La colline

la collineJared et Kyle ne pourraient être plus différents.
Jared et Kyle ne pourraient être plus mal pris.

La colline est un roman mystérieux, prenant, qui met en scène deux personnages d’adolescents, Jared et Kyle.

Jared est un garçon de la ville, dont les parents divorcés sont riches à craquer. Vêtu à la dernière mode, ayant tout ce qu’il désire, ses parents comblent leur absence par des biens matériels. Jared est suffisant et se croit supérieur aux autres. L’argent mène son monde.

Kyle a été élevé dans la nature. Il est issu de la nation Cri. C’est un amérindien qui est proche de sa famille, sait comment se nourrir avec ce que la nature a à offrir, parle plusieurs langues, passe une partie de l’année au camp dans la forêt avec ses grands-parents. La nature mène son monde.

Kyle et Jared n’auraient jamais dû se rencontrer. Sauf que l’avion privée du père de Jared qui amenait l’adolescent chez son père à Yellowknife s’est écrasée en pleine forêt. C’est Kyle qui va le trouver, mais Jared est têtu et n’en fait qu’à sa tête. En croyant pouvoir capter quelque chose avec son téléphone pour demander de l’aide, Jared va pousser les deux adolescents à grimper la colline. Une colline où personne ne doit aller.

« Kokum nous prévient chaque année. On ne monte pas sur la colline. »

C’est alors le début de l’aventure des deux garçons, dans un monde parallèle au nôtre, qui donne vie à une légende issue de la mythologie amérindienne, celle de Wîhtiko (ou plus couramment connue sous le nom de Windigo). C’est une aventure teintée de suspense et de frissons qui les attend. Très vite, les deux adolescents doivent surpasser les préjugés qu’ils ont l’un pour l’autre et s’entraider pour réussir à survivre.

Au début du roman, Jared et Kyle se détestent. Ils ne se comprennent pas, ne saisissent pas comment l’autre fonctionne ni comment chacun vit. Si Jared est mal outillé pour survivre en pleine nature alors que c’est le territoire familier de Kyle, chacun apporte une contribution, quoique différente, à la survie des deux. Ils doivent unir leurs forces pour battre ce qui s’acharne sur eux et qui souhaite leur mort. La survie devient rapidement tout ce qui compte.

« En ville, il n’avait jamais songé au soulagement que c’était de respirer encore. Il avait cru que tout lui revenait de droit. La nourriture, la sécurité, le luxe. La vie. »

Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est l’omniprésence de la nature, les détails quant à la façon de se débrouiller dans la forêt avec une force obscure qui vous traque. Le roman mélange habilement techniques de survie et surnaturel, tout en offrant le portrait de deux mondes différents qui ne se comprennent pas toujours: les Blancs et les Amérindiens.

Les deux adolescents sont obstinés et ont des idées préconçues sur la manière de vivre de l’un et l’autre. Ils ne sont pas tendres dans leurs échanges. Leurs querelles deviennent presque un leitmotiv pour continuer à avancer. Kyle maudit la bêtise de Jared, alors que ce dernier grogne contre la force et la facilité de Kyle à évoluer en forêt. Tout le long de l’aventure, Jared dresse en parallèle de l’histoire, la liste de tous les points pour lesquels lui et Kyle ne seront jamais amis. Jamais?

Malgré quelques longueurs et certaines situations similaires d’un chapitre à l’autre, le roman est captivant et réussit à dresser un beau portrait d’amitié de jeunes qui avaient tout pour se détester. L’adversité peut unir les gens et si chacun prend la peine de découvrir l’autre, on peut avoir de belles surprises.

La touche de fantastique et l’atmosphère de légendes dans lequel baigne l’histoire ajoute beaucoup à l’intrigue. Un très bon livre, qui se lit avec grand plaisir! J’ai été contente de cette découverte.

Le livre a été finaliste pour de nombreux prix littéraires canadiens en 2017 et 2018: le Prix Sunburst, le Prix Snow Willow, le Prix du livre Rocky Mountain et le Prix OLA Forêt de la lecture Red Maple.

La colline, Karen Bass, éditions Québec Amérique, 387 pages, 2018

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Là où les rivières se séparent

la ou les rivieres se separent“J’ai grandi au sein d’une entreprise familiale. J’ai grandi à Holm Lodge. C’est le plus vieux ranch-hôtel du Wyoming. Quand j’étais petit garçon, je savais que le ranch se trouvait à dix kilomètres de l’entrée est du parc de Yellowstone, mais je ne savais pas que je vivais dans le plus grand espace vierge de toute clôture aux États-Unis, Alaska excepté. Ça, c’est ce que je sais aujourd’hui. À l’époque, je savais seulement que j’étais libre sur cette terre.”

Là où les rivières se séparent est le premier livre de Mark Spragg que je découvre et je sais que ce ne sera pas le dernier. Le livre est conçu comme un recueil de récits, qui racontent essentiellement la jeunesse de Spragg au ranch de ses parents, quelque part près du parc de Yellowstone. La famille vit à la dure, dans un immense espace à perte de vue, entourée de chevaux, de la nature et d’employés. Les jeunes Spragg sont habitués de travailler dur, ils vivent dehors la moitié du temps, dans des baraquements l’été et dans une cabane l’hiver. Entre les randonnées avec des touristes, les parties de chasse organisées pour de riches hommes d’affaires venus de loin et les tâches quotidiennes, Mark nous raconte la vie sauvage de cette région, ses découvertes, son plaisir de rechercher la solitude.

L’écriture est particulièrement agréable dans ce livre. L’auteur nous raconte ses pensées, ce qu’il vit quotidiennement et c’est avec beaucoup de curiosité qu’on le découvre. La vie dans cette région et sur le ranch est bien différente de la vie que mène la plupart des jeunes de cette époque. L’auteur nous attache à son histoire, que l’on suit d’un récit à l’autre avec intérêt.

Spragg a une forme de sensibilité très touchante et une sincérité dans ce qu’il décrit qui ne peut que venir nous chercher comme lecteur, surtout si la nature nous interpelle. La rudesse de la vie sur un ranch en pleine nature où les commodités ne sont pas légion, où tout est loin et où tout le monde met la main à la pâte est fascinante. Il n’y a pas de télé (et est-ce qu’on en voudrait vraiment?), tout le monde lit beaucoup. Les livres sont importants.

« Nous lisons parce que mon père a des livres, par milliers. Nous ne sommes pas une famille qui part en vacances. Nous sommes une famille qui fait cent cinquante kilomètres aller-retour pour aller chercher des provisions en ville une fois par mois. Mon frère et mois, nous avons recours aux livres quand nous voulons nous évader du Wyoming, »

Les enfants grandissent dehors, conduisent des expéditions avec des touristes dès l’adolescence, connaissent le maniement des armes à feu et savent prodiguer les premiers secours en cas de blessure. Ils savent tout réparer, cuisiner et s’occuper d’animaux. Ils peuvent monter un campement en moins de deux.

Il y a aussi de nombreux moments difficiles et l’auteur nous les raconte avec sincérité. Le moment pénible où Spragg doit achever un cheval blessé pour lequel il n’y a rien à faire. Les blessures à soigner. La disparition d’un animal. Les chagrins et la perte de l’innocence de l’enfance quand il réalise que le ranch n’est pas forcément un paradis et que par son travail, lui-même contribue à s’occuper de chasseurs qui tueront des animaux juste pour le plaisir.

« Je ne les vois pas comme des hommes. Je les vois comme de gros scouts bruyants, comme des enfants obèses et chauves. J’imagine qu’ils viennent chez nous gagner leur badge d’ours. Pas pour tuer quelque chose d’ordinaire qu’on peut manger, mais pour tuer quelque chose d’extraordinaire qui pourrait les manger. »

Spragg nous raconte le Wyoming de son enfance et de son adolescence dans ce très beau livre, avec quelques incursions plus récentes, alors qu’il termine l’université ou qu’il est maintenant adulte et marié. Cette façon d’utiliser la nature pour nous raconter sa vie sur le ranch est très intéressante. Les récits se découvrent avec plaisir, la lecture se fait avec bonheur. J’ai adoré ce livre. Spragg a une belle plume, la traduction est de qualité et l’histoire, la sienne, est captivante.

Spragg raconte toutes sortes d’anecdotes liées au travail sur un ranch, mais aussi à sa découverte de la nature. La place que prennent les chevaux dans sa vie, les chats de grange, les animaux sauvages rencontrés en chemin, sa peur des serpents. Il raconte également le temps, avec lequel il faut apprendre à vivre. La neige abondante, la chaleur accablante, le froid mordant et mortel, ainsi que le vent, qui ne cesse jamais de souffler.

J’ai aimé tous les récits de ce livre, même les plus émouvants. Mon préféré est sans doute L’hivernage qui met en lumière tout le reste. Ce récit parle du retour de Spragg après avoir terminé l’université. Quatre années passées sur le béton d’une ville l’a presque estropié. Il a mal aux jambes, a mal partout. Il n’en peut plus du bruit, des gens, et il ne rêve que de retrouver la solitude de ses montagnes. Comme j’ai aimé cette histoire!

« Je rêve du mois de janvier. Du crépuscule à 4 heures de l’après-midi. Du rythme lent et prudent de la vie par -20°c. J’imagine que je m’envelopperai d’hiver: cinq mois de lumière vaporeuse, le délicat abrutissement du froid. Je ferme les yeux et je pense aux rivières couronnées de glace. Et à la neige. Son accumulation douce, jour après jour. La neige étouffera tous les bruits, les réduira à un murmure. J’imagine qu’en marchant dans la neige, mes jambes se répareront; ce sera comme un massage pour ma psyché. »

Un beau coup de cœur pour ce livre, qui me rappelle un peu le genre de récit qu’écrit Rick Bass. J’ai beaucoup aimé et je le relirai à l’occasion. Je vous le conseille. C’est un livre vraiment très beau, par moments très touchant par la façon dont l’auteur parle de la nature, de la vie, de lui-même. Ici, la nature répare et guérit. Elle soigne le corps et l’âme.

Une excellente découverte!

Là où les rivières se séparent, Mark Spragg, éditions Gallmeister, 323 pages, 2018

Les animaux

les animauxNiché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le « sauveur » des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région. Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait ternir sa réputation. Rick est le seul à connaître le sombre passé de Bill, que ce dernier s’est acharné à cacher pendant toutes ces années. Pour préserver son secret et la vie qu’il a bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante…

Bill a un lourd passé. Il s’est élevé pratiquement seul, avec une mère devenue inapte à s’occuper de lui. Hanté par le départ de son frère et de son père, c’est avec Rick qu’il fait ses premiers pas dans la vie. Ils sont amis depuis qu’ils sont enfants et se sont toujours suivis. Ils vivent ensemble, se droguent ensemble, font les quatre cents coups ensemble. Jusqu’à ce que le quotidien de Bill tourne au cauchemar. Il s’éloignera et refera sa vie, loin de Rick.

La construction du roman est ingénieuse. L’auteur alterne entre le passé, où l’on croise plusieurs personnages: Nat, Bill, Susan et Rick, et le présent alors que Bill s’occupe d’un refuge pour animaux dans un coin isolé. Sa vie n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était alors. Comment les choses ont-elles pu évoluer dans ce sens? C’est ce que l’auteur tisse peu à peu, en alternant entre des moments clés de la jeunesse passée avec Rick et de la vie d’adulte de Bill. Ce qui est bien ici, c’est la façon dont l’auteur amène ses personnages. On a l’impression de lire deux histoires en une. Quand le déclic se fait, les choses s’éclairent tout à coup. Et c’est là que ça en devient vraiment intéressant.

Qu’est-il arrivé à Bill, Nat, Rick et Susan? Pourquoi Bill se retrouve t-il seul, des années plus tard? Comment une grande amitié peut se disloquer d’aussi cruelle façon? Comment peut-on se perdre dans le jeu, les drogues et les magouilles puis entrer dans le droit chemin? Qu’est-ce qui pousse un homme à chercher la rédemption, une vie droite et meilleure tout en faisant une croix sur le passé?

« Peut-être qu’il était à l’abri, maintenant. Que son passé était derrière lui pour de bon et qu’il avait eu tort de s’inquiéter autant, peut-être que le monde de la forêt était clos sur lui-même, coupé de tout ce qu’il avait connu, de tout ce qu’il avait fait. »

Le roman aborde la nature – et dans ce cas-ci plus principalement la présence des animaux – comme une façon de s’amender, de trouver la paix. Il y a des passages particulièrement touchants. Bill a un lien très fort avec les animaux, avec qui il vit depuis des années au refuge qui appartenait à son oncle et qu’il dirige maintenant. Il parle aux animaux, leur fait part de ses peurs. À travers ses mots, et les discussions qu’il a avec eux, on retrouve l’angoisse d’une jeunesse mouvementé et violente, même si Bill est maintenant adulte. Son plus grand ami est un grizzli, Majer, avec qui il a tissé des liens très forts. Bill lui raconte sa vie, ses doutes et offre en échange des guimauves au vieil ours aveugle.

Le chapitre le plus poignant sur les animaux est Le livre des morts, qui raconte les sensations vécues par Majer, sa façon d’appréhender le monde et de percevoir « son » humain. Même si c’est un chapitre cruel, l’écriture est remplie de poésie et de sensibilité. C’est par moments très contrastant avec la noirceur du roman qui aborde la violence et la perte de soi-même.

« Nous sommes tous des tueurs, et tout en ce monde apporte la mort. La mort se niche dans la neige et dans la litière d’aiguilles sèches, elle est dans la terre gelée que foulent nos pas. Nous sommes tous des tueurs. Même toi. »

Les chapitres qui parlent du passé et de la jeunesse en compagnie de Rick sont plus durs, plus violents. Ils racontent une suite de mauvais choix et d’addictions qui ne font que rendre la vie plus compliquée et plus lourde à porter au quotidien.

Les passages qui racontent la vie au refuge sont souvent magnifiques. Les lieux sont à l’écart. Bill doit faire face quotidiennement à de belles réussites, lorsqu’il réussit par exemple à sauver un animal incapable de se réadapter en pleine nature. Cependant, il doit aussi prendre des décisions difficiles et même parfois abattre un animal pour qui on ne peut plus rien. Le roman se déroule en hiver, du moins pour les portions abordant le refuge et la neige est très utilisée par l’auteur pour créer une atmosphère de solitude et d’isolement.

 » Encore un mois et le refuge fermerait ses portes pour l’hiver, Bill donnerait leur congé aux bénévoles. L’endroit serait rouvert au public dès que l’état des routes permettrait des allées et venues quotidiennes. Grace passerait le voir de temps à autre, quand les conditions seraient favorables, en pick-up ou en motoneige, mais il lui arriverait de rester seul longtemps, parfois plusieurs jours d’affilée, sans autre compagnie que celle des animaux et de la neige, et des sons qui leur appartenaient. »

Ce roman résonne, vibre et nous touche. C’est un livre à deux voix. Deux histoires qui se recoupent pour n’en former qu’une seule. L’une se déroule en ville, autrefois, l’autre en plein bois, aujourd’hui. Le bitume côtoie la neige feutrée et la nature. Pourtant, les deux racontent le combat d’un homme face à lui-même, face à ses démons et à ses choix peu avisés. Puis, son désir de faire mieux, de se racheter, même si c’est de façon imparfaite. J’ai passé un excellent moment avec ce roman, qui m’a beaucoup touchée. J’ai aimé les personnages, qui sont profondément humains, même avec leur part d’ombre.

Les animaux est un livre qui se lit d’une traite, à la fois magnifique et cruel. C’est un roman noir d’un auteur dont on découvre le talent, puisque ce livre est le seul à être traduit en français. J’espère que ses autres le seront sous peu. J’ai envie de relire Christian Kiefer, parce que son écriture est habitée et prenante.

Une excellente lecture!

Les animaux, Christian Kiefer, éditions Albin Michel, 389 pages, 2017

Au bord de la terre glacée

Au bord de la terre glacée (2)Hiver 1885. Les terres de l’Alaska demeurent inexplorées. Le colonel Allen Forrester, héros de guerre décoré, remonte la Wolverine River pour en cartographier les abords. Il consigne son expédition dans un journal à l’intention de sa femme Sophie, dans l’espoir qu’elle puisse le lire s’il ne revenait pas. Sophie est restée à Vancouver après avoir découvert qu’elle était enceinte. Elle vivra seule sa grossesse, au sein d’une société peu apte à lui reconnaître la liberté à laquelle elle aspire. C’est l’art naissant de la photographie qui lui permettra de s’émanciper et de célébrer la beauté de la vie sauvage qui l’entoure. Au cours de cette année fatidique, Allen et Sophie seront, chacun à leur manière, confrontés à la nature grandiose et cruelle. Les épreuves qu’ils surmonteront changeront leurs vies et ce qu’ils sont à jamais.

Quel plaisir j’ai eu à lire ce roman! Je ne m’attendais pas du tout à une construction de ce genre et j’ai été agréablement surprise. C’est un bon pavé qui se lit extrêmement bien. Il y a beaucoup de choses qui m’ont interpellée dans le livre.

Tout d’abord la construction du roman est vraiment passionnante. En avançant dans le livre on comprend rapidement la façon dont l’histoire est présentée. Il y a d’abord Walt qui écrit une lettre à un musée d’Alpine en Alaska, envoyant des documents et articles historiques. S’ensuit une correspondance entre lui et le conservateur du musée, Josh. Leur sujet de conversation et les documents qu’ils s’échangent ont tous le même point commun: raconter l’histoire du colonel Allen Forrester et son groupe, partis explorer et cartographier la région entourant la rivière Wolverine; ainsi que la vie de la femme de Forrester, Sophie, la grand-tante de Walt, restée dans les baraquements de l’armée.

Le roman est un patchwork fascinant: correspondance, articles de journaux, reproduction de photographies d’époque, cartes, rapports militaires, journaux intimes, journal de route, dessins et croquis, extraits d’ouvrages médicaux, carte de Noël, publicités, citations et relevés d’expédition. Deux correspondances se détachent du lot: celle de Sophie et Allen, dont les lettres prennent des mois à parvenir à l’un et à l’autre, quand elles arrivent; et celle de Josh et Walt dont l’amitié se développe au fil des pages et de leur intérêt pour l’histoire. Ils finissent par se raconter peu à peu et on apprend à les connaître tout autant que le colonel et sa femme.

L’expédition que commande le colonel Forrester est mise en place afin de cartographier les lieux, mais aussi de recueillir des informations importantes sur les peuples autochtones qui y vivent, afin de faire face à d’éventuels conflits. Sophie devait être du voyage, mais puisqu’elle est tombée enceinte, elle est confinée à rester sur la terre ferme… avec une longue liste de choses à ne pas faire vu sa condition et la façon dont le médecin aborde la grossesse à cette époque.

Je l’avoue, j’ai d’abord eu peur que les parties du roman consacrées à Sophie ne parlent que de grossesse et d’enfants. Ça ne m’intéresse pas beaucoup. Mais c’est mal appréhender le personnage. Sophie est une femme étonnante pour son époque et c’est d’ailleurs pour cela que le colonel Forrester s’est intéressé à elle. Elle est parfois assez drôle également, avec une ouverture d’esprit qui ne cadre pas avec son temps.

« Comme la cabane en rondins est nichée au milieu des sapins, j’y ai plus l’impression d’être dans une forêt que dans un fort militaire. Elle est pleine de courants d’air et toute de guingois, c’est vrai, mais modeste, retirée, et elle me convient tout à fait. »

Laissée à la maison, on a l’impression qu’elle va tourner en rond ou participer à des mondanités avec les autres femmes des officiers de l’armée. On en est bien loin! Sophie ne s’intéresse aucunement aux mondanités. Elle suscite les commérages, on la juge pour son goût de la nature et du plein air, et pour sa naissante passion pour la lumière et la photo. Elle préfère grimper aux arbres, observer les oiseaux et dépenser son argent en matériel photographique plutôt que coudre au coin du feu et gérer le ménage familial. Grâce à elle, les parties du livre qui ne parlent pas de l’expédition de son mari deviennent des textes naturalistes fascinants et des notes sur l’ornithologie. La photographie qui en est à ses débuts, prend rapidement beaucoup de place dans sa vie. Et c’est passionnant, autant que les portions du roman qui abordent l’expédition de son mari.

« Je veux croire en quelque chose de mystérieux, de joyeux, de surprenant, même si à la fin cette chose me réserve une désillusion. »

Il y a naturellement tout le côté fascinant d’une expédition: le transport, les rivières, la nature plus grande que tout, les rencontres avec des amérindiens, le froid glacial, les animaux, la chasse pour se nourrir, les difficultés aussi. Et elles sont nombreuses.

On aborde beaucoup les liens entre les blancs et les autochtones dans le livre, puisqu’ils sont aussi très importants dans l’expédition. Certains aident Allen et ses compagnons alors que d’autres rencontres leur sont incompréhensibles. Il y a le personnage mystérieux du vieil homme que les tribus connaissent et qui effraie particulièrement l’expédition. Pendant le voyage, les croyances et les légendes issues des peuples autochtones hantent chacun des pas des explorateurs. La mort n’est jamais loin, les esprits non plus. Les légendes vibrent dans chaque découverte, le monde humain, animal et végétal n’a plus de frontières.

Le livre comporte quelques photographies et des extraits en rapport aux liens entre blancs et amérindiens. Les lettres de Josh, né sur place, sont aussi éclairantes sur cette question. Ce personnage est à la fois intéressant et marginal, tout en étant d’une douceur et d’une gentillesse incroyable. J’ai adoré sa correspondance avec Walt, qui sert à donner un nouvel angle à l’histoire de Sophie et Allen.

« C’est ainsi que les hommes sont. Nous sommes complexes, brouillons, magnifiques. »

Il y a un côté parfois presque poétique dans le roman, lorsque Sophie découvre la photographie et le pouvoir de la lumière, parle de l’art et de son père ou quand Allen est confronté à des choses qu’il ne peut même pas expliquer.

« Je pense beaucoup à la lumière, à la manière dont elle se concentrait dans les gouttes de pluie ce matin où j’étais folle de bonheur, et cette façon inattendue qu’elle a de changer et se déplacer, de sorte que la maison est parfois sombre et fraîche, et la seconde d’après emplie de rayons dorés.
Père évoquait une lumière d’avant les étoiles, une lumière divine toujours évanescente mais presque toujours présente aux yeux de ceux qui savent la voir. Elle entre et elle sort des âmes des vivants et des morts, se replie dans les coins silencieux de la forêt et, à l’occasion, se révèle dans les rares véritables œuvres d’art. »

Ce roman à plusieurs voix nous fait découvrir une panoplie de personnages, il nous amène à aborder l’histoire des Forrester avec la même fascination que Josh peut avoir pour les papiers racontant la fabuleuse aventure que Walt lui fait parvenir au musée. Le récit se croise et s’entrecroise beaucoup. Les liens entre les personnages se tissent doucement au fil des pages, les époques se rencontrent. C’est sans doute ce qui fait la plus grande force du roman et qui donne à sa lecture son côté si passionnant!

Une excellente découverte et une très bonne lecture que j’ai eu grand plaisir à lire. Je l’ai d’ailleurs étirée un peu pour rester le plus longtemps possible dans ce roman où j’avais l’impression qu’à chaque moment, je découvrais de nouvelles choses.

Une lecture que je conseille fortement!

À noter que l’auteure s’inspire de l’expédition de Henry Tureman Allen, qui a exploré les rivières Copper, Tanana et Koyukuk en Alaska, dont certains ont comparé le périple à l’expédition de Lewis et Clark.

Au bord de la terre glacée, Eowyn Ivey, éditions 10-18, 534 pages, 2018

Anna et l’homme-hirondelle

Anna et l'homme hirondelle - photoCracovie, 1939. Que sait-on de la guerre, quand on n’a pas encore 8 ans ? Quelle langue peut dire à une petite fille que son père ne reviendra pas, sinon celle des oiseaux ? Anna erre dans les rues de la ville lorsque l’Homme-Hirondelle la prend sous son aile. Cet étrange personnage, longiligne, sombre et mystérieux, sait parler aux oiseaux, éviter les soldats, connaît le secret des routes et les dangers des hommes. Un long voyage va commencer pour eux, à travers champs et forêts, pour échapper à la guerre. Dans un monde qui a perdu la raison, seuls les fous savent les chemins qu’emprunte encore la vie…

J’ai beaucoup aimé ce roman. J’ai vécu avec les personnages pendant quelques jours et c’était une lecture vraiment intéressante. C’est un livre dont l’écriture est agréable. Le roman se développe autour de deux personnages principaux: Anna, une petite fille et l’homme-hirondelle, un homme mystérieux qui se dévoile assez peu en fin de compte.

Le livre se déroule essentiellement dans la nature. On assiste par exemple aux changements des saisons. Le côté « survie » du roman est captivant. Il y a la description des lieux, les méthodes de survie, l’homme-hirondelle a énormément de connaissances de la nature. Pendant les années où il s’enfuira avec Anna à travers différents pays, le duo traversera des frontières et devra survivre au quotidien. L’homme-hirondelle trouve toujours de quoi se nourrir. Il sait lire les pistes, il parle avec les oiseaux (d’où son surnom), il sait reconnaître les plantes comestibles, trouver les fruits. Il sait aussi comment aborder les gens en temps de guerre et faire face aux épreuves. C’est un personnage d’une très grande force. On peut voir la sagesse de l’homme-hirondelle à travers les pages, une sagesse qu’il va transmettre en partie à la jeune Anna.

 » S’il était d’humeur éducative dans les forêts, et songeur dans les collines et les plaines, monsieur Hirondelle ne se sentait jamais aussi bien que dans les terres marécageuses. »

Dans le monde d’Anna et de l’homme-hirondelle, le silence est essentiel pour survivre. Les choses se compliquent quand ils se retrouvent avec un troisième comparse, beaucoup plus exubérant…

Le livre nous donne une idée de ce que pouvait vivre au quotidien les gens qui fuyaient la guerre. Le père d’Anna parle sept langues avec aisance et il les a apprises à sa fille. Il y a de belles choses autour des langues parlées dans le livre, qu’Anna associe à différents types de personnes. Le père de la fillette étant professeur et lettré, il est réquisitionné par le gouvernement. Une façon de mettre hors d’état de « nuire » les gens du peuple ayant des connaissances qui pourraient contrecarrer les plans de la guerre.

Le côté dur et froid que la guerre pourrait apporter au roman est adoucit par la relation entre les deux personnages. Le livre est centré sur eux, du moment où ils vont se rencontrer jusqu’à la fin du livre. À travers eux, le lecteur vit l’émotion et l’attachement qui les unit et ça rend le livre plus léger, sans doute plus abordable aussi.

« Elle s’était appliquée à suivre à la lettre toutes les règles, tous les principes, tous les systèmes que Monsieur Hirondelle avait institués; mais l’organisation et la logique ne peuvent pas vous protéger de tous les dangers. »

Plus on arrive à la fin du livre, plus on a hâte de voir la fin. On s’imagine voir l’après-guerre et le dénouement de la relation entre Anna et l’homme-hirondelle. La fin cependant nous laisse sur notre appétit. Elle m’a déçu alors que c’était tellement bien comme roman. L’attente de la fin qui n’en est pas vraiment une est décevante. C’est une fin très ouverte, qui laisse le soin au lecteur de s’imaginer le dénouement, mais c’est trop vaste. La fin ne me semble pas logique, si je me fie aux propos sur la confiance et la méfiance face aux inconnus qui est véhiculée tout au long du roman.

J’ai vraiment adoré le livre et c’est d’autant plus décevant que la fin m’a semblée inexistante. J’aurais aimé une fin, peu importe qu’elle soit positive ou négative, car en temps de guerre tout peut arriver. On s’en doute. Les personnages étant tellement liés, qu’on a le sentiment que quelque chose de fort va se poursuivre, mais les dernières pages ne vont pas dans ce sens. J’aurais préféré ne pas avoir l’impression d’être laissé en plan.

Par contre, je relirais assurément cet auteur. Parce que l’écriture est maîtrisée et que c’est un roman surprenant pour un premier livre. On sent qu’il connaît bien son sujet. Il sait rendre captif son lecteur. Le problème étant vraiment la fin. Je suppose que ma déception doit être aussi celle d’autres lecteurs.

Il n’y a pas juste l’histoire qui se termine un peu dans le brouillard, mais beaucoup de choses concernant les personnages restent dans le flou. On a beaucoup de questions qui ne trouvent pas de réponse malheureusement.

Un livre malgré tout qui m’a embarqué et dont j’ai adoré l’histoire. J’aurais juste aimé que ça se termine différemment…

Anna et l’homme-hirondelle, Gavriel Savit, éditions Pocket, 224 pages, 2018