L’Outsider

l'outsiderParfois, le mal prend le visage du bien. 
Le corps martyrisé d’un garçon de onze ans est retrouvé dans le parc de Flint City. Témoins et empreintes digitales désignent aussitôt le coupable : Terry Maitland, l’un des habitants les plus respectés de la ville, entraîneur de l’équipe locale de baseball, professeur d’anglais, marié et père de deux fillettes. Et les résultats des analyses ADN ne laissent aucune place au doute. Pourtant, malgré l’évidence, Terry Maitland affirme qu’il est innocent. Et si c’était vrai ?

Je n’avais même pas lu le résumé avant de choisir ce livre. Un nouveau Stephen King et la mention:

« L’Outsider rappellera aux lecteurs un des premiers romans de King: Ça« 

ont suffi pour me convaincre de le lire. Et j’avais très hâte. Je n’ai vraiment pas été déçue par cette lecture. C’est dans la dernière partie de ce roman qu’on comprend un peu la comparaison avec Ça. Il faut savoir que pendant longtemps, je n’ai pu lire King. Je n’y arrivais pas. Peut-être que je n’avais pas choisi les bons livres, peut-être que ça ne cadrait pas vraiment avec la lectrice que j’étais alors. C’est Ça qui m’a accrochée totalement (quel livre quand même!) et qui m’a fait revenir vers King. J’avais donc très hâte de découvrir L’Outsider.

Ce roman est construit à la base comme une enquête policière. L’auteur alterne entre les derniers moments avant l’arrestation d’un homme très respecté et impliqué dans sa ville, Terry Maitland, et les comptes-rendus d’interrogatoires de témoins oculaires. Le crime est odieux et ligue déjà l’opinion des forces de l’ordre contre Maitland.

« Face aux preuves matérielles et aux témoins oculaires, les alibis et les réputations ne font pas le poids. »

L’enquête est bâclée, les événements précipités par des preuves accablantes, alors les policiers ne se donnent même pas la peine d’interroger le présumé coupable. Il est arrêté devant plus d’un millier de personnes en plein stade de baseball, devant sa femme et ses filles.

« Étrange toutes ces choses que vous remarquiez quand votre journée – votre vie – basculait subitement dans un puits sans fond dont vous ignoriez l’existence jusqu’alors. »

Tout l’accuse, les preuves sont pratiquement irréfutables, alors qu’il a pourtant un alibi en béton. L’enquête devient de plus en plus complexe, quand de nombreuses incohérences sont soulevées et plus personne ne comprend ce qui se passe. À ce moment, je me suis dit que King tenait quelque chose de fort. C’est accrocheur, on veut savoir ce qui se passe, on cherche à comprendre et nous voilà embarqué pour près de 600 pages d’une histoire qui dépasse l’entendement.

« Il se peut qu’on résolve cette affaire, mais je ne sais pas si on aimera ce qu’on risque de découvrir. On s’engage dans une forêt très profonde. »

Je dois avouer que je ne m’attendais pas à ça! C’est foisonnant, construit de façon à nous faire passer par une gamme d’émotions. L’histoire est injuste au possible et met le doigt sur ce qui sépare notre réalité de nos croyances. Jusqu’où ce que l’on croit être la vérité est réellement ce qui arrive? C’est terrifiant et fascinant à la fois. King joue avec l’imagination, la vérité, le mode de fonctionnement de la police et les légendes. Ses personnages sont complexes, vivants, bien construits, tellement qu’ils en deviennent réels. C’est la grande force de King, ses personnages, pour le peu que j’ai lu de lui jusqu’à maintenant. Et sa façon de nous donner le frisson. Parce que la peur et la terreur ne se cachent pas toujours là où on le croit. L’humain peut être terrifiant, devenir une menace, amener l’injustice et l’humiliation. Ses erreurs peuvent changer le cours d’une vie. Sa fermeture d’esprit aussi. La tragédie humaine comme point de départ à l’horreur. C’est ce que j’aime de plus en plus chez King.

« Chacun faisait ce qu’il pouvait, qu’il s’agisse de redresser une pierre tombale ou de convaincre des hommes et des femmes du vingt et unième siècle que dans ce monde il existait des monstres d’autant plus forts que des individus rationnels refusaient de croire à leur existence. »

Avant de commencer ma lecture, je savais vaguement que ça parlait d’une enquête,sans plus. Je crois qu’il faut en savoir le moins possible sur cette histoire pour en savourer vraiment toute la construction et les dévoilements inattendus au fil des chapitres. La découverte, peu à peu, de tout ce qui fait cette étrange histoire contribue sans doute énormément au grand plaisir de lire L’Outsider.

Je n’ai pas encore beaucoup lu l’oeuvre de Stephen King, mais j’ai vu que l’on retrouve ici un personnage rencontré dans la trilogie Mr. Mercedes (Mr. Mercedes, Carnets noirs, Fin de ronde): Holly Gibney. Je l’ai adoré! J’ai envie de la retrouver dans les autres romans de l’auteur.

Pour terminer, L’Outsider est un roman qui m’a littéralement happée. Je le lisais dès que j’avais une minute. Je l’ai dévoré avant de dormir et le matin en me levant, avec l’impression que ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. J’étais absorbée par l’histoire si bien que j’y pensais tout le temps. L’Outsider m’a accompagnée pendant quatre jours et je n’avais pas envie que ça se termine. Ce roman de King a été un vrai plaisir de lecture, si bien que j’ai envie d’enchaîner bientôt avec un autre de ses romans.

L’Outsider, Stephen King, éditions Albin Michel, 576 pages, 2019

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Solitude volontaire

solitude volontaireVoici un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. On ne donne aucune recette de bonheur. On ne conseille pas non plus de choisir entre la contemplation et l’action, la sagesse et la politique. Pour définir un bon usage de la solitude, on se demande plutôt : que fuyons-nous dans le voyage ? Que trouvons-nous dans la solitude ? Que veut dire être à soi ? La société nous suffit-elle ? Quel genre de citoyen est le solitaire ? Peut-on se rendre solidaire quand on est solitaire ? Pourquoi faut-il croire en la nature ?

Solitude volontaire a été une très belle découverte. Je ne m’attendais pas à cette voie littéraire qu’emprunte ici Olivier Remaud et ce fut une belle surprise. Entre ces pages, qui se veulent une réflexion sur la solitude, on croise une belle brochette d’auteurs, de voyageurs, d’explorateurs et d’objecteurs de conscience: Henry David Thoreau, Christopher McCandless, Jean-Jacques Rousseau, Jack London, Edward Abbey, Jack Kerouac, Glenn Gould, et bien d’autres. C’est un vrai plaisir de retrouver tous ces auteurs et voyageurs à travers les pages et le propos d’Olivier Remaud. Qu’est-ce que la solitude volontaire et pourquoi avoir envie de solitude?

« Loin du vacarme, l’individu acquiert un savoir des choses qui dépendent de sa volonté. »

Dans cet essai, Remaud étudie plusieurs aspect de la solitude voulue. Tantôt à travers les écrits d’explorateurs qui ont bravé la nature hostile pour vivre pendant un moment à l’écart de tout; tantôt à travers des auteurs qui ont peu voyagé, comme Thoreau, et sa cabane en retrait. L’essai aborde plusieurs réflexions autour de la solitude. Pourquoi la rechercher? Il est presque suspect de souhaiter être seul, de vouloir cultiver la solitude.

« Quand on dialogue avec soi-même, on prend des risques. »

L’auteur donne des exemple concrets, puisés dans la littérature, de personnages qui ont recherché cette solitude. Est-ce une fuite? Est-ce une forme de rébellion face à la société? Il aborde le thème de la liberté à travers la solitude, le besoin de se ressourcer, la spiritualité et la religion, les voyages, la solitude intérieure, la politique et les convictions, la mythologie des cabanes et la communauté.

« L’ermite américain s’échappe dans la nature. Ce comportement n’est pas antisocial. Son désir de solitude est politique. Le paradoxe est qu’il s’élabore dans la privation. »

Pour ceux qui s’intéressent à Henry David Thoreau, l’auteur apporte une piste d’analyse pour mieux aborder ses écrits et propose quelques réflexions sur son oeuvre. Thoreau n’est pas le centre de cet essai, mais sa contribution littéraire en fait un personnage récurrent intéressant et un point de départ pour une réflexion enrichissante. Il préconise d’ailleurs de vivre chez soi comme un voyageur. J’aime cette idée.

La nature n’est pas absente de cet essai. Elle en est le cœur même. C’est bien souvent dans la nature que l’on puise cette solitude recherchée. À défaut, on peut retrouver une forme de solitude intérieure pour mieux vivre. Mais à mon avis, rien ne vaut la nature. L’auteur et plusieurs écrivains cités sont aussi de cet avis.

« La nature convient à la solitude. La volonté épouse le rythme des saisons. Elle respire avec les arbres. La pensée américaine est fascinée par les forêts. Dans les bois, l’individu change de peau. Il commence une nouvelle vie tout en remontant vers son enfance. »

L’ouvrage est complété par une « petite bibliothèque de la solitude volontaire », de jolies lectures à découvrir pour compléter sa propre réflexion sur le sujet. J’y ai retrouvé des références qui m’ont beaucoup parlées. Je pense entre autres à ma lecture récente de Désert solitaire d’Edward Abbey ou à celle, plus ancienne, du livre de Bernie Krause, Le grand orchestre animal. J’ai aussi noté le livre de Aldo Leopold, L’almanach d’un comté des sables, que je compte bien me procurer!

J’ai passé un excellent moment avec Solitude volontaire, un thème qui m’est très cher. Je me suis retrouvée dans les réflexions amorcées par l’auteur et j’ai pris plaisir à découvrir certains extraits de textes qui illustrent bien le propos. C’est une très bonne lecture, que je vous conseille assurément!

Solitude volontaire, Olivier Remaud, éditions Albin Michel, 224 pages, 2017

La vengeance du pardon

vengeance du pardon photoQuatre destins, quatre histoires où Eric-Emmanuel Schmitt, avec un redoutable sens du suspens psychologique, explore les sentiments les plus violents et les plus secrets qui gouvernent nos existences. Comment retrouver notre part d’humanité quand la vie nous a entraîné dans l’envie, la perversion, l’indifférence et le crime ?

La vengeance du pardon regroupe quatre nouvelles totalement différentes. Chaque histoire, à sa façon, traite de l’amour d’une part et de l’indifférence de l’autre. Toutes les nouvelles montrent deux côtés, le bien et le mal qui se côtoient. L’auteur démontre ce qui, entre les deux, va remporter le jeu. Chaque histoire met en scène un personnage qui aime et un autre qui profite des faiblesses ou de la gentillesse de l’autre. Le titre, La vengance du pardon, est extrêmement bien choisi.

Voici un petit résumé de chacune des histoires du recueil:

Les soeurs Barbarin
Une nouvelle mettant en scène deux jumelles, dont l’une jalouse l’autre, parce qu’elle se sent inférieure à elle. Elle va donc tenter de la rabaisser pour se rehausser. Malgré cela, la nouvelle parle de l’amour inconditionnel d’une soeur pour l’autre.

Mademoiselle Butterfly
William, un adolescent qui vit entouré d’amis fortunés, va passer du temps dans le chalet de la famille de l’un d’entre eux, dans les Alpes. Sur le haut de la colline, il aperçoit une fille qui se promène, qui est de son goût. Un pari cruel fera vivre à la jeune femme amoureuse des moments d’espoir vain et de grande détresse. Cette nouvelle fait écho à l’opéra de Puccini, Madame Butterfly. C’est une sorte de réécriture plus contemporaire de cet opéra. On retrouve d’ailleurs dans la nouvelle une scène où William se retrouve dans une salle… pour assister à Madame Butterfly.

La vengeance du pardon
Cette nouvelle parle d’une traductrice, qui a vécu une grande tragédie. Elle décide alors d’affronter la personne qui est à l’origine de ce qu’elle a vécu afin d’avoir des réponses à ses questions et de le confronter afin de lui faire réaliser ce qu’il lui a fait vivre. Le monde décrit dans la nouvelle m’a moins captivé au début. Par la suite, la nouvelle devient plus intrigante et plus intéressante.

Dessine-moi un avion
Cette dernière nouvelle raconte l’histoire d’une très jeune fille et d’un vieil homme qui a fait la guerre. C’est la curiosité de la fillette qui l’amène à créer un lien avec son voisin. Il lui fera la lecture du Petit prince. La petite fille est très allumée et les deux ont des discussions intéressantes autour du livre. Encore une fois, cette nouvelle se base sur une oeuvre, Le petit Prince de St-Exupéry.

Mes nouvelles favorites sont vraiment les deux premières. C’est la forme très imagée de l’histoire, la façon dont je me suis laissé porté par les personnages, qui font que j’ai préféré ces deux histoires. En lisant le recueil, le lecteur a tendance à se ranger à l’un ou l’autre des personnages de chacune des nouvelles. Je trouve que la beauté des personnages, la façon dont l’auteur amène la réflexion et les émotions m’a plus touché dans les premières histoires que dans les deux dernières, même si elles nous font toutes passer un excellent moment.

Ce que j’aime, c’est que Schmitt écrit des nouvelles qui se lisent comme de petits romans. Il utilise habilement le passé pour nous faire mieux comprendre le présent de ses personnages. C’est un habile jeu littéraire que l’auteur réussit dans chacun de ses livres.

Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur que j’adore. Je suis son travail de près, ce qu’il fait me plaît souvent beaucoup. Je retrouve dans ces nouvelles le même genre d’écriture que dans ses derniers romans. Son travail est minutieux, ses histoires sont passionnantes. Je ne suis pas un grand lecteur de nouvelles, mais cet auteur y excelle et ce fut une très bonne lecture.

Quelques mots extraits de Dessine-moi un avion:

« Dans un jardin, il y a des mois ingrats et des mois généreux. Avril inaugure cette période munificente où le travail exécuté toute l’année porte ses fruits, ses fleurs, ses feuilles. La terre récompense celui qui lui témoigna fidélité durant l’automne et l’hiver. »

La vengeance du pardon, Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 325 pages, 2017

Les animaux

les animauxNiché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le « sauveur » des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région. Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait ternir sa réputation. Rick est le seul à connaître le sombre passé de Bill, que ce dernier s’est acharné à cacher pendant toutes ces années. Pour préserver son secret et la vie qu’il a bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante…

Bill a un lourd passé. Il s’est élevé pratiquement seul, avec une mère devenue inapte à s’occuper de lui. Hanté par le départ de son frère et de son père, c’est avec Rick qu’il fait ses premiers pas dans la vie. Ils sont amis depuis qu’ils sont enfants et se sont toujours suivis. Ils vivent ensemble, se droguent ensemble, font les quatre cents coups ensemble. Jusqu’à ce que le quotidien de Bill tourne au cauchemar. Il s’éloignera et refera sa vie, loin de Rick.

La construction du roman est ingénieuse. L’auteur alterne entre le passé, où l’on croise plusieurs personnages: Nat, Bill, Susan et Rick, et le présent alors que Bill s’occupe d’un refuge pour animaux dans un coin isolé. Sa vie n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était alors. Comment les choses ont-elles pu évoluer dans ce sens? C’est ce que l’auteur tisse peu à peu, en alternant entre des moments clés de la jeunesse passée avec Rick et de la vie d’adulte de Bill. Ce qui est bien ici, c’est la façon dont l’auteur amène ses personnages. On a l’impression de lire deux histoires en une. Quand le déclic se fait, les choses s’éclairent tout à coup. Et c’est là que ça en devient vraiment intéressant.

Qu’est-il arrivé à Bill, Nat, Rick et Susan? Pourquoi Bill se retrouve t-il seul, des années plus tard? Comment une grande amitié peut se disloquer d’aussi cruelle façon? Comment peut-on se perdre dans le jeu, les drogues et les magouilles puis entrer dans le droit chemin? Qu’est-ce qui pousse un homme à chercher la rédemption, une vie droite et meilleure tout en faisant une croix sur le passé?

« Peut-être qu’il était à l’abri, maintenant. Que son passé était derrière lui pour de bon et qu’il avait eu tort de s’inquiéter autant, peut-être que le monde de la forêt était clos sur lui-même, coupé de tout ce qu’il avait connu, de tout ce qu’il avait fait. »

Le roman aborde la nature – et dans ce cas-ci plus principalement la présence des animaux – comme une façon de s’amender, de trouver la paix. Il y a des passages particulièrement touchants. Bill a un lien très fort avec les animaux, avec qui il vit depuis des années au refuge qui appartenait à son oncle et qu’il dirige maintenant. Il parle aux animaux, leur fait part de ses peurs. À travers ses mots, et les discussions qu’il a avec eux, on retrouve l’angoisse d’une jeunesse mouvementé et violente, même si Bill est maintenant adulte. Son plus grand ami est un grizzli, Majer, avec qui il a tissé des liens très forts. Bill lui raconte sa vie, ses doutes et offre en échange des guimauves au vieil ours aveugle.

Le chapitre le plus poignant sur les animaux est Le livre des morts, qui raconte les sensations vécues par Majer, sa façon d’appréhender le monde et de percevoir « son » humain. Même si c’est un chapitre cruel, l’écriture est remplie de poésie et de sensibilité. C’est par moments très contrastant avec la noirceur du roman qui aborde la violence et la perte de soi-même.

« Nous sommes tous des tueurs, et tout en ce monde apporte la mort. La mort se niche dans la neige et dans la litière d’aiguilles sèches, elle est dans la terre gelée que foulent nos pas. Nous sommes tous des tueurs. Même toi. »

Les chapitres qui parlent du passé et de la jeunesse en compagnie de Rick sont plus durs, plus violents. Ils racontent une suite de mauvais choix et d’addictions qui ne font que rendre la vie plus compliquée et plus lourde à porter au quotidien.

Les passages qui racontent la vie au refuge sont souvent magnifiques. Les lieux sont à l’écart. Bill doit faire face quotidiennement à de belles réussites, lorsqu’il réussit par exemple à sauver un animal incapable de se réadapter en pleine nature. Cependant, il doit aussi prendre des décisions difficiles et même parfois abattre un animal pour qui on ne peut plus rien. Le roman se déroule en hiver, du moins pour les portions abordant le refuge et la neige est très utilisée par l’auteur pour créer une atmosphère de solitude et d’isolement.

 » Encore un mois et le refuge fermerait ses portes pour l’hiver, Bill donnerait leur congé aux bénévoles. L’endroit serait rouvert au public dès que l’état des routes permettrait des allées et venues quotidiennes. Grace passerait le voir de temps à autre, quand les conditions seraient favorables, en pick-up ou en motoneige, mais il lui arriverait de rester seul longtemps, parfois plusieurs jours d’affilée, sans autre compagnie que celle des animaux et de la neige, et des sons qui leur appartenaient. »

Ce roman résonne, vibre et nous touche. C’est un livre à deux voix. Deux histoires qui se recoupent pour n’en former qu’une seule. L’une se déroule en ville, autrefois, l’autre en plein bois, aujourd’hui. Le bitume côtoie la neige feutrée et la nature. Pourtant, les deux racontent le combat d’un homme face à lui-même, face à ses démons et à ses choix peu avisés. Puis, son désir de faire mieux, de se racheter, même si c’est de façon imparfaite. J’ai passé un excellent moment avec ce roman, qui m’a beaucoup touchée. J’ai aimé les personnages, qui sont profondément humains, même avec leur part d’ombre.

Les animaux est un livre qui se lit d’une traite, à la fois magnifique et cruel. C’est un roman noir d’un auteur dont on découvre le talent, puisque ce livre est le seul à être traduit en français. J’espère que ses autres le seront sous peu. J’ai envie de relire Christian Kiefer, parce que son écriture est habitée et prenante.

Une excellente lecture!

Les animaux, Christian Kiefer, éditions Albin Michel, 389 pages, 2017

La Route sauvage

route sauvageLa Route sauvage scelle la rencontre sincère et émouvante entre un gamin en cavale et un vieux cheval : Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie…

Le résumé avait tout pour me plaire et je n’ai vraiment pas été déçue avec ce roman, bien au contraire! Ce livre est une très bonne lecture.

En général, je suis moins sensible aux narrateurs-enfants, mais j’aime bien les adolescents, surtout quand, comme ici, l’histoire sonne terriblement juste. Il n’y a pas de faux pas dans ce roman, ni dans ce que nous raconte Charley, un jeune de quinze ans qui doit se débrouiller avec les moyens du bord. Quand l’histoire commence, lui et son père viennent d’arriver à Portland. Ils déménagent souvent, le père n’étant pas la meilleure figure paternelle au monde. Charley s’élève pas mal tout seul, voit des choses qu’il ne devrait pas voir et son père peut être absent plusieurs jours. L’été est long. Entre la bouffe, qui occupe une grande partie de ses pensées (il a tout le temps faim!), le cinéma qu’il adore et la course à pied qu’il pratique au quotidien, Charley ne fait pas grand chose. Il n’a pas l’âge légal de travailler, mais un propriétaire de chevaux de course l’engage quand même, l’exploitant au passage.

On s’attache immédiatement à Charley, un très beau personnage, qui ne l’a pas facile dans la vie. L’adolescent s’occupe beaucoup de Lean on Pete, un cheval doux, pour qui il se prend d’affection. Le roman nous amène à vivre, l’espace d’un été, la cruelle réalité du monde des courses de chevaux, tant pour les animaux que pour les jockeys. L’auteur, dans une postface, parle d’ailleurs de ce monde difficile et de ce qui l’a amené à écrire La Route sauvage. J’ai apprécié cet ajout à l’histoire.

Quand il arrive quelque chose à son père, Charley vole Lean on Pete, le camion et la remorque, et il s’enfuit sur les routes à la recherche de sa tante. Le roman nous raconte ses péripéties, ses peurs, la débrouillardise dont il fait preuve pour voyager tout en passant inaperçu, son ingéniosité pour réussir à se nourrir, boire et avoir un endroit où dormir. Pendant tout ce temps, il s’occupe de Lean on Pete tout en étant en cavale.

L’histoire est à la fois belle et tragique, émouvante et dure. Charley est un très beau personnage, pour qui on éprouve énormément de compassion. Son monde en est un de grande solitude et c’est la raison pour laquelle sa rencontre avec Lean on Pete est si touchante. Le cheval devient son ami, son compagnon, celui à qui il se confie.

« Je t’aime beaucoup, Lean on Pete, lui ai-je dit. Je suis désolé pour ce qui s’est passé tout à l’heure. La prochaine fois je te défendrai mieux. »

Le temps d’un été, ce sera Charley et Lean on Pete contre le reste du monde. Contre la violence, la bêtise des hommes, la vie qui est parfois impitoyable. Charley l’apprendra à la dure.

Voilà un roman que j’ai englouti en quelques heures. L’histoire est belle et prenante. Comme les choses ne se déroulent pas forcément comme on le pensait, on veut savoir la suite. Je vous le suggère fortement. C’est un bon roman, bien écrit (et bien traduit). Une traversée de deux mille kilomètres à nulle autre pareille. Une première découverte pour moi que cette plongée dans l’univers de Willy Vlautin que j’ai bien envie de découvrir encore plus. Il a quelques autres titres à son actif, alors c’est parfait!

Un film a été tiré de ce roman, un film qui a l’air magnifique mais qui ne semble pas (encore?) disponible ici. J’ai aimé voir la bande annonce et mettre des images sur ma lecture. J’espère pouvoir le visionner un jour.

La Route sauvage, Willy Vlautin, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018