Fauna

Comment expliquer l’innombrable variété des formes de vie animale ? Pourquoi les oiseaux ont-ils des ailes ? Comment les antennes des abeilles ont-elles pu se développer ? Quel est le rôle des couleurs éclatantes de certaines grenouilles ? Pourquoi les loups, comme bien des mammifères, ont-ils un pelage ? Assorti de photographies époustouflantes et riche de multiples anecdotes sur la communication, la prédation, la migration ou la séduction, Fauna révèle la beauté sauvage d’un monde animal incroyablement diversifié, des plus petits insectes aux majestueux éléphants.

Fauna est un beau-livre que j’ai adoré. Il est époustouflant tant au niveau du texte et des aspects du monde animal qui sont abordés, que des photos tout simplement magnifiques. C’est un livre qui traite de tous les aspects du règne animal, qui commence avec les dinosaures jusqu’à l’évolution des différentes espèces. On y apprend la façon dont l’animal a développé ses caractéristiques propres. On y apprend toutes sortes de choses sur les animaux, la biologie, l’anatomie, le fonctionnement de chaque partie du corps d’un animal et ses caractéristiques. On découvre beaucoup de choses également sur le comportement des animaux. Il y est aussi question de la théorie de l’évolution et certaines espèces sont aussi présentées « sous la loupe » afin d’en connaître davantage sur leurs caractéristiques. 

Le livre a une façon intéressante d’aborder le monde animal. On y retrouve autant des photos d’animaux que les radiographies de certaines parties du corps comme les ailes, les plumes, les cornes, les œufs, les nageoires, les dents, les pattes. les yeux, le pelage par exemple. On y apprend que la forme de l’œil d’un animal variera, en fonction du rôle de l’animal, qu’il soit un prédateur ou une proie. Les pupilles sont différentes selon l’animal. On découvre également le mouvement des ailes chez les oiseaux et quel est le rôle des couleurs selon l’espèce. La couleur est très importante dans le monde animal. Il y a des avantages qui y sont reliés, tout comme la toxicité qui peut être révélée grâce à la couleur, ce qui prévient les autres bêtes qui voudraient, par malheur, s’y attaquer.

« La forme de la pupille est un bon indicateur non seulement de la position de l’animal dans la chaîne alimentaire, mais aussi de sa technique de chasse dans le cas des prédateurs, ou, si c’est une proie potentielle, de ce qu’il mange, quand et où. Certaines pupilles sont difficiles à catégoriser, mais la plupart sont de trois types: horizontale, circulaire ou verticale. »

Ce que j’ai bien aimé aussi c’est que les auteurs abordent des thèmes vraiment variés, comme par exemple, l’évolution animale qui a menée les animaux à être ce qu’ils sont aujourd’hui. Ou alors la représentation des animaux dans l’art ancien, l’importance des animaux pour certains peuples et l’histoire qui y est reliée. On réalise que ces peuples ont aussi étudié les animaux qui les entouraient, ils en avaient une très bonne connaissance. Le livre aborde également les tentatives de domestications, comme avec le perroquet. 

« La richesse et la puissance des Moghols, qui régnèrent sur l’Inde et l’Asie du Sud au XVIe au XVIIIe siècle, n’avaient d’égal que leur amour de l’art. Les miniatures, qui dépeignaient légendes, batailles, portraits et scènes de chasse, étaient très prisées à la cour. Jahângîr, quatrième empereur, assouvissaient ainsi sa passion pour l’histoire naturelle en commandant des peintures réalistes de flore et de faune, considérées de nos jours comme la fine fleur de l’art. »

L’ouvrage couvre une très large portion du monde animal, allant des caractéristiques entre les espèces en passant par la biologie et la vie au quotidien. Le livre touche aussi toutes les espèces, allant des animaux aux poissons, en passant par les méduses, les hippocampes, les insectes, les papillons, les batraciens. Il y a même un chapitre sur les animaux fantastiques, sur la perception qu’avaient les voyageurs de l’époque face à des animaux inconnus et à l’image qu’ils en rapportaient de retour chez eux. Une image parfois assez éloignée de la vérité. Ces rencontres sont peut-être à la base de certains mythes comme la rencontre avec des licornes ou d’autres animaux peuplant notre imaginaire. Ces « découvertes » ont peuplé les bestiaires de l’époque médiévale, qui frappaient l’imagination des gens, souvent illettrés. On attribuait alors à ces animaux des pouvoirs magiques. Un crocodile pouvait alors avoir le même statut qu’une licorne.

Fauna est définitivement un ouvrage vraiment fascinant et passionnant par sa façon originale d’aborder le règne animal. Visuellement, c’est un ouvrage époustouflant. Un vrai plaisir pour les amateurs d’histoire, de biologie et même d’art. On y apprend une foule de choses passionnantes qui nous font voir la vie animale d’un autre œil. J’ai passé un très beau moment avec ce livre car en plus d’être très accessible, c’est un ouvrage parfait si on est sensible au monde animal et qu’on souhaite en apprendre plus. Un livre que je conseille assurément!

Fauna, Un fascinant voyage au cœur du monde animal, Collectif, éditions Multimondes, 336 pages, 2020

Lettres à Fanny

Longtemps hésitant entre la médecine et la poésie, John Keats n’avait guère eu qu’ironie et méfiance pour les choses du sentiment lorsqu’il s’éprit de Fanny Brawne, la fille de ses nouveaux voisins de Hampstead. De cette liaison difficile, il nous reste trente-sept lettres rédigées au cours des deux dernières années de la vie de l’écrivain, juste avant et pendant la maladie qui devait l’emporter en 1821 à l’âge de vingt-cinq ans. Dans ce qui fut pour Keats un temps d’assombrissement et d’amertume, l’amour devient à la fois révélation et désastre ; le poète trouve dans sa passion la réalisation possible d’un idéal de beauté qui le hantait. C’est-à-dire que l’amour, chez Keats, est autant le double que la limite de la poésie, et c’est pourquoi l’on retrouve dans la trajectoire brisée de cette correspondance, l’une des plus célèbres de la langue anglaise, le goût et l’exigence de l’impossible qui habitèrent toute son œuvre.

Lettres à Fanny est un livre que nous avions à la maison et qui m’attirait beaucoup, peut-être parce que j’adore la poésie et que je ne connaissais pas vraiment Keats. Des lettres, c’est une bonne façon de découvrir l’homme avant de découvrir son œuvre. C’est un recueil qui m’a beaucoup surpris. Je n’étais pas certain d’apprécier ce genre de lecture mais j’ai vraiment aimé. Le poète John Keats, considéré par plusieurs comme le plus grand poète romantique anglais, était tout un personnage, quelqu’un d’assez particulier qu’on découvre à travers les lettres qu’il écrit à celle qu’il aimait.

Le recueil contient 37 lettres. Les lettres, pour l’époque, sont très agréables à lire et très accessibles. J’ai beaucoup apprécié cet aspect. Il contient essentiellement les lettres qu’envoyait John Keats à Fanny Brawne. Les deux étaient fous amoureux, mais se sont finalement peu vus durant la courte vie du poète. Il aurait été intéressant de voir la correspondance entière, avec les réponses de Fanny. Toutefois, John Keats a détruit les lettres qu’il avait reçues avant sa mort. Ce n’est qu’au décès de Fanny que les lettres sont rendues publiques et que l’on découvre leurs fiançailles. Les lettres, à l’époque avaient beaucoup choqué, les gens ne comprenaient pas qu’elles soient publiées. Avec nos yeux d’aujourd’hui, rien ne nous apparaît scandaleux. 

« Il ne m’a pas fallu une éternité, croyez-moi, pour vous laisser prendre possession de moi; dès la toute première semaine où je vous connus, je me déclarai votre vassal dans une lettre que je brûlai, car, lorsque je vous revis, il me sembla que vous manifestiez une certaine antipathie pour moi. Si homme devait jamais susciter en vous un coup de foudre tel que celui que j’ai ressenti pour vous, c’en est fini de moi. »

Fanny et John ont souvent été loin l’un de l’autre même s’ils étaient fiancés. La préface nous parle un peu de Keats, afin qu’on puisse apprendre à connaître le personnage, de quelle façon sa relation avec Fanny a commencé et qui était celle qui a fait battre son cœur. Suivent ensuite les Lettres à Fanny, écrites entre 1819 et 1820. On retrouve également quelques lettres écrites par Keats à la mère de Fanny qu’il appréciait. Toutes ces lettres nous permettent de connaître l’histoire entre John et Fanny, leur amour souvent vécu à distance et la maladie qui a contrecarré leurs projets.

Les deux étaient très amoureux, mais Keats étant paradoxalement assez possessif et jaloux, tout en ayant un grand besoin de solitude. Il a peu de confiance en lui, c’est quelqu’un de très négatif. On le voit régulièrement à travers les lettres. Keats était pauvre et n’avait que peu d’argent. Il n’a pas eu une enfance facile. Né pauvre, sans argent, il est placé en apprentissage auprès d’un apothicaire à 15 ans. À 20 ans il décide de se tourner vers la poésie. Il travaille comme poète et produit des textes pour son éditeur. On découvre un peu la façon dont ce travail fonctionnait. Il vivait alors à l’écart, avec d’autres écrivains.

« Keats avait jusque-là peu approché les femmes, d’abord parce que les circonstances familiales ne le lui permettaient guère. Orphelin, une succession opaque et un tuteur peu scrupuleux l’avaient laissé sans le sou, si bien qu’il ne pouvait, faute d’une situation fixe, songer au mariage; cette absence d’horizons pesa lourdement sur sa liaison avec Fanny. »

Keats et Fanny se fiancent. Ils aimeraient se marier, mais sans argent c’est difficile. Puis Keats tombe gravement malade. Il se fait la promesse de la retrouver quand il sortirait de l’hôpital, ce qui ne s’est jamais fait. Keats lui rend sa parole quand il tombe malade, dégageant Fanny de tout engagement, ce qu’elle refuse de faire. À travers les lettres, souvent belles, parfois touchantes, on imagine ce qu’a pu être leur relation, l’amour qu’ils partageaient.

Dans la seconde partie des lettres, Keats est très malade et il essaie de ménager ce qu’il écrit à Fanny. Il sent la mort qui arrive. Il déplore déjà sa trop courte vie et de ne pas avoir eu le temps d’écrire plus de poésie et de meilleurs textes. Il a l’impression que son nom ne marquera personne, que sa poésie mourra avec lui. C’est loin des siens que le poète a finalement rendu l’âme. Keats est décédé à l’âge de 25 ans.

« Qu’on me laisse seulement l’occasion de vivre quelques années de plus et on se souviendra de moi quand je mourrai. »

Pourtant, une partie de lui vit toujours aujourd’hui à travers ses lettres et à travers sa poésie. Il est toujours beau de penser qu’un poète qui croyait ses mots si peu immortels, soit toujours lu aujourd’hui et que ses lettres ont voyagé jusqu’ici, en 2021.

Cette lecture m’a naturellement donné envie de lire la poésie de Keats. J’ai d’ailleurs un recueil dans ma pile à lire, qui m’attend. Je compte bien aussi regarder le film de Jane Campion qui aborde la relation entre John et Fanny. Ces lettres ont été une très belle lecture et elles m’ont permis de faire un premier pas dans l’univers du poète.

Lettres à Fanny, John Keats, éditions Rivages, 160 pages, 2010

Heartstopper t.3: Un voyage à Paris

Ceci est l’histoire de deux lycéens. Amis, puis petits amis, ils apprennent ensemble à affronter le regard des autres. Depuis que Nick a fait son coming out auprès de sa mère, Charlie et lui tentent de plus en plus de s’affirmer en tant que couple. Mais entre les cours et les examens, ils peinent à trouver le temps de se voir. Heureusement, le voyage scolaire arrive à grands pas ! Et quoi de mieux qu’une excursion à Paris pour se retrouver entre amoureux ?

Après avoir fait la rencontre de Charlie et Nick dans les deux premiers tomes de la série, nous les retrouvons ici à l’aube d’un voyage scolaire. Nick a annoncé son amour pour Charlie à sa mère et il essaie de trouver sa place auprès de celui qu’il aime, au quotidien. Si certaines personnes le soutiennent, comme par exemple son entraîneuse, qui lui raconte son histoire personnelle et lui dit de ne pas hésiter à venir la voir s’il y a quoique ce soit, Nick a beaucoup de difficulté à être en couple en société. 

L’arrivée du frère de Nick, de retour à la maison, complique un peu les choses. Nick et Charlie choisissent doucement les gens dans leur entourage à qui ils sentent qu’ils peuvent faire confiance, afin de pouvoir être eux-mêmes avec eux. Ils sont tout de même bien entourés et la transition se fait tranquillement. 

Ce troisième tome, même s’il baigne aussi dans la douceur, aborde tout de même des thèmes difficiles. C’est l’occasion pour l’auteure de parler des difficultés d’être soi-même, des séquelles relatives à l’intimidation ou à l’homophobie. Il y est également question de troubles alimentaires et de scarification. Pourtant, tout semble aller bien. Mais les blessures, parfois, ne sont pas toujours visibles au premier coup d’œil…

C’est donc à une histoire douce-amère que nous convie ce troisième tome de Hearstopper. Je l’ai bien aimé, mais ce n’est pas mon préféré. Je l’ai trouvé un peu plus triste que les autres. L’auteure parle beaucoup de santé mentale dans ses écrits. L’histoire de Charlie et ce qu’il vit est assez touchante et me fait un peu peur pour la suite de cette histoire. Il y a quelque chose d’un peu mélancolique dans l’ambiance de ce troisième tome. On sent que Charlie a beaucoup de tourments même s’il n’en laisse pas paraître grand chose. L’ensemble reste léger, malgré tout et le voyage à Paris est l’occasion pour les deux amoureux de placer un peu plus leurs marques au sein de leur groupe d’amis. C’est aussi un moment de plaisir, en voyage. À petits pas, ils avancent, même si on sent que derrière, il y a certaines souffrances. 

Ce troisième tome est complété par des petits bonus, soit des plans de la chambre de Nick et de celle de Charlie, des fiches de personnages, des extraits de comptes Instagram et de journaux intimes, ainsi qu’une mini BD qui raconte l’histoire de Tao et Ella, deux personnages secondaires de la série. 

À noter que le quatrième tome vient tout juste de paraître. J’ai bien hâte de le découvrir! 

Mon avis sur les deux autres tomes de la série:

Heartstopper t.3: Un voyage à Paris, Alice Oseman, éditions Hachette, 320 pages, 2020

Les Rois du Yukon

Long de plus de trois mille kilomètres, le Yukon traverse le Canada et l’Alaska avant de se jeter dans la mer de Béring. Chaque été, depuis la nuit des temps, les saumons royaux (ou chinooks) remontent ses eaux pour retourner pondre et mourir sur leur lieu de naissance. C’est l’un des derniers endroits sauvages de la planète. En entreprenant ce long et difficile voyage en canoë afin d’accompagner les saumons dans leur migration, Adam Weymouth souhaitait constater les effets du réchauffement climatique sur une nature presque vierge et coupée de tout. A terme, c’est l’existence même du saumon royal qui est menacée, mais aussi celle des communautés autochtones qui dépendent de lui, et dont l’auteur dresse un portrait inoubliable. S’interrogeant sur notre relation de plus en plus complexe avec le monde vivant, il nous offre le récit captivant d’une aventure extraordinaire, et nous invite à une immersion élégiaque au cœur des mystères de la vie.

Coup de cœur pour ce livre vraiment passionnant qui est bien plus qu’un récit de voyage. L’auteur entreprend la traversée du Yukon en canoë, avec comme projet de suivre le saumon royal et d’aller à la rencontre des gens qui vivent le long du fleuve. Dans un décor encore sauvage et parfois impitoyable, Adam Weymouth entreprend de raconter les changements climatiques et la façon dont les communautés et le saumon en sont affectés. Il nous raconte également son voyage, d’un bout à l’autre du Yukon, jusqu’à son retour en Angleterre. La navigation en canoë, les rencontres au fil de l’eau, le camping, les orages, les ours, les soirées improvisées avec des gens du coin. 

« Si tu veux vraiment essayer de mieux comprendre le Grand Nord, me suis-je dit, alors peut-être devrais-tu partir à la recherche de l’une de ses espèces les plus caractéristiques avant qu’elle ne disparaisse à jamais. »

Un périple sur un si long cours d’eau, rythmé par les températures, le temps et les intempéries, demande une grande préparation. Cette partie du voyage nous est aussi racontée. Adam partira d’abord avec un ami, avant de pagayer seul un moment puis de retrouver sa compagne pour la fin du voyage. Le Yukon est un lieu magnifique, qui impressionne et qui donne un sentiment plus grand que nature. C’est aussi ce que nous raconte ce livre. La solitude face à un aussi grand territoire. Le voyage exaltant. L’aventure. 

Le Yukon c’est également son aspect touristique. Les vestiges de la ruée vers l’or. Dawson City. La moitié de la cabane de Jack London. Le fameux Sourtoe Cocktail, sorte de rite de passage qui consiste à boire un shooter contenant un orteil humain momifié. C’est aussi tout son aspect mythologique et ceux qui lui ont donné son image qui fait rêver. Les grands espaces. Les auteurs qui y sont passés. Ceux que l’on voit dans les émissions de télévision et qui nous montrent un Yukon grandiose et parfois effrayant. 

Comme le but premier de son voyage est de suivre aussi la progression du saumon, principalement le Royal (ou Chinook), plusieurs réflexions écologiques sont en lien avec ce poisson tant apprécié à travers le monde. Avec un recul qui m’a plu et sans jugement, Adam Weymouth raconte l’histoire du saumon, d’un point de vue biologique, mais aussi historique et folklorique. Aliment essentiel et mode de subsistance pour bien des habitants des berges du Yukon, le saumon est victime des changements climatiques, de la surpêche et de l’industrie. Weymouth tente de comprendre l’impact des modifications sur le territoire et le climat, ainsi que sur le poisson.

« C’est donc ainsi qu’est fait le caviar rouge: par des adolescents yupiks le soir après l’école, dans un Algeco barbouillé de sang au milieu d’un marécage boueux, avec les haut-parleurs qui crachent du Puff Daddy. »

Dans ce livre, la nature époustouflante côtoie les préoccupations écologiques. L’histoire évolue en parallèle aux récit des locaux, qu’ils soient autochtones ou qu’ils se soient installés dans la région pour fuir une vie qui ne leur convenait pas. La petite histoire des gens est souvent aussi intéressante que la grande. L’auteur prend le temps de les rencontrer, de les laisser raconter leur mode de vie, leurs expériences et la façon dont ils évoluent au bord du Yukon. Ces rencontres sont riches en anecdotes et en réflexions. Ce sont les gens qui font l’histoire en fin de compte.

Adam Weymouth réussit à combiner tout cela en nous offrant un texte qui se lit comme un roman d’aventure. C’est un constat de la façon dont fonctionne le Yukon et surtout, les saumons qui y vivent. Des œufs de saumons jusqu’au morceau de poisson acheté en Angleterre des mois plus tard, Weymouth nous raconte la vie sauvage et les contraintes du monde moderne, qui a un impact toujours grandissant sur les communautés autochtones qui vivent en bordure du Yukon et survivent grâce au saumon. Le poisson est désormais plus petit, plus rare, parfois la pêche est interdite, on constate un décalage des événements saisonniers et certaines communautés doivent être relocalisées à cause du niveau de l’eau qui ne cesse de monter. 

« Il n’y a plus guère de grandes migrations. Les colons européens ont décimé soixante millions de bisons au fil de leur progression à travers les Grandes Plains; il n’en reste plus que cinq mille aujourd’hui. Des nuées de tourtes voyageuses obscurcissaient autrefois le ciel des jours durant; la dernière est morte en 1900, l’espèce ayant été chassée jusqu’à son extinction. Du milliard de papillons monarques qui, chaque printemps, effectuaient le voyage du Mexique au Canada, seule une fraction a survécu à la perte de l’habitat, à l’usage des pesticides, aux parasites et au changement climatique. Qu’un animal puisse avoir besoin non seulement d’un biotope intact, mais également que nous lui accordions les vastes étendues de territoire nécessaires à sa migration semble être une exigence presque anachronique sur une planète aussi anthropocentrique que la nôtre, où l’homme se sent à l’étroit. »

L’ouvrage débute par un croquis expliquant le cycle des saumons ainsi qu’une carte du trajet parcouru par l’auteur. Pendant la lecture, je me suis amusée à suivre son périple pour mieux comprendre l’évolution de ce qu’il percevait au fil de son voyage: les changements dans la nature, les animaux, les gens et leur mode de vie, le changement vécu par les saumons. Son récit est l’histoire de la complexité d’un fleuve, de la vie qui l’agite et des gens qui y vivent.

Ce texte passionnant est une lecture vraiment intéressante à tous points de vue. J’ai adoré! Je ne peux que vous suggérer ce livre si les récits d’aventure, l’écologie et la nature vous intéresse.

Les Rois du Yukon: trois mille kilomètres en canoë à travers l’Alaska, Adam Weymouth, éditions Albin Michel, 336 pages, 2021

De la maladie

Dans ce court texte écrit en 1926 pour la revue de T. S. Eliot, Virginia Woolf s’interroge sur cette expérience particulière dont personne ne parle, dont le langage peine à rendre compte mais que tout le monde connaît : la maladie. Lorsqu’on tombe malade, constate-t-elle, la vie normale interrompt son cours réglé pour laisser place à un état de contemplation où le corps reprend ses droits et où l’univers apparaît soudain dans son indifférence totale à la vie humaine.

Depuis ma découverte de Mrs Dalloway à la fin de l’adolescence, j’ai toujours eu un faible pour Virginia Woolf. Je n’ai pas lu toute son œuvre, mais je trouve son travail intéressant. La biographie de l’auteure aussi est fascinante. De la maladie est un tout petit livre, un court texte, un essai, écrit par Woolf à la demande de T.S. Eliot pour une revue et paru en 1926.

C’est un livre vers lequel je reviens toujours lorsque je suis malade. Ayant été opérée ce printemps et au repos forcé pendant un mois, j’ai tout de suite repensé à ce livre dans ma bibliothèque et j’ai eu envie de le relire, encore une fois. C’est d’ailleurs la quatrième fois que je le lis. Woolf a connu plusieurs fois la maladie pendant sa vie. Elle a aussi eu de longues périodes où elle a été réduite à être un témoin immobile du monde. Elle a connu des épisodes sombres de dépression majeures. Elle s’est d’ailleurs suicidée à l’âge de 59 ans.

Dans ce texte, elle parle de la position du malade, forcé de s’arrêter, alors que le reste du monde s’agite. Elle parle de la maladie, certes, mais aussi de beaucoup d’autres choses: de la nature, du paradis, de la littérature, de la création. C’est un texte introspectif, mais également très ouvert. Le malade, arrêté, est alors sensible à tout ce qui se déroule autour de lui. Il est plus réceptif à certaines choses, comme la nature qui bouge tout doucement. Il est plus réceptif à certaines lectures ou œuvres que la maladie prédispose à accueillir. C’est un texte court, mais ça me plait définitivement beaucoup.

« Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte. »

Une relecture qui m’a fait du bien. C’est étonnant comment je me sens apaisée après l’avoir lu, chaque fois. Pourtant ce n’est pas un texte qu’on qualifierait de réconfortant. C’est peut-être simplement parce qu’il participe à la déculpabilisation du malade de ne pas être « actif » alors que sa condition ne le lui permet pas. C’est un sujet fort peu traité d’ailleurs, autant à l’époque de Virginia Woolf que dans notre société actuelle axée sur la performance et la productivité à tout prix. 

« Il est admirable de relever que les poètes tirent la religion de la nature, que les gens vivent à la campagne pour que les plantes leur enseignent la vertu. »

De la maladie est un texte peu connu, sans doute assez mineur dans l’œuvre de Virginia Woolf, mais que moi j’aime particulièrement et que je prends plaisir à relire chaque fois.

De la maladie, Virginia Woolf, éditions Rivages, 59 pages, 2007