Les ombres filantes

Dans la forêt, un homme seul marche en direction du camp de chasse où sa famille s’est réfugiée pour fuir les bouleversements provoqués par une panne électrique généralisée. Il se sait menacé et s’enfonce dans les montagnes en suivant les sentiers et les ruisseaux. Un jour qu’il s’est égaré, un mystérieux garçon l’interpelle. Il a une douzaine d’années, semble n’avoir peur de rien et se joint à l’homme comme s’il l’avait toujours connu. L’insolite duo devra affronter l’hostilité des contrées sauvages et déjouer les manigances des groupes offensifs qui peuplent désormais les bois.

En janvier, je voulais relire les premiers livres de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres et Le poids de la neige, avant de découvrir Les ombres filantes. Les trois livres ne sont pas identifiés comme étant des tomes, sauf que l’histoire se poursuit d’un livre à l’autre. On retrouve le même narrateur dont l’aventure est déclenchée par une panne majeure qui affecte la vie telle qu’on la connait. Son périple commence sur une route qui n’en finit plus, se poursuit isolé dans un chalet et trouve un certain but dans sa recherche du chalet familial, en pleine forêt. 

« Vous savez, ici les gens s’activent avant l’hiver, mais la plupart sont totalement dépassés par ce qui leur arrive. Pourtant, le grand air, l’eau pure, la vie en forêt, ce n’est pas ce dont tout le monde rêvait? »

Christian Guay-Poliquin est un auteur qui m’impressionne chaque fois avec ses histoires, sa façon de réussir à m’embarquer totalement et de m’amener là où vont ses personnages. Si j’adore ses deux premiers livres, j’avoue avoir eu un vrai coup de foudre pour celui-ci. La forêt, la façon dont les gens s’organisent dans le bois, la survie, tout ce que ça implique, ça m’a énormément parlé. Je suivais les pas du narrateur dans la forêt, toujours en étant aux aguets. Car c’est ce que l’auteur instille comme atmosphère: des lieux qui peuvent devenir inquiétants ou qui pourraient nous surprendre. 

« Depuis la panne, tout a changé, mais les lois de la forêt perdurent. Soit on se montre pour défendre son territoire, soit on courbe l’échine et on passe son chemin. »

Dans Les ombres filantes, le narrateur qu’on avait quitté dans Le poids de la neige part en forêt pour rejoindre le chalet de sa famille. Il espère retrouver ses oncles et ses tantes et avancer, malgré la panne qui a changé complètement l’existence de tout le monde. En forêt, il faut se méfier des bêtes sauvages mais aussi de l’homme, qui a prit d’assaut les bois quand la vie a perdu toute la normalité à laquelle le monde était habitué. Chacun tente de survivre à sa façon, parfois au détriment des autres. C’est quand le narrateur se perd en forêt, qu’il fait une étrange découverte. Il tombe sur Olio, un jeune garçon seul qui semble totalement dans son élément au milieu de la nature. Il n’est pas accompagné. Il se débrouille seul et ne s’inquiète de rien. Les deux poursuivront alors leur chemin ensemble, espérant atteindre le chalet tant convoité.

Ce roman est extraordinaire. J’ai aimé les personnages, qui nous permettent de comprendre l’étendue des réactions lorsqu’on perd nos repères quotidiens. La relation qui se crée tranquillement entre le narrateur et Olio est vraiment belle. J’ai aimé lire sur les conditions de survie au quotidien, le chalet, la chasse, les cours d’eau, la façon de se débrouiller face aux autres, qui sont bien souvent de potentiels dangers. J’ai aimé cette fin qui m’a gardée en haleine au bout de ma chaise, accrochée aux mots de l’auteur, espérant bien fort que ce soit comme dans ses autres livres: une fin qui ouvre une fenêtre sur une autre aventure.

En lisant les trois livres un à la suite de l’autre, j’y ai perçu de nombreux thèmes qui reviennent. Il y est toujours question de survie et de fuite. La famille, ou les liens que l’on a envers des inconnus qui deviennent importants dans notre vie, sont au cœur des romans. La nature y est souvent implacable, les éléments aussi: la canicule dans Le fil des kilomètres, l’abondance de neige et le froid dans Le poids de la neige et la forêt, ses animaux et les hommes qui la peuplent, dans ce livre-ci. 

Les titres des chapitres dans les trois livres ont aussi leur importance. Dans Le fil des kilomètres, chaque chapitre offre le décompte de la distance parcourue. Dans Le poids de la neige, chaque chapitre calcule la hauteur de la neige. Dans Les ombres filantes, ce sont les heures que l’on compte. Les titres des chapitres s’inscrivent dans l’unité de mesure en lien avec la survie des personnages. 

Christian Guay-Poliquin est assurément un de mes auteurs préférés. Ses livres sont de petits bijoux dans lesquels, étrangement, je me sens bien. J’ai hâte à sa prochaine publication, que j’attends avec grande impatience!

Les ombres filantes, Christian Guay-Poliquin, éditions La Peuplade, 344 pages, 2021

Stranger Things et Dungeons & Dragons

Asseyez-vous à la table des quatre garçons de Hawkins tandis qu’ils découvrent ensemble les monstres légendaires et les aventures épiques du jeu de rôle Dungeons & Dragons. Bien avant que le terrifiant Démogorgon n’emmène l’un d’entre eux dans le Monde à l’Envers, Mike, Lucas et Will se lient avec Dustin pour la première fois, au cours du jeu qui définira leur enfance. Le groupe va se souder à travers une histoire commune et des quêtes périlleuses, qui leur apprendront des leçons importantes sur l’amitié et les aideront à trouver le courage de résister aux petites frappes qui empoisonnent leur quotidien.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle bande dessinée inspirée de l’univers de Stranger Things. Dungeons & Dragons est une histoire très geek, qui met l’emphase sur le plaisir du jeu et sur ce que les passions peuvent apporter. Je crois même que cette histoire est l’une de mes préférées jusqu’à maintenant, parce que je m’y suis retrouvée. 

L’histoire est racontée en plusieurs chapitres qui représentent des moments différents dans la vie des garçons, au fil des saisons de la série. Les moments qui nous sont racontés sont toujours en lien avec leur passion pour Dungeons & Dragons. Au tout début, bien avant la premier épisode de la série, Mike, Lucas et Will sont un trio. On apprend comment ils découvrent le jeu dans une vieille librairie, puis de quelle façon ils ont ensuite rencontré Dustin. C’est une sorte de prémisse à ce qui deviendra une belle amitié.

La bande dessinée est vraiment axée sur le jeu Dungeons & Dragons, mais le message qui y est véhiculé pourrait s’accorder à n’importe quelle autre passion. Les auteurs nous montrent ce que ça peut représenter dans la vie des garçons et de quelle façon une passion peut les lier et leur permettre d’affronter leurs peurs dans la vie réelle. Ils reviennent toujours au jeu, qu’ils soient trois, quatre, que d’autres joueurs se greffent à eux ou qu’ils doivent aborder de nouvelles étapes dans leur vie personnelle.

« Donjons et Dragons devient une vraie source d’excitation, un puzzle en perpétuel changement que les garçons peuvent résoudre. Le jeu devient également un moyen pour eux de déchiffrer le monde qui les entoure… »

J’ai aussi trouvé les dessins très beau, surtout les pages complètes qui nous plongent dans le jeu alors que chaque enfant est représenté par son personnage. Il y a un beau travail visuel qui a été fait avec cette histoire et le fait que le monde soit imaginaire permet l’utilisation de belles couleurs et de scènes fantastiques. C’est un plaisir pour les yeux. On retrouve également à la fin la feuille de personnage de chacun des garçons. 

Stranger Things et Dungeons & Dragons est une bd très geek, qui rend hommage au célèbre jeu de rôle et à tout ce que nos passions peuvent nous apporter. Une histoire qui devrait parler aux amateurs de jeux et aux fans de la série Stranger Things.

Stranger Things et Dungeons & Dragons, Jody Houser, éditions Mana Books, 96 pages, 2021

Je ne suis pas une outarde

Je m’appelle Sierra. Je suis retenue prisonnière par quatre barils vides qui font flotter un quai de bois traité au-dessus de mes yeux vitreux. Noyée ben raide. Je me suis échouée ici après trois ou quatre jours à dériver tranquillement dans des eaux brunes. Maintenant que je suis à la surface, il n’y a toujours pas de lumière ni de tunnel… Tout le monde dort encore autour du quai, j’ai le temps en masse de te raconter par où tout ça a commencé. Pendant que ses amis restent dans leur sous-sol, à essayer de survivre sur une île déserte au milieu de l’Internet, Sierra préfère passer ses fins de semaine dans le bois avec son père. Mais les conséquences d’une mauvaise journée en forêt peuvent être beaucoup plus graves que dans un jeu vidéo.

Ce roman jeunesse a été une bonne lecture. L’histoire aborde plusieurs thèmes intéressants: la vie dans le bois, la chasse, la pêche, la relation père-fille, le deuil et la survie. L’histoire commence avec des pages grises, qui marquent une partie différente de l’histoire que l’on va lire et se termine aussi de cette façon. Il s’agit en fait de la fin du récit, là où est rendue le personnage principal. Puis, vient le reste du roman, les pages blanches, où l’on plonge avec elle dans ce qu’elle vit directement.

La narratrice, Sierra, raconte son histoire. Elle est au Cégep et aime aller passer du temps dans le bois avec son père, Rémy, à la chasse ou à la pêche. Elle profite de la nature. D’ailleurs, l’histoire se passe dans le bois, pour sa plus grande partie. Sierra nous parle de sa vie, de la séparation difficile de ses parents, de son frère qui ressemble plus à sa mère, d’elle-même qui a plus d’affinités avec son père. Elle parle du bois, de ce qu’ils font, de la musique, qui a aussi une grande place. Elle préfère la vie dans la nature, seulement elle et son père. Parfois, quand son frère n’a pas le choix, il se joint à eux mais il déteste ça.

« Mais tsé, en plein bois, c’est comme au Moyen-Âge: boire de l’alcool est moins risqué que de s’abreuver dans un trou de bouette. On dit que si un cheval boit l’eau d’une flaque, elle est fiable, mais je n’avais pas de cheval sous la main pour vérifier. Je me justifie, là. »

Sierra parle beaucoup de sa relation avec son père. De l’importance qu’il a dans sa vie, mais aussi dans leurs périples en pleine nature où sans lui, elle se sent perdue. Elle raconte ce qu’elle vit avec lui, la vie tranquille, dans le bois. Mais cette tranquillité devient rapidement une bataille pour la survie, pour Sierra. Son histoire sera marquée par un grand drame et par une forme de dérive face aux événements qui se produisent.

Le roman raconte à la fois la vie dans les bois, la survie en pleine nature, la vie après la tragédie que Sierra vivra. On la suit alors qu’elle tente de faire face à ce qui lui arrive. Comme son père et elle voulaient protéger leur chalet, celui-ci est à l’écart, difficile d’accès et bien protégé contre les voleurs. Ce choix deviendra le plus gros défi de Sierra alors que son père n’est plus là, car de nombreux kilomètres la sépare de la civilisation et les rencontres qu’elle fera ne sont pas pour lui faciliter la tâche…

« Je m’accote dans la portière le temps du trajet de retour. Un gilet de sauvetage pour oreiller, entre la vitre et ma tête. Comme souvent, dès qu’on se met à rouler, je ferme les yeux devant le clignotement du soleil couchant entre les arbres qui défilent. Je distingue, entre mes paupières mi-closes, un squelette de bagnole au bord du chemin. Je cogne des clous jusqu’à ce que mon père m’extirpe de cette torpeur.
-Y’a un original. Il traverse le lac. Viens voir. »

J’ai adoré le texte de Sébastien Gagnon, les dialogues, le ton très québécois de ce roman, dans lequel j’ai eu l’impression de me retrouver. C’était agréable. L’auteur utilise notre langue quotidienne et c’est quelque chose que j’ai beaucoup apprécié. Il y a aussi un peu d’humour dans ce que nous raconte Sierra, dans les dialogues entre elle et son père, avec qui elle a une belle complicité. L’humour adoucit un peu le drame qui suivra. L’épreuve est difficile pour une adolescente. C’est donc un personnage qui fait preuve d’une grande force.

La couverture de ce livre est pour moi vraiment magnifique. L’histoire m’attirait, le titre m’intriguait et on en comprend la signification pendant la lecture. L’écriture est très belle, touchante et le roman se lit d’une traite. L’histoire est en partie très poignante, surtout quand le monde de Sierra s’écroule. L’auteur nous amène dans la tête d’une adolescente qui vit une tragédie.

J’ai beaucoup apprécié ma lecture. La façon dont le roman est construit, par petits chapitres, qui brossent un tableau vivant, un peu comme si Sierra était présente pour nous raconter son histoire. Un bon roman qui se lit vraiment bien, même si le drame qu’il décrit est sombre. Le contexte en pleine nature, les dialogues et l’histoire touchante en font un très beau roman.

Je ne suis pas une outarde, Sébastien Gagnon, éditions Bayard Canada, 152 pages, 2021

Traverser l’hiver

Certains événements font parfois dérailler le cours de nos jours. À notre grand désarroi, un hiver symbolique s’installe alors dans notre vie. Cependant, cette période de latence peut être bénéfique pour nous comme elle l’est pour les animaux qui hibernent pendant de longs mois. En évoquant la rude beauté des froids mordants, Katherine May fait rayonner chaleur et lumière dans nos cœurs transis. Son ouvrage est une invitation pleine de douceur à changer notre perception des temps gris, à accepter la mélancolie et le désenchantement qui les accompagnent parfois, afin de profiter pleinement d’une retraite apaisante… et d’un renouveau foisonnant.

Traverser l’hiver est un livre que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire, mais qui s’avère différent de la première idée que je m’en faisais. Je l’ai trouvé intéressant, à différents points de vue, même si j’aurais aimé que l’auteure pousse un peu plus loin les aspects de l’hiver liés à la saison, aux rythmes hivernaux, plutôt qu’à son expérience personnelle. Il est peut-être moins lumineux que ce à quoi je m’attendais, mais ça ne m’a pas empêchée de l’apprécier. Principalement pour sa réflexion autour des deux hivers: la saison en elle-même et l’hiver qui s’invite dans nos vies.

« La neige vous rapproche de votre famille, vous oblige à trouver des moments de loisirs collectifs dans un espace restreint. L’été disperse. En hiver, on trouve un langage commun basé sur le réconfort. »

Cet ouvrage est en fait très difficile à qualifier. Il regroupe des anecdotes, des expériences personnelles liées aux choix de vie et à la maladie, à l’hiver. Ce livre parle de la manière dont on vit l’hiver, au sens propre comme au figuré. Le parallèle est constamment fait entre les deux: l’hiver réel, comme saison glacée, et l’hiver intime, quand les événements qui se produisent affectent notre routine et ce que nous sommes.

L’hiver est aussi décrite comme une saison froide, qui ouvre l’esprit, qui permet le repos et qui peut, jusqu’à un certain point, guérir si on s’accorde le temps de l’apprivoiser. C’est une saison de réflexion et cette saison représente aussi l’hiver de nos vies, soit les moments difficiles, les épreuves, les changements qui peuvent survenir dans notre existence. Apprendre à traverser l’hiver, c’est se donner de l’espace pour se reposer et reprendre pied. Pour faire de la place au renouveau et affronter les épreuves.

« Ces moments de désynchronisation et de décalages existentiels sont tabous. On ne nous a pas appris à reconnaître l’imminence ni à déceler l’inéluctabilité d’un passage en hivernage. »

« Apprenons à accueillir l’hivernage en soi, chez soi. Si nous ne choisissons pas les instants où ces hivers font incursion dans notre vie, nous pouvons choisir comment en faire la traversée. »

À travers ses expériences personnelles – démission, maladie, problèmes familiaux – l’auteure jette un regard sur l’hiver, toujours en abordant autant la saison froide que l’hiver métaphorique de nos vies. Elle aborde toutes sortes de sujets hivernaux, des voyages à la température, des fêtes et des rituels liés aux mois de l’hiver en passant par la littérature (dont les exemples sont nombreux), les animaux, les mythes, les activités hivernales, la perception de la froide saison et son passage dans nos vies. Elle nous invite à accepter le passage de l’hiver et prendre soin de nous quand il arrive.

« Les plantes et les animaux ne luttent pas contre l’hiver. Ils n’en ignorent pas l’imminence ni ne s’efforcent de le vivre comme ils vivent en été. Simplement, ils se préparent, s’adaptent. 

L’auteure étant anglaise, elle se rapproche souvent de l’hiver, glacial et enneigé, en passant par les pays scandinaves. Il y est donc aussi question de sauna, de baignades dans l’eau glacée, du froid, des cycles solaires et des célébrations qui y sont associées.

Cet ouvrage est à la fois un récit autobiographique et un essai. Il combine un peu les deux, en nous racontant toutes sortes d’anecdotes et de faits. C’est un méli-mélo de thèmes qui sont liés à des expériences personnelles. Ce n’est pas un livre de croissance personnelle, mais plutôt une réflexion sur la place de l’hiver dans notre existence, sur l’hivernage et sur la façon de faire face aux événements qui apportent avec eux l’hiver dans nos vies. Les moments où nous nous retrouvons à l’écart du reste du monde, parce qu’on vit un deuil, un changement, une convalescence, toutes sortes de choses qui reviennent plusieurs fois dans une vie et auxquelles on doit apprendre à faire face pour mieux les vivre.

« L’hiver, c’est la saison des bibliothèques, de la tranquillité feutrée des rayonnages, de leur odeur de papier et de poussière. »

J’ai aimé la forme du livre. Il est divisé en grandes sections qui représentent un mois de la saison hivernale, de l’été indien jusqu’au dégel de la fin mars. À chaque mois, nous retrouvons des chapitres abordant différents thèmes en lien avec l’hiver. Le livre est agréable à feuilleter et nous permet de suivre la saison hivernale mois par mois. Une mention aussi pour la couverture que je trouve magnifiquement douce et reposante!

J’ai noté de très nombreux passages dans ce livre, des citations ou des réflexions qui m’ont interpellée. L’auteure aborde énormément de sujets, en filigrane de ses épreuves personnelles. Il y a des passages qui m’ont vraiment parlé, que j’ai trouvé passionnants, d’autres un peu moins, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir le parcours et les réflexions de l’auteure sur l’hiver.

Traverser l’hiver, Katherine May, éditions de l’Homme, 240 pages, 2021

Le poids de la neige

Dans une véranda cousue de courants d’air, en retrait d’un village sans électricité, s’organise la vie de Matthias et d’un homme accidenté qui lui a été confié juste avant l’hiver. Telle a été l’entente : le vieil homme assurera la rémission du plus jeune en échange de bois de chauffage, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps. Les centimètres de neige s’accumulent et chaque journée apporte son lot de défis. Près du poêle à bois, les deux individus tissent laborieusement leur complicité au gré des conversations et des visites de Joseph, Jonas, Jean, Jude, José et de la belle Maria. Les rumeurs du village pénètrent dans les méandres du décor, l’hiver pèse, la tension est palpable. Tiendront-ils le coup ?

Ce roman fait suite au premier livre de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres. Par contre, chaque livre peut se lire séparément. Ce qui est intéressant toutefois avec cette histoire, c’est qu’elle reprend en quelque sorte là où se terminait la précédente. À l’époque, lorsque j’avais lu Le fil des kilomètres, il n’était pas question d’un second livre. D’ailleurs, ils ne sont pas présentés comme étant des suites. Chacun se suffit donc à lui-même. 

Le poids de la neige, c’est un roman très hivernal où la nature a une emprise sur les personnages. Elle les oblige à l’immobilité et les force à apprendre à vivre ensemble. La neige s’accumule comme une chape de plomb qui paralyse les mouvements et les initiatives. Ayant survécu à un grave accident de voiture, le narrateur est prit en charge par un vieil homme, Matthias, qui s’occupe de lui suite à une entente: il pourra quitter prochainement le village avec la prochaine expédition prévue, à condition de prendre soin du malade. Matthias tient à partir du village et vite. L’arrivée du blessé est comme une porte de sortie pour lui, même si les choses ne vont pas assez vite à son goût. Le narrateur a de grave blessures aux jambes et c’est de son lit qu’il appréhende le monde autour de lui. L’hiver arrive vite. Les ressources viennent à manquer. Bloqués par la neige dans une vieille maison abandonnée, les deux hommes doivent apprendre à cohabiter ensemble.

« Personne ne peut survivre avec quelqu’un qui refuse de parler. » 

Comme dans Le fil des kilomètres, on baigne dans une atmosphère de fin du monde où la survie devient le moteur principal du quotidien. L’écriture est très axée sur les perceptions du personnage principal, sur son environnement et sa façon de l’appréhender, vu qu’il est réduit à demeurer dans un lit ou à bouger avec de l’aide. Le temps passe, forçant les deux hommes à construire une relation dont ils ne veulent pas vraiment. Le narrateur n’a pas le choix, parce qu’il est dépendant d’une aide extérieure et doit l’accepter s’il veut guérir. Matthias n’a pas le choix non plus, parce qu’il veut quitter le village, coûte que coûte. 

L’auteur développe une histoire intrigante et intéressante, tout comme dans son premier livre. La panne a créé un nouveau monde où chacun essaie de survivre comme il le peut, en cherchant des provisions, en concluant des accords pour récupérer la nourriture ou les biens qui lui manquent. Au fond des villages et dans le silence des maisons abandonnées, s’organisent des expéditions, des départs, des ententes dans l’espoir d’un quotidien plus facile, malgré le froid glacial de l’hiver. On lit ce livre pour son ambiance particulière, où la solitude des villages isolés sous des mètres de neige nous rappelle que tout pourrait basculer à chaque instant. 

« La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. Il n’y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt. »

Si vous n’avez encore jamais lu Christian Guay-Poliquin, c’est le moment! Parce que c’est vraiment bon. Il propose chaque fois une ambiance apocalyptique, mais toujours feutrée, où les personnages vivent une sorte de routine presque « réconfortante », même si les événements qui se produisent ne le sont pas. Cet auteur construit quelque chose de vraiment intéressant avec ses romans. L’écriture est poétique, la plume est vraiment agréable. Une découverte à faire, assurément!

Ce livre a raflé une kyrielle de prix, allant du prix du Gouverneur général au prix des Libraires, en passant par le prix France-Québec, le prix des Collégiens et plusieurs autres prix d’ici et d’ailleurs. La liste est impressionnante! Même chose pour la vente des droits à l’étranger, qui s’est faite dans de nombreux pays et pour plusieurs plateformes de livres audio. Une reconnaissance bien méritée d’ailleurs!

Le poids de la neige, Christian Guay-Poliquin, éditions La Peuplade, 312 pages, 2016