Au bord de la Sandá

au bord de la SandàUn homme vit et peint dans ses caravanes tout près de la Sandá, une rivière glaciaire aux confins de l’Islande. L’été s’achève, les tableaux s’entassent dans l’atelier, les visites sont rares et les nuits, de plus en plus froides et tranquilles. Avec en tête la biographie de Chagall ou les lettres de Van Gogh, l’artiste arpente la forêt, s’oubliant dans le courant du temps passé, que viennent interrompre les apparitions irréelles de la femme à l’imperméable rouge. Une seule chose lui importe : peindre la vérité des arbres qui l’entourent.

Au bord de la Sandá est un roman contemplatif, profondément ancré dans la tradition du nature writing, où tout se joue dans l’atmosphère et dans la lenteur d’une écriture que l’on déguste doucement. Ici, peu d’action, mais l’extraordinaire se cache dans la beauté d’une vie simple: un homme possède deux caravanes, dans un terrain en forêt, au bord de la rivière. Lors des beaux jours, d’autres familles vivent dans le même coin, en camping, pour profiter de l’été. Quand l’automne arrive, les gens partent et l’homme se retrouve seul avec ses pensées, la nature, ses livres et ses tableaux qu’il refuse maintenant de vendre.

« Être libre consiste, entre autres, à échapper aux invitations aux vernissages. »

Il peint, fait de longues promenades, boit du thé, garde le feu au chaud pour ne pas avoir froid.

L’histoire, quoique simple et courte, impose son rythme et demande de prendre le temps, alors même que les pages défilent presque toutes seules. On aurait tendance à croire que ce roman est simpliste. Pourtant, l’écriture presque méditative infuse une vie propre à chacun de ces moments de solitude racontés par le peintre, à chacun de ces instants puisés dans un quotidien vécu en pleine tranquillité.

La rivière rythme le roman, tout comme ces journées passées à tenter de peindre les arbres qui obsèdent tant le narrateur. La forêt, la couleur verte dominante dans la nature et les arbres, aident l’homme à calmer la tension intérieure. La nature est omniprésente et presque méditative.

« Je n’ai que les arbres en tête en ce moment et il ne me suffit pas d’être arrivé en caravane à la lisière de la forêt, il faut encore que je lise des livres sur les arbres. J’aime bien sentir le sous-bois dans les livres, car leur papier provient de forêts étrangères. »

Le passage du temps et des saisons prend une importance qui sublime le quotidien dans la caravane, à travers les occupations d’une grande simplicité qui occupent le peintre. Il y a quelque chose de réconfortant dans l’écriture de Gyrðir Elíasson, quelque chose de la belle et grande tradition de ces récits où la nature et le temps de vivre prennent toute la place. L’auteur cite d’ailleurs Thoreau et Gide en exergue de ses chapitres.

Le roman se déroule pendant deux saisons, l’été et l’automne. L’été étant une saison plus touristique, le peintre croise sur son chemin une mystérieuse femme en rouge, quelques estivants et le garde forestier. La belle saison se change en automne dans la seconde partie et le rythme du roman est tout de suite très différent. L’hiver approche et avec lui, le temps des décisions et la grande solitude de vivre au bord d’une rivière abandonnée pendant la froide saison.

Au bord de la Sandá est également un roman sur l’art, sur la création et sur la position des artistes dans la société. L’auteur initie une réflexion sur la place de l’art dans la vie quotidienne ainsi qu’un constat sur la différence qui peut séparer, isoler ou maintenir à l’écart ceux qui perçoivent le monde en ayant un côté artistique très fort et une vision plus simple des choses.

« Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. »

L’homme du roman est confronté à une solitude et à un manque de relations humaines qui sont devenues « confortables » au fil des ans.

« Il semble que je n’arrive pas à établir ce contact avec qui que ce soit, qu’il s’agisse de ma soi-disant famille ou d’autres. À la limite, les arbres de la forêt me sont plus proches que les gens. »

Après avoir terminé la dernière page de ce roman, j’ai eu envie de le relire. Pour y rester un peu plus longtemps… J’ai noté une grande quantité de passages qui trouvaient un écho chez moi et me plaisaient particulièrement. L’auteur a une plume d’une beauté et d’une simplicité admirable, très reposante. Son roman donne envie de s’isoler, en pleine nature, pour aborder ce texte. Sa brièveté – à peine 160 pages – m’apparaît comme une des grandes forces du livre: il faut le savourer pleinement.

Un roman que je conseille assurément à ceux qui aiment la nature et aux lecteurs qui aiment prendre le temps de contempler. L’écriture de Gyrðir Elíasson devrait vous plaire! Pour ma part, j’ai très envie de découvrir les autres livres de l’auteur. Quant à Au bord de la Sandá, c’est une très belle découverte de mon côté et un grand coup de cœur! Elíasson a trouvé sa place dans ma bibliothèque auprès de mes auteurs de nature writing préférés!

Au bord de la Sandá, Gyrðir Elíasson, éditions La Peuplade, 160 pages, 2019

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Solitude volontaire

solitude volontaireVoici un livre qui se propose de parler de la solitude en parlant de la société ; un livre qui précise ce que signifie le fait d’aimer être seul ; un livre qui s’adresse au voyageur qui est en nous et sollicite notre sens de la justice ; un livre, enfin, qui nous invite à repenser la solitude volontaire pour y voir d’abord, et avant tout, une expérience de liberté et un ressort critique. On ne donne aucune recette de bonheur. On ne conseille pas non plus de choisir entre la contemplation et l’action, la sagesse et la politique. Pour définir un bon usage de la solitude, on se demande plutôt : que fuyons-nous dans le voyage ? Que trouvons-nous dans la solitude ? Que veut dire être à soi ? La société nous suffit-elle ? Quel genre de citoyen est le solitaire ? Peut-on se rendre solidaire quand on est solitaire ? Pourquoi faut-il croire en la nature ?

Solitude volontaire a été une très belle découverte. Je ne m’attendais pas à cette voie littéraire qu’emprunte ici Olivier Remaud et ce fut une belle surprise. Entre ces pages, qui se veulent une réflexion sur la solitude, on croise une belle brochette d’auteurs, de voyageurs, d’explorateurs et d’objecteurs de conscience: Henry David Thoreau, Christopher McCandless, Jean-Jacques Rousseau, Jack London, Edward Abbey, Jack Kerouac, Glenn Gould, et bien d’autres. C’est un vrai plaisir de retrouver tous ces auteurs et voyageurs à travers les pages et le propos d’Olivier Remaud. Qu’est-ce que la solitude volontaire et pourquoi avoir envie de solitude?

« Loin du vacarme, l’individu acquiert un savoir des choses qui dépendent de sa volonté. »

Dans cet essai, Remaud étudie plusieurs aspect de la solitude voulue. Tantôt à travers les écrits d’explorateurs qui ont bravé la nature hostile pour vivre pendant un moment à l’écart de tout; tantôt à travers des auteurs qui ont peu voyagé, comme Thoreau, et sa cabane en retrait. L’essai aborde plusieurs réflexions autour de la solitude. Pourquoi la rechercher? Il est presque suspect de souhaiter être seul, de vouloir cultiver la solitude.

« Quand on dialogue avec soi-même, on prend des risques. »

L’auteur donne des exemple concrets, puisés dans la littérature, de personnages qui ont recherché cette solitude. Est-ce une fuite? Est-ce une forme de rébellion face à la société? Il aborde le thème de la liberté à travers la solitude, le besoin de se ressourcer, la spiritualité et la religion, les voyages, la solitude intérieure, la politique et les convictions, la mythologie des cabanes et la communauté.

« L’ermite américain s’échappe dans la nature. Ce comportement n’est pas antisocial. Son désir de solitude est politique. Le paradoxe est qu’il s’élabore dans la privation. »

Pour ceux qui s’intéressent à Henry David Thoreau, l’auteur apporte une piste d’analyse pour mieux aborder ses écrits et propose quelques réflexions sur son oeuvre. Thoreau n’est pas le centre de cet essai, mais sa contribution littéraire en fait un personnage récurrent intéressant et un point de départ pour une réflexion enrichissante. Il préconise d’ailleurs de vivre chez soi comme un voyageur. J’aime cette idée.

La nature n’est pas absente de cet essai. Elle en est le cœur même. C’est bien souvent dans la nature que l’on puise cette solitude recherchée. À défaut, on peut retrouver une forme de solitude intérieure pour mieux vivre. Mais à mon avis, rien ne vaut la nature. L’auteur et plusieurs écrivains cités sont aussi de cet avis.

« La nature convient à la solitude. La volonté épouse le rythme des saisons. Elle respire avec les arbres. La pensée américaine est fascinée par les forêts. Dans les bois, l’individu change de peau. Il commence une nouvelle vie tout en remontant vers son enfance. »

L’ouvrage est complété par une « petite bibliothèque de la solitude volontaire », de jolies lectures à découvrir pour compléter sa propre réflexion sur le sujet. J’y ai retrouvé des références qui m’ont beaucoup parlées. Je pense entre autres à ma lecture récente de Désert solitaire d’Edward Abbey ou à celle, plus ancienne, du livre de Bernie Krause, Le grand orchestre animal. J’ai aussi noté le livre de Aldo Leopold, L’almanach d’un comté des sables, que je compte bien me procurer!

J’ai passé un excellent moment avec Solitude volontaire, un thème qui m’est très cher. Je me suis retrouvée dans les réflexions amorcées par l’auteur et j’ai pris plaisir à découvrir certains extraits de textes qui illustrent bien le propos. C’est une très bonne lecture, que je vous conseille assurément!

Solitude volontaire, Olivier Remaud, éditions Albin Michel, 224 pages, 2017

Désert solitaire

désert solitairePeu de livres ont autant déchaîné les passions que celui que vous tenez entre les mains. Publié pour la première fois en 1968, Désert solitaire est en effet de ces rares livres dont on peut affirmer sans exagérer qu’il “changeait les vies” comme l’écrit Doug Peacock. À la fin des années 1950, Edward Abbey travaille deux saisons comme ranger dans le parc national des Arches, en plein cœur du désert de l’Utah. Lorsqu’il y retourne, une dizaine d’années plus tard, il constate avec effroi que le progrès est aussi passé par là.

Il y a des livres dont on a envie de noter chaque passage tant le propos nous parle. Désert solitaire fait partie de ces livres-là. De ceux qui sont autant plaisants à lire qu’intelligents. Edward Abbey signe ici une sorte de plaidoyer en faveur de la nature, de l’écologie, d’une conservation des espaces naturels plus respectueuse de l’environnement et de ce qu’ils représentent.

Cet ouvrage est le récit des mois vécus par Abbey comme ranger dans un parc national. Le livre a été écrit en 1968 et c’est sans doute ce qui est le plus frappant. L’auteur est étonnamment lucide et clairvoyant sur la façon dont les gouvernements utilisent les espaces « préservés » pour en faire de vrais parcs  à touristes. Déjà à l’époque, il est conscient que son récit est sans doute une histoire de lieux qui n’existeront plus quand on lira ce livre. De lieux dénaturés par l’homme, qui envahit les parcs à bord de caravanes puant l’essence, campe n’importe où et goudronne tout ce qu’il peut pour éviter de marcher. L’essence même d’aller se perdre plusieurs jours en pleine nature, de randonner pour rejoindre un campement et devoir planifier son séjour pour ne manquer de rien est révolue. La nature sauvage, réelle, vraie n’est (presque) plus. Abbey prend conscience que les choses sont en route vers le changement. Que les ressources essentielles à l’âme de tout homme, la nature, ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir.

 » Peuple de plus en plus païen et hédoniste (Dieu merci!), nous comprenons enfin que les forêts et les montagnes et les canyons désertiques sont plus sacrés que nos églises. Comportons-nous donc en conséquence. »

Malgré la tristesse du propos d’Edward Abbey, le livre fait beaucoup plus réfléchir qu’il n’est larmoyant. C’est essentiellement à cause de la façon dont l’auteur raconte. Pince-sans-rire, direct, Abbey amène son propos en utilisant un humour noir particulier qui m’a beaucoup parlé. C’est ce qui fait la grande force de ce livre: Abbey ne mâche pas ses mots, autant à l’égard des gouvernements que de ses semblables. Mais il ne se prend pas non plus au sérieux et parle avec une grande sincérité de tous les sujets qu’il aborde.

 » Il y aura toujours une minorité téméraire qui voudra partir à l’aventure par ses propres moyens, et aucun obstacle ne devrait lui être opposé; qu’ils prennent des risques, bon sang, qu’ils se perdent, qu’ils se brûlent sous le soleil, qu’ils s’échouent, qu’ils se noient, qu’ils se fasse dévorer par les ours, ensevelir par les avalanches – c’est le droit et le privilège le plus strict de tout Américain libre. »

Désert solitaire nous fait découvrir l’Utah et le parc national des Arches. À travers sont récit, Abbey nous amène voir une terre hostile, assoiffée, difficile, mais incroyablement belle. Il nous parle de la faune, de la flore, apporte toutes sortes d’anecdotes intéressantes, amusantes, particulières.

« La joie est-elle un atout dans la lutte pour la survie darwinienne? Quelque chose me dit que oui; quelque chose me dit que les êtres moroses et craintifs sont voués à l’extinction. Là où il n’y a pas de joie il ne peut y avoir de courage; et sans courage toutes les autres vertus sont vaines. »

Il nous guide en randonnée un peu partout, parle de son travail de ranger, des gens qu’il rencontre, de ses amis avec qui il partage une si belle nature, des drames qui se jouent parfois dans le désert, de l’eau et de la soif qui deviennent presque une fixation par moments, des animaux, de l’écologie, de la culture, de la solitude, de la civilisation, du sort des indiens Navajo, de l’industrialisation, de l’histoire, et de ces lieux qui l’ont transformé et qu’il aime tant.

 » C’est le plus bel endroit au monde. Des endroits comme ça, il en existe beaucoup. Tout homme, toute femme, a dans son cœur et dans son esprit l’image de l’endroit idéal, de l’endroit juste, de l’authentique chez-soi, connu ou inconnu, réel ou imaginé. Pour moi, ce sera Moab, Utah. »

Ce livre est un hommage au désert, mais surtout, un hommage à la nature elle-même qu’il est urgent de sauver, de protéger de l’homme et de tous ceux qui veulent faire de ces lieux encore un peu sauvages, des attractions touristiques. Ici, la nature est perçue comme arme de résistance.

Un récit essentiel, que les amoureux de la nature devraient lire. Abbey soulève des questions importantes qui sont encore d’actualité, même si le livre a été écrit il y a cinquante ans.

C’est l’auteur Doug Peacock (Mes années grizzlis, Une guerre dans la tête) qui signe la préface du livre. Il dit:

« À l’évidence, Désert solitaire se distingue de la plupart des livres « de nature ». Il prône la désobéissance civile et pousse le lecteur à agir, voire à changer radicalement de vie. »

C’est aussi pour cette raison que ce livre est un incontournable.

Désert solitaire, Edward Abbey, éditions Gallmeister, 352 pages, 2018

Là où les rivières se séparent

la ou les rivieres se separent“J’ai grandi au sein d’une entreprise familiale. J’ai grandi à Holm Lodge. C’est le plus vieux ranch-hôtel du Wyoming. Quand j’étais petit garçon, je savais que le ranch se trouvait à dix kilomètres de l’entrée est du parc de Yellowstone, mais je ne savais pas que je vivais dans le plus grand espace vierge de toute clôture aux États-Unis, Alaska excepté. Ça, c’est ce que je sais aujourd’hui. À l’époque, je savais seulement que j’étais libre sur cette terre.”

Là où les rivières se séparent est le premier livre de Mark Spragg que je découvre et je sais que ce ne sera pas le dernier. Le livre est conçu comme un recueil de récits, qui racontent essentiellement la jeunesse de Spragg au ranch de ses parents, quelque part près du parc de Yellowstone. La famille vit à la dure, dans un immense espace à perte de vue, entourée de chevaux, de la nature et d’employés. Les jeunes Spragg sont habitués de travailler dur, ils vivent dehors la moitié du temps, dans des baraquements l’été et dans une cabane l’hiver. Entre les randonnées avec des touristes, les parties de chasse organisées pour de riches hommes d’affaires venus de loin et les tâches quotidiennes, Mark nous raconte la vie sauvage de cette région, ses découvertes, son plaisir de rechercher la solitude.

L’écriture est particulièrement agréable dans ce livre. L’auteur nous raconte ses pensées, ce qu’il vit quotidiennement et c’est avec beaucoup de curiosité qu’on le découvre. La vie dans cette région et sur le ranch est bien différente de la vie que mène la plupart des jeunes de cette époque. L’auteur nous attache à son histoire, que l’on suit d’un récit à l’autre avec intérêt.

Spragg a une forme de sensibilité très touchante et une sincérité dans ce qu’il décrit qui ne peut que venir nous chercher comme lecteur, surtout si la nature nous interpelle. La rudesse de la vie sur un ranch en pleine nature où les commodités ne sont pas légion, où tout est loin et où tout le monde met la main à la pâte est fascinante. Il n’y a pas de télé (et est-ce qu’on en voudrait vraiment?), tout le monde lit beaucoup. Les livres sont importants.

« Nous lisons parce que mon père a des livres, par milliers. Nous ne sommes pas une famille qui part en vacances. Nous sommes une famille qui fait cent cinquante kilomètres aller-retour pour aller chercher des provisions en ville une fois par mois. Mon frère et mois, nous avons recours aux livres quand nous voulons nous évader du Wyoming, »

Les enfants grandissent dehors, conduisent des expéditions avec des touristes dès l’adolescence, connaissent le maniement des armes à feu et savent prodiguer les premiers secours en cas de blessure. Ils savent tout réparer, cuisiner et s’occuper d’animaux. Ils peuvent monter un campement en moins de deux.

Il y a aussi de nombreux moments difficiles et l’auteur nous les raconte avec sincérité. Le moment pénible où Spragg doit achever un cheval blessé pour lequel il n’y a rien à faire. Les blessures à soigner. La disparition d’un animal. Les chagrins et la perte de l’innocence de l’enfance quand il réalise que le ranch n’est pas forcément un paradis et que par son travail, lui-même contribue à s’occuper de chasseurs qui tueront des animaux juste pour le plaisir.

« Je ne les vois pas comme des hommes. Je les vois comme de gros scouts bruyants, comme des enfants obèses et chauves. J’imagine qu’ils viennent chez nous gagner leur badge d’ours. Pas pour tuer quelque chose d’ordinaire qu’on peut manger, mais pour tuer quelque chose d’extraordinaire qui pourrait les manger. »

Spragg nous raconte le Wyoming de son enfance et de son adolescence dans ce très beau livre, avec quelques incursions plus récentes, alors qu’il termine l’université ou qu’il est maintenant adulte et marié. Cette façon d’utiliser la nature pour nous raconter sa vie sur le ranch est très intéressante. Les récits se découvrent avec plaisir, la lecture se fait avec bonheur. J’ai adoré ce livre. Spragg a une belle plume, la traduction est de qualité et l’histoire, la sienne, est captivante.

Spragg raconte toutes sortes d’anecdotes liées au travail sur un ranch, mais aussi à sa découverte de la nature. La place que prennent les chevaux dans sa vie, les chats de grange, les animaux sauvages rencontrés en chemin, sa peur des serpents. Il raconte également le temps, avec lequel il faut apprendre à vivre. La neige abondante, la chaleur accablante, le froid mordant et mortel, ainsi que le vent, qui ne cesse jamais de souffler.

J’ai aimé tous les récits de ce livre, même les plus émouvants. Mon préféré est sans doute L’hivernage qui met en lumière tout le reste. Ce récit parle du retour de Spragg après avoir terminé l’université. Quatre années passées sur le béton d’une ville l’a presque estropié. Il a mal aux jambes, a mal partout. Il n’en peut plus du bruit, des gens, et il ne rêve que de retrouver la solitude de ses montagnes. Comme j’ai aimé cette histoire!

« Je rêve du mois de janvier. Du crépuscule à 4 heures de l’après-midi. Du rythme lent et prudent de la vie par -20°c. J’imagine que je m’envelopperai d’hiver: cinq mois de lumière vaporeuse, le délicat abrutissement du froid. Je ferme les yeux et je pense aux rivières couronnées de glace. Et à la neige. Son accumulation douce, jour après jour. La neige étouffera tous les bruits, les réduira à un murmure. J’imagine qu’en marchant dans la neige, mes jambes se répareront; ce sera comme un massage pour ma psyché. »

Un beau coup de cœur pour ce livre, qui me rappelle un peu le genre de récit qu’écrit Rick Bass. J’ai beaucoup aimé et je le relirai à l’occasion. Je vous le conseille. C’est un livre vraiment très beau, par moments très touchant par la façon dont l’auteur parle de la nature, de la vie, de lui-même. Ici, la nature répare et guérit. Elle soigne le corps et l’âme.

Une excellente découverte!

Là où les rivières se séparent, Mark Spragg, éditions Gallmeister, 323 pages, 2018

Kentucky Straight

Kentucky Straight« Personne sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »
Le Kentucky Straight est un bourbon pur. Chris Offutt raconte un Kentucky qui ne figure sur aucune carte. Des histoires de familles, d’hommes et de femmes âpres et dignes, à l’image de ce pays où on l’on apprend très jeune le sens du mot « survie ».

Kentucky Straight est un recueil de neuf nouvelles parfaitement maîtrisées. Les histoires racontées par Chris Offutt se déroulent dans les collines du Kentucky, au pied des Appalaches. Les familles qui y vivent sont pauvres, leurs actions sont souvent dictées par la Bible et par certaines croyances. Ils n’ont pas beaucoup de scolarité et les enfants qui grandissent savent rapidement que tout se joue sur la survie dans ce pays rude et difficile. La région n’est pas très attractive, plutôt éloignée de tout, boueuse, pluvieuse, coincée dans les collines et offrant à la vue un « paysage vertical ».

« Personne ne vient. Ici, c’est un endroit d’où les gens partent. »

Le talent de Chris Offutt est de créer des petites mondes qui se suffisent à eux-même. Chaque nouvelle a un cadre bien particulier, présente des personnages qui sont élaborés et le lecteur est rapidement happé par le quotidien âpre de ces hommes et ces femmes. C’est un réel exploit en si peu de pages.

La nature est hostile et source de danger, alors que l’humain lui, est parfois encore plus inquiétant. Tout le monde se connaît, tout le monde a des liens, mais chacun fait sa petite affaire dans son coin.

Les personnages ne sont pas toujours conscients de leur position dans la société. Ils vivent un peu à part, dans un microcosme. La nature est parfois hostile dans ce pays, mais les connaissances qu’il faut avoir pour survivre contrebalancent celles qu’on apprend sur les bancs d’école.

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. »

Les nouvelles du recueil m’ont toutes beaucoup plu. Les personnages sont variés: des hommes, des femmes, des travailleurs, des jeunes aussi. La première nouvelle, La sciure, commence par l’extrait en résumé. C’est une histoire qui amène une réflexion sur l’étude et le travail dans ce coin du monde, racontée par un jeune homme. Idem pour Blue Lick River, dont le personnage principal, qui est encore un enfant, se frotte à l’administration. Élévation et Mauvaise herbe parlent de travailleurs (au sens large dans certains cas), alors que Ceux qui restent et Tante Granny Lith abordent les croyances. Ces deux nouvelles débordent un peu de notre monde et ont des airs d’histoires fantastiques. Ou presque. Un petit quelque chose de mystérieux qui m’a bien plu. Les deux nouvelles intitulées Le billard et Le fumoir parlent de jeu et de leurs conséquences.

Les femmes ne sont pas épargnées dans ces nouvelles, même si ce sont souvent les hommes qui meurent et sont blessés, les femmes restent pour s’occuper de ce qui est encore là.

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure par ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. »

Le monde de Kentucky Straight est un monde où chacun a un fusil à portée de main, où l’on joue à l’argent pour se désennuyer, où l’on meurt souvent trop jeune, où l’on boit beaucoup. Un monde où chacun essaie de tirer son épingle du jeu, quitte à frayer avec ce qui n’est pas tout à fait légal ou à se battre pour parvenir à ses fins. Malgré tout, l’auteur nous offre le portrait de gens qui vivent et se débrouillent comme ils le peuvent, souvent avec ce qui se trouve à portée de main. Comme le dit si bien un des personnages:

« Les gens n’aiment pas les chouettes parce qu’elles vivent dans les cimetières, mais il se trouve qu’elles ont besoin d’un grand arbre et qu’on ne coupe pas les arbres des cimetières. N’aie jamais peur de quelque chose à cause de là où il vit. Ça vaut aussi pour les gens. »

Un auteur à découvrir, assurément!

Kentucky Straight, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 176 pages, 2018