Passage en Alaska

Passage en Alaska«La mer me fait peur», avoue Jonathan Raban, navigateur hors pair, et c’est ce mélange d’angoisse et de fascination qui fait le prix de ce livre. À peine installé à Seattle, il décide de rejoindre à la voile Juneau, en Alaska : mille six cents kilomètres d’un entrelacs d’îles et de canaux aux eaux tourbillonnantes, traversés de courants dangereux, empruntés pourtant depuis des temps immémoriaux. Ici s’est épanouie la culture du canoë des peuples autochtones, avec leurs fabuleux masques peints, leur iconographie complexe, leurs histoires de dieux sous-marins aussi néfastes que retors. Trappeurs et autres coureurs des bois eurent tôt fait de s’engouffrer dans le sillage des premiers explorateurs, eux-mêmes bientôt suivis par des colons, des missionnaires, des anthropologues et des pêcheurs dont les histoires, les rêves, les conflits hantent parfois chaque pouce de terrain. Est-ce par nécessité de faire le point que Raban a levé l’ancre? Ou bien par besoin de s’immerger dans l’énigme de la mer, d’en recueillir l’écho dans les mythologies et les arts indiens, dans les journaux du capitaine Vancouver, dans la poésie et la peinture, dans la physique des vagues. Peu à peu, cette aventure dans le «Grand Dehors», au cœur de la nature sauvage, entraînera l’auteur dans des eaux plus profondes, plus sombres, plus personnelles qu’il ne l’avait imaginé, quand un drame imprévu bouleversera le déroulement du voyage et le précipitera dans une exploration des replis les plus secrets du cœur de l’homme.

Passage en Alaska avait tout pour me plaire. Ce gros pavé m’attirait beaucoup, essentiellement à cause de sa quatrième de couverture et de son thème. Naviguer dans le passage entre Seattle et Juneau m’apparaît comme un voyage fabuleux. L’idée que l’auteur en profite pour transmettre beaucoup d’informations, d’anecdotes historiques et sociales, ainsi que ses découvertes me plaisait aussi. Surtout que Jonathan Raban, en plus d’être écrivain, aime profondément les livres. Son bateau, abritant une bibliothèque faite de récits de voyage de toutes sortes, est invitant. Ma lecture cependant, ne s’est pas déroulée tout à fait comme je le prévoyais.

Le début du livre est intéressant. L’auteur raconte son appareillage et le début de son aventure, du choix de partir jusqu’aux adieux à sa famille et son départ sur l’eau. Rapidement, il nous raconte en parallèle toutes sortes d’anecdotes et de notes historiques sur les lieux, en commençant par la pêche à Seattle. On apprend des choses sur son fonctionnement, les gens qui en sont les principaux acteurs, et l’admiration de l’auteur pour ces travailleurs de la mer « à l’ancienne ».

« Dans le port de pêche de Seattle, le passé – et même le lointain passé – demeurait vivant et à pied d’oeuvre, bien plus que nulle part ailleurs dans une Amérique au regard fixé vers l’avenir. Un homme de mon âge y puisait un certain réconfort. J’aimais les bateaux, leurs noms évocateurs, leurs capitaines infiniment soigneux dans l’entretien de leur bord, et les bavardages aimables et discrets des gens de mer. »

Dès qu’il prend la mer, l’auteur nous parle autant des créatures marines que des villages qu’il croise sur sa route. Il aborde des anecdotes qu’il a déjà vécu, par exemple en assistant à des danses amérindiennes et partage avec nous des souvenirs. Il puise dans la littérature, les carnets de bord de navigateurs comme celui du capitaine Vancouver, pour faire un lien avec ce qu’il est en train de vivre sur l’eau.

« Par-dessus tout, la pêche en Alaska restait le dernier épisode de la conquête de l’Ouest, l’ultime western authentique. »

Il greffe à sa propre histoire toutes sortes d’anecdotes, des rencontres avec des gens, des extraits de journaux, des poèmes et des informations historiques. L’idée est très intéressante et, si le début me plaisait bien, j’ai peu à peu décroché au fil de ma lecture. Les informations transmises par l’auteur me donnaient l’impression de manquer de cohérence. J’ai eu beaucoup de mal avec la construction de ce livre. Ce n’est pas tout à fait un récit, ni tout à fait un livre d’histoire. Il y a peu de chapitres, le texte est dense. J’ai l’impression que tout déboule pêle-mêle pendant 558 pages et j’avais de plus en plus de mal à avancer.

Ce n’est pas parce que les informations ne sont pas intéressantes, mais c’est surtout parce que je trouve que la construction de cet ouvrage manque de structure. J’aime toujours apprendre de nouvelles choses, surtout quand il s’agit de l’Alaska, toutefois j’aime aussi que les informations puissent être retrouvées en feuilletant le livre et qu’elles soient partagées en tenant compte d’une certaine structure. J’avais l’impression de passer du coq à l’âne sans trop d’émotions.

De mon côté, cette façon d’écrire m’a moins plu et j’y ai été beaucoup moins sensible qu’avec d’autres livres que j’ai pu lire, rassemblant beaucoup d’informations sous forme de « récit », avec une certaine structure. Je sors donc de la lecture de cet ouvrage très déçue. J’en attendais beaucoup, puisque la parution d’un livre – peu importe sa forme – sur l’Alaska m’attire toujours. Cependant, j’ai eu énormément de mal à avancer dans ce livre, avec l’impression de me perdre dans les anecdotes de l’auteur.

Peut-être que ce livre aura plus de chance avec vous. De mon côté, c’est un rendez-vous manqué, malheureusement, même si l’Alaska est pourtant là, entre les pages. Ça ne m’a pas suffit…

Passage en Alaska, Jonathan Raban, éditions Hoëbeke, 560 pages, 2019

L’Erebus: vie, mort et résurrection d’un navire

ErebusEn septembre 2014, au fond des eaux glacées de l’Arctique canadien, la poupe brisée d’un vaisseau fut découverte. Il s’agissait d’un bateau mythique : l’Erebus. Michael Palin – pilier des Monty Python et réalisateur de documentaires pour la BBC – redonne vie à cet extraordinaire navire, depuis sa mise à l’eau en 1826 jusqu’à ses voyages d’exploration en Antarctique qui ont conduit à sa gloire, puis à son ultime catastrophe en Arctique. Il revisite les parcours entremêlés des hommes qui ont partagé son chemin : le fougueux James Clark Ross, qui cartographia une grande partie des régions australes et supervisa les premières expérimentations scientifiques menées sur place ; mais aussi John Franklin, homme tourmenté qui, à l’âge de 60 ans et après une carrière en dents de scie, prit le commandement du bateau. Il décrit avec brio le quotidien des hommes à bord qui, les premiers, débarquèrent sur la terre Victoria antarctique et ceux qui, à peine quelques années plus tard, finirent gelés jusqu’à en mourir dans les eaux du grand Nord, tandis que des missions de sauvetage tentaient désespérément de les atteindre.

L’expédition de Sir John Franklin est un événement historique qui m’intéresse et me fascine depuis de nombreuses années. C’est une expédition qui a rapidement tourné au cauchemar et qui a marqué les esprits. Quand on a découvert en 2014 l’épave de l’Erebus, c’est avec fascination que j’ai suivi les événements.

Dès l’annonce de la publication du livre de Michael Palin, il était assuré que je souhaitais le lire. Chinouk m’a proposé d’en faire une lecture commune et c’est avec elle que j’ai lu l’histoire passionnante de ce célèbre bateau.

Tout d’abord, l’ouvrage s’ouvre sur une carte retraçant les voyages de l’Erebus. Vaisseau de guerre, l’Erebus commença sa première journée de service le 21 février 1828. Ce bateau, d’abord construit pour la guerre, vit sa carrière s’arrêter avec la fin des guerres napoléoniennes. La constante recherche de nouvelles voies maritimes lui permet d’avoir une « vie » bien remplie, jusqu’à son ultime voyage dans l’Arctique.

« Il s’appelait l’Erebus. Ce n’était pas un nom très gai, mais le navire avait été construit pour intimider, non pour amuser la galerie. Et il n’avait pas été baptisé au hasard: dans la mythologie grecque, Érèbe, fils de Chaos, est associé au cœur obscur des enfers, un lieu synonyme de dislocation et de destruction. »

Avec Michael Palin, on suit la construction de l’Erebus puis sa mise à l’eau, avant de le voir patrouiller en Méditerrannée, avant d’être utilisé pour sa première expédition en Antarctique avec James Clark Ross. À l’époque, les Pôles sont perçus comme le summum de l’aventure et fascinent les population. Aujourd’hui, même si notre relation aux Pôles est un peu différente puisque tant de gens y sont allés et les ont explorés, la fascination n’en demeure pas moins, que ce soit pour les voyages passés ou ceux qui se déroulent en ce moment.

« …non seulement l’Erebus et le Terror étaient devenus les premiers voiliers à traverser la banquise, mais ils étaient parmi les premiers à prouver de manière irréfutable l’existence d’un continent antarctique. »

L’Erebus sera converti en navire polaire avant de se voir confier différentes expéditions, dont celle menée par Franklin. Il est intéressant de découvrir à travers ce récit, la façon dont était vécue la vie sur le bateau. On apprend beaucoup de choses sur la tenue des livres de bord, les lettres envoyées par l’équipage, les arrêts nombreux pour relever des informations, découvrir la faune et la flore, recueillir des données sur le magnétisme de la Terre ou sur les lieux visités et nommés pour les futures cartes. J’ai adoré découvrir comment vivaient les hommes qui devaient souvent partager des années de leur vie sur le bateau, ce qu’ils mangeaient, leur façon de faire face au scorbut, de fêter Noël, d’affronter le froid, les corvées sur le bateau, l’inspection quotidienne de l’hygiène et de la santé de l’équipage. On apprend aussi comment les moments de l’expédition étaient immortalisés – par l’art – jusqu’à l’arrivée de la photographie pour documenter les voyages.

Puis, il y a le départ de Franklin. On retrace son voyage jusqu’à la disparition des bateaux et la mise en place d’expéditions de secours qui arrivèrent, comme on le sait, beaucoup trop tard. Cette portion du livre est très intéressante. On apprend pourquoi certains personnages ont été oubliés, pourquoi certaines informations ont épouvanté la bonne société anglaise de l’époque et de quelle façon l’équipage a laissé des traces de son passage en Arctique. À la découverte de tombes creusées dans le sol glacé du grand nord, jusqu’à la note de Victory Point, toutes les découvertes sont fascinantes et troublantes. Elles ont aussi mené à l’élaboration de plusieurs théories quant à ce qui a pu se passer réellement sur l’Erebus et le Terror.

Bien plus qu’un simple ouvrage sur le parcours d’un bateau, L’Erebus: vie, mort et résurrection d’un navire est un véritable portrait d’une époque, d’une mentalité et de la société dans laquelle le navire a vu le jour. Tout restait encore à découvrir. Le monde s’ouvrait aux hommes avides d’expéditions et de nouveautés. La nature était au service des humains et leur offrait matière à étude. C’était aussi l’occasion pour eux de tenter d’introduire de nouvelles espèces sur des territoires vierges, le sentiment de conquête étant bien ancré dans les mentalités. Conquérir les territoires, les glaces, les animaux. Chaque homme est le produit de son époque et on le perçoit totalement dans l’ouvrage de Palin, avec les mentalités qui avaient cours lors de l’équipage de Franklin et même avant, ainsi que la façon dont l’homme utilisait la nature.

« Intelligents, remplis de curiosité, ils étaient animés par l’esprit des Lumières: il leur fallait chercher à découvrir, repousser les frontières de la connaissance car ils étaient persuadés que plus ils mesuraient, traçaient, calculaient et empilaient les observations, plus l’Humanité en bénéficierait. »

Ce qui est intéressant avec le livre de Michael Palin, c’est le ton qui est employé. Palin est fasciné par ce bateau et il nous transmet très bien cette passion. Il nous raconte l’histoire de ce « navire de guerre » qui ne servira jamais vraiment à combattre, de sa conception jusqu’à sa découverte dans les eaux canadiennes. Il complète son récit par ses propres réflexions et voyages. L’auteur s’est effectivement rendu sur place pour effectuer ses recherches et il nous offre des comparaisons très intéressantes sur les lieux visités par les différents équipages de l’Erebus. Ce qu’il voit aujourd’hui de lieux mythiques, versus ce qu’ils étaient à l’époque de l’Erebus.

« De nos jours, à Greenhithe, au bord de la Tamise, il existe un pub nommé Sir John Franklin où l’on peut boire une pinte de bière et manger un steak frites à l’endroit précis où la famille du navigateur l’aperçut pour la dernière fois. »

Le livre contient de nombreuses cartes en début de chapitres ainsi qu’un cahier de photos au centre de l’ouvrage. Les cartes tout comme les photos, sont passionnantes à regarder. On a l’impression de « vivre » un peu plus ce voyage particulier qu’a dû être celui de l’Erebus, surtout lors de l’expédition de Franklin. L’ouvrage est complété par une chronologie des événements entourant le bateau ainsi qu’une bibliographie.

En complément de cette lecture, je vous invite à découvrir la capsule vidéo créée par Parcs Canada concernant l’exploration, le travail d’archéologie sous-marine et la découverte d’artefacts sur l’épave de l’Erebus. Vous trouverez d’autres vidéos passionnantes sur le compte de Parcs Canada.

Si le sujet vous intéresse, le livre de Michael Palin est à lire assurément. Son ton est agréable, les informations qu’il partage sont accessibles et passionnantes. C’est un ouvrage qui vaut vraiment la peine d’être lu. On le dévore comme on lirait un roman d’aventures!

L’Erebus: vie, mort et résurrection d’un navire, Michael Palin, éditions Paulsen, 391 pages, 2020

Face au vent

Face au ventDans la famille Johannssen, le grand-père dessine les voiliers, le père les construit, la mère, admiratrice d’Einstein, étudie leur trajectoire. Par tous les temps, le dimanche est synonyme de sortie en mer. Les deux frères, Bernard et Josh, s’entraînent avec passion, sous la bruyante houlette paternelle. Ruby, la cadette, écoute à peine. C’est inutile : elle semble commander au vent. Mais lorsqu’un jour elle décide d’abandonner une carrière de championne toute tracée, la famille se disloque et s’éparpille. Douze ans plus tard, une nouvelle course sera l’occasion de retrouvailles aussi attendues que risquées.

Ce livre a été une très belle surprise. Après avoir lu plusieurs avis négatifs, j’ai quand même eu envie de le lire. Tout d’abord parce que j’ai lu Les grandes marées du même auteur et que ce livre avait été un très beau coup de cœur. Ensuite, parce que Face au vent m’interpellait, même si je n’était pas certaine de ce que j’y retrouverais. Ce roman trace à la fois le portrait d’une famille un peu déjantée, une famille avec ses hauts et ses bas. Le roman nous fait passer par toute une gamme d’émotions et s’amuse à mêler les souvenirs et le présent. C’est l’un des enfants de la famille Johannssen qui raconte l’histoire. Josh est sans doute le plus calme et le moins exubérant de la fratrie. Mais les enfants navigateurs sont maintenant devenus des adultes tous bien différents et la famille n’est plus ce qu’elle était…

Avec ce livre, Jim Lynch nous parle de navigation tout autant que des liens serrés que peut tisser une famille. Les Johannssen vivent essentiellement pour les bateaux. Ils en dessinent, en construisent, en réparent, ils naviguent, participent à des régates et gagnent des prix. Si tout le monde navigue assez bien dans la famille, c’est Ruby, la petite dernière, qui « parle au vent » et a un aura surnaturel. Alors que tout le monde croit qu’elle participera aux Jeux Olympiques, Ruby décide de faire demi-tour avec son bateau et de perdre par choix. C’est à ce moment que quelque chose commence à éclater et que la famille se disloque peu à peu.

L’entreprise familiale frôle la faillite et le père et le grand-père doivent faire face à des procès; la mère – plus scientifique que navigatrice – se coupe du monde pour observer les étoiles et tenter de résoudre de vieux problèmes de mathématiques insolubles; Bernard défie la loi, saborde gratuitement des bateaux et est mêlé à de drôles de magouilles exotiques. Ruby quant à elle, devient une fanatique d’aide humanitaire, avec sa façon unique de ne rien faire comme les autres. Il n’y a que Josh, qui a choisi de rester. Il répare des bateaux (et parfois des gens), vit dans une marina et rencontre des filles par Internet. Il est le seul pour tenir encore un peu le fil qui lie sa famille et c’est lui qui nous raconte sa vie et ses souvenirs, les bons et les mauvais coups des Johannssen, toujours avec humour et lucidité.

Une famille à la fois étrange et attachante, qui naviguait tous les dimanches, beau temps, mauvais temps. Une famille liée par les bateaux, des enfants éduqués dans l’univers de la voile, où la vitesse du vent et les manœuvres de navigation sont plus importantes que tout le reste. Une famille unie, jusqu’à ce que tout se brise et sépare les membres de la famille pendant des années.

« La maison était restée un musée dédié à la nostalgie familiale et aux appareils électroniques démodés. »

Josh demeure le lien, le pivot central autour duquel tout le monde gravite. Entre ses sorties désastreuses avec des filles, les gars du chantier, les gens de la marina, le prédicateur qui annonce la fin de tout, les soucis des uns et des autres, une lettre de Bernard ou de Ruby vient parfois égayer le quotidien de Josh qui vit sa vie dans une forme d’attente. Il est le fils sans ambition.

« Les bateaux abandonnés racontent des histoires. Les gens ont la tête ailleurs, ils sont licenciés, ils tombent malades ou divorcent et leurs bateaux évoquent des vies tristes et compliquées; les bâches bleues masquent temporairement le déclin, jusqu’à ce que le vent change de direction et que l’odeur parvienne aux narines du capitaine du port. »

Face au vent s’avère en fait un roman très drôle avec des scènes souvent anecdotiques et dont les images sont assez frappantes. L’histoire des Johannssen est suffisamment improbable dans ses petits détails pour nous faire sourire. Les dialogues sont empreints de réparties plutôt réjouissantes et les personnages ont tous un petit côté plus ou moins déjanté. Les chapitres sont courts et même si le roman suit tout de même une certaine trame, l’auteur nous communique d’un chapitre à l’autre, de nombreux souvenirs de la gloire passée de la famille. C’est une belle façon de créer un univers très riche et des personnages entiers.

« Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre le science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère. »

Une lecture que j’ai adoré, qui m’a fait rire et qui m’a émue. Face au vent est très différent de Les grandes marées mais tout aussi plaisant à lire. Donnez une chance à ce bouquin qui vaut grandement la peine. En tournant la dernière page, je n’ai d’ailleurs pas compris les commentaires négatifs sur ce roman. L’histoire est à la fois drôle et rafraîchissante, les personnages sont attachants et leur monde est original. L’écriture est parfaite, tout comme les dialogues. On apprend beaucoup de choses sur la navigation et les bateaux, surtout sur l’univers particulier de ceux qui vivent dans les marinas ou dont le monde tourne complètement autour de la navigation. On rencontre souvent l’ombre d’Einstein, figure emblématique de la mère de la famille, passionnée de sciences. Il y est question d’astronomie, de mathématiques et aussi, un peu, de fin du monde.

J’ai passé un fabuleux moment de lecture avec Face au vent. Jim Lynch est décidément un auteur qui me parle beaucoup, peu importe sa façon de créer ses personnages, que ce soit avec des créatures marines (et de la poésie) dans le cas de Miles dans Les grandes marées ou avec beaucoup d’humour (et d’émotions) pour la famille Johannssen.

À découvrir assurément!

Face au vent, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 336 pages, 2019

Mocha Dick

Mocha DickUn soir, à bord du baleinier Penguin, le second du capitaine est incité par l’équipage à raconter sa conquête du redoutable Mocha Dick : « Ce monstre célèbre, qui était sorti victorieux d’une centaine de combats avec ses poursuivants, était un vieux mâle d’une taille et d’une force prodigieuses. Chose singulière : par un effet de l’âge ou, plus vraisemblablement, d’une aberration de la nature comparable à celle que l’on retrouve chez l’albinos d’Éthiopie, il était blanc comme laine ! […] En un mot comme en cent, quelle que soit la façon de le considérer, c’était un poisson absolument extraordinaire. »
Son récit, qui rappelle celui d’Achab contre Moby Dick dans l’oeuvre éponyme de Melville, nous plonge dans une lutte acharnée entre un homme et un animal, où chacun déploie son obstination et sa ténacité pour survivre – et entrer dans la légende.

Cette petite plaquette arbore sur sa page intérieure un titre beaucoup plus long: Mocha Dick ou la baleine blanche du Pacifique: fragment d’un journal manuscrit. Un livre qui fait tout de suite penser à une autre célèbre baleine, beaucoup plus connue. Même s’il n’en existe aucune preuve, les similitudes entre les deux histoires laissent penser qu’il est possible que Mocha Dick ait pu être lu un jour par Herman Melville, l’auteur de Moby Dick. Après avoir lu avec un grand plaisir le livre de Melville, j’ai été naturellement attirée par cette histoire. Qu’en est-il donc de Mocha Dick?

L’auteur, Jeremiah N. Reynolds, a une histoire intéressante. Écrivain et explorateur, Reynolds soutenait John Cleeves Symmes Jr qui croyait à la théorie de la Terre Creuse. Une théorie définissant la terre comme étant « creusée en son centre » et pouvant abriter un monde à explorer. Cette idée a naturellement alimenté fictions et folklore. Reynolds réussit à lancer une expédition en Antarctique avant de devoir l’abandonner. Il devint ensuite avocat et homme d’affaires.

Reynolds a publié Mocha Dick en 1839 alors que Melville fait paraître Moby Dick en 1851. C’est le récit par Owen Chase du naufrage de l’Essex, attaqué par un grand cachalot en 1820, qui inspira assurément les deux auteurs. On retrouve de nombreux points communs entre le livre de Reynolds et celui de Melville, mais également de nombreuses différences. Mocha Dick est présenté comme un « fragment de journal » et donc, il est beaucoup plus court que Moby Dick.

L’histoire est concise, il s’agit d’une aventure racontée oralement par le second capitaine d’un baleinier. C’est un récit qui s’en tient à son aspect légendaire et qui nous plonge directement dans l’action. Le livre de Melville est, quant à lui, fort différent. On y parle de cétologie, d’art, de philosophie. Le contexte est plus étudié, plus long. C’est une véritable oeuvre, complète, complexe et offrant une gamme de réflexions intéressantes sur l’époque et la société en général. Mocha Dick demeure un peu plus dans l’aspect folklorique et raconte l’aventure vécue par des marins. On est dans le vif de l’action… et on a aussi droit à une petite chanson de marin en prime!

« À compter de la première apparition de Dick, sa célébrité ne cessa de croître, jusqu’à ce que son nom finisse par se mêler aux saluts que les chasseurs de baleines avaient coutume d’échanger lorsqu’ils se croisaient sur le vaste océan Pacifique; alors, souvent, les dialogues d’usage se terminaient par: « Des nouvelles de Mocha Dick? »

J’ai beaucoup aimé ma lecture du livre de Jeremiah N. Reynolds pour son aspect plus « immédiat ». Moby Dick demande du temps et la lecture est très différente. Si on a envie de lire une fiction s’inspirant du naufrage de l’Essex en entrant au cœur du sujet, Mocha Dick est tout trouvé. Le texte se prête bien à une petite analyse et peut être lu par des lecteurs un peu plus impatients. Moby Dick est une lecture beaucoup plus exigeante (mais pas moins intéressante!).

Mocha Dick a aussi un petit côté amusant avec les débats que tente de commencer un des chasseurs de phoques du récit, sans cesse bafoué, qui essaie de faire valoir la noblesse de la chasse aux phoques contre la chasse à la baleine. J’ai également bien apprécié l’esprit de cette traduction, qui utilise des notes en bas de page plutôt que de tenter d’adapter au lecteur d’aujourd’hui les mots issus du répertoire marin. Les notes sont instructives et le lecteur apprend beaucoup de choses.

Il est aussi intéressant de comparer les deux capitaines des histoires de Reynolds et de Melville. Si celui de Mocha Dick est fasciné par la baleine, il n’en perd tout de même pas trop son humanité, contrairement à Achad dans Moby Dick.

Aux amateurs de bateaux et d’aventures, je conseille assurément les deux livres. Ma préférence va naturellement à Moby Dick qui est une oeuvre plus entière et fort différente. Il est d’ailleurs intéressant de pouvoir comparer les deux histoires, les deux formats et les vies différentes des deux auteurs. Si vous le pouvez, lisez les deux! Il y a des choses à aller puiser dans les deux textes. Pour les amateurs de récits plus brefs et d’action, la plaquette de Reynolds est à privilégiée. C’est court, beaucoup plus sur le ton de la tradition orale et des légendes, mais peut-être moins marquant.

Mocha Dick, Jeremiah N. Reynolds, éditions du Sonneur, 83 pages, 2013

Deep Sea Aquarium MagMell t.1

Deep sea aquarium 1Ouverture d’un aquarium dans la baie de Tokyo, à 200 m sous l’eau ! Le Deep Sea Aquarium MagMell est un lieu unique au monde où la faune abyssale peut être observée de près. Kôtarô Tenjô, jeune balayeur timide, adore les créatures sous-marines. Sa rencontre avec Minato Osezaki, directeur de l’établissement, va changer sa vie.

J’ai tout de suite été attirée par ce manga à cause de son thème: le monde sous-marin et dans ce cas plus précis, celui des abysses. Comme le personnage de Kôtarô, le milieu sous-marin m’a toujours attirée. Ce manga a été une très belle découverte. J’ai eu un gros coup de cœur pour les personnages et pour l’histoire. C’est une véritablement plongée tout au fond de l’eau.

Magmell est le premier aquarium au monde construit dans les abysses. C’est un événement qui attire les foules. On suit Kôtarô, un jeune homme fasciné par le monde marin, balayeur souvent perdu dans la contemplation des créatures sous-marines depuis qu’il est tout petit.

« Il y a un coin… tout au fond de la mer… que les rayons du soleil ne peuvent pas atteindre. Les abysses. C’est un endroit considéré comme un mystère plus grand que l’univers. »

Le hasard le met en contact avec le directeur de l’aquarium, Minato qui réalise que son employé s’illumine littéralement lorsqu’il parle des créatures sous-marines. Ses connaissances sont impressionnantes et son enthousiasme pour tout ce qui touche aux abysses est contagieux. Minato s’attachera à lui, lui offrira certaines opportunités et on le verra évoluer au fil des pages.

Il y a de très beaux moments dans ce manga. Je pense notamment à tout ce qui touche l’histoire du vice-directeur et de la corbeille de Vénus, une forme d’éponge sous-marine. Il y a également tout ce qui entoure le père de Kôtarô, dont on découvre des bribes dans ce premier tome et qui sera sans doute plus développé dans les prochains livres.

Pour ceux, qui comme moi, s’intéressent à ce monde fascinant, Deep Sea Aquarium Magmell est un manga vraiment magnifique. Les illustrations sont soignées, réalisées avec soin et précision. Le contenu est tout aussi intéressant. Au-delà de l’histoire, il y a aussi beaucoup d’informations sur les créatures sous-marines. Entre les chapitres, une fiche intitulée Le guide des Abysses nous présente de l’information sur les créatures sous-marines dont on parle dans le manga. Les fiches sont écrites par l’ancien directeur de l’aquarium de Shizuoka.

J’aime énormément découvrir de nouveaux mangas. Outre mon grand coup de cœur pour Ma vie dans les bois, je dirais que Deep Sea Aquarium Magmell ne se situe pas bien loin derrière. Mon plaisir de lecture a été le même dans ce cas-ci. La découverte de Magmell et du monde sous-marin est tout simplement passionnant!

J’ai très hâte de lire le second tome. Il y en a un troisième qui vient de paraître et un quatrième prévu pour l’automne. Vivement la suite!

À noter qu’en enlevant la jaquette du livre, on découvre sur les deux faces du manga une petite histoire anecdotique sur l’embarquement pour Deep Sea Aquarium!

Deep Sea Aquarium MagMell t.1, Kiyomi Sugishita, éditions Vega, 192 pages, 2018