La mémoire est une corde de bois d’allumage

Avec bonté et résilience, Benoit Pinette retourne à son enfance – un pays en soi, une trajectoire – et pose le doigt sur ses instants douloureux, étudie l’équilibre des époques. Il construit de là sa compréhension des glissements du passé et sa volonté à faire mieux, à offrir le meilleur aux siens. Ce texte lance l’allumette dans le foin sec ; il carbonise des histoires anciennes, des angoisses, des corps pourris. La mémoire est une corde de bois d’allumage représente un chantier d’inquiétudes et de certitudes éphémères, mais parions que l’amour l’emportera sur la tâche à accomplir.

« ne me demandez jamais
qui je suis
je n’en sortirais pas vivant »

Vous connaissez sans doute Tire le Coyote, qui est le pseudonyme de Benoit Pinette comme auteur-compositeur-interprète. J’aime beaucoup ses textes et j’étais plus que ravie de découvrir son premier livre, La mémoire est une corde de bois d’allumage. Le titre est tellement parlant et poétique, totalement en accord avec le travail de Benoit Pinette en musique. Ça me plaît beaucoup!

Ce recueil de poésie puise dans l’enfance pour y retrouver ces moments de fragilité, ces petites épreuves douloureuses qui façonnent ce que l’on devient ensuite, lorsqu’on est adulte. Nos idées, nos choix, ces douleurs qui nous ont forgé, qu’on doit affronter pour apprendre à grandir.

« j’aurais aimé grandir ailleurs
que dans le cadre d’une porte battante »

Le texte est tellement beau, avec un petit quelque chose de poignant et de douloureux. Des mots qui cherchent la résilience et la paix avec le passé, pour réussir à appréhender le futur et à mieux vivre le présent. S’offrir au monde en étant un meilleur être humain. 

C’est un recueil touchant, qui cherche à faire le lien entre l’enfant qu’on a été et l’adulte que l’on devient, dans ce parcours difficile qu’est la vie. Avec, malgré tout, quelque chose de lumineux qui se cache tout au fond des mots. Une recherche d’équilibre. J’ai vraiment beaucoup aimé! C’est un recueil que je relirai assurément. Il y a des mots dans ce livre, qui touchent au plus profond de ce que nous sommes comme être humain.

« comment éteindre
ce qui brûle depuis toujours
quand nous sommes tous constitués
de tisons
qui refusent de mourir? »

Les mots de Benoit Pinette sont grands dans toute leur simplicité. C’est ce qui fait la beauté de ce recueil et sans doute la raison pour laquelle sa musique est aussi touchante. 

En complément, je vous laisse sur une de mes chansons préférées de l’auteur-compositeur-interprète. Elle est tirée de l’album Désherbage et s’intitule Chanson d’eau douce.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoit Pinette, éditions La Peuplade, 104 pages, 2021

L’avenir

Dans une version imaginée du Detroit que l’on connaît, Gloria s’installe dans une maison à demi morte. Étrangère dans une ville qui a connu toutes les fins du monde, elle cherche à découvrir la vérité sur le crime qui a avalé sa famille. Petit à petit, elle prend la mesure de la désolation et de la violence qui l’entourent, mais aussi de la beauté d’une nature qui reprend ses droits et de la résilience des humains qui tiennent bon. Au sein d’une communauté têtue et généreuse, elle s’éprend de la complexité de ce lieu où les rivières guérissent et empoisonnent, où les enfants fondent des royaumes dans les arbres, où les maisons brûlent pour mieux repousser, où la jeunesse arrache sa vie à l’ancien monde, et où passé et futur sont confondus dans un même mouvement libérateur.

L’avenir m’attirait énormément lorsque j’ai lu la quatrième de couverture. Je l’avoue, je m’étais d’abord fait une idée de ce roman post-apocalyptique avant de le commencer. La couverture est mystérieuse et attirante à la fois. On a envie de découvrir ce que peut bien cacher L’avenir. J’ai donc ouvert ce roman avec plein d’idées en tête. Et j’ai été totalement déstabilisée. 

« Une ville déserte en plein jour est une chose. La nuit, le vide est imparable. »

Après quelques pages, je savais que je sortais grandement de mes habitudes de lecture avec le livre de Catherine Leroux. Il s’agit d’ailleurs d’une découverte pour moi que la plume de cette auteure. J’étais bien loin de ce que j’avais imaginé en ouvrant cette histoire au parfum de fin du monde, dans un Détroit désolé et violent. C’était une expérience de lecture nouvelle pour moi et je n’étais plus si certaine de savoir l’apprécier. Puis, la magie a opéré. J’ai lu cinquante pages, puis cent et j’étais totalement embarquée.

L’écriture est vraiment belle. J’ai été surprise par la forme que prend l’histoire. Il y a plusieurs parties différentes, où l’on suit les nombreux personnages. J’avoue que par moment, surtout en ce qui concernait les enfants, je ne savais plus trop qui était qui. On suit tout d’abord Gloria, la grand-mère, qui vient reprendre la maison de sa fille décédée. Elle espère retrouver ses petites-filles. La ville étant dévastée et les gens, laissés à eux-mêmes, ce n’est pas toujours évident de continuer à survivre dans ce monde mal aimé, fait de vols, de violence et d’incendies.

« Les vies sont courtes et magiques, dures et pleines, et elles sont toutes gouvernées par Fidji. Elle se répète son mantra, ils sont en sécurité, ils sont invisibles, elle s’y agrippe car après tout ce temps à la tête du camp deux choses la tiennent toujours avec toute la rectitude d’une épine dorsale: l’omnipotence et la responsabilité, et plus la seconde pèse, plus la première grandit, comme deux charges s’égalisent pour éviter qu’un bateau chavire. »

Malgré tout, il n’y a rien de dramatique dans l’écriture de l’auteure, même si ce qu’elle raconte est dur. Le ton est surtout celui de l’espoir. Les personnages avancent, essaient de trouver des solutions et des raisons de continuer. Les adultes se regroupent autour de jardins et s’entraident pour réussir à avoir une vie à peu près normale. J’ai beaucoup aimé tout ce qui abordait la création du jardin potager et la façon dont on tente de transmettre cet héritage qui en est aussi un de gratification et de survie.

« Le sel de la terre. Ça finit par fleurir. Ça peut pas s’en empêcher. C’est comme l’amour. Comme les enfants. »

Les enfants eux, vivent dans le « ravin », un lieu compliqué où la « reine » tente de garder en vie tous ces jeunes laissés à eux-mêmes. Si l’écriture de ce roman m’a beaucoup plu, j’ai surtout adoré les différents niveaux de langage utilisés par l’auteure. Je trouve que ça donne beaucoup de relief aux personnages. 

L’atmosphère un peu inquiétante et mystérieuse, qui oscille entre l’entraide et la violence, apporte aussi beaucoup de plaisir à la lecture. On veut savoir ce qui va se passer et qui sont tous ces personnages. L’avenir est un roman qui parle de résilience et de renaissance. D’une vie après la catastrophe, qu’elle soit humaine ou écologique. L’écriture de ce roman date d’avant la pandémie qui nous touche actuellement et pourtant, on peut y voir un message d’espoir et de renouveau, après une catastrophe. Il est facile de faire le lien avec ce que le monde vit actuellement. 

L’avenir est un roman particulier, que j’ai aimé, mais qui m’a fait sortir grandement de mes habitudes de lecture. J’ai dans ma pile un autre roman de Catherine Leroux, La marche en forêt, que je compte bien lire en 2021.

L’avenir, Catherine Leroux, éditions Alto, 380 pages, 2020

Le corps

J’allais sur mes treize ans quand j’ai vu un mort pour la première fois. Parfois, il me semble que ce n’est pas si lointain. Surtout les nuits où je me réveille de ce rêve où la grêle tombe dans ses yeux ouverts. Été 1962, quatre adolescents un peu fous s’élancent le long de la voie ferrée, à la recherche d’aventure, de frisson… de danger ?

Je voulais lire cette histoire depuis longtemps et la réédition de plusieurs longues nouvelles de Stephen King chez Albin Michel dernièrement, dans cette belle collection Wiz, était le moment parfait pour m’y plonger.

Le corps est donc une novella, une longue nouvelle, presqu’un roman, qui raconte la fin de l’été de quatre adolescents: Vern, Chris, Teddy et Gordon. L’histoire se déroule à la Fête du travail, avant le retour à l’école. Les jeunes partent en « camping » mais le but de cette étrange promenade le long de la voie ferrée qui sillonne la forêt, est de retrouver le corps d’un jeune garçon de leur âge, porté disparu alors qu’il cueillait des mûres, dont ils entendaient parler dans les journaux.

Cette nouvelle qui se déroule en 1960, raconte en fait le passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est un thème cher à Stephen King qui revient dans plusieurs romans. L’histoire parle de courage, des peurs et du fait de les affronter. Des amitiés qui s’étiolent avec le temps. Des vacances, des nouveaux défis qui s’annoncent pour les garçons à la rentrée scolaire et du fait de partir à l’aventure « une dernière fois » avant d’être tous séparés. Les années 60, vécues par de jeunes garçons téméraires, sont particulièrement bien racontées. C’est un monde dur, où l’éducation ne se fait pas toujours avec douceur. C’est le moment pour les quatre amis de faire face également à quelques désillusions et à affronter des choses qu’ils ne voulaient pas forcément affronter. Du moins, pas réellement. Mais grandir, c’est aussi cela. 

J’ai beaucoup aimé cette histoire, que l’on peut qualifier de « roman d’initiation ». L’histoire se déroule à Castle Rock, ville fictive que l’on retrouve très souvent chez Stephen King dans plusieurs de ses romans: Dead zone, Cujo, Bazaar, Elevation, Brume, entre autres. 

Vern débarque à bout de souffle dans la cabane où flânent ses amis avec une question: 

« Vous voulez voir un mort, les gars? »

Naturellement, les garçons sont fascinés et préparent une expédition pour partir à l’aventure, à pied, tout le long de la voie ferrée, afin de voir le corps. C’est Gordon, doué pour inventer des histoires et les raconter, qui nous fait le récit de cet été où, avec ses amis, ils ont vu le corps. Gordon est maintenant adulte et il est devenu écrivain. Il raconte leur amitié, leur expédition, les dangers auxquels ils ont fait face pendant cette aventure loin des parents, dans la nature. 

« Quand on est de la ville, les ténèbres qui envahissent les bois ressemblent plutôt à une calamité naturelle qu’à un phénomène naturel, comme les crues de printemps de la rivière Castle. »

Au fil des pages, nous découvrons les différentes personnalités des quatre garçons, ce qu’ils sont devenus par la suite et la façon dont ils ont fait face aux événements de l’été où ils ont été confrontés à la mort. Les personnages sont tous différents, mais deux se démarquent un peu plus du groupe. Gordon est intéressant, par sa façon de voir et de raconter les choses. C’est l’écrivain du groupe. On retrouve certaines de ses histoires dans le texte. Même si c’est lui le narrateur, j’avoue avoir aussi beaucoup aimé le personnage de Chris, catalogué dès l’enfance comme étant un fauteur de troubles comme sa famille, alors qu’il s’avère être d’une compagnie précieuse pour les membres du groupe. C’est une vieille âme qui parle avec une lucidité effrayante de la vie. 

Le corps est une histoire qui donne le frisson. Pas au sens premier comme on pourrait l’imaginer, mais plutôt parce que le texte nous pousse à revisiter les peurs et les craintes enfantines. Comme par exemple, l’aventure qui est à la fois grisante et effrayante; les adultes qui peuvent nous faire peur surtout quand leur réputation est exagérée; les conséquences de ce que l’on fait et de ce que l’on appréhende. On peut aussi percevoir de nombreuses métaphores dans l’expédition des quatre garçons, qui seront finalement confrontés à leur plus grand défi: eux-mêmes.

stand-by-meEn 1986, il y a eu une adaptation de cette histoire au cinéma: Stand by me (ou Compte sur moi pour la traduction). Étonnamment je ne l’avais jamais vu, même si on y retrouve River Phoenix, trop tôt disparu, un acteur que j’adorais quand j’étais adolescente. Après avoir terminé le livre, j’ai tout suite regardé le film, qui s’avère être une très bonne surprise. Il n’a pas du tout vieilli et est encore très actuel. J’y ai retrouvé pratiquement ligne par ligne tout le texte de Stephen King, tant cette adaptation est fidèle au livre. Visuellement, c’est un film qui nous plonge totalement dans l’histoire. Les jeunes acteurs étaient parfaits pour leurs rôles. Le film m’a semblé peut-être un peu moins effrayant que le livre, mais tout aussi intéressant. 

J’ai passé un excellent moment de lecture et de visionnement avec ce classique de Stephen King, qui est une métaphore du long chemin vers l’âge adulte. C’est une œuvre puissante, encore aujourd’hui, qu’il est vraiment agréable de (re)découvrir. Je vous en suggère la lecture, si vous ne connaissez pas encore ce texte. 

Le corps, Stephen King, éditions Albin Michel, 320 pages, 2019

La ballade de Baby

ballade de BabyValises et sacs de plastique à la main, Baby et son père Jules débarquent à l’Hôtel Autriche, un recoin sombre du cœur de Montréal. Dans les yeux de la gamine, encore assez naïve pour garder un pied dans la féerie de l’enfance tandis que l’autre se pose déjà dans la réalité crue de l’âge adulte, le quotidien est nimbé de lumière— avec passages nuageux. Coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, les Hells Angels bourdonnent comme des abeilles, on appelle l’héroïne « lait au chocolat » et les danseuses nues sont les sirènes de la rue. C’est l’endroit parfait pour rêver. 
Enfin retraduite au Québec et suivie aujourd’hui de Sagesse de l’absurde — une série de leçons iconoclastes apprises par l’auteure auprès d’un père criminel à la petite semaine —, cette berceuse pour enfants perdus retrouve sa vraie voix et le chemin de la maison.

La ballade de Baby est paru dans une édition française il y a quelques années. Si le livre m’intéresserait énormément, la traduction était assez horrible et quelques extraits m’avaient vraiment fait fuir. Je m’étais promis d’attendre une traduction québécoise à ce très beau – et profondément troublant – livre d’Heather O’Neill. C’est enfin chose faite avec cette traduction exemplaire de Dominique Fortier chez Alto. Une traduction si plaisante à lire!

Un petit mot d’ailleurs sur le choix du titre. La ballade de Baby a été conservé, afin de faire le lien avec l’ancienne édition. Cependant, on a ajouté le sous-titre Berceuse pour enfants perdus, tellement évocateur de ce roman, tellement triste et lumineux à la fois. Je trouve qu’il décrit si bien le roman.

La ballade de Baby raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille qui vit avec son père. Devenu papa à quinze ans, Jules est loin d’être le père exemplaire par excellence. Il fait son possible, avec le peu qu’il a lui-même reçu.

« Jules m’avait toujours dit, si je rencontrais quelqu’un de dangereux, de rentrer en courant chez nous. Chez nous, c’était une chose qu’on pouvait mettre dans une valise et déménager en taxi pour dix dollars. »

Baby et Jules déménagent tout le temps, allant d’un appartement miteux à un autre, dans des quartiers compliqués où la prostitution et la drogue font parties du paysage. Quand Jules est plus lucide, qu’il ne prend pas de drogues ou ne vole pas, il surveille sa fille et lui impose des règles qu’elle n’a pas toujours envie de suivre. Surtout qu’un rien peut le faire replonger et qu’il perd alors toute crédibilité auprès de sa fille, en essayant de la protéger, mais pas toujours de ce qu’il devrait. Par moments, il l’enferme à l’extérieur pour la punir ou il disparaît mystérieusement. L’appartement devient donc inaccessible pour Baby qui se retrouve à la rue, pour un temps. Quand son père est malade, elle est accueillie dans une famille d’accueil ou un centre jeunesse. Parfois elle côtoie des gens qu’elle ne devrait pas et se laisse entraîner peu à peu sur la mauvaise pente…

« Quand on y pense, l’enfance est la chose la plus précieuse à nous être enlevée dans la vie. »

Ce qui est intéressant avec Baby, c’est que cette jeune adolescente contraste avec l’idée pleine de préjugés de la pauvreté et de la criminalité. C’est une enfant brillante, pleine d’imagination, qui réussit très bien à l’école. Elle est même étonnante, vu qu’elle mène en quelque sorte une double vie. Son pouvoir de rêver et d’imaginer toutes sortes de choses amène dans ce roman des passages aussi lumineux que contrastants d’avec le monde sombre dans lequel elle s’enfonce peu à peu. Elle aime aussi repousser les limites et tester les conséquences de ses actes.

Jules de son côté est encore un enfant, même s’il a la vingtaine. C’est comme s’il n’avait jamais grandit. Il n’est ni stable, ni fiable. Même si Baby l’aime beaucoup, ils sont dans le même bateau.

« Avoir un parent jeune, ça voulait toutefois aussi dire qu’il fallait faire ses valises en une heure et se sauver d’un gars de vingt-deux ans de retour d’Oshawa qui allait vous en vouloir à mort d’avoir vendu ses guitares. »

Cette Berceuse pour enfants perdus fait, pour moi, allusion à Jules et Baby. Deux âmes écorchées. Deux êtres meurtris par la vie, qui tentent de garder la tête hors de l’eau avec les moyens du bord. Moyens qui ne tiennent pas à grand chose et qui, bien souvent, ne leur permettent même pas de traverser la rive. C’est d’ailleurs ce qui rend ce roman terriblement poignant. Si certains passages sont beaux et limpides, d’autres sont troublants. C’est Baby qui raconte leur histoire. Elle jette sur son enfance et sur son monde un regard lucide d’adulte. C’est une enfant qui a grandit trop vite. Elle réalise que son univers n’est pas le même que celui des autres enfants. Si ce qu’elle vit peut arriver, alors tout peut arriver.

« J’avais tout de même bon espoir de me faire des amis à ma nouvelle école. J’ai décidé de garder Jules à distance de l’école et des nouveaux amis. À ma dernière école, il volait des vêtements dans la boîte d’objets perdus. Un garçon de ma classe m’avait déjà demandé pourquoi mon père avait sa tuque sur la tête. »

Malgré tout, elle demeure une adolescente. Ses envies et ses désirs sont ceux d’une jeune fille, alors que sa vie est celle d’une adulte pleine de problèmes qui ne sont pas de son âge. Elle tombe amoureuse, essaie de se faire des amis, joue dehors, tente de bien réussir ses cours, en même temps qu’elle doit se débrouiller pour survivre et pour rendre des comptes à certaines personnes qui abusent de sa jeunesse. Difficile pour une enfant de s’épanouir dans un univers à deux faces, deux mondes différents dans lesquelles elle n’a pas vraiment sa place.

« C’est l’un des aspects merveilleux de l’enfance, cette capacité d’éprouver une joie si complète au milieu de n’importe quoi. »

Avec ce roman, je découvre la plume et l’univers de Heather O’Neill. Ce livre m’a donné une furieuse envie de lire autre chose d’elle. Elle a une façon si particulière de raconter. Je me suis surprise, malgré le sujet parfois difficile, à dévorer ce roman, sans pouvoir le lâcher. L’écriture, les personnages et les détails font de ce roman un petit bijou, avec une facette très sombre. C’est une découverte très intéressante.

La ballade de Baby est suivi ici par un court texte de l’auteure, Sagesse de l’absurde. Une série de leçons de toutes sortes sur la vie, le monde, la pauvreté, la richesse, la culture. Toujours avec une lucidité foudroyante, frôlant parfois l’absurdité, ces leçons ont été apprises par l’auteure auprès de son père.

La ballade de Baby est une fenêtre sur un monde invisible, celui de l’enfance passée dans la pauvreté et la petite criminalité. Une enfance perdue, faite d’imagination et de rêves, qui permettent de survivre malgré tout. Un roman marquant, dont l’héroïne est difficile à oublier. Enfin offert dans une traduction parfaite, c’est le moment de découvrir l’univers doux-amer de Baby et de suivre l’auteure, Montréalaise, dans cette berceuse pour enfants perdus…

La ballade de Baby suivi de Sagesse de l’absurde, Heather O’Neill, éditions Alto, 496 pages, 2020

Et arrivées au bout nous prendrons racine

Et arrivées au bout nous prendrons racineIl y a le retour prudent sur le chemin des origines, le long de la côte, où les maisons boudent. La poésie mène alors à l’enfance, paraît gourmande, des bleuets en confiture, un cœur de lièvre sous la dent. Ici, les bonheurs disponibles s’empilent sur tout ce dont on ne parle pas, des pères horizon, des mères à la gorge inquiète. Et arrivées au bout nous prendrons racine annonce la réconciliation avec un territoire, ce lichen millénaire parmi lequel s’en vont renaître femme et fille, main dans la main, ébruite ce nord hostile et fertile, fait de grands espaces et de petites choses. De doigts gelés et de pain chaud. Et, surtout, de silence.

Originaire de Natashquan sur la côté nord, l’auteure nous transporte dans une poésie riche en images qui nous amènent littéralement dans le passé, dans son enfance. Les images de divers moments s’entrecroisent au fil des mots, relatant la nature, les petites douceurs, les moments en famille. Tout ce qui nous berçait dans un passé pas si lointain.

« tête de bataille
d’oreillers

je me réveille
te grimpe quatre à quatre
c’est la nuit c’est les vacances c’est quand
que t’es arrivé
tu m’as ramené
des piasses en chocolat »

Sa poésie est faite de lieux passés, de gourmandises au goût de fruits, d’une Crush aux fraises, des bonbons du dépanneur. De petites choses du quotidien qui sont encore bien présentes à notre esprit. La beauté de la nature qui touche notre esprit, les routes qui nous ont fait voyager, les différents moments passés en famille, le retour aux racines, profondes et solides, pour mieux forger le présent et l’avenir.

La cuisine est très présente et les souvenirs qui y sont rattachés sont vivants et visuels. Parfois l’ennui ou l’inquiétude se pointent au détour des mots, pour nous plonger dans une atmosphère familiale faite de mémoire et de silence.

« derrière les bardeaux de peur
ça sent la poussière

d’heures
elles s’accumule le long des soirs
et devant la porte
le prélart roule
d’ennui »

Je perçois cette poésie comme une renaissance. C’est une façon de se ressourcer en puisant dans un passé riche en saveurs et en émerveillement. Une façon de retrouver ce qui a été, pour mieux harmoniser le présent.

Une poésie qui se lit aisément. La plume est très fluide, très belle. Les mots coulent comme l’eau d’une source. J’ai vraiment beaucoup apprécié cette découverte. Le texte nous ramène à l’enfance, c’est donc une poésie qui nous offre simplicité et candeur, avec une certaine profondeur. L’auteure se remémore des souvenirs d’enfance et par le fait même, nous ramène un peu à certains de nos propres souvenirs. Des choses qui habitent le paysage autour de nous et qui vivent dans les mémoires.

Une belle lecture.

Et arrivées au bout nous prendrons racine, Kristina Gauthier-Landry, éditions La Peuplade, 128 pages, 2020