La chance vous sourit

la chance vous souritTour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

Ce recueil de nouvelles est très particulier, du moins sa lecture l’a été pour moi. J’adore les nouvelles en général et découvrir un nouvel auteur qui en écrit me plaît toujours beaucoup. Surtout quand il est talentueux. Et c’est le cas d’Adam Johnson.

Les nouvelles de ce recueil sont loin d’être joyeuses, mais elles sont écrites avec un talent certain, c’est indéniable. Il y a quelque chose dans la plume de Johnson qui va puiser au fin fond de l’être humain, dans les éléments les plus déstabilisants et dérangeants. Il y est beaucoup question de couples qui se déchirent, de vie de famille malheureuse, de la maladie qui prend possession de toutes les infimes parties de la vie, de pauvreté, de catastrophes à petite et grande échelle, de l’humain en général et de sa propension à réfléchir à la mort. Ce sont des nouvelles qui abordent la détresse, où les personnages tentent de s’adapter à de nouvelles situations difficiles.

« Dans la vie, beaucoup de décisions importantes sont prises à notre place. »

Le recueil contient six longues nouvelles, ou novellas. Voici un petit récapitulatif de chacune des histoires:

Nirvana
Cette histoire douce-amère, entre émerveillement, maladie et technologie, nous présente un homme dont la femme est clouée au lit, paralysée et sans aucune sensation. Ayant une peur terrible qu’elle se suicide, il cherche refuge dans la technologie en créant un programme permettant de converser avec le défunt Président du pays. Une nouvelle à la fois triste et troublante qui parle du quotidien et d’une vie de couple complètement chamboulée, où la musique de Nirvana et surtout, Kurt Cobain, tient une très grande place.

Ouragans anonymes
Nonc vit dans sa camionnette UPS avec son fils de deux ans, depuis le passage de l’ouragan Katrina et la disparition de la mère de son fils qui s’est volatilisée. Nonc la cherche, tout en tâchant de s’occuper de son fils « en attendant » et de livrer ses paquets dans un monde dévasté, rempli de détritus. Entre les poubelles des uns et le dénuement des autres, quelques minuscules lueurs d’espoir et de lumière.

Le saviez-vous?
Une femme raconte l’année de sa maladie, sa chimio et  ses traitements. Elle parle de sa famille, en observatrice extérieure, de leur façon de se comporter depuis l’annonce de sa maladie. Sa plus jeune fille est passée par une phase « Le saviez-vous? », alors qu’elle annonçait toujours, au détour d’une conversation, un fait étonnant, précédé de la fameuse phrase. Ici, elle est reprise par sa mère dans sa façon de raconter. Une histoire amère, qui parle de la vie familiale, la vie de couple et la relation difficile entre deux écrivains.

George Orwell était un de mes amis
Un ancien directeur de prison délaissé par sa femme et sa fille, reçoit d’étrange colis. Parallèlement, il confronte de nombreuses personnes qui sont passées par la prison qu’il dirigeait: d’anciens détenus, des collègues ou alors des guides lors de visites scolaires, depuis que la prison est devenue un lieu de mémoire. Il vit complètement en décalage avec ce qui se passe autour de lui. Cette nouvelle est sans doute l’une des plus dérangeante du recueil, avec la suivante, Prairie obscure.

Prairie obscure
Cette histoire met en scène un homme qui tente désespérément de contrer ses pulsions. Il a créé une affaire de dépannage informatique où il tente de « lutter » contre le fléau de la pornographie infantile. Sa façon de confronter les utilisateurs de ces photos illégales ou de s’occuper de ses petites voisines laissées à elles-mêmes, agissent comme une sorte de catharsis chez lui. Nouvelle troublante…

La chance vous sourit
Dans cette nouvelle qui donne son titre au recueil, deux hommes qui ont fuit la Corée du Nord, tentent de se reconstruire une vie à Séoul. Les choses ne sont pas faciles, car au-delà de ce qu’ils ont vécu, ils essaient de faire une croix sur le passé pour tenter de vivre une vie nouvelle dans un endroit beaucoup plus libre que ce qu’ils connaissaient. Le changement demande une grande dose de courage et d’adaptation.

Comme vous le constatez avec les résumés, les sujets sont assez sombres, très peu joyeux. Je reconnais totalement le talent de l’auteur pour écrire. Les nouvelles sont marquantes et abordent des sujets difficiles, des situations particulières qui présentent toutes une gamme d’émotions différentes. L’auteur pousse plus loin en instaurant à la fois un malaise chez le lecteur et un sentiment de tristesse. Il faut avoir une plume particulièrement convaincante pour réussir à écrire de cette façon.

« Les choses les plus vitales, on les cache à tout le monde y compris à soi-même. »

Les sujets abordés sont souvent très dur. La maladie, l’éclatement du couple, la détresse et une certaine forme de violence que les personnages s’infligent moralement. Je n’ai pas trouvé cette lecture « facile » à cause des sujets abordés, mais je dois dire que j’ai été souvent fascinée par la gravité des thèmes et surtout par la façon dont l’auteur les aborde. D’une façon dont on ne s’y attend pas. C’est sans doute ce qui fait le talent de l’auteur. Sa plume est dérangeante.

Dans l’ensemble, j’ai bien aimé cette lecture justement à cause de ce que l’auteur réussit à instiller au lecteur. Ce petit malaise et cette fenêtre immense ouverte sur la vie privée des personnages. C’est assez troublant. Les thèmes par contre, ne sont pas forcément ceux que j’aime particulièrement lire. C’est assez sombre et peu positif. Les histoires sont dramatiques, les personnages subissent toutes une série de malheurs auxquels ils doivent faire face. Son traitement du genre humain est particulièrement frappant de justesse.

« Nonc se demande si c’est vraiment possible, qu’il n’y ait aucune trace de l’existence d’une personne. Peut-être bien que oui si ta vie est suffisamment merdique, si tu vis complètement à la marge. »

Ce n’est donc pas un recueil de nouvelles très confortable. Il est dérangeant. Les personnages d’Adam Johnson nous sont assez antipathiques et ce qu’il nous raconte est troublant. J’ai aimé cette lecture pour ces raisons, même si les thèmes me rejoignent moins. Les nouvelles sont très urbaines, un peu trop à mon goût. C’est un portrait au vitriol où la beauté et la nature brillent par leur absence.

Adam Johnson a une plume particulièrement aiguisée, qui réussit à faire ressortir le côté sombre et peu avenant de l’être humain. Pour ces raisons, ces six histoires sont assez difficiles à oublier. Le titre du recueil, d’ailleurs, est plutôt ironique. Parfois, il est bon de sortir de sa zone de confort. C’est ce que nous offre ici Adam Johnson, avec beaucoup de talent.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Éditions Albin Michel, 320 pages, 2020

Ici n’est plus ici

Ici n'est plus iciÀ Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Ici n’est plus ici est un roman comme je n’en avais encore jamais lu sur les Amérindiens. Dans la littérature, on parle énormément des réserves, et de la culture traditionnelle des Amérindiens, mais très peu de ceux qui vivent en milieu urbain. La construction de ce livre est exceptionnelle, donnant une voix à douze personnages différents qu’on découvre au fil des chapitres. Bien vite, on réalise que les destins des personnages sont tous liés, de près ou de loin, à travers le temps, à travers les lieux qu’ils fréquentent et les moments où ils se croisent.

« Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. »

Chaque personnage est différent. Chaque personnage a une relation différente avec son identité Amérindienne. Certains veulent la mettre de côté, l’ignorer ou souhaitent qu’elle ne se transmette pas à la génération suivante. D’autres sont à la recherche de leurs racines, qu’ils connaissent très peu. D’autres encore mettent en avant leur identité pour s’approprier ce qu’ils sont réellement.

« Il attend qu’un moment de vérité surgisse devant lui – à propos de lui. Il est important qu’il s’habille comme un Indien, danse comme un Indien, même s’il joue la comédie, même s’il a de bout en bout l’impression d’être un usurpateur, parce que la seule façon d’être indien en ce monde est d’avoir l’apparence d’un Indien, et d’agir comme un Indien. être ou ne pas être indien en dépend. »

Alors que d’autres, n’ont pas l’air autochtones, sont métissés, ou ont de la difficulté à se faire accepter tant comme Blanc que comme Amérindien. Tous veulent cependant être fiers de ce qu’ils sont et pouvoir, pour la plupart, transmettre un peu de leurs racines, même si pour certains l’idée est difficile. Le roman aborde beaucoup la transmission de l’identité indienne. Le roman est divisé en quatre grandes parties qui prennent tout leur sens à la lecture du livre: Reste, Réclamation, Le retour, Le Pow-Wow.

Chaque personnage tente de vivre dans une grande ville avec une identité parfois bien dessinée, parfois très floue, même pour eux. Plusieurs vivent dans la pauvreté, certains font des études ou ont des projets, alors que d’autres souffrent de maladie mentale, basculent dans la violence, la drogue et l’alcool. Ce roman d’ailleurs, est à la fois d’une grande beauté et d’une rude violence.

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. »

Le Pow-Wow d’Oakland revient régulièrement chez chaque personnage. C’est un événement d’une grande importance pour tous. Certains y seront maître de cérémonie, danseurs, exposants, organisateurs ou visiteurs. Leurs raisons de s’y rendre sont aussi très variées. Les derniers chapitres du livre sont beaucoup plus courts. On sent une forme de tension qui monte et qui prend de plus en plus de place. On sent que quelque chose va se produire. Le destin des personnages converge vers le Pow-Wow, l’histoire forme un entonnoir qui trouvera sa finalité dans l’une des manifestations les plus importantes de la culture Amérindienne. C’est là-bas que se termine Ici n’est plus ici.

L’auteur profite aussi de sa plume pour nous offrir deux chapitres, le prologue au début et l’entracte en milieu de roman, qui sont écrits sous une forme ressemblant à un essai. Il nous y parle des Amérindiens en général, de la façon dont l’histoire et la culture populaire ont véhiculé des images stéréotypées de son peuple, des légendes, de l’histoire représentée dans les livres scolaires, des massacres, de l’assimilation, les Pow-Wows, du sang amérindien et des noms de famille.

« …apprendre des choses sur ses origines, c’est un privilège. Un privilège que nous n’avons pas. Et de toute façon, tout ce que je pourrais te dire sur tes origines ne te rendra ni plus ni moins indien que tu n’es déjà. Ça ne fera pas de toit un Indien plus ou moins authentique. Ne permets jamais à personne de t’expliquer ce que signifie être indien. »

L’image de ce roman est très forte. L’histoire nous permet de comprendre un peu mieux ce que peut être la vie urbaine couplée aux traditions amérindiennes. Même si les personnages ne vivent pas dans des réserves, on sent malgré tout que l’histoire des différents peuples amérindiens plane au-dessus d’eux. Plusieurs vivent encore dans des réserves mentales, au sens figuré.

Ce roman est magnifique, passionnant, touchant et la traduction est excellente. La construction de l’histoire, où chaque chapitre s’attarde sur un personnage en particulier, me fait penser à la forme d’un très bon recueil de nouvelles. L’écriture est parfaitement maîtrisée et très fluide. L’auteur est étonnant dans sa façon d’écrire et de parler d’un monde qui le touche. Ce livre nous laisse espérer que Tommy Orange ne s’arrêtera pas là. D’autant plus que Ici n’est plus ici est un premier roman. Une bouleversante surprise.

Le roman m’a permis de découvrir le groupe canadien A Tribe Called Red, dont un des personnages parle dans le livre. Ils font de la musique électronique, moderne et traditionnelle à la fois. Dans cette vidéo, participe aussi Black Bear que je connais déjà et aime beaucoup!

Ici n’est plus ici, Tommy Orange, éditions Albin Michel, 352 pages, 2019

Le Sumo qui ne pouvait pas grossir

sumo qui ne pouvait pas grossirSauvage, révolté, Jun promène ses quinze ans dans les rues de Tokyo, loin d’une famille dont il refuse de parler.Sa rencontre avec un maître du sumo, qui décèle un « gros » en lui malgré son physique efflanqué, l’entraîne dans la pratique du plus mystérieux des arts martiaux.Avec lui, Jun découvre le monde insoupçonné de la force, de l’intelligence et de l’acceptation de soi. Mais comment atteindre le zen lorsque l’on n’est que douleur et violence ? Comment devenir sumo quand on ne peut pas grossir ?

J’aime beaucoup Éric-Emmanuel Schmitt et je découvre peu à peu ses premiers textes. Le sumo qui ne pouvait pas grossir raconte l’histoire d’un jeune homme qui a quitté sa famille très tôt avec le sentiment de ne pas être aimé. Un jour alors qu’il vend de la camelote au bord de la rue, un homme, Shomintsu, maître de sumo, l’invite à un combat de sumos en lui disant « qu’il voit un gros en lui ». Jun refuse, ne voulant pas s’abaisser à aller assister à des combats de sumos.

De ce moment, jusqu’à ce que le jeune Jun accepte de suivre Shomintsu, le livre est teinté d’humour. Les répliques sont amusantes. L’histoire se déroule dans les rues de Tokyo où Jun est sauvage et révolté. Il tente de survivre comme il peut, en étouffant tout ce qui est bon en lui. En agissant comme il le fait, il cache à lui-même et aux autres, la personne qu’il est réellement.

« Car il faut préciser qu’à l’époque, je souffrais d’allergie. J’étais devenu intolérant à la terre entière. Y compris à moi. »

Le roman montre comment le manque d’estime de soi, et le fait de retrouver peu à peu cette confiance, peut transformer littéralement une personne. Les circonstances permettront à Jun d’apprendre à se connaître. Sa rencontre avec Shomintsu lui offre l’occasion d’apprendre à savoir qui il est et à cheminer dans sa vie en ayant un but et en sachant d’où il vient.

« Pourquoi étais-je né d’une mère pareille, une mère que je ne comprenais pas, une mère qui ne me comprenait pas? »

Le livre apporte une belle leçon de vie. On reconnaître les thèmes chers à Éric-Emmanuel Schmitt. On y retrouve son intention de démontrer que les gens peuvent changer et évoluer. Le roman est un bel exemple de ce que l’auteur a l’habitude de partager dans ses livres, ainsi que sa griffe, unique, qu’on reconnaît aisément.

Un roman qui se lit comme un conte tellement la plume est fluide. L’histoire est assez courte, le livre se lit rapidement, mais on le termine avec un petit sourire aux lèvres, satisfait. C’est une lecture fort plaisante, le texte est agréable.

Une lecture adaptée tant pour les adolescents que pour les adultes, qui trouvera sans doute un bel écho chez tous ceux qui ont envie de faire une place à celui ou celle qu’ils sont réellement. Une bien belle lecture!

Le Sumo qui ne pouvait pas grossir, Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 112 pages, 2009

Les Dieux de Howl Mountain

Dieux de Howl MountainHanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…

Les Dieux de Howl Mountain sont ceux qui habitent et dirigent ce qui se passe sur la montagne. L’auteur nous plonge dans les années 50 alors que la vallée est inondée depuis vingt ans, que des trafiquants vivent et survivent en livrant de l’alcool produit au fin fond des bois, que des personnages plus grands que nature vivent avec ce que rapporte ce commerce illégal.

Rory Docherty est un personnage particulier, mais attachant. Revenu de la guerre de Corée avec une jambe en moins, cet ancien combattant est encore très jeune et vit avec sa grand-mère dans les montagnes de Caroline du Nord. La région a toute une histoire qui nous est livrée au fil des pages, en même temps que celle de Rory et de sa famille. Rory travaille pour un trafiquant d’alcool et tente chaque soir de sauver sa peau en effectuant ses livraisons. Le bourbon de contrebande fait vivre une grande partie de la région et ce commerce opère aussi dans l’ombre où des ententes entre clans se règlent à coups de billets glissés en douce. Rory travaille avec son meilleur ami Eli et vit avec Ma, sa grand-mère, puisque sa mère est internée à cause d’une sombre histoire qui hante toujours Rory. Bon fils, il tente de dénouer les fils du passé de sa mère, une femme marquée qui ne parle plus. Rory est attachant dans sa façon d’agir avec sa famille et avec les gens. Il a une certaine sensibilité, malgré son attitude un peu bourrue. La guerre l’a écorché.

« Il aurait bien voulu demeurer pour toujours dans ce lieu si calme et si tranquille, au milieu des armes. Mais un courant d’air froid s’insinua en sifflant dans le temple et lui cingla le dos, et alors il se rappela que l’automne arrivait, qui allait faire tomber les feuilles comme les hommes. Et le sang si brillant sur les escarpements, et les hurlements incessants. Jamais il ne pourrait oublier. »

Sa grand-mère quant à elle, est une ancienne prostituée, reconvertie en sorcière. Elle fournit aux gens désespérés ou malade, des remèdes pour se débarrasser de bébés non désirés, de problèmes au lit ou pour guérir n’importe quels maux. Elle est solide, extravagante tant dans son langage que sa façon de vivre et ne s’en laisse pas imposer. C’est une femme très superstitieuse, qui accroche des bouteilles vides à l’arbre devant la maison afin de capter les mauvais esprits. Elle conserve aussi un œil dans un bocal en verre…

« La lune se cachait et les hommes étaient loin. Une nuit idéale pour les pumas et les revenants, les adeptes de métamorphoses et les assassins de vieilles femmes. Ce qui lui faisait peur, ce n’était pas de mourir, mais de mourir mal en laissant son petit-fils seul au monde, sans défense, avec ses blessures non cicatrisées. Même la mort, qui hantait ces montagnes depuis toujours, savait qu’elle était difficile à abattre. Alors si quelque obscur blanc-bec s’avisait de sortir des ténèbres en pensant qu’elle n’avait plus le combat arrimé au cœur, elle lui cracherait une explication par la gueule de son fusil. »

Entre les courses de voiture, l’incessante querelle avec des gars de la région, la livraison d’alcool et sa visite à la fille d’un pasteur qui a établit son église dans une vieille station-service désaffectée et qui prêche, un serpent à la main, Rory essaie de survivre et de construire sa vie après la guerre. Il tente également de faire la lumière sur son passé et celui de sa famille. Le roman raconte en parallèle deux histoires en même temps. Celle de la mère de Rory, alors qu’elle était encore toute jeune, secouée par le drame qui l’a rendue muette. On apprend donc au fil des chapitres ce qu’il en est. Son histoire s’intercale avec celle de son fils et avec sa façon de reprendre sa vie en main au retour de la guerre.

Le roman présente une atmosphère particulière, intrigante. Le texte est à la fois sombre et décalé, les personnages étant très colorés. Du genre qu’on n’oublie pas. Il est difficile de sortir de ce roman en mettant de côté les personnages qui nous ont accompagné pendant près de 400 pages. Ils ont quelque chose de fascinant, une force et une certaine fragilité à la fois. Ma et Rory étant les plus intéressants, mais les personnages secondaires ne sont pas en reste, bons ou méchants. Eli, Eustace, le prédicateur, le shérif, le pasteur, Christine… et même les deux scientifiques qui rendent visitent à Ma! On pourrait même pratiquement voir dans la voiture de Rory, un personnage du livre, tellement cette voiture est cajolée, transformée et importante.

Taylor Brown brosse le portrait d’une Amérique qui subit son évolution et tente de survivre aux blessures du passé, dans un monde qui est loin d’être tendre. L’appât du gain pour certains, la survie pour d’autres, mais aussi la vengeance, sont au cœur de cette histoire. L’écriture est vraiment agréable à lire, un brin poétique. La nature est omniprésente, tant les montagnes prennent beaucoup de place dans la façon de vivre de ses habitants. La traduction du roman est impeccable. J’ai aimé la plume de Taylor Brown, sa façon de raconter des histoires. On sent une certaine oralité dans le ton, qui m’a beaucoup plu.

En commençant ce roman, je croyais qu’il s’agissait d’un premier roman, mais l’auteur en a aussi écrit un autre qui a été traduit et que j’ai bien envie de lire: La Poudre et la Cendre. Il est sur ma liste. Taylor Brown a aussi fait paraître un troisième roman en mars dernier, Pride of Eden. J’espère qu’il sera traduit, il a l’air très intéressant.

En attendant, je vous conseille Les Dieux de Howl Mountain, un très bon roman – un peu noir, un peu étrange, aux personnages décalés – qui nous plonge dans les années 50, quelque part dans les montagnes de Caroline du Nord. Une très bonne lecture et une excellente découverte.

Les Dieux de Howl Mountain, Taylor Brown, éditions Albin Michel, 384 pages, 2019

L’Institut

l'institutAu cœur de la nuit, à Minneapolis, des intrus pénètrent la maison de Luke Ellis, jeune surdoué de 12 ans, tuent ses parents et le kidnappent. Luke se réveille à l’Institut, dans une chambre presque semblable à la sienne, sauf qu’elle n’a pas de fenêtre. Dans le couloir, d’autres portes cachent d’autres enfants, dotés comme lui de pouvoirs psychiques. Que font-ils là ? Qu’attend-on d’eux ? Et pourquoi aucun de ces enfants ne cherche-t-il à s’enfuir ?

L’Institut est un livre que j’avais très hâte de lire. Petit dernier de Stephen King paru en français, la quatrième de couverture compare le roman à Charlie et à Ça. J’écris ce billet « à chaud ». J’ai passé la nuit à lire le roman et j’ai eu de la difficulté à le poser. Si le début met doucement en place l’univers et les personnages, la deuxième moitié du roman est tellement prenante et intrigante qu’il est difficile de lâcher le livre.

En début de roman on retrouve une petite note, juste au-dessus des données de catalogage. Une note qui donne le frisson:

« Selon le Centre national pour les enfants disparus et exploités, environ 800 000 enfants disparaissent chaque année aux États-Unis. La plupart sont retrouvés. Des milliers ne le sont pas. »

Le livre commence par nous parler de Tim Jamieson, débarqué d’un avion en empochant un peu d’argent et qui a atterri dans une ville paumée au fin fond de nulle part. Ancien policier, il décide de prendre du travail – un emploi complètement archaïque – dans cette ville perdue qui semble avoir échappé à toute technologie. On apprend à connaître les habitants de DuPray, la dynamique de la communauté.

« Vous savez cette vie qu’on croit mener, elle n’existe pas. Ce n’est qu’un théâtre d’ombres. Et en ce qui me concerne, je ne serai pas mécontent quand les lumières s’éteindront. Dans l’obscurité, toutes les ombres disparaissent. »

On quitte ensuite DuPray pour faire la connaissance de Luke Ellis et de sa famille. Le garçon est un vrai petit génie, brillant et complet, qui aime autant s’amuser qu’étudier. Il a tout juste douze ans et est déjà accepté dans deux universités. Il est à un tournant de sa vie et s’apprête à faire des choix qui changerons à jamais son parcours, sans se douter qu’autre chose se prépare pour lui. C’est alors qu’il se réveille dans une chambre pareille à la sienne, mais qui n’est pas la sienne.

Bienvenue à L’Institut, un endroit inquiétant où l’on fait la rencontre de plusieurs enfants aux pouvoirs spéciaux. Le roman livre peu à peu ses secrets quant à cet endroit où les dirigeants ont des yeux partout et où tout est contrôlé. Luke tentera de comprendre où il est et ce que les gens de L’Institut font. Cet endroit, imaginé par King, est horrible. Ce qui s’y déroule dépasse l’entendement. La raison d’être de cet endroit est terrifiante, surtout lorsqu’on commence à en comprendre les rouages. À L’Institut, il y a l’Avant et l’Arrière. Il y a des règles rigides et dures, alors que d’autres sont totalement négligées.

« Il ne savait pas si ses secrets pourraient lui être utiles, mais il savait qu’il y avait des fissures dans les murs de ce que Georges avait appelé, fort justement, cet enfer. Et s’il parvenait à utiliser ses secrets – et son intelligence prétendument supérieure – comme on manie un pied-de-biche, il pourrait peut-être élargir une de ces fissures. »

C’est un lieu inhumain, prétexte pour aborder de nombreux thèmes: l’injustice, le pouvoir, les organisations secrètes, les enlèvements, les dons spéciaux et particuliers. La sensibilité des personnages et leurs capacités qui dépassent celles du commun des mortels, sont le thème principal de L’Institut où il est question principalement de télékinésie et de télépathie. Un thème souvent abordé chez King, tout comme le thème de l’enfance. Enfance qui est la plupart du temps volée ou altérée. On parle aussi de ces petites choses que l’on nomme « hasard » et qui nous poussent parfois à accomplir certains gestes, sans trop savoir pourquoi. Une sorte d’impulsion qui met en lumière la complexité du cerveau humain et de ses capacités.

On qualifie bien souvent Stephen King de « maître de l’horreur ». C’est vrai, en un sens, mais ce qualificatif demeure tellement réducteur. King est réellement plus que cela, c’est un grand écrivain, qui puise dans la société et le monde fou dans lequel on vit, matière à écrire des histoires et à nous faire réfléchir. Ici, ce qui est terrifiant, ce ne sont pas les monstres tapis dans l’ombre. Ce n’est pas l’horreur au premier degré. Le monstre, c’est l’humain, dans ce qu’il a de meilleur comme de pire. Surtout de pire.

C’est d’ailleurs ce que j’aime de Stephen King. Il peut écrire toutes sortes de choses – de l’horreur, du fantastique, des thrillers, du policier – mais c’est dans la description des personnages et des événements qu’il réussit à instaurer un sentiment de peur et d’inconfort. Ses bons ne sont pas parfaits et ses méchants, même les pires, ont souvent un petit côté « humain » qui rend le lecteur mal à l’aise. Ils ont des peurs eux aussi, des familles et une vie en dehors de ce qu’ils font. Ici, c’est le cas. On a beau détester de toutes ses forces les méchants de l’histoire, ils sont suffisamment décrits pour prendre corps, pour exister et pour nous permettre une remise en question. C’est troublant pour le lecteur et on retrouve énormément cette façon de fonctionner dans les romans de King. C’est ce qui fait de ses histoires beaucoup plus que de simples histoires d’horreur. Ses livres sont une chronique sur la société, une critique de la noirceur de l’âme humaine et des failles de l’esprit des hommes. C’est donc beaucoup plus effrayant à mon avis que les histoires de monstres cachés sous le lit ou dans les placards.

Chaque fois que je termine un nouveau Stephen King, je me fais la réflexion à quel point c’est fou qu’un auteur réussisse à me troubler autant. Il y a peu d’auteurs qui peuvent me bouleverser de cette façon. King y arrive. Parce qu’il joue avec ce qui est fondamental chez l’humain: la recherche d’une forme de quiétude, le sentiment de sécurité, les souvenirs reliés à l’enfance, la certitude que les choses vont dans le bon sens, alors que finalement, tout peut éclater à chaque instant. Le mal peut se tapir dans l’ombre. Ce que l’on croyait vrai n’existe peut-être pas.

L’Institut est un grand roman, un roman dérangeant. Il nous place face à des gestes qui sont difficiles, incompréhensibles, mais qui cachent quelque chose de si grand que ça en est perturbant. L’auteur crée un bon suspense avec le déroulement des événements à L’Institut et avec le destin du petit Luke Ellis qui nous tient en haleine une bonne partie de l’histoire. Les ramifications qui s’éclaircissent à mesure qu’avance l’intrigue sont incroyables.

« Les petits détails font les grandes histoires. »

Les droits d’adaptation du roman ont déjà été acquis par l’équipe qui a aussi produit la série Mr. Mercedes. L’adaptation devrait être une mini-série et comporter une seule saison. Nous avons encore peu de détails jusqu’à maintenant, mais je suis impatiente de découvrir cette histoire à l’écran. Visuellement, il y a quelque chose de très fort à faire avec l’histoire de L’Institut.

En attendant, je vous invite bien sûr à découvrir cette histoire puissante et à faire connaissance avec Luke Ellis. Un roman – et des personnages – difficiles à oublier.

L’Institut, Stephen King, éditions Albin Michel, 608 pages, 2020