Les Langoliers

À bord d’un vol vers Boston, dix personnes se réveillent, seules dans l’avion. Le reste des passagers s’est volatilisé. L’avion se tient sur un tarmac désert du Maine. Attentat, complot, faille temporelle ? Chacun a une théorie, mais c’est sans doute Dinah, une petite fille aveugle, qui en sait le plus long. Et c’est elle qui, la première, entendra ce bruit sourd, qui se rapproche…

Les Langoliers de Stephen King est un roman « court » paru il y a quelques années dans le recueil Minuit 2 avec un autre titre. L’éditeur le réédite cette fois dans la très belle collection jeunesse, créée pour faire redécouvrir les nouvelles et romans du King. Toutefois, il fait tout de même 500 pages dans cette nouvelle édition. On m’a beaucoup parlé de ce livre, surtout en rapport à l’adaptation sortie il y a quelques années. Adaptation que je n’ai pas vue cependant. Je vais donc me concentrer sur le livre: un roman que j’ai trouvé terrifiant! 

Il faut savoir que je ne prend pas l’avion. Je suis très malade en avion. J’ai peur des avions. Je n’aime pas la sensation du décollage et de l’atterrissage qui m’a fait faire des cauchemars pendant des années, ni celle d’être dans les airs. Ce livre était donc tout trouvé pour me donner une bonne frousse. Paradoxalement, j’adore avoir peur dans mes lectures et j’étais impatiente de me plonger dans cette histoire. Je n’ai vraiment pas été déçue!

Nous voilà donc dans un avion en plein ciel. Dix personnes qui dormaient se réveillent soudain. Tous les autres passagers qui ne dormaient pas ont disparu, incluant le pilote. Toutes les théories, des plus crédibles aux plus farfelues, sont évoquées par les passagers qui restent. Qu’est-ce qui a bien pu se passer? Qu’est-ce qu’on peut faire pour tenter de retrouver un semblant de normalité et mettre fin à ce cauchemar? Car c’en est un! Le temps presse car un avion ne peut voler éternellement sans ravitaillement. Et il y a ce bruit sourd qui semble s’approcher de plus en plus…

« Il faut que nous partions d’ici. Vite. Parce qu’il y a quelque chose qui vient. Une chose mauvaise, qui fait un bruit de crépitement. »

Ce livre est terriblement efficace puisqu’il nous place en face d’une de nos plus grande peur: la perte de contrôle total de notre environnement. Ici, coincés dans les airs, les passagers essaient de comprendre ce qui a bien pu arriver à leur vol. Au sol, tout semble avoir disparu. Les villes, les lumières. Les repères familiers sont maintenant inexistants. Comment réagiriez-vous face à une pareille situation? C’est terrifiant de se poser la question.

« -Si vous voulez des montres, vous n’avez qu’à vous servir, fit une voix dans leur dos. Il y en a des tonnes, là-bas derrière. […]
-Vous parlez sérieusement? demanda Nick, qui, pour la première fois, parut un peu désarçonné.
-Des montres, des bijoux, des lunettes. Et aussi des sacs à main. Mais le plus délirant c’est qu’il y a… des trucs qui semblent provenir de l’intérieur des gens. Comme des broches chirurgicales et des pacemakers. »

L’auteur aborde aussi, comme souvent dans ses romans, la réaction des gens face à une catastrophe ou à une coupure totale entre une situation qui nous échappe et le quotidien auquel nous sommes habitués. L’humain étant ce qu’il est, quand vient le moment dans un groupe de faire des choix pour le bien de tous, il y a toujours quelqu’un qui décide de faire cavalier seul et qui met les autres en danger. Tout cela, ainsi que le personnage de Dinah, une fillette aveugle qui semble « voir des choses » donnent le frisson.

« Comment connais-tu la manière dont je te vois, alors que tu es aveugle?
-Vous seriez étonné, répondit Dinah. »

On découvre au fil des pages les caractéristiques des personnages qui sont restés dans l’avion et leurs capacités. On s’attache à la plupart d’entre eux, tout en découvrant les raisons pour lesquelles ils étaient dans l’avion. C’est une chose que j’aime particulièrement chez King: ses personnages. Ils sont toujours très complexes, les bons comme les méchants. D’apprendre à mieux les connaître nous permet de mieux les comprendre, ce qui demeure fort inquiétant quand ils s’agit de personnages très problématiques.

Dès qu’on commence la lecture de ce roman, les pages défilent bien vite. Il est difficile de le mettre de côté. J’aurais par contre aimé en savoir un peu plus sur le « après » vers la fin du roman, mais Les Langoliers est une histoire qui laisse une grande place à l’imagination… ce qui contribue encore plus à ce sentiment de peur qui accompagne le lecteur. J’ai vraiment adoré cette lecture que j’ai littéralement dévorée!

Les Langoliers, Stephen King, éditions Albin Michel, 512 pages, 2021

Ce cœur qui haïssait la guerre

Au lendemain de la Grande Guerre, Anton découvre un domaine inexploré : la conquête de l’espace. Jeune ingénieur allemand, il rêve plus d’étoiles que de pouvoir et de politique. Une opportune neutralité qui lui permet de ne pas prendre position entre pro et antinazis. Mais que vaut la neutralité lorsque l’on travaille sur une fusée financée par l’Armée et qu’elle devient une arme dévastatrice ? Ce sont deux femmes également aimées qui rappellent à ce cœur rebelle que si l’homme n’est pas fait pour la guerre, il l’est encore moins pour la servitude, et l’amènent à passer de la résistance passive à la trahison de son pays.

Ce cœur qui haïssait la guerre est un livre qui était dans ma pile à lire depuis longtemps. Je voulais donc le lire, mais je ne me sentais pas totalement dans l’ambiance de ce roman. Pourtant le sujet m’intéresse beaucoup, mais comme j’ai lu plusieurs livres autour de la Seconde Guerre mondiale, j’étais un peu ambigu face à sa lecture. De plus, il s’agit d’un pavé de plus de 700 pages. Mais j’ai décidé de me lancer et je dois dire que le livre est venu rapidement à bout de mes quelques réticences. Ce fut une très bonne lecture.

Le roman est très bien écrit et bien documenté. Il raconte l’histoire d’Anton qui rêve d’aller sur la lune. On retrouve quelques allusion à Jules Verne d’ailleurs car il aimerait réaliser le rêve de l’auteur. Anton est ingénieur. Avant la guerre il travaillait sur des projets de fusées pour être le premier homme à aller sur la lune. La guerre vient contrecarrer ses plans et ses idées. Il n’adhère pas à la guerre. On fait aussi la connaissance d’Hanne une amie d’enfance d’Anton pour qu’il il a encore des sentiments. Elle est contre la guerre, contre la discrimination ou l’injustice. Elle a une certaine influence sur Anton et sur ce qui guide parfois ses choix. Et il y a Adriane, une femme de qui Anton tombe follement amoureux. Une artiste qui a été censurée par les politiques d’Hitler. Elle est rapidement perçue comme une menace. Elle prendra la fuite pour sa propre survie. En parallèle, il y a aussi une histoire d’amour et une histoire humaine, dont on veut connaître le dénouement. 

Dans le roman, tout ce qu’Anton vivra, de difficile, de dur, alors qu’il ne veut pas devenir membre du parti d’Hitler, lui apportera des problèmes. Ses idées et ses propos dérangent. L’atmosphère devient rapidement pénible, puisqu’on ne peut se fier à personne, Anton est perçu comme une menace. Une ambiance de suspicion et de méfiance règne autour de lui.

« La peur était partout. Chez les Juifs, les étrangers, les homosexuels, les ouvriers, les grands patrons, les juges, les professeurs d’université et tous ceux qui prononçaient encore le mot de liberté. Mais c’était chez les hommes qui détenaient le pouvoir qu’elle était la plus sournoise. Ils avaient peur, eux aussi, de ce qui leur était inconnu, de ce qui remettait en question leur croyance en la suprématie de la race allemande. »

À cause de ses idées et de son manque d’adhésion aux politiques en place, il est envoyé à la guerre puisqu’il est dérangeant. Il vivra donc toutes les atrocités d’un conflit qu’il n’endosse pas. C’est son amour pour son amie Hanne et pour Adriane, qui l’aidera à résister aux atrocités de la guerre pour revoir ces femmes qui ont une grande place dans sa vie. On ressent beaucoup cette force de caractère chez le personnage, afin qu’il réussisse à traverser les moments difficiles, la torture qu’il devra subir et sa position d’espion pendant la guerre.

« Pour étoffer leurs sous-vêtements d’été, certains avaient glissé des pages de journal ou des vieux sacs sous leur chemise. D’autres avaient reçu des manteaux en fausse fourrures confisqués dans le ghetto de Varsovie, mais les longs poils s’étaient imprégnés d’eau et avaient gelé, transformant les soldats en épouvantails incapable de replier les bras. »

Envoyé en Russie, il y dirige une petite armée. L’auteur raconte son travail là-bas et décrit en détail les difficultés du climat, la dureté du quotidien, du froid, qui devient un combat perpétuel contre la mort. Les hommes doivent affronter le manque de nourriture et les engelures. C’est la survie qui devient le but premier: tuer pour récupérer des habits chauds, pour manger, pour éviter de mourir gelé. Le côté humain d’Anton persiste malgré les horreurs de la guerre. C’est en quelque sorte ce qui sera aussi son salut.

Ce qui rend l’histoire intéressante, malgré le sujet difficile, c’est ce qui se passe entre Adriane et Anton qui est au cœur de la survie. La mort est omniprésente. La guerre est un état quotidien. L’attachement qu’ils ont l’un pour l’autre leur permet de tenir et d’espérer survivre. Ils apportent aussi une certaine lueur d’espoir et un peu de lumière au texte dont le sujet n’est certes pas facile.

« Le train était déjà à quai. Au moment de monter elle se tourna vers Anton, le regard égaré, dans l’attente confuse d’un incident, d’une parole qui retarderait son départ. Elle s’arrêta sur la dernière marche et serra Anton dans ses bras. Elle lui caressait les cheveux avec une tendresse mêlée d’étonnement. Jamais un homme n’avait eu une telle expression d’amour pour elle, jamais Anton n’avait eu jusqu’à ce soir cette lueur de désespoir dans le regard. »

Pour avoir lu plusieurs livres sur la Seconde Guerre mondiale, j’ai trouvé celui-ci différent. Ce qui est très appréciable avec ce roman, c’est qu’on voit l’envers de la médaille: un allemand, ingénieur, scientifique, prit dans la tourmente de la guerre et dans l’emprise d’Hitler. On voit le travail de ceux qui, en arrière-plan, ont tenté de résister et de changer les choses. Ceux qui n’étaient pas d’accord avec ce qui se déroulait chez eux. Ces tentatives pour mettre fin à la guerre, pour faire cesser toutes les atrocités. 

Le roman nous offre des moments très touchants, un texte bien écrit et inspiré de vrais personnages de l’époque. C’est à une immersion en pleine guerre que nous convie l’auteur. L’épilogue donne un aperçu de ce que sont devenus les personnages qui ont tellement existés, lorsque la guerre a finalement prit fin. Le texte est truffé de termes en allemands et pour en faciliter la lecture, on retrouve également un glossaire explicatif en fin de volume.

Ce cœur qui haïssait la guerre est une lecture que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire, qui a finalement été une belle surprise. Si les histoires autour de la guerre vous intéressent, le point de vue ici est intéressant, puisqu’il donne la parole à un personnage allemand, scientifique, qui est contre la guerre. On apprend également beaucoup de choses sur le fonctionnement entre les différents pays pendant les conflits et les rouages de ce qui se cachait derrière les décisions et la prise de pouvoir.

Un roman historique qui se lit très bien et qui nous montre une autre facette de cette guerre qui en est aussi une de pouvoir. Il nous aide à mieux saisir la hiérarchie qui se cachait derrière cette guerre et tout ce qui pouvait diviser le peuple allemand.

Ce cœur qui haïssait la guerre, Michel Heurtault, éditions Albin Michel, 736 pages, 2018

Les Rois du Yukon

Long de plus de trois mille kilomètres, le Yukon traverse le Canada et l’Alaska avant de se jeter dans la mer de Béring. Chaque été, depuis la nuit des temps, les saumons royaux (ou chinooks) remontent ses eaux pour retourner pondre et mourir sur leur lieu de naissance. C’est l’un des derniers endroits sauvages de la planète. En entreprenant ce long et difficile voyage en canoë afin d’accompagner les saumons dans leur migration, Adam Weymouth souhaitait constater les effets du réchauffement climatique sur une nature presque vierge et coupée de tout. A terme, c’est l’existence même du saumon royal qui est menacée, mais aussi celle des communautés autochtones qui dépendent de lui, et dont l’auteur dresse un portrait inoubliable. S’interrogeant sur notre relation de plus en plus complexe avec le monde vivant, il nous offre le récit captivant d’une aventure extraordinaire, et nous invite à une immersion élégiaque au cœur des mystères de la vie.

Coup de cœur pour ce livre vraiment passionnant qui est bien plus qu’un récit de voyage. L’auteur entreprend la traversée du Yukon en canoë, avec comme projet de suivre le saumon royal et d’aller à la rencontre des gens qui vivent le long du fleuve. Dans un décor encore sauvage et parfois impitoyable, Adam Weymouth entreprend de raconter les changements climatiques et la façon dont les communautés et le saumon en sont affectés. Il nous raconte également son voyage, d’un bout à l’autre du Yukon, jusqu’à son retour en Angleterre. La navigation en canoë, les rencontres au fil de l’eau, le camping, les orages, les ours, les soirées improvisées avec des gens du coin. 

« Si tu veux vraiment essayer de mieux comprendre le Grand Nord, me suis-je dit, alors peut-être devrais-tu partir à la recherche de l’une de ses espèces les plus caractéristiques avant qu’elle ne disparaisse à jamais. »

Un périple sur un si long cours d’eau, rythmé par les températures, le temps et les intempéries, demande une grande préparation. Cette partie du voyage nous est aussi racontée. Adam partira d’abord avec un ami, avant de pagayer seul un moment puis de retrouver sa compagne pour la fin du voyage. Le Yukon est un lieu magnifique, qui impressionne et qui donne un sentiment plus grand que nature. C’est aussi ce que nous raconte ce livre. La solitude face à un aussi grand territoire. Le voyage exaltant. L’aventure. 

Le Yukon c’est également son aspect touristique. Les vestiges de la ruée vers l’or. Dawson City. La moitié de la cabane de Jack London. Le fameux Sourtoe Cocktail, sorte de rite de passage qui consiste à boire un shooter contenant un orteil humain momifié. C’est aussi tout son aspect mythologique et ceux qui lui ont donné son image qui fait rêver. Les grands espaces. Les auteurs qui y sont passés. Ceux que l’on voit dans les émissions de télévision et qui nous montrent un Yukon grandiose et parfois effrayant. 

Comme le but premier de son voyage est de suivre aussi la progression du saumon, principalement le Royal (ou Chinook), plusieurs réflexions écologiques sont en lien avec ce poisson tant apprécié à travers le monde. Avec un recul qui m’a plu et sans jugement, Adam Weymouth raconte l’histoire du saumon, d’un point de vue biologique, mais aussi historique et folklorique. Aliment essentiel et mode de subsistance pour bien des habitants des berges du Yukon, le saumon est victime des changements climatiques, de la surpêche et de l’industrie. Weymouth tente de comprendre l’impact des modifications sur le territoire et le climat, ainsi que sur le poisson.

« C’est donc ainsi qu’est fait le caviar rouge: par des adolescents yupiks le soir après l’école, dans un Algeco barbouillé de sang au milieu d’un marécage boueux, avec les haut-parleurs qui crachent du Puff Daddy. »

Dans ce livre, la nature époustouflante côtoie les préoccupations écologiques. L’histoire évolue en parallèle aux récit des locaux, qu’ils soient autochtones ou qu’ils se soient installés dans la région pour fuir une vie qui ne leur convenait pas. La petite histoire des gens est souvent aussi intéressante que la grande. L’auteur prend le temps de les rencontrer, de les laisser raconter leur mode de vie, leurs expériences et la façon dont ils évoluent au bord du Yukon. Ces rencontres sont riches en anecdotes et en réflexions. Ce sont les gens qui font l’histoire en fin de compte.

Adam Weymouth réussit à combiner tout cela en nous offrant un texte qui se lit comme un roman d’aventure. C’est un constat de la façon dont fonctionne le Yukon et surtout, les saumons qui y vivent. Des œufs de saumons jusqu’au morceau de poisson acheté en Angleterre des mois plus tard, Weymouth nous raconte la vie sauvage et les contraintes du monde moderne, qui a un impact toujours grandissant sur les communautés autochtones qui vivent en bordure du Yukon et survivent grâce au saumon. Le poisson est désormais plus petit, plus rare, parfois la pêche est interdite, on constate un décalage des événements saisonniers et certaines communautés doivent être relocalisées à cause du niveau de l’eau qui ne cesse de monter. 

« Il n’y a plus guère de grandes migrations. Les colons européens ont décimé soixante millions de bisons au fil de leur progression à travers les Grandes Plains; il n’en reste plus que cinq mille aujourd’hui. Des nuées de tourtes voyageuses obscurcissaient autrefois le ciel des jours durant; la dernière est morte en 1900, l’espèce ayant été chassée jusqu’à son extinction. Du milliard de papillons monarques qui, chaque printemps, effectuaient le voyage du Mexique au Canada, seule une fraction a survécu à la perte de l’habitat, à l’usage des pesticides, aux parasites et au changement climatique. Qu’un animal puisse avoir besoin non seulement d’un biotope intact, mais également que nous lui accordions les vastes étendues de territoire nécessaires à sa migration semble être une exigence presque anachronique sur une planète aussi anthropocentrique que la nôtre, où l’homme se sent à l’étroit. »

L’ouvrage débute par un croquis expliquant le cycle des saumons ainsi qu’une carte du trajet parcouru par l’auteur. Pendant la lecture, je me suis amusée à suivre son périple pour mieux comprendre l’évolution de ce qu’il percevait au fil de son voyage: les changements dans la nature, les animaux, les gens et leur mode de vie, le changement vécu par les saumons. Son récit est l’histoire de la complexité d’un fleuve, de la vie qui l’agite et des gens qui y vivent.

Ce texte passionnant est une lecture vraiment intéressante à tous points de vue. J’ai adoré! Je ne peux que vous suggérer ce livre si les récits d’aventure, l’écologie et la nature vous intéresse.

Les Rois du Yukon: trois mille kilomètres en canoë à travers l’Alaska, Adam Weymouth, éditions Albin Michel, 336 pages, 2021

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu

Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse… 

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu de Anjali Sachdeva est un livre extraordinaire. Je l’avoue, je ne m’attendais pas du tout à ce que j’ai lu. C’est un recueil vers lequel je ne serais pas allée d’emblée. Le titre et la couverture me donnaient une toute autre impression du contenu. Cette lecture a donc été une très belle surprise.

Ce recueil de neuf nouvelles mêle la science au fantastique. On oscille entre un monde réel, que l’on connaît, avec un petit quelque chose d’imaginaire. De surprenant. D’intrigant. De différent. Du réalisme magique? Il y a en tout cas une petite dose de fantastique, l’apparition d’un don, d’une créature magique qui fait partie prenante de l’histoire. Bien ancrée dans l’actualité ou dans une période historique donnée: la conquête de l’Ouest par exemple ou l’arrestation du poète John Milton. 

« Je plains tous les humains. Vous connaissez bien des malheurs au cours de votre existence. Même pour quelqu’un comme vous, c’est inévitable. J’ai parfois l’impression que ce monde est véritablement conçu pour vous faire souffrir. »

Ce recueil est atypique. L’écriture coule toute seule et chacune des histoires est très prenante, quoique très différente.   On plonge dans ce recueil sans se douter où l’auteure va nous mener. Elle réussit à se renouveler à chaque histoire, tout en conservant certains thèmes communs à toutes les nouvelles. Et j’adore ça! Par exemple, on retrouve souvent des personnages aux prises avec une grande solitude ou alors des allusions à l’analphabétisme. Les histoires sont à la fois contemporaines et parlent des enjeux de notre époque, tout en étant intemporelles avec un petit côté merveilleux. On y croise, entre autres, un pêcheur et une sirène, une grotte étrange, des septuplées et un ange dans la Tour de Londres. C’est bien écrit et ça se dévore.

« Les mots s’agitent en elle comme des oiseaux fébriles. Ils ont hâte de voler et il suffira d’un bruit sourd pour qu’ils se libèrent, franchissent la misérable barrière de sa langue et pénètrent dans le monde sans possible retour en arrière. »

Le recueil contient neuf nouvelles, dont voici un petit résumé:

Le monde la nuit
Sadie est différente des autres. Elle a une faible vue, la peau blanche et elle ne tolère pas le soleil. Elle vit la nuit. Quand son mari Zachary part un long moment pour le travail, elle ne tolère plus d’être confinée à la maison. Elle va faire la découverte d’une étrange grotte.

Poumons de verre
Van Jorgen, jeune veuf avec un bébé, une petite fille nommée Effie, a un accident à l’aciérie où il travaille. Invalide, il doit vivre avec la culpabilité de ne pas être à la hauteur, alors que sa fille grandit.

Logging Lake
Robert accepte de suivre sa nouvelle petite amie au Glacier National Park, pour camper et randonner. Préférant regarder la nature dans les pages d’un livre, il n’a aucune idée de ce qui l’attend, surtout quand le couple traverse une zone réservée aux loups…

Tueur de rois
Un ange rend visite au poète John Milton, emprisonné dans la Tour de Londres. Milton cherche l’inspiration et l’ange agit à titre de muse.

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu
La nouvelle qui donne le titre au recueil raconte l’enlèvement de deux jeunes filles, leur mariage forcé puis la découverte de leur étrange don d’hypnotiser les hommes.

Robert Greenman et la sirène
Un pêcheur parti au large avec un équipage aperçoit un jour une sirène. Comme le dit la légende, le chant des sirènes hypnotise les hommes. Son charme happe Robert et plus rien d’autre n’aura d’importance pour lui. 

Tout ce que vous désirez
En jouant au poker, Michael se retrouve débiteur du « vieux », le père de sa petite amie, pour qui il travaille à la mine. Les deux jeunes décident alors de s’enfuir ensemble, sur les routes.

Manus
Un homme et une femme se retrouvent alors qu’il ne se sont pas vus depuis dix ans. Le monde est dirigé par les Maîtres, qui contrôlent tout. L’homme et la femme attendent / appréhendent de recevoir leur avis d’incorporation… 

Les Pléiades
Un couple de scientifiques décide d’avoir des enfants, mais ils choisissent de le faire avec éclat: des septuplés, bébés-miracles qui captent l’attention des médias et des collègues. À quel prix?

Avec ses nouvelles, Anjali Sachdeva nous amène là où l’on ne s’attend pas à aller. Chaque nouvelle est une porte sur un univers à la fois étrange et fascinant, aux personnages qui sont puissants dans leur façon de vivre leur quotidien, de réagir, d’avancer.

« Si tu veux vraiment quelque chose, il faut que tu imagines chaque étape qui te permettra de l’obtenir et qu’ensuite tu t’en empares impitoyablement. »

Une forme de grandeur et de puissance qui allie les sciences et le merveilleux. Un recueil impressionnant, plein de surprises. Il n’y a pas à dire, l’auteure a le don de créer des histoires captivantes.

À lire absolument, rien de moins! Je compte bien surveiller cette auteure de très près, j’aimerais beaucoup la relire.

Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu, Anjali Sachdeva, éditions Albin Michel, 288 pages, 2021

La Bête de Buckingham Palace

Alfred a 12 ans et il n’est rien de moins que l’héritier de la couronne d’Angleterre. Mais par malheur, l’époque qui l’a vu naître est celle de la nuit perpétuelle : désastre écologique, trahison et tyrannie… Nous sommes en 2120 et si la royauté a survécu à la disparition du soleil et à la quasi destruction de Londres, elle vit enfermée à Buckingham Palace, sous le joug d’un tyran qui prétend la protéger contre de soi-disant révolutionnaires. Lorsqu’Alfred voit sa mère la reine, accusée d’être leur complice, se faire arrêter par les gardes, il retrouve son cœur de Lion et décide avec ses faibles forces et peu d’alliés de révéler le vrai visage du Lord Protecteur…

J’avais beaucoup aimé Le Monstre des glaces du même auteur. C’était une lecture amusante et impertinente. J’avais donc bien hâte de découvrir La bête de Buckingham Palace qui me semblait dans le même esprit. Si l’histoire est très différente, les deux romans ont beaucoup de points en commun. Tous les deux mettent en scène un personnage différent. L’auteur leur fait vivre des aventures dans un cadre semblable: on côtoie la royauté et les codes de conduites qui y sont reliés. Si Le Monstre des glaces se déroulait à l’époque victorienne, La Bête de Buckingham Palace nous parle du futur. 

Alfred est prince. Maladif, assoiffé de lecture, il n’est jamais sorti du palais. Il faut dire que nous sommes en 2120, que Londres est à feu et à sang, et que la ville est en ruines. Il se passe de drôles de choses au palais. Alfred ne reconnaît pas son père qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Le conseiller du roi prend beaucoup (trop?) de place au royaume. Les révolutionnaires se battent pour tenter de survivre dans une ville qui n’en est plus une. Quand la reine est arrêtée, Alfred doit faire quelque chose. Et il ne s’attend certainement pas à vivre toutes les aventures qui l’attendent!

« Depuis les événements catastrophiques qui avaient plongé le royaume dans l’obscurité, le roi s’était énormément appuyé sur son grand conseiller pour gérer les problèmes de ce terrifiant nouveau monde. D’année en année, il était devenu de plus en plus effacé, comme s’il s’était retiré au fond de lui-même. »

La bête de Buckingham Palace est un roman jeunesse abondamment illustré par Tony Ross, avec une police de caractère qui change au fil des péripéties. Quand les personnages sont plongés dans le noir, les pages sont… noires! On suit le destin d’Alfred, bien inconscient de ce qui se déroule en dehors du palais. C’est une époque de guerres, de révolution, de courage et d’affrontements. Malgré tous les malheurs qui s’abattent sur Alfred, l’auteur amène certaines scènes loufoques, d’étranges robots qui s’occupent du palais et beaucoup d’action.

 » Autrefois, le palais était un sanctuaire. Aujourd’hui, c’était une forteresse. »

Si j’ai préféré Le monstre des glaces, à cause de l’époque victorienne et des clins d’œil amusants concernant les conventions de l’époque que le personnage principal s’amuse à confronter, La Bête de Buckingham Palace est intéressant pour sa mise en place d’un monde futuriste où les robots côtoient la pauvreté et la révolte du peuple. Cette histoire se lit avec plaisir. Le côté mythologique, avec certaines créatures dont la bête du titre, est très présent dans ce roman. C’est un roman sur la tyrannie, la résistance, la justice et la rébellion. On se retrouve dans le futur, alors que le pays est plongé dans un hiver éternel, dans une Angleterre fort différente de celle que nous connaissons. 

La Bête de Buckingham Palace, David Walliams, éditions Albin Michel, 480 pages, 2020