilogie, très visuelle, ferait d’ailleurs une série de films absolument incroyables! On peut se permettre de rêver, qui sait. Cette trilogie est définitivement l’une de mes très belles découvertes des dernières années. Plus les tomes avancent, plus ils me semblent encore mieux que les précédents. Une série que je ne peux que vous conseiller, si vous aimez les contes et les grandes histoires russes pleines de mystère et de légendes.

À lire!

Mon avis sur les deux autres tomes:

L’Hiver de la Sorcière, Katherine Arden, éditions Denoël, 464 pages, 2020

La Couleur tombée du ciel

Un projet de barrage promet d’engloutir toute une vallée reculée de la campagne américaine. Bizarrement, son dernier habitant se réjouit de voir le lieu disparaître sous les flots, en particulier la parcelle de terrain voisine… Les Gardner y ont vécu paisiblement pendant des années, jusqu’à ce que la chute d’une météorite juste devant leur maison fasse basculer leur quotidien. Des scientifiques ont tenté d’étudier ce roc venu de l’espace, sans succès. La matière ne ressemblait à rien de connu et se distinguait par sa couleur inexistante sur Terre… Après cet événement, la faune et la flore ont commencé à s’altérer, les phénomènes étranges se sont multipliés, entraînant la famille Gardner dans une spirale de malheurs…

Après avoir lu Les Montagnes hallucinées tome 1 et Les Montagnes hallucinées tome 2 de Gou Tanabe, adaptés des histoires de H. P. Lovecraft, j’ai eu très envie de poursuivre la découverte de ses œuvres. Je suis rapidement tombée sous le charme du trait de crayon de Gou Tanabe et de sa façon spectaculaire d’adapter les livres de Lovecraft. Il était donc tout naturel que je poursuive ma découverte et j’ai choisi La Couleur tombée du ciel

Sans surprise, j’ai vraiment adoré cette histoire, publiée pour la première fois en 1927. Ici, l’auteur nous raconte la vie de la famille Gardner, des fermiers qui ont un grand lopin de terre sur lequel ils cultivent toutes sortes de plants et s’occupent aussi de plusieurs arbres fruitiers. Ils sont amis avec leurs voisins, mènent une vie agréable, plutôt paisible et travaillent fort pour faire fructifier leurs terres. Un beau jour, une météorite très particulière atterrit avec fracas dans leur jardin.

« Ce n’était qu’une couleur – mais aucune des couleurs de notre terre ou des cieux. »

L’étrange objet attire des scientifiques et des professeurs qui tentent de l’étudier. Après la chute de l’objet, la ferme commence à être la proie d’événements étranges et dramatiques. Les Gardner changent. Leurs voisins ne les reconnaissent plus. Leurs terres deviennent infertiles. D’étranges choses y poussent. Rien ne sera jamais plus comme avant pour les Gardner… Ce qui est intéressant, c’est la façon dont l’histoire nous est racontée. Bien après les événements, un jeune homme chargé d’effectuer des relevés topographiques arpente les lieux désertés et fait la connaissance du voisin des Gardner. 

« Avant même d’arriver dans la vallée dont j’étais chargé d’effectuer les relevés pour la construction d’un nouveau réservoir, j’avais déjà été prévenu que les lieux étaient maudits. »

Cette histoire est intrigante, horrifiante, prenante et vraiment bien menée. C’est vraiment une lecture qui vaut la peine, dans laquelle on plonge avec inquiétude. L’intrigue est terrifiante, puisque l’histoire joue beaucoup avec la normalité, qui devient du jour au lendemain irréelle et incontrôlable. Tout dérape pour les Gardner et c’est avec étonnement que l’on découvre les événements qui perturbent leur vie à jamais. Il faut dire que Lovecraft a le don de créer une intrigue qui crée l’inquiétude et monte crescendo vers l’horreur. Les dessins sont parfaits pour contribuer à cette atmosphère terrifiante qui se referme doucement sur les personnages.

« Ce sont ces incidents insolites qui, en se propageant par le bouche-à-oreille, constituèrent le socle de la légende qui se forma dans les années qui suivirent. »

J’ai adoré cette histoire qui se déroule sur une ferme. Déjà, l’objet-livre est superbe, avec son format un peu plus grand et sa couverture suédée. L’adaptation est sombre et époustouflante. Le trait de crayon de Gou Tanabe me fascine à chaque fois. Il est précis, détaillé et réussit à rendre à merveille toute l’horreur inspirée par le texte de Lovecraft.

Je crois vraiment que Gou Tanabe va devenir l’un de mes mangaka préféré!

La Couleur tombée du ciel, Gou Tanabe, d’après H.P. Lovecraft, éditions Ki-oon, 192 pages, 2020

Glauque

« J’ai toujours eu l’impression que si ma sœur et moi on n’écoutait pas les terreurs anxieuses de ma grand-mère pis qu’on traversait entre chez elle et notre maison quand il commence à faire noir et surtout, surtout, l’hiver, les barbus allaient nous attraper, nous enlever, nous faire des choses terribles. En vieillissant, ces hantises suscitées par l’inquiétant terrain bordé d’arbres deviennent des supplices secondaires. On y verrait là de quoi se trouver chanceux, quand on connaît mieux la mesure des sévices cruels que l’on peut infliger à une femme seule dans le noir. » Depuis toujours, les Gaspésiens vivent entourés d’une nature menaçante qui alimente de nombreuses légendes. Fantômes, démons, vampires, sorcières et monstres; en neuf nouvelles, l’autrice invente un folklore moderne et angoissant qui puise sa source dans sa propre enfance et sa région natale, là où la terre se termine.

J’avais très hâte de découvrir Glauque, là où la terre se termine de Joyce Baker. Comme c’est indiqué sur la couverture, il s’agit de « récits et contes occultes ». En fait, l’auteure revisite les légendes et les histoires racontées d’une génération à l’autre, en Gaspésie. C’est très intéressant car on entend peu parler de ce qui forge les histoires des régions. Naturellement, l’auteure y ajoute sa plume et son imagination, ce qui nous amène à découvrir des contes particulièrement inquiétants qui nous tiennent en haleine jusqu’au bout. Le format aussi, apporte beaucoup au livre. Les histoires sont assez courtes et très intrigantes.

« Quand je fais faire le tour aux touristes, je leur raconte beaucoup de faits, mais peu d’histoires. Il y a par contre de ces faits qui se mêlent à des légendes au point où il est difficile de distinguer le vrai du faux. C’est à ce moment que le folklore devient la vérité. »

On y retrouve des histoires issues du folklore, comme La Table à Rolland ou la Blanche du rocher, revisitées. On n’imagine pas à quel point cette superbe région peut cacher autant d’inquiétantes histoires… L’auteure invente aussi tout un folklore avec des histoires plus « modernes » ou des récits qu’on se racontaient entre les générations, dans lesquels se côtoient monstres, sorcières, démons, fantômes, extraterrestres, sirènes, et tant d’autres.

Voici un petit tour d’horizon des dix contes que l’on retrouve dans le recueil. Certains s’inspirent d’histoires un peu plus connues alors que d’autres sont plus ancrées dans le souvenir, en mettant en scène les histoires orales de la région et les peurs liées à ce qui est fantastique et inquiétant. Dans toutes les histoires, on retrouve des personnages qui donnent le frissons.

Les barbus
Une histoire d’énormes barbus qui capturent les enfants.

Au camp
Douze jours passés dans un camp de vacances, avec des soirées typiques d’histoires d’horreur autour du feu.

Élizabeth et Belzébuth
L’histoire est racontée par un chat, qui explique les lieux à éviter pour survivre…

La cache
Marianne, une végane, vient de se construire un abri pour la chasse.

Marie, la Blanche du Rocher
Une histoire de pirate en lien avec la légende du Rocher Percé.

Cap-Rouge
L’histoire du Cap-Rouge et de la maison inquiétante de Magellan.

La table à Rolland
Rolland, contremaître de chantier de la future église Saint-Michel-de-Percé, accepte une étrange partie de dés.

Spécimen
Une scientifique, envoyée par l’Université pour étudier l’activité sismique et biologique, passe du temps dans un bar de danseuses.

L’île
Un conte ayant pour lieu l’île Bonaventure et ses mystères.

I’m Done With Not Writing
Un récit fait d’eau, de Grande-Rivière et d’histoires.

En dix contes, Joyce Baker nous convie à un rendez-vous gaspésien inédit. C’est ce que j’ai aimé de ce livre. L’originalité du texte et une autre vision, plus sombre, de cette belle région. Certains contes m’ont plu plus que d’autres, mais dans l’ensemble j’ai passé un très bon moment avec ce livre… qui sort définitivement des sentiers battus! 

Glauque: Là où la terre se termine. Récits et contes occultes, Joyce Baker, éditions Québec-Amérique, 136 pages, 2021