Le dernier homme

le dernier hommeUn monde, le nôtre, dans un futur pas si lointain… Un monde dévasté à la suite d’une catastrophe écologique sans précédent, où se combinent des conditions climatiques aberrantes, des manipulations génétiques délirantes et un virus foudroyant prompt à détruire l’ensemble de l’humanité. Esseulé au cœur de cet enfer aseptisé et visionnaire, digne de 1984 et d’Orange mécanique, un homme, Snowman, est confronté à d’étranges créatures génétiquement modifiées, les Crakers, une nouvelle race d’ « humains » programmés pour n’être sujets ni à la violence, ni au désir sexuel, ni au fanatisme religieux. Tel un Robinson futuriste, il doit lutter pour sa survie et celle de son espèce. Au risque d’y perdre son âme…

En commençant ce roman, je m’attendais à lire une seule histoire alors que je découvre que Le dernier homme fait partie d’une trilogie, avec Le Temps du déluge et MaddAddam. Deux titres que je voudrais bien lire également.

Le dernier homme de Margaret Atwood nous transporte donc dans le présent et le passé de Snowman (autrefois appelé Jimmy). Une catastrophe humaine a changé le cours de l’humanité et le monde que nous avons connu. Nous sommes alors transportés dans le présent de Snowman et très souvent, dans ses souvenirs. C’est à un voyage dans le temps que nous convie l’auteure. Le passé de Jimmy est en quelque sorte notre futur à nous, les humains d’aujourd’hui. Il y a des reliques du monde que nous connaissons, dans les décombres que l’on retrouve dans le l’univers de Snowman. Dans les méandres de l’internet qu’il consulte, du temps où il s’appelait Jimmy, on retrouve un peu de notre culture et de ce que nous avons été. Les personnages de ce monde futuriste critiquent notre monde, notre mode de vie, notre façon de gérer nos relations avec les autres.

L’auteure alterne entre le passé de Jimmy et le présent. Son présent, par rapport à nous, est un monde futuriste. Cependant, on a l’impression que son univers pourrait ne pas être si éloigné du nôtre dans un proche avenir. Le monde décrit dans le roman est très détaillé et offre un regard assez noir sur ce que pourrait devenir notre futur. C’est un univers particulier, rempli de vestiges du temps passé.

Dans le passé, nous voyageons aux côtés de Snowman, de son meilleur ami Crake et de Oryx dont il est follement amoureux. Nous découvrons des compounds, des sociétés plus avancées qui évoluent à l’écart des autres. Ce monde est peuplé de créature particulières, comme les porcons et les louchiens, issus de la manipulation génétique. Le monde décrit dans Le dernier homme est très avancé du point de vue des technologies, de la science et de la génétique.

Crake, devenu adulte, façonne quant à lui ce qui sera le nouvel humain dans un présent désolé où tout est détruit et où il ne reste que des décombres et des déchets de l’ancien monde.  Il travaille beaucoup sur les créations transgéniques. Son but: créer la perfection, sans les défauts de l’humain. L’auteure offre avec ce personnage, une forme de critique et un avertissement concernant les manipulations génétiques qui peuvent s’avérer très dangereuses. En souhaitant effacer ce qui lui semble inégal et injuste, comme les hiérarchies et la jalousie, ses nouvelles créations ne sont pas forcément mieux. Le monde manque de saveur, de couleurs, d’identité.

L’histoire est un peu un constat et une critique du chemin que prend l’humanité avec les traitements génétiques et transgéniques, et l’envie de créer des êtres les plus parfaits possibles. L’auteure invoque du même coup les conséquences d’un monde futur, où l’obsession de l’homme à rechercher constamment la supériorité et la domination sur les autres espèces et sur la nature, l’amène plutôt à tout détruire autour de lui.

La pollution et l’écologie sont des thèmes qui reviennent souvent dans le livre. Certaines créations ou innovations faites par les scientifiques dans le roman le sont en cherchant à améliorer le monde que nous leur avons laissé. On ne peut s’empêcher de faire un certain parallèle avec ce que nous vivons aujourd’hui, surtout que dans le roman, un virus créé par l’humain est en voie de détruire l’humanité. Ici, il s’agit d’un roman naturellement, mais qui trouve certains échos à ce que nous vivons aujourd’hui. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette histoire qui nous raconte un monde qui pourrait être probable, avec les avancées technologiques et scientifiques que nous connaissons.

Le dernier homme est ma première rencontre avec l’univers de Margaret Atwood. J’ai trouvé le roman très original, l’idée de cette vision futuriste est très intéressante et que dire de cette plume riche en vocabulaire et imagination! La traduction est également excellente et agréable à lire. J’ai par contre trouvé quelques longueurs au roman. La construction de l’histoire est assez lente. Il y a beaucoup de passages qui se déroulent dans le passé et j’avais souvent l’impression qu’il y en avait plus que dans le présent, alors que c’est à cette période que j’aurais préféré passer le plus de temps. Je la trouvais plus intéressante et plus intrigante.

Il y a donc des passages qui s’étirent en longueur et que l’on aurait pu raccourcir un peu. Le roman n’en est pas moins bon, mais il m’a manqué un peu de suspense pour rester totalement accroché à l’histoire. Peut-être est-ce parce que le livre est le début d’une trilogie? Ce que je ne savais pas en le commençant. Ma perception par rapport au dénouement et à mon envie de connaître les réponses plus rapidement aurait peut-être été différente de ce côté-là, en sachant que Le dernier homme place les bases d’une histoire beaucoup plus longue. Peut-être que cette impression sera plus ténue en lisant les autres volumes de la trilogie. Dans l’ensemble, je dirais que l’auteure réussit à pousser notre curiosité suffisamment loin pour avoir envie de découvrir la suite.

Malgré ce bémol, Le dernier homme m’a permis de passer un bon moment. J’ai trouvé le roman très intéressant, surtout parce que l’auteure réussit à créer un monde fascinant et terrifiant. Elle nous décrit un monde qui n’est pas très reluisant et qui est rempli d’incertitudes quant à ce qu’il adviendra dans le futur. C’est une lecture que j’ai aimé et qui m’a donné envie d’en savoir plus, surtout avec la façon dont l’histoire se termine. Je lirai assurément Le Temps du déluge et MaddAddam qui complètent le cycle commencé avec Le dernier homme.

Le dernier homme, Margaret Atwood, éditions 10-18, 480 pages, 2007

En attendant les étoiles

en attendant les étoilesMon fils âgé de deux ans au beau milieu d’un champ de fleurs sauvages. Il est en tête-à-tête avec un chrysanthème. Il ne le cueille pas, ne le porte pas non plus à son nez. Il le touche du bout des doigts, comme s’il voulait s’assurer de son existence.

En attendant les étoiles est un recueil de haïkus vraiment très beau. Sous la direction de Jimmy Poirier, qui nous offre lui aussi un texte magnifique, seize auteurs se sont regroupés pour se prêter à l’exercice d’aborder de façon poétique, une tranche de leur enfance.

Le thème principal du recueil est donc axé sur l’enfance. C’est vraiment très beau et ensoleillé. Ce qui est plaisant avec ce livre, c’est que chaque auteur raconte son histoire. Chaque auteur écrit sur sa propre enfance. Toutes les histoires débutent par une petite biographie en lien avec le thème. Suivent ensuite quatre pages d’haïkus, six pour quelques uns des auteurs. Chacun des haïkus a rapport au texte biographique que l’on retrouve au début.

« une jeune violoniste
près du ruisseau Bois-Joli
les oiseaux se taisent »

Les auteurs ont été parfaitement  bien choisis. Même s’ils ont tous le même thème central, le choix des textes et de ceux qui les ont écrit est tellement fluide qu’on a l’impression que le recueil est d’une seule et même personne. Les textes relèvent toutefois toute la sensibilité de chaque différent enfant qu’ont été les auteurs.

Je me suis beaucoup retrouvé dans cette poésie et souvent même, je me voyais, enfant, participer de la même façon qu’eux au monde qui m’entourait, par ma curiosité des choses, par ma fascination pour la nature. Surtout qu’à cette époque et sans doute à l’époque des auteurs du collectif, les enfants jouaient énormément dehors. J’ai donc retrouvé un peu de mon enfance, tout ce temps passé à observer les insectes, les fleurs, à m’émerveiller de ce que je découvrais. On retrouve beaucoup ce sentiment à travers les textes et les haïkus de ce livre. La poésie m’a beaucoup touché. Je pense que chaque personne peut se retrouver dans un ou plusieurs des haïkus, ainsi que dans les textes biographiques.

« Vêtue de mon petit imperméable et de mes bottes de pluie, je parcours le sous-bois tapissé de trilles blancs. Je suis émerveillée par les gouttes d’eau qui glissent sur les pétales des fleurs, par le chant des oiseaux, par la voûte que forment les arbres qui ne me laissent pas voir le ciel. »

Le recueil nous permet de voyager dans le temps, il nous rappelle notre jeunesse et notre faculté d’émerveillement. Dans la période qu’on vit actuellement avec le confinement, on a l’impression de s’échapper, de prendre une grande bouffée d’air frais. On y sent une grande douceur qui fait du bien à l’âme. J’ai lu ce livre alors que j’étais en quarantaine en attendant de savoir si j’étais malade ou non. C’était une période très stressante pour moi et ma famille, et ce livre tombait à point nommé. Il a été un baume sur ces moments plus difficiles.

J’ai lu le recueil en deux jours car j’avais envie de l’étirer un peu, mais c’est un livre tellement agréable et apaisant qu’on peut pratiquement le lire d’une traite. J’aime énormément le projet autour de ce livre. On en apprend plus sur les auteurs qui ont participé au recueil. J’ai aimé les textes autour des haïkus, qui sont aussi poétiques. Ils nous permettent de mieux comprendre le contexte. Ça nous permet d’ailleurs de découvrir plein d’auteurs qu’on pourrait être tenté de relire, surtout que j’ai aimé tous les textes.

Les histoires poétiques qui nous sont racontées se déroulent pour la plupart dans la nature. La nature m’a toujours parlé et ce thème me touche particulièrement. L’enfance étant la base de ce que l’on deviendra comme adulte, c’est toujours agréable de se rappeler ce qui nous émerveillait à l’époque. Avec le temps on oublie parfois une part de notre enfance alors qu’on devrait tous conserver cette faculté, notre âme d’enfant.

« il neige
dans le ciel du mois de juillet
fête des pissenlits »

J’ai eu un gros coup de cœur pour ce collectif. Nul besoin d’être un expert en poésie pour apprécier cet ouvrage très accessible et sensible. On passe un très beau moment de lecture et le thème de l’enfance peut aller chercher un très grand nombre de lecteurs.

Ce livre figurera dans mes meilleures lectures de l’année, assurément. Cette lecture m’a fait énormément de bien et je trouve que le moment est parfait pour un peu de douceur et de poésie. Je vous suggère donc forcément ce livre, pour la beauté des mots et les sentiments que les textes nous inspirent.

En attendant les étoiles, sous la direction de Jimmy Poirier, éditions David, 144 pages, 2019

Les amis qui fêtaient Noël

amis qui fêtaient noelL’adorable trio bien-aimé, composé de l’ours, de l’orignal et du castor, est de retour pour la saison des fêtes! C’est la veille de Noël et les préparatifs vont bon train. Il ne manque plus que le sapin! Par chance, les trois amis trouvent un sapin parfait dans la forêt. Mais l’ours (qui aime les arbres) refuse que le castor l’abatte. Pourront-ils oublier leurs différends et trouver une solution acceptable pour tout le monde?

J’aime beaucoup les livres de Nicholas Oldland. À la parution du premier album de la série, L’ours qui aimait les arbres, je suis tombée sous le charme des illustrations et des thèmes très « nature » des différentes histoires. Peut-être que les images vous sont familières? L’auteur a une entreprise de pyjamas, d’articles cadeaux et d’accessoires pour la maison. Ses albums mettent en scène un ours (qui aime les arbres), un orignal et un castor. J’adore les dessins et j’étais ravie de mettre la main sur le petit dernier de la collection: Les amis qui fêtaient Noël.

Contrairement aux premiers titres, celui-ci a une couverture rigide encore plus intéressante. J’aime le format carré et assez petit. Les dessins sont colorés tout en conservant cet aspect nature qui va très bien avec les thèmes abordant l’écologie et les animaux chers à Nicholas Oldland.

Avec Les amis qui fêtaient Noël, l’auteur nous offre une histoire réjouissante qui parle de traditions et d’heureux compromis. La période de Noël est la préférée de l’ours, de l’orignal et du castor. Ils préparent tout comme il se doit, mais oublient l’essentiel: le sapin. Qui dit sapin, dit aussi aller couper un arbre en forêt, ce qui est totalement inacceptable pour l’ours qui aimait les arbres.

L’histoire porte un message écologique bienvenu et montre également qu’il est possible de faire les choses autrement sans les dénaturer. C’est une belle histoire sur la nature et l’amitié, qui démontre aussi qu’il est possible de faire des compromis pour réussir à satisfaire tout le monde et à passer un beau Noël quand même. Le tout est festif et réjouissant, drôle et raconté avec bonne humeur. J’adore!

Un bel album pour les Fêtes, qui s’adresse à tous, à partir de 3 ans.

Les amis qui fêtaient Noël, Nicholas Oldland, éditions Scholastic, 32 pages, 2019

Liminal

liminalLe 21 janvier 2017 à 11h04, la mère malade de Jordan n’est toujours pas réveillée. Il ouvre la porte de sa chambre pour vérifier si tout va bien. Son regard s’ajuste sur la forme allongée dans le lit. Monica vit-elle encore ? Liminal tient dans cette seule seconde. Toute la vie revient alors en une bouffée de souvenirs, une plongée immense dans un seul mystère : être un corps. Qu’est-ce qu’un corps ? Quelles en sont les limites ? Des androïdes aux sex clubs, de l’extase mystique de Sainte Thérèse d’Avila à la castration d’une performeuse queer, au carrefour de l’autofiction, de la saga milléniale et de la pop philosophie, le récit s’organise en une prodigieuse odyssée personnelle peuplée d’artistes, de scientifiques et de marginaux magnifiques.

Liminal est une sorte d’autofiction fascinante, difficile à classer, complexe. C’est un roman étonnant, une grande réflexion dans laquelle on plonge avec l’auteur.

Le personnage principal, Jordan, entre dans la chambre de sa mère. Elle tarde à se lever et il s’inquiète. Est-elle décédée? Cet événement amène Jordan à raconter sa vie, sa relation avec sa mère, sa propre réaction face à la mort, face au corps, à ce que nous sommes. Avec philosophie et intelligence, Jordan mène de nombreuses pistes de réflexions autour du corps et de ses limites.

Pour l’auteur, chaque personne est une âme prisonnière d’un corps. La mort libère l’âme. Il se demande à quel moment la personne devient un simple corps. Il s’interroge sur ce que deviendra son propre corps après son décès. Même si l’idée est terrifiante, sa réflexion a un côté très philosophique. Il fait constamment des parallèles avec la mort et avec de nombreuses choses pour mener à bien sa réflexion autour du corps, autour de la mort, autour de ce qu’est l’humain et à quel moment son statut de « vivant » change. La manière dont le corps humain absorbe ce qui l’entoure. Le corps avec ses faiblesses, ses forces, sa honte, sa grandeur, ses hauts et ses bas.

« Tandis que je me tiens ici, je réalise que mon corps est la chose que je saisis le moins. Ce qui distingue la chose vivante que je suis de la chose sans vie que tu sembles être. Et comment puis-je seulement considérer cela comme mon propre corps, comme une chose que je possède, alors que le tien me montre que toi tu ne le possèdes pas? Tout au long de ma vie, je me suis lancé dans des relations avec des amis, des amants, des villes, relations que je savais vouées à se consumer rapidement en raison de leur intensité, et pourtant, j’ai toujours été surpris lorsqu’elles prenaient fin. Comment fait-on pour vivre une chose et l’aimer tout en sachant qu’elle échouera et finira par nous déserter? Un vaisseau se précipitant vers la mort? »

L’auteur fait également beaucoup de parallèles avec la nature et avec le monde vivant ou inanimé, toujours pour construire sa réflexion. Liminal va plus loin qu’une simple intrigue. Le roman nous apprend de nombreuses choses: sur l’entreprise lucrative qu’est devenue la mort, sur les champignons qui attaquent et tuent les fourmis, sur le monde fascinant des humanoïdes. De nombreuses discussions avec d’autres personnages portent le roman vers plusieurs questionnements: l’éternité, la rotation des choses et de la nature, le cycle vie et de mort de tout ce qui nous entoure, des grains de sable en passant par les ordinateurs.

La relation entre Jordan et sa mère est au centre du roman. L’idée de la religion est également abordée, entre sa mère très religieuse et lui, athée. Certaine confrontation avec sa mère, plus sérieuse, scientifique, parallèlement avec Jordan qui oeuvre dans le domaine du théâtre, dans un monde queer qui n’est pas forcément accepté par sa mère. Toutefois, les deux ont un grand respect l’un envers l’autre. Sa mère étudiait les possibilités scientifiques en cas de graves problèmes au cerveau, pour trouver une forme d’intelligence artificielle qui puisse prendre le relais. Cet aspect mêlant philosophie et science était fascinant et j’ai adoré cette partie du livre.

Avec Liminal, Jordan Tannahill nous amène dans une autofiction où il s’interroge sur une possible situation, la mort de sa mère, et sur ce que devient l’humain après avoir quitté la vie terrestre. Sur la place et le statut que prend alors le corps. Le personnage cherche à comprendre ce que la mort fait au corps, le lien si ténu entre la vie et le trépas.

« Tu as toujours dit que tu voulais être incinérée (simple et rapide) et conservée dans un lieu où tes amis pourraient te rendre visite. Une petite alcôve, un mur de marbre, une plaque de cuivre. Le Canada n’autorise pas ses citoyens à préparer le corps de ceux qui leur sont chers en vue de l’inhumation, ainsi que les êtres humains l’ont fait durant des millénaires. Cela nous oblige à contracter ces services auprès de professionnels, comme on fait appel à un réparateur de fournaise. Mais si tu es morte, je veux toucher ta mort avec mes mains. Je veux comprendre ton absence à travers le rituel de préparation du corps. Je me demande combien de jours je pourrai cacher ton décès à l’État? »

Le monde artistique et cinématographique prend une très grande place dans le roman au fur et à mesure que le texte avance. Il y a tout un côté queer, parfois un peu cru, très présent dans le livre. L’idée du corps et également de la mort, est au centre des réflexions qu’offre Jordan dans son autofiction.  Le roman est en quelque sorte sa vision du corps et de son évolution durant le cycle de la vie.

Liminal est un roman que j’ai aimé, qui est fascinant à plusieurs points de vue et bien souvent captivant. C’est un roman très dense qui aborde une foule de sujets. Le lecteur est rapidement emporté par les différents questionnements de Jordan et par la vie queer menée par le personnage. Cependant, ce qui saute aux yeux en commençant le roman c’est la solidité du texte et la qualité de l’écriture. L’auteur a une plume fabuleuse.

Puisqu’il s’agit d’une traduction, il faut absolument souligner le travail impeccable de Mélissa Verreault. Elle a fait un très beau travail pour nous faire découvrir l’univers coloré et rempli d’interrogations de Jordan Tannahill. La plume de Tannahill est fantastique et très surprenante. Ses idées partent régulièrement dans une sorte de douce rêverie où il remet en question l’univers qui l’entoure, toujours en lien avec le corps et la mort. Pourtant, malgré le sujet qui pourrait sembler rébarbatif, le roman est aussi prenant qu’il est fascinant.

Un premier roman étonnant tant il est difficile de le classer. Juste pour l’écriture brillante et intelligente, il vaut le détour.

Ce livre fait partie de la liste préliminaire du Prix des libraires du Québec 2020, catégorie Roman-Nouvelles-Récit hors Québec.

Liminal, Jordan Tannahill, éditions La Peuplade, 440 pages, 2019

Etta et Otto (et Russell et James)

Etta et OttoEtta, 83 ans, a toujours voulu voir la mer. Un matin, elle enfile ses bottes, emporte un fusil et du chocolat, met le cap à l’est et entame les 3 232 kilomètres qui séparent l’océan de sa ferme en Saskatchewan. Otto, son mari, connaît bien la mer. Il l’a traversée il y a bien des années pour prendre part à une guerre lointaine. Il découvre à son réveil la note que lui a laissée sa femme : J’essaierai de ne pas oublier de rentrer. Il se résigne à accepter la décision de son épouse. Russell, voisin et ami d’enfance d’Otto, ne peut abandonner Etta et part à la recherche de celle qu’il a toujours aimée à distance.

J’avais adoré Les chants du large, le second roman de Emma Hooper. C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai découvert son premier livre, Etta et Otto (et Russell et James). J’étais aussi curieuse de découvrir qui étaient les personnages du titre et les liens entre eux.

Le roman a pour point de départ Etta qui quitte tout et décide d’aller voir la mer qu’elle n’a jamais vu. Son conjoint demeure à la maison pendant son périple et suit Etta sur une carte et dans les journaux. Elle est suivie par Russell, leur voisin et ami, qui ne peut concevoir qu’elle parte « comme ça ». Il a toujours été secrètement amoureux d’elle. Et il y a James. Ma surprise (et mon sourire) quand j’ai découvert qui il était!

Le roman alterne entre l’instant présent, la façon dont Etta voyage, la façon dont Otto passe le temps (il apprend à cuisiner et bricole) pendant l’absence d’Etta et la façon dont Russell gère toutes ces nouveautés. Puis, l’histoire nous transporte dans le passé, afin qu’on puisse suivre Otto et toute la marmaille que constitue sa grande famille; l’arrivée de Russell, un genre de fils adoptif, dans les parages; et la rencontre avec Etta.

« Quelques mois auparavant, elle avait commencé à se sentir entraînée dans les rêves d’Otto à la place des siens, la nuit. (…) Elle essayait de dormir sans qu’aucune partie de son corps ne touche celui d’Otto afin que ses souvenirs à lui ne trouvent aucun point de contact pour se glisser dans les siens. »

Il y a aussi la guerre, qui mobilise tout et tout le monde, les fermes désertées par les hommes, les femmes en deuil, la peur, les lettres qu’Otto envoi à Etta, les premières amours. C’est le portrait d’une époque, qui a vu grandir Otto, Russell et Etta. C’est aussi le présent, la vieillesse et toutes ces choses que l’on ne contrôle pas forcément.

« Je devrais peut-être partir, répondit Etta. Dans un endroit pour les gens qui s’oublient eux-mêmes.
Mais je me souviens, dit Otto. Si je me souviens et que tu oublies, on peut sûrement s’équilibrer. »

Il y a quelque chose de magnifique et de très humain dans le texte d’Emma Hooper, quelque chose de lumineux qui en fait un beau moment de lecture. Les personnages sont attachants dans leur façon unique d’être imparfaits. C’est ce qui fait chaud au cœur.

C’est seulement la fin qui m’a laissée un peu incertaine. J’ai eu l’impression de pouvoir expliquer certaines choses, mais pas tout. Il faudrait que je relise les derniers chapitres. Cependant, même si ma préférence va au roman Les chants du large, j’ai beaucoup apprécié ma lecture et j’ai aimé les connexions entre les personnages. On retrouve les prémisses de ce qui m’avait tant plu dans Les chants du large, cette étrangeté tant dans les événements que dans la relation des personnages entre eux, leurs réflexions et la présence d’animaux un peu inattendue. Il y a aussi un brin d’humour discret. C’est un peu la même chose que l’on retrouve dans Etta et Otto (et Russell et James).

« Les lettres d’Otto arrivèrent avec des fenêtres. De petits rectangles découpés à travers lesquels Etta pouvait passer le doigt. Des gens, des noms de lieux et des chiffres surtout, avaient été extraits du feuillet soigneusement découpés et gardés quelque part. Etta imagina un bureau en Angleterre, bourré à craquer de ces gens, de ces villes, de ces chiffres dans leurs petits rectangles de papier originaux. »

Je crois sincèrement que Emma Hooper est une auteure à part, différente, qui puise dans l’humain et ses petites différences pour en faire des personnages magnifiquement simples et attachants. Elle crée avec de petits instants, un moment d’émerveillement. C’est sans doute là, avec des dialogues qui vont à l’essence même des choses, que réside le talent de l’auteure.

Une belle lecture!

Etta et Otto (et Russell et James), Emma Hooper, éditions Alto, 408 pages, 2019