Si près, si loin, les oies blanches

Si près si loin les oies blanchesTout au long de ce livre, deux pistes se croisent au fil des lieux, des époques et des saisons : celle des grandes oies blanches et celle des gens qui les ont admirées, convoitées. Sur la toile de fond des cycles naturels, la halte immémoriale des oies en bordure du Saint-Laurent devient ainsi le germe d’une réflexion sur les liens entre les humains et les animaux, sur le territoire et le vivre-ensemble, sur la liberté, la solidarité et la détermination. Si près, si loin, les oies semblent nous livrer un message… Dans leur sillage, s’ouvrent nos propres routes migratoires…

Cet essai de Gérald Baril est une vraie petite merveille. Ayant comme point de départ les oies blanches, l’auteur aborde une foule de sujets, nous parle de quantité de livres et nous raconte l’univers des oies et de ceux qui les ont observées et admirées.

« Que l’on soit scientifique, chasseur, artiste, amant de la nature ou simple témoin de leur passage saisonnier, la multitude des oies captent l’attention et frappe l’imagination. Ce temps d’arrêt, que nous intime la grandiose et fugitive présence des oies blanches, nous porte à méditer sur les rapports entre les humains et les animaux, sur le territoire et sur la notion de communauté. Si près et si loin de nous, les oies semblent nous livrer un message. »

Le livre est divisé en quatre grandes sections, qui couvrent le passage des saisons. Chaque moment de l’année amène son lot de découverte, de bonheurs. Toujours avec les oies en premier plan ou par moments, en toile de fonds. Ces oiseaux sont aussi l’occasion pour l’auteur d’aborder des sujets qui lui sont chers: la culture, l’art, la littérature, la gastronomie, la politique, la nature, les moments passés au chalet ou avec des amis, l’écriture, la chasse, l’environnement, la toponymie (le Village-aux-Oies par exemple, aujourd’hui complètement rasé), la science, la biologie, l’aménagement du territoire, son exploitation et sa protection. Le passage des grandes oies annonce le changement des saisons et a quelque chose de très émouvant.

Le livre est aussi une sorte de « voyage » pour suivre les oies. L’auteur nous parle de l’incontournable Baie-du-Febvre (si vous n’y êtes jamais allés, c’est un lieu fabuleux et impressionnant pour voir les oies), du Cap Tourmente et de l’Île Bylot. Il puise dans notre histoire, celle des premiers explorateurs d’autrefois et des scientifiques d’aujourd’hui, pour nous offrir un voyage passionnant à la découverte des oies blanches. Avec l’auteur, on suit les comportements des oiseaux, leur façon d’évoluer en groupe et de migrer vers des contrées plus propices pour la reproduction par exemple. On apprend beaucoup de choses sur le travail des chercheurs et le baguage des oies.

De nombreux chapitres sont consacrés aux Amérindiens et à leur relation avec les oies. On parle également de chasse et j’ai adoré le propos de l’auteur à ce sujet, sa façon de percevoir la chasse, les points qu’il apporte en sa faveur et son point de vue par rapport aux croisades qui ont brimé les droits des Premières nations. Il rejoint sur beaucoup de points ce que je pense de la chasse, de sa perception dans la société. La place des oies dans l’imaginaire des Inuits est très importante.

« Il fut un temps au Québec où personne n’aurait songé à blâmer la chasse, tellement l’activité était parfaitement intégrée dans les mœurs. Tous ne chassaient pas, mais beaucoup en profitaient. »

Cet essai raconte à la fois la biologie des oies, la façon dont elles sont nommées, leurs particularités alors qu’elles entreprennent de grandes traversées. Au-delà des détails plus techniques ou biologiques, le texte est empreint d’une belle sagesse, d’une délicatesse et de détails passionnants qui nous amènent sur la trace de la sauvagine. Revisiter l’influence des oies dans nos vies, s’imprégner de la nature et de ce qu’elle nous apporte et réfléchir à une foule de sujets allant du véganisme à la politique, apportent à l’essai une dimension humaine et très intéressante.

À la fin de chaque grand chapitre, l’auteur nous convie à une petite tranche de vie, à une réflexion plus intime, autour des sujets précédemment abordés. Les passages sont en italiques dans le livre et marquent une sorte de pause, J’ai beaucoup aimé. On a le sentiment de suivre d’un peu plus près l’auteur en plongeant dans son quotidien et ses pensées.

Les chapitres sont agréablement construits. Un repas entre amis autour d’une oie aux deux pommes peut être le début de longues réflexions sur la chasse par exemple, la gastronomie, le territoire. C’est à la fois convivial et intéressant, un peu comme si on y était. J’ai adoré cette atmosphère, qui rend l’essai beaucoup plus proche du lecteur et moins « didactique ». L’écriture est par moments presque poétique. C’est une petite merveille.

« Les refuges d’oiseaux migrateurs et tous les espaces protégés dans le but de maintenir la biodiversité sont éminemment précieux, mais ne doivent pas être seulement des fenêtres à travers lesquelles on imagine un monde disparu. Ils doivent être vus comme des avant-postes d’un monde à venir, plus respectueux des cycles naturels auxquels nous aussi, les humains, sommes partie prenante. »

On y retrouve de nombreuses références culturelles aux oies: dans les chansons de Félix Leclerc, dans la poésie de Félix-Antoine Savard, chez Gabrielle Roy. L’auteur m’a donné envie de (re)lire Robert Lalonde, Selma Lagerlöf, Jean Provencher, Sheila Watt-Cloutier (dont le livre Le droit au froid m’attend dans ma pile). Il m’a aussi donné envie de découvrir l’histoire de la Petite-ferme du cap Tourmente (lecture à venir très bientôt d’ailleurs!)

« Raconter, c’est un peu faire ses comptes. Les mots conter et compter ont une origine commune dans l’expression latine computare, « calculer ». Travail minutieux d’artisan, tant de fois avant moi reconduit. Et pourquoi raconter? Pourquoi ressasser ces choses d’un autre temps? Parce que c’est là une faculté de notre espèce, de faire que soient à nouveau les choses qui ne sont plus. »

Le retour des oies blanches est sans cesse un spectacle fascinant et impressionnant, qui revient chaque année pour mon plus grand bonheur. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis plongée dans les mots de Gérald Baril. Un essai passionnant, tout en finesse. J’adore!

Vous aimez ce genre de livre? Je vous suggère aussi Hiver: cinq fenêtres sur une saison qui est construit un peu dans le même genre et nous apprend une foule de choses passionnantes!

Si près, si loin, les oies blanches, Gérald Baril, XYZ éditeur, 336 pages, 2020

I Am Still Alive

I Am Still AliveAprès le décès de sa mère, Jess Cooper part habiter avec son père qu’elle ne connaît quasiment pas. Celui-ci vit reclus au beau milieu d’une forêt, quelque part au Canada. En une semaine, il entreprend d’enseigner à Jess comment survivre dans la nature. Le temps presse, car l’homme, pourchassé par des tueurs, sait que ses jours sont comptés…
Bientôt, trois individus armés jusqu’aux dents débarquent et l’assassinent. Sans famille, sans abri, sans nourriture, Jess n’a plus le choix : elle doit tenir coûte que coûte, et apprendre à se défendre. Car la jeune fille le sait : les hommes vont revenir. Elle devra alors être prête à les affronter. Et à venger son père.

I Am Still Alive est un roman jeunesse très intéressant. Jess, seize ans, est un personnage au passé complexe. Sauvée d’un accident où sa mère est décédée, elle est restée handicapée et a dû faire de la réadaptation. Elle a aussi dû apprendre à vivre un premier deuil, avant d’en vivre un second plus tard dans l’histoire, forts différents l’un de l’autre. Après avoir vécu un moment en famille d’accueil, les services sociaux ont pu retrouver son père qu’elle n’a presque jamais vu et elle s’envole vers l’Alaska pour vivre avec lui. Le problème, c’est que l’avion qui devait l’amener dans cet état traverse plutôt la frontière et s’enfonce dans les forêts canadiennes. Loin de tout, isolée, dans une cabane en rondins avec pour toute compagnie les animaux sauvages et un chien, Jess retrouvera son père et devra apprendre à vivre avec lui loin du monde.

« …si vous lisez ces mots, c’est probablement que je suis morte. N’empêche que j’aurai quand même survécu un petit moment. »

Le début du livre donne le ton. Il y sera question de survie et d’apprentissage, que ce soit de la vie en pleine nature ou alors, de la relation avec son père. Les débuts sont difficiles. Jess n’a pas envie de vivre là-bas. Elle n’a pas envie d’apprendre à chasser, absolument pas, et elle en veut à son père qui ne s’est jamais occupé d’elle. Sa relation avec lui est conflictuelle. Elle découvre cependant au fil du temps qu’elle lui ressemble peut-être un peu et que sa mère, qu’elle croyait à l’opposé de son père, a peut-être plus de points en commun avec lui qu’elle ne le pensait.

« Peut-être pouvais-je envisager de tenir un an, après tout. Il y avait du chocolat chaud dans la cabane. Du chocolat chaud et un feu de bois dans une cabane en rondins. Des gens étaient prêts à payer pour ce genre de choses. »

Cependant, son père semble cacher plusieurs choses. D’abord, le fait qu’il ne vive pas vraiment en Alaska alors qu’officiellement, c’est le cas. Le fait aussi qu’il la met en garde contre l’arrivée de quiconque en avion. Quiconque qui n’est pas Griff, l’ami de son père et ravitailleur en règle de leur cabane en rondins.

Elle commence tout juste à apprendre la vie dans la nature sauvage quand son père, pourchassé et se cachant du monde, est froidement assassiné. L’histoire en devient une de survie. Le livre est construit de telle façon qu’il alterne beaucoup, du moins dans sa première moitié, avec le « avant » et « après ». Les chapitres racontent en alternance la vie de Jess avant l’accident de voiture qui a tué sa mère, avant son arrivée dans la cabane. Les chapitres « après » quant à eux, parlent de ce qu’elle doit traverser maintenant pour penser s’en sortir. La survie. Pour ne pas mourir de froid, de faim ou alors attaquée par les bêtes.

« Quand tu n’es pas assez forte, essaie de te montrer maligne. Dans la nature, c’est souvent plus efficace de toute manière. »

Le roman fait le tour d’une année complète et est divisé par saisons, selon les défis et les obstacles que chaque période de l’année peut apporter. J’ai vraiment apprécié cette lecture qui se dévore comme un vrai roman d’aventures, surtout à partir de la seconde partie. La seule chose que je regrette vraiment avec ce livre, c’est le choix de l’éditeur de ne pas avoir traduit le titre. C’est quelque chose qui me dérange beaucoup, le fait de ne pas traduire les titres lorsqu’on publie une traduction… C’est la mode chez les éditeurs européens et je le déplore beaucoup. Il y aurait eu tant de beaux titres à choisir pour illustrer l’idée derrière I Am Still Alive.

Il est indiqué « dès 13 ans » en quatrième de couverture. Je pense que c’est assez juste puisque certaines scènes de survie dans la seconde partie ne sont peut-être pas appropriées pour les plus jeunes. J’ai aimé cette lecture en tant qu’adulte. Par contre, à l’adolescence c’est en plein le genre d’histoire qui m’aurait intéressée. Une héroïne qui vit des moments extrêmes, doit apprendre à chasser et pêcher puisque sa vie en dépend. Elle est seule au monde avec un chien, Bo, et elle a envie de vivre. Même si l’héroïne est parfois un peu agaçante au début du livre et qu’elle frôle la mort plusieurs fois, l’auteure nous offre un bon roman d’aventures et un cadre un peu différent pour un roman jeunesse. Jess vit des problématiques liées à son âge (l’envie de sortir, d’être avec ses amies, de se soucier de ce que les autres pensent, d’avoir une vie normale avec sa mère) alors qu’elle est projetée dans un monde extrême, où les gens peuvent mourir, les animaux attaquer quand on s’y attend le moins et où la survie est primordiale.

La survie prend pour Jess le visage de la vengeance. C’est ce qui lui donne l’énergie nécessaire pour continuer, quand il ne lui reste plus rien. I Am Still Alive est en quelque sorte son journal, qu’elle tient dans un carnet offert par Griff pour garder une trace de ce qu’elle vit et espérer rester vivante.

Un roman divertissant que j’ai lu pratiquement d’une traite. J’ai beaucoup aimé!

I Am Still Alive, Kate Alice Marshall, éditions Pocket Jeunesse, 352 pages, 2020

De pierre et d’os

De pierre et d'osDans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

De pierre et d’os est un roman que j’ai beaucoup vu sur les réseaux sociaux et qui m’attirait bien. Je n’ai vraiment pas été déçu! Cette lecture s’est avérée être à la hauteur de mes attentes.

L’aventure commence alors que la banquise se fend dans un grondement sourd, séparant Uqsuralik des siens et de l’igloo familial. La jeune fille se retrouve seule, à l’écart de ce qu’elle connaissait. Elle devra donc, avec ses chiens, affronter en solitaire le grand froid arctique, la solitude, la faim. Elle devra apprendre à survivre.

« Je suis à nouveau seule sur le territoire. À la recherche de baies et de petit gibier. Je dors sur des tapis de mousse quand il y en a, ou parmi les saules nains. Il fait chaud – trop chaud parfois. Cela n’est pas bon. Les moustiques m’assaillent et j’ai peur que les maladies fondent sur moi. Ikasuk pleure certains soirs. Je me demande si les esprits ne rôdent pas. »

À travers son périple, elle fera des rencontres difficiles et d’autres, plus accueillantes. Elle sera confrontée à la jalousie, à la haine, à la méchanceté, à la mort; mais également à la bonté, à l’entraide, aux saisons rigoureuses, à la dynamique familiale, à la chasse et à la bienveillance.

À travers ce roman on apprend beaucoup sur les coutumes, le côté vestimentaire, les nombreuses croyances, la chasse, la pêche, le côté nomade des Inuits, les abris, la mentalité de cette tribu et la dure réalité de ce mode de vie sur un territoire qui nous paraît inhospitalier. Pourtant, c’est peut-être là que se trouve l’exemple de la plus pure liberté. Les Inuits ont besoin des uns et des autres, mais la terre où ils vivent les rend libres, même s’ils doivent affronter les rigueurs parfois cruelles de ce coin du monde.

« Sans couteau à neige, avec mon seul ulu, je construis un abri de fortune, empilant des pierres. Je comble les trous par des éclats de vieille glace. J’ai des graviers sous les ongles et des écorchures aux doigts. Le premier soir, je suce mon sang en regardant la voûte céleste. »

Il y a d’ailleurs de sublimes passages dans ce roman. Les nombreux chants particuliers, mais combien beaux et poétiques, utilisés par les Inuits pour exprimer une joie, faire un aveu, pour révéler une vision ou même pour confronter quelqu’un d’autre dans un désaccord, sont fascinants. Le côté hospitalier de ce peuple qui accueille les voyageurs, peu importe qui ils sont. L’aspect spirituel est très développé. Les Inuits ont des visions chamaniques impressionnantes annonçant des événements qui se concrétisent. C’est un peuple nomade, composé de chasseurs, qui cueillent aussi beaucoup de plantes et de baies en été. Ce peuple partage son territoire avec les animaux, les esprits et les éléments.

Le monde des esprits est très présent dans le quotidien des Inuits et dans leur façon de vivre. Selon les différentes périodes de l’année, les croyances sont très liées aux lieux de chasse. Les esprits peuvent se manifester à certains d’entre eux. Leurs croyances leur donnent accès à des visions spirituelles très fortes et très imagées. L’idée de réincarnation est très ancrée chez ce peuple et l’auteure nous le fait vivre à travers ses personnages. C’est à la fois passionnant et captivant.

La richesse de la culture Inuit est vraiment bien décrite. Le travail de recherche de l’auteure est impressionnant. Les personnages sont habités par tout ce qui guide ce peuple, par les coutumes et le quotidien magnifiquement décrit. Avec le personnage de Uqsuralik, Bérengère Cournut nous transporte dans un autre monde, un monde glacial où les esprits sont maîtres du territoire. Les habitants ont donc intérêt à respecter les coutumes et à ne pas froisser les esprits. Plusieurs de leurs gestes vont dans ce sens, en mettant en avant leurs convictions et la foi qu’ils ont dans les esprits. Par exemple, l’utilisation d’une même lance de chasse pour les animaux marins ou terrestres par exemple, est totalement prohibée, afin de ne pas déplaire aux esprits.

De pierre et d’os est un très beau roman qui aborde un monde qui nous est majoritairement inconnu. Le texte nous permet d’aborder l’histoire d’un peuple, d’apprendre à connaître ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. On découvre dans ce très beau roman le quotidien à la fois rude, mais profondément riche en histoires, du peuple inuit.

Le roman nous permet de suivre le destin de cette jeune fille devenue femme, qui chasse, se démarque de son peuple par son travail, ses capacités et ses agissements. Uqsuralik est un personnage féminin très fort qui tente de briser certaines idées préconçues et de se faire une place comme femme et chasseuse. C’est vraiment intéressant de suivre son histoire et de découvrir toute la profondeur des personnages.

C’est une lecture très fluide, très imagée. J’ai beaucoup aimé ce livre, j’y ai découvert un monde fascinant et passionnant. Je relirai assurément cette auteure. J’ai bien envie de poursuivre ma découverte avec Née contente à Oraibi, qui aborde aussi le quotidien d’un autre peuple, les Hopis.

Un petit mot également sur la couverture de De pierre et d’os que je trouve aussi splendide! À la fin du roman, on retrouve des photos d’époque qui illustrent bien l’histoire qui nous a été racontée.

Un roman que je vous conseille fortement, qui peut être lu par des jeunes comme par des adultes, avec un grand plaisir!

De pierre et d’os, Bérengère Cournut, éditions Le Tripode, 219 pages, 2019

 

Le Tigre

TigreAu tout début du XXe siècle, un fait divers singulier défraye la chronique de Saint-Pétersbourg, la capitale de l’Empire russe: un tigre monstrueux fait régner la terreur dans la lointaine Sibérie. Il décime les troupeaux et massacre les villageois. Rares sont les voyageurs qui échappent à ses assauts. Le Tsar promet alors à qui osera l’affronter et parviendra à l’abattre une récompense fabuleuse: le poids du monstre en pièces d’or. Les chasseurs de prime se lèvent en masse mais sans grand succès. Le Tigre semble doué de prescience. Il évente leurs pièges et de gibier mis à prix se fait chasseur impitoyable, puis s’évanouit à nouveau dans la steppe. C’est alors qu’un jeune Pétersbourgois, Ivan, décide de se lancer à son tour dans l’aventure.

Le Tigre est l’un des premiers textes de Joël Dicker, écrit pour un concours littéraire. Je n’ai pas lu les autres romans de l’auteur, mais ce livre-ci m’attirait beaucoup à cause de son format et de l’objet-livre en lui-même. L’ouvrage a une belle couverture rigide colorée avec une jaquette. La qualité de l’ouvrage est agréable avec un signet intégré. L’histoire est magnifiquement illustrée par David de las Heras.

Le conte commence alors que deux moines qui traversaient le pays, font halte à Tibié, espérant être bien accueillis. Le village est plongé dans un calme inquiétant et les deux moines découvrent un véritable carnage. C’est aussi là qu’ils tombent nez à nez avec le tigre. C’est à partir de ce moment que l’histoire commence.

« Mais au détour d’une maison, leurs deux montures se cabrèrent soudain, apeurées. Les moines venaient de tomber nez à nez avec le responsable du massacre, le pelage encore taché de sang frais: un énorme tigre. »

Des chasseurs sont mis à profit pour trouver l’animal, qui se déplace de village en village. Le Tsar finira par mettre la tête du tigre à prix, attirant quiconque souhaite s’enrichir. Les volontaires ne sont pas nombreux, mais la récompense attire un jeune homme, Ivan, qui tentera sa chance. Vif, intelligent, il ne manque pas d’idées pour aller au bout de sa quête.

Le conte amène un très bon suspense, qui monte au fil des pages et de la traque du tigre. Comme bien souvent dans les contes, il y a une belle leçon à retenir. On voit également plusieurs facettes de l’homme. Il y a la bonté des gens qui veulent aider, mais aussi un portrait de l’homme gagné par la fièvre de l’or, aux actions pas toujours honnêtes ni justes. À ne penser qu’à soi, on fini par se faire prendre à son propre jeu. La témérité peut payer, jusqu’à un certain point.

L’histoire m’a beaucoup plu. J’ai adoré ce livre. Les images sont vraiment très belles et accompagnent parfaitement l’histoire. Les paysages enneigés et la traque dans la nature sont aussi bien rendus par le texte que par les illustrations. Ce livre se prête également très bien à une lecture à haute voix, ce que nous avons fait à la maison pour ce conte. Ce fut un très beau moment.

Un conte que j’ai adoré découvrir et que je vous conseille. C’est une belle lecture.

Le Tigre, Joël Dicker, illustrations de David de las Heras, éditions de Fallois, 64 pages, 2019

Dernière saison dans les Rocheuses

Derniere saison dans les rocheusesEn 1820, aux Amériques, le commerce des fourrures est un moyen périlleux de faire fortune. À peine le jeune William Wyeth s’est-il engagé auprès de la compagnie de trappeurs la plus téméraire de l’État qu’il manque de se faire tuer. Il découvre alors la force des liens entre les hommes, dont la survie ne dépend que de leur solidarité. Chasse au bison, nuits passées à dormir sur des peaux de bête, confrontations aux forces de la nature ou aux tribus indiennes, la vie de trappeur est rude, mais William a soif d’aventures. Il a quitté sa famille pour le grand Ouest, sauvage et indompté. Il devra réunir plus de courage et d’habileté qu’il ait jamais cru avoir pour en sortir vivant.

Dernière saison dans les Rocheuses est le portrait vivant et passionnant d’une compagnie de trappeurs dans les années 1820. En suivant le jeune William Wyeth, avide d’aventures, de grands espaces et de découvertes, on plonge dans la vie quotidienne des hommes de cette époque, qui se lançaient corps et âme dans une vie difficile, mais fascinante.

Le début du roman nous présente William Wyeth et ses premiers pas dans le monde de la trappe:

« J’avais vingt-deux ans, et je travaillais au traitement des peaux depuis l’année précédente. Je projetais de rejoindre une brigade de trappeurs dès que mes économies me permettraient d’acheter mon fourniment. J’avais débarqué à Saint Louis, brûlant de participer à une expédition vers l’Ouest. »

Rêvant d’expéditions, mais devant aussi concilier son amour pour Alene qui elle, rêve de s’installer à Saint-Louis, Wyeth lui promettra de revenir bientôt, après avoir vécu son rêve de trappe. L’occasion de partir avec des camarades explorer les derniers cours d’eau encore intacts de l’Ouest ne se représentera plus. Wyeth partira donc pour une dernière saison dans les Rocheuses avant de s’installer pour de bon dans la vie. Wyeth comme de nombreux jeunes trappeurs, est attiré par l’aspect romantique de la trappe et par l’aventure. Tout est une découverte, des rencontres avec les indiens jusqu’aux poursuites des bêtes dans la nature plus grandiose et sauvage qu’il n’aurait pu l’imaginer.

« C’était la première fois que je voyais des Indiens de près. Ils n’auraient pas paru plus étranges s’ils avaient débarqué de la Lune. »

On sent que les débuts de la compagnie sont un peu chaotiques. Chacun se permet de juger les autres. Les moqueries et les doutes sont légion. Quand la compagnie part dans la nature sauvage et que des vies sont perdues, que les attaques entre clans se produisent, que la présence d’Indiens changent aussi la donne, le rôle de chaque trappeur au sein de la compagnie est primordial pour la survie des autres. Les liens qui se tissent alors entre les hommes sont de ceux qui marquent pour la vie. On apprend à connaître l’homme derrière son masque, à voir les meilleures qualités des uns et des autres au fil du temps.

« Se lancer dans la traite des fourrures était une entreprise généralement vouée à l’échec, tout le monde le savait. Mais c’était aussi l’excitation de l’aventure, l’attrait de l’inconnu et, peut-être, la possibilité de faire fortune. Cela me suffisait. »

On apprend, à travers ce roman, la façon dont était vécue la vie quotidienne dans une compagnie de trappeurs, mais surtout l’ambiance qui régnait dans la société de cette époque. Entre les postes de traite, la vie dans une garnison, le pistage des animaux pour la trappe, les accords et désaccords entre les différentes compagnie et les différentes tribus indiennes, le roman s’avère à la fois passionnant et instructif. Les réflexions que partage le personnage de William Wyeth, son honnêteté et sa transparence sur ce qui se joue devant ses yeux, apporte un côté plus intime au roman. On a l’impression de lire un véritable récit d’aventure.

La vie dans une compagnie de trappe n’est guère facile. Les trappeurs sont à la merci des bêtes, des autres compagnies. Ils se retrouvent bien souvent au cœur d’une mutinerie, d’alliances qui les menacent et aussi de décisions de grands chefs indiens. Les pistes de trappe peuvent devenir de véritables champs de bataille. Les éléments sont aussi de potentielles menaces: les cours d’eau gelés dont la glace peut céder à tout moment, la chaleur, le manque de provision, les blessures et les attaques ainsi que les tempêtes. La compagnie est sans cesse à la merci de ce qui l’entoure. Mais c’est aussi cette même nature qui offre parfois les moments les plus extatiques.

« Un oiseau planait dans le ciel blanc, qui me parut soudain très haut, comme si le monde, grandiose et solennel, s’était dilaté autour de moi. La Prairie me donnait la sensation d’être à l’orée d’un mystère infini, déconcertant, et, par-dessus tout, m’écrasant d’une solitude absolue. »

Alors que Wyeth nous raconte son histoire, c’est avec les yeux de l’homme qu’il est devenu au fil des années qu’il le fait. On sent une certaine nostalgie dans son regard, même s’il préfère s’attarder sur les glorieux moments de sa compagnie et ceux qui ont été de véritables aventures, comme tous les jeunes trappeurs s’imaginaient alors en vivre.

« Une brigade de trappeurs représentait pour nous le commerce, le patriotisme, la grande aventure vers l’Ouest, vers l’inconnu, et autres niaiseries du même genre. »

Il aborde également en filigrane l’aspect écologique de la trappe. Le fait que les compagnies épuisent les rivières, que la nature ne sera plus jamais la même. Paradoxalement, les personnages du livre contribuent aussi à cet épuisement des terres, des sols et des habitats sauvages. Ils sont autant fascinés par cette nature qu’ils la pillent également pour leur bon profit. Ils perpétuent une chose dont ils commencent à avoir conscience qu’elle ne sera pas immuable.

« Le saccage des rivières par des brigades de plus en plus nombreuses transformerait bientôt cette nature riche et indomptée en désert cartographié, surexploité et hostile. Peu d’hommes se souviendraient de ce pays tel qu’il avait été dans sa glorieuse pureté originelle. J’étais heureux de l’avoir connu ainsi et de ne pas avoir passé ma dernière saison entouré de pauvres diables affamés et désespérés. »

Le roman de Shannon Burke est une épopée fascinante, un vrai roman d’aventures comme on les aime. C’est l’histoire d’un petit groupe d’homme qui jouera un rôle dans l’histoire américaine. Nous sommes à la fin de l’âge d’or de la trappe. C’est un roman sur les grands espaces et sur l’homme, avec ses beaux côtés et ses trahisons. On se prend d’amitié pour William Wyeth, pour l’artiste qu’est Ferris, qui se retrouve également à être un atout précieux au sein de la compagnie et même pour l’ambivalent, le détestable et exaspérant Layton.

L’époque, la vie en plein air, les guerres entre les trappeurs et les indiens, la course aux meilleurs fourrures entre les différentes compagnies et le cadre exceptionnel du roman en fait une lecture prenante et vraiment dépaysante. La traduction est impeccable et très accessible. C’est le genre de roman qui nous happe et nous fait voyager en quelques pages. Une parfaite lecture!

À noter que ce roman est bel et bien une fiction. Il s’inspire de plusieurs titres, dont trois cités par l’auteur à la fin de son roman. Un de ceux-là est traduit en français et j’étais très heureuse de découvrir que je l’avais sous la main: La piste de l’Oregon de Francis Parkman. Lecture prévue bientôt! En attendant je vous invite à découvrir Dernière saison dans les Rocheuses, un roman qui m’a happée et passionnée.

Dernière saison dans les Rocheuses, Shannon Burke, éditions 10-18, 288 pages, 2019