La vie secrète des champignons

La vie secrète des champignonsLes champignons constituent l’une des trois formes de vie supérieure sur la planète avec les plantes et les animaux. Ils ne sont pas nés de la dernière pluie : cela fait 450 000 millions d’années qu’ils ont commencé à se répandre dans tous les écosystèmes, des forêts jusque dans notre organisme. Les champignons sont des partenaires écologiques essentiels. Près de 90 % des plantes vivent en symbiose avec eux. Et cette cohabitation nous ramène aussi loin qu’aux premiers instants de la vie botanique et animale sur Terre. Un fossile mis au jour récemment en Arabie saoudite a d’ailleurs montré que les ancêtres des champignons pouvaient alors dépasser la hauteur des arbres et atteindre six mètres avec des troncs d’un mètre de circonférence. Les biologistes sont maintenant convaincus que les végétaux ont pu coloniser les continents de la Terre uniquement grâce aux champignons. 

J’adore cette petite collection de vulgarisation sur la nature « La vie secrète de… ». Tous les livres sont passionnants et vraiment intéressants. Ils nous offrent un autre regard sur le monde qui nous entoure, sur l’évolution de la nature et les liens qui unissent plantes, champignons et animaux. J’ai lu avec grand bonheur La vie secrète des arbres et La vie secrète des animaux. Dans ma pile à lire m’attend Le réseau secret de la nature qui fera bientôt l’objet d’une chronique sur le blogue. Ce sont tous des livres magnifiques que je vous invite à découvrir. La vie secrète des champignons ne fait pas exception.

Dans ce livre, l’auteur allemand Robert Hofrichter entreprend de nous raconter le monde caché des champignons, que ce soit d’un point de vue scientifique, culturel ou historique. Il souhaite susciter le plaisir de la découverte et nous éveiller à ce qui nous entoure. Il nous parle aussi de son expérience personnelle, agrémentée de petites anecdotes.

 » Dans un monde où forêts, champs, parcs et jardins sont peuplés de ces mystérieuses créatures, présentes jusque dans les profondeurs des océans ou sur les stations spatiales en orbite. Dans les savanes et les forêts, nos ancêtres leur portaient grande attention. Nous aurions nous aussi tout intérêt à les connaître mieux. »

Le but de ce livre est de nous apprendre à mieux connaître les champignons, mais pas comme un guide de repérage. L’auteur les aborde d’abord par leur aspect biologique. Comment en est-on venu à classer les champignons dans le monde des vivants? Ils ont besoin de « manger » et donc sont plus proches des animaux que des plantes. Il nous parle également du syndrome du manque de nature, quelque chose qui me touche beaucoup dans le monde dans lequel on vit et que je considère comme un véritable désastre pour l’humain. Mieux comprendre la nature, c’est mieux la protéger, que ce soit les plantes, les animaux ou les champignons. L’auteur lance aussi, tout comme le faisait Wohlleben avec La vie secrète des arbres, une alerte à nos sociétés. Allez dehors! Intéressez-vous à la nature qui vous entoure! Et ça commence aussi avec le monde des champignons.

« Un arbre unique peut être colonisé par une centaine d’espèces de champignons différentes et, au sein de chaque espèce, par de nombreux individus différents. Un centimètre cube de terre peut contenir jusqu’à 20 kilomètres (!) de fins filaments. »

Les champignons en fait, sont partout. En nous, dans l’air que nous respirons, dans nos maisons, ils font partie de notre alimentation (et pas qu’en tant que champignons, mais aussi comme levure pour le pain ou la bière). Les champignons « dépolluent » notre environnement, peuvent pousser dans le désert, dans la mer, dans l’espace, être utilisés comme drogue, servir d’arme du crime et sont l’ancêtre du briquet. C’est tout simplement fascinant!

« Plus étonnant encore: nous, les humains, sommes fortement apparentés à ce même champignon auquel on doit la bière, le pain et le vin! Plus de 23% des gènes de la levure composent notre propre génome, un pourcentage loin d’être négligeable. »

Il y a tant à lire et à découvrir sur les champignons! Ils me fascinent depuis longtemps. Je n’ai aucune confiance en ma capacité de récolter les bons champignons (l’auteur en parle d’ailleurs abondamment dans son livre, des problèmes d’identification aux poisons et intoxications), mais j’aime les observer. Surtout, j’adore les photographier. Chaque automne, je sors photographier les champignons dans les bois. Il y a tant d’espèces toutes plus fascinantes les unes des autres si on se donne la peine de regarder et d’observer.

L’auteur nous parle d’écologie, de migration, d’environnement et de l’aspect toxique ou comestible des champignons. Les différents chapitres débutent toujours par une citation. J’ai envie, en terminant, de vous partager celle-ci, qui correspond véritablement à ma façon de voir le monde qui nous entoure:

« Tout est de plus en plus bruyant, de plus en plus rapide, d’une lumière de plus en plus crue. notre cerveau n’est pourtant pas fait pour cela, il est issu d’un temps où existaient encore les feux de camp, les limpides ciels étoilés et une véritable quiétude. »
-Tim Schlenzig, mymonk.de

J’espère que ce livre vous plaira tout autant qu’à moi et vous donnera envie d’explorer l’univers des champignons, de les observer et de mieux saisir toute l’ampleur de leur présence dans nos vies.

Le livre est complété par un glossaire et un index des champignons dont il est question dans le livre.

La vie secrète des champignons, Robert Hofrichter, éditions Multimondes, 260 pages, 2019

L’Arbre Monde

L'arbre mondeAprès des années passées seule dans la forêt à étudier les arbres, la botaniste Pat Westerford en revient avec une découverte sur ce qui est peut-être le premier et le dernier mystère du monde : la communication entre les arbres. Autour de Pat s’entrelacent les destins de neuf personnes qui peu à peu vont converger vers la Californie, où un séquoia est menacé de destruction.

Je n’avais jamais lu Richard Powers avant de lire L’Arbre Monde. Celui-ci m’a particulièrement attirée à cause de son thème: les arbres et leurs liens avec nous, les humains. C’était donc vendu juste avec le résumé. Et aussi parce que Powers figure dans ma liste d’auteurs à lire depuis des années. C’était le bon moment pour franchir le pas. J’ai donc débuté ma lecture et après quelques pages, j’étais déjà émerveillée.

Bien écrit et fascinant, avec des liens entre les personnages et les arbres qui me coupaient un peu le souffle chaque fois. C’est beau, troublant, touchant. Vous savez quand on entre dans un livre et qu’on se dit qu’on est en train de lire quelque chose de rare? L’arbre monde c’est ça. Une rareté dans le monde littéraire. Un chef-d’oeuvre. Un immense coup de cœur.

L’auteur construit son livre d’une façon particulièrement étonnante. Il y a d’abord les Racines, puis un chapitre par personnage de l’histoire. Neuf personnages que nous allons suivre. L’auteur commence par nous parler de leurs premières expériences auprès des arbres. De cet ancêtre arrivé sur une terre avec des châtaignes plein les poches et qui photographiera pendant cent ans, avec ses descendant, le seul arbre qui en résultera; de cette famille qui a planté un arbre différent pour chacun de ses enfants; en passant par ce petit bonhomme tombé du haut des branches et paralysé qui créera des mondes virtuels peuplés de plantes; chacun des personnages de ce livre se découvre à travers les arbres. L’écologie, la science, l’étude, l’éco-terrorisme, la désobéissance civile, l’art, le monde naturel et virtuel, tout parle d’arbres, de ce qui nous entoure, de cette verdure totalement essentielle à notre vie. Notre santé dépend des arbres, notre quotidien dépend des arbres. Notre bien-être aussi.

« Douglas Pavlicek replante une clairière aussi vaste que le centre-ville d’Eugene, et salue chaque plant qu’il borde affectueusement.
Tenez bon. Il suffit de tenir un ou deux siècles. Pour vous, les gars, c’est un jeu d’enfants. Il suffit de nous survivre. Alors il n’y aura plus personne pour vous emmerder. »

L’auteur tisse des liens entre ses personnages, qui finiront par se croiser, d’une façon ou d’une autre. C’est brillant et presque miraculeux. Les hommes sont liés, tout autant que les arbres. Par la suite, l’auteur élargit ses thèmes en passant par le Tronc, la Cime et les Graines. Le roman forme en quelque sorte lui-même un arbre. C’est une image puissante.

L’Arbre Monde est l’histoire de tous ces arbres plantés au cours d’une vie. Des arbres qui unissent les hommes. De ces forêts sauvées par des gens qui ont cru en ce qu’ils faisaient. C’est un livre sur les livres qui parlent de la nature, qui nous poussent à vouloir en savoir plus, à comprendre les arbres qui nous entourent. C’est un livre sur le temps qui passe, sur la notion d’évolution, sur la beauté de la nature et souvent, la cruauté de l’homme. C’est un livre sur l’injustice, sur l’incompréhension, sur la sauvegarde d’un patrimoine naturel. Sur cet arbre qui offre calme et verdure, protection et souvenirs, et qui nous permet de grandir. C’est aussi et surtout un livre sur l’arbre, le premier, celui qui est à la base de la vie, la nôtre, la vôtre et celle de tous les autres arbres.

« Nous traversons la Voie lactée tous ensemble, arbres et hommes. À chaque promenade avec la nature, on reçoit bien plus que ce qu’on cherche. L’accès le plus direct à l’univers, c’est une forêt sauvage. »

Au cours de ma lecture, j’ai épuisé tous les post-it que j’avais sous la main. Chaque chapitre m’apportait des phrases toutes plus belles les unes des autres. Chaque personnage me troublait, me fascinait, me touchait. Il y a quelque chose de rare et d’unique dans ce roman qui tisse des liens entre l’homme et la nature, qui nous fait comprendre à quel point les arbres sont essentiels à la vie. Et que l’homme court à sa perte à se fermer les yeux et à exploiter à outrance toutes les ressources naturelles qu’il a sous la main.

« Quand vous abattez un arbre, ce que vous en faites devrait être au moins aussi miraculeux que ce que vous avez abattu. »

Je suis passée par une gamme d’émotions tout au long de ma lecture. J’ai été émue quand certains personnages trouvent leur salut dans la nature. Émerveillée quand l’auteur nous raconte, telle une fresque historique, l’évolution des arbres à travers les générations d’humains qui ont vécu sous ses branches. J’ai été triste quand les promoteurs et les bûcherons coupaient sans se soucier de la grande richesse des arbres (et je ne parle pas d’argent), allant jusqu’à sacrifier l’humain et la nature pour l’appât du gain. J’ai été en colère quand la justice n’était pas du bon côté et se contentait de soutenir l’idée d’un monde capitaliste où seule l’expansion et la construction n’a de valeur.

« La terre se déploie, crête après crête. Ses yeux s’adaptent à cette exubérance baroque. Des forêts de cinq teintes différentes baignent dans la brume, chacune une aire biotique pour des créatures encore à découvrir. Et chaque arbre qu’il regarde appartient à un financier texan qui n’a jamais vu un séquoia mais entend les éradiquer tous pour rembourser la dette contractée pour les acheter. »

Ce livre m’a touchée, remuée, je me suis battue aux côtés de ceux qu’on appelle les « éco-terroristes », j’ai été remuée par le pouvoir de la nature, par ce monde d’arbres et de beauté pure que nous donne à voir l’auteur. C’est un roman qui offre une riche réflexion sur notre monde et ce que l’homme en fait. C’est aussi une histoire d’émerveillement, car la nature, toujours, saura nous offrir des moments de pure magie.

« Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la Terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Frank, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres. »

Pendant ma lecture, j’ai souvent pensé au très bel essai du vulgarisateur Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Je trouve que les deux livres se complètent bien. L’idée derrière L’Arbre Monde est un peu la même que celle avancée par Wohlleben: celle que les arbres communiquent, tissent des liens entre eux, s’entraident, se soignent, sont réceptifs à ce qui les entoure et ne sont pas que de simples « choses » qui existent pour notre bon plaisir de les exploiter.

« La Terre sera monétisée jusqu’à ce que tous les arbres poussent en lignes droites, que trois personnes possèdent les sept continents, et que tous les grands organismes vivants soient élevés pour être abattus. »

L’Arbre Monde est un livre magnifique, époustouflant dans sa construction et aussi un signal d’alerte. Toutes les pages crient: « Mais faites quelque chose avant qu’il ne soit trop tard! » Reste à voir si quelqu’un, quelque part, entendra le message. Car derrière la fiction se cache la bêtise humaine, toujours en quête de « plus »: plus d’exploitations, plus de terres à cultiver, plus d’espaces pour construire des immeubles. Il reste bien peu de gens aujourd’hui prêts à écouter ce que les arbres ont à dire. Pourtant, nous sommes liés à eux, ils nous sont essentiels.

« Vous et l’arbre de votre jardin êtes issus d’un ancêtre commun. Il y a un milliard et demi d’années, vos chemins ont divergé. Mais aujourd’hui encore, après un immense voyage dans des directions séparées, vous partagez avec cet arbre le quart de vos gênes… »

Ce livre a remporté le Prix Pulitzer 2019. Un prix largement mérité! Richard Powers écrit merveilleusement bien. J’ai très envie de découvrir autre chose de lui.

L’Arbre Monde, Richard Powers, éditions Cherche midi, 550 pages, 2018

À l’abri des hommes et des choses

a l'abri des hommes et des chosesOn me demande : c’est qui ta mère, c’est qui ton père. Moi je n’en sais rien, j’ai Titi et c’est à peu près tout. Ensemble, on décore les châssis avec des branches d’arbres qui se fanent, tombent et deviennent des lambeaux mortuaires séchés qu’on ne balaie pas. Et certains soirs, je sens mon cœur qui se gonfle et qui essaie de me parler pour me dire bonjour, quelque chose de grave est arrivé et ça n’est pas fini. Olé.
Elle vit à l’écart du village, dans les bois, près de la rivière, avec sa sœur. Ou sa mère. Elle ne le sait pas très bien. Sa vie était simple mais rien n’est immuable. Son corps change, la vie autour aussi. Et il n’y a pas grand monde pour lui expliquer ce qui se passe.

À l’abri des hommes et des choses est un roman particulier. La narratrice est une jeune fille qui, sans que ce soit clairement dit, a sans doute un certain handicap. Elle est donc surprotégée, gardée à l’abri des hommes et des choses. Son lieu de vie semble assez malpropre et délabré. Son quotidien n’est pas facile.

Elle vit avec Titi, une femme dont elle ne sait pas grand chose. Elle se demande souvent quel est son lien de parenté avec elle. Il y a beaucoup de choses qu’elles ne se disent pas. Elles vivent dans un coin reculé, près d’une rivière. De l’autre côté du cours d’eau, des gens se sont établis également, dont elle ne sait rien non plus. Elle est élevée avec l’idée de se méfier des autres, de ce qu’elle ne connaît pas. Elle se pose beaucoup de questions et fera éventuellement une rencontre particulière…

L’adolescente nous raconte toutes ses réflexions et sa vision du monde. Ses idées sur ce qui l’entoure, alors qu’il y a tant de choses qu’elle ignore d’elle-même et de celle qu’elle croit être peut-être sa mère, peut-être sa sœur. Rien n’est jamais clair avec certitude dans le monde de la jeune fille. Titi justement, tente de lui cacher beaucoup de choses pour la protéger, alors que par moments, c’est plutôt nuisible étant donné la très grande imagination de l’adolescente.

Le roman s’attarde sur une période pleine de changements dans la vie du personnage.

« J’ai perdu le contrôle de moi. Mon corps fait des choses que je ne lui dis pas de faire comme grossir à certains endroits, poiler à certains endroits et manger beaucoup. J’ai l’impression de fabriquer du lait avec mes boules. Et mes fesses n’entrent plus dans ma place de causeuse. »

C’est un moment compliqué dans la vie du personnage, entre l’école qui lui apporte parfois des problèmes, toutes les choses qui ne sont pas clairement définies dans sa vie et les changements physiques qui la dérangent beaucoup.

« Ça n’est pas facile d’être à l’intérieur de moi, et des fois je préférerais plutôt être à côté pour pouvoir me sauver en criant. »

Le roman est un condensé de ses réflexions, teinté de poésie. L’auteure a une très belle écriture. J’ai trouvé ce roman très original, surtout dans la façon d’aborder la différence et l’handicap à travers le personnage de cette jeune fille à la vie très particulière. La nature est très présente dans ce roman, ainsi que le passage des saisons et le temps qui file pendant que la jeune fille tente d’apprivoiser et de mieux connaître sa propre vie.

Le livre reflète la région où vivent les personnages, à l’écart, en pleine nature, ainsi que l’atmosphère des lieux. Le roman est à la fois un peu sauvage, un peu poétique, un peu mystérieux. C’est une bonne lecture, que j’ai bien appréciée. L’écriture et l’histoire sont très plaisantes à lire. C’est un livre que je recommande pour passer un bon moment  de lecture.

À l’abri des hommes et des choses, Stéphanie Boulay, éditions Québec Amérique, 160 pages, 2016

Nuits Appalaches

Nuits AppalachesÀ la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.

J’avais très hâte de relire la plume de Chris Offutt car j’avais adoré Kentucky Straight du même auteur. Fait amusant: j’ai lu l’an dernier ce recueil de nouvelles, pratiquement à pareille date. Il faut croire que l’écriture brute de Offutt sied bien à la fin de l’été.

Nuits Appalaches est un roman en quatre parties, qui débute en 1954 et se termine en 1971. Suit un épilogue qui présente ensuite un panorama des différents personnages. J’aime ce procédé qui permet de savoir ce qu’ils sont devenus quand le roman se termine.

Le roman raconte la vie de Tucker, un jeune homme aux yeux vairons, qui a menti sur son âge pour être enrôlé dans l’armée. Il n’est même pas majeur quand le roman commence et c’est à ce moment, alors qu’il passe l’été dans les bois en rentrant tranquillement chez lui après la guerre, qu’il rencontre celle qui deviendra la femme de sa vie.

« Quiconque ne savait pas vivre dans les bois ne méritait pas de respirer. »

Le roman fait l’impasse sur le retour du garçon dans sa famille et sur son mariage, pour ensuite se concentrer sur la vie adulte de Tucker. Il travaille pour un bootlegger, a déjà plusieurs enfants dont certains sont handicapés et malgré la pauvreté, la précarité et la violence latente de son boulot, il tente de mener une vie normale. Une petite erreur l’amènera à devoir subir certaines situations qui vont faire dégénérer la quiétude relative de son quotidien.

Son travail l’amène à prendre des risques. Il le fait pour nourrir adéquatement sa famille, qui est dans la mire des services sociaux. C’est à travers deux personnages totalement différents, Hattie et Marvin, que l’on ressent toute l’injustice des lois de l’état et de ceux qui les appliquent. Lois qui poussent ceux qui en sont victimes à mentir et à souffrir en silence.

« Des années auparavant, Hattie avait compris qu’elle ne pouvait pas aider tout le monde ni laisser sa compassion entraîner une trop grande proximité avec les familles qu’elle visitait. La solution était de choisir ses dossiers et de les suivre de près. Elle avait décidé de concentrer son attention sur Jo et voilà qu’elle devait protéger l’enfant du système censé lui apporter de l’aide. »

Il y a quelque chose de beau et de brut dans la façon dont l’auteur crée tout un univers autour de Tucker et sa femme Rhonda. Tucker est vraiment un personnage intéressant, qui peut tuer un homme pour sauver sa famille, mais épargner un nid de frelons car « ils ont le droit de vivre ». La nature est omniprésente dans le roman, comme une toile de fond qui demeurerait essentielle pour les personnages. Tucker est ambivalent, vit dans l’illégalité, mais sa vie est tout de même conduite avec une certaine droiture. J’aime ces personnages complexes, avec plusieurs nuances.

J’ai eu un beau coup de cœur pour Nuits Appalaches. En fait, c’est l’écriture de Chris Offutt qui me séduit, portée par une excellente traduction de Anatole Pons. J’aime sa façon de créer ses personnages en deux ou trois descriptions, de leur donner vie, de nous les faire apprécier, nous les rendre sympathiques ou nous les faire détester. Les lieux, qui ne souffrent pas de descriptions interminables, sont pourtant très vivants. On imagine sans mal la maison de Tucker, les endroits où il va, la région aride et pauvre.

« Les gens ne savent pas à quel point ils ont de la chance jusqu’au moment où ils en ont plus… »

Chris Offutt met en scène ses personnages dans un univers à la fois rude et implacable. Le roman est émouvant, souvent injuste et la vie est difficile au quotidien. À travers Tucker, mais aussi certains de ses voisins, l’auteur peint avec justesse le portrait de familles pour qui le quotidien est une bataille. Il y a une certaine poésie dans sa façon de parler de Tucker, Rhonda et leurs enfants. Le lien spécial qui lie le couple et la relation particulière avec leurs enfants si différents. Les petits moments de joie volés au dur labeur et à la vie qui ne fait pas de cadeaux. Jamais.

« La pure immensité du ciel nocturne lui avait manqué, avec le minuscule amas des Pléiades, l’épée d’Orion et la Grande Casserole qui indiquait le nord. La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. »

L’écriture de Chris Offutt a un côté brut et poétique que j’aime beaucoup. En quelques lignes il crée un monde à part entière, tout en réussissant à rendre ses personnages très attachants. J’avais adoré Kentucky Straight, j’aime tout autant Nuits Appalaches. Coup de cœur donc pour cet auteur à découvrir absolument!

Nuits Appalaches, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 240 pages, 2019

Irineï et le Grand Esprit du mammouth t.2

irinei 2Irineï, désormais installé chez John aux Etats-Unis, s’occupe quotidiennement de Hope, le bébé mammouth qui a miraculeusement survécu, après la découverte par l’équipe de scientifiques américains que John dirige avec Tony, du corps intact de sa mère.
Irineï, devenu végétarien après avoir découvert comment les sociétés occidentales traitaient les animaux d’élevage, se rapproche de Marion Delamare, une jeune activiste, passionnée par la cause animale et très touchée par l’avenir de Hope. Il apprend également auprès d’un vieux chaman Navajo à contrôler et développer ses propres pouvoirs chamaniques. Mais le plus difficile l’attend : contrer les terribles plans de GenCom, la firme qui finance les expéditions du laboratoire où est gardée Hope, qui cherche par tous les moyens à l’exploiter et à tirer profit de son existence, quelles qu’en soient les conséquences pour la jeune femelle mammouth.

J’étais très content de pouvoir lire le second tome de Irineï et le Grand Esprit du mammouth, puisque j’avais tellement aimé le premier tome! Dans le premier livre, on parle de la tribu d’Irineï et de la découverte du mammouth. La présence du chamane et l’esprit du mammouth redonneront vie à l’animal. L’équipe de scientifiques souhaite alors permettre à l’animal de rester en vie, mais les intentions derrière ce geste ne sont pas désintéressées…

Ce second tome se consacre essentiellement au mammouth, avec la présence de deux clans: ceux qui souhaitent mettre cette situation à profit et ceux qui œuvrent à la sauvegarde de l’animal, ainsi qu’à son retour vers son habitat naturel, le Nord, afin que le mammouth puisse vivre une vie tranquille et reposante.

J’aime énormément les animaux et ce roman vient me chercher car je suis très sensible à la cause animale. Naturellement, un roman de ce genre trouve un écho très fort chez moi puisqu’il aborde des thèmes qui me parlent beaucoup. L’idée derrière le roman est aussi intéressante. L’homme a toujours ce fantasme de faire revivre un animal disparu. Le roman aborde le point de vue éthique de cette idée, ainsi que ce qui se déroule en arrière-plan: financements alloués pour l’animal, pressions sur les scientifiques et sur le propriétaire de l’entreprise qui s’occupe de ce projet, potentiel touristique et économique relié à la découverte du mammouth. Si l’histoire se concentre sur cet animal disparu, il aborde aussi la condition de d’autres animaux, par exemple ceux gardés dans les zoos.

« Ces grands singes sont mes frères, je me sens si proche d’eux… et ces gens de la forêt qui ont de moins en moins d’espace… Ça me rappelle les puits de gaz qui salissent la toundra et réduisent les pâturages des rennes, Helina les déteste… Pourquoi les hommes détruisent tout, partout? Et ça continue… c’est terrible… insupportable… »

J’ai trouvé que ce tome 2 offrait plus de suspense. L’histoire ne trouve son dénouement qu’à la toute fin. Il y a plusieurs rebondissements et de l’action. L’auteure utilise également beaucoup l’humour pour tenter de dédramatiser tout le côté grave lié aux crises écologiques et aux questions relatives à la protection des animaux sauvages.

L’histoire de John et de sa fille qui a cessé de parler depuis la mort de sa mère, se poursuit dans ce second tome. Le roman voit aussi poindre une certaine histoire d’amour entre deux personnages, mais le livre est principalement axé sur le travail fait autour du mammouth et sur Irineï. L’aspect écologique est primordial.

J’ai adoré la fin de ce second tome, qui est très belle et très satisfaisante. Même si l’histoire se déroule sur deux livres et que normalement, l’aventure s’arrête ici, j’ai eu l’impression qu’il y avait tout de même une porte ouverte si un jour, l’auteure souhaite publier un troisième tome. Il ne s’agit que de mon impression (et peut-être aussi un peu de mon envie personnelle), mais je trouve qu’il y aurait matière à poursuivre encore une fois l’aventure d’Irineï, un personnage fort intéressant.

Le livre colle parfaitement à notre époque actuelle. Avec toutes les technologies dont nous disposons, les jeunes et les moins jeunes manquent de contacts avec la nature. Ce roman amène donc une réalité qui pourrait être possible et montre à quel point l’homme peut être cupide. L’activisme écologique et animal est important dans l’histoire. C’est un roman qui passe clairement un message afin de sensibiliser jeunes et adultes sur l’importance de respecter les animaux et leur liberté. Leur présence est importante pour le futur de toutes les générations.

Irineï et le Grand Esprit du mammouth est un excellent roman que j’ai adoré et je vous conseille fortement cette lecture qui lance un message pertinent et intéressant sur la protection des animaux et la nature. L’auteure nous offre ici une histoire pleine de rebondissements et d’action, un roman prenant qui est également, par moments, plus poétique. Un roman qui nous procure un très grand plaisir de lecture.

Mon avis sur le tome 1.

Irineï et le Grand Esprit du mammouth t.2, Val Reiyel, éditions Slalom, 304 pages, 2019