Du bon usage des étoiles

Mai 1845, les navires Terror et Erebus, sous le commandement de sir John Franklin, partent à la conquête du mythique passage du Nord-Ouest avec, à leur bord, cent trente-trois hommes et suffisamment de provisions pour survivre trois ans aux rigueurs de l’Arctique. L’expédition doit permettre à l’Angleterre d’asseoir sa suprématie sur le reste du globe, mais les deux navires se trouvent bientôt prisonniers des glaces dans une immensité sauvage. Commence alors un nouveau voyage, immobile celui-là, au cœur de la nuit polaire et vers les profondeurs de l’être, dont Francis Crozier, commandant du Terror, rend compte dans son journal. Il se languit aussi de la belle Sophia, restée avec sa tante Jane Franklin à Londres, où les thés et les bals se succèdent en un tourbillon de mondanités.

Je m’intéresse depuis longtemps à l’histoire de Sir John Franklin et à son expédition en Arctique qui a tourné au désastre. J’avais lu Du bon usage des étoiles lors de sa sortie en 2008. J’étais tout de suite tombée sous le charme de la plume si belle et scintillante de Dominique Fortier. Je voulais relire ce livre depuis un bon moment déjà et comme c’était la lecture commune de mon club de lecture, j’ai décidé de me plonger à nouveau dans cette histoire qui m’avait laissé un fabuleux souvenir. Treize ans plus tard, la magie opère toujours. Je trouve tout autant l’écriture délicate et merveilleuse. 

« Il me semble impossible, en contemplant ces forteresses de neige et de glace, de ne pas être pénétré du sentiment de sa propre insignifiance, de ne pas se savoir minuscule et superflu au milieu de tant de beauté majestueuse et sauvage. »

L’histoire débute en mai 1845, alors que l’Erebus et le Terror s’apprêtent à appareiller. C’est le grand départ vers l’aventure! Alors que les bateaux prendront bientôt l’eau, l’auteure nous raconte les préparatifs de départ et l’embarquement. Si Franklin est le personnage phare de cette expédition, c’est sur Francis Crozier que Dominique Fortier a choisi de se pencher. Cet homme réservé et attachant, souvent en retrait et mal à l’aise en société, nous raconte au fil du roman ses sentiments pour Sophia, son travail sur le navire, sa relation avec les autres occupants et sa passion des sciences. Il porte un regard critique sur ce qui l’entoure et raconte les particularités, les contradictions et les folies de la bourgeoisie de son époque. C’est aussi un homme très ouvert d’esprit, qui est différent des gens de son milieu. C’est d’ailleurs intéressant de voir que l’auteure s’est attardée sur deux personnages qui détonnent dans leurs milieux respectifs. L’autre étant Lady Jane Franklin.

Du bon usage des étoiles a une construction vraiment particulière. C’est d’ailleurs un premier roman fort étonnant, qui était très différent de ce que j’avais pu lire à l’époque, et il l’est encore aujourd’hui. Il y a quelque chose de raffiné dans la façon qu’a l’auteure d’amener son sujet, qui s’inspire de l’ultime et dernière expédition de Sir John Franklin. Le livre suit donc principalement deux personnages. Crozier, commandant du Terror, un des deux bateaux de l’expédition. Nous lisons des passages de son journal, où il relate ce qui se passe à bord, les découvertes, l’équipage et les douces pensées qu’il a pour Sophia demeurée à Londres avec sa tante, lady Franklin. Les autres parties du roman alternent avec ce que vit Jane Franklin alors que son mari est en mer. On découvre peu à peu au fil des pages un beau portrait de femme forte, aux connaissances approfondies en matière de navigation, de sciences, d’anthropologie, de botanique, de voyage et qui détonne fortement dans l’Angleterre bourgeoise guindée. Le roman avance doucement en alternant les deux points de vue, celui en mer et celui sur le continent. Peu à peu, l’histoire se met en place, du moment du grand départ jusqu’à ce que lady Franklin commence à s’inquiéter pour son mari. 

« … il est inconcevable que les erreurs commises au cours des siècles derniers ou des décennies passées soient répétées […] Il est donc ridicule de songer à dépêcher une expédition de secours. On ne va pas au secours des héros. »

La construction du livre est ingénieuse car elle ne se contente pas d’alterner les points de vue. Elle nous offre aussi certains chapitres qui prennent la forme de « miscellanées »: un peu de tout. Naturellement, il faut aimer les dialogues contemplatifs, les ajouts informatifs et les petits extraits de conversation. Personnellement, je trouve que tout cela amène une expérience de lecture si particulière, qu’on y plonge en découvrant avec une grande curiosité tout ce que peut contenir le roman. Ces portions de texte sont des ajouts intéressants pour recréer l’atmosphère de l’époque et de l’histoire. On y retrouve des extraits scientifiques et mathématiques, des reproductions des derniers textes écrits par les commandants, une portée musicale, un poème, une recette de plum-pudding, une pièce de théâtre, une chanson, un menu de Noël et quelques instructions sur la navigation. Les différents points de vue et tous ces ajouts au texte en font une lecture très riche qui nous amène au cœur d’une histoire tragique, racontée avec une forme de beauté qui touche droit au cœur. Les propos sur les étoiles par exemple, sur l’amour ou la vie, m’ont souvent énormément émue. 

« Quand à moi, je suis allé au bout de la Terre, j’ai basculé dans ce vide où il n’y a ni monstres marins ni poulpes géants ni sirènes ni même Dieu; je n’ai trouvé que la nuit dans cet abîme, et c’est sans doute, de toutes les découvertes, la plus terrible. »

Du bon usage des étoiles est un poétique mélange d’histoire, de sciences, de navigation et de la vie en mer. C’est le roman d’une tragédie, mais raconté d’une façon unique et merveilleuse. Treize ans après ma première lecture, ce livre reste encore et toujours un immense coup de cœur pour moi. On a raconté de mille façons l’histoire de Sir John Franklin et de son expédition en Arctique, mais personne ne l’a jamais fait comme Dominique Fortier, en nous offrant un texte aussi beau et aussi particulier. Un texte qui puise dans les petits détails du quotidien, sur mer et sur terre, pour nous offrir la grande histoire d’une conquête avortée. C’est un tour de force littéraire, porté par une plume magnifique. 

Pour compléter cette lecture, je vous invite à découvrir un autre ouvrage: L’Erebus: vie, mort et résurrection d’un navire qui parle du premier bateau de l’expédition commandé par Franklin. On suit l’histoire de ce navire, de ses débuts sur l’eau jusqu’à l’expédition catastrophe qui l’a mené en Arctique. Une lecture très à propos et un beau complément au magnifique roman de Dominique Fortier. 

À découvrir!

Du bon usage des étoiles, Dominique Fortier, éditions Alto, 348 pages, 2008

Le dernier caribou

Les populations de caribous forestiers et de bélugas du Saint-Laurent sont dangereusement en déclin. Comment est-ce possible considérant tous les efforts déployés pour les sauver ? Il faut se rendre à l’évidence : nos stratégies de conservation de la nature, fondées sur la protection d’une espèce rare, sont inefficaces. Est-ce trop ambitieux de les changer ? Ne devrait-on pas sauvegarder l’intégrité d’un écosystème auquel sont liés tous les êtres vivants plutôt que de s’attarder au sort d’un seul animal, aussi emblématique soit-il ? Selon Michel Leboeuf, cela implique une prise de conscience sans équivoque qui devrait nous pousser à attribuer à la Nature des droits fondamentaux. Comme ceux que l’on reconnaît à tous les humains sans distinction.

Le dernier caribou est un essai très intéressant sur la biologie, l’évolution des animaux et les problématiques liées à l’écologie. En présentant un portrait des sciences de l’évolution, l’auteur démontre les raisons pour lesquelles certaines espèces sont maintenant menacées et pourquoi notre vision des écosystèmes devraient être revue. En abordant cinq grands facteurs (les espèces exotiques envahissantes, la pollution, l’exploitation à outrance des ressources, le changement climatique et la perte d’habitats), l’auteur tente d’expliquer pourquoi nos tentatives de sauvegarder ces espèces ne fonctionnent pas.

« Quand une espèce disparaît, c’est une certaine manière de vivre, un certain mode d’emploi de la vie sur Terre, une voie différente d’organisation de la matière vivante qui disparaît avec elle. Pour toujours. »

Les thèmes abordés dans ce livre sont intéressants à plusieurs points de vue. Une partie du livre est consacrée aux scientifiques qui ont modulé notre vision de l’écologie et des espèces, ainsi que de la relation qu’elles ont entre elles. On y croise Charles Darwin, naturellement, mais aussi Alfred Russell Wallace que j’ai bien envie de découvrir maintenant, Gregor Johann Mendell, Warder Clyde Allee, William David Hamilton, Carl von Linné, entre autres. Remettre en contexte l’évolution de la pensée scientifique nous aide à mieux comprendre vers quoi nous devrions aller. 

L’auteur nous offre un tour d’horizon des théories de l’évolution des espèces et des théories scientifiques qui ont fait avancer la biologie au fil du temps. On comprend un peu mieux l’héritage de certaines idées qui nous viennent de l’époque victorienne ainsi que notre vision actuelle de la nature et des espèces menacées. On apprend beaucoup de choses sur ce qui se fait ailleurs et sur les initiatives qui ont été testées avec les années. Pour pouvoir élaborer de meilleures stratégies de conservation des espèces menacées, il faut impérativement que notre vision de l’ensemble des écosystèmes change. 

« C’est seulement ainsi que l’on pourra ralentir le rythme actuel d’érosion de la biodiversité, dont nous sommes directement responsables. »

Ce que j’ai beaucoup aimé avec cette lecture, c’est que Michel Leboeuf nous permet de mieux saisir l’écosystème dans son ensemble et apporte des pistes de solutions qui pourraient être appliquées, si notre perception des espèces menacées et des écosystèmes changeait. La reconnaissance d’équipes-espèces par exemple, est une façon différente d’aborder la nature qui nous entoure. Quand on sait par exemple que  l’humain peut héberger environ 1000 espèces, on reconsidère la notion d’espèce d’une façon très différente! La reconnaissance d’un statut juridique à la nature est aussi l’une solution abordée par l’auteur et qui est une voie vraiment intéressante pour réussir à protéger notre nature, une richesse inestimable. Je pense au cas tout récent de la rivière Magpie, sur la Côte-Nord, et de l’adoption d’un nouveau changement juridique. 

« La sauvegarde du territoire, celle de la Terre, requiert de penser à long terme. Au contraire des Premières Nations, la société occidentale carbure aux échéances serrées, gère à courte vue, à court terme. Le maintien du lien qu’entretiennent les premiers peuples avec leur territoire fait partie intégrante de leur culture: il s’exprime par des mots, des récits, des symboles. Ici, nature ne s’oppose pas à culture. Bien au contraire, la première nourrit la seconde, et vice versa. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture qui ma appris énormément de choses et qui permet de modifier notre vision et notre approche des écosystèmes. C’est une lecture passionnante, mais qui m’attriste beaucoup, surtout quand je vois à quel point la considération pour la nature est souvent absente du discours politique. On a donc assurément besoin de ce genre de livres, qui m’apparaissent comme essentiels, puisque l’humain n’a pas encore compris l’importance capitale de la nature, ni à quel point elle est primordiale. Un jour, peut-être, en espérant qu’il ne sera pas trop tard

« Combien d’espèces pouvons-nous nous permettre de perdre avant de voir s’effondrer l’équilibre des milieux naturels? »

Un petit mot sur la photographie qui illustre la couverture du livre. Elle est de Jean-Simon Bégin, un photographe dont j’apprécie énormément le travail et qui partage textes et images de ses expéditions en pleine nature. 

Le dernier caribou, Michel Leboeuf, éditions Multimondes, 186 pages, 2020

Incroyable Histoire

Voyagez dans le temps et prenez part à une chasse aux mammouths, marchez avec un soldat romain et volez avec les frères Wright. Revivez les moments les plus excitants de l’Histoire, des temps préhistoriques jusqu’à aujourd’hui ! Voyez une centaine d’événements historiques de vos propres yeux à travers des images de synthèse spectaculaires, et découvrez les gens, les endroits et les faits les plus marquants depuis le début de l’humanité. Apprenez à quoi ressemblait la vie quotidienne dans les sociétés médiévales et comment les grandes inventions telles que la presse ont changé le monde.

Du monde antique au monde moderne d’aujourd’hui, cet ouvrage d’une grande qualité est réellement passionnant. Il est abondamment illustré et nous permet un tour d’horizon de l’évolution du monde. Construit en cinq grands chapitres, l’ouvrage couvre le monde antique, le monde médiéval, le temps des révolutions, le temps des explorations et le monde moderne.

Ce livre nous amène tout d’abord aux débuts des origines de l’homme à travers la chasse, la cueillette et les migrations de ce dernier, jusqu’à ce que l’humain se sédentarise. On y parle de l’habitation, de l’organisation familiale, du transport, de la nourriture et des cultures, de l’art et des poteries, pour ne nommer que ceux-là. À partir de ce moment, l’homme cherche alors à conquérir les territoires voisins et à se développer. C’est alors que les guerres commencent, que l’homme évolue et que son mode de vie change. Il y est question de conquêtes, des différents empires, de religion, d’esclavage, de l’économie, des inventions, de l’occupation des territoires et des différents échanges entre les peuples. On retrouve différents chapitres sur les Premiers hommes, l’Égypte ancienne, l’Inde, les Romains, les Vikings, les peuples Germaniques, les dynasties chinoises, l’Europe médiévale, les Grecs, l’empire Mongol, les Phéniciens, les Perses, les Tsars, les premiers colons en Amérique du Nord et les peuples autochtones.

Le livre aborde tous les aspects des différents peuples, dans leur vie quotidienne et leur façon de fonctionner, de faire la guerre, de se développer et d’interagir entre eux et avec les autres. Il est intéressant de découvrir leur mode de vie, la construction de leurs habitations, leurs politiques et leur religion, leurs différentes croyances, leur système de justice, ainsi que leur entraînement comme guerriers. La place des femmes et les rôles de chacun selon les périodes, revient également à travers les différentes époques. Tous ces peuples ont contribué à l’évolution du monde jusqu’à celui que l’on connait aujourd’hui. L’ouvrage aborde aussi les grandes structures construites par l’homme, des statues de l’île de Pâques aux grandes pyramides, en passant par l’armée de terre cuite, le Colisée et bien d’autres constructions impressionnantes. 

Parallèlement, les guerres et les explorations permirent aux différents peuples de faire des découvertes et d’étendre leur pouvoir sur de nouveaux territoires. Les guerres sont d’ailleurs au centre de l’histoire. Malgré tout, plus l’homme évolue, plus la culture se développe: l’art, le théâtre, les livres, l’imprimerie. La révolution scientifique a également changé la perception de l’homme de son univers et a permis de mieux comprendre ce qui nous entoure; alors que la révolution industrielle fut une grande période de bouleversements économiques. Même chose pour l’évolution de la médecine ou le mouvement des droits civiques, qui ont contribué à l’amélioration de la qualité de vie. 

Les sujets sont très variés et de nombreuses informations sur le monde nous sont présentées en images et en couleurs. Les anecdotes sont très intéressantes car on apprend une foule de choses qui n’étaient pas forcément beaucoup enseignées. Saviez-vous par exemple, que l’espérance de vie des hommes de l’Égypte ancienne était de trente-quatre ans? Que 10 millions est le nombre estimé de Congolais qui furent tués sous le règne de Léopold II de Belgique? Qu’à la fin du XVe siècle, c’est 50 millions de personnes qui vivaient en Amérique du Nord? Qu’en période de récolte, les esclaves travaillaient 18 heures par jour? Que c’est en en 1891 que survint le premier accident de la circulation en voiture? Que 90% des films réalisés à Hollywood avant 1929 ont été perdus? C’est un tour d’horizon historique et anecdotique sur l’histoire mondiale.

Incroyable Histoire est vraiment magnifique. Les illustrations sont vraiment très belles et détaillées. L’expérience de lecture est très riche, puisque tout est mis en images. Les détails sont fabuleux et nous permettent d’apprendre un grand nombre d’informations sur l’histoire générale. Les graphiques et les cartes nous aident à mieux comprendre les enjeux de l’évolution. Cet ouvrage est un livre familial, à la portée de tous, qui permet de découvrir une histoire globale du monde et de l’évolution de l’homme. 

Un livre passionnant à avoir dans sa bibliothèque!

Incroyable Histoire. Le passé comme vous ne l’avez jamais vu, Collectif, éditions Hurtubise, 208 pages, 2020

Le département des théories fumeuses

Anachronismes délicieux, comiques coups du sort et hybridations improbables composent, entre autres rigolotes anomalies, l’ADN de l’humour de Tom Gauld. Armé de son crayon et d’un large spectre de références qui vont de l’époque victorienne au monde des Jedi et des épées laser, l’inimitable bédéiste dessine un monde décalé d’une apparente simplicité, mais d’une lucidité désarmante.

Ce que je peux aimer le travail de Ton Gauld! Chaque annonce d’un nouvel ouvrage est un bonheur assuré. J’ai un faible principalement pour les planches parues dans les journaux et revues, plutôt que pour ses ouvrages qui racontent une seule et même histoire. J’avais donc eu un gros coup de cœur pour Vous êtes tous jaloux de mon jetpack ainsi que En cuisine avec Kafka. Ce nouveau livre de Tom Gauld, Le département des théories fumeuses, n’a pas fait exception. Surtout que les thèmes abordés me plaisent beaucoup. 

D’abord parues dans la revue New Scientist, les planches que l’on retrouve dans Le département des théories fumeuses mêlent sciences et humour. L’auteur d’ailleurs dédie son livre à son grand-père biologiste. Gauld aborde ici les sciences sous toutes ses formes, de l’anthropologie aux nanorobots, en passant par la métaphysique et la recherche. Il parle souvent de la petite faille qui fait que l’expérience n’a pas forcément été à la hauteur des espérances. C’est plein d’humour et j’aime sa vision des choses ainsi que sa façon particulière de dessiner. Ses planches sont facilement reconnaissables dans le paysage artistique. L’humour qu’il apporte avec ses petites histoires est à la fois subtile, très drôle et vraiment intelligent. 

« La réalité est une illusion créée entièrement dans l’esprit humain, mais c’est le seul endroit où on sert un café potable. »

Il offre plusieurs niveaux de lecture et nombreuses de ses planches mêlent des allusions culturelles ou littéraires. Avec le thème de la science, il aborde autant des blagues spécifiques à la profession, ou à l’incompréhension des gens envers les scientifiques. Il y a aussi un côté rigolo où il jette un regard à la fois critique et humoristique sur les expériences scientifiques. Je pense à cette dualité entre science et science-fiction, qui ne peut que nous soutirer un sourire. C’est ce qui me plaît chez lui. Sa façon unique de créer de l’humour tout en abordant des thématiques scientifiques et littéraires est tout simplement délicieuse. Il peut également s’inspirer de la littérature et créer une toute autre histoire à la sauce scientifique. Il mêle les technologies et les époques, pouvant dessiner par exemple, les réactions des gens sur les réseaux sociaux, à l’époque de la publication de L’origine des espèces de Darwin. Des anachronismes qui font sourire.

« Regardons le bon côté: la théorie des mondes multiples suggère qu’il y a une réalité où cette expérience s’est très bien déroulée »

Tom Gauld est un auteur que j’adore. J’ai particulièrement aimé ma lecture de Le département des théories fumeuses. Je trouve son humour intelligent et très à propos. Ici, il parle principalement de science: évolution, recherches, paléontologie, théories, avec un côté geek et plusieurs références à la culture populaire. Un vrai bonheur pour l’esprit!

Le département des théories fumeuses, Tom Gauld, éditions Alto, 160 pages, 2020

Le dernier homme

le dernier hommeUn monde, le nôtre, dans un futur pas si lointain… Un monde dévasté à la suite d’une catastrophe écologique sans précédent, où se combinent des conditions climatiques aberrantes, des manipulations génétiques délirantes et un virus foudroyant prompt à détruire l’ensemble de l’humanité. Esseulé au cœur de cet enfer aseptisé et visionnaire, digne de 1984 et d’Orange mécanique, un homme, Snowman, est confronté à d’étranges créatures génétiquement modifiées, les Crakers, une nouvelle race d’ « humains » programmés pour n’être sujets ni à la violence, ni au désir sexuel, ni au fanatisme religieux. Tel un Robinson futuriste, il doit lutter pour sa survie et celle de son espèce. Au risque d’y perdre son âme…

En commençant ce roman, je m’attendais à lire une seule histoire alors que je découvre que Le dernier homme fait partie d’une trilogie, avec Le Temps du déluge et MaddAddam. Deux titres que je voudrais bien lire également.

Le dernier homme de Margaret Atwood nous transporte donc dans le présent et le passé de Snowman (autrefois appelé Jimmy). Une catastrophe humaine a changé le cours de l’humanité et le monde que nous avons connu. Nous sommes alors transportés dans le présent de Snowman et très souvent, dans ses souvenirs. C’est à un voyage dans le temps que nous convie l’auteure. Le passé de Jimmy est en quelque sorte notre futur à nous, les humains d’aujourd’hui. Il y a des reliques du monde que nous connaissons, dans les décombres que l’on retrouve dans le l’univers de Snowman. Dans les méandres de l’internet qu’il consulte, du temps où il s’appelait Jimmy, on retrouve un peu de notre culture et de ce que nous avons été. Les personnages de ce monde futuriste critiquent notre monde, notre mode de vie, notre façon de gérer nos relations avec les autres.

L’auteure alterne entre le passé de Jimmy et le présent. Son présent, par rapport à nous, est un monde futuriste. Cependant, on a l’impression que son univers pourrait ne pas être si éloigné du nôtre dans un proche avenir. Le monde décrit dans le roman est très détaillé et offre un regard assez noir sur ce que pourrait devenir notre futur. C’est un univers particulier, rempli de vestiges du temps passé.

« Snowman ouvre les yeux, les ferme, les ouvre, les garde ouverts. Il a passé une nuit épouvantable. Il ne sait quel est le pire, un passé qu’il ne peut retrouver ou un présent qui le démolira s’il se penche trop dessus. Et puis il y a le futur. Pur vertige. »

Dans le passé, nous voyageons aux côtés de Snowman, de son meilleur ami Crake et de Oryx dont il est follement amoureux. Nous découvrons des compounds, des sociétés plus avancées qui évoluent à l’écart des autres. Ce monde est peuplé de créature particulières, comme les porcons et les louchiens, issus de la manipulation génétique. Le monde décrit dans Le dernier homme est très avancé du point de vue des technologies, de la science et de la génétique.

Crake, devenu adulte, façonne quant à lui ce qui sera le nouvel humain dans un présent désolé où tout est détruit et où il ne reste que des décombres et des déchets de l’ancien monde.  Il travaille beaucoup sur les créations transgéniques. Son but: créer la perfection, sans les défauts de l’humain. L’auteure offre avec ce personnage, une forme de critique et un avertissement concernant les manipulations génétiques qui peuvent s’avérer très dangereuses. En souhaitant effacer ce qui lui semble inégal et injuste, comme les hiérarchies et la jalousie, ses nouvelles créations ne sont pas forcément mieux. Le monde manque de saveur, de couleurs, d’identité.

L’histoire est un peu un constat et une critique du chemin que prend l’humanité avec les traitements génétiques et transgéniques, et l’envie de créer des êtres les plus parfaits possibles. L’auteure invoque du même coup les conséquences d’un monde futur, où l’obsession de l’homme à rechercher constamment la supériorité et la domination sur les autres espèces et sur la nature, l’amène plutôt à tout détruire autour de lui.

La pollution et l’écologie sont des thèmes qui reviennent souvent dans le livre. Certaines créations ou innovations faites par les scientifiques dans le roman le sont en cherchant à améliorer le monde que nous leur avons laissé. On ne peut s’empêcher de faire un certain parallèle avec ce que nous vivons aujourd’hui, surtout que dans le roman, un virus créé par l’humain est en voie de détruire l’humanité. Ici, il s’agit d’un roman naturellement, mais qui trouve certains échos à ce que nous vivons aujourd’hui. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette histoire qui nous raconte un monde qui pourrait être probable, avec les avancées technologiques et scientifiques que nous connaissons.

Le dernier homme est ma première rencontre avec l’univers de Margaret Atwood. J’ai trouvé le roman très original, l’idée de cette vision futuriste est très intéressante et que dire de cette plume riche en vocabulaire et imagination! La traduction est également excellente et agréable à lire. J’ai par contre trouvé quelques longueurs au roman. La construction de l’histoire est assez lente. Il y a beaucoup de passages qui se déroulent dans le passé et j’avais souvent l’impression qu’il y en avait plus que dans le présent, alors que c’est à cette période que j’aurais préféré passer le plus de temps. Je la trouvais plus intéressante et plus intrigante.

Il y a donc des passages qui s’étirent en longueur et que l’on aurait pu raccourcir un peu. Le roman n’en est pas moins bon, mais il m’a manqué un peu de suspense pour rester totalement accroché à l’histoire. Peut-être est-ce parce que le livre est le début d’une trilogie? Ce que je ne savais pas en le commençant. Ma perception par rapport au dénouement et à mon envie de connaître les réponses plus rapidement aurait peut-être été différente de ce côté-là, en sachant que Le dernier homme place les bases d’une histoire beaucoup plus longue. Peut-être que cette impression sera plus ténue en lisant les autres volumes de la trilogie. Dans l’ensemble, je dirais que l’auteure réussit à pousser notre curiosité suffisamment loin pour avoir envie de découvrir la suite.

Malgré ce bémol, Le dernier homme m’a permis de passer un bon moment. J’ai trouvé le roman très intéressant, surtout parce que l’auteure réussit à créer un monde fascinant et terrifiant. Elle nous décrit un monde qui n’est pas très reluisant et qui est rempli d’incertitudes quant à ce qu’il adviendra dans le futur. C’est une lecture que j’ai aimé et qui m’a donné envie d’en savoir plus, surtout avec la façon dont l’histoire se termine. Je lirai assurément Le Temps du déluge et MaddAddam qui complètent le cycle commencé avec Le dernier homme.

Le dernier homme, Margaret Atwood, éditions 10-18, 480 pages, 2007