Le Baiser des Crazy Mountains

À la recherche d’inspiration dans un bungalow du Montana, le romancier Max Gallagher a la fâcheuse surprise de trouver sa cheminée bouchée. Il en retire un chiffon rouge : en fait, un bonnet de père Noël. Intrigué, et surtout frigorifié, il monte sur le toit jeter un coup d’oeil et découvre dans le conduit le cadavre d’une jeune femme. La victime s’appelle Cindy Huntington, une jeune star de rodéo disparue depuis des mois. A-t-elle voulu entrer dans le chalet par le conduit de cheminée, avant de se retrouver tragiquement coincée ? Ou a-t-elle été assassinée – mais quel serait le mobile de ce crime ? La shérif Martha Ettinger, aidée de Sean Stranahan, aquarelliste, pêcheur à la mouche et enquêteur à ses heures, se lance dans une investigation en terrain glissant. 

Voici la quatrième enquête de Sean et Martha: Le baiser des Crazy Mountains. J’adore cette série! Chaque fois que je découvre un nouveau titre, je sais que je vais passer un très bon moment de lecture. Sean est un ancien détective, reconverti en peintre, qui a reprit les enquêtes lors de son aménagement dans le Montana. On l’aime tout de suite! Martha est la chérif de la région, une femme qui ne s’en laisse pas imposer, mais qui gère parfois très mal ses aventures amoureuses. Elle est soupe au lait et grognon, mais c’est une bonne enquêtrice. Avec eux, il y a toute une équipe que l’on retrouve d’une enquête à l’autre et qu’on apprend à mieux connaître au fil du temps.

« Tu te prives d’un bonheur présent pour t’épargner de le perdre par la suite. Ce n’est pas une façon très courageuse de vivre. »

Dans les romans de Keith McCafferthy, les décors sont aussi importants que l’intrigue et ils nous amènent en pleine nature. On imagine très bien les lieux et souvent, les descriptions sont à la fois rudes et reposantes. La vraie nature sauvage du Montana! Les personnages sont attachants et souvent drôles, avec un petit côté décalé et des dialogues savoureux. Les enquêtes sont suffisamment complexes pour être captivantes, toujours dans un contexte de « nature writing » qui me plait particulièrement.

« Savourant à pleins poumons l’air des cimes, il laisse son regard se promener sur l’étang niché en contrebas du bungalow. Les berges sont frangées de glace, pas un brin de vent ne souffre, et la surface de l’eau reflète en taches lilas et fuchsia la voûte céleste de cette belle soirée printanière du Montana. »

Dans cette quatrième enquête, on retrouve le corps d’une jeune femme coincée dans la cheminée d’un chalet de location, avec un bonnet de père Noël. Cindy Huntington était portée disparue depuis des mois. Elle vivait dans un ranch un peu plus bas. Une adolescente comme tant d’autres. Cette affaire est intrigante surtout quand on découvre qu’il s’agit d’un meurtre, sans aucun mobile apparent. Sean est engagé par la mère de Cindy pour enquêter, pendant que Martha de son côté essaie de dénouer les fils de cette étrange et triste affaire, avec toute son équipe habituelle.

J’ai beaucoup apprécié cette enquête et j’aime énormément suivre les personnages d’une histoire à l’autre. Ici, l’auteur nous amène dans la vie sur un ranch. Parallèlement, nous découvrons certaines choses sur le chalet où elle est retrouvée, un lieu mis à la disposition de différentes personnes dans un contexte très particulier. L’enquête s’enlise et se complique, puisque plusieurs éléments qui semblent n’avoir aucun lien, se coupent et se recoupent. Il est intéressant de suivre Sean de son côté, pendant son enquête, alors qu’il devient très proche de la mère de Cindy; ainsi que Martha qui a un statut plus officiel en tant que shérif. 

Le dénouement est intrigant et l’auteur nous offre une galerie de personnages intéressants dont on veut connaître les faits et gestes afin de dénouer, nous aussi, toute cette étrange affaire. Le baiser des Crazy Mountains est un roman d’enquête en pleine nature, qui offre des dénouements inattendus et débusque de nombreux secrets… Même si cette enquête est la quatrième de la série, il est possible à mon avis de lire les livres séparément si on le souhaite. De mon côté, j’aime beaucoup suivre l’évolution des personnages d’un livre à l’autre, mais les enquêtes sont indépendantes et donc, se suffisent à elles-mêmes.

J’aime énormément Keith McCafferthy, qui me rappelle un peu les romans de William G. Tapply, trop tôt disparu. C’est toujours un plaisir de retrouver Martha et Sean. J’ai déjà hâte à la traduction de la prochaine enquête!

Mon avis sur les autres livres de la série:

Le Baiser des Crazy Mountains, Keith McCafferty, éditions Gallmeister, 496 pages, 2021

The White Darkness

 Comme souvent dans les récits de David Grann, un homme est dévoré par son idéal. Ce personnage d’un autre temps sorti tout droit d’un film de Werner Herzog, se nomme Henry Worsley. The White Darkness raconte son extraordinaire histoire. Celle d’un militaire britannique fasciné par l’exemple d’Ernest Shackleton (1874-1922) et par ses expéditions polaires ; un homme excentrique, généreux, d’une volonté exceptionnelle, qui réussira ce que Shackleton avait raté un siècle plus tôt : relier à pied une extrémité du continent à l’autre. Une fois à la retraite, il tentera d’aller encore plus loin en traversant l’Antarctique seul, sans assistance. 

The White Darkness est un livre qui m’attirait énormément et je suis vraiment heureux de l’avoir lu. C’est un livre que j’ai adoré, car l’histoire est vraiment très prenante. De savoir également qu’il s’agit d’une histoire vraie est encore plus fascinant.

« Il s’intéressait peu à ses études, mais disparaissait souvent à la bibliothèque, où il lisait de la poésie et des récits d’aventures. Un jour, il se procura un exemplaire d’Au cœur de l’Antarctique, le récit de l’expédition de Sir Ernest Shackleton, qui tenta vaillamment d’atteindre le pôle Sud entre 1907 et 1909, et de son échec. »

Avec cet ouvrage, David Grann entreprend de raconter l’histoire d’Henry Worsley, officier de l’armée britannique, passionné par l’Antarctique et surtout, par l’explorateur Ernest Shackleton. Adolescent, Worsley se procura un exemplaire d’Au cœur de l’Antarctique, le récit de l’expédition de Shackleton. Un homme qui devint son héros. Les aspirations de Worsley de devenir scientifique dans les contrées glacées ont été une motivation de toute une vie. Dirigé vers une carrière militaire par son père, l’appel de l’aventure, de la glace et du froid devient rapidement une obsession. Il souhaite réaliser ce que son héros n’a pas pu réussir jusqu’au bout. Un objectif à accomplir avant de prendre sa retraite.

Pendant toute sa vie, Henry Worsley puise sa source de motivation dans les récits entourant Shackleton et les hommes de son équipage. Shackleton a été une source d’inspiration, c’était en quelque sorte sa référence, tant dans sa vie militaire que lors de ses expéditions. Soucieux de réussir ce que Shackleton n’a pas réussi, cette expédition devient une forme de quête et d’obsession pour lui. Il part donc sur ses traces dans l’un des lieux les plus inhospitaliers de la planète: l’Antarctique.

« Dès que Henry Worsley fut en situation de commander des hommes sur le champ de bataille, il tenta de s’inspirer de l’exemple de Shackleton. Renonçant aux privilèges de son grade, il se lia d’amitié avec les soldats de son unité et prit part à leurs corvées. Quand ils se rasaient la tête, il se rasait également – même si cela lui donnait une allure « peu digne d’un officier », ainsi qu’un supérieur le lui fit observer. Il pratiquait la patience et l’optimisme et tentait de démontrer à ses hommes que, selon sa propre formule, « leur bien-être et leurs vies comptaient plus que tout ». »

Pendant ses expéditions, Worsley documentait son périple à l’aide d’un téléphone satellite. Il donnait des indications sur le déroulement de son voyage, la température ambiante, son état de santé, les difficultés auxquelles il devait faire face. On apprend à connaître Worsley au fil des pages, ses ambitions, ses rêves, sa vie de famille également malgré l’appel incessant de la glace et des expéditions. La conquête de l’Antarctique a d’abord été un projet fait à trois, avant de devenir une obsession pour l’intrépide Worsley qui a voulu accomplir cet exploit tout seul. L’ouvrage nous raconte le travail de préparation à l’expédition et le grand périple pour Worsley, son dernier voyage, lui qui a toujours eu l’envie de se surpasser et de pousser au maximum ses capacités. Il faut être très fort mentalement et physiquement pour passer à travers ces expéditions. L’histoire est donc très touchante, mais aussi inspirante, malgré le danger.

Beaucoup de photographies viennent appuyer le texte, des images tirées de l’histoire de Shackleton mais aussi de celle de Henry Worsley. L’auteur, David Grann, revisite l’histoire de Worsley et celle de Shackleton. Je savais que j’aimerais cette lecture avant même de la commencer, mais je ne pensais pas que ce livre m’habiterait autant. J’ai tellement aimé cette lecture qui nous donne envie de partir en expédition, malgré les côtés difficiles, les dangers et parfois la mort. C’est un ouvrage qui nous permet de vivre le voyage de deux explorateurs, à travers deux époques différentes, et de vibrer au fil de leurs découvertes et de leurs difficultés.

« Pourtant, à cause de très faibles niveaux de précipitations, l’Antarctique entre dans la catégorie des déserts. C’est à la fois le continent le plus sec et le plus haut, avec une élévation moyenne de deux mille trois cents mètres. C’est aussi le plus venteux, avec des rafales de vent atteignant trois cent vingt kilomètres à l’heure, et le plus froid, avec des températures qui chutent dans l’intérieur des terres à moins soixante degrés.

Ce récit de David Grann sur l’expédition de Henry Worsley est un livre fascinant et passionnant! J’ai adoré cette lecture, complétée par des photos du périple de Worsley et par des images issues de l’expédition de Shackleton. On lit ce livre d’une traite. C’est une histoire prenante et touchante, le portrait d’un homme aventurier, courageux et téméraire. On a l’impression de vivre l’expédition à ses côtés. Un véritable coup de cœur!

Des cartes des trajets des expéditions complètent le volume. 

Un ouvrage que je ne peux que vous suggérer. Il m’a aussi donné envie de lire sur la vie de Shackleton. The White Darkness a été un immense coup de cœur pour moi. Un ouvrage qui se lit d’une traite tant il est captivant.

The White Darkness, David Grann, éditions du sous-sol, 160 pages, 2021

Blackwood

Vénéneux. Après y avoir vécu un drame quand il était enfant, Colburn est de retour à Red Bluff, Mississippi. Il y trouve une ville qui se meurt en silence. Lorsque deux enfants disparaissent, les tensions alors sous-jacentes éclatent au grand jour, et la vallée s’embrase. La prose lyrique de Michael Farris Smith est à l’image du kudzu, cette plante invasive qui s’accroche à tout ce qui se trouve sur son chemin et étouffe lentement Red Bluff : plus le lecteur avance dans le livre, plus il se sent enlacé, retenu, pris au piège. Jusqu’à un final sidérant.

J’avais lu il y a quelques temps, le roman Nulle part sur la terre du même auteur, un roman noir que j’avais beaucoup aimé. C’est donc avec beaucoup d’attentes que j’ai commencé Blackwood, un roman très particulier, avec une atmosphère oppressante. Un roman étonnant par sa forme et par cette impression désagréable qu’il réussit à instiller chez le lecteur.

« Avec le temps l’ouverture de la grotte avait été recouverte comme tout le reste. Le kudzu méthodique. Se répandant sur la terre avec une patience folle et ça avait pris un siècle, mais les collines ondoyantes étaient désormais envahies. Sur le flanc de l’une d’elles une vieille maison avec une cheminée se dressait sous sa couverture verte. Les vignes pendaient des promontoires comme des cordes. De petits fourrés d’arbres avaient été conquis des décennies plus tôt, les vignes atteignant les points les plus élevés et s’étirant jusqu’aux branches les plus éloignées, s’entrelaçant et formant des voûtes affaissées. Des arbres estropiés et des amas de broussailles dessinaient des monticules et des bosses à travers la vallée et sous cette vaste toile de vert se trouvait la sombre forêt où les créatures rampaient et où le soleil filtrait péniblement par les minuscules espaces entre les feuilles. »

L’histoire est vraiment à l’image de la couverture: une plante invasive qui s’accroche à tout et fait sombrer avec elle ce qui se trouve sur son passage. Elle agrippe tout, doucement, s’enroule sans qu’on se rende compte. L’histoire de Blackwood est construite de cette façon. On sent que quelque chose de malsain va se produire. Le roman baigne dans une forme de noirceur, de par ce que vivent ses personnages. Peu à peu, on sent qu’on se rapproche du précipice et que, tôt ou tard, on finira par tomber dedans. 

Le roman s’ouvre sur une scène de 1956, un grand drame qui a perturbé bien des vies et qui continue d’agir comme un poison lent. Le reste du roman se déroule vingt ans plus tard, en 1976. L’histoire suit plusieurs personnages qui vivent à Red Bluff ou qui finissent par s’y échouer. Colburn tout d’abord qui a vécu un grand traumatisme enfant et qui revient y vivre. Il profite d’une occasion pour louer gratuitement un local dans la ville désertée pour travailler son art, la sculpture industrielle. Sauf que tout le monde murmure sur son passage. Il est celui qui vivait dans la maison des fous… Il y a aussi une famille tombée en panne sur la route, un homme, une femme, un enfant. Qui ne repartent plus. On sent que quelque chose ne tourne pas rond chez eux. Ils vagabondent. Cachent des choses. Fouinent dans les poubelles. Restent sur leurs gardes. Il y a également Celia, qui travaille au bar, dont la mère était voyante. Une gardienne des secrets. Celia qui apprécie la compagnie de Colburn et qui est un peu le pivot central de la ville. Tout le monde se retrouve dans son bar. Il y a aussi Dixon, amoureux de Celia, jaloux de tout homme qui s’approche d’elle et qui n’avance pas dans sa vie personnelle, prisonnier de ses regrets du passé. Et finalement Myer, policier, qui fait de son mieux mais qui n’arrive pas à faire la paix avec sa culpabilité. Il était là en 1956 quand le drame s’est produit dans la vie de Colburn. Il ne s’en est jamais vraiment remit.

Puis, un beau jour, un autre drame survient: deux enfants disparaissent. Au fil des chapitres on cherche à comprendre cette petite ville étrange où l’on ne réussit à s’extirper qu’avec beaucoup de mal. Quand on réussit à en sortir. Cette ville donne une impression de langueur et de lassitude, de secrets bien enfouis, de mensonges, de noirceur qui se terre dans le cœur des hommes jusqu’au jour où elle explose et entraîne tout sur son passage. Blackwood est un roman inquiétant qui semble un peu long au départ, mais qui progresse peu à peu vers une sorte d’obscurité dont on a peur d’en connaître les rouages. Un roman où les images (la grotte, la maison abandonnée, la plante grimpante) prennent une grande place dans l’imaginaire du lecteur.

Comme dans Nulle part sur la terre, l’écriture est spéciale. Les phrase sont courtes, il n’y a pas toujours de ponctuation et le ton est original. Je crois que l’on est sensible à cette forme d’écriture ou on ne l’est pas. Même si ça prend un peu d’adaptation, j’aime beaucoup pour ma part puisque je trouve que ça rend plus tangible l’atmosphère dans laquelle l’auteur nous plonge. 

Ce roman est vraiment particulier. Je me suis demandée au début de ma lecture où l’auteur nous amenait. Je me suis aussi demandée si j’avais aimé ce roman. La réponse est difficile tant il met mal à l’aise. Rapidement, l’atmosphère prend le dessus sur l’intrigue. C’est étouffant, terrifiant aussi. Je m’imagine l’image d’une plante grimpante qui s’attache à tout, vous encercle jusqu’à l’étouffement. Ce roman c’est un peu cela. En repensant à l’histoire, je ressens toujours cette sensation d’oppression. Il faut être un écrivain très habile pour rendre cette impression aussi forte.

Une expérience de lecture très particulière…

Blackwood, Michael Farris Smith, éditions Sonatine, 288 pages, 2021

Une histoire du monde sans sortir de chez moi

Une histoire du monde sans sortir de chez moiSi l’Américain Bill Bryson nous a déjà régalés de désopilantes chroniques sur ses compatriotes, c’est dans un vieux presbytère anglais qu’il a élu domicile. Mais au lieu de s’y reposer après avoir aussi exploré l’univers (Une histoire de tout, ou presque), il découvre que beaucoup d’événements qui se sont produits sur Terre depuis au moins deux siècles se retrouvent sous forme d’objets et de rituels dans notre intérieur. Il entreprend alors un Grand Tour à l’échelle d’une maison pour raconter de pièce en pièce l’aventure du génie humain.Au fil de cette histoire humoristique et sérieuse de l’envers du décor, vous croiserez des personnages aussi différents que Virginia Woolf (qui n’aimait pas sa bonne) et Karl Marx (qui couchait avec la sienne). Vous saurez tout sur l’invention de la tapette à souris et la construction de la tour Eiffel ; vous pénétrerez dans d’immenses châteaux, mais aussi dans votre matelas, que squattent deux millions d’acariens ; et puis vous comprendrez que sans les «water-closets à chasse d’eau» il n’y aurait pas eu de révolution industrielle.

Je voulais lire Bill Bryson depuis très longtemps. J’en ai entendu énormément de bien et tous ses livres sans exception m’intéressent beaucoup. Je compte d’ailleurs en lire un de temps en temps. J’ai donc choisi de commencer par Une histoire du monde sans sortir de chez moi. C’est un titre ambitieux pour un livre qui, finalement, ne se prend pas au sérieux et nous apprend une foule de choses. Rempli d’humour et d’anecdotes de toutes sortes, ce livre est plein de choses non essentielles qui deviennent finalement hyper essentielles à notre histoire et qui nous permettent de comprend pourquoi aujourd’hui on vit comme on le fait.

« …en fait c’est surtout cela, l’histoire: des quantités d’individus qui font des choses banales. »

Je crois que c’est d’ailleurs la grande force de ce livre: nous raconter la petite histoire, en passant par les gens plus ou moins connus qui ont, à leur façon, changé le monde. Le concept du livre est très intéressant. L’auteur entreprend de nous raconter le monde, en s’inspirant d’une maison, un vieux presbytère anglais où il vit. Chaque chapitre est en fait une pièce ou une composante de la maison: hall, cuisine, panneau électrique, cellier, cave, couloir, chambres, jardin, bureau, escalier, grenier, pour ne nommer que ceux-là. Chaque lieu est chargé d’histoire et c’est l’occasion pour l’auteur de nous raconter notre propre évolution et les petits gestes qui ont changé notre façon de vivre.

« L’histoire de la vie à la maison n’est pas seulement celle des lits, des canapés et des fourneaux, comme je me l’étais vaguement figuré; c’est aussi celle du scorbut et du guano, de la tour Eiffel et des punaises de lit, des déterreurs de cadavres et d’à peu près tout ce qui est arrivé un jour. La maison n’est pas un refuge contre l’histoire. C’est le lieu où l’histoire aboutit. »

Saviez-vous que le lieu le plus fréquenté de l’Exposition universelle de 1851 était les toilettes? Que les malles de voyage ont un couvercle bombé parce que ça permettait d’évacuer l’eau lors des traversées en bateau? Qu’avant le XVIIe siècle, le verre était si rare qu’une maison pouvait être léguée à quelqu’un… et ses fenêtres à une autre personne? Que Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’indépendance des États-Unis est aussi le père de la frite américaine? Que c’est la pollution qui rendit la brique populaire? Que jusqu’au XIXe siècle, il était courant dans les auberges de devoir partager son lit avec un autre voyageur? Qu’au Moyen-Âge, faire le vœu de ne pas se laver vous assurait la gloire éternelle? Qu’en Europe, les salles de bain ont longtemps été réservées aux domestiques, les nantis étant très réticents à les utiliser? Que beaucoup de femmes portant des crinolines sont mortes brûlées en s’approchant trop près d’une cheminée? Qu’en Grande-Bretagne, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux fut fondée soixante-ans avant son équivalent pour les enfants?

« Si de nos jours les enfants ne se font pas mordre par des truies, ce n’est pas parce qu’ils sont mieux surveillés. C’est parce qu’on n’élève plus de truies dans les cuisines. »

Avec toutes sortes d’histoires et d’anecdotes parfois très drôles, Bill Bryson brosse le portrait des hommes et des femmes et de ce qu’ils sont devenus au fil du temps, afin que leur monde devienne celui que l’on connaît aujourd’hui. Il répond en parallèle à une foule de questions, sur les débuts de l’évolution humaine, sur la raison pour laquelle nous vivons dans des maisons, sur les grands changements qui ont eu lieu dans le monde. Il nous parle d’évolution, de biologie, de nature, d’archéologie, d’art, de construction, d’invention, de gastronomie, de la vie domestique, de religion, d’innovation, d’industrie et de jardins.

« Nous sommes tellement habitués à jouir du plus grand confort – à avoir chaud, à être propres et bien nourris – que nous oublions à quel point tout cela est récent. En réalité, il nous a fallu une éternité pour y parvenir, et dès lors tout est allé très vite. »

Un ouvrage que j’ai adoré, qui m’a souvent fait sourire et qui m’a permis d’apprendre énormément de choses sur notre monde et notre façon de vivre. Bill Bryson donne également, à travers son ouvrage, une place à tous ces gens tombés dans l’oubli, dont le nom ne s’est pas vraiment retrouvé dans les livres d’histoire et qui, pourtant, ont participé à changer la face du monde.

Un livre à découvrir, fascinant, passionnant, humoristique et merveilleusement essentiel. Un auteur que je relirai assurément tant j’ai adoré sa plume et son regard plein d’humour sur ceux qui nous ont précédés.

Une excellente lecture!

Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Bill Bryson, Éditions Payot, 608 pages, 2014

Homesman

Au cœur des grandes plaines de l’Ouest, au milieu du XIXe siècle, un chariot avance péniblement, à rebours de tous les colons. À l’intérieur, quatre femmes brisées, devenues folles au cours de l’hiver impitoyable de la Frontière, et que la communauté a décidé de rapatrier dans leurs familles. Une seule personne a accepté de faire cet éprouvant voyage de plusieurs semaines : Mary Bee Cuddy, une ancienne institutrice solitaire qui a appris à toujours laisser sa porte ouverte. Mais à cette époque, les femmes ne voyagent pas seules. Briggs, un bon à rien, voleur de concession sauvé de la pendaison par Mary Bee, doit endosser le rôle de protecteur et l’accompagner dans son imprévisible périple à travers le continent.

Homesman est un roman qui se déroule dans les grandes plaines de l’Ouest américain, au temps des pionniers. Ce livre m’a accompagnée pendant quelques jours et m’a beaucoup touchée. C’est un roman sombre, dur, sur la vie terrible dans l’Ouest, après un hiver sans fin qui a fait sombrer dans la folie quatre femmes de la région. Le quotidien est terrible pour les familles qui s’y sont installées, l’espoir au cœur.

Le roman de Glendon Swarthout est loin d’être un roman joyeux. C’est la misère, la pénible vie de pionnier qui en arrache pour survivre. Les hommes et les femmes travaillent comme des bêtes, les enfants naissent chaque année, l’argent se fait rare et les récoltes ne sont pas toujours bonnes. Les maisons sont rudimentaires, souvent creusées dans la terre, sujettes aux éléments et rafistolées avec les moyens du bord. Les familles manquent de tout. La ligne est mince entre la vie et la mort, la raison et la folie. La survie est un état quotidien. 

« Cet hiver avait été le plus meurtrier que le Territoire eût jamais connu et ses habitants avaient payé un lourd tribut, comme pouvaient en témoigner les femmes à l’arrière; cette tempête, Sa tempête, n’avait touché qu’une petite surface de terre, mais elle avait enfin fait tomber les murailles de l’hiver et laissé place au printemps, le vrai printemps. »

Les quatre femmes qui ont sombré dans la folie ne peuvent demeurer dans l’Ouest plus longtemps. Elles sont un fardeau pour leurs maris, qui doivent se débrouiller avec une terre presque stérile et une poignée d’enfants. Surtout, ces femmes ont besoin de soins et d’attention, ce que ne peut leur offrir une vie dans l’Ouest. Mary Bee Cuddy, une ancienne institutric,e débrouillarde « comme un homme », ainsi que le voleur à qui elle sauve la vie, acceptent de faire le voyage pour amener les quatre âmes torturées en ville afin que leurs familles les prennent en charge. Le roman nous raconte ce qui est arrivé aux quatre femmes et les raisons pour lesquelles elles ont perdu la tête, les préparatifs du voyage, le grand départ et les longues semaines dans un chariot sur des chemins difficiles à pratiquer.

Le monde de Homesman, dont on a traduit l’expression dans le roman par « le rapatrieur », montre le difficile quotidien de ceux qui ont tout tenté dans l’Ouest. Mary Bee Cuddy est un personnage intéressant pour sa capacité à survivre dans un monde rude, mené par des hommes, alors qu’elle vit seule sur sa terre et cherche à se marier. Elle est perçue comme sèche et autoritaire, mais avec une bonne âme. Briggs, le voleur dont elle sauvera la vie, est quant à lui l’exemple même d’un personnage méprisable. C’est un bon à rien, profiteur, désespérant et irrespectueux. Voir ces deux personnages évoluer ensemble, dans un but qui devrait être charitable, apporte une dimension plus profonde au roman puisque ce parcours changera beaucoup de choses pour eux. Ils sont le contraire l’un de l’autre.  

« Vous avez insulté les femmes dont j’ai la charge. Que ceci vous serve de leçon. Soyez toujours secourables. Ici, dans ces contrées, c’est ce qu’on fait pour notre prochain. On se montre secourables. »

Il y a quelque chose de profondément triste dans ce roman, même s’il n’est pas à proprement parler larmoyant. C’est le portrait de la détresse humaine à son paroxysme. La folie, incarnée par les quatre femmes, est terriblement poignante par moments. Un événement qui survient dans le dernier tiers du livre m’a un peu déprimée, moi qui espérait quand même un petit quelque chose de lumineux pendant ma lecture. Le côté western, les chevaux, les chariots, les villes factices et les rencontres impromptues sur les routes poussiéreuses, m’a cependant beaucoup plu, ce qui adoucit un peu les moments les plus durs du roman. C’est le genre de roman à ne pas lire si on se sent déprimé. 

Même si certaines choses m’ont un peu déçue dans le roman (choses que je ne dévoilerai pas ici pour ceux qui auraient envie de le lire), j’ai apprécié l’écriture de ce livre, la façon dont l’histoire est racontée et le portrait de la vie dans l’Ouest au temps des pionniers. Une vie loin d’être enviable, qui en aurait fait déchanter plus d’un. J’ai un autre roman du même auteur dans ma pile à lire, Bénis soient les enfants et les bêtes, que je suis quand même curieuse de découvrir, puisque pour celui-là, nous serons dans un monde totalement différent: un roman initiatique qui se déroule dans un camp de vacances pour adolescents. 

À noter que Homesman a été adapté au cinéma en 2014 sous le titre Le chariot des damnées. Je ne l’ai pas vu, mais la bande annonce semble assez fidèle au livre.   

Homesman, Glendon Swarthout, éditions Gallmeister, 288 pages, 2021