À l’abri des hommes et des choses

a l'abri des hommes et des chosesOn me demande : c’est qui ta mère, c’est qui ton père. Moi je n’en sais rien, j’ai Titi et c’est à peu près tout. Ensemble, on décore les châssis avec des branches d’arbres qui se fanent, tombent et deviennent des lambeaux mortuaires séchés qu’on ne balaie pas. Et certains soirs, je sens mon cœur qui se gonfle et qui essaie de me parler pour me dire bonjour, quelque chose de grave est arrivé et ça n’est pas fini. Olé.
Elle vit à l’écart du village, dans les bois, près de la rivière, avec sa sœur. Ou sa mère. Elle ne le sait pas très bien. Sa vie était simple mais rien n’est immuable. Son corps change, la vie autour aussi. Et il n’y a pas grand monde pour lui expliquer ce qui se passe.

À l’abri des hommes et des choses est un roman particulier. La narratrice est une jeune fille qui, sans que ce soit clairement dit, a sans doute un certain handicap. Elle est donc surprotégée, gardée à l’abri des hommes et des choses. Son lieu de vie semble assez malpropre et délabré. Son quotidien n’est pas facile.

Elle vit avec Titi, une femme dont elle ne sait pas grand chose. Elle se demande souvent quel est son lien de parenté avec elle. Il y a beaucoup de choses qu’elles ne se disent pas. Elles vivent dans un coin reculé, près d’une rivière. De l’autre côté du cours d’eau, des gens se sont établis également, dont elle ne sait rien non plus. Elle est élevée avec l’idée de se méfier des autres, de ce qu’elle ne connaît pas. Elle se pose beaucoup de questions et fera éventuellement une rencontre particulière…

L’adolescente nous raconte toutes ses réflexions et sa vision du monde. Ses idées sur ce qui l’entoure, alors qu’il y a tant de choses qu’elle ignore d’elle-même et de celle qu’elle croit être peut-être sa mère, peut-être sa sœur. Rien n’est jamais clair avec certitude dans le monde de la jeune fille. Titi justement, tente de lui cacher beaucoup de choses pour la protéger, alors que par moments, c’est plutôt nuisible étant donné la très grande imagination de l’adolescente.

Le roman s’attarde sur une période pleine de changements dans la vie du personnage.

« J’ai perdu le contrôle de moi. Mon corps fait des choses que je ne lui dis pas de faire comme grossir à certains endroits, poiler à certains endroits et manger beaucoup. J’ai l’impression de fabriquer du lait avec mes boules. Et mes fesses n’entrent plus dans ma place de causeuse. »

C’est un moment compliqué dans la vie du personnage, entre l’école qui lui apporte parfois des problèmes, toutes les choses qui ne sont pas clairement définies dans sa vie et les changements physiques qui la dérangent beaucoup.

« Ça n’est pas facile d’être à l’intérieur de moi, et des fois je préférerais plutôt être à côté pour pouvoir me sauver en criant. »

Le roman est un condensé de ses réflexions, teinté de poésie. L’auteure a une très belle écriture. J’ai trouvé ce roman très original, surtout dans la façon d’aborder la différence et l’handicap à travers le personnage de cette jeune fille à la vie très particulière. La nature est très présente dans ce roman, ainsi que le passage des saisons et le temps qui file pendant que la jeune fille tente d’apprivoiser et de mieux connaître sa propre vie.

Le livre reflète la région où vivent les personnages, à l’écart, en pleine nature, ainsi que l’atmosphère des lieux. Le roman est à la fois un peu sauvage, un peu poétique, un peu mystérieux. C’est une bonne lecture, que j’ai bien appréciée. L’écriture et l’histoire sont très plaisantes à lire. C’est un livre que je recommande pour passer un bon moment  de lecture.

À l’abri des hommes et des choses, Stéphanie Boulay, éditions Québec Amérique, 160 pages, 2016

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Nuits Appalaches

Nuits AppalachesÀ la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.

J’avais très hâte de relire la plume de Chris Offutt car j’avais adoré Kentucky Straight du même auteur. Fait amusant: j’ai lu l’an dernier ce recueil de nouvelles, pratiquement à pareille date. Il faut croire que l’écriture brute de Offutt sied bien à la fin de l’été.

Nuits Appalaches est un roman en quatre parties, qui débute en 1954 et se termine en 1971. Suit un épilogue qui présente ensuite un panorama des différents personnages. J’aime ce procédé qui permet de savoir ce qu’ils sont devenus quand le roman se termine.

Le roman raconte la vie de Tucker, un jeune homme aux yeux vairons, qui a menti sur son âge pour être enrôlé dans l’armée. Il n’est même pas majeur quand le roman commence et c’est à ce moment, alors qu’il passe l’été dans les bois en rentrant tranquillement chez lui après la guerre, qu’il rencontre celle qui deviendra la femme de sa vie.

« Quiconque ne savait pas vivre dans les bois ne méritait pas de respirer. »

Le roman fait l’impasse sur le retour du garçon dans sa famille et sur son mariage, pour ensuite se concentrer sur la vie adulte de Tucker. Il travaille pour un bootlegger, a déjà plusieurs enfants dont certains sont handicapés et malgré la pauvreté, la précarité et la violence latente de son boulot, il tente de mener une vie normale. Une petite erreur l’amènera à devoir subir certaines situations qui vont faire dégénérer la quiétude relative de son quotidien.

Son travail l’amène à prendre des risques. Il le fait pour nourrir adéquatement sa famille, qui est dans la mire des services sociaux. C’est à travers deux personnages totalement différents, Hattie et Marvin, que l’on ressent toute l’injustice des lois de l’état et de ceux qui les appliquent. Lois qui poussent ceux qui en sont victimes à mentir et à souffrir en silence.

« Des années auparavant, Hattie avait compris qu’elle ne pouvait pas aider tout le monde ni laisser sa compassion entraîner une trop grande proximité avec les familles qu’elle visitait. La solution était de choisir ses dossiers et de les suivre de près. Elle avait décidé de concentrer son attention sur Jo et voilà qu’elle devait protéger l’enfant du système censé lui apporter de l’aide. »

Il y a quelque chose de beau et de brut dans la façon dont l’auteur crée tout un univers autour de Tucker et sa femme Rhonda. Tucker est vraiment un personnage intéressant, qui peut tuer un homme pour sauver sa famille, mais épargner un nid de frelons car « ils ont le droit de vivre ». La nature est omniprésente dans le roman, comme une toile de fond qui demeurerait essentielle pour les personnages. Tucker est ambivalent, vit dans l’illégalité, mais sa vie est tout de même conduite avec une certaine droiture. J’aime ces personnages complexes, avec plusieurs nuances.

J’ai eu un beau coup de cœur pour Nuits Appalaches. En fait, c’est l’écriture de Chris Offutt qui me séduit, portée par une excellente traduction de Anatole Pons. J’aime sa façon de créer ses personnages en deux ou trois descriptions, de leur donner vie, de nous les faire apprécier, nous les rendre sympathiques ou nous les faire détester. Les lieux, qui ne souffrent pas de descriptions interminables, sont pourtant très vivants. On imagine sans mal la maison de Tucker, les endroits où il va, la région aride et pauvre.

« Les gens ne savent pas à quel point ils ont de la chance jusqu’au moment où ils en ont plus… »

Chris Offutt met en scène ses personnages dans un univers à la fois rude et implacable. Le roman est émouvant, souvent injuste et la vie est difficile au quotidien. À travers Tucker, mais aussi certains de ses voisins, l’auteur peint avec justesse le portrait de familles pour qui le quotidien est une bataille. Il y a une certaine poésie dans sa façon de parler de Tucker, Rhonda et leurs enfants. Le lien spécial qui lie le couple et la relation particulière avec leurs enfants si différents. Les petits moments de joie volés au dur labeur et à la vie qui ne fait pas de cadeaux. Jamais.

« La pure immensité du ciel nocturne lui avait manqué, avec le minuscule amas des Pléiades, l’épée d’Orion et la Grande Casserole qui indiquait le nord. La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. »

L’écriture de Chris Offutt a un côté brut et poétique que j’aime beaucoup. En quelques lignes il crée un monde à part entière, tout en réussissant à rendre ses personnages très attachants. J’avais adoré Kentucky Straight, j’aime tout autant Nuits Appalaches. Coup de cœur donc pour cet auteur à découvrir absolument!

Nuits Appalaches, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 240 pages, 2019

Irineï et le Grand Esprit du mammouth t.2

irinei 2Irineï, désormais installé chez John aux Etats-Unis, s’occupe quotidiennement de Hope, le bébé mammouth qui a miraculeusement survécu, après la découverte par l’équipe de scientifiques américains que John dirige avec Tony, du corps intact de sa mère.
Irineï, devenu végétarien après avoir découvert comment les sociétés occidentales traitaient les animaux d’élevage, se rapproche de Marion Delamare, une jeune activiste, passionnée par la cause animale et très touchée par l’avenir de Hope. Il apprend également auprès d’un vieux chaman Navajo à contrôler et développer ses propres pouvoirs chamaniques. Mais le plus difficile l’attend : contrer les terribles plans de GenCom, la firme qui finance les expéditions du laboratoire où est gardée Hope, qui cherche par tous les moyens à l’exploiter et à tirer profit de son existence, quelles qu’en soient les conséquences pour la jeune femelle mammouth.

J’étais très content de pouvoir lire le second tome de Irineï et le Grand Esprit du mammouth, puisque j’avais tellement aimé le premier tome! Dans le premier livre, on parle de la tribu d’Irineï et de la découverte du mammouth. La présence du chamane et l’esprit du mammouth redonneront vie à l’animal. L’équipe de scientifiques souhaite alors permettre à l’animal de rester en vie, mais les intentions derrière ce geste ne sont pas désintéressées…

Ce second tome se consacre essentiellement au mammouth, avec la présence de deux clans: ceux qui souhaitent mettre cette situation à profit et ceux qui œuvrent à la sauvegarde de l’animal, ainsi qu’à son retour vers son habitat naturel, le Nord, afin que le mammouth puisse vivre une vie tranquille et reposante.

J’aime énormément les animaux et ce roman vient me chercher car je suis très sensible à la cause animale. Naturellement, un roman de ce genre trouve un écho très fort chez moi puisqu’il aborde des thèmes qui me parlent beaucoup. L’idée derrière le roman est aussi intéressante. L’homme a toujours ce fantasme de faire revivre un animal disparu. Le roman aborde le point de vue éthique de cette idée, ainsi que ce qui se déroule en arrière-plan: financements alloués pour l’animal, pressions sur les scientifiques et sur le propriétaire de l’entreprise qui s’occupe de ce projet, potentiel touristique et économique relié à la découverte du mammouth. Si l’histoire se concentre sur cet animal disparu, il aborde aussi la condition de d’autres animaux, par exemple ceux gardés dans les zoos.

« Ces grands singes sont mes frères, je me sens si proche d’eux… et ces gens de la forêt qui ont de moins en moins d’espace… Ça me rappelle les puits de gaz qui salissent la toundra et réduisent les pâturages des rennes, Helina les déteste… Pourquoi les hommes détruisent tout, partout? Et ça continue… c’est terrible… insupportable… »

J’ai trouvé que ce tome 2 offrait plus de suspense. L’histoire ne trouve son dénouement qu’à la toute fin. Il y a plusieurs rebondissements et de l’action. L’auteure utilise également beaucoup l’humour pour tenter de dédramatiser tout le côté grave lié aux crises écologiques et aux questions relatives à la protection des animaux sauvages.

L’histoire de John et de sa fille qui a cessé de parler depuis la mort de sa mère, se poursuit dans ce second tome. Le roman voit aussi poindre une certaine histoire d’amour entre deux personnages, mais le livre est principalement axé sur le travail fait autour du mammouth et sur Irineï. L’aspect écologique est primordial.

J’ai adoré la fin de ce second tome, qui est très belle et très satisfaisante. Même si l’histoire se déroule sur deux livres et que normalement, l’aventure s’arrête ici, j’ai eu l’impression qu’il y avait tout de même une porte ouverte si un jour, l’auteure souhaite publier un troisième tome. Il ne s’agit que de mon impression (et peut-être aussi un peu de mon envie personnelle), mais je trouve qu’il y aurait matière à poursuivre encore une fois l’aventure d’Irineï, un personnage fort intéressant.

Le livre colle parfaitement à notre époque actuelle. Avec toutes les technologies dont nous disposons, les jeunes et les moins jeunes manquent de contacts avec la nature. Ce roman amène donc une réalité qui pourrait être possible et montre à quel point l’homme peut être cupide. L’activisme écologique et animal est important dans l’histoire. C’est un roman qui passe clairement un message afin de sensibiliser jeunes et adultes sur l’importance de respecter les animaux et leur liberté. Leur présence est importante pour le futur de toutes les générations.

Irineï et le Grand Esprit du mammouth est un excellent roman que j’ai adoré et je vous conseille fortement cette lecture qui lance un message pertinent et intéressant sur la protection des animaux et la nature. L’auteure nous offre ici une histoire pleine de rebondissements et d’action, un roman prenant qui est également, par moments, plus poétique. Un roman qui nous procure un très grand plaisir de lecture.

Mon avis sur le tome 1.

Irineï et le Grand Esprit du mammouth t.2, Val Reiyel, éditions Slalom, 304 pages, 2019

Métis

MétisDe courts tableaux tissent ce roman autobiographique dans lequel un adolescent porte un regard lucide et émouvant sur l’histoire peu commune de sa famille métisse, au milieu du siècle dernier. Avec justesse et authenticité, il témoigne de la vie en territoire algonquin, à l’époque des camps de bûcherons, et dresse un portrait saisissant de ceux qu’il côtoie quotidiennement.

Métis est un livre qui nous permet de vivre aux côtés d’une famille métisse dont le père est amérindien et la mère québécoise. Le personnage principal est bien sûr le fils, Pierre (Pien), mais son père, Shipouln (qui veut dire Jean-Paul en français) est toujours présent tout au long de l’histoire. Il est le lien entre la compagnie forestière, les bûcherons et les Algonquins. Pierre est très proche de son père et intéressé par ses racines, les coutumes algonquines et le mode de vie de ce peuple qui est aussi le sien. Il a un énorme intérêt pour tout ce que son père peut lui apprendre. La mère de Pierre est catholique et très pratiquante alors que le père du jeune homme a pour Dieu, la nature. Les conjoints, dans leurs différences frappantes, se respectent l’un l’autre.

À travers l’enfance de Pierre, le lecteur peut vivre les moments importants du quotidien des Amérindiens et des Métis, dont la vie n’était pas facile. Ça nous permet de voir les deux mondes, celui des Blancs et celui des Amérindiens. Les mentalités d’un peuple versus celles de l’autre. Il y a aussi tout le côté familial d’une enfance passé entre les coutumes et particularités de deux peuples différents et c’est ce qui donne au roman tout le plaisir qu’on a à le lire.

« Le gouvernement veut que je dise que je suis canadien. Je ne suis pas canadien. Je ne suis pas indien non plus, je n’habite pas les Indes. On nous appelle « Indiens » par erreur. Nous ne sommes pas des Sauvages non plus. Nous sommes des gens civilisés. Nous avons notre culture, nos langues, nos valeurs, notre patrimoine, nos croyances. Notre pays à nous, les Premières Nations, c’est l’Amérique du Nord. Nous sommes des Nord-Américains. »

Le roman, en partie autobiographique, aborde les relations des deux peuples. La vie des bûcherons est aussi au cœur du livre, puisque ceux-ci travaillent dans les forêts bordant la réserve. Les Amérindiens on un souci de la nature que l’homme blanc n’a pas nécessairement. On parle aussi de la trappe, de la drave, des pensionnats indiens, de la religion, mais également des… comics books!

La nature est importante dans ce roman, mais également tout l’aspect spirituel qui y est rattaché. L’auteur brosse ici le portrait d’une nature souvent saccagée par les Blancs, malmenée et décimée. Le roman est à la fois un hommage à la nature et, aussi, un constat écologique sur ce que devient la forêt à force d’en puiser toutes les ressources et d’y laisser toutes sortes de déchets.

Il y a de magnifiques passages entre Pierre et son père, où l’homme explique au garçon toutes sortes de choses sur la vie, sur la faune et la flore. C’est un excellent raconteur. Les histoires prennent d’ailleurs beaucoup de place dans l’histoire. Les personnages sont très attachants et leurs émotions sont communicatives.

Métis est assurément un coup de cœur que je vais garder précieusement dans ma bibliothèque tant j’ai adoré cette lecture. Je compte d’ailleurs le relire. Avec ce roman, je découvre Michel Noël et ce ne sera assurément pas ma dernière lecture de cet auteur. Métis est un roman émouvant, magnifique, poétique, instructif, drôle et merveilleusement bien écrit. C’est un roman familial, accessible aux jeunes comme aux adultes. J’ai fait un très beau voyage dans le temps en lisant ce livre. J’ai vécu une belle brochette d’émotions.

Un livre à lire et à découvrir assurément!

Métis, Michel Noël, éditions Bayard Canada, 251 pages, 2019

Sauvage

SauvageÀ dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : «ne jamais perdre la maison de vue», «ne jamais rentrer avec les mains sales» et surtout «ne jamais faire saigner un humain». Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Sauvage m’a tout de suite attirée, à cause de son titre, de sa splendide couverture et de son thème: l’Alaska, les mushers et la neige. Un livre pour moi, avant même de l’avoir ouvert. J’avoue aussi que le petit mot signé John Irving sur la quatrième de couverture, faisant référence aux sœurs Brontë et à Stephen King m’a grandement intriguée. En plus, il s’agit d’un premier roman. La barre était très haute. C’est donc avec beaucoup d’attentes et l’envie de plonger dans quelque chose de différent que j’ai commencé ma lecture.

Tracy vit avec sa famille en Alaska. Ils ont un chenil et participent à des courses de traîneaux à chiens, dont la célèbre Iditarod. Cependant, tout a changé depuis la mort de sa mère. Le père de Tracy et de Scott a cessé de courir. Ils ont beaucoup moins de chiens qu’avant. Tracy se fait virer de l’école, se bagarre avec les autres, tente de retrouver sa place depuis la mort de sa mère avec qui elle partageait de nombreux secrets.

« Avant , je pouvais tout lui dire. Je lui faisais part d’un problème, il me disait comment le résoudre. Il y avait pas de secrets entre nous. Et puis il y a eu un truc que j’ai pas pu lui dire. Le problème quand on a un secret c’est qu’on en a vite deux. Puis trois, puis tellement qu’on finit par avoir l’impression que tout risque de se déverser sitôt qu’on ouvre la bouche. »

Sa vie est un peu compliquée, alors que celle de Scott, son jeune frère, est un long fleuve tranquille: il lit et dessine la plupart du temps. Tracy, elle, est le genre de fille à passer tout son temps dehors. Elle a besoin d’être dans la nature, de sortir courir, chasser, trapper. C’est vital pour elle.

« Il y a de la satisfaction à courir vite. Quand vous courez vous allez quelque part, mais vous laissez aussi un autre lieu derrière vous. Il y a cette sensation qui se pose sur vous comme une couverture. Elle vient se draper autour de votre esprit et fait taire vos pensées, de sorte que vous pouvez cesser d’écouter les voix qui parlent dans votre tête… »

Elle se passionne pour la trappe et la chasse, pose ses pièges et s’occupe des chiens. Elle lit et relit sans cesse le même récit de survie d’un certain Peter Kleinhaus, Je suis fichu. Elle tente de créer des liens avec certaines personnes – Jesse et Helen – alors qu’elle essaie de protéger ses secrets qui pèsent lourds pour elle…

Il faut savoir avant de lire ce livre, que cette histoire n’est probablement pas ce à quoi vous vous attendez. C’est encore meilleur. Il est toutefois important de ne pas oublier la comparaison avec Stephen King en quatrième de couverture. Parce que Sauvage flirte avec le fantastique. Et que ce qui s’y trouve est étonnant. Le roman a un côté étrange et dérangeant, sanglant par moments, mais toujours surprenant. J’ai adoré parce que l’auteure est inventive. Elle s’approprie certains aspects fantastiques pour en faire une histoire originale.

« Flocons amples, alanguis, pas de vent, le jour tout silencieux autour de moi en dehors du bruit de l’eau qui file sur les galets. Ce genre de silence qui vous pousse à entrer en vous-même, et vous prenez conscience de votre propre respiration, et les pensées qui d’ordinaire fusent et rebondissent dans votre tête, s’apaisent. »

L’histoire a tout du meilleur roman de nature writing: les grands espaces, la neige, le froid, l’hiver où se déroule l’essentiel du livre. La chasse et la trappe. Les courses de traîneaux. La famille peine par moments à joindre les deux bouts. Il y a un petit côté sombre chez chacun des personnages. Outre Tracy, Scott et leur père, il y a l’ombre de la mère de Tracy qui survole constamment le roman, même si elle est décédée. La jeune fille nous la raconte à travers ses souvenirs et les points qu’elles ont en commun. Il y a l’inconnu, que Tracy est persuadée d’avoir blessé puis il y a aussi l’arrivée inopinée de Jesse qui loue le petit cabanon de la famille et aide au chenil. C’est un personnage fascinant, que j’ai énormément apprécié. L’auteur en profite pour aborder certains thèmes importants avec ce personnage.

Jamey Bradbury réussi avec Sauvage, à créer un univers totalement prenant, où plane à la fois un certain mystère et quelque chose d’un peu inquiétant. On ne sait pas trop où l’auteure nous mène. On ne sait pas vraiment ce que l’on va découvrir à travers les pages. Il y a un côté à la fois sauvage et sanglant dans ce livre que j’ai trouvé totalement fascinant. C’est un roman très visuel, fort en images, que ce soit dans sa descriptions des lieux ou de ses personnages. Tracy est une jeune fille solide et sauvage, que j’imagine aisément filer comme le vent à travers les bois, chasser, courir dehors et ne vivre que pour ces moments passés en extérieur. Les autres personnages sont aussi très complets. Ils sont riches et on se les imagine aisément. J’ai vraiment aimé l’arrivée de Jesse. La façon dont l’auteur donne vie à des personnages différents qui vivent des problématiques particulières est très intéressante.

J’aurais aimé en savoir un peu plus sur Jesse, surtout à la fin du roman. Une fin qui est logique, vu le personnage plein d’énergie qu’est Tracy, quoique un brin trop brusque. J’ai donc frôlé le coup de cœur avec ce roman. Ce fut pour moi, une excellente lecture.

Sauvage c’est la nature, enneigée et glaciale, une meute de chiens de traîneaux, des mushers, une jeune fille sauvage qui fonce au fond des bois pour calmer le vide qu’il y a en elle. Une histoire un brin fantastique, une variation intelligente, ingénieuse et étonnante sur un thème connu, réinventé ici à la manière du nature writing. Et c’est vraiment très bon. J’ai passé un excellent moment en Alaska auprès de Tracy.

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. »

Une auteure à découvrir assurément!

Sauvage, Jamey Bradbury, éditions Gallmeister, 320 pages, 2019