Défense de tuer

Au plus fort de l’été, le Manoir Bellechasse, un hôtel luxueux des Cantons-de-l’Est, accueille les membres d’une riche famille canadienne-anglaise venus rendre un hommage à leur défunt patriarche. Dans les esprits comme dans le ciel, l’atmosphère s’alourdit et une tempête s’abat, laissant derrière elle un cadavre presque trop bien mis en scène. Mais qui aurait l’audace de tuer sous les yeux de l’inspecteur-chef Armand Gamache qui célèbre là, comme chaque année, son anniversaire de mariage ? Au cœur des bois, derrière les convenances et les sourires polis, la haine et le passé refont surface, persuadant Gamache que le meurtre est comme l’orage : une libération. 

Défense de tuer était la lecture de décembre pour le défi Un Penny par mois. Je l’ai lu au tout début décembre, mais j’ai un peu tardé à mettre le billet en ligne, à cause des vacances de Noël. Ce roman est la quatrième enquête d’Armand Gamache. C’est un roman plus profond encore que les autres, du moins d’un point de vue psychologique, puisque l’auteure va très loin dans l’analyse d’une famille et de tout ce qu’elle cache. On en apprend aussi beaucoup sur la vie familiale d’Armand en parallèle et, plus on avance dans la série, plus on apprécie l’inspecteur-chef qui apparaît comme quelqu’un de terriblement humain. 

« Il était venu au Manoir Bellechasse pour mettre son cerveau au neutre, pour se détendre. Pour ne plus avoir à chercher la tache sur le tapis, le couteau dans les buissons, ou dans le dos. Pour cesser de percevoir des intonations malveillantes dans des paroles en apparence anodines. […] Il s’était mis à regarder de vieux films et à se demander si les personnes âgées à l’arrière-plan vivaient toujours. Ou de quelle façon elles étaient mortes. C’était déjà suffisamment navrant, mais quand il avait commencé à observer les gens dans la rue et à voir leur crâne sous la peau, il avait su que des vacances s’imposaient. »

Avec sa femme Reine-Marie, Armand est en vacances pour célébrer leur anniversaire de mariage. Depuis le début de leur relation, ils ont l’habitude d’aller au Manoir Bellechasse, une auberge splendide nichée en pleine nature. Alors que le couple profite de moments ensemble, une famille très compliquée séjourne aussi sur place. Accumulant les faux-semblants, les secrets, les rancunes, ses membres se déchirent. Quand on retrouve le corps d’un d’entre eux sur le terrain de l’auberge, Gamache doit mettre un terme à son séjour romantique pour enquêter sur ce meurtre étrange et spectaculaire. Dans cette affaire, les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être…

J’ai beaucoup aimé cette enquête qui parle de la famille, des secrets bien enfouis et de la relation des enfants avec leur père. Une figure importante et centrale, tant pour la famille séjournant à l’auberge que pour Gamache qui doit faire la paix avec l’histoire de son propre père. C’est là que l’on découvre certaines choses sur sa propre famille. Des choses vécues enfant affectent son comportement et ses réactions, aujourd’hui. Le côté psychologique des liens familiaux est très bien abordé dans ce roman. On y parle aussi d’art, plus précisément de sculpture, et d’hôtellerie. J’ai d’ailleurs trouvé très intéressant les personnages qui évoluent au sein du Manoir Bellechasse. Ils sont au cœur de la dynamique de l’auberge et leurs histoires personnelles apportent beaucoup à l’atmosphère qu’on y retrouve.

Même si ce roman ne se passe pas à Three Pines, du moins, pas en grande partie, le charmant petit village n’est pas très loin. Tout juste de l’autre côté des montagnes. On découvre par le même fait une facette plus sombre d’un des personnages récurrents. L’auberge quant à elle, amène le côté réconfortant et tranquille que l’on retrouve normalement à Three Pines. Du moins, tant qu’on n’y découvre ni cadavre, ni meurtrier!

Cette lecture de décembre était donc un très bon cru! Après l’automne, l’hiver et la période entourant la fête de Pâques pour les autres tomes, cette enquête se déroule cette fois l’été, en pleine canicule. C’est amusant car c’est le livre jusqu’à maintenant que je n’aurais peut-être pas lu. Les histoires de famille et les canicules ne m’attirent pas vraiment. Pourtant, c’est l’un des meilleurs jusqu’à maintenant, sans doute à cause de l’analyse psychologique qu’on y retrouve et du côté un peu étonnant des événements. Si vous aimez les romans qui misent sur la psychologie des personnages et sur les histoires familiales compliquées, ce livre est pour vous!

Défense de tuer, Louise Penny, éditions Flammarion Québec, 432 pages, 2012

Noël à Kingscroft

Décembre 2020. Clarisse, qui a six filles, élève seule les quatre plus jeunes dans la maison de sa grand-mère, aux abords du hameau de Kingscroft, sur les hauteurs des Cantons-de-l’Est. Raymond, patriarche affectueux quoiqu’un brin malcommode, vit dans la maison d’à côté. Tandis qu’il s’évertue à transmettre à ses petites-filles les traditions de Noël, Clarisse, dans le secret de son coeur, ne cesse de penser à Rabih, son autre voisin, parti pour un long séjour dans sa Syrie natale. Le voyage a pour but de contenter sa mère, qui compte bien lui trouver une épouse. Tout en affrontant les imprévus qui viennent l’un après l’autre chambouler ses projets de réveillon, Clarisse se remémore leur histoire. Elle doit se rendre à l’évidence : ce qu’elle ressent pour Rabih est plus que de l’amitié… 

J’ai beaucoup aimé cette lecture, sorte de conte de Noël sur l’amour et la famille, qui se déroule en décembre 2020 alors que la fête est perturbée par l’arrivée de la pandémie. Cependant, ne croyez pas que le roman aborde en long et en large ce thème. Ce n’est pas le cas. C’est simplement que l’arrivée de la pandémie bouleverse un peu les choses. Clarisse et sa famille devront adapter leurs traditions. C’est un beau roman, qui a un petit côté traditionnel réconfortant. La famille de Clarisse étant assez unique, son voisinage aussi, les descriptions de plats cuisinés, de maisonnée qui déborde de vie, d’animaux, de décorations de Noël, ont tout du conte de Noël agréable à lire en cette saison.

« Clarisse se s’entait chez elle ici, dans la maison de ses ancêtres, avec cette vue sur les Appalaches, sur le plateau brillant en hiver, sur la forêt bourdonnante en été. S’il existait quelque chose d’aussi mystérieux que des racines chez l’être humain, Clarisse savait que les siennes s’enfonçaient dans la terre de ce hameau, et que le quitter maintenant serait aussi douloureux que de s’amputer d’un bras. »

Clarisse a six filles, qu’elle élève seule. Elle vit dans une vieille maison, sur une petite route, dans un hameau des Cantons-de-l’Est. Elle a pour voisin son père, avec qui elle passe beaucoup de temps et qui s’occupe de ses petites-filles, et Rabih un Syrien fraîchement installé près de chez elle avec qui elle a sympathisé rapidement. Mais voilà, Rabih est reparti en Syrie car sa mère compte bien lui trouver une épouse. Alors que les préparatifs des Fêtes avancent, cette année sera bien différente des autres. D’autant plus que Clarisse doit bien avouer que Rabih ne la laisse pas indifférente.

J’ai vraiment beaucoup aimé cette lecture que je trouve parfaite pour Noël! Ce n’est pas une romance au sens où on l’entends. C’est plutôt une histoire sur la famille et l’amour qui unit ses membres et sur les liens que l’on crée avec les autres. L’ambiance déborde de bouffe réconfortante, de chocolats chauds, de beaux liens entre Clarisse, son père et ses filles, sans compter le chien Alaska et le chat Choukrane. L’histoire est légère mais pas trop et nous fait entrer dans une famille tissée serrée qui doit faire preuve de résilience alors que tout ne se déroule pas comme prévu.

« Pour ses filles, la nuit de Noël s’entourait d’une aura de mystère qui relevait de l’obsession. Cela touchait son cœur de mère d’une manière indescriptible. L’amour filial avait ainsi fait de ces gros soupers les meilleurs moments de l’année. Aidée de son père, Clarisse en commençait la préparation dès les premiers jours de décembre et goûtait avec lui ce sentiment de continuité, un lien intangible entre les générations. »

C’est une histoire qui parle de nos racines, nos famille et de la fierté d’être qui nous sommes. C’est aussi un roman qui aborde en filigrane l’immigration et l’intégration à une société très différente de ce que l’on a connu. Un livre sur ce que nous choisissons de faire avec ce qui se présente à nous. 

J’ai passé un beau moment avec ce roman et je trouve qu’on devrait écrire beaucoup plus de romans de Noël au Québec. Ça manque sérieusement en fin d’année et si on aime ces histoires, ce qui est mon cas puisque j’ai toujours adoré les romans de Noël, on doit se tourner vers la littérature étrangère, vu le peu de choses qui sont publiées ici. Alors que c’est si agréable de lire des livres écrits chez nous, avec nos références. Avis aux intéressés! 

J’étais donc très contente d’avoir mis la main sur ce livre et d’avoir pu en profiter pendant mes vacances de Noël. Une mention spéciale pour la couverture du roman, avec les trois maisons du rang, que je trouve vraiment trop belle!

Noël à Kingscroft, Mylène Gilbert-Dumas, éditions VLB, 176 pages, 2021

René Lévesque – Quelque chose comme un grand homme

René Lévesque est le Québécois à l’origine des plus grands changements économiques, politiques et sociaux survenus au Québec au 20e siècle. Pendant sa carrière, il a été démonisé par une partie de la presse anglophone et francophone, traité d’ami de Khrouchtchev, de communiste et de «Castro du nord» par les Libéraux et l’Union nationale. Que sait-on vraiment de lui ? Quels évènements ont façonnés ses convictions profondes ? Qui se rappelle des hauts faits de sa brillante carrière de journaliste ?

René Lévesque – Quelque chose comme un grand homme est un collectif regroupant de nombreux auteurs et dessinateurs, sous la direction de Marc Tessier. Ce projet, je l’attendais avec une grande impatience parce qu’on parle trop peu de René Lévesque aujourd’hui, alors qu’il s’est battu afin qu’on soit « maîtres chez nous ». Que notre langue soit reconnue et que notre économie soit plus indépendante. Ses idées, ce en quoi il croyait, ainsi que son passage dans la vie journalistique et politique a changé beaucoup de choses. Cette bande dessinée est un vrai petit bijou. C’est un ouvrage intéressant, qui offre par son format différent une vision originale de la vie de ce grand homme.  

René Lévesque a eu une vie bien remplie. Auteur de théâtre, il s’est ensuite enrôlé puisque c’était l’une des façons pour lui de devenir journaliste. Il a révolutionné la radio et la télévision par le contenu de ses reportages et sa façon d’aborder l’actualité. Puis il a connu les hauts et les bas du monde politique, ainsi que la carrière qu’on lui connaît. Mais au-delà de l’homme politique et du journaliste, c’est l’humain que l’on redécouvre dans ce livre. Un homme touché par les camps de la mort qu’il a visité comme journaliste, un homme qui croyait au peuple québécois, à notre langue, à nos réalisations et à nos perspectives d’avenir. Un homme à l’écoute des autres et passionné par ce qu’il faisait. 

« Être informé, c’est être libre. »

Cette bande dessinée est extraordinaire car elle nous offre treize moments marquants de la vie de René Lévesque, vus par des dessinateurs différents. Le tout est lié chronologiquement par chapitres, au fil de la carrière et des événements qui ont marqué sa vie. Le premier chapitre débute en 1944 et va jusqu’en 1987 pour le treizième chapitre. 

J’ai énormément aimé le format de cette bande dessinée. L’ouvrage se veut un très bel hommage et offre la parole également à des gens qui ont des souvenirs en lien avec Lévesque, en fin de volume. Des auteurs et dessinateurs qui ont participé au projet. J’apprécie également le choix éditorial d’avoir respecté les paroles et écrits de Lévesque, sans en changer la syntaxe. 

« On a été le peuple le plus patient de la terre. On ne doit pas s’excuser de vouloir maintenant occuper notre place. »

Un livre à mettre entre toutes les mains, assurément. Il y a des choses qu’il est essentiel de ne pas oublier, même si on ne les a pas personnellement vécues. Cet ouvrage est un hommage magnifique, pour lequel j’ai eu un gros coup de cœur. Cette lecture m’a d’ailleurs fait vivre pas mal d’émotions!

Une bande dessinée à lire assurément sur celui qui voyait en nous, les québécois, « quelque chose comme un grand peuple ».

René Lévesque – Quelque chose comme un grand homme, collectif, éditions Moelle Graphik, 268 pages, 2021

Sainte Chloé de l’amour

mais il n’est rien qui puisse contenir les femmes amères
nos viscères sont bridés d’euphories dévastatrices
qui nous font roter quand elles remontent

L’autrice poursuit son exploration poétique du désir, de l’identité, du rapport à l’autre dans un recueil d’une impudeur ardente, et élégante. Dans des vers incarnés qui mettent la lecture sous tension, la réaction – genrée, raciste, sociale – continue de brutaliser l’intellect. Et cette fois, le désir d’élévation et la figure du féminin transcendé, pour le meilleur et pour le pire, entrent en scène.

Sainte Chloé de l’amour est un recueil de poésie très riche au niveau de l’écriture et des mots utilisés. La lecture est agréable et coule magnifiquement bien. Il y a quelques années, j’avais lu Fastes son quatrième recueil. Je l’avais vraiment adoré. J’avais donc très hâte de découvrir Sainte Chloé de l’amour, un recueil qui parle de la façon dont on se perçoit nous-mêmes, par rapport au regard des autres.

On retrouve dans ce texte beaucoup de références à l’identité. À ce qui nous forge étant petits puis à ce que l’on devient par la suite. La découverte de soi et le leg que l’on reçoit des autres. Chloé, elle, rêve de sainteté. Elle rêve d’être parfaite aux yeux des autres. Il y a, dans ses mots, toujours ce rapport à l’autre, cette question d’apparence et de ce qui en découle. La façon dont on est perçu par les autres qui peut façonner la façon dont on se perçoit nous-même. Ce rapport à l’autre et à l’identité est vraiment intéressant.

« ma joie est une épine entre deux vertèbres
arriverai-je à la déprendre un jour
pour m’en faire un médaillon
est-elle une fleur qui s’ouvrira
que dévorera-t-elle »

La poésie parle de ces petites cassures qui peuvent perturber la recherche de soi et le rôle que l’on se donne. C’est une poésie forte qui parle sans pudeur de la façon dont l’auteure habite son propre corps et sa sexualité. C’est aussi l’évolution de la perception de soi-même à travers les différentes étapes de la vie. Notre propre rapport aux autres et à nous-mêmes. 

À la lecture du recueil, on comprend toute la signification du titre particulier de ce livre. C’est une poésie originale et solide, féministe, dont l’écriture est ouverte et agréable à lire. Le travail de Chloé Savoie-Bernard est vraiment intéressant. C’est chaque fois un plaisir de découvrir ses mots. Elle pose un regard humain sur nous-mêmes. Elle se questionne sur notre façon de vivre dans le regard des autres. Une forme de critique de la société, mais présentée d’un point de vue plus intime. 

« le réel a trop de couches
pour qu’on en vérifie l’adhérence
je continue à payer mes amendes
à la bibliothèque
à me faire du café le matin

est-ce que la fin du monde est un espoir un moteur
ou simplement un lendemain de plus »

Un recueil de poésie vraiment très riche que j’ai grandement apprécié. Un livre qui aborde, comme souvent chez cette auteure, l’identité et le rapport au corps. Une poésie intelligente qui gagne à être découverte. Je vous conseille fortement ce recueil. J’avais aussi adoré Fastes son précédent livre.

Sainte Chloé de l’amour, Chloé Savoie-Bernard, éditions de l’Hexagone, 112 pages, 2021

Entre deux ciels

Le haïku célèbre ici le quotidien dans tout ce qu’il transporte de lumière et d’ombre. Le petit nuage blanc qui imite la lune, la lumière d’un héron au-dessus d’un embouteillage, des épinettes noires qui étirent le cou, mais aussi la lourdeur d’un dernier rendez-vous dans les yeux bleus d’un ami. Les haïkus de ce recueil témoignent d’un chemin entre deux ciels. 

Entre deux ciels est un très joli recueil de haïkus, accompagné de quelques photographies prises par l’auteure, que l’on retrouve au début de chaque chapitre. Le recueil commence avec un avant-propos de Dominique Chipot qui offre un bref descriptif des chapitres conçus comme des « tableaux » par l’auteure, ainsi qu’une appréciation sur la technique d’Hélène Leclerc à construire ses vers.

Entre deux ciels est un recueil où la nature tient une grande place. Il est divisé en quatre sections où le lecteur est transporté dans quatre environnements différents:

La route rose du GPS parle de tout ce que l’on peut retrouver sur notre route, toujours en rapport à la nature: animaux, flore, ciel, brefs instants lumineux.

Les grands courants aborde les courants de manière générale: des courants d’eau, des courants d’air, des bruits et des sons.

Le silence de nos doigts parle de silences et de moments de douceur, d’effleurements, de petits gestes. C’est la section consacrée au toucher.

Dans les yeux du cerf nous amène dans la forêt, auprès des animaux. Un chapitre qui met à l’honneur les différentes saisons, en commençant par l’hiver.

Ces poèmes sont un vrai plaisir pour le lecteur! Plonger dans les recueils d’Hélène Leclerc est un grand bonheur, tant ces textes sont des moments de véritable beauté. Ils nous apportent une quantité de belles images. Un livre plaisant, reposant, plein de lumière.

l’arbre solitaire
dans ses branches dénudées
le dessin du vent

Une lecture que j’ai beaucoup apprécié. Hélène Leclerc est une poète que j’adore. Je prend plaisir à chaque fois à découvrir ses haïkus et je m’émerveille toujours de la beauté et de la simplicité de ses mots. On se retrouve dans les petites scènes qu’elle capte, comme d’infinies beautés du quotidien.

Une auteure que je vais relire assurément, puisque je me suis procuré tous ses recueils. C’est chaque fois un plaisir. Je ne peux que vous recommander de découvrir sa plume tant les images que ses mots véhiculent sont belles. Sa poésie est très accessible. Elle sait capter ces instants où notre regard rencontre de fugitifs moments de la nature.

ciel de neige
au-dessus d’un panneau
les yeux du harfang

Entre deux ciels, Hélène Leclerc, éditions David, 88 pages, 2017