En plein cœur

Three Pines, dans les Cantons-de-l’Est, est un petit coin de paradis. Un matin, durant le week-end de l’Action de grâce, Jane Neal est trouvée morte dans les bois, le cœur transpercé. Le réveil est brutal pour cette communauté tranquille, car ce qui pourrait n’être qu’un bête accident de chasse laisse perplexe Armand Gamache, l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec dépêché sur les lieux. Qui pourrait bien souhaiter la mort de Jane Neal, cette enseignante à la retraite, artiste à ses heures, qui a vu grandir tous les enfants du village et qui dirigeait l’association des femmes de l’église anglicane ? En détective intuitif et expérimenté, Armand Gamache se doute qu’un serpent se cache au cœur de l’éden, un être dont les zones d’ombre sont si troubles qu’il doit se résoudre au meurtre. Mais qui ?

J’avais très envie de relire toute la série Armand Gamache enquête de Louise Penny et ce, depuis un bon moment. J’ai donc eu envie d’organiser un défi lecture: Un Penny par mois. C’est donc dans ce cadre que j’ai relu le premier volet des histoires se déroulant dans le petit village fictif de Three Pines. Il s’agit d’une troisième relecture pour moi. J’ai toujours adoré les livres de Louise Penny. Je l’avais découvert dans un article de journal à l’époque alors que ses romans n’étaient pas encore traduits. J’étais tellement contente quand une première traduction en français avait été annoncée. Je l’avais lu à sa sortie, en 2010. 

En plein cœur est la première enquête de l’inspecteur Armand Gamache. Elle se déroule à Three Pines, un petit village qu’on ne retrouve pas sur les cartes. C’est un lieu qu’on imagine magnifique, invitant, un petit village typique des Cantons-de-l’Est.

« Three Pines ne figurait sur aucune carte routière, trop loin des routes principales et même secondaires. Comme Narnia, on tombait généralement dessus par hasard, étonné qu’un village aussi âgé soit resté caché si longtemps dans cette vallée. Ceux qui avaient la chance de le dénicher en retrouvaient habituellement le chemin. L’Action de grâce, en octobre, était le moment parfait. L’air était habituellement pur et vif, les odeurs estivales des vieilles roses et des phlox étaient remplacées par celles, musquées, des feuilles d’automne, de la fumée de bois et de la dinde rôtie. »

Le ton est donné et l’ambiance bien en place. On a assurément envie de visiter Three Pines et de passer un moment avec les personnages imaginés par Louise Penny. Naturellement, cette série en est une d’enquêtes. Malgré les crimes et les meurtres – fortement concentrés pour un si petit village idyllique – l’écriture, la psychologie des personnages et de l’humain en général, la présence importante des fêtes et des saisons, nous donnent envie d’y rester.

En plein cœur raconte la découverte d’un corps dans les bois, dans la magnificence de l’automne. Jane, une ancienne institutrice appréciée dans sa communauté, est découverte sur un vieux sentier. La mort semble suspecte et c’est pourquoi on dépêche l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec sur les lieux, Armand Gamache. On aime tout de suite cet homme doux et gentil, fin psychologue, qui est cultivé, réfléchi, qui aime sa femme depuis trente-deux ans et prend soin de sa famille. Ça nous change beaucoup de tous ces inspecteurs de police tourmentés et alcooliques. Gamache et son équipe doivent donc élucider le crime. Mais qui donc, dans ce petit village chaleureux et charmant a bien pu vouloir la mort d’une gentille femme sans histoires?

En plein cœur est ce que l’on pourrait qualifier de polar réconfortant. C’est un roman où la psychologie humaine prend une grande place (comme toujours chez Louise Penny) et où les lieux agréables et réconfortants abondent: bistro très particulier qui donne envie de s’attarder, bonne bouffe, librairie, petite auberge, etc. Dans ses romans, l’art sous toutes ses formes et l’histoire prennent beaucoup de place. Ici, dans cette première enquête, il est surtout question d’artistes et d’arts visuels. On plonge dans une petite communauté d’artistes, on entrevoit leur travail et le statut différent de plusieurs des personnages qui sont artistes. C’est aussi une sorte d’hommage à l’art en général et aux émotions qu’il peut susciter. 

L’enquête s’intéresse aussi aux chasseurs, principalement à cause de l’arme du crime. L’automne, on le sait, les bois sont envahis par les chasseurs désireux de faire une belle prise. Il y a tout un monde qui gravite autour d’eux, du choix des armes, aux sentiers et à la façon de tirer. Il suffit de vivre dans un petit village où les camps de chasse sont légion pour y retrouver un peu de cette atmosphère automnale particulière. Gamache traque les criminels en s’attardant à la façon dont les gens se comportent entre eux.

« Je pense que bien des gens adorent leurs problèmes. Ça leur donne toutes sortes d’excuses pour éviter de grandir et de se mettre à vivre. »

Sans surprise, j’ai adoré ce roman, même après une troisième relecture. C’est pour l’atmosphère et les personnages si attachants (si imparfaits et si humains) qu’on lit Louise Penny. Un vrai plaisir! Il y a aussi une pointe d’humour que j’apprécie particulièrement dans ses livres.

« En vingt-cinq années passées à Three Pines, elle n’avait jamais, au grand jamais, entendu parler d’un crime. Si l’on verrouillait les portes, c’était uniquement pour empêcher les voisins de venir déposer chez soi des paniers de courgettes au moment de la récolte. »

Mais c’est aussi pour les enquêtes, qui nous amènent à sonder un peu l’âme humaine. Dans ce livre, Jane était sur le point de présenter un tableau au grand jour, elle qui avait toujours été une artiste très discrète. C’est intéressant de découvrir ce que cachent ses motivations et les liens avec l’enquête.

Le village compte une petite librairie que l’on imagine aisément, surtout en tant que lecteur. Voisine du bistro de Gabri et Olivier, tenue par Myrna, cette librairie est un lieu fascinant. Gamache y trouve refuge, pour réfléchir et discuter. J’aime aussi beaucoup ces références littéraires que l’on retrouve dans le roman: Virginia Woolf, Herman Melville, W.H. Auden. 

« Le mal n’est jamais spectaculaire et toujours humain. Il dort dans nos lits et mange à nos tables. »

J’ai passé à nouveau un excellent moment à Three Pines et je suis très contente de faire ces lectures en compagnie d’autres passionnés avec le défi Un Penny par mois. C’est un vrai plaisir que de replonger dans les enquêtes de l’inspecteur Gamache, de retrouver le petit village, ses habitants gentils et sympathiques, même si tout n’est pas toujours parfait. Malgré les crimes et les enquêtes, ce sont des livres dans lesquels on se sent bien, ce qui est plutôt paradoxal, mais totalement réjouissant. Le texte mise beaucoup sur l’atmosphère et sur ce qui rend la vie agréable.

Un roman parfait en cette période de l’année. Si vous ne connaissez pas encore Louise Penny, c’est le moment de vous lancer! 

À noter qu’une série est en cours de tournage qui s’intitulera Three Pines. Il n’y a pas encore de date de sortie connue. Un livre de recettes est également prévu éventuellement. Plein de belles choses seront donc à découvrir prochainement autour de l’univers de Louise Penny, pour notre plus grand plaisir!

En plein cœur, Louise Penny, éditions Flammarion Québec, 416 pages, 2013

La Mariée de corail

« Sous l’eau, elle semblait flotter. Maintenant, son vêtement lui colle à la peau comme une algue encombrante. Sous l’eau, elle aurait pu devenir du corail. On aurait fait des bijoux avec ses ossements. Mais elle a décidé de remonter vers la surface. » Quand Joaquin Moralès est appelé à enquêter sur la disparition d’une capitaine de homardier, il hésite : son fils vient tout juste de débarquer chez lui, soûl comme un homme qui a tout perdu. Mais lorsque le corps d’Angel Roberts est retrouvé, il ne tergiverse plus, car cette femme, c’est aussi la fille de quelqu’un. La mer, dans ce roman policier poétique, évoque la filiation et fait remonter à la surface les histoires de pêcheurs, véridiques ou réinventées, de Gaspé jusqu’au parc Forillon.

Je voulais lire Roxanne Bouchard depuis longtemps. Quand j’ai découvert Nous étions le sel de la terre, j’ai tout de suite su que c’était une auteure que j’allais aimer. La lecture de la seconde enquête de l’inspecteur Joaquin Moralès a confirmé ma première impression. J’adore la plume et la façon de raconter de l’auteure. Si j’avais adoré la première enquête, je crois que j’ai encore plus aimé celle-ci.

« Pour les pêcheurs, la richesse, c’est la mer. Les filets pleins, les cages lourdes, les reflets du soleil sur l’eau. Pour Clément Cyr, la mer était belle parce que, quand il levait la tête, parfois, il voyait le bateau de sa femme dans l’horizon. »

Dans la première enquête, nous faisions connaissance avec l’inspecteur Moralès, un Mexicain de Longueuil, exilé en Gaspésie après plusieurs années de travail en ville. Son couple bat de l’aile, rien ne va avec son épouse. Dans ce second livre, Moralès tente de s’adapter à son environnement. Il est un peu moins catalogué comme « le nouveau venu » et est moins maladroit. Il commence à se faire une place, sans la femme avec qui il a partagé presque toute sa vie. C’est alors que son fils Sébastien arrive à l’improviste, soûl et en colère. Il a quitté son chez-lui, son travail et sa blonde. Il n’a que ses casseroles de cuisinier et est accueillit par le silence d’un père qui ne sait pas lui parler. Sébastien bouille d’une colère contre son géniteur, à qui il attribue plusieurs de ses problèmes. Ces retrouvailles entre père et fils ne se feront pas sans flammèches.

C’est alors que Joaquin est mandaté pour s’occuper d’une nouvelle affaire. Le corps d’une capitaine de homardier est retrouvé. L’enquête s’immisce dans les histoires de familles de la région, fouille ce que les gens n’ont pas envie de laisser sortir au grand jour. Le monde de la pêche est difficile, les familles se battent pour survivre, malgré les quotas et les permis, malgré les rancunes et les jalousies passées. Tout le monde se connaît depuis toujours ce qui peut exacerber les l’animosité, mais aussi tisser la communauté de façon à ce que leur univers ne soit pas étalé sur la place publique. C’est une enquête difficile pour Moralès, qui doit aussi faire face à de nouveaux collègues difficiles.

La mariée de corail est un fabuleux roman policier sur la famille, sur ce qu’on lègue à ceux qui nous suivent et sur le désir de s’affranchir des erreurs passées. C’est un roman sur le silence et le bruit de la mer. Sur ce qu’on ne dit pas, par pudeur, par crainte, par maladresse. Comme avec la première enquête, la Gaspésie habite littéralement ce roman, elle enveloppe tout et s’incarne entre ce qu’un père et son fils ne se disent pas. J’ai trouvé ce livre encore plus profond que le premier, d’une façon différente. J’ai adoré la façon dont l’auteure décrit la relation entre Joaquin et Sébastien, ce qui les lie, l’idée qu’ils se font l’un de l’autre et la façon dont, tous les deux, vivent avec les racines mexicaines de Moralès. Cette seconde enquête est vraiment intéressante, les relations familiales étant au cœur de toute l’histoire, que ce soit dans la communauté de pêcheurs ou dans la vie privée de Moralès. Les liens entre les gens, les liens qui unissent les membres des différentes familles que l’on retrouvent dans le roman, sont au centre de l’intrigue et fournissent des points de vue différents sur la filiation.

« C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils, en pleine nuit, dans une cuisinette d’auberge. Il ignorait toujours ce que Sébastien fuyait ou venait chercher, mais n’était-il pas lui-même empli d’ombres tapies dans le silence? De désirs et de fuites? »

Ce qui est le plus beau avec cette série policière, c’est le texte. Un texte magnifique et poétique. La plume est belle sans bon sens, pleine d’images et de contemplation. La mer devient un personnage en soi qui prend une grande place dans le texte. Je suis d’ailleurs chaque fois étonnée, lorsque je lis les histoires de Moralès, d’être dans un roman policier. La plume est tellement différente des romans policiers auxquels nous sommes habitués. Ici, les mots et le texte ont autant d’importance que l’intrigue. Les lieux sont incarnés, profonds, vivants. Il y a toute une poésie qui habite les mots et les décors. L’atmosphère maritime nous suit bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

« Depuis qu’il est en Gaspésie, la mer lui monte dans les veines. Froide et dure, boréale et spectaculaire. »

C’est le second roman de Roxanne Bouchard que je lis et encore une fois je me fais la réflexion que personne d’autre n’écrit comme elle. C’est un vrai plaisir de lecture, chaque fois. Une enquête aux effluves de bord de mer et d’eau salée. À lire! Assurément un beau coup de cœur!

Mon avis sur la première enquête de Joaquin Moralès:

La mariée de corail, Roxanne Bouchard, éditions Libre expression, 392 pages, 2020

Mégantic, un train dans la nuit

Il y a des hommes, mon enfant, qui sèment les ruines et la peine sans même un frisson de gêne. Leur ombre s’est posée sur notre petite ville. Et le lac a gelé malgré l’été. Ils ignoraient ton existence, ta vie, ton nom… Ils l’ignorent sans doute encore… Tu te souviens du choc? Ainsi s’adresse une vieille dame à une petite fille, pour lui raconter la tragédie du 6 juillet 2013, à Lac-Mégantic. En cette chaude nuit d’été, un train de 72 wagons chargés de pétrole explosif et sans conducteur dévale la pente qui mène au cœur de cette localité québécoise. Il en pulvérise le centre-ville, carbonisant 47 victimes prises au piège. Conte capitaliste des temps modernes, cette tragédie nous plonge au cœur de la cupidité humaine et de ses conséquences. Qui sont les vrais coupables? Comment un train transportant du pétrole hautement inflammable pouvait-il être opéré par un seul homme? Pour trouver les fautifs, il faut se rendre chez les investisseurs de Wall Street et les conglomérats du pétrole, dans les champs de producteurs cowboys d’or noir du Dakota et au sein d’une classe politique complaisante. Le drame a frappé une population qui s’est rapidement trouvée à la merci de promoteurs locaux et d’intérêts financiers loin d’être toujours bien intentionnés. Un exemple troublant de stratégie du choc. Mégantic, un train dans la nuit met en images avec fracas les terribles événements et la quête des coupables. Il rend hommage aux victimes sacrifiées sur l’autel du profit.

J’avais très hâte de lire cette bande dessinée, qui est décrite comme un « conte capitaliste ». L’histoire se penche sur la tragédie du 6 juillet 2013 à Mégantic, alors qu’un train sans conducteur et ses 72 wagons chargés de pétrole explosif fonce vers la petite localité. Cette tragédie a naturellement marqué beaucoup de québécois. Je voulais découvrir le travail des deux auteurs, Anne-Marie Saint-Cerny, qui est aussi militante et recherchiste, ainsi que Christian Quesnel dont j’aime particulièrement le travail. Guy avait lu – et adoré – son livre sur Félix Leclerc que vous pouvez retrouver aussi sur le blogue. 

Je me suis donc plongée dans Mégantic un train dans la nuit avec beaucoup d’attentes et je n’ai pas pu reposer l’ouvrage avant de l’avoir terminé. C’est le cœur gros et les yeux dans l’eau que j’ai refermé la dernière page. Ce livre est vraiment bien conçu, il est touchant, troublant et on en ressort à la fois triste et choqué. J’ai particulièrement apprécié le choix des auteurs pour la façon de raconter cette histoire. Une vieille dame explique à une petite fille tout ce qui a mené à la tragédie. Toujours avec un grand respect pour les victimes. Le dessin est sublime. Certaines images sont de véritables coups de poing.

« L’haleine perverse du pétrole affecte la planète entière, mon enfant. »

L’histoire commence bien loin de nous, au tout début du voyage qui mènera le train jusqu’à Mégantic. Un train destructeur, une tragédie qui aurait pu être évitée si notre monde n’était pas axé sur l’argent et si l’humain avait plus de valeur que les fortunes accumulées. Comme l’argent et le profit mènent le monde, c’est avec un grand sentiment d’impuissance qu’on tourne les pages et qu’on découvre ce qui mena le train à sa destination finale: une catastrophe mortelle.

Cette lecture a été un gros coup de cœur pour moi, parce que le texte est très émouvant, très puissant. Le dessin qui l’accompagne est formidablement bien rendu. Visuellement, le message passe très bien tout en gardant une forme de retenue respectueuse pour les victimes. C’est un ouvrage qui ne peut laisser indifférent et qui est justement dosé. Les auteurs ont fait un énorme travail de recherche, pour puiser au fond de cette tragédie humaine et mettre le doigt sur tout ce qui a pu mener à cette catastrophe qui aurait pu être évitée. C’est sans doute ce qui est si perturbant. La bd est complétée par un cahier documentaire racontant leur démarche. C’est très intéressant de comprendre le travail derrière l’ouvrage.

« D’où est donc venu tout ce mal? Dès la première heure, la seule explication officielle reposait sur une explication simpliste: la catastrophe était due à l’erreur d’un homme seul, dans les montagnes, qui n’aurait pas mis assez de freins sur son train. Et dès la première heure, j’ai décidé que cette fois, j’allais déterrer la vérité: qui avait permis qu’un homme seul, justement, simple employé au bas de la chaîne, puisse laisser pour la nuit entière les clés sur le banc d’une locomotive en marche, tirant 72 bombes sur des rails brisés. »

Je pense souvent à ce qui s’est produit en juillet 2013. Cette tragédie m’avait beaucoup touchée à l’époque. Je travaille au cœur d’un village traversé par une voie ferrée, comme le sont beaucoup de villages québécois. Tous les jours j’ai une pensée pour ce qui s’est produit à Mégantic, pour les 47 personnes qui y ont perdu la vie et pour toutes les victimes collatérales de cette tragédie. Les suicides. L’expropriation. Et la vie bouleversée à jamais des survivants. L’humain apprend rarement de ses erreurs. Peu de choses ont changées depuis 2013 et c’est terrifiant de penser que ça pourrait se reproduire à nouveau.

Une bd incontournable. Pour ne pas oublier et pour mieux comprendre comment tout cela a pu arriver…

Mégantic, un train dans la nuit, Christian Quesnel, Anne-Marie Saint-Cerny, éditions Écosociété, 96 pages, 2021

Snapdragon

Une sorcière incomprise, une apprentie inattendue et un monstre effrayant qui rôde dans les bois… Il y a une sorcière dans la ville de Snap. Du moins, c’est ce qu’on dit. Mais en réalité, Jacks est seulement une vieille femme qui porte des crocs et vend des squelettes d’animaux écrasés sur Internet… après leur avoir fait subir un petit rituel pour apaiser leur esprit. Ça fait flipper, c’est sûr, mais Snap trouve ça aussi plutôt cool. Elles décident de s’associer : Jacks va apprendre à Snap comment prendre soin des bébés opossums qu’elle a recueillis, tandis que Snap aidera Jacks à faire son travail. Mais au fur et à mesure qu’elles apprennent à mieux se connaître, Snap réalise que Jacks pourrait en fait réellement pratiquer la magie… et qu’elle a des connections avec le passé de sa famille.

J’ai adoré cette lecture! Ce roman graphique est vraiment très intéressant à tous points de vue. Voilà une histoire qui met en scène des personnages tous très différents de ce que la société considère comme étant la norme. L’ambiance est aussi très particulière, un peu sombre, intrigante aussi, ce qui apporte beaucoup à l’histoire. C’est une petite pépite brute, différente de ce qui se publie aujourd’hui. Ça m’a beaucoup plu, cette façon de mettre en scène des personnages uniques, sans avoir cette impression qu’on force la note. L’auteure a fait un excellent travail de ce côté-là. Alors, de quoi parle cette bande dessinée?

Snapdragon est une jeune fille qui n’aime pas les trucs de filles, alors que celui qui deviendra son meilleur ami les adore. Snap vit seule avec sa mère et son chien à trois pattes. Elle fait la connaissance de Jacks, une sorcière qui vend des squelettes d’animaux écrasés sur internet. Alors que Snap découvre des bébés opossums orphelins, Jacks accepte de lui montrer comment en prendre soin. En échange, Snap va lui donner un coup de main dans son travail. Bien vite, elle réalise que Jacks est peut-être bien une vraie sorcière et qu’elles ont une histoire commune…

Jacks vit à l’écart, dans les bois. Elle n’a pas l’habitude de recevoir des visiteurs et sa rencontre avec Snap va changer beaucoup de choses dans sa vie. Peu à peu au fil des pages, le lecteur découvre également l’histoire familiale de Snap, d’abord avec cette légende assez étrange sur Tom le borgne, qui hante sa famille depuis des générations, puis avec une histoire plus personnelle. 

« J’imagine que tu t’es fait une idée des sorcières. Une idée basée sur les films que tu regardes. Elles sont diaboliques, effrayantes et horribles… Bin, c’est pas du tout ça. Ça n’a rien d’excitant. C’est un travail difficile et solitaire. Les sorcières ne rentrent pas dans les cases. De sorte que nous nous sommes toujours tenues à l’écart. »

J’ai adoré cette histoire originale qui sort des sentiers battus. Les personnages sont uniques, la différence est mise en avant et présentée de manière positive. Il y est beaucoup question d’identité. J’ai particulièrement aimé la façon dont l’auteure en parle. L’atmosphère est géniale, à la fois sombre et magique. Le dessin est coloré et dynamique. La bd se déroule en partie en automne et aborde même les fêtes d’Halloween et de Thanksgiving.

Définitivement, une superbe découverte!

Snapdragon, Kat Leyh, éditions Kinaye, 240 pages, 2021

Blackwood

Vénéneux. Après y avoir vécu un drame quand il était enfant, Colburn est de retour à Red Bluff, Mississippi. Il y trouve une ville qui se meurt en silence. Lorsque deux enfants disparaissent, les tensions alors sous-jacentes éclatent au grand jour, et la vallée s’embrase. La prose lyrique de Michael Farris Smith est à l’image du kudzu, cette plante invasive qui s’accroche à tout ce qui se trouve sur son chemin et étouffe lentement Red Bluff : plus le lecteur avance dans le livre, plus il se sent enlacé, retenu, pris au piège. Jusqu’à un final sidérant.

J’avais lu il y a quelques temps, le roman Nulle part sur la terre du même auteur, un roman noir que j’avais beaucoup aimé. C’est donc avec beaucoup d’attentes que j’ai commencé Blackwood, un roman très particulier, avec une atmosphère oppressante. Un roman étonnant par sa forme et par cette impression désagréable qu’il réussit à instiller chez le lecteur.

« Avec le temps l’ouverture de la grotte avait été recouverte comme tout le reste. Le kudzu méthodique. Se répandant sur la terre avec une patience folle et ça avait pris un siècle, mais les collines ondoyantes étaient désormais envahies. Sur le flanc de l’une d’elles une vieille maison avec une cheminée se dressait sous sa couverture verte. Les vignes pendaient des promontoires comme des cordes. De petits fourrés d’arbres avaient été conquis des décennies plus tôt, les vignes atteignant les points les plus élevés et s’étirant jusqu’aux branches les plus éloignées, s’entrelaçant et formant des voûtes affaissées. Des arbres estropiés et des amas de broussailles dessinaient des monticules et des bosses à travers la vallée et sous cette vaste toile de vert se trouvait la sombre forêt où les créatures rampaient et où le soleil filtrait péniblement par les minuscules espaces entre les feuilles. »

L’histoire est vraiment à l’image de la couverture: une plante invasive qui s’accroche à tout et fait sombrer avec elle ce qui se trouve sur son passage. Elle agrippe tout, doucement, s’enroule sans qu’on se rende compte. L’histoire de Blackwood est construite de cette façon. On sent que quelque chose de malsain va se produire. Le roman baigne dans une forme de noirceur, de par ce que vivent ses personnages. Peu à peu, on sent qu’on se rapproche du précipice et que, tôt ou tard, on finira par tomber dedans. 

Le roman s’ouvre sur une scène de 1956, un grand drame qui a perturbé bien des vies et qui continue d’agir comme un poison lent. Le reste du roman se déroule vingt ans plus tard, en 1976. L’histoire suit plusieurs personnages qui vivent à Red Bluff ou qui finissent par s’y échouer. Colburn tout d’abord qui a vécu un grand traumatisme enfant et qui revient y vivre. Il profite d’une occasion pour louer gratuitement un local dans la ville désertée pour travailler son art, la sculpture industrielle. Sauf que tout le monde murmure sur son passage. Il est celui qui vivait dans la maison des fous… Il y a aussi une famille tombée en panne sur la route, un homme, une femme, un enfant. Qui ne repartent plus. On sent que quelque chose ne tourne pas rond chez eux. Ils vagabondent. Cachent des choses. Fouinent dans les poubelles. Restent sur leurs gardes. Il y a également Celia, qui travaille au bar, dont la mère était voyante. Une gardienne des secrets. Celia qui apprécie la compagnie de Colburn et qui est un peu le pivot central de la ville. Tout le monde se retrouve dans son bar. Il y a aussi Dixon, amoureux de Celia, jaloux de tout homme qui s’approche d’elle et qui n’avance pas dans sa vie personnelle, prisonnier de ses regrets du passé. Et finalement Myer, policier, qui fait de son mieux mais qui n’arrive pas à faire la paix avec sa culpabilité. Il était là en 1956 quand le drame s’est produit dans la vie de Colburn. Il ne s’en est jamais vraiment remit.

Puis, un beau jour, un autre drame survient: deux enfants disparaissent. Au fil des chapitres on cherche à comprendre cette petite ville étrange où l’on ne réussit à s’extirper qu’avec beaucoup de mal. Quand on réussit à en sortir. Cette ville donne une impression de langueur et de lassitude, de secrets bien enfouis, de mensonges, de noirceur qui se terre dans le cœur des hommes jusqu’au jour où elle explose et entraîne tout sur son passage. Blackwood est un roman inquiétant qui semble un peu long au départ, mais qui progresse peu à peu vers une sorte d’obscurité dont on a peur d’en connaître les rouages. Un roman où les images (la grotte, la maison abandonnée, la plante grimpante) prennent une grande place dans l’imaginaire du lecteur.

Comme dans Nulle part sur la terre, l’écriture est spéciale. Les phrase sont courtes, il n’y a pas toujours de ponctuation et le ton est original. Je crois que l’on est sensible à cette forme d’écriture ou on ne l’est pas. Même si ça prend un peu d’adaptation, j’aime beaucoup pour ma part puisque je trouve que ça rend plus tangible l’atmosphère dans laquelle l’auteur nous plonge. 

Ce roman est vraiment particulier. Je me suis demandée au début de ma lecture où l’auteur nous amenait. Je me suis aussi demandée si j’avais aimé ce roman. La réponse est difficile tant il met mal à l’aise. Rapidement, l’atmosphère prend le dessus sur l’intrigue. C’est étouffant, terrifiant aussi. Je m’imagine l’image d’une plante grimpante qui s’attache à tout, vous encercle jusqu’à l’étouffement. Ce roman c’est un peu cela. En repensant à l’histoire, je ressens toujours cette sensation d’oppression. Il faut être un écrivain très habile pour rendre cette impression aussi forte.

Une expérience de lecture très particulière…

Blackwood, Michael Farris Smith, éditions Sonatine, 288 pages, 2021