À table en Nouvelle-France

L’alimentation en Nouvelle-France varie au gré des couches sociales, des saisons, du climat et des prescriptions religieuses et change avec l’amélioration des techniques agricoles. Prêts à emprunter aux Autochtones des ingrédients qui assurent leur survie, les colons français s’empresseront, aussitôt leur modèle culturel alimentaire bien implanté, de rejeter ces aliments. Plus tard, au contact des Britanniques et des loyalistes, les «Canadiens» connaîtront de nouveaux goûts et adopteront de nouveaux produits. Bref, l’alimentation coloniale évolue, de sorte qu’on assiste à la naissance non pas d’une alimentation traditionnelle, mais de traditions alimentaires. En complément de cette histoire, Yvon Desloges vous invite à plusieurs tables où vous pourrez découvrir et déguster des plats quotidiens ou extraordinaires: à la table du paysan, dans le sillage du missionnaire et du voyageur, chez les religieuses, chez le cuisinier du gouverneur français, chez le marchand, chez l’aubergiste, chez le cabaretier et chez l’administrateur britannique.

Étant un passionné d’histoire et de cuisine, ce livre avait tout pour me plaire et ce fut le cas. Cette lecture culinaire nous transporte dans le passé, au début des années 1600 jusqu’aux années 1900. On y découvre la façon dont les premiers colons se nourrissaient ainsi que l’importance de la cuisine autochtone qui a été transmise aux premiers arrivants. Par la suite, l’importation de produits de France et la Conquête par les Britannique vont changer énormément la façon dont les gens cuisinaient et ce qu’ils mangeaient.

« Selon James Smith en 1755, les Caughnawagas de retour de leur chasse hivernale rapportent avec eux beaucoup de graisse d’ours, de sucre d’érable et de la venaison séchée et font des festins où ils invitent les gens et partagent la nourriture. L’horaire des repas est celui de l’appétit. Ils n’ont pas d’heures de repas régulières et refuser de manger est considéré comme une impolitesse. »

Cet ouvrage est passionnant. On apprend quels aliments étaient disponibles à l’époque et pour qui (le statut social jouant un rôle dans l’acquisition de nourriture et dans la disponibilité des produits), la relation que les gens avaient avec l’alcool, les rations imposées au fil des ans et les changements qui ont été apportés à l’histoire culinaire. Il est intéressant de voir que certains aliments qui ont été populaires en leur temps, ont par la suite été boudés, comme la courge et le maïs. Ils sont heureusement redevenus populaires aujourd’hui.

« Les Autochtones sont généreux, partagent le produit de la chasse entre eux car ils ont le sens de l’hospitalité que seuls les nobles possèdent toujours en Europe, d’après Lescarbot. Ils sont très charitables et leur code de civilité leur impose, lorsqu’on fait bonne chasse, d’en distribuer une partie aux anciens, aux parents et aux amis. Ils dînent à 40 ou 50 mais ce nombre peut se rendre jusqu’à 300, de sorte que le terme festin puisse s’appliquer. »

Le livre débute par le chapitre Manger à la mode autochtone et aborde les différentes habitudes alimentaires, des autochtones versus celles des français. Par exemple, les français buvaient de l’eau claire et salaient beaucoup leurs plats. Les autochtones mangeaient beaucoup plus « nature », sans sel, sans gras et buvaient le bouillon dans lequel cuisaient leurs aliments plutôt que de l’eau claire. On voit au fil des ans les changements dans les habitudes, que ce soit par le partage ou l’adoption des coutumes des uns et des autres, ou suite à l’expansion de l’importation de produits venus d’ailleurs.

« L’arrivée de la tourte en mai suscite une mobilisation générales de la population pour chasser cette manne! À peu près tout le monde consomme ce volatile pendant le « temps des tourterelles ». Les bouchers de Québec, en 1710, se plaignent même qu’entre mai et septembre ils vendent beaucoup moins de viande à cause de cette chasse; l’occasion leur fournit un prétexte à demander une hausse du prix du bœuf! »

L’arrivée des britannique chamboule le quotidien, apportant beaucoup de plats sucrés, des desserts, des alcools différents, dont on retrouve encore une grande place dans notre alimentation d’aujourd’hui. Il est vraiment intéressant de comprendre d’où vient notre cuisine, l’héritage apporté par les différents peuples et de voir ce qui nous reste aujourd’hui des changements culinaires apportés en Nouvelle-France.

Le livre contient plusieurs recettes, des menus élaborés selon la classe sociale: à la table du paysan, à la table des missionnaires, des voyageurs, des religieuses, chez le gouverneur français, le marchand, l’aubergiste, le cabaretier et l’administrateur britannique. Il y a beaucoup d’illustrations d’époque, avec les références, où figurent les plats, les repas, le type de chasse, la façon de cuisiner et les moyens qui étaient utilisés. Les illustrations sont vraiment un beau complément car elles nous amènent à voyager dans le passé pour mieux comprendre la façon dont nos ancêtres cuisinaient et se nourrissaient.

On y retrouve plusieurs tableaux représentatifs qui donnent un aperçu de ce qui pouvait être consommé par les familles. On peut mieux visualiser les périodes de rationnement, la disponibilité des denrées et également le rôle de chacun dans la société (militaire, religieux, pensionnaires) qui donnait droit à certaines denrées plutôt qu’à d’autres.

Il s’agit d’un bel ouvrage, avec de nombreuses illustrations. On apprend énormément sur l’aspect culinaire et l’héritage que nous avons reçu. J’avoue que je suis content d’être né à mon époque: les plats proposés ne me font pas toujours très envie! Sauf peut-être certains desserts, comme la mousse au chocolat ou bien les crêpes. Par contre, même si je n’ai pas forcément eu envie de sortir mes chaudrons, j’ai adoré le livre et toute l’histoire autour de la cuisine. Certains plats sont étonnants et juste pour cela, les recettes à la fin en valent la peine. 

J’ai vraiment adoré cette lecture passionnante, à la base de notre cuisine d’aujourd’hui. C’est donc un ouvrage hyper intéressant pour quiconque aime la cuisine et cherche à mieux appréhender notre héritage culinaire.

À table en Nouvelle-France, Yvon Desloges, avec la collaboration de Michel P. de Courval, 2e édition, éditions du Septentrion, 240 pages, 2020

En plein cœur

Three Pines, dans les Cantons-de-l’Est, est un petit coin de paradis. Un matin, durant le week-end de l’Action de grâce, Jane Neal est trouvée morte dans les bois, le cœur transpercé. Le réveil est brutal pour cette communauté tranquille, car ce qui pourrait n’être qu’un bête accident de chasse laisse perplexe Armand Gamache, l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec dépêché sur les lieux. Qui pourrait bien souhaiter la mort de Jane Neal, cette enseignante à la retraite, artiste à ses heures, qui a vu grandir tous les enfants du village et qui dirigeait l’association des femmes de l’église anglicane ? En détective intuitif et expérimenté, Armand Gamache se doute qu’un serpent se cache au cœur de l’éden, un être dont les zones d’ombre sont si troubles qu’il doit se résoudre au meurtre. Mais qui ?

J’avais très envie de relire toute la série Armand Gamache enquête de Louise Penny et ce, depuis un bon moment. J’ai donc eu envie d’organiser un défi lecture: Un Penny par mois. C’est donc dans ce cadre que j’ai relu le premier volet des histoires se déroulant dans le petit village fictif de Three Pines. Il s’agit d’une troisième relecture pour moi. J’ai toujours adoré les livres de Louise Penny. Je l’avais découvert dans un article de journal à l’époque alors que ses romans n’étaient pas encore traduits. J’étais tellement contente quand une première traduction en français avait été annoncée. Je l’avais lu à sa sortie, en 2010. 

En plein cœur est la première enquête de l’inspecteur Armand Gamache. Elle se déroule à Three Pines, un petit village qu’on ne retrouve pas sur les cartes. C’est un lieu qu’on imagine magnifique, invitant, un petit village typique des Cantons-de-l’Est.

« Three Pines ne figurait sur aucune carte routière, trop loin des routes principales et même secondaires. Comme Narnia, on tombait généralement dessus par hasard, étonné qu’un village aussi âgé soit resté caché si longtemps dans cette vallée. Ceux qui avaient la chance de le dénicher en retrouvaient habituellement le chemin. L’Action de grâce, en octobre, était le moment parfait. L’air était habituellement pur et vif, les odeurs estivales des vieilles roses et des phlox étaient remplacées par celles, musquées, des feuilles d’automne, de la fumée de bois et de la dinde rôtie. »

Le ton est donné et l’ambiance bien en place. On a assurément envie de visiter Three Pines et de passer un moment avec les personnages imaginés par Louise Penny. Naturellement, cette série en est une d’enquêtes. Malgré les crimes et les meurtres – fortement concentrés pour un si petit village idyllique – l’écriture, la psychologie des personnages et de l’humain en général, la présence importante des fêtes et des saisons, nous donnent envie d’y rester.

En plein cœur raconte la découverte d’un corps dans les bois, dans la magnificence de l’automne. Jane, une ancienne institutrice appréciée dans sa communauté, est découverte sur un vieux sentier. La mort semble suspecte et c’est pourquoi on dépêche l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec sur les lieux, Armand Gamache. On aime tout de suite cet homme doux et gentil, fin psychologue, qui est cultivé, réfléchi, qui aime sa femme depuis trente-deux ans et prend soin de sa famille. Ça nous change beaucoup de tous ces inspecteurs de police tourmentés et alcooliques. Gamache et son équipe doivent donc élucider le crime. Mais qui donc, dans ce petit village chaleureux et charmant a bien pu vouloir la mort d’une gentille femme sans histoires?

En plein cœur est ce que l’on pourrait qualifier de polar réconfortant. C’est un roman où la psychologie humaine prend une grande place (comme toujours chez Louise Penny) et où les lieux agréables et réconfortants abondent: bistro très particulier qui donne envie de s’attarder, bonne bouffe, librairie, petite auberge, etc. Dans ses romans, l’art sous toutes ses formes et l’histoire prennent beaucoup de place. Ici, dans cette première enquête, il est surtout question d’artistes et d’arts visuels. On plonge dans une petite communauté d’artistes, on entrevoit leur travail et le statut différent de plusieurs des personnages qui sont artistes. C’est aussi une sorte d’hommage à l’art en général et aux émotions qu’il peut susciter. 

L’enquête s’intéresse aussi aux chasseurs, principalement à cause de l’arme du crime. L’automne, on le sait, les bois sont envahis par les chasseurs désireux de faire une belle prise. Il y a tout un monde qui gravite autour d’eux, du choix des armes, aux sentiers et à la façon de tirer. Il suffit de vivre dans un petit village où les camps de chasse sont légion pour y retrouver un peu de cette atmosphère automnale particulière. Gamache traque les criminels en s’attardant à la façon dont les gens se comportent entre eux.

« Je pense que bien des gens adorent leurs problèmes. Ça leur donne toutes sortes d’excuses pour éviter de grandir et de se mettre à vivre. »

Sans surprise, j’ai adoré ce roman, même après une troisième relecture. C’est pour l’atmosphère et les personnages si attachants (si imparfaits et si humains) qu’on lit Louise Penny. Un vrai plaisir! Il y a aussi une pointe d’humour que j’apprécie particulièrement dans ses livres.

« En vingt-cinq années passées à Three Pines, elle n’avait jamais, au grand jamais, entendu parler d’un crime. Si l’on verrouillait les portes, c’était uniquement pour empêcher les voisins de venir déposer chez soi des paniers de courgettes au moment de la récolte. »

Mais c’est aussi pour les enquêtes, qui nous amènent à sonder un peu l’âme humaine. Dans ce livre, Jane était sur le point de présenter un tableau au grand jour, elle qui avait toujours été une artiste très discrète. C’est intéressant de découvrir ce que cachent ses motivations et les liens avec l’enquête.

Le village compte une petite librairie que l’on imagine aisément, surtout en tant que lecteur. Voisine du bistro de Gabri et Olivier, tenue par Myrna, cette librairie est un lieu fascinant. Gamache y trouve refuge, pour réfléchir et discuter. J’aime aussi beaucoup ces références littéraires que l’on retrouve dans le roman: Virginia Woolf, Herman Melville, W.H. Auden. 

« Le mal n’est jamais spectaculaire et toujours humain. Il dort dans nos lits et mange à nos tables. »

J’ai passé à nouveau un excellent moment à Three Pines et je suis très contente de faire ces lectures en compagnie d’autres passionnés avec le défi Un Penny par mois. C’est un vrai plaisir que de replonger dans les enquêtes de l’inspecteur Gamache, de retrouver le petit village, ses habitants gentils et sympathiques, même si tout n’est pas toujours parfait. Malgré les crimes et les enquêtes, ce sont des livres dans lesquels on se sent bien, ce qui est plutôt paradoxal, mais totalement réjouissant. Le texte mise beaucoup sur l’atmosphère et sur ce qui rend la vie agréable.

Un roman parfait en cette période de l’année. Si vous ne connaissez pas encore Louise Penny, c’est le moment de vous lancer! 

À noter qu’une série est en cours de tournage qui s’intitulera Three Pines. Il n’y a pas encore de date de sortie connue. Un livre de recettes est également prévu éventuellement. Plein de belles choses seront donc à découvrir prochainement autour de l’univers de Louise Penny, pour notre plus grand plaisir!

En plein cœur, Louise Penny, éditions Flammarion Québec, 416 pages, 2013

La Mariée de corail

« Sous l’eau, elle semblait flotter. Maintenant, son vêtement lui colle à la peau comme une algue encombrante. Sous l’eau, elle aurait pu devenir du corail. On aurait fait des bijoux avec ses ossements. Mais elle a décidé de remonter vers la surface. » Quand Joaquin Moralès est appelé à enquêter sur la disparition d’une capitaine de homardier, il hésite : son fils vient tout juste de débarquer chez lui, soûl comme un homme qui a tout perdu. Mais lorsque le corps d’Angel Roberts est retrouvé, il ne tergiverse plus, car cette femme, c’est aussi la fille de quelqu’un. La mer, dans ce roman policier poétique, évoque la filiation et fait remonter à la surface les histoires de pêcheurs, véridiques ou réinventées, de Gaspé jusqu’au parc Forillon.

Je voulais lire Roxanne Bouchard depuis longtemps. Quand j’ai découvert Nous étions le sel de la terre, j’ai tout de suite su que c’était une auteure que j’allais aimer. La lecture de la seconde enquête de l’inspecteur Joaquin Moralès a confirmé ma première impression. J’adore la plume et la façon de raconter de l’auteure. Si j’avais adoré la première enquête, je crois que j’ai encore plus aimé celle-ci.

« Pour les pêcheurs, la richesse, c’est la mer. Les filets pleins, les cages lourdes, les reflets du soleil sur l’eau. Pour Clément Cyr, la mer était belle parce que, quand il levait la tête, parfois, il voyait le bateau de sa femme dans l’horizon. »

Dans la première enquête, nous faisions connaissance avec l’inspecteur Moralès, un Mexicain de Longueuil, exilé en Gaspésie après plusieurs années de travail en ville. Son couple bat de l’aile, rien ne va avec son épouse. Dans ce second livre, Moralès tente de s’adapter à son environnement. Il est un peu moins catalogué comme « le nouveau venu » et est moins maladroit. Il commence à se faire une place, sans la femme avec qui il a partagé presque toute sa vie. C’est alors que son fils Sébastien arrive à l’improviste, soûl et en colère. Il a quitté son chez-lui, son travail et sa blonde. Il n’a que ses casseroles de cuisinier et est accueillit par le silence d’un père qui ne sait pas lui parler. Sébastien bouille d’une colère contre son géniteur, à qui il attribue plusieurs de ses problèmes. Ces retrouvailles entre père et fils ne se feront pas sans flammèches.

C’est alors que Joaquin est mandaté pour s’occuper d’une nouvelle affaire. Le corps d’une capitaine de homardier est retrouvé. L’enquête s’immisce dans les histoires de familles de la région, fouille ce que les gens n’ont pas envie de laisser sortir au grand jour. Le monde de la pêche est difficile, les familles se battent pour survivre, malgré les quotas et les permis, malgré les rancunes et les jalousies passées. Tout le monde se connaît depuis toujours ce qui peut exacerber les l’animosité, mais aussi tisser la communauté de façon à ce que leur univers ne soit pas étalé sur la place publique. C’est une enquête difficile pour Moralès, qui doit aussi faire face à de nouveaux collègues difficiles.

La mariée de corail est un fabuleux roman policier sur la famille, sur ce qu’on lègue à ceux qui nous suivent et sur le désir de s’affranchir des erreurs passées. C’est un roman sur le silence et le bruit de la mer. Sur ce qu’on ne dit pas, par pudeur, par crainte, par maladresse. Comme avec la première enquête, la Gaspésie habite littéralement ce roman, elle enveloppe tout et s’incarne entre ce qu’un père et son fils ne se disent pas. J’ai trouvé ce livre encore plus profond que le premier, d’une façon différente. J’ai adoré la façon dont l’auteure décrit la relation entre Joaquin et Sébastien, ce qui les lie, l’idée qu’ils se font l’un de l’autre et la façon dont, tous les deux, vivent avec les racines mexicaines de Moralès. Cette seconde enquête est vraiment intéressante, les relations familiales étant au cœur de toute l’histoire, que ce soit dans la communauté de pêcheurs ou dans la vie privée de Moralès. Les liens entre les gens, les liens qui unissent les membres des différentes familles que l’on retrouvent dans le roman, sont au centre de l’intrigue et fournissent des points de vue différents sur la filiation.

« C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils, en pleine nuit, dans une cuisinette d’auberge. Il ignorait toujours ce que Sébastien fuyait ou venait chercher, mais n’était-il pas lui-même empli d’ombres tapies dans le silence? De désirs et de fuites? »

Ce qui est le plus beau avec cette série policière, c’est le texte. Un texte magnifique et poétique. La plume est belle sans bon sens, pleine d’images et de contemplation. La mer devient un personnage en soi qui prend une grande place dans le texte. Je suis d’ailleurs chaque fois étonnée, lorsque je lis les histoires de Moralès, d’être dans un roman policier. La plume est tellement différente des romans policiers auxquels nous sommes habitués. Ici, les mots et le texte ont autant d’importance que l’intrigue. Les lieux sont incarnés, profonds, vivants. Il y a toute une poésie qui habite les mots et les décors. L’atmosphère maritime nous suit bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

« Depuis qu’il est en Gaspésie, la mer lui monte dans les veines. Froide et dure, boréale et spectaculaire. »

C’est le second roman de Roxanne Bouchard que je lis et encore une fois je me fais la réflexion que personne d’autre n’écrit comme elle. C’est un vrai plaisir de lecture, chaque fois. Une enquête aux effluves de bord de mer et d’eau salée. À lire! Assurément un beau coup de cœur!

Mon avis sur la première enquête de Joaquin Moralès:

La mariée de corail, Roxanne Bouchard, éditions Libre expression, 392 pages, 2020

Mégantic, un train dans la nuit

Il y a des hommes, mon enfant, qui sèment les ruines et la peine sans même un frisson de gêne. Leur ombre s’est posée sur notre petite ville. Et le lac a gelé malgré l’été. Ils ignoraient ton existence, ta vie, ton nom… Ils l’ignorent sans doute encore… Tu te souviens du choc? Ainsi s’adresse une vieille dame à une petite fille, pour lui raconter la tragédie du 6 juillet 2013, à Lac-Mégantic. En cette chaude nuit d’été, un train de 72 wagons chargés de pétrole explosif et sans conducteur dévale la pente qui mène au cœur de cette localité québécoise. Il en pulvérise le centre-ville, carbonisant 47 victimes prises au piège. Conte capitaliste des temps modernes, cette tragédie nous plonge au cœur de la cupidité humaine et de ses conséquences. Qui sont les vrais coupables? Comment un train transportant du pétrole hautement inflammable pouvait-il être opéré par un seul homme? Pour trouver les fautifs, il faut se rendre chez les investisseurs de Wall Street et les conglomérats du pétrole, dans les champs de producteurs cowboys d’or noir du Dakota et au sein d’une classe politique complaisante. Le drame a frappé une population qui s’est rapidement trouvée à la merci de promoteurs locaux et d’intérêts financiers loin d’être toujours bien intentionnés. Un exemple troublant de stratégie du choc. Mégantic, un train dans la nuit met en images avec fracas les terribles événements et la quête des coupables. Il rend hommage aux victimes sacrifiées sur l’autel du profit.

J’avais très hâte de lire cette bande dessinée, qui est décrite comme un « conte capitaliste ». L’histoire se penche sur la tragédie du 6 juillet 2013 à Mégantic, alors qu’un train sans conducteur et ses 72 wagons chargés de pétrole explosif fonce vers la petite localité. Cette tragédie a naturellement marqué beaucoup de québécois. Je voulais découvrir le travail des deux auteurs, Anne-Marie Saint-Cerny, qui est aussi militante et recherchiste, ainsi que Christian Quesnel dont j’aime particulièrement le travail. Guy avait lu – et adoré – son livre sur Félix Leclerc que vous pouvez retrouver aussi sur le blogue. 

Je me suis donc plongée dans Mégantic un train dans la nuit avec beaucoup d’attentes et je n’ai pas pu reposer l’ouvrage avant de l’avoir terminé. C’est le cœur gros et les yeux dans l’eau que j’ai refermé la dernière page. Ce livre est vraiment bien conçu, il est touchant, troublant et on en ressort à la fois triste et choqué. J’ai particulièrement apprécié le choix des auteurs pour la façon de raconter cette histoire. Une vieille dame explique à une petite fille tout ce qui a mené à la tragédie. Toujours avec un grand respect pour les victimes. Le dessin est sublime. Certaines images sont de véritables coups de poing.

« L’haleine perverse du pétrole affecte la planète entière, mon enfant. »

L’histoire commence bien loin de nous, au tout début du voyage qui mènera le train jusqu’à Mégantic. Un train destructeur, une tragédie qui aurait pu être évitée si notre monde n’était pas axé sur l’argent et si l’humain avait plus de valeur que les fortunes accumulées. Comme l’argent et le profit mènent le monde, c’est avec un grand sentiment d’impuissance qu’on tourne les pages et qu’on découvre ce qui mena le train à sa destination finale: une catastrophe mortelle.

Cette lecture a été un gros coup de cœur pour moi, parce que le texte est très émouvant, très puissant. Le dessin qui l’accompagne est formidablement bien rendu. Visuellement, le message passe très bien tout en gardant une forme de retenue respectueuse pour les victimes. C’est un ouvrage qui ne peut laisser indifférent et qui est justement dosé. Les auteurs ont fait un énorme travail de recherche, pour puiser au fond de cette tragédie humaine et mettre le doigt sur tout ce qui a pu mener à cette catastrophe qui aurait pu être évitée. C’est sans doute ce qui est si perturbant. La bd est complétée par un cahier documentaire racontant leur démarche. C’est très intéressant de comprendre le travail derrière l’ouvrage.

« D’où est donc venu tout ce mal? Dès la première heure, la seule explication officielle reposait sur une explication simpliste: la catastrophe était due à l’erreur d’un homme seul, dans les montagnes, qui n’aurait pas mis assez de freins sur son train. Et dès la première heure, j’ai décidé que cette fois, j’allais déterrer la vérité: qui avait permis qu’un homme seul, justement, simple employé au bas de la chaîne, puisse laisser pour la nuit entière les clés sur le banc d’une locomotive en marche, tirant 72 bombes sur des rails brisés. »

Je pense souvent à ce qui s’est produit en juillet 2013. Cette tragédie m’avait beaucoup touchée à l’époque. Je travaille au cœur d’un village traversé par une voie ferrée, comme le sont beaucoup de villages québécois. Tous les jours j’ai une pensée pour ce qui s’est produit à Mégantic, pour les 47 personnes qui y ont perdu la vie et pour toutes les victimes collatérales de cette tragédie. Les suicides. L’expropriation. Et la vie bouleversée à jamais des survivants. L’humain apprend rarement de ses erreurs. Peu de choses ont changées depuis 2013 et c’est terrifiant de penser que ça pourrait se reproduire à nouveau.

Une bd incontournable. Pour ne pas oublier et pour mieux comprendre comment tout cela a pu arriver…

Mégantic, un train dans la nuit, Christian Quesnel, Anne-Marie Saint-Cerny, éditions Écosociété, 96 pages, 2021

À petits pas lents

Nous avançons à petits pas lents dans le monde du haïku, le temps d’apprendre à voir et à partager la vision, le temps de maîtriser les règles pour ensuite les trans­cender. À petits pas lents, le temps aussi de transposer l’art ancestral du haïku à notre contexte occidental et moderne. 

À petits pas lents est un livre qui me tentait beaucoup. J’aime lire des collectifs de temps à autre, je trouve que c’est une belle façon de découvrir de nouveaux auteurs. J’étais certain de bien apprécier ce recueil mais celui-ci a été au-delà de mes attentes. C’est un excellent recueil de haïkus, qui m’a beaucoup plu.

L’auteure qui a dirigé le recueil explique le cadre particulier d’un camp littéraire où les haïkistes ont expérimenté une nouvelle forme de travail et de perfectionnement, une approche différente de la poésie et du choix des poèmes à regrouper dans le recueil. Même si les thèmes sont variés, dans des univers très différents, chacun a pu contribué à peaufiner les textes des autres.

« une forme ailée
glisse sur la neige

silence du faucon »

Le recueil regroupe sept auteurs. Nous découvrons donc sept univers différents, mais qui se complètent d’une certaine façon. Le quotidien, la nature humaine, les voyages, les passions, l’émerveillement, les souvenirs de pêche et le littoral sont les thèmes abordés par les haïkistes dans ce très beau recueil. Cette lecture m’a permis de découvrir sept auteurs de grand talent que je n’avais jamais lu. Comme dans tout recueil, on a nos petites préférences. Les petits drames du quotidien de Gilbert Banville est assurément mon préféré et c’est lui qui ouvre le recueil. Si tous les poèmes m’ont bien plu, j’ai particulièrement accroché à ses mots, ainsi qu’à ceux de Monique Lévesque et ses souvenirs de pêche ainsi que Gérard Pourcel, et ses pensées sur la nature humaine.

« balade sur le lac
le sillage de la chaloupe
soulève les nuages »

J’ai beaucoup aimé le fait qu’on nous présente des auteurs aux intérêts différents. Ça amène beaucoup plus de couleur au livre et je crois même que je préfère cette façon de faire, qui nous projette dans plusieurs univers. Cette façon de créer un collectif évite le piège de la monotonie et d’une impression trop linéaire, trop semblable. La variété offre un contenu assurément gagnant car on sent un renouvellement tout au long du recueil. Les mots qu’ils nous offrent nous permettent de mieux nous projeter dans le cadre décrit par les auteurs. Le drame et l’humour se côtoient, l’émerveillement et la variété sont bien présents.

« longue nuit d’insomnie
le sourire de mon dentier

dans un verre d’eau »

Le livre offre une présentation individuelle pour chaque auteur, qui permet de comprendre ce qui a inspiré le haïkiste. Ces portraits permettent sans doute de mieux appréhender les haïkus et de comprendre l’univers de l’auteur avant de lire sa poésie. Ils nous offrent une immersion dans l’imaginaire de l’auteur. J’ai beaucoup apprécié pour ma part, je trouve que ça apporte un gros plus au recueil. En tant que lecteur c’est toujours plaisant d’en apprendre plus sur les auteurs. C’est le second recueil collectif de haïkus que je lis publié chez David éditions et je salue cette forme de présentation qui me plait énormément.

À petits pas lents est un recueil très varié, qui nous offre des haïkus sur plusieurs thèmes: la nature, la philosophie, l’humour, le quotidien, les voyages. Les poèmes sont très imagés. Ces haïkus sont un vrai plaisir de lecture!

À petits pas lents, collectif sous la direction de Francine Chicoine, éditions David, 142 pages, 2021