Face au vent

Face au ventDans la famille Johannssen, le grand-père dessine les voiliers, le père les construit, la mère, admiratrice d’Einstein, étudie leur trajectoire. Par tous les temps, le dimanche est synonyme de sortie en mer. Les deux frères, Bernard et Josh, s’entraînent avec passion, sous la bruyante houlette paternelle. Ruby, la cadette, écoute à peine. C’est inutile : elle semble commander au vent. Mais lorsqu’un jour elle décide d’abandonner une carrière de championne toute tracée, la famille se disloque et s’éparpille. Douze ans plus tard, une nouvelle course sera l’occasion de retrouvailles aussi attendues que risquées.

Ce livre a été une très belle surprise. Après avoir lu plusieurs avis négatifs, j’ai quand même eu envie de le lire. Tout d’abord parce que j’ai lu Les grandes marées du même auteur et que ce livre avait été un très beau coup de cœur. Ensuite, parce que Face au vent m’interpellait, même si je n’était pas certaine de ce que j’y retrouverais. Ce roman trace à la fois le portrait d’une famille un peu déjantée, une famille avec ses hauts et ses bas. Le roman nous fait passer par toute une gamme d’émotions et s’amuse à mêler les souvenirs et le présent. C’est l’un des enfants de la famille Johannssen qui raconte l’histoire. Josh est sans doute le plus calme et le moins exubérant de la fratrie. Mais les enfants navigateurs sont maintenant devenus des adultes tous bien différents et la famille n’est plus ce qu’elle était…

Avec ce livre, Jim Lynch nous parle de navigation tout autant que des liens serrés que peut tisser une famille. Les Johannssen vivent essentiellement pour les bateaux. Ils en dessinent, en construisent, en réparent, ils naviguent, participent à des régates et gagnent des prix. Si tout le monde navigue assez bien dans la famille, c’est Ruby, la petite dernière, qui « parle au vent » et a un aura surnaturel. Alors que tout le monde croit qu’elle participera aux Jeux Olympiques, Ruby décide de faire demi-tour avec son bateau et de perdre par choix. C’est à ce moment que quelque chose commence à éclater et que la famille se disloque peu à peu.

L’entreprise familiale frôle la faillite et le père et le grand-père doivent faire face à des procès; la mère – plus scientifique que navigatrice – se coupe du monde pour observer les étoiles et tenter de résoudre de vieux problèmes de mathématiques insolubles; Bernard défie la loi, saborde gratuitement des bateaux et est mêlé à de drôles de magouilles exotiques. Ruby quant à elle, devient une fanatique d’aide humanitaire, avec sa façon unique de ne rien faire comme les autres. Il n’y a que Josh, qui a choisi de rester. Il répare des bateaux (et parfois des gens), vit dans une marina et rencontre des filles par Internet. Il est le seul pour tenir encore un peu le fil qui lie sa famille et c’est lui qui nous raconte sa vie et ses souvenirs, les bons et les mauvais coups des Johannssen, toujours avec humour et lucidité.

Une famille à la fois étrange et attachante, qui naviguait tous les dimanches, beau temps, mauvais temps. Une famille liée par les bateaux, des enfants éduqués dans l’univers de la voile, où la vitesse du vent et les manœuvres de navigation sont plus importantes que tout le reste. Une famille unie, jusqu’à ce que tout se brise et sépare les membres de la famille pendant des années.

« La maison était restée un musée dédié à la nostalgie familiale et aux appareils électroniques démodés. »

Josh demeure le lien, le pivot central autour duquel tout le monde gravite. Entre ses sorties désastreuses avec des filles, les gars du chantier, les gens de la marina, le prédicateur qui annonce la fin de tout, les soucis des uns et des autres, une lettre de Bernard ou de Ruby vient parfois égayer le quotidien de Josh qui vit sa vie dans une forme d’attente. Il est le fils sans ambition.

« Les bateaux abandonnés racontent des histoires. Les gens ont la tête ailleurs, ils sont licenciés, ils tombent malades ou divorcent et leurs bateaux évoquent des vies tristes et compliquées; les bâches bleues masquent temporairement le déclin, jusqu’à ce que le vent change de direction et que l’odeur parvienne aux narines du capitaine du port. »

Face au vent s’avère en fait un roman très drôle avec des scènes souvent anecdotiques et dont les images sont assez frappantes. L’histoire des Johannssen est suffisamment improbable dans ses petits détails pour nous faire sourire. Les dialogues sont empreints de réparties plutôt réjouissantes et les personnages ont tous un petit côté plus ou moins déjanté. Les chapitres sont courts et même si le roman suit tout de même une certaine trame, l’auteur nous communique d’un chapitre à l’autre, de nombreux souvenirs de la gloire passée de la famille. C’est une belle façon de créer un univers très riche et des personnages entiers.

« Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre le science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère. »

Une lecture que j’ai adoré, qui m’a fait rire et qui m’a émue. Face au vent est très différent de Les grandes marées mais tout aussi plaisant à lire. Donnez une chance à ce bouquin qui vaut grandement la peine. En tournant la dernière page, je n’ai d’ailleurs pas compris les commentaires négatifs sur ce roman. L’histoire est à la fois drôle et rafraîchissante, les personnages sont attachants et leur monde est original. L’écriture est parfaite, tout comme les dialogues. On apprend beaucoup de choses sur la navigation et les bateaux, surtout sur l’univers particulier de ceux qui vivent dans les marinas ou dont le monde tourne complètement autour de la navigation. On rencontre souvent l’ombre d’Einstein, figure emblématique de la mère de la famille, passionnée de sciences. Il y est question d’astronomie, de mathématiques et aussi, un peu, de fin du monde.

J’ai passé un fabuleux moment de lecture avec Face au vent. Jim Lynch est décidément un auteur qui me parle beaucoup, peu importe sa façon de créer ses personnages, que ce soit avec des créatures marines (et de la poésie) dans le cas de Miles dans Les grandes marées ou avec beaucoup d’humour (et d’émotions) pour la famille Johannssen.

À découvrir assurément!

Face au vent, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 336 pages, 2019

Mocha Dick

Mocha DickUn soir, à bord du baleinier Penguin, le second du capitaine est incité par l’équipage à raconter sa conquête du redoutable Mocha Dick : « Ce monstre célèbre, qui était sorti victorieux d’une centaine de combats avec ses poursuivants, était un vieux mâle d’une taille et d’une force prodigieuses. Chose singulière : par un effet de l’âge ou, plus vraisemblablement, d’une aberration de la nature comparable à celle que l’on retrouve chez l’albinos d’Éthiopie, il était blanc comme laine ! […] En un mot comme en cent, quelle que soit la façon de le considérer, c’était un poisson absolument extraordinaire. »
Son récit, qui rappelle celui d’Achab contre Moby Dick dans l’oeuvre éponyme de Melville, nous plonge dans une lutte acharnée entre un homme et un animal, où chacun déploie son obstination et sa ténacité pour survivre – et entrer dans la légende.

Cette petite plaquette arbore sur sa page intérieure un titre beaucoup plus long: Mocha Dick ou la baleine blanche du Pacifique: fragment d’un journal manuscrit. Un livre qui fait tout de suite penser à une autre célèbre baleine, beaucoup plus connue. Même s’il n’en existe aucune preuve, les similitudes entre les deux histoires laissent penser qu’il est possible que Mocha Dick ait pu être lu un jour par Herman Melville, l’auteur de Moby Dick. Après avoir lu avec un grand plaisir le livre de Melville, j’ai été naturellement attirée par cette histoire. Qu’en est-il donc de Mocha Dick?

L’auteur, Jeremiah N. Reynolds, a une histoire intéressante. Écrivain et explorateur, Reynolds soutenait John Cleeves Symmes Jr qui croyait à la théorie de la Terre Creuse. Une théorie définissant la terre comme étant « creusée en son centre » et pouvant abriter un monde à explorer. Cette idée a naturellement alimenté fictions et folklore. Reynolds réussit à lancer une expédition en Antarctique avant de devoir l’abandonner. Il devint ensuite avocat et homme d’affaires.

Reynolds a publié Mocha Dick en 1839 alors que Melville fait paraître Moby Dick en 1851. C’est le récit par Owen Chase du naufrage de l’Essex, attaqué par un grand cachalot en 1820, qui inspira assurément les deux auteurs. On retrouve de nombreux points communs entre le livre de Reynolds et celui de Melville, mais également de nombreuses différences. Mocha Dick est présenté comme un « fragment de journal » et donc, il est beaucoup plus court que Moby Dick.

L’histoire est concise, il s’agit d’une aventure racontée oralement par le second capitaine d’un baleinier. C’est un récit qui s’en tient à son aspect légendaire et qui nous plonge directement dans l’action. Le livre de Melville est, quant à lui, fort différent. On y parle de cétologie, d’art, de philosophie. Le contexte est plus étudié, plus long. C’est une véritable oeuvre, complète, complexe et offrant une gamme de réflexions intéressantes sur l’époque et la société en général. Mocha Dick demeure un peu plus dans l’aspect folklorique et raconte l’aventure vécue par des marins. On est dans le vif de l’action… et on a aussi droit à une petite chanson de marin en prime!

« À compter de la première apparition de Dick, sa célébrité ne cessa de croître, jusqu’à ce que son nom finisse par se mêler aux saluts que les chasseurs de baleines avaient coutume d’échanger lorsqu’ils se croisaient sur le vaste océan Pacifique; alors, souvent, les dialogues d’usage se terminaient par: « Des nouvelles de Mocha Dick? »

J’ai beaucoup aimé ma lecture du livre de Jeremiah N. Reynolds pour son aspect plus « immédiat ». Moby Dick demande du temps et la lecture est très différente. Si on a envie de lire une fiction s’inspirant du naufrage de l’Essex en entrant au cœur du sujet, Mocha Dick est tout trouvé. Le texte se prête bien à une petite analyse et peut être lu par des lecteurs un peu plus impatients. Moby Dick est une lecture beaucoup plus exigeante (mais pas moins intéressante!).

Mocha Dick a aussi un petit côté amusant avec les débats que tente de commencer un des chasseurs de phoques du récit, sans cesse bafoué, qui essaie de faire valoir la noblesse de la chasse aux phoques contre la chasse à la baleine. J’ai également bien apprécié l’esprit de cette traduction, qui utilise des notes en bas de page plutôt que de tenter d’adapter au lecteur d’aujourd’hui les mots issus du répertoire marin. Les notes sont instructives et le lecteur apprend beaucoup de choses.

Il est aussi intéressant de comparer les deux capitaines des histoires de Reynolds et de Melville. Si celui de Mocha Dick est fasciné par la baleine, il n’en perd tout de même pas trop son humanité, contrairement à Achad dans Moby Dick.

Aux amateurs de bateaux et d’aventures, je conseille assurément les deux livres. Ma préférence va naturellement à Moby Dick qui est une oeuvre plus entière et fort différente. Il est d’ailleurs intéressant de pouvoir comparer les deux histoires, les deux formats et les vies différentes des deux auteurs. Si vous le pouvez, lisez les deux! Il y a des choses à aller puiser dans les deux textes. Pour les amateurs de récits plus brefs et d’action, la plaquette de Reynolds est à privilégiée. C’est court, beaucoup plus sur le ton de la tradition orale et des légendes, mais peut-être moins marquant.

Mocha Dick, Jeremiah N. Reynolds, éditions du Sonneur, 83 pages, 2013

Deep Sea Aquarium Magmell t.1

Deep sea aquarium 1Ouverture d’un aquarium dans la baie de Tokyo, à 200 m sous l’eau ! Le Deep Sea Aquarium MagMell est un lieu unique au monde où la faune abyssale peut être observée de près. Kôtarô Tenjô, jeune balayeur timide, adore les créatures sous-marines. Sa rencontre avec Minato Osezaki, directeur de l’établissement, va changer sa vie.

J’ai tout de suite été attirée par ce manga à cause de son thème: le monde sous-marin et dans ce cas plus précis, celui des abysses. Comme le personnage de Kôtarô, le milieu sous-marin m’a toujours attirée. Ce manga a été une très belle découverte. J’ai eu un gros coup de cœur pour les personnages et pour l’histoire. C’est une véritablement plongée tout au fond de l’eau.

Magmell est le premier aquarium au monde construit dans les abysses. C’est un événement qui attire les foules. On suit Kôtarô, un jeune homme fasciné par le monde marin, balayeur souvent perdu dans la contemplation des créatures sous-marines depuis qu’il est tout petit.

« Il y a un coin… tout au fond de la mer… que les rayons du soleil ne peuvent pas atteindre. Les abysses. C’est un endroit considéré comme un mystère plus grand que l’univers. »

Le hasard le met en contact avec le directeur de l’aquarium, Minato qui réalise que son employé s’illumine littéralement lorsqu’il parle des créatures sous-marines. Ses connaissances sont impressionnantes et son enthousiasme pour tout ce qui touche aux abysses est contagieux. Minato s’attachera à lui, lui offrira certaines opportunités et on le verra évoluer au fil des pages.

Il y a de très beaux moments dans ce manga. Je pense notamment à tout ce qui touche l’histoire du vice-directeur et de la corbeille de Vénus, une forme d’éponge sous-marine. Il y a également tout ce qui entoure le père de Kôtarô, dont on découvre des bribes dans ce premier tome et qui sera sans doute plus développé dans les prochains livres.

Pour ceux, qui comme moi, s’intéressent à ce monde fascinant, Deep Sea Aquarium Magmell est un manga vraiment magnifique. Les illustrations sont soignées, réalisées avec soin et précision. Le contenu est tout aussi intéressant. Au-delà de l’histoire, il y a aussi beaucoup d’informations sur les créatures sous-marines. Entre les chapitres, une fiche intitulée Le guide des Abysses nous présente de l’information sur les créatures sous-marines dont on parle dans le manga. Les fiches sont écrites par l’ancien directeur de l’aquarium de Shizuoka.

J’aime énormément découvrir de nouveaux mangas. Outre mon grand coup de cœur pour Ma vie dans les bois, je dirais que Deep Sea Aquarium Magmell ne se situe pas bien loin derrière. Mon plaisir de lecture a été le même dans ce cas-ci. La découverte de Magmell et du monde sous-marin est tout simplement passionnant!

J’ai très hâte de lire le second tome. Il y en a un troisième qui vient de paraître et un quatrième prévu pour l’automne. Vivement la suite!

À noter qu’en enlevant la jaquette du livre, on découvre sur les deux faces du manga une petite histoire anecdotique sur l’embarquement pour Deep Sea Aquarium!

Deep Sea Aquarium Magmell t.1, Kiyomi Sugishita, éditions Vega, 192 pages, 2018

Les chants du large

les chants du largeIl y a, sur une île éloignée, une famille qui lutte pour freiner l’inéluctable exode. Alors que le nombre d’habitants et de bateaux diminue, les Connor s’attendent au pire. Cora tue le temps en décorant les maisons abandonnées aux couleurs de pays lointains, tandis que ses parents sont contraints d’accepter un emploi en alternance au loin. Puis il y a Finn, l’ingénieux garçon du clan qui, du haut de ses onze ans, toise la tempête qui se profile à l’horizon. Il ne laissera pas sa famille cabossée couler ainsi. Il fera revenir les poissons.

J’ai tellement aimé ce roman! Quand je l’ai commencé, le résumé me plaisait, mais je ne m’attendais pas du tout à ce genre de livre. Après quelques pages j’étais envoûtée. Je l’ai lu en deux jours, complètement absorbée par l’histoire. En fait, c’est plus que l’histoire. C’est surtout la façon de la raconter qui m’a profondément touchée. Une écriture délicate, parfois hachée, qui laisse par moments de grands blancs, de grands vides, comme le vent. Des blancs pour laisser passer le temps, pour montrer l’attente ou la solitude. Une répétition de mots, de bouts de chansons, de dialogues qui n’en sont pas tout à fait. Des passages du présent, qui parlent de Cora et Finn, et des passages du passé pour raconter aussi Aidan et Martha, leurs parents. Le même coin du monde, deux époques différentes qui se ressemblent tout de même un peu. Et la mer, toujours, pleine de promesses mais aussi de périls.

« Quand un corps, ou deux, s’embarque sur un bateau et ne revient pas après une tempête, les gens disent qu’il s’est noyé, même s’il existe, vraiment, d’innombrables façons de perdre la vie. »

À l’époque de Cora et de Finn, le hameau se vide de ses habitants. Il n’y a plus de poissons, donc plus de travail. Les gens abandonnent tout pour partir travailler ailleurs. Même le boulanger est parti, cuisinant ses derniers ingrédients pour ne pas les perdre et les offrant aux villageois avec la simple note: « Servez-vous s’il vous plaît. »

Aidan et Martha n’ont pas totalement abdiqué. Ils vivent toujours au village au bord de l’eau, mais quittent la région à tour de rôle pour partir travailler en Alberta. Ils travailleront sur les chantiers chacun leur mois, avant d’inverser les rôles. Pendant l’absence de l’un ou l’autre des parents, Cora utilise les guides de voyage du biblio-bateau pour recréer le monde dans les maisons abandonnées par les marins.

Puis, Finn trouve un poisson dans une mer qui ne devrait plus en contenir, faisant affluer les journalistes, et Cora disparaît. Aidan et Martha s’éloignent l’un de l’autre, pendant qu’une ancienne championne olympique revient au hameau et que d’étranges lettres arrivent peu à peu dans les maisons vides reconverties en pays. Emma Hooper nous amène dans un monde à la fois délicat et étrange où les éléments sont durs, mais représentent aussi le quotidien de gens pour qui la mer est le monde.

Les chants du large est un roman d’amour, mais pas au sens où la plupart des gens l’entendent. C’est un roman sur l’amour de la mer, la place qu’elle prend dans la vie des insulaires. Un roman sur l’amour entre un pêcheur et une tisseuse de filets. Entre un frère et une sœur. Entre des adultes qui se sont perdus puis retrouvés. Un roman sur l’amour d’un lieu, qu’on aime, qu’on déteste, qu’on veut parfois quitter mais où l’on revient toujours. À la fois s’inspirant des chansons de marins, de la mer et des contes, avec un petit quelque chose de l’émerveillement qui leur est associé.

« Tout le monde croyait, tout le monde savait que les sirènes étaient les morts de la mer qui vous chantaient leur amour. Quand la pluie ou les vagues ne faisaient pas trop de bruit, vous pouviez les entendre dans le vent, la plupart des nuits. »

Les personnages d’Emma Hooper sont des gens de peu de mots, qui communiquent beaucoup plus à travers leurs gestes et à travers la musique. Quelques gestes posés pour raconter la tristesse, le plaisir, l’impatience, le désir, l’amour. L’importance magnifiée de petites choses qui représentent, en fin de compte, tout. L’importance d’une plume d’oiseau, des filets de pêche, des mots. Mais la musique, toujours présente, rythme le texte et le quotidien des personnages.

« C’est très important, insista Aidan. C’est très, très important que tu continues ta musique, un point c’est tout.

Mais papa, c’est plus important que des chaussures? demanda Cora. Tu crois? Vraiment?

Oui ça l’est, dit son père. »

L’humanité avec ses failles et ses grandeurs dans tout ce qu’elle a de plus simple. L’importance des toutes petites choses, dans un monde abandonné où ne reste que l’espoir du retour des poissons, l’attente d’une vie presque normale.

L’originalité de ces mêmes petites choses, dans les maisons délaissées des pêcheurs,  l’imagination de Cora qui fait venir le monde à Big running, alors que le monde l’a justement abandonné. L’atmosphère qui sent la mer salée, l’humidité, les chandails de laine et le kool-aid au raisin.

Un livre que je relirai, pour retrouver cet univers si particulier, mais au fond si simple, qui raconte une histoire presque universelle, d’une façon unique. Une auteure dont je veux aussi découvrir le premier roman, Etta et Otto (et Russell et James).

Les chants du large est un coup de cœur, sûrement une de mes lectures les plus marquantes de l’année. J’ai aimé passionnément ce livre au point d’avoir envie de me perdre dedans, d’y rester un moment. Une belle découverte, une lecture envoûtante, qui m’a accompagnée et enveloppée pendant deux jours. J’espère simplement que vous y trouverez ce que moi j’y ai trouvé.

Le plaisir et l’envoûtement. La musique. Et un peu aussi, le vent du large…

Les chants du large, Emma Hooper, éditions Alto, 448 pages, 2018

Moby Dick, livre premier et livre second (BD)

Moby dick BD livre premier et livre secondL’adaptation magistrale d’un classique de la littérature américaine. Des campagnes de pêche de plus de trois ans, les dangers de l’océan, la chasse elle-même où, armés de simples lances et harpons à bord de légères chaloupes, les marins s’exposent aux réactions redoutables et aux assauts furieux de cachalots de plus de soixante tonnes. En plus de la chasse, le travail harassant de remorquage, de dépeçage et de fonte du lard afin d’en extraire la précieuse huile ; souvent trois jours d’efforts continus sans le moindre repos… Les conditions de vie extrêmes de ces hommes, les dangers quotidiens où les matelots exorcisent leur peur en la muant en rage à l’encontre des cétacés qu’ils massacrent. Rage sournoisement attisée par cette folie de vengeance aveugle et obsessionnelle du capitaine Achab envers Moby Dick, le cachalot blanc qui lui a arraché la jambe par le passé.

Après avoir lu le roman de Melville, j’ai eu envie de voir comment serait son adaptation en bandes dessinées. Je me suis d’abord penchée sur celle de Jouvray et Alary, que j’ai bien aimé. Puis sur celle-ci.

J’apprécie beaucoup le travail de Chabouté qui va toujours chercher une part de noirceur dans l’histoire pour la transmettre avec brio à travers ses illustrations. Cette BD n’y fait pas exception. Je n’ai pas tout lu de cet auteur, mais ce que j’en ai lu m’a plu. Il a un talent certain pour mettre le doigt sur les détails qui sont importants et qui font la différence, qu’il s’agisse d’une adaptation ou d’une oeuvre originale.

Le dessin de Chabouté est en noir et blanc, très approprié pour le texte de Melville. Il lui donne tout de suite un aspect un peu plus sombre, plus inquiétant, comme le sont certains passages du roman. Il nous avise tout de suite de rester sur nos gardes, car quelque chose va se produire. C’est ce que j’aime chez cet auteur. Ici, il transmet à merveille le côté sombre qu’on peut, par moments, retrouver dans Moby Dick.

Ce choix permet de présenter les personnages d’une manière différente, où ils sont beaucoup plus expressifs. On sent facilement leurs émotions, le dégoût, la haine, le désir de vengeance, la peur.

Divisé en chapitres, qui reprennent des bouts de texte du roman, l’auteur pose le cadre de l’histoire à venir et l’atmosphère. On retrouve les infimes détails des romans quant aux scènes clés du livre, avec plus de longueurs que la BD de Jouvray et Alary. Le roman est long (pour moi, ce n’est pas un défaut) et par ce choix, l’adaptation de Chabouté se rapproche bien plus du roman de Melville. Les personnages y sont plus détaillés et plus fidèlement représentés.

J’ai trouvé cette adaptation très intéressante, fidèle au livre de Melville, mais sans n’en être qu’un pâle résumé. C’est une histoire à part entière, prenante, portée par le souffle qui caractérise habituellement les livres de Chabouté que j’ai pu lire jusqu’à maintenant.
La façon dont l’auteur manie le texte original, terminant le second livre par la célèbre phrase qui débute le roman, est brillant. C’est une adaptation à la fois fidèle et originale. Elle m’a beaucoup plu.

Sans doute une adaptation en BD presque parfaite. On y retrouve toute l’essence du roman de Melville. Comme elle tient sur deux livre, ce choix permet à l’auteur plus de latitude et offre une impression de lecture plus proche de l’œuvre originale.

À conseiller!

Moby Dick, livre premier, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 120 pages, 2014

Moby Dick, livre second, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 136 pages, 2014