Le dernier homme

le dernier hommeUn monde, le nôtre, dans un futur pas si lointain… Un monde dévasté à la suite d’une catastrophe écologique sans précédent, où se combinent des conditions climatiques aberrantes, des manipulations génétiques délirantes et un virus foudroyant prompt à détruire l’ensemble de l’humanité. Esseulé au cœur de cet enfer aseptisé et visionnaire, digne de 1984 et d’Orange mécanique, un homme, Snowman, est confronté à d’étranges créatures génétiquement modifiées, les Crakers, une nouvelle race d’ « humains » programmés pour n’être sujets ni à la violence, ni au désir sexuel, ni au fanatisme religieux. Tel un Robinson futuriste, il doit lutter pour sa survie et celle de son espèce. Au risque d’y perdre son âme…

En commençant ce roman, je m’attendais à lire une seule histoire alors que je découvre que Le dernier homme fait partie d’une trilogie, avec Le Temps du déluge et MaddAddam. Deux titres que je voudrais bien lire également.

Le dernier homme de Margaret Atwood nous transporte donc dans le présent et le passé de Snowman (autrefois appelé Jimmy). Une catastrophe humaine a changé le cours de l’humanité et le monde que nous avons connu. Nous sommes alors transportés dans le présent de Snowman et très souvent, dans ses souvenirs. C’est à un voyage dans le temps que nous convie l’auteure. Le passé de Jimmy est en quelque sorte notre futur à nous, les humains d’aujourd’hui. Il y a des reliques du monde que nous connaissons, dans les décombres que l’on retrouve dans le l’univers de Snowman. Dans les méandres de l’internet qu’il consulte, du temps où il s’appelait Jimmy, on retrouve un peu de notre culture et de ce que nous avons été. Les personnages de ce monde futuriste critiquent notre monde, notre mode de vie, notre façon de gérer nos relations avec les autres.

L’auteure alterne entre le passé de Jimmy et le présent. Son présent, par rapport à nous, est un monde futuriste. Cependant, on a l’impression que son univers pourrait ne pas être si éloigné du nôtre dans un proche avenir. Le monde décrit dans le roman est très détaillé et offre un regard assez noir sur ce que pourrait devenir notre futur. C’est un univers particulier, rempli de vestiges du temps passé.

Dans le passé, nous voyageons aux côtés de Snowman, de son meilleur ami Crake et de Oryx dont il est follement amoureux. Nous découvrons des compounds, des sociétés plus avancées qui évoluent à l’écart des autres. Ce monde est peuplé de créature particulières, comme les porcons et les louchiens, issus de la manipulation génétique. Le monde décrit dans Le dernier homme est très avancé du point de vue des technologies, de la science et de la génétique.

Crake, devenu adulte, façonne quant à lui ce qui sera le nouvel humain dans un présent désolé où tout est détruit et où il ne reste que des décombres et des déchets de l’ancien monde.  Il travaille beaucoup sur les créations transgéniques. Son but: créer la perfection, sans les défauts de l’humain. L’auteure offre avec ce personnage, une forme de critique et un avertissement concernant les manipulations génétiques qui peuvent s’avérer très dangereuses. En souhaitant effacer ce qui lui semble inégal et injuste, comme les hiérarchies et la jalousie, ses nouvelles créations ne sont pas forcément mieux. Le monde manque de saveur, de couleurs, d’identité.

L’histoire est un peu un constat et une critique du chemin que prend l’humanité avec les traitements génétiques et transgéniques, et l’envie de créer des êtres les plus parfaits possibles. L’auteure invoque du même coup les conséquences d’un monde futur, où l’obsession de l’homme à rechercher constamment la supériorité et la domination sur les autres espèces et sur la nature, l’amène plutôt à tout détruire autour de lui.

La pollution et l’écologie sont des thèmes qui reviennent souvent dans le livre. Certaines créations ou innovations faites par les scientifiques dans le roman le sont en cherchant à améliorer le monde que nous leur avons laissé. On ne peut s’empêcher de faire un certain parallèle avec ce que nous vivons aujourd’hui, surtout que dans le roman, un virus créé par l’humain est en voie de détruire l’humanité. Ici, il s’agit d’un roman naturellement, mais qui trouve certains échos à ce que nous vivons aujourd’hui. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette histoire qui nous raconte un monde qui pourrait être probable, avec les avancées technologiques et scientifiques que nous connaissons.

Le dernier homme est ma première rencontre avec l’univers de Margaret Atwood. J’ai trouvé le roman très original, l’idée de cette vision futuriste est très intéressante et que dire de cette plume riche en vocabulaire et imagination! La traduction est également excellente et agréable à lire. J’ai par contre trouvé quelques longueurs au roman. La construction de l’histoire est assez lente. Il y a beaucoup de passages qui se déroulent dans le passé et j’avais souvent l’impression qu’il y en avait plus que dans le présent, alors que c’est à cette période que j’aurais préféré passer le plus de temps. Je la trouvais plus intéressante et plus intrigante.

Il y a donc des passages qui s’étirent en longueur et que l’on aurait pu raccourcir un peu. Le roman n’en est pas moins bon, mais il m’a manqué un peu de suspense pour rester totalement accroché à l’histoire. Peut-être est-ce parce que le livre est le début d’une trilogie? Ce que je ne savais pas en le commençant. Ma perception par rapport au dénouement et à mon envie de connaître les réponses plus rapidement aurait peut-être été différente de ce côté-là, en sachant que Le dernier homme place les bases d’une histoire beaucoup plus longue. Peut-être que cette impression sera plus ténue en lisant les autres volumes de la trilogie. Dans l’ensemble, je dirais que l’auteure réussit à pousser notre curiosité suffisamment loin pour avoir envie de découvrir la suite.

Malgré ce bémol, Le dernier homme m’a permis de passer un bon moment. J’ai trouvé le roman très intéressant, surtout parce que l’auteure réussit à créer un monde fascinant et terrifiant. Elle nous décrit un monde qui n’est pas très reluisant et qui est rempli d’incertitudes quant à ce qu’il adviendra dans le futur. C’est une lecture que j’ai aimé et qui m’a donné envie d’en savoir plus, surtout avec la façon dont l’histoire se termine. Je lirai assurément Le Temps du déluge et MaddAddam qui complètent le cycle commencé avec Le dernier homme.

Le dernier homme, Margaret Atwood, éditions 10-18, 480 pages, 2007

Si près, si loin, les oies blanches

Si près si loin les oies blanchesTout au long de ce livre, deux pistes se croisent au fil des lieux, des époques et des saisons : celle des grandes oies blanches et celle des gens qui les ont admirées, convoitées. Sur la toile de fond des cycles naturels, la halte immémoriale des oies en bordure du Saint-Laurent devient ainsi le germe d’une réflexion sur les liens entre les humains et les animaux, sur le territoire et le vivre-ensemble, sur la liberté, la solidarité et la détermination. Si près, si loin, les oies semblent nous livrer un message… Dans leur sillage, s’ouvrent nos propres routes migratoires…

Cet essai de Gérald Baril est une vraie petite merveille. Ayant comme point de départ les oies blanches, l’auteur aborde une foule de sujets, nous parle de quantité de livres et nous raconte l’univers des oies et de ceux qui les ont observées et admirées.

« Que l’on soit scientifique, chasseur, artiste, amant de la nature ou simple témoin de leur passage saisonnier, la multitude des oies captent l’attention et frappe l’imagination. Ce temps d’arrêt, que nous intime la grandiose et fugitive présence des oies blanches, nous porte à méditer sur les rapports entre les humains et les animaux, sur le territoire et sur la notion de communauté. Si près et si loin de nous, les oies semblent nous livrer un message. »

Le livre est divisé en quatre grandes sections, qui couvrent le passage des saisons. Chaque moment de l’année amène son lot de découverte, de bonheurs. Toujours avec les oies en premier plan ou par moments, en toile de fonds. Ces oiseaux sont aussi l’occasion pour l’auteur d’aborder des sujets qui lui sont chers: la culture, l’art, la littérature, la gastronomie, la politique, la nature, les moments passés au chalet ou avec des amis, l’écriture, la chasse, l’environnement, la toponymie (le Village-aux-Oies par exemple, aujourd’hui complètement rasé), la science, la biologie, l’aménagement du territoire, son exploitation et sa protection. Le passage des grandes oies annonce le changement des saisons et a quelque chose de très émouvant.

Le livre est aussi une sorte de « voyage » pour suivre les oies. L’auteur nous parle de l’incontournable Baie-du-Febvre (si vous n’y êtes jamais allés, c’est un lieu fabuleux et impressionnant pour voir les oies), du Cap Tourmente et de l’Île Bylot. Il puise dans notre histoire, celle des premiers explorateurs d’autrefois et des scientifiques d’aujourd’hui, pour nous offrir un voyage passionnant à la découverte des oies blanches. Avec l’auteur, on suit les comportements des oiseaux, leur façon d’évoluer en groupe et de migrer vers des contrées plus propices pour la reproduction par exemple. On apprend beaucoup de choses sur le travail des chercheurs et le baguage des oies.

De nombreux chapitres sont consacrés aux Amérindiens et à leur relation avec les oies. On parle également de chasse et j’ai adoré le propos de l’auteur à ce sujet, sa façon de percevoir la chasse, les points qu’il apporte en sa faveur et son point de vue par rapport aux croisades qui ont brimé les droits des Premières nations. Il rejoint sur beaucoup de points ce que je pense de la chasse, de sa perception dans la société. La place des oies dans l’imaginaire des Inuits est très importante.

« Il fut un temps au Québec où personne n’aurait songé à blâmer la chasse, tellement l’activité était parfaitement intégrée dans les mœurs. Tous ne chassaient pas, mais beaucoup en profitaient. »

Cet essai raconte à la fois la biologie des oies, la façon dont elles sont nommées, leurs particularités alors qu’elles entreprennent de grandes traversées. Au-delà des détails plus techniques ou biologiques, le texte est empreint d’une belle sagesse, d’une délicatesse et de détails passionnants qui nous amènent sur la trace de la sauvagine. Revisiter l’influence des oies dans nos vies, s’imprégner de la nature et de ce qu’elle nous apporte et réfléchir à une foule de sujets allant du véganisme à la politique, apportent à l’essai une dimension humaine et très intéressante.

À la fin de chaque grand chapitre, l’auteur nous convie à une petite tranche de vie, à une réflexion plus intime, autour des sujets précédemment abordés. Les passages sont en italiques dans le livre et marquent une sorte de pause, J’ai beaucoup aimé. On a le sentiment de suivre d’un peu plus près l’auteur en plongeant dans son quotidien et ses pensées.

Les chapitres sont agréablement construits. Un repas entre amis autour d’une oie aux deux pommes peut être le début de longues réflexions sur la chasse par exemple, la gastronomie, le territoire. C’est à la fois convivial et intéressant, un peu comme si on y était. J’ai adoré cette atmosphère, qui rend l’essai beaucoup plus proche du lecteur et moins « didactique ». L’écriture est par moments presque poétique. C’est une petite merveille.

« Les refuges d’oiseaux migrateurs et tous les espaces protégés dans le but de maintenir la biodiversité sont éminemment précieux, mais ne doivent pas être seulement des fenêtres à travers lesquelles on imagine un monde disparu. Ils doivent être vus comme des avant-postes d’un monde à venir, plus respectueux des cycles naturels auxquels nous aussi, les humains, sommes partie prenante. »

On y retrouve de nombreuses références culturelles aux oies: dans les chansons de Félix Leclerc, dans la poésie de Félix-Antoine Savard, chez Gabrielle Roy. L’auteur m’a donné envie de (re)lire Robert Lalonde, Selma Lagerlöf, Jean Provencher, Sheila Watt-Cloutier (dont le livre Le droit au froid m’attend dans ma pile). Il m’a aussi donné envie de découvrir l’histoire de la Petite-ferme du cap Tourmente (lecture à venir très bientôt d’ailleurs!)

« Raconter, c’est un peu faire ses comptes. Les mots conter et compter ont une origine commune dans l’expression latine computare, « calculer ». Travail minutieux d’artisan, tant de fois avant moi reconduit. Et pourquoi raconter? Pourquoi ressasser ces choses d’un autre temps? Parce que c’est là une faculté de notre espèce, de faire que soient à nouveau les choses qui ne sont plus. »

Le retour des oies blanches est sans cesse un spectacle fascinant et impressionnant, qui revient chaque année pour mon plus grand bonheur. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis plongée dans les mots de Gérald Baril. Un essai passionnant, tout en finesse. J’adore!

Vous aimez ce genre de livre? Je vous suggère aussi Hiver: cinq fenêtres sur une saison qui est construit un peu dans le même genre et nous apprend une foule de choses passionnantes!

Si près, si loin, les oies blanches, Gérald Baril, XYZ éditeur, 336 pages, 2020

L’Institut

l'institutAu cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent. Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre presque semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques. Que font-ils là ? Qu’attend-on d’eux ? Et pourquoi aucun de ces enfants ne cherche-t-il à s’enfuir ?

L’Institut est un livre que j’avais très hâte de lire. Petit dernier de Stephen King paru en français, la quatrième de couverture compare le roman à Charlie et à Ça. J’écris ce billet « à chaud ». J’ai passé la nuit à lire le roman et j’ai eu de la difficulté à le poser. Si le début met doucement en place l’univers et les personnages, la deuxième moitié du roman est tellement prenante et intrigante qu’il est difficile de lâcher le livre.

En début de roman on retrouve une petite note, juste au-dessus des données de catalogage. Une note qui donne le frisson:

« Selon le Centre national pour les enfants disparus et exploités, environ 800 000 enfants disparaissent chaque année aux États-Unis. La plupart sont retrouvés. Des milliers ne le sont pas. »

Le livre commence par nous parler de Tim Jamieson, débarqué d’un avion en empochant un peu d’argent et qui a atterri dans une ville paumée au fin fond de nulle part. Ancien policier, il décide de prendre du travail – un emploi complètement archaïque – dans cette ville perdue qui semble avoir échappé à toute technologie. On apprend à connaître les habitants de DuPray, la dynamique de la communauté.

« Vous savez cette vie qu’on croit mener, elle n’existe pas. Ce n’est qu’un théâtre d’ombres. Et en ce qui me concerne, je ne serai pas mécontent quand les lumières s’éteindront. Dans l’obscurité, toutes les ombres disparaissent. »

On quitte ensuite DuPray pour faire la connaissance de Luke Ellis et de sa famille. Le garçon est un vrai petit génie, brillant et complet, qui aime autant s’amuser qu’étudier. Il a tout juste douze ans et est déjà accepté dans deux universités. Il est à un tournant de sa vie et s’apprête à faire des choix qui changerons à jamais son parcours, sans se douter qu’autre chose se prépare pour lui. C’est alors qu’il se réveille dans une chambre pareille à la sienne, mais qui n’est pas la sienne.

Bienvenue à L’Institut, un endroit inquiétant où l’on fait la rencontre de plusieurs enfants aux pouvoirs spéciaux. Le roman livre peu à peu ses secrets quant à cet endroit où les dirigeants ont des yeux partout et où tout est contrôlé. Luke tentera de comprendre où il est et ce que les gens de L’Institut font. Cet endroit, imaginé par King, est horrible. Ce qui s’y déroule dépasse l’entendement. La raison d’être de cet endroit est terrifiante, surtout lorsqu’on commence à en comprendre les rouages. À L’Institut, il y a l’Avant et l’Arrière. Il y a des règles rigides et dures, alors que d’autres sont totalement négligées.

« Il ne savait pas si ses secrets pourraient lui être utiles, mais il savait qu’il y avait des fissures dans les murs de ce que Georges avait appelé, fort justement, cet enfer. Et s’il parvenait à utiliser ses secrets – et son intelligence prétendument supérieure – comme on manie un pied-de-biche, il pourrait peut-être élargir une de ces fissures. »

C’est un lieu inhumain, prétexte pour aborder de nombreux thèmes: l’injustice, le pouvoir, les organisations secrètes, les enlèvements, les dons spéciaux et particuliers. La sensibilité des personnages et leurs capacités qui dépassent celles du commun des mortels, sont le thème principal de L’Institut où il est question principalement de télékinésie et de télépathie. Un thème souvent abordé chez King, tout comme le thème de l’enfance. Enfance qui est la plupart du temps volée ou altérée. On parle aussi de ces petites choses que l’on nomme « hasard » et qui nous poussent parfois à accomplir certains gestes, sans trop savoir pourquoi. Une sorte d’impulsion qui met en lumière la complexité du cerveau humain et de ses capacités.

On qualifie bien souvent Stephen King de « maître de l’horreur ». C’est vrai, en un sens, mais ce qualificatif demeure tellement réducteur. King est réellement plus que cela, c’est un grand écrivain, qui puise dans la société et le monde fou dans lequel on vit, matière à écrire des histoires et à nous faire réfléchir. Ici, ce qui est terrifiant, ce ne sont pas les monstres tapis dans l’ombre. Ce n’est pas l’horreur au premier degré. Le monstre, c’est l’humain, dans ce qu’il a de meilleur comme de pire. Surtout de pire.

C’est d’ailleurs ce que j’aime de Stephen King. Il peut écrire toutes sortes de choses – de l’horreur, du fantastique, des thrillers, du policier – mais c’est dans la description des personnages et des événements qu’il réussit à instaurer un sentiment de peur et d’inconfort. Ses bons ne sont pas parfaits et ses méchants, même les pires, ont souvent un petit côté « humain » qui rend le lecteur mal à l’aise. Ils ont des peurs eux aussi, des familles et une vie en dehors de ce qu’ils font. Ici, c’est le cas. On a beau détester de toutes ses forces les méchants de l’histoire, ils sont suffisamment décrits pour prendre corps, pour exister et pour nous permettre une remise en question. C’est troublant pour le lecteur et on retrouve énormément cette façon de fonctionner dans les romans de King. C’est ce qui fait de ses histoires beaucoup plus que de simples histoires d’horreur. Ses livres sont une chronique sur la société, une critique de la noirceur de l’âme humaine et des failles de l’esprit des hommes. C’est donc beaucoup plus effrayant à mon avis que les histoires de monstres cachés sous le lit ou dans les placards.

Chaque fois que je termine un nouveau Stephen King, je me fais la réflexion à quel point c’est fou qu’un auteur réussisse à me troubler autant. Il y a peu d’auteurs qui peuvent me bouleverser de cette façon. King y arrive. Parce qu’il joue avec ce qui est fondamental chez l’humain: la recherche d’une forme de quiétude, le sentiment de sécurité, les souvenirs reliés à l’enfance, la certitude que les choses vont dans le bon sens, alors que finalement, tout peut éclater à chaque instant. Le mal peut se tapir dans l’ombre. Ce que l’on croyait vrai n’existe peut-être pas.

L’Institut est un grand roman, un roman dérangeant. Il nous place face à des gestes qui sont difficiles, incompréhensibles, mais qui cachent quelque chose de si grand que ça en est perturbant. L’auteur crée un bon suspense avec le déroulement des événements à L’Institut et avec le destin du petit Luke Ellis qui nous tient en haleine une bonne partie de l’histoire. Les ramifications qui s’éclaircissent à mesure qu’avance l’intrigue sont incroyables.

« Les petits détails font les grandes histoires. »

Les droits d’adaptation du roman ont déjà été acquis par l’équipe qui a aussi produit la série Mr. Mercedes. L’adaptation devrait être une mini-série et comporter une seule saison. Nous avons encore peu de détails jusqu’à maintenant, mais je suis impatiente de découvrir cette histoire à l’écran. Visuellement, il y a quelque chose de très fort à faire avec l’histoire de L’Institut.

En attendant, je vous invite bien sûr à découvrir cette histoire puissante et à faire connaissance avec Luke Ellis. Un roman – et des personnages – difficiles à oublier.

L’Institut, Stephen King, éditions Albin Michel, 608 pages, 2020

Le réseau secret de la nature

Réseau secret de la natureTout est lié: végétaux, insectes et animaux vivent en parfaite symbiose. C’est ainsi qu’un loup peut modifier le cours d’une rivière, que certains petits arbres produisent des substances répulsives pour dissuader les cerfs de les manger ou qu’une forêt fabrique des nuages. Toutefois, comme dans les subtils rouages d’une horloge, une vétille peut dérégler les mécanismes mis en place dans la nature. C’est pourquoi la disparition d’une seule espèce vivante est susceptible d’avoir des conséquences lourdes et pas toujours prévisibles sur l’environnement. 

Le réseau secret de la nature fait partie d’une sorte de trilogie, incluant le livre sur les arbres et celui sur les animaux. Chaque livre peut se lire séparément, chaque livre se suffit à lui-même. Pour en savoir plus cependant, c’est très intéressant de découvrir les autres ouvrages. Il en existe aussi un autre, d’un auteur différent, sur les champignons. Tous les livres ont été chroniqués sur le blogue et les liens sont au bas de cet article.

J’ai tant aimé ma lecture des autres titres de Wohlleben que c’était un vrai plaisir de découvrir celui-ci qui s’intéresse plus spécifiquement aux liens qui existent entre les différents êtres vivants et la nature. Les arbres en font partie, les animaux aussi, le climat, de même que toute branche de l’écologie, l’évolution et même, l’homme. Ce réseau secret de la nature est à la fois immense, complexe et étourdissant, si l’on part du principe que tout est relié. Que notre vie dépend aussi de celle des autres organismes vivants, qu’ils soient visibles ou non. Que notre empreinte et celle des animaux est réelle. Que ce qui nous lie est aussi ce qui peut nous diviser. Que l’évolution se fait en fonction de toute une liste d’éléments.

« Pour autant, plus nous reconnaîtrons que d’infimes perturbations suffisent à engendrer d’incommensurables transformations, mieux nous serons armés pour défendre la protection de vastes régions. »

Les chapitres du livre abordent souvent avec humour, différents aspects de la nature. Que ce soit le lien du loup avec son environnement; les bestioles que l’on retrouve dans notre tasse de café; le saumon qui atterri dans les bois; les feux de forêts; le lien entre la production de jambon et le déplacement des grues cendrées (oui oui!), l’auteur réussit à nous faire sourire et réfléchir tout à la fois. On apprend énormément de choses.

L’auteur aborde quantité de liens entre l’homme, les animaux et la végétation. Il nous parle de la gestion des forêts et de la pousse des arbres (Wohlleben est garde-forestier quand il n’écrit pas de livres), ainsi que du réseau sous-terrain qui présente un écosystème complexe avec lequel nous sommes peu en contact, sauf quand vient le temps d’y puiser de l’eau. Il nous parle des tempêtes et des changements climatiques; de la façon dont la nature gère la mort des individus qui y vivent; des espèces disparues ou en danger; s’il vaut mieux nourrir ou non les oiseaux en hiver; des mythes et réalités entourant la biodiversité; des craquements des arbres comme des coups de fusil qu’on entend en forêt lors de grands froids; de la migration très lente des forêts; et de l’évolution de l’homme.

Les passages les plus frappants sont sans doute quand l’auteur aborde la puissance des liens entre la nature et les animaux par exemple. Comment la présence ou l’absence des loups peut modifier les cours d’eau ou alors de quelle façon les arbres peuvent identifier un animal d’un autre.

« Nous ne comprenons pas encore bien le mécanisme d’horlogerie de la nature. Et tant qu’il en sera ainsi, nous devrions nous abstenir d’essayer de le réparer. »

L’auteur nous parle également d’écologie et de la façon dont la nature est perçue par le public en général. Avec l’impression que chaque animal « fragile » est en danger de mort, que chaque rencontre avec un animal sauvage est forcément une menace, l’idée générale de la nature, vue de tours en béton, est assez faussée. Cette vision globale des choses joue beaucoup sur la façon dont l’humain tente de protéger ses villes et villages au détriment des animaux et de la nature. Avec une vision tronquée des choses, l’humain nuit beaucoup plus à la nature qu’il ne la protège. Sa vision se rapproche beaucoup de la mienne.

« La nature la mieux protégée est celle dont l’homme peut faire l’expérience. »

Les différents chapitres de ce livre sont passionnants! L’auteur nous fait réaliser l’ampleur des liens qui se tissent dans la nature et nous démontre à quel point tout est fragile et puissant à la fois. Il nous permet de voir ce qui nous entoure d’un œil nouveau, avec une vision différente des choses. En cette période où l’écologie et la nature sont au centre de nombreux discours politiques et écologistes, ce livre est un incontournable à découvrir. Wohlleben est un vulgarisateur de talent qui permet de rendre accessible à tous une vue d’ensemble du réseau qui relie la nature, les animaux, les arbres, les champignons et l’homme entre eux. Une très belle lecture.

Voici d’autres livres passionnants à découvrir dans la même collection:

Le réseau secret de la nature, Peter Wohlleben, éditions Multimondes, 248 pages, 2019

Face au vent

Face au ventDans la famille Johannssen, le grand-père dessine les voiliers, le père les construit, la mère, admiratrice d’Einstein, étudie leur trajectoire. Par tous les temps, le dimanche est synonyme de sortie en mer. Les deux frères, Bernard et Josh, s’entraînent avec passion, sous la bruyante houlette paternelle. Ruby, la cadette, écoute à peine. C’est inutile : elle semble commander au vent. Mais lorsqu’un jour elle décide d’abandonner une carrière de championne toute tracée, la famille se disloque et s’éparpille. Douze ans plus tard, une nouvelle course sera l’occasion de retrouvailles aussi attendues que risquées.

Ce livre a été une très belle surprise. Après avoir lu plusieurs avis négatifs, j’ai quand même eu envie de le lire. Tout d’abord parce que j’ai lu Les grandes marées du même auteur et que ce livre avait été un très beau coup de cœur. Ensuite, parce que Face au vent m’interpellait, même si je n’était pas certaine de ce que j’y retrouverais. Ce roman trace à la fois le portrait d’une famille un peu déjantée, une famille avec ses hauts et ses bas. Le roman nous fait passer par toute une gamme d’émotions et s’amuse à mêler les souvenirs et le présent. C’est l’un des enfants de la famille Johannssen qui raconte l’histoire. Josh est sans doute le plus calme et le moins exubérant de la fratrie. Mais les enfants navigateurs sont maintenant devenus des adultes tous bien différents et la famille n’est plus ce qu’elle était…

Avec ce livre, Jim Lynch nous parle de navigation tout autant que des liens serrés que peut tisser une famille. Les Johannssen vivent essentiellement pour les bateaux. Ils en dessinent, en construisent, en réparent, ils naviguent, participent à des régates et gagnent des prix. Si tout le monde navigue assez bien dans la famille, c’est Ruby, la petite dernière, qui « parle au vent » et a un aura surnaturel. Alors que tout le monde croit qu’elle participera aux Jeux Olympiques, Ruby décide de faire demi-tour avec son bateau et de perdre par choix. C’est à ce moment que quelque chose commence à éclater et que la famille se disloque peu à peu.

L’entreprise familiale frôle la faillite et le père et le grand-père doivent faire face à des procès; la mère – plus scientifique que navigatrice – se coupe du monde pour observer les étoiles et tenter de résoudre de vieux problèmes de mathématiques insolubles; Bernard défie la loi, saborde gratuitement des bateaux et est mêlé à de drôles de magouilles exotiques. Ruby quant à elle, devient une fanatique d’aide humanitaire, avec sa façon unique de ne rien faire comme les autres. Il n’y a que Josh, qui a choisi de rester. Il répare des bateaux (et parfois des gens), vit dans une marina et rencontre des filles par Internet. Il est le seul pour tenir encore un peu le fil qui lie sa famille et c’est lui qui nous raconte sa vie et ses souvenirs, les bons et les mauvais coups des Johannssen, toujours avec humour et lucidité.

Une famille à la fois étrange et attachante, qui naviguait tous les dimanches, beau temps, mauvais temps. Une famille liée par les bateaux, des enfants éduqués dans l’univers de la voile, où la vitesse du vent et les manœuvres de navigation sont plus importantes que tout le reste. Une famille unie, jusqu’à ce que tout se brise et sépare les membres de la famille pendant des années.

« La maison était restée un musée dédié à la nostalgie familiale et aux appareils électroniques démodés. »

Josh demeure le lien, le pivot central autour duquel tout le monde gravite. Entre ses sorties désastreuses avec des filles, les gars du chantier, les gens de la marina, le prédicateur qui annonce la fin de tout, les soucis des uns et des autres, une lettre de Bernard ou de Ruby vient parfois égayer le quotidien de Josh qui vit sa vie dans une forme d’attente. Il est le fils sans ambition.

« Les bateaux abandonnés racontent des histoires. Les gens ont la tête ailleurs, ils sont licenciés, ils tombent malades ou divorcent et leurs bateaux évoquent des vies tristes et compliquées; les bâches bleues masquent temporairement le déclin, jusqu’à ce que le vent change de direction et que l’odeur parvienne aux narines du capitaine du port. »

Face au vent s’avère en fait un roman très drôle avec des scènes souvent anecdotiques et dont les images sont assez frappantes. L’histoire des Johannssen est suffisamment improbable dans ses petits détails pour nous faire sourire. Les dialogues sont empreints de réparties plutôt réjouissantes et les personnages ont tous un petit côté plus ou moins déjanté. Les chapitres sont courts et même si le roman suit tout de même une certaine trame, l’auteur nous communique d’un chapitre à l’autre, de nombreux souvenirs de la gloire passée de la famille. C’est une belle façon de créer un univers très riche et des personnages entiers.

« Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre le science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère. »

Une lecture que j’ai adoré, qui m’a fait rire et qui m’a émue. Face au vent est très différent de Les grandes marées mais tout aussi plaisant à lire. Donnez une chance à ce bouquin qui vaut grandement la peine. En tournant la dernière page, je n’ai d’ailleurs pas compris les commentaires négatifs sur ce roman. L’histoire est à la fois drôle et rafraîchissante, les personnages sont attachants et leur monde est original. L’écriture est parfaite, tout comme les dialogues. On apprend beaucoup de choses sur la navigation et les bateaux, surtout sur l’univers particulier de ceux qui vivent dans les marinas ou dont le monde tourne complètement autour de la navigation. On rencontre souvent l’ombre d’Einstein, figure emblématique de la mère de la famille, passionnée de sciences. Il y est question d’astronomie, de mathématiques et aussi, un peu, de fin du monde.

J’ai passé un fabuleux moment de lecture avec Face au vent. Jim Lynch est décidément un auteur qui me parle beaucoup, peu importe sa façon de créer ses personnages, que ce soit avec des créatures marines (et de la poésie) dans le cas de Miles dans Les grandes marées ou avec beaucoup d’humour (et d’émotions) pour la famille Johannssen.

À découvrir assurément!

Face au vent, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 336 pages, 2019