Croire aux fauves

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné.»

Ce livre m’attirait beaucoup, tant à cause de sa couverture que de son résumé. C’est un récit que j’ai vraiment apprécié, où l’auteure, une jeune anthropologue, nous raconte ce qu’elle a subi le 25 août 2015, alors qu’elle est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Je n’étais pas certain en commençant ce récit qu’il s’agissait de l’histoire de l’auteure, mais après quelques recherches, il s’agit bien d’une histoire vraie et donc, d’un récit autobiographique. Croire aux fauves est l’histoire de son tragique accident alors qu’elle se retrouve face à un ours et à tout ce qui en a découlé par la suite. C’est son histoire personnelle que Nastassja Martin nous raconte.

Cette rencontre brutale a naturellement changé sa vie. Son parcours est semé d’embûches, afin déjà de guérir, physiquement, puis de se libérer de ce tragique événement et de comprendre ce qui lui est arrivé. Elle va puiser de la force et de l’aide non pas dans notre monde « moderne » et urbain, mais plutôt dans la culture d’un peuple, les Évènes, qui va l’aider à y voir plus clair.

Le récit se déroule sur une année et chacun des chapitres porte le nom d’une saison. Tout le récit est en lien direct avec la nature, ce qui m’a évidemment beaucoup plu. Le travail d’anthropologue de l’auteure la pousse à aller dans les régions éloignées. Elle a un intérêt marqué pour les peuples qui y vivent et leur culture. Ici, il est surtout question des Évènes: leurs croyances, leur façon de se nourrir, de chasser, leurs mythes, leur regard sur la vie qui est différent du nôtre. Depuis qu’elle est toute petite, l’auteure a toujours eu une attirance et une soif de connaître ces modes de vie et d’en savoir plus sur la relation unique que ces peuples entretiennent avec la nature. C’est ce qui l’amène vers le métier qu’elle pratique. 

Pour les Évènes, les rêves ont une signification et leur perception des choses est différente de la nôtre. L’ours a une présence significative dans le récit. Il est à la base de l’accident, mais il est aussi perçu différemment de notre façon moderne de voir cet incident. L’ours devient une part de l’auteure. Une part de ce qu’elle est. Sa compréhension de cet incident la poussera à trouver le moyen de se reconstruire.

« Je pense à mon histoire. À mon nom évène, matukha. Au baiser de l’ours sur mon visage, à ses dents qui se ferment sur ma face, à ma mâchoire qui craque, à mon crâne qui craque, au noir qu’il fait dans sa bouche, à sa chaleur moite et à son haleine chargée, à l’emprise de ses dents qui se relâchent, à mon ours qui brusquement inexplicablement change d’avis, ses dents ne seront pas les instruments de ma mort, il ne m’avalera pas. »

Après l’accident, elle est soignée en Russie puis elle retourne en France. Mais son parcours médical est rempli de difficultés: sa présence en Russie est considérée comme suspecte et son retour en France est difficile, avec sa blessure, mal perçue par la société. Elle a besoin de prendre du recul face au regard des autres, de tout le système médical. Elle a besoin de s’éloigner de tout cela pour revivre, pour être elle-même. Elle n’arrive pas à se sentir chez elle et elle retourne en Russie pour apprendre à vivre avec les conséquences de son accident et guérir, peu à peu. Retourner là-bas est une façon de retrouver une partie d’elle-même.

Dans le récit, le lecteur va vivre l’attaque de l’ours aux côtés de l’auteure, les hôpitaux et les chirurgies, ainsi que tous les questionnements relatifs à son état. Par la suite, l’auteure va tenter de comprendre la façon de penser des Évènes afin de guérir. Elle cherche le juste milieu, entre les croyances du monde moderne et les croyances ancestrales de ce peuple. Psychologiquement, juste avec le côté urbain et moderne d’aujourd’hui, il lui manque des réponses. Alors que ces peuples ont des connaissances qui permettent à une personne blessée ou souffrante, et ne retrouvant plus ses repères, de reprendre le cours d’une vie plus riche, d’élever son âme afin de se reconstruire.

« Maman, je dois redevenir matukha qui descend dans sa tanière pour passer l’hiver et reprendre ses forces vitales. Et puis, il y a des mystères que je n’ai pas fini de comprendre. J’ai besoin de retourner auprès de ceux qui connaissent les problèmes d’ours; qui leur parlent encore dans leurs rêves; qui savent que rien n’arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises. »

Un récit où la nature est omniprésente, un véritable parcours psychologique et spirituel, passionnant. C’est le récit d’une guérison et de l’apprentissage d’être à nouveau bien avec soi-même après une grande épreuve. C’est la recherche du juste milieu entre la part brutale de la bête et l’âme humaine. J’ai adoré ce livre. Je sais que l’auteure a écrit un autre livre avant celui-ci, qui aborde la résistance d’un peuple d’Alaska. Il me tente beaucoup.

Croire aux fauves est tout à fait le genre d’ouvrage que je relirais dans quelques années. Le côté psychologique est très intéressant car bien développé, entre les croyances ancestrales et le monde plus moderne de l’homme d’aujourd’hui. La plume est très belle. Je relirai bien cette auteure à nouveau, dont le travail d’anthropologue m’interpelle particulièrement. 

Croire aux fauves, Nastassja Martin, éditions Gallimard, 152 pages, 2019

Sur les ossements des morts

Janina Doucheyko vit seule dans vin petit hameau au cœur des Sudètes. Ingénieure à la retraite, elle se passionne pour la nature, l’astrologie et l’œuvre du poète et peintre William Blake. Un matin, elle retrouve un voisin mort dans sa cuisine, étouffé par un petit os. C’est le début d’une série de crimes mystérieux sur les lieux desquels on retrouve des traces animales. La police mène l’enquête. Les victimes avaient toutes pour point commun une passion dévorante pour la chasse

J’ai choisi ce roman car il m’intriguait beaucoup. Le résumé laisse planer quelque chose de mystérieux et d’inquiétant. J’avais très envie de découvrir ce que c’était, d’autant plus que je ne connaissais pas du tout l’auteure, Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature en 2018. 

Ce que je retiens essentiellement de cette lecture, c’est son atmosphère si particulière. Des chalets plantés sur un plateau au cœur des Sudètes, des gens qui vivent doucement, se passionnent pour des choses simples comme l’entomologie, la traduction de poésie ou les longues promenades dans la nature. Le tout baigne peu à peu dans une brume un peu mystérieuse et inquiétante, lorsqu’un premier corps, puis un second, puis encore un autre sont découverts. Au centre de l’intrigue, une vieille femme, professeure, qui s’occupe des maisons de saisonniers qui viennent habiter dans le coin quelques mois par année. C’est elle qui découvre les corps. C’est avec elle également que nous suivons le développement de l’affaire et la vie quotidienne sur ce plateau un peu à l’écart du monde. 

« La vie st une sorte de champ d’expérimentation d’une extrême exigence. Tout compte dans une vie, tout ce qu’on entreprend, aussi bien nos pensées que nos actes, non pas à cause d’un châtiment futur ou d’une récompense, mais parce qu’ils servent à construire notre monde. »

Janina Doucheyko est un personnage particulier. On l’imagine sans mal, se promener dans de longs lainages, s’occuper de son petit coin du monde, converser avec ses voisins et ses amis. C’est aussi une femme qui a des convictions et n’hésite pas à harceler les policiers pour faire connaître ses opinions. Elle sème des lettres à tout vent pour partager son point de vue et ce qui la choque. La nature lui est importante. Elle est végane, contre la chasse, détonne un peu dans son entourage, même si elle a des amis qui la soutiennent. Par moments, je comprenais son point de vue et ses idées sur la nature, ainsi que ce sentiment d’impuissance quand les autorités ne font rien face à des désastres écologiques. Par moments aussi je la trouvais aussi un peu agaçante.

Le roman rappelle le polar, de par sa construction ascendante vers le mystère, mais ce n’en est pas tout à fait un non plus, à cause de la façon dont l’intrigue se déroule. Du moins, ce n’est pas un polar au sens propre, comme on peut s’y attendre. L’histoire met en scène des sujets assez rares pour ce type de roman: le droit animal, la chasse, le véganisme. J’ai par contre trouvé le propos un peu trop tranché. Tout n’est pas que noir ou blanc, que l’on soit végane ou chasseur. L’histoire, cependant, va aussi au-delà de cela en abordant la question humaine et son rôle dans la nature. Il y a des propos intéressants dans ce roman.

L’écriture m’a beaucoup plu. Elle est à la fois poétique et intelligente. C’est un roman qui est vraiment bien écrit, la traduction est aussi très agréable à lire. J’ai lu de nombreux chapitres avec beaucoup d’intérêt, mais quelque chose m’a fait un peu décrocher au fil de ma lecture. Le personnage principal est une adepte d’astrologie, qui crée des horoscopes et consulte les cartes du ciel. Si, au début du roman, elle n’en parlait que de façon anecdotique, plus le roman avance, plus elle se lance dans de longs monologues sur l’alignement des planètes et sur les événements qui y sont rattachés et qui suivent forcément l’influence des astres. Elle tente même de partager sa passion aux autres personnages, qui n’en ont aucun intérêt. Comme moi. 

« Si la police tenait compte des remarques des astrologues, cela permettrait à de nombreuses personnes d’échapper au malheur. »

C’est dommage parce que cette caractéristique, qui n’apporte finalement pas grand chose à l’intrigue, m’a peu à peu lassée. Ça crée un flottement au centre du livre qui m’a donné l’impression de perdre un peu le fil du roman et d’avoir envie de le terminer plus rapidement, juste pour connaître la fin. C’est donc avec un sentiment partagé que j’ai refermé ce roman. J’ai aimé l’aspect intrigant et mystérieux, j’ai adoré l’écriture et l’atmosphère dans laquelle baigne le livre, mais d’autres points m’ont parfois ennuyée. Malgré tout, j’ai été contente de découvrir ce roman qui donne tout de même à réfléchir. D’autant plus qu’il s’agit de ma première incursion dans la littérature polonaise.

Sur les ossements des morts, Olga Tokarczuk, éditions Libretto, 288 pages, 2020

Le Club de l’Ours Polaire t.2: Le Mont des sorcières

Une île maudite peuplée de sorcières, de trolls et de loups damnés: la suite tant attendue du Club de l’Ours Polaire. Personne n’est jamais revenu vivant du Mont des Sorcières, or c’est justement là que se dirige le père de Stella… Accompagnée d’Ethan, Shay, Dragigus et de Gideon, un explorateur du Club du Chat de Jungle pas très coopératif, la jeune fille doit à tout prix lui venir en aide.

Le mont des sorcières est le titre du second tome de la série Le club de l’ours polaire. J’avais passé un excellent moment de lecture avec le premier tome intitulé Stella et les mondes gelés. Les trouvailles d’Alex Bell pour créer l’univers du Club de l’ours polaire sont très intéressantes. Il s’agit d’un club d’explorateurs dont il existe d’autres regroupements, qui ont chacun leurs règles et leur code de conduite. Il existe aussi le Club du Calmar Géant, celui du Chacal Doré et celui du Chat de Jungle. À la fin du livre, on retrouve d’ailleurs des informations sur les différents clubs et on croise de plus en plus des membres d’autres clubs, ce qui nous permet d’en découvrir toutes les particularités.

Dans cette nouvelle aventure, nous retrouvons les personnages du premier tome: Stella la princesse des glaces, Shay le chuchoteur de loup, Dragigus le guérisseur et Ethan le magicien. Un vautour tente de s’en prendre à Stella et son père, Felix, part pour le Mont des sorcières afin de découvrir qui envoie le volatile. Mais ce Mont effrayant et rempli de dangers est un endroit dont on ne revient pas… Stella ne veut pas perdre son père et, avec l’aide de ses amis, elle part à la recherche de Felix avant qu’il ne soit trop tard…

Le groupe n’a pas du tout l’accord du club pour partir en expédition puisque le Mont des sorcières n’est pas un lieu recommandé. Qu’à cela ne tienne, rien n’empêchera Stella de voler au secours de son père adoré! Avec ses amis, elle s’envole pour les lieux sombres et infestés de pièges du Mont des sorcières. Les lieux sont à la fois effrayants et magiques. Le groupe devra mettre ses forces en commun pour réussir à affronter tous les obstacles qui se présentent à lui. Il y a de belles trouvailles dans ce roman, comme la couverture-forteresse qui fait littéralement rêver ou les différents animaux et dangers que croisent le groupe. J’aime que les animaux de compagnie de Stella soient un ours polaire nommé Mal-Léché et un petit dinosaure nain.

« Mme Sap n’avait pas apprécié l’arrivée de Mal-Léché – vraiment pas – et ne cessait de soutenir à son maître que les ours polaires n’étaient pas des animaux domestiques et qu’ils ne devraient pas être autorisés à entrer dans une maison, ni à se laver dans la grande baignoire sur pieds de la plus belle salle de bains, ni à se coucher sur le grand lit à baldaquin de la chambre d’amis quand il n’y avait pas d’invités (et même occasionnellement quand il y en avait…) »

Le personnage de Stella est intéressant car elle hérite d’un titre – princesse des glaces – qu’elle n’a pas envie d’avoir. Les princesses des glaces ont le cœur glacé et deviennent de mauvaises personnes. Stella doit donc aller au bout d’elle-même et apprendre à aimer qui elle est pour réussir à affronter les épreuves qui l’attendent. Elle découvre ses dons particuliers et doit apprendre à les utiliser, en dosant savamment ce qu’elle peut accomplir et les dangers qui la guettent. Être princesse des glaces n’est pas tout ce qui la définie.

« Stella est une princesse des glaces parmi bien d’autres choses, répondit tranquillement Felix. Avant tout, c’est une remarquable navigatrice, une exploratrice intrépide, une fille adorée par son père, une excellente patineuse, une lectrice infatigable, une amie fidèle et une fabricante virtuose de licornes en ballons. »

C’est donc un roman qui parle en filigrane de l’identité et de l’héritage que l’on reçoit. Felix est un père adorable, qu’on aime tout de suite. On apprend d’ailleurs plusieurs petites choses sur lui dans ce tome. J’adore également le personnage de Shay, vraiment doux et courageux, qui entend les loups et a un animal totem. L’univers du Club de l’ours polaire est à la fois magique et intéressant. C’est l’occasion de vivre beaucoup d’action et c’est ce qui me plaît de cette série. C’est un roman d’aventure magique, quelque part entre Harry Potter et À la croisée des mondes. J’adore l’imaginaire de l’auteure et les aventures improbables et étranges qu’elle fait vivre à ses personnages. Le texte est parfois teinté d’humour, souvent par l’entremise d’Ethan, un magicien bourru et grognon. 

« Ce n’est pas possible! Cette expédition est en train de devenir la plus malchanceuse de l’histoire des explorations. Un tapis volant apparaît miraculeusement devant nous, mais il ne fait que sauver une vache, un dinosaure et une bande de fées! »

Plus je découvre cette série pleine de magie et de personnages fantastiques, plus je l’aime! Le troisième tome est dans ma pile à lire et je compte bien le dévorer très bientôt. Je reviendrai vous en parler prochainement. En attendant je vous invite à découvrir cette série enneigée et pleine d’aventures et de magie!

Le Club de l’Ours Polaire t.2: Le Mont des sorcières, Alex Bell, illustrations de Tomislav Tomić, éditions Gallimard Jeunesse, 400 pages, 2019

Le dernier caribou

Les populations de caribous forestiers et de bélugas du Saint-Laurent sont dangereusement en déclin. Comment est-ce possible considérant tous les efforts déployés pour les sauver ? Il faut se rendre à l’évidence : nos stratégies de conservation de la nature, fondées sur la protection d’une espèce rare, sont inefficaces. Est-ce trop ambitieux de les changer ? Ne devrait-on pas sauvegarder l’intégrité d’un écosystème auquel sont liés tous les êtres vivants plutôt que de s’attarder au sort d’un seul animal, aussi emblématique soit-il ? Selon Michel Leboeuf, cela implique une prise de conscience sans équivoque qui devrait nous pousser à attribuer à la Nature des droits fondamentaux. Comme ceux que l’on reconnaît à tous les humains sans distinction.

Le dernier caribou est un essai très intéressant sur la biologie, l’évolution des animaux et les problématiques liées à l’écologie. En présentant un portrait des sciences de l’évolution, l’auteur démontre les raisons pour lesquelles certaines espèces sont maintenant menacées et pourquoi notre vision des écosystèmes devraient être revue. En abordant cinq grands facteurs (les espèces exotiques envahissantes, la pollution, l’exploitation à outrance des ressources, le changement climatique et la perte d’habitats), l’auteur tente d’expliquer pourquoi nos tentatives de sauvegarder ces espèces ne fonctionnent pas.

« Quand une espèce disparaît, c’est une certaine manière de vivre, un certain mode d’emploi de la vie sur Terre, une voie différente d’organisation de la matière vivante qui disparaît avec elle. Pour toujours. »

Les thèmes abordés dans ce livre sont intéressants à plusieurs points de vue. Une partie du livre est consacrée aux scientifiques qui ont modulé notre vision de l’écologie et des espèces, ainsi que de la relation qu’elles ont entre elles. On y croise Charles Darwin, naturellement, mais aussi Alfred Russell Wallace que j’ai bien envie de découvrir maintenant, Gregor Johann Mendell, Warder Clyde Allee, William David Hamilton, Carl von Linné, entre autres. Remettre en contexte l’évolution de la pensée scientifique nous aide à mieux comprendre vers quoi nous devrions aller. 

L’auteur nous offre un tour d’horizon des théories de l’évolution des espèces et des théories scientifiques qui ont fait avancer la biologie au fil du temps. On comprend un peu mieux l’héritage de certaines idées qui nous viennent de l’époque victorienne ainsi que notre vision actuelle de la nature et des espèces menacées. On apprend beaucoup de choses sur ce qui se fait ailleurs et sur les initiatives qui ont été testées avec les années. Pour pouvoir élaborer de meilleures stratégies de conservation des espèces menacées, il faut impérativement que notre vision de l’ensemble des écosystèmes change. 

« C’est seulement ainsi que l’on pourra ralentir le rythme actuel d’érosion de la biodiversité, dont nous sommes directement responsables. »

Ce que j’ai beaucoup aimé avec cette lecture, c’est que Michel Leboeuf nous permet de mieux saisir l’écosystème dans son ensemble et apporte des pistes de solutions qui pourraient être appliquées, si notre perception des espèces menacées et des écosystèmes changeait. La reconnaissance d’équipes-espèces par exemple, est une façon différente d’aborder la nature qui nous entoure. Quand on sait par exemple que  l’humain peut héberger environ 1000 espèces, on reconsidère la notion d’espèce d’une façon très différente! La reconnaissance d’un statut juridique à la nature est aussi l’une solution abordée par l’auteur et qui est une voie vraiment intéressante pour réussir à protéger notre nature, une richesse inestimable. Je pense au cas tout récent de la rivière Magpie, sur la Côte-Nord, et de l’adoption d’un nouveau changement juridique. 

« La sauvegarde du territoire, celle de la Terre, requiert de penser à long terme. Au contraire des Premières Nations, la société occidentale carbure aux échéances serrées, gère à courte vue, à court terme. Le maintien du lien qu’entretiennent les premiers peuples avec leur territoire fait partie intégrante de leur culture: il s’exprime par des mots, des récits, des symboles. Ici, nature ne s’oppose pas à culture. Bien au contraire, la première nourrit la seconde, et vice versa. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture qui ma appris énormément de choses et qui permet de modifier notre vision et notre approche des écosystèmes. C’est une lecture passionnante, mais qui m’attriste beaucoup, surtout quand je vois à quel point la considération pour la nature est souvent absente du discours politique. On a donc assurément besoin de ce genre de livres, qui m’apparaissent comme essentiels, puisque l’humain n’a pas encore compris l’importance capitale de la nature, ni à quel point elle est primordiale. Un jour, peut-être, en espérant qu’il ne sera pas trop tard

« Combien d’espèces pouvons-nous nous permettre de perdre avant de voir s’effondrer l’équilibre des milieux naturels? »

Un petit mot sur la photographie qui illustre la couverture du livre. Elle est de Jean-Simon Bégin, un photographe dont j’apprécie énormément le travail et qui partage textes et images de ses expéditions en pleine nature. 

Le dernier caribou, Michel Leboeuf, éditions Multimondes, 186 pages, 2020

Journal d’un amour perdu

« Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine. »
Pendant deux ans, Eric-Emmanuel Schmitt tente d’apprivoiser l’inacceptable : la disparition de la femme qui l’a mis au monde. Ces pages racontent son « devoir de bonheur » : une longue lutte, acharnée et difficile, contre le chagrin. Demeurer inconsolable trahirait sa mère, tant cette femme lumineuse et tendre lui a donné le goût de la vie, la passion des arts, le sens de l’humour, le culte de la joie. Ce texte explore le présent d’une détresse tout autant que le passé d’un bonheur, tandis que s’élabore la recomposition d’un homme mûr qui n’est plus « l’enfant de personne ». Éric-Emmanuel Schmitt atteint ici, comme dans La nuit de feu, à l’universel à force de vérité personnelle et intime dans le deuil d’un amour. Il parvient à transformer une expérience de la mort en une splendide leçon de vie.

Journal d’un amour perdu est un livre très différent des autres ouvrages de l’auteur. C’est un texte qui puise directement dans sa relation avec sa mère et dans le deuil que Eric-Emmanuel Schmitt a dû affronter lorsqu’elle est décédée. C’est un texte touchant qui nous permet de découvrir son histoire personnelle et celle de son père. À travers les difficultés et le deuil qu’il a eu a traverser, ce livre d’Eric-Emmanuel Schmitt nous permet de mieux comprendre la sensibilité de l’auteur et de mettre en relief certains de ses autres romans. Lorsque sa mère décède, il est en train de travailler sur son roman, La vengeance du pardon. Le premier de ses ouvrages qu’elle ne lira jamais. L’auteur parle aussi de Félix et la source invisible, un livre écrit après le départ de sa mère, ainsi que certains autres textes sur lesquels il travaillait. 

Je dois avouer que ce n’est pas un livre vers lequel je serai allé d’emblée. Cependant, j’aime énormément la plume et le travail de Eric-Emmanuel Schmitt et j’ai eu envie de découvrir cet hommage qu’il fait à sa mère à travers son récit. Ce livre m’a permis d’apprendre des choses sur l’auteur, de percevoir son côté humain et sensible, ce qui en fait une lecture émouvante. À travers ses mots, le lecteur vit avec lui, à ses côtés, le deuil de sa mère et tout ce qu’il a pu vivre lorsqu’elle est partie. C’est un auteur que je trouve attachant, et encore plus après cette lecture. Je pense sincèrement que de partager son vécu à ses lecteurs peut aider aussi certaines personnes à affronter le deuil également. 

« Ma mère ne me voulait pas seulement en vie, elle me voulait heureux. Envers elle, j’ai un devoir de bonheur. Elle n’aurait pas toléré l’état dans lequel j’ai croupi ces derniers mois et je saisis que ce devoir de bonheur vaut après sa mort. »

Dans ce livre, on suit toutes les étapes traversées par l’auteur suite au départ de sa mère: la tristesse, la souffrance, les étapes du deuil, la culpabilité, la difficulté à se relever, à vivre, à continuer, même si ce qu’il ressent c’est plutôt l’envie d’en finir avec cette douleur qui n’en fini plus. Il ne supporte pas la vie sans sa mère et surtout, qu’elle parte sans lui. C’est une peur ancrée en lui, depuis son enfance. Ce livre est aussi un récit d’apprentissage. Il apprend à vivre sans la présence de sa mère. On apprend énormément de choses sur sa vie familiale, sur sa relation avec sa mère et avec son père. De nombreux questionnements autour de sa famille remontent à la surface lorsque sa mère décède et l’auteur cherche à mieux saisir les liens qui l’unissaient à ses parents.

Ce qui est beau dans ce livre, même si certains passages sont très émouvants, ce sont surtout ces moments où l’auteur parle de l’héritage laissé par sa mère. Ses goûts, sa passion pour le théâtre, pour les arts, qui lui viennent de celle qui est maintenant partie. Les gens qui sont passés avant nous et qui forgent, en quelque sorte, celui ou celle que nous sommes. 

« Elle m’a transmis le culte des arts, de la littérature, le goût des voyages et une bouche pour la gastronomie. Je ne suis pas seulement chair de sa chair, je suis esprit de son esprit. »

Journal d’un amour perdu est un texte très personnel. C’est une incursion dans les pensées intimes et dans les émotions d’un homme qui souffre de la perte de celle qui lui a donné la vie. De nombreux passages de ce livre sont vraiment très émouvants. J’en ai noté beaucoup, qui ont su venir me chercher. Ce texte est sensible, magnifique et on ne peut y être indifférent. C’est le journal d’un deuil, des premières douleurs lorsqu’on apprend la nouvelle, jusqu’au travail que l’on doit faire autour de soi pour retrouver le bonheur et pour continuer. 

« Parfois, je sens que l’unique consolation qui me reste, c’est d’être inconsolable. »

Dans le livre, Eric-Emmanuel Schmitt vit également le deuil de son animal, sa chienne Fouki. Il parle souvent de ses chiens, qui sont importants pour lui. Ces passages sont remplis d’émotions et très beaux, ses chiens étant à la fois compagnons de jeu et d’écriture. L’auteur présente un hommage aux animaux qui l’ont accompagné pendant sa vie, pendant son deuil, et l’ont aidé à être une meilleure personne. Ayant perdu mon chien juste avant Noël cette année, ces chapitres ont résonné en moi. 

Journal d’un amour perdu est un livre qui sert d’exutoire à l’auteur, afin de réussir à traverser le deuil et qui, peut-être, pourra aider d’autres gens. C’est un journal de vie, un livre sur la famille et l’héritage que nous laisse nos parents. Le deuil fait partie de la vie et les réflexions que partage Eric-Emmanuel Schmitt sont aussi un baume pour quelqu’un qui vit un deuil. Ses mots sont beaux et puissants, souvent poétiques.

Un récit sensible où l’auteur se livre beaucoup, où l’on découvre ses questionnements, sa douleur et aussi, l’amour qu’il portait pour sa mère. C’est une très belle lecture, très touchante, portée par une plume exceptionnelle, qui pousse à la réflexion. Une belle histoire sur la vie, sur ce que nous laisse ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus parmi nous. 

Journal d’un amour perdu, Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 256 pages, 2019