Un crâne dans le petit bois

Le souvenir restait imprécis, pas net du tout, c’était très vague. Ça n’avait pas de contours, ça se dessinait à peine, mais ce souvenir-là tentait vraiment de remonter à la surface. Clara le savait, il y avait une histoire de tête de cheval qui traînait quelque part. Ça se sent, ces choses-là. Ce jour-là, Mad disait que les tresses de Clara sentaient le secret. Elle avait raison : Clara avait fait une incroyable découverte dans le petit bois ! Elle ne voulait en parler à personne, sauf à son ami Bab qui, par malheur, se faisait opérer samedi. Découvrir un crâne, ce n’est pas banal. Le mystère allait conduire Clara dans les méandres des mémoires de sa famille.

Un crâne dans le petit bois est un roman jeunesse particulier, avec une atmosphère intéressante. Il y a un petit côté suranné qui m’a plu dans cette histoire, avec des retours dans le passé, des journaux et aussi, le fait que Clara va à l’école à cheval et traverse tous les jours le petit bois. Le roman commence le jour où Clara découvre un crâne dans le boisé. C’est une découverte peu banale pour la jeune fille, qui en est un peu troublée et qui garde d’abord le secret avant de finalement se confier à sa grand-mère.

« Entre la crainte et la curiosité, elle avait eu très peur de découvrir un cadavre qui allait lui faire faire des cauchemars jusqu’à la fin de ses jours. »

Sa découverte mystérieuse sera l’occasion pour Clara d’enquêter sur la provenance du crâne. Passionnée par les chevaux, cette découverte la touche d’autant plus qu’elle y puise par la suite quelques histoires familiales. Ses recherches et celles de sa grand-mère leur permettront de creuser un peu plus l’histoire de la famille et de plonger dans le passé. 

Le livre se déroule sur deux semaines, chaque chapitre abordant une journée différente. Les chapitres peuvent être assez courts et la lecture est agréable. On a aussi droit à des passages de journaux qui nous offrent un aperçu du passé, en lien avec la découverte de Clara.

J’ai bien aimé l’atmosphère de ce roman jeunesse. Il est particulier et permet de plonger aussi dans les histoires de famille et d’en relever quelques secrets. Ce roman nous fait découvrir l’univers singulier de Clara, qui va à l’école à cheval, passe beaucoup de temps dehors, fait les mêmes rêves que sa grand-mère, utilise le traversier pour avoir des conversations avec elle et s’intéresse à la nature et aux histoires.

« Elle n’était pas très éloignée, l’île, on aurait presque pu construire un pont pour la rattacher à la terre ferme. Mais les îles n’ont pas toujours envie de faire partie de ce qui est à tout le monde. Elles préfèrent parfois se distinguer et conserver leur caractère solitaire et un peu farouche. »

Un roman jeunesse assurément diffèrent, tant par son thème que par sa construction. J’ai bien aimé cette lecture. À partir de 9 ans. 

Un crâne dans le petit bois, Christiane Duchesne, éditions Québec Amérique, 168 pages, 2021

Le mois le plus cruel

Durant le week-end de Pâques, le village de Three Pines s’anime le temps d’une grande chasse aux œufs. Lorsqu’une étrangère ayant le don de communiquer avec les esprits s’installe au gîte d’Olivier, sa présence éveille la curiosité. Une soirée de spiritisme est organisée dans la vieille maison abandonnée des Hadley. La séance destinée à libérer la demeure du mal qu’elle recèle est tragiquement interrompue par la mort d’une participante. Morte de peur, vraiment ? C’est ce qu’Armand Gamache, l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec, va devoir découvrir en revenant dans les Cantons-de-l’Est avec son équipe. Alors que le printemps explose de vie, le mal, lui, reste tapi dans l’ombre et Gamache le sait mieux que quiconque.

Voici la troisième enquête de l’inspecteur-chef Armand Gamache, lue dans le cadre du défi Un Penny par mois. Cette fois, l’histoire se déroule à Pâques, au printemps, à cette période de l’année entre le renouveau et la possible neige. L’ambiance est très agréable et nous retournons à nouveau à Three Pines. Entre la chasse aux œufs et les repas autour d’une bonne table, Gabri apprend qu’une visiteuse de l’auberge est médium. Même si elle est en vacances, il s’impose et organise une séance de spiritisme. Rien de tel que Pâques et la commémoration d’une résurrection pour tenter de faire venir les morts, non?

Les amis se regroupent, mais le bistro est un endroit trop joyeux pour attirer les esprits et le petit groupe propose – non sans quelques frissons – de se déplacer dans la vieille maison des Hadley. Cette maison qui est au centre du premier tome et qui revient ponctuellement dans les romans. C’est là qu’une participante meurt. Les premières conclusions: elle est morte de peur. Est-ce possible? On fait appel à Armand et à toute son équipe pour tenter de résoudre cette enquête.

Ce livre est intéressant à plusieurs niveaux. Il se déroule à Pâques, qu’on n’associe pas forcément aux histoires de « maisons hantées ». La psychologie des personnages rencontrés dans les autres enquêtes est beaucoup plus élaborée ici. L’humain et sa complexité sont toujours au centre des romans de Louise Penny, qui sonde les sentiments – bons comme mauvais – et tente de dresser un portrait complet et complexe des personnages qu’elle met en scène. Plus les romans avancent, mieux on apprend à connaître Beauvoir, Lacoste, Nichol, Lemieux, Clara et Peter, ce que cachent les uns, ce qui ronge les autres, ainsi que tout ce qui se trame dans les couloirs sombres de la Sûreté du Québec. On découvre à quel point chacun peut être vulnérable. Dans ce troisième livre, on apprend beaucoup de choses sur les personnages. On sait maintenant ce qu’était l’affaire Arnot dont il est fait allusion dans les autres tomes et on comprend mieux ce à quoi Gamache doit faire face. Sa famille prend aussi une place importante et on les découvre un peu plus: Reine-Marie, Daniel et Annie. 

Dans cette enquête, il y a des revirements de situations qui m’ont surprise, mais surtout, des révélations sur certains personnages auxquelles je ne m’attendais pas. L’enquête dans ce roman est assez intrigante. Louise Penny revisite l’histoire d’une « maison hantée » à sa sauce, donc très différemment de ce à quoi on a l’habitude. Le fait aussi d’instiller l’idée que la maison des Hadley est maudite et n’apporte que des malheurs, et ce depuis plusieurs tomes, amène l’histoire d’une façon intéressante.

« Que veut cette maison? se demanda Gamache. Tout ce qui y entre vivant en sort mort ou différent. »

Au fil des pages on découvre que l’enquête a des ramifications beaucoup plus anciennes que ce que l’on croit. C’est une affaire qui déterre des secrets enfouis depuis longtemps, dans le décor tranquille du petit village de Three Pines.

Comme toujours, l’histoire est truffée de scènes cocasses et on retrouve un côté humoristique et parfois un peu cinglant dans les dialogues. Ruth est un bon exemple d’un personnage profondément détestable qu’on adore, justement parce qu’elle n’a pas la langue dans sa poche et qu’elle est surprenante. Cette histoire de canards justement est assez amusante (et même touchante par moments). Les personnages complètent bien l’enquête. C’est l’atmosphère générale de ces romans qui ajoute beaucoup au plaisir de lecture.

Le mois le plus cruel est un roman qui parle des secrets qui nous rendent malades et des amitiés toxiques. J’ai beaucoup aimé cette enquête, c’était bien mené et vraiment intéressant!

Je termine cette chronique en reprenant la citation en exergue au tout début du livre, que je trouve tellement appropriée au roman:

« Avril est le mois le plus cruel, il engendre
Des Lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle
Souvenance et désir… »
[T.S. Eliot, La terre vaine]

Le mois le plus cruel, Louise Penny, éditions Flammarion Québec, 432 pages, 2011

 

Sous la glace

L’hiver a enveloppé de neige le village endormi de Three Pines. Le temps des fêtes appelle à la paix et aux bons sentiments, jusqu’à ce qu’un cri déchire l’air glacé. Un meurtre a été commis : une spectatrice de la traditionnelle partie de curling a été électrocutée sous les yeux de tous, au beau milieu d’un lac gelé. Pour diriger l’enquête, l’inspecteur-chef Armand Gamache revient dans la charmante communauté anglophone. Avec minutie, il dévoile le passé de la victime et découvre un écheveau de secrets et de rivalités. Gamache a cependant ses propres ennemis au sein de la Sûreté du Québec ; il sait qu’il ne peut se fier à personne. Tandis qu’un vent mordant souffle sur Three Pines, une menace plus glaçante encore plane sur lui.

Sous la glace de Louise Penny est la seconde enquête de l’inspecteur Armand Gamache. Il s’agit d’une relecture pour moi, dans le cadre du défi Un Penny par mois, puisque je l’avais lu à sa sortie en 2011. 

L’histoire se déroule pendant la période de Noël. Nous revenons à Three Pines alors qu’une femme, CC, est électrocutée sur la glace, en plein match de curling. Cet événement organisé chaque année est incontournable au petit village et tous les villageois sont présents lorsque CC décède. Détestée par tout le monde, hautaine et condescendante, cette nouvelle arrivante est très loin d’être sympathique. En s’installant à Three Pines, elle avait troublé la paix du petit village. Enquêter sur sa mort s’avère donc être plutôt difficile. Son décès ne touche pas grand monde. CC venait d’acheter l’inquiétante maison des Hadley, maison que l’on retrouve dans En plein cœur, avec son mari et leur fille. Gamache et son équipe devront fouiller dans son passé pour mieux comprendre qui souhaitait sa mort et pourquoi.

Ce roman met un peu plus de temps à démarrer que la première enquête. Je dirais aussi que l’atmosphère du roman est beaucoup plus sombre, surtout dans la première moitié, même si le livre se déroule à l’époque de Noël. On sent que quelque chose est un peu différent. Peut-être parce que l’on découvre CC, sa façon de se comporter avec les gens et son univers assez superficiel. Par contre au milieu du livre j’ai eu l’impression d’un petit changement de ton. Ça m’a donné l’impression de retrouver encore plus ce que j’aime chez Louise Penny et donc, de me rapprocher un peu plus de l’ambiance du premier livre. Peut-être parce qu’à ce moment, on retrouve Gamache et tous les sympathiques villageois de Three Pines alors que le début est consacré à CC, un personnage détestable et déroutant.

« Cette librairie faisait penser à une vieille bibliothèque dans une maison de campagne. Les murs étaient tapissés d’étagères de bois aux couleurs chaudes, elles-mêmes couvertes de livres. Des tapis au crochet étaient éparpillés ici et là et un poêle à bois Vermont Castings trônait au milieu de la pièce, devant un canapé flanqué de deux berçantes. Gamache, qui adorait les librairies, n’en avait jamais vu de plus belle. »

Cette enquête, couplée à une autre sur un crime perpétré à Montréal, s’avère finalement pleine de ramifications et de choses étranges. J’ai beaucoup aimé ce qu’en a fait l’auteure, en misant sur les complexités de l’âme humaine. Gamache est un personnage vraiment intéressant qu’on découvre de plus en plus. C’est un homme bon et c’est un bonheur de le suivre d’une enquête à l’autre. Surtout qu’ici, à cause d’une vieille affaire, on sent que sa position au sein de la Sûreté du Québec se fragilise… Dans les coulisses, il se passe des choses qui auront une incidence sur les prochaines enquêtes et sur le rôle de Gamache dans son milieu de travail.

« Les gens me croient cynique à cause de mon travail, dit Gamache, mais ils ne comprennent pas. Je passe mes journées à examiner la pièce du fond, celle qu’on garde verrouillée et cachée, même à nos propres yeux. Celle qui contient tous nos monstres, fétides, pourrissants, qui attendent. Ma tâche consiste à trouver des gens qui ôtent la vie à d’autres. Et, pour y parvenir, à découvrir pourquoi. Pour cela, il faut que j’entre dans leur tête et que j’ouvre cette dernière porte. Puis quand j’en ressors – il ouvrit les bras dans un grand geste – le monde est soudain plus beau, plus vivant, plus merveilleux que jamais. Lorsqu’on voit le pire, on apprécie le meilleur. »

Comme d’habitude, ce roman de Louise Penny est beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Les personnages sont toujours grandement développés et plus les histoires avancent, plus nous apprenons à les connaître. Rien n’est laissé en surface. Avec Sous la glace, nous retrouvons l’équipe habituelle, ainsi que les villageois de Three Pines. Il y a aussi une nouvelle recrue, Lemieux, qui me plaît beaucoup. Le personnage de Reine-Marie, la femme de Gamache, est aussi beaucoup plus présent et celui de Beauvoir commence à se développer plus en profondeur. On réalise que sous le surface, il y a beaucoup plus que ce qu’il ne laisse voir aux autres. 

Comme dans le premier roman, on retrouve aussi plusieurs scènes rigolotes et un humour mordant dans les dialogues, ce qui me plait toujours beaucoup.

« Ce qui le renversait, c’était que tout le village ne soit pas mort d’ennui. Il suffisait de mentionner le mot « curling » pour lui enlever le goût de vivre. »

J’adhère totalement à ce côté humoristique, à cette ambiance chaleureuse et confortable, même si Three Pines est sans doute le village le plus agréable à vivre où il se produit le plus grand nombre de meurtres par habitant! Je ne peux que vous conseiller de découvrir cette série. 

Un roman touchant sur les croyances, la famille et le pouvoir des mots.

Sous la glace, Louise Penny, éditions Flammarion Québec, 384 pages, 2011

En plein cœur

Three Pines, dans les Cantons-de-l’Est, est un petit coin de paradis. Un matin, durant le week-end de l’Action de grâce, Jane Neal est trouvée morte dans les bois, le cœur transpercé. Le réveil est brutal pour cette communauté tranquille, car ce qui pourrait n’être qu’un bête accident de chasse laisse perplexe Armand Gamache, l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec dépêché sur les lieux. Qui pourrait bien souhaiter la mort de Jane Neal, cette enseignante à la retraite, artiste à ses heures, qui a vu grandir tous les enfants du village et qui dirigeait l’association des femmes de l’église anglicane ? En détective intuitif et expérimenté, Armand Gamache se doute qu’un serpent se cache au cœur de l’éden, un être dont les zones d’ombre sont si troubles qu’il doit se résoudre au meurtre. Mais qui ?

J’avais très envie de relire toute la série Armand Gamache enquête de Louise Penny et ce, depuis un bon moment. J’ai donc eu envie d’organiser un défi lecture: Un Penny par mois. C’est donc dans ce cadre que j’ai relu le premier volet des histoires se déroulant dans le petit village fictif de Three Pines. Il s’agit d’une troisième relecture pour moi. J’ai toujours adoré les livres de Louise Penny. Je l’avais découvert dans un article de journal à l’époque alors que ses romans n’étaient pas encore traduits. J’étais tellement contente quand une première traduction en français avait été annoncée. Je l’avais lu à sa sortie, en 2010. 

En plein cœur est la première enquête de l’inspecteur Armand Gamache. Elle se déroule à Three Pines, un petit village qu’on ne retrouve pas sur les cartes. C’est un lieu qu’on imagine magnifique, invitant, un petit village typique des Cantons-de-l’Est.

« Three Pines ne figurait sur aucune carte routière, trop loin des routes principales et même secondaires. Comme Narnia, on tombait généralement dessus par hasard, étonné qu’un village aussi âgé soit resté caché si longtemps dans cette vallée. Ceux qui avaient la chance de le dénicher en retrouvaient habituellement le chemin. L’Action de grâce, en octobre, était le moment parfait. L’air était habituellement pur et vif, les odeurs estivales des vieilles roses et des phlox étaient remplacées par celles, musquées, des feuilles d’automne, de la fumée de bois et de la dinde rôtie. »

Le ton est donné et l’ambiance bien en place. On a assurément envie de visiter Three Pines et de passer un moment avec les personnages imaginés par Louise Penny. Naturellement, cette série en est une d’enquêtes. Malgré les crimes et les meurtres – fortement concentrés pour un si petit village idyllique – l’écriture, la psychologie des personnages et de l’humain en général, la présence importante des fêtes et des saisons, nous donnent envie d’y rester.

En plein cœur raconte la découverte d’un corps dans les bois, dans la magnificence de l’automne. Jane, une ancienne institutrice appréciée dans sa communauté, est découverte sur un vieux sentier. La mort semble suspecte et c’est pourquoi on dépêche l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec sur les lieux, Armand Gamache. On aime tout de suite cet homme doux et gentil, fin psychologue, qui est cultivé, réfléchi, qui aime sa femme depuis trente-deux ans et prend soin de sa famille. Ça nous change beaucoup de tous ces inspecteurs de police tourmentés et alcooliques. Gamache et son équipe doivent donc élucider le crime. Mais qui donc, dans ce petit village chaleureux et charmant a bien pu vouloir la mort d’une gentille femme sans histoires?

En plein cœur est ce que l’on pourrait qualifier de polar réconfortant. C’est un roman où la psychologie humaine prend une grande place (comme toujours chez Louise Penny) et où les lieux agréables et réconfortants abondent: bistro très particulier qui donne envie de s’attarder, bonne bouffe, librairie, petite auberge, etc. Dans ses romans, l’art sous toutes ses formes et l’histoire prennent beaucoup de place. Ici, dans cette première enquête, il est surtout question d’artistes et d’arts visuels. On plonge dans une petite communauté d’artistes, on entrevoit leur travail et le statut différent de plusieurs des personnages qui sont artistes. C’est aussi une sorte d’hommage à l’art en général et aux émotions qu’il peut susciter. 

L’enquête s’intéresse aussi aux chasseurs, principalement à cause de l’arme du crime. L’automne, on le sait, les bois sont envahis par les chasseurs désireux de faire une belle prise. Il y a tout un monde qui gravite autour d’eux, du choix des armes, aux sentiers et à la façon de tirer. Il suffit de vivre dans un petit village où les camps de chasse sont légion pour y retrouver un peu de cette atmosphère automnale particulière. Gamache traque les criminels en s’attardant à la façon dont les gens se comportent entre eux.

« Je pense que bien des gens adorent leurs problèmes. Ça leur donne toutes sortes d’excuses pour éviter de grandir et de se mettre à vivre. »

Sans surprise, j’ai adoré ce roman, même après une troisième relecture. C’est pour l’atmosphère et les personnages si attachants (si imparfaits et si humains) qu’on lit Louise Penny. Un vrai plaisir! Il y a aussi une pointe d’humour que j’apprécie particulièrement dans ses livres.

« En vingt-cinq années passées à Three Pines, elle n’avait jamais, au grand jamais, entendu parler d’un crime. Si l’on verrouillait les portes, c’était uniquement pour empêcher les voisins de venir déposer chez soi des paniers de courgettes au moment de la récolte. »

Mais c’est aussi pour les enquêtes, qui nous amènent à sonder un peu l’âme humaine. Dans ce livre, Jane était sur le point de présenter un tableau au grand jour, elle qui avait toujours été une artiste très discrète. C’est intéressant de découvrir ce que cachent ses motivations et les liens avec l’enquête.

Le village compte une petite librairie que l’on imagine aisément, surtout en tant que lecteur. Voisine du bistro de Gabri et Olivier, tenue par Myrna, cette librairie est un lieu fascinant. Gamache y trouve refuge, pour réfléchir et discuter. J’aime aussi beaucoup ces références littéraires que l’on retrouve dans le roman: Virginia Woolf, Herman Melville, W.H. Auden. 

« Le mal n’est jamais spectaculaire et toujours humain. Il dort dans nos lits et mange à nos tables. »

J’ai passé à nouveau un excellent moment à Three Pines et je suis très contente de faire ces lectures en compagnie d’autres passionnés avec le défi Un Penny par mois. C’est un vrai plaisir que de replonger dans les enquêtes de l’inspecteur Gamache, de retrouver le petit village, ses habitants gentils et sympathiques, même si tout n’est pas toujours parfait. Malgré les crimes et les enquêtes, ce sont des livres dans lesquels on se sent bien, ce qui est plutôt paradoxal, mais totalement réjouissant. Le texte mise beaucoup sur l’atmosphère et sur ce qui rend la vie agréable.

Un roman parfait en cette période de l’année. Si vous ne connaissez pas encore Louise Penny, c’est le moment de vous lancer! 

À noter qu’une série est en cours de tournage qui s’intitulera Three Pines. Il n’y a pas encore de date de sortie connue. Un livre de recettes est également prévu éventuellement. Plein de belles choses seront donc à découvrir prochainement autour de l’univers de Louise Penny, pour notre plus grand plaisir!

En plein cœur, Louise Penny, éditions Flammarion Québec, 416 pages, 2013

La Mariée de corail

« Sous l’eau, elle semblait flotter. Maintenant, son vêtement lui colle à la peau comme une algue encombrante. Sous l’eau, elle aurait pu devenir du corail. On aurait fait des bijoux avec ses ossements. Mais elle a décidé de remonter vers la surface. » Quand Joaquin Moralès est appelé à enquêter sur la disparition d’une capitaine de homardier, il hésite : son fils vient tout juste de débarquer chez lui, soûl comme un homme qui a tout perdu. Mais lorsque le corps d’Angel Roberts est retrouvé, il ne tergiverse plus, car cette femme, c’est aussi la fille de quelqu’un. La mer, dans ce roman policier poétique, évoque la filiation et fait remonter à la surface les histoires de pêcheurs, véridiques ou réinventées, de Gaspé jusqu’au parc Forillon.

Je voulais lire Roxanne Bouchard depuis longtemps. Quand j’ai découvert Nous étions le sel de la terre, j’ai tout de suite su que c’était une auteure que j’allais aimer. La lecture de la seconde enquête de l’inspecteur Joaquin Moralès a confirmé ma première impression. J’adore la plume et la façon de raconter de l’auteure. Si j’avais adoré la première enquête, je crois que j’ai encore plus aimé celle-ci.

« Pour les pêcheurs, la richesse, c’est la mer. Les filets pleins, les cages lourdes, les reflets du soleil sur l’eau. Pour Clément Cyr, la mer était belle parce que, quand il levait la tête, parfois, il voyait le bateau de sa femme dans l’horizon. »

Dans la première enquête, nous faisions connaissance avec l’inspecteur Moralès, un Mexicain de Longueuil, exilé en Gaspésie après plusieurs années de travail en ville. Son couple bat de l’aile, rien ne va avec son épouse. Dans ce second livre, Moralès tente de s’adapter à son environnement. Il est un peu moins catalogué comme « le nouveau venu » et est moins maladroit. Il commence à se faire une place, sans la femme avec qui il a partagé presque toute sa vie. C’est alors que son fils Sébastien arrive à l’improviste, soûl et en colère. Il a quitté son chez-lui, son travail et sa blonde. Il n’a que ses casseroles de cuisinier et est accueillit par le silence d’un père qui ne sait pas lui parler. Sébastien bouille d’une colère contre son géniteur, à qui il attribue plusieurs de ses problèmes. Ces retrouvailles entre père et fils ne se feront pas sans flammèches.

C’est alors que Joaquin est mandaté pour s’occuper d’une nouvelle affaire. Le corps d’une capitaine de homardier est retrouvé. L’enquête s’immisce dans les histoires de familles de la région, fouille ce que les gens n’ont pas envie de laisser sortir au grand jour. Le monde de la pêche est difficile, les familles se battent pour survivre, malgré les quotas et les permis, malgré les rancunes et les jalousies passées. Tout le monde se connaît depuis toujours ce qui peut exacerber les l’animosité, mais aussi tisser la communauté de façon à ce que leur univers ne soit pas étalé sur la place publique. C’est une enquête difficile pour Moralès, qui doit aussi faire face à de nouveaux collègues difficiles.

La mariée de corail est un fabuleux roman policier sur la famille, sur ce qu’on lègue à ceux qui nous suivent et sur le désir de s’affranchir des erreurs passées. C’est un roman sur le silence et le bruit de la mer. Sur ce qu’on ne dit pas, par pudeur, par crainte, par maladresse. Comme avec la première enquête, la Gaspésie habite littéralement ce roman, elle enveloppe tout et s’incarne entre ce qu’un père et son fils ne se disent pas. J’ai trouvé ce livre encore plus profond que le premier, d’une façon différente. J’ai adoré la façon dont l’auteure décrit la relation entre Joaquin et Sébastien, ce qui les lie, l’idée qu’ils se font l’un de l’autre et la façon dont, tous les deux, vivent avec les racines mexicaines de Moralès. Cette seconde enquête est vraiment intéressante, les relations familiales étant au cœur de toute l’histoire, que ce soit dans la communauté de pêcheurs ou dans la vie privée de Moralès. Les liens entre les gens, les liens qui unissent les membres des différentes familles que l’on retrouvent dans le roman, sont au centre de l’intrigue et fournissent des points de vue différents sur la filiation.

« C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils, en pleine nuit, dans une cuisinette d’auberge. Il ignorait toujours ce que Sébastien fuyait ou venait chercher, mais n’était-il pas lui-même empli d’ombres tapies dans le silence? De désirs et de fuites? »

Ce qui est le plus beau avec cette série policière, c’est le texte. Un texte magnifique et poétique. La plume est belle sans bon sens, pleine d’images et de contemplation. La mer devient un personnage en soi qui prend une grande place dans le texte. Je suis d’ailleurs chaque fois étonnée, lorsque je lis les histoires de Moralès, d’être dans un roman policier. La plume est tellement différente des romans policiers auxquels nous sommes habitués. Ici, les mots et le texte ont autant d’importance que l’intrigue. Les lieux sont incarnés, profonds, vivants. Il y a toute une poésie qui habite les mots et les décors. L’atmosphère maritime nous suit bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

« Depuis qu’il est en Gaspésie, la mer lui monte dans les veines. Froide et dure, boréale et spectaculaire. »

C’est le second roman de Roxanne Bouchard que je lis et encore une fois je me fais la réflexion que personne d’autre n’écrit comme elle. C’est un vrai plaisir de lecture, chaque fois. Une enquête aux effluves de bord de mer et d’eau salée. À lire! Assurément un beau coup de cœur!

Mon avis sur la première enquête de Joaquin Moralès:

La mariée de corail, Roxanne Bouchard, éditions Libre expression, 392 pages, 2020