Grandes Plaines

grandes-plainesL’Ouest? Le mythe américain par excellence, nimbé du halo doré des légendes, magnifié par le western. Certes. Mais aussi, aujourd’hui, un vaste «nulle part» à l’abandon, que l’on survole en allant d’un point à un autre. Et où l’on stocke l’arsenal nucléaire. Rien que cela, vraiment? Que nous dit encore, et dit de nous, l’Ouest américain? Pour en avoir le cœur net, Ian Frazier, journaliste star du New Yorker, homme de l’Est par excellence, à l’œil aigu et à l’humour ravageur, fasciné enfant par les «shows» télévisés, décide à trente et un ans de s’installer dans le Montana. Début d’un immense voyage dans les archives et par les routes, de la maison abandonnée de Bonnie et Clyde, dernier témoin de leur cavale, à la cabane de Sitting Bull, en passant par les lieux des crimes chroniqués par Truman Capote dans De sang-froid – 25 000 miles d’une exploration, entre légendes et réalité, d’un territoire hors norme où les étendues sauvages et anonymes disent tour à tour la force et la fragilité du rêve américain.

L’Ouest américain. Dans notre imaginaire, ce lieu fait rêver. C’est donc tout naturellement que j’ai eu envie de découvrir cet essai de Ian Frazier sur ce coin du monde qui suscite bien l’imagination.

« Point de vue fantasme, les Grandes Plaines sont l’endroit idéal à plus d’un titre. Elles sont tellement vastes qu’on ne pourra jamais les connaître à fond – vos fantasmes ne pourraient jamais en faire le tour. Leur pluriel lui-même semble les étirer plus loin dans une sorte de brouillard romantique. »

À la fois essai, document, reportage, livre d’histoire et récit de voyage, cet ouvrage nous amène à la découverte de différentes facettes de ce que l’on appelle « les grandes plaines ». Le livre regorge d’informations de toutes sortes qui font le pont entre la vie à l’époque des premiers habitants jusqu’aux fermes abandonnées d’aujourd’hui. Dans son récit, Frazier montre à quel point il aime l’Ouest, avec ses bons et ses mauvais côtés. Il démontre également de quelle façon les lieux sont passés à travers l’évolution et la technologie, à quel point les grandes plaines sont vastes et impressionnantes. À l’époque:

« Si vous quittiez l’Est au début du printemps, vous pouviez éventuellement atteindre les plaines vers la mi-mai, et les avoir traversées au 4 juillet. Aujourd’hui, si vous quittez Kennedy Airport à bord d’un 747 pour Los Angeles juste après le petit déjeuner, vous pourrez déjeuner dans les plaines. »

Grandes plaines parle de nature et d’écologie, de voyage et d’histoire. Dans ce livre, l’auteur part en road trip dans l’Ouest américain. Il y rencontre le petit-fils de Crazy Horse, nous parle des peuples amérindiens, des trappeurs, des fermiers, de tempêtes de poussière, d’alcool, d’épidémie de variole, de la disparition des bisons, de géographie, d’archéologie, de dinosaures, de musique, des West Wild Shows, de Buffalo Bill, de météo, d’armes, de Bonnie et Clyde, de l’alcool, de la communauté Noire, d’excursion, d’art, de Lewis et Clark, de musées, de missiles nucléaires, de chemin de fer, d’auto-stoppeurs, de Billy the Kid, des compagnies de fourrures, de ce qu’est l’Ouest aujourd’hui avec ses fermes abandonnées et ses plaines à perte de vue. C’est un livre passionnant pour apprendre toutes sortes d’anecdotes historiques sur l’Ouest mythique.

« Les découvertes effectuées sur les Grandes Plaines furent à la base d’une grande partie de nos connaissances modernes des dinosaures. Plus de la moitié des spécimens dans les salles des dinosaures du musée d’histoire naturelle de New York viennent des plaines américaines ou canadiennes. »

Son livre est une sorte de méli-mélo absolument captivant. Un livre d’histoire, vu par les yeux d’un journaliste-voyageur. Il établit également, à même le texte, des listes aussi variées qu’intrigantes: liste des rivières des Grandes Plaines, liste des équipes de basket des lycées, liste de villes aux noms étranges, liste de chansons entendues à la radio dans l’Ouest, liste de gens ayant abandonné leurs fermes… Le passé devient tout à coup un prétexte pour parler du présent et de l’avenir, et d’anticiper ce qu’il adviendra des Grandes Plaines.

« J’ai peur pour les Grandes Plaines parce que beaucoup de gens les trouvent ennuyeuses. L’argent et le pouvoir de ce pays se concentre ailleurs. (…) Le mouvement écologiste travaille souvent mieux lorsqu’il présente des vues charmantes sur la vie sauvage. Dans ce cadre, les Grandes Plaines détonnent. »

En terminant, sachez que l’ouvrage comporte à la fin une section de notes, divisée par chapitres. Comme ce n’est pas mentionné au début du livre et que rien n’y réfère, je l’ai découvert par hasard en feuilletant l’ouvrage. Je vous conseille de suivre chapitre par chapitre en allant lire les notes lorsque vous en terminez un. C’est beaucoup plus agréable de cette façon, autrement on passe à côté d’informations intéressantes. Outre ses sources et références, l’auteur explique beaucoup de choses dans ses notes de fin de volume.

Grandes plaines a été une fabuleuse lecture pour moi. Le contenu est passionnant, la construction de l’ouvrage aussi. On se promène entre les histoires de voyage de Ian Frazier, ses rencontres sur la route, ses découvertes historiques sur les lieux qu’il visite, ses réflexions sur l’Ouest et une liste d’informations aussi percutantes que fascinantes sur tous ceux qui ont foulé les grandes plaines au fil des siècles.

Un livre passionnant à lire si l’Ouest vous intéresse. Pour moi ce livre a été un beau coup de cœur et une très belle découverte à laquelle je ne m’attendais pas. Une très belle surprise!

Grandes Plaines, Ian Frazier, éditions Hoëbeke, 288 pages, 2018

Si près, si loin, les oies blanches

Si près si loin les oies blanchesTout au long de ce livre, deux pistes se croisent au fil des lieux, des époques et des saisons : celle des grandes oies blanches et celle des gens qui les ont admirées, convoitées. Sur la toile de fond des cycles naturels, la halte immémoriale des oies en bordure du Saint-Laurent devient ainsi le germe d’une réflexion sur les liens entre les humains et les animaux, sur le territoire et le vivre-ensemble, sur la liberté, la solidarité et la détermination. Si près, si loin, les oies semblent nous livrer un message… Dans leur sillage, s’ouvrent nos propres routes migratoires…

Cet essai de Gérald Baril est une vraie petite merveille. Ayant comme point de départ les oies blanches, l’auteur aborde une foule de sujets, nous parle de quantité de livres et nous raconte l’univers des oies et de ceux qui les ont observées et admirées.

« Que l’on soit scientifique, chasseur, artiste, amant de la nature ou simple témoin de leur passage saisonnier, la multitude des oies captent l’attention et frappe l’imagination. Ce temps d’arrêt, que nous intime la grandiose et fugitive présence des oies blanches, nous porte à méditer sur les rapports entre les humains et les animaux, sur le territoire et sur la notion de communauté. Si près et si loin de nous, les oies semblent nous livrer un message. »

Le livre est divisé en quatre grandes sections, qui couvrent le passage des saisons. Chaque moment de l’année amène son lot de découverte, de bonheurs. Toujours avec les oies en premier plan ou par moments, en toile de fonds. Ces oiseaux sont aussi l’occasion pour l’auteur d’aborder des sujets qui lui sont chers: la culture, l’art, la littérature, la gastronomie, la politique, la nature, les moments passés au chalet ou avec des amis, l’écriture, la chasse, l’environnement, la toponymie (le Village-aux-Oies par exemple, aujourd’hui complètement rasé), la science, la biologie, l’aménagement du territoire, son exploitation et sa protection. Le passage des grandes oies annonce le changement des saisons et a quelque chose de très émouvant.

Le livre est aussi une sorte de « voyage » pour suivre les oies. L’auteur nous parle de l’incontournable Baie-du-Febvre (si vous n’y êtes jamais allés, c’est un lieu fabuleux et impressionnant pour voir les oies), du Cap Tourmente et de l’Île Bylot. Il puise dans notre histoire, celle des premiers explorateurs d’autrefois et des scientifiques d’aujourd’hui, pour nous offrir un voyage passionnant à la découverte des oies blanches. Avec l’auteur, on suit les comportements des oiseaux, leur façon d’évoluer en groupe et de migrer vers des contrées plus propices pour la reproduction par exemple. On apprend beaucoup de choses sur le travail des chercheurs et le baguage des oies.

De nombreux chapitres sont consacrés aux Amérindiens et à leur relation avec les oies. On parle également de chasse et j’ai adoré le propos de l’auteur à ce sujet, sa façon de percevoir la chasse, les points qu’il apporte en sa faveur et son point de vue par rapport aux croisades qui ont brimé les droits des Premières nations. Il rejoint sur beaucoup de points ce que je pense de la chasse, de sa perception dans la société. La place des oies dans l’imaginaire des Inuits est très importante.

« Il fut un temps au Québec où personne n’aurait songé à blâmer la chasse, tellement l’activité était parfaitement intégrée dans les mœurs. Tous ne chassaient pas, mais beaucoup en profitaient. »

Cet essai raconte à la fois la biologie des oies, la façon dont elles sont nommées, leurs particularités alors qu’elles entreprennent de grandes traversées. Au-delà des détails plus techniques ou biologiques, le texte est empreint d’une belle sagesse, d’une délicatesse et de détails passionnants qui nous amènent sur la trace de la sauvagine. Revisiter l’influence des oies dans nos vies, s’imprégner de la nature et de ce qu’elle nous apporte et réfléchir à une foule de sujets allant du véganisme à la politique, apportent à l’essai une dimension humaine et très intéressante.

À la fin de chaque grand chapitre, l’auteur nous convie à une petite tranche de vie, à une réflexion plus intime, autour des sujets précédemment abordés. Les passages sont en italiques dans le livre et marquent une sorte de pause, J’ai beaucoup aimé. On a le sentiment de suivre d’un peu plus près l’auteur en plongeant dans son quotidien et ses pensées.

Les chapitres sont agréablement construits. Un repas entre amis autour d’une oie aux deux pommes peut être le début de longues réflexions sur la chasse par exemple, la gastronomie, le territoire. C’est à la fois convivial et intéressant, un peu comme si on y était. J’ai adoré cette atmosphère, qui rend l’essai beaucoup plus proche du lecteur et moins « didactique ». L’écriture est par moments presque poétique. C’est une petite merveille.

« Les refuges d’oiseaux migrateurs et tous les espaces protégés dans le but de maintenir la biodiversité sont éminemment précieux, mais ne doivent pas être seulement des fenêtres à travers lesquelles on imagine un monde disparu. Ils doivent être vus comme des avant-postes d’un monde à venir, plus respectueux des cycles naturels auxquels nous aussi, les humains, sommes partie prenante. »

On y retrouve de nombreuses références culturelles aux oies: dans les chansons de Félix Leclerc, dans la poésie de Félix-Antoine Savard, chez Gabrielle Roy. L’auteur m’a donné envie de (re)lire Robert Lalonde, Selma Lagerlöf, Jean Provencher, Sheila Watt-Cloutier (dont le livre Le droit au froid m’attend dans ma pile). Il m’a aussi donné envie de découvrir l’histoire de la Petite-ferme du cap Tourmente (lecture à venir très bientôt d’ailleurs!)

« Raconter, c’est un peu faire ses comptes. Les mots conter et compter ont une origine commune dans l’expression latine computare, « calculer ». Travail minutieux d’artisan, tant de fois avant moi reconduit. Et pourquoi raconter? Pourquoi ressasser ces choses d’un autre temps? Parce que c’est là une faculté de notre espèce, de faire que soient à nouveau les choses qui ne sont plus. »

Le retour des oies blanches est sans cesse un spectacle fascinant et impressionnant, qui revient chaque année pour mon plus grand bonheur. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis plongée dans les mots de Gérald Baril. Un essai passionnant, tout en finesse. J’adore!

Vous aimez ce genre de livre? Je vous suggère aussi Hiver: cinq fenêtres sur une saison qui est construit un peu dans le même genre et nous apprend une foule de choses passionnantes!

Si près, si loin, les oies blanches, Gérald Baril, XYZ éditeur, 336 pages, 2020

Canada Québec en bref 1534-2000

Canada Québec en brefCanada-Québec en bref propose ce minimum qu’il faut savoir pour comprendre le présent. La rencontre entre Français et Indiens ; le peuplement de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre, les affrontements coloniaux, la fin des alliances franco-indiennes, l’ultime French and Indian War; le schisme anglo-saxon, les États-Unis se séparent de la Grande-Bretagne, l’Amérique du Nord scindée en deux, la Province de Québec issue de 1763 et 1774 donne naissance à deux Canadas; majoritaires dans le Bas-Canada, les députés Canadiens français réclament le contrôle complet du budget et le vote des lois; la double rébellion; Londres réplique par l’Union des deux Canadas (1841) qui fera place à la Confédération canadienne (1867); l’industrialisation n’empêche pas l’exode des Canadiens français vers les États-Unis; l’expansion vers l’ouest provoque la révolte des Métis, l’exécution de Louis Riel ; les guerres mondiales et, entre les deux, la crise économique; la révolution dite tranquille, l’évolution de l’idée d’indépendance, le rapatriement de la constitution, les revendications amérindiennes; la loi sur les langues officielles n’arrête pas l’assimilation des francophones de l’extérieur du Québec, une nouvelle mosaïque canadienne ; l’impasse constitutionnelle.

Canada Québec en bref est un ouvrage surprenant par sa brièveté. Tout juste 80 pages pour parler de l’histoire du Canada et du Québec et pourtant, le panorama que nous offrent Marcelle Cinq-Mars et Denis Vaugeois est des plus intéressant.

Il s’agit naturellement d’une lecture assez rapide, mais tout à fait le genre de livre qu’on aime conserver pour y revenir. L’ouvrage regroupe les années 1534 à 2000 et nous offre un aperçu de ce qui s’est passé pendant cette période, au Canada et au Québec.

« La population des Amériques était sans doute comparable à celle de l’Europe à l’époque de Colomb, soit autour de 100 millions d’habitants. Au fur et à mesure de la progression des contacts avec les Européens, des maladies, inconnues jusque-là en Amérique, firent des ravages indescriptibles. »

De très nombreux thèmes sont abordés, passant de la géographie à la politique, de la société à la vie culturelle. L’ouvrage aborde l’aventure coloniale, les traités passés avec les Amérindiens, le vote des femmes, l’acte de l’Union, les langues officielles, les moments marquants en politique, la Révolution tranquille, les référendums, la Seconde Guerre mondiale, la répartition des différentes régions lors de l’évolution du territoire et la cessation aux différents peuples: anglais, espagnols, français. Il y est aussi question d’autres lieux qui ont tenu une place importante dans l’histoire ou on été relatés dans certaines anecdotes, par exemple Saint-Pierre-et-Miquelon ou New York.

Canada Québec en bref aborde brièvement tout ce qui englobe la colonisation jusqu’aux années 2000. Plusieurs thèmes sont présentés et pas seulement ce que l’on peut avoir étudié sur les bancs d’école. Par exemple on y parle d’architecture, de l’évolution de certaines bibliothèques, comme le centre de conservation de la Bibliothèque nationale du Québec, anciennement une fabrique de cigares. La géographie tient une place importante puisqu’elle nous indique l’évolution du territoire ou même le déplacement des gens au fil du temps.

L’ouvrage étant abondamment illustré, les cartes sont reproduites en couleurs. On y parle également de l’art de manière générale. Plusieurs tableaux représentatifs de leur époque sont reproduits dans le livre. La forme – très illustrée – de l’ouvrage est un plus, car elle permet de voir en moins de 100 pages un panorama de notre histoire, de son évolution à travers le temps.

Le livre commence par un survol sous forme de questions ou de thèmes. Le centre de l’ouvrage, avec sa quantité d’illustrations, d’anecdotes et d’explications est passionnant. À la fin, le livre est complété par des tableaux synchroniques qui relatent année après année le déroulement de l’histoire en ordre croissant de dates.  Même s’il est relativement court, le livre nous permet d’aborder rapidement l’histoire du Canada et du Québec.

Cette lecture m’a beaucoup plu. J’aime l’histoire et j’ai trouvé que le livre était bien construit car c’est facile de bien comprendre ce qui nous est expliqué, surtout que l’ouvrage est très imagé. Même si le livre est bref et que je lis beaucoup d’ouvrages d’histoires, Canada Québec en bref permet de se replonger rapidement dans notre histoire et nous permet d’apprendre tout de même plusieurs choses. C’est une lecture enrichissante et très abordable.

Si l’histoire vous plaît, que vous n’avez pas forcément envie de lire un ouvrage complexe et difficile, c’est un livre parfait à découvrir. Il pourrait aussi plaire à des adolescents, puisque c’est un ouvrage très visuel.

Une bien bonne lecture!

Canada Québec en bref 1534-2000, Marcelle Cinq-Mars et Denis Vaugeois, éditions du Septentrion, 80 pages, 2000

L’économie de la nature

L'économie de la natureL’expression «économie de la nature» a surgi dans le vocabulaire des sciences au XVIIIe siècle bien avant que le néologisme «écologie» ne s’impose à nous, plus d’un siècle et demi plus tard. Chez Carl von Linné, Gilbert White ou Charles Darwin, l’économie de la nature désigne l’organisation des relations entre les espèces au vu du climat, du territoire et de leur évolution. Cette économie pense l’imbrication des espèces, y compris les êtres humains, dans un réseau d’interactions incommensurables et impondérables. Mais très vite, les physiocrates, les premiers «économistes», la dévoient pour fonder une science de l’agriculture subordonnée à de prétendues lois du marché. Un détournement dont nous pâtissons jusqu’à ce jour.

Ce court essai fait partie d’une série sur l’économie. Celui-ci est le premier, le second s’intéresse à la foi et le troisième, à l’art. Les deux derniers sont dans ma pile à lire. J’avoue qu’avant d’avoir ce livre entre les mains, je ne m’étais pas vraiment questionnée sur le terme d’écologie et d’économie de la nature. C’est principalement le mot « nature » qui m’a attirée vers ce livre et j’y ai découvert des propos forts intéressants.

Je réalise cependant qu’au tout début de ma lecture, je ne savais pas trop où l’auteur voulait en venir. Et c’est d’ailleurs à cause de ce constat que j’ai compris à quel point le mot « économie » n’avait plus du tout la même signification aujourd’hui qu’avant. À quel point l’idée que l’on se fait de « l’économie » aujourd’hui est en quelque sorte à l’opposé total de la nature et que de coupler les deux mots, « économie de la nature », nous apparaît presque comme une abomination.

« On se croit confronté à une dualité lorsque ces deux notions sont mises en apposition, car la novlangue de notre régime idéologique a fait passer pour « économiques » des activités déstabilisatrices, destructrices, polluantes et indifférentes au tout. Or, l’économie, avant que ne soit dévoyé son sens, et l’écologie, telle qu’on la conçoit encore, sont de parfaits synonymes. »

L’auteur avec cet essai, tente de reprendre en quelque sorte l’économie aux économistes et nous offre une sorte de genèse du concept afin de mieux en saisir toute la portée. Quelle est la définition d’économie? Qu’est-ce que « l’économie de la nature »? Il s’agit en fait de l’organisation de la nature et de la relation des différentes espèces entre elles.

On y aborde de plus l’agriculture (ses désastreuses monocultures ainsi que les OGM) et on tente de montrer que l’on perd beaucoup à ne garder de l’économie que le côté production, biens matériels, argent. Alors qu’il y a plus de deux siècles, l’idée « d’économie de la nature » suffisait pour décrire l’équilibre entre les espèces et leur environnement, l’expression s’est en quelque sorte éteinte, puisqu’elle est maintenant associée au domaine financier.

« Contrairement à l’économie de la nature, l’économisme n’inclut les sujets humains dans son modèle qu’à la manière de fonctions abstraites. »

L’ouvrage fait état de nombreux exemples tirés de l’histoire pour exprimer son propos. Par exemple, l’introduction de loups dans le parc de Yellowstone en vue de sauvegarder un écosystème entier ou la négligence humaine qui permet à des espèces qui ne sont pas indigènes de se propager et de causer les dommages que l’on sait sur la faune et la flore.

Dans cet ouvrage, on retrouve avec plaisir les écrits et la pensée de Linné, Darwin, Thoreau, entre autres, ainsi que plusieurs autres théoriciens qui ont apporté leur pierre à l’édifice de l’économie de la nature. Des thèmes aussi vastes que les différences de classes, la richesse et la pauvreté, le capitalisme, l’économie organique,  sont abordés par l’auteur.

Cet essai n’est pas un ouvrage qu’on lit en bloc. Le propos est intéressant, mais un peu complexe. Je trouve également qu’on associe si peu l’économie à la nature que le thème peut être un peu déstabilisant. J’ai mis un moment à bien intégrer ma lecture et à sentir le propos devenir plus fluide. Toutefois, c’est un essai qui nous amène à nous questionner sur la nature et sur le concept d’économie dans sa globalité. Ce livre m’a beaucoup intéressée. Il s’agit d’une façon différente, théologique et philosophique d’aborder l’ensemble des propos désignant la nature: les espèces, « l’écologie », l’agriculture, ainsi que les liens entre les espèces.

« Du moment que la relation à la terre de même que la connaissance des espèces animales et végétales ne relèvent plus en elles-mêmes d’un lien spirituel et vital au monde, mais d’un simple moyen par lequel atteindre des cibles comptables, c’est la nature qu’on repousse hors champ. »

J’ai bien apprécié cette lecture et je lirai avec plaisir les autres ouvrages de l’auteur dans la même série sur l’économie. Je suis curieuse de connaître son propos autour de la foi et de l’ar. Si la philosophie vous intéresse, L’économie de la nature est une belle découverte à faire.

L’économie de la nature, Alain Deneault, Lux éditeur, 142 pages, 2019

Deux poids deux langues

Deux poids deux languesEn 1763, la Grande-Bretagne prend possession du Canada. Après une période d’accommodation marquée par la volonté de certains d’assimiler les Canadiens français, ces derniers se regroupent pour faire reconnaître leur langue. Commence alors une longue histoire au cours de laquelle différentes conceptions de la dualité linguistique se succéderont. Serge Dupuis souligne l’inégalité des rapports de force entre le français et l’anglais, puis les efforts déployés par l’État fédéral, le Québec et les autres provinces pour rétablir une certaine équité ou, dans les moments malheureux, marginaliser la langue de la minorité. Cette synthèse suit l’évolution du bilinguisme franco-anglais au Canada, de la Conquête jusqu’à nos jours, en mettant de l’avant les tendances qui se sont imposées et les événements marquants.

Deux poids deux langues est un ouvrage hyper intéressant. Un livre qui devrait être lu d’ailleurs par tout francophone ou anglophone au pays, afin de mieux comprendre la réalité de chacun. Souvent, un livre de ce genre qui compile beaucoup de faits et tente d’expliquer une dualité compliquée, est trop didactique, plus complexe à lire. Sauf que ce livre-ci est vraiment bien fait. L’écriture est plus « libre », moins compacte et très accessible à un grand public.

Deux poids deux langues raconte notre histoire passée et présente, afin de mieux anticiper l’avenir des langues du Canada. Le propos capte rapidement notre intérêt puisqu’il parle de nous, d’une nation qui se bat depuis 1763, pour faire reconnaître la langue, les droits et la culture française de tout les canadiens. Cet ouvrage traite de la question linguistique au pays, à travers certains événements de l’histoire entre les francophones et les anglophones. Le livre touche à de nombreux thèmes, allant de la politique à la religion, en passant par la culture et l’éducation. En tant que québécois francophone, ce livre m’a permis de réaliser tout le travail fait par les francophones afin que leur langue soit reconnue. La langue anglaise a longtemps été la langue officielle, jusqu’à la reconnaissance (parfois très fragmentaire) du bilinguisme.

À travers les différents gouvernements qui ont été au pouvoir, on perçoit les façons différentes d’aborder la dualité linguistique. Certains ont été plus ouverts, plus conscients de l’importance du français au pays, alors que d’autres gouvernements ont plutôt fait reculer la question linguistique, considérant que le français n’est pas un enjeu très important. On comprend mieux pourquoi certains gouvernements ont tenté d’assimiler les francophones, alors que d’autres ont voulu travailler pour la reconnaissance du français.

Ce qui est déplorable, ce sont les façons de faire des différents paliers du gouvernement afin de limiter la présence francophone. En octroyant des « droits » aux francophones, mais en leur laissant une très mince marche de manœuvre pour être reconnus, il n’a jamais été simple de réussir à faire valoir les communautés francophones, surtout hors Québec. Les politiques d’immigration, en faisant beaucoup de place aux anglophones dans les autres provinces et en limitant l’arrivée des francophones dans les lieux où le français est déjà utilisé, fait diminuer le pourcentage de francophones dans les autres provinces et rend plus difficile pour ces communautés d’avoir des services en français. Les promesses de services d’éducation en français pour les communautés ne vivant pas au Québec n’ont pas souvent été réalisées. Ou alors, il y a un grand manque de cohérence dans leur application, si bien que pour ces communautés il est difficile de recevoir des services dans leur langue.

« En Nouvelle-Écosse, la province forme en 1996 un conseil scolaire provincial pour gérer les écoles acadiennes, mais le paragraphe 11 de l’Education Act réserve au ministre de l’Éducation la décision d’aménager ou de construire une école de langue française. En principe, le ministre accepte la construction de cinq écoles secondaires homogènes de langue française, mais il ne lance aucun chantier après trois ans. En arrivant au pouvoir en juillet 1999, les progressistes-conservateurs annulent ces projets, ce qui pousse les parents acadiens à recourir aux tribunaux. La cause entendue à la Cour suprême provinciale amène le juge Arthur LeBlanc à invalider la décision d’Halifax en avançant l’urgence d’agir pour contrer un taux d’assimilation devenu « inquiétant » chez les jeunes Acadiens. »

Je trouve triste que le Québec, qui a remporté certaines victoires au niveau de la langue, ait oublié les francophones hors Québec. On les a en quelque sorte laisser tomber. Avec le poids démographique francophone du Québec, on pourrait soutenir les francophones du reste du pays. On sent dans ce livre que pour les provinces, le bilinguisme officiel du pays ne leur facilite pas la tâche. Que ce serait beaucoup plus simple pour eux de n’avoir qu’à se soucier d’une seule langue: l’anglais. Un peu comme si les francophones étaient un poids pour le reste du pays.

Dans le livre, la politique tient une place importante. On apprend beaucoup de choses de ceux qui ont précédés notre gouvernement actuel. On réalise que la cause francophone a souvent été reléguée aux oubliettes. L’éducation et le droit à être servi en français en dehors du Québec est encore aujourd’hui une lutte pour les francophones qu’on tente d’assimiler.

Il est intéressant aussi de constater que l’éducation en français est parfois vu comme une richesse pour des familles anglophones du reste du pays et que si les gouvernements avaient souhaité promouvoir la langue française autant que la langue anglaise, il y aurait eu une belle possibilité de rendre les deux langues réellement accessibles pour tous et d’en faire un plus pour les citoyens. Dans les faits, le bilinguisme du Canada n’est pas vraiment ce qu’il devrait être. Cette idée fonctionne bien sur papier, mais très peu dans son application au quotidien avec les politiques en cours. La vulnérabilité des francophones hors Québec est très grande.

Deux poids deux langues est un essai très intéressant puisqu’il permet un éclairage à la fois pertinent et suffisamment abordable pour captiver le grand public. J’ai vraiment apprécié l’ensemble de cet essai, mais certaines parties ou anecdotes m’ont particulièrement intéressé. J’ai aimé mieux comprendre, au début du livre, pourquoi dans les différentes régions du Québec le français parlé peut être si différent. La langue étant une richesse qui s’est développée de différentes façons, en lien avec les lieux d’origine ou les contacts plus ou moins prolongés avec les Premières Nations.

On réalise également rapidement que le pays n’a pas connu qu’une guerre de langues mais également une guerre de religion. Il a fallu l’arrivée d’immigrants Irlandais, catholiques parlant anglais, pour que la religion catholique soit mieux acceptée, précédemment associée qu’aux francophones.

L’ouvrage, Deux poids deux langues, parle de dualité linguistique. Le livre aborde les conflits entre francophones et anglophones, mais vers la fin du livre, l’auteur aborde les langues des Premières Nations. Cette portion m’a particulièrement intéressé. J’aurais aimé en savoir plus, même si ce sujet n’était pas à la base le thème principal du livre. Avec l’utilisation des deux langues reconnues, l’anglais et le français, les langues amérindiennes sont passées à la trappe. Nous avions une soixantaine de langues parlées au pays, dont plusieurs sont disparues. Aujourd’hui, quelques initiatives sont faites pour tenter de sauver les langues toujours existantes, mais plusieurs disparaîtrons sans doute au cours des années à venir, le nombre de locuteurs ayant chuté malencontreusement, puisque ces langues ne sont pas valorisées. C’est d’une grande tristesse, puisqu’à la base, la terre sur laquelle nous vivons aujourd’hui avait une grande richesse linguistique que nous sommes en train de perdre. Les langues des Premières Nations devraient être reconnues et protégées.

Deux poids deux langues est un ouvrage passionnant, qui m’a permis de prendre encore plus conscience de la fragilité de la langue française au pays. Peu de lois existent pour protéger la langue, laissant souvent le libre choix aux provinces de faire (ou non) des démarches et des actions pour protéger les francophones et leur permettre de faire connaître leur culture, leur histoire et leur langue.

« Plus qu’un mode de communication, la langue et sa culture se transforment progressivement en arme pour résister à la domination britannique et promouvoir la reconnaissance des Canadiens français. »

Cet ouvrage nous permet d’ouvrir les yeux sur les combats faits pour protéger le français au pays et la façon dont les lois, les politiques gouvernementales ont abordé la question. J’ai appris à connaître le travail ou l’indifférence des gouvernements qui ont été en place dans le passé et le livre m’a permis de mieux comprendre une réalité dont on parle assez peu, la réalité des francophones hors Québec. Notre province a une place importante dans l’histoire francophone du pays, mais apprendre à connaître ce qui se passe dans les autres provinces aide à avoir encore plus envie de protéger notre langue. Elle est précieuse et unique, aussi importante que l’autre langue officielle du Canada.

L’ouvrage est complété par des tableaux explicatifs des pourcentages concernant l’utilisation des langues au pays. Les chiffes sont frappants parce qu’on réalise que partout ailleurs qu’au Québec, le nombre de francophones a chuté dramatiquement. Quelques photos accompagnent aussi parfois le texte.

Un ouvrage à lire si la dualité linguistique au pays vous parle. Un livre abordable et passionnant.

Deux poids deux langues. Brève histoire de la dualité linguistique au Canada, Serge Dupuis, éditions du Septentrion, 234 pages, 2019