Apprendre sur le tas

 » Le rapport que l’humanité entretient avec les excréments est bien singulier. Mélangez la honte, le dédain et la fascination et vous obtenez les états d’âme qui habitent un individu moyen devant ces reliquats de notre digestion. Il existe même une forme d’humour dit « pipi-caca » qui les glorifie. Ce sont des performances où chaque évocation scatologique trouve un public pour se dilater la rate et, incidemment, accélérer son transit, car le rire est aussi très bon pour la motilité intestinale. Je voulais prendre le taureau par les cornes et aborder le sujet plus en profondeur dans ce petit bouquin qui mélange humour et connaissances. Lorsqu’on s’intéresse aux excréments avec un œil de biologiste, on découvre un univers fascinant. Ils sont utilisés dans le monde animal pour marquer un territoire, tromper les prédateurs, piéger des proies, se rafraîchir, signer des alliances, imposer sa suprématie, signaler sa disponibilité sexuelle, etc. Entre l’humour et l’information, ce livre vous dilatera la rate et vous stimulera l’esprit. C’est le bouquin idéal pour les jeunes et les moins jeunes qui veulent apprendre sur le bol et être bollés sur un sujet qui est loin d’être banal. » – Boucar Diouf

Voilà un livre étonnant que je voulais lire depuis un moment. Le sujet peut paraître rebutant – les excréments – mais pourtant c’est un ouvrage à la fois passionnant et instructif, mais aussi très amusant.

« Une crotte bien placée vaut mille infos. Statut social, lien de parenté, cohésion du groupe, maturité sexuelle, accès aux femelles: la crotte informe le groupe, les intrus, les autres espèces et, parfois, dégage une odeur apaisante et sécurisante pour les congénères, assurant ainsi une cohésion sociale ou hiérarchique. Évidemment, on parle du règne animal. Un simple passage dans une toilette publique vous convaincra que ce n’est assurément pas le cas pour l’humain. »

J’aime beaucoup Boucar Diouf, autant comme biologiste que comme humoriste. Il aborde ici les excréments d’un point de vue biologique, mais aussi sociologique, médical et écologique. Il parle de notre rapport aux excréments, qui change selon les époques, les cultures et les pays, ainsi que de son utilisation d’un point de vue technologique, médical et animal. Il a une façon d’expliquer les choses avec humour et de les rendre abordables. Même ici avec un sujet à la fois repoussant et qui fait sourire. Boucar Diouf amène les choses de façon à ce que l’on prenne beaucoup de plaisir à lire sur ce sujet peu banal. Il aborde ce thème à travers les connaissances que nous en avons, des anecdotes personnelles, les recherches scientifiques. On en sort captivé, alors qu’il s’agit d’un sujet vers lequel on ne serait peut-être pas allé d’emblée.

J’ai appris beaucoup de choses intéressantes. On retrouve d’ailleurs un grand nombre d’applications pour les reliquats de nos intestins et ceux des animaux: combustibles, briques, cosmétiques, isolants, rituels religieux et même dans le café du matin (du moins si on a les moyens de s’offrir cette variété fort couteuse!) On connaît bien sûr l’application dans le domaine du jardinage, mais on découvre aussi une foule de choses sur la façon dont les excréments sont utilisés, autant par les humains que par les animaux, qui s’en servent aussi de bien des façons. Le livre amène également des idées amusantes sur l’utilisation des bouses qui ne s’avèrent finalement pas si folles que ça!

En lisant cet ouvrage, on réalise que notre culture dédaigne tout ce qui est relatifs aux excréments. Cette vision est en fait très différente selon les peuples et selon les utilisations qui en sont faites. Déchet pour les uns, mine d’or pour les autres!

« En Inde, dans les régions rurales, la bouse est utilisée depuis des générations comme isolant. Elle garde les habitations plus fraîches l’été et plus chaudes durant la saison froide. Autre avantage méconnu: la bouse peut faire office de combustible. C’est du moins le cas dans mon Sénégal natal. Ma mère utilisait la bouse de vache, appelée oumbel, pour nous faire à manger pendant la saison sèche. Et à la manière des scouts qui cherchent du bois mort dans la forêt pour le feu de camp, je parcourais la savane avec mon frère, chacun armé d’un sac à la recherche de bouses à ramener à la case. »

Un ouvrage qui fait sourire et qui nous apprend plein de choses. Le livre est joliment illustré par Philippe Béha. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir cet ouvrage. C’était amusant et très instructif. Autant l’auteur parle d’un sujet plutôt tabou dans nos sociétés, autant on réalise que les excréments sont essentiels à la vie. Un livre qui permet de voir tout cela d’un œil bien différent!

Apprendre sur le tas. La biologie des bouses et autres résidus de digestion, Boucar Diouf, éditions La Presse, 144 pages, 2018

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C’était au temps des mammouths laineux

« Je suis un grand-père du temps des mammouths laineux, je suis d’une race lourde et lente, éteinte depuis longtemps. Et c’est miracle que je puisse encore parler la même langue que vous, apercevoir vos beaux yeux écarquillés et vos minois surpris, votre étonnement devant pareilles révélations. Cela a existé, un temps passé où rien ne se passait. Nous avons cheminé quand même à travers nos propres miroirs. Dans notre monde où l’imagerie était faible, l’imaginaire était puissant. Je me revois jeune, je revois le grand ciel bleu au-delà des réservoirs d’essence de la Shell, je me souviens de mon amour des orages et du vent, de mon amour des chiens, de la vie et de l’hiver. Et nous pensions alors que nos mains étaient faites pour prendre, que nos jambes étaient faites pour courir, que nos bouches étaient faites pour parler. Nous ne pouvions pas savoir que nous faisions fausse route et que l’avenir allait tout redresser. Sur les genoux de mon père, quand il prenait deux secondes pour se rassurer et s’assurer de notre existence, je regardais les volutes de fumée de sa cigarette lui sortir de la bouche, par nuages compacts et ourlés. Cela sentait bon. Il nous contait un ou deux mensonges merveilleux, des mensonges dont je me rappelle encore les tenants et ficelles. Puis il reprenait la route, avec sa gueule d’acteur américain, en nous disant que nous étions forts, que nous étions neufs, et qu’il ne fallait croire qu’en nous-mêmes. »

J’aimais beaucoup Serge Bouchard. L’homme, le raconteur, ses histoires et ses textes. C’était au temps des mammouths laineux était dans ma pile à lire depuis très longtemps. Je l’ai commencé il y a quelques mois. C’est un livre qui se prête bien à une lecture au long cours, un chapitre de temps à autres. Il s’agit de courts essais. Serge Bouchard était anthropologue et ce qu’il nous raconte aborde une foule de sujet: la vie quotidienne, l’histoire, la société, la fiction et l’imaginaire, la maladie et la mort, la nature, la technologie, le travail, mais surtout, notre relation avec tout cela en tant qu’humain.

« Chaque vie humaine compte pour une grande histoire du simple fait d’avoir été. »

Il se détache certains grands thèmes de cet ouvrage, que mettent en relief les différentes parties du livre: la vie, la tristesse, les mensonges et le pays. Je réalise que certains types de textes me parlent beaucoup plus que d’autres. J’aime quand Serge Bouchard raconte ses souvenirs d’enfance, qui croisent un peu les miens, même si nous ne sommes pas de la même génération. J’aime quand il parle de la petite histoire, celle des gens qui ont été peu à peu oubliés alors qu’ils ne le devraient pas. J’aime aussi quand il raconte la relation de l’homme avec la nature. Ces textes sont magnifiques et passionnants.

J’ai moins accroché à d’autres textes qui parlent de la mort, de la maladie et de la vie quotidienne. J’avais peut-être moins envie de lire là-dessus aussi. Le début du livre aborde surtout ces sujets et je n’étais pas certaine de poursuivre cette lecture. J’ai mis longtemps à avancer, un chapitre à la fois. Par contre, j’ai lu pratiquement d’une traite la dernière moitié du livre. Parce que sa façon de parler de l’histoire et de la nature vient me chercher. C’est beau et vraiment intéressant. Je crois que c’est cet aspect des textes de Serge Bouchard qui me plaît le plus. 

« Le Nord est le lointain. Il n’a jamais cessé d’attirer les âmes en peine. La forêt a toujours été le refuge de la marginalité et les grands espaces portent bien leur nom: ils sont grands à n’en plus finir. Nous avons l’éternelle nordicité, nous avons la forêt sauvage, la profonde laurentienne et l’infinie boréale, jusqu’à la toundra, et nous aurions mille sagas à raconter à propos de nos aventures, si nous nous y mettions, si seulement nous voulions le dire pour en faire toute une histoire. »

Le livre se termine sur un texte-hommage à l’anthropologue Bernard Arcand. Si vous ne le connaissez pas, je vous suggère la lecture de son court ouvrage, Abolissons l’hiver, vraiment intéressant.

Je plonge dans l’œuvre de Serge Bouchard avec cette première lecture. J’ai moins aimé la première moitié, alors que j’ai adoré et lu d’une traite la seconde, qui m’a fait vibrer. Bouchard est un auteur que je relirai assurément, mais en ciblant peut-être un peu plus le genre de textes que je choisirai.

C’était au temps des mammouths laineux, Serge Bouchard, éditions du Boréal, 232 pages, 2012

Le temps des récoltes

L’industrie agroalimentaire a mis à mal notre rapport au territoire. Déconnecté·e·s des rythmes de la nature, nous avons perdu les savoir-faire ancestraux et confié à des entreprises le soin de nous nourrir. Notre sol est pourtant riche des mémoires anciennes qu’il porte. Celles des famines et des grands froids, mais aussi celles des fêtes de village et des premières récoltes. Elisabeth Cardin nous invite à repenser notre usage du monde en nous inspirant de l’équilibre bouleversant qui règne dans nos forêts et nos rivières, quand nous ne sommes pas occupé·e·s à les vider de leurs ressources. Elle nous parle d’autonomie et de liberté, d’identité et de bienveillance. Mais surtout, elle nous rappelle ces habitudes qu’il nous faut absolument retrouver si nous voulons léguer la terre à nos enfants: jardiner, cuisiner, conserver, vivre selon les saisons, célébrer le territoire, être patient·e·s, collaborer. C’est à travers les gestes les plus simples que surviennent les plus grands changements.

Ce livre d’Elisabeth Cardin a été un gros coup de cœur. Il met en mots tout ce que je pense de notre relation avec la nature, le territoire, la culture maraîchère, la nourriture et cette quantité de connaissances ancestrales qui se perdent de plus en plus. Notre territoire, on ne le connaît plus, on ne l’habite plus pleinement et on achète notre nourriture dans des emballages de plastique qui ont voyagé pendant des jours avant de se rendre à notre table. On méconnait notre propre culture culinaire et agro-alimentaire, et l’industrialisation nous a fait oublier l’importance de l’équilibre naturel.

« Si l’envie de nous réconcilier avec le territoire nourricier se fait sentir de manière aussi pressente, c’est bien évidemment parce que nous sommes aujourd’hui déconnecté.e.s. »

Le temps des récoltes, c’est un plaidoyer pour un retour aux sources, à la connaissance. C’est un livre qui donne envie de cultiver son propre jardin, qui pousse à vouloir être plus actif et éclairé dans sa relation avec les aliments et sa consommation en général. L’auteure nous parle de tous ces savoir-faire ancestraux que nous sommes en train de perdre, mais aussi de la mémoire de notre terre. De ce que nous portons sans trop le savoir et qui ne demande qu’à être dépoussiéré.

Les chapitres abordent des thèmes comme la cueillette, la chasse et la pêche, le langage, l’histoire, les lieux, la collectivité et les vieilles maisons. Chaque chapitre est entrecoupé de « scènes de restaurant » (l’auteure est propriétaire d’un resto à Montréal) qui relatent des petits gestes qui font toute la différence. Ce que j’aime appeler « des croquis de vie ». 

« Lorsque nous acceptons de manger ce que l’industrie nous propose, sans remettre en question le contenu des étalages, nous contribuons à la disparition du langage des aliments cohérents avec le lieu. »

L’industrialisation de l’alimentation nous a fait perdre beaucoup plus qu’elle nous a fait gagner. Elisabeth Cardin nous livre un message inspirant qui nous invite à repenser notre monde, à le rééquilibrer et à partager nos connaissances afin qu’elles ne soient pas oubliées. J’ai apposé des signets sur à peu près toutes les pages de ce livre tellement le propos me parle. C’est de notre rapport à la terre dont il est question mais aussi, de notre rapport à notre histoire. Deux choses terriblement mal aimées et mal transmises aux jeunes générations depuis quelques années. Il faut vraiment agir pour ne pas perdre ce patrimoine essentiel.

« Notre histoire est de la poésie qui se mange. »

Coup de cœur absolu pour ce livre merveilleux. Lisez-le!

Le temps des récoltes, Elisabeth Cardin, éditions Atelier 10, 73 pages, 2021

La grande traversée de l’Ouest en bus et autres textes beat

Carnet de routes sillonnant les États-Unis, petits essais sur la Beat Generation, impressions new-yorkaises, liste de principes pour écrire de la « prose moderne »… Un condensé beat en sept textes, furieux et vagabonds.

J’ai lu La grande traversée de l’Ouest en bus de Jack Kerouac, en lecture commune avec Chinouk pour le Centenaire de naissance de Kerouac. Il s’agit d’un recueil de textes extraits du livre Vraie blonde, et autres.

Le recueil contient quelque notes sur le processus d’écriture, sur la Beat generation, sur les voyages aussi. J’avoue que j’aime particulièrement quand Kerouac nous parle de la route, de ce qu’il voit, de ses découvertes alors qu’il voyage. Il a une écriture fantastique quand il nous raconte ce qu’il vit en voyage et quand il partage ses impressions. 

« Épuisant ou pas, il n’y a pas de meilleur moyen de voir l’Ouest que de prendre un bon vieux bus et foncer à toute allure sur de bonnes routes pour arriver dans toutes sortes de villes grandes et petites où vous pourrez descendre et parfois marcher pendant une heure entière. »

J’ai particulièrement apprécié deux textes: celui qui donne son titre au recueil, La grande traversée de l’Ouest en bus qui nous fait vivre l’Ouest américain à travers la fenêtre du bus et via les arrêts dans différentes villes. Les descriptions donnent envie de prendre son sac à dos et de partir. C’est ce que j’aime chez Kerouac, cette capacité à nous transmettre l’émotion relative au voyage. Cette envie de découverte, en dehors des sentiers battus.

Le second texte qui m’a vraiment plu c’est En route vers la Floride. Kerouac accompagne un photographe dans son travail et il nous raconte la vision de deux arts qui se confrontent: l’écriture et la photographie. Il redécouvre son Amérique à travers l’œil d’un photographe et met en perspective son travail en lien avec le processus d’écrire. Kerouac devient alors spectateur de son propre monde. J’ai trouvé que c’était un parallèle et une comparaison très intéressante de deux arts différents.

« Une leçon pour n’importe quel écrivain… suivre un photographe et voir ce qu’il vise… »

J’aime bien également les textes qui racontent le mouvement Beat. On en apprend plus sur la vision de Kerouac vis à vis cette génération et ce qui l’a forgée. On retrouvait des réflexions comparables dans le livre Sur les origines d’une génération que j’avais aussi aimé. Comme Kerouac est une figure centrale de la Beat generation, c’est toujours fascinant d’avoir son point de vue sur un mouvement qui a changé bien des choses dans le domaine littéraire et artistique. 

Un recueil que j’ai beaucoup aimé, avec une préférence marquée pour les deux textes de voyage. Définitivement, j’aime quand Kerouac prend la route!

La grande traversée de l’Ouest en bus et autres textes beat, Jack Kerouac, éditions Folio, 112 pages, 2022

L’Autre esclavage

En 1542, soit un demi-siècle après le premier voyage de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde, les monarques ibériques interdirent l’esclavage des Indiens aux Amériques, du littoral oriental des Etats-Unis jusqu’à la pointe de l’Amérique du Sud. Pourtant, comme le révèle ici l’historien Andrés Reséndez, il a perduré pendant des siècles sur tout le continent. Des centaines de milliers d’autochtones ont ainsi été victimes de kidnapping et d’asservissement brutal, envoyés dans l’enfer des mines d’or ou livrés aux pionniers en tant qu’esclaves, y compris aux Etats-Unis, jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle. Cet esclavage de masse a décimé les populations amérindiennes aussi sûrement que les maladies apportées et transmises par les Européens : à travers des documents inédits, ce récit terrible et passionnant en apporte la preuve. Alors que de nombreux pays, et les Etats-Unis en particulier, sont aux prises avec l’héritage du passé, Andrés Reséndez dévoile un chapitre essentiel d’une histoire douloureuse à laquelle il est plus que jamais nécessaire de se confronter.

Sous-titré La véritable histoire de l’asservissement des indiens aux AmériquesL’autre esclavage est un ouvrage vraiment pertinent et intéressant qui nous ouvre les yeux sur la colonisation et nous permet de mieux comprendre « l’autre esclavage »: celle des peuples autochtones et aborigènes. L’auteur trace le portrait de cette facette peu glorieuse de l’histoire en partant des Caraïbes jusqu’au Mexique, avant de poursuivre vers les États-Unis. 

Ce livre parle de l’asservissement des peuples autochtones et la façon dont cette forme d’esclavage a pu perdurer pendant aussi longtemps. Cet ouvrage complexe amène définitivement une autre lumière sur ce qu’a pu être la relation entre les Blancs et les autochtones. On perçoit un changement de mode de vie des autochtones lors de l’arrivée des hommes blancs. Le troc était bien souvent utilisé au détriment des peuples aborigènes et autochtones, puis était une belle occasion utilisée pour les exploiteurs de les asservir.

Officiellement interdite, mais facilement contournable à cause de lois beaucoup trop faibles, l’esclavage des peuples autochtones était la plupart du temps celle de femmes et d’enfants. Les hommes étaient alors tout simplement supprimés. Les esclaves vivaient dans des conditions inhumaines: enchaînés, violés, exploités jusqu’à la mort. L’auteur parle des tactiques utilisées pour asservir et éliminer des clans. Le travail des autochtones et des aborigènes se déroulait dans des conditions impossibles, dans les champs, les mines, les forges, enfermés jusqu’à ce qu’ils développent de gros problèmes de santé. On déplaçait les peuples sur de grandes distances pour les rendre « plus dociles » et on exploitait les esclaves comme des bêtes, souvent jusqu’à la mort. Une pratique qui a perduré jusque dans les années 1960.

« À Parral, comme dans nombre d’autres mines d’argent du Mexique, c’était les Indiens et les esclaves noirs qui remontaient le minerai à la surface. Charriant des sacs en cuir remplis de pierres, ils devaient ramper dans des passages bas de plafond et grimper en posant le pied sur des « échelles de poulailler » en rondins de pin. Comme les mains du portefaix étaient occupées à s’accrocher à l’échelle, son lourd fardeau – qui pouvait peser entre cent et cent soixante kilos – reposait sur son dis tout en se balançant périlleusement au bout de la sangle qui lui enserrait le front. Les porteurs de minerai étaient communément nommés tenateros, terme dérivé du mot nahuatl tenatl, qui désigne un sac en fibres ou en cuir. Inutile de préciser que le risque de glissade ou de chute était omniprésent. »

L’esclavage que nous connaissons est essentiellement celle des Noirs, qui a été documentée et qui était enregistrée. Celle des autochtones était interdite sur le papier, mais perpétrée assez facilement par ceux qui souhaitaient s’approprier ces peuples et les soumettre à l’esclavage, de là le titre de l’ouvrage « l’autre esclavage ». La cour n’offrait aucun statut aux autochtones, qu’on pouvait facilement accuser de toutes sortes de méfaits et donc, exploiter sans vergogne. Le livre aborde aussi brièvement l’asservissement d’autres peuples: les aborigènes d’Australie, des Philippines, de Chine, amenés en Amérique du Nord où ils subissaient le même traitement que les autochtones. 

Le livre contient plusieurs photos et des dessins qui illustrent le propos de l’auteur. Il contient aussi des cartes utilisées pour expliquer les mouvements entre les pays concernant l’esclavage. Même si le sujet est difficile, j’ai beaucoup apprécié cet essai puisqu’il nous dévoile une facette inconnue et un autre visage de l’asservissement des peuples. Il apporte une lumière différente sur l’esclavage et sur ceux qui ont été exploités. L’auteur a effectué un très grand travail de recherche. Son livre est très riche en informations et particulièrement bien documenté. J’ai pris un moment à le lire, parce que le sujet est complexe et que je trouve important de prendre le temps qu’il faut pour mieux comprendre ce que ces peuples autochtones ont vécu.

L’humain a toujours eu l’envie de posséder des richesses, d’avoir le pouvoir sur les gens, d’exploiter ce qu’il peut utiliser à son avantage. On apprend aussi comment la religion pouvait, d’une certaine façon, donner raison aux esclavagistes qui recevaient une forme « d’approbation » de certaines parties de la population. Les peuples autochtones et aborigènes étaient souvent dénigrés, perçus comme inférieurs, alors les Blancs se donnaient le « droit » de les exploiter et de s’approprier le territoire et les richesses au détriment des gens qui étaient déjà en place. Les esclaves étaient aussi amenés comme présent à la royauté de la plupart des pays qui pratiquaient l’esclavage.

« Mais le plus alarmant était la capacité des missionnaires à torturer et à tuer au nom de Dieu. Le pire de ces bourreaux était le bien nommé Salvador de Guerra, qui terrorisa les villages hopis au cours des années 1650. Comme tous les religieux qui travaillaient dans un isolement presque total, il vivait avec une concubine, malgré son vœu de chasteté. Il contraignait aussi les Indiens à tisser des mantas en coton, imposant des quotas de production à atteindre sous peine de punition. Et pour ce qui était de combattre le Diable, le frère Guerra n’avait pas son pareil: non content de frapper les indigènes qu’il soupçonnait d’idolâtrie et de sorcellerie, il les arrosait ensuite de térébenthine avant de leur mettre le feu. »

Si le sujet vous intéresse, c’est assurément un livre que je vous conseille puisqu’il présente une facette de l’esclavage qu’on connaît peu. C’est un livre essentiel et très bien documenté. Il n’est pas exhaustif, l’auteur le dit lui-même, il faudrait des tomes et des tomes pour traiter complètement ce sujet. Mais cet ouvrage aborde une histoire qui a été bien souvent passée sous silence.

Une lecture à la fois instructive, intéressante, troublante et pertinente. À lire!

L’Autre esclavage, Andrés Reséndez, éditions Albin Michel, 544 pages, 2021