96 Bric-à-Brac au bord du lac

bric a brac au bord du lacQue disent les objets ? D’abord il y a le BOUM du petit cœur qui est grand de l’enfance. Suit l’ère des made in, articles du quotidien, chéris ou rêvés, brisés ou usés, recyclés ou partagés, retentissant en BANG, VLAN ou SMASH. Dans ce fabuleux bazar d’écrire se déballe un théâtre poétique unique, tiraillé entre une volonté incontestable d’éviter l’accumulation de la surconsommation et son revers, l’attachement aux choses qui font sourdre la langue, qui illuminent ce qui est, et réveillent la tendresse du bord du lac.

J’adore la poésie de Charles Sagalane que j’ai découvert avec 47 atelier des saveurs, un recueil de poésie qui a une place importante dans ma bibliothèque. J’aime énormément son travail et je possède la plupart de ses ouvrages. Sa poésie est particulière, elle est ancrée dans le quotidien et il réussit à travers ses mots, à donner de la grandeur aux toutes petites choses. Il sait manier la plume avec aisance, parfois un brin d’humour et beaucoup de sensibilité. Il a une façon de percevoir ce qui l’entoure qui me touche particulièrement. Il y a des auteurs, comme ça, qui viennent nous chercher plus que d’autres. Pour moi, Sagalane est un auteur qui incarne parfaitement la beauté d’une poésie contemporaine tout en tournant son regard vers le passé et les souvenirs. C’est réconfortant de le lire. Et comme chaque fois, j’ai envie de tout noter dans ses livres, puisque certains passages sont si beaux, si imagés et si parlants.

Bric-à-Brac au bord du lac raconte la poésie des objets, des choses accumulées au fil du temps, offertes, données, prêtées, les choses issues d’un « musée personnel » d’articles, un héritage de choses et d’autres. J’ai aimé comprendre certains choix de mots, comme ce nom de plume hérité d’un savoureux mélange de noms. Les jeux de mots, qui puisent dans la petite histoire familiale ou dans les souvenirs, qui font resurgir des choses qui ont été et qui ne sont plus. Un bagage du passé que l’on redécouvre à travers ces objets. Et souvent, un brin d’humour.

« Qui a semé le vent récoltera l’abri Tempo. »

D’outils qui ont durement travaillés, en passant par un globe terrestre où certains pays n’existent plus, le bric-à-brac cache autant de joyeux souvenirs que de moments nostalgiques. Il y a ce bâton CCM autographié, du temps où notre équipe de hockey gagnait encore des Coupes Stanley, le charme du catalogue Sears et toutes ces reliques d’un monde révolu.

L’auteur s’amuse aussi à créer un manifeste et des « lois » autour de la conservation des objets. Collectionner, accumuler, consommer, c’est tout autant une poésie qu’une critique de la société. Juste pour lire sa Harangue contre les consommastheures, ce livre en vaut la peine. Ce texte montre à quel point notre façon de consommer est détournée de la réalité.

« Ça fait pas si longtemps que les objets ont perdu de vue leur fabricant. On a attrapé ça je sais pas comment, la misère de pitonner pis payer, livrer pis déballer, effleurer pis jeter. […] Ça fait pas longtemps qu’on a désengendrer les objets. Dans le temps, personne aurait songé à entasser chez lui des fantaisies qu’on rapaille à crédit. »

Le livre est construit en plusieurs parties, avec un texte bien souvent éclaté: grosseur des caractères qui changent, titres ludiques, texte particulier, etc. Jouer avec les mots n’a jamais aussi bien démontré qu’avec ce livre. Il y a même une section poésie sous forme de devinettes! De quoi trouver son compte dans ce recueil si particulier et si parlant!

« rien ne sert 
d’acquérir

il faut se départir
à point. »

Avec 96 Bric-à-Brac au bord du lac, Charles Sagalane dresse un inventaire de choses accumulées au fil du temps, de petits héritages familiaux, d’objets du passé qui parlent aussi au présent. Il joue avec les mots, il utilise l’humour et le souvenir comme moyen de remonter le temps. Il nous parle des objets sous toutes leurs formes et de notre façon de se les procurer au fil des générations, de les transmettre, de les utiliser, de les jeter, ainsi que de notre attachement pour certains d’entre eux.

Un livre à découvrir et surtout, un auteur qu’il faut lire absolument! Que ce soit ce livre ou un autre, Sagalane est un poète qui nous offre toujours un grand bonheur de lecture.

96 Bric-à-Brac au bord du lac, Charles Sagalane, éditions La Peuplade, 240 pages, 2018

Publicités

Les Bleed

Les Bleed (2)À Mahbad, la famille Bleed règne depuis trois générations. Le dernier-né, Vadim Bleed, sollicite un second mandat lors d’une élection présidentielle aux allures de spectacle à grand déploiement. Ce n’est qu’une formalité, après tout : la journée est réglée au quart de tour, et si quelques bulletins de vote disparaissent, ce ne sera pas la fin du monde. Mais les événements tournent mal. Sur la Place de la Révolution et dans les rues de Qala Phratteh, de violents affrontements éclatent alors que la population réclame un nouveau gouvernement. Les résultats du scrutin se font attendre, les forces de l’ordre fourbissent leurs armes, et Vadim Bleed manque à l’appel. Son père, Mustafa Bleed, éminence grise ou pantin désarticulé, croyait pourtant avoir les choses en main.

Je trouve intéressant, parfois, de sortir de sa zone de confort en lisant autre chose que ce qu’on a l’habitude de lire. C’est pourquoi, lorsque j’ai reçu Les Bleed, j’ai décidé de le lire même si je n’avais pas choisi ce livre. Je ne connais pas du tout l’auteur, mais j’aime ce que publie La Peuplade en général. Cet éditeur est au centre de beaucoup de mes lectures « coups de cœur ».

Présenté comme un thriller politique, Les Bleed raconte la longue déchéance d’une dynastie politique, perpétuée de père en fils depuis trois générations. À la tête du pays, le clan Bleed, dont les femmes sont les grandes absentes, dirige tout (ou manipule tout). Mais le dernier né, Vadim, en quête d’un second mandat, n’est pas à la hauteur de l’héritage familial.

« C’est une chose d’être dirigé par un farouche dictateur, c’en est une autre de l’être par l’ombre absente de son héritier. »

Le roman de Dimitri Nasrallah est un récit à deux voix, en alternance: d’un côté Vadim, qui brille la plupart du temps par son absence et son je-m’en-foutisme de la machine électorale (alors qu’officiellement c’est lui qui doit être réélu) et son père Mustafa, qui tire les ficelles du jeu politique et magouille pour redonner à nouveau à la famille Bleed son prestige.  On réalise vite en lisant le roman que sous les apparences, l’empire politique n’est qu’une vaste supercherie en train de couler et ce, même si les Bleed dirigent tout, changent les livres d’histoire à leur convenance et n’hésitent pas à perdre quelques boîtes de vote ou à faire tomber des têtes qui dérangent.

Le père, Mustafa, dirige dans l’ombre avec le souvenir de son propre père comme ayant grandement accompli pour le pays alors que la population demande la fin du règne de la famille Bleed. Vadim, lui, est un adulte qui n’a pas grandi. Toujours partant pour faire la fête, il voyage en avion comme on prend le métro, baigne dans la drogue et est grisé par la vitesse. En parallèle de leurs doléances mutuelles, le roman est entrecoupé d’extraits de blogues, de journaux, d’articles d’opinion. C’est à travers le cri du peuple que se dessine la révolte qui tournera à la guerre civile. Cette construction permet d’être dans la tête des personnages principaux et de vivre avec la population, le déchirement d’une élection qui ne semble pas avoir de fin.

« Je connais ce pays depuis sa construction, j’ai traversé son histoire à travers six déclarations d’état d’urgence, une guerre civile et d’innombrables défilés de la victoire. Les jeunes d’aujourd’hui sont incapables de se souvenir de ce qui s’est passé le mois dernier. Et, si vous voulez le savoir, c’est la raison pour laquelle nous avons nos problèmes actuels, selon moi. »

Je dois l’avouer, je m’attendais à plus de thriller et un peu moins de politique avec ce roman . Je ne vais pas d’emblée vers des ouvrages de politique, même de fiction. C’est sans doute l’un de sujets qui me passionne le moins. Le roman se lit bien, c’est accessible, même pour ceux qui ne sont pas férus de politique. On assiste aux coulisses du pouvoir, à la mise en place d’une dictature, aux dessous d’une élection qui vire à la guerre civile. Ça reste tout de même intéressant, mais ça ne m’a pas passionnée plus que ça. Ce n’est pas vraiment un sujet pour moi.

Cependant, je crois qu’il existe assez peu de romans qui tourne autour de l’univers politique, d’une dynastie politique comme celle qui nous est racontée dans Les Bleed. C’est donc un livre que je pourrais suggérer à quelqu’un qui s’intéresse à la politique. Moi, je suis plutôt passée à côté.

Les Bleed, Dimitri Nasrallah, éditions La Peuplade, 272 pages, 2018

Borealium tremens

borealium tremensDavid Gagnon veut rénover la Maison brûlée, dont il hérite à la mort de son grand-oncle, une maison-fantôme comme les autres dans le fond d’un rang de Saint-Christophe-de-la-Traverse. Il veut aussi y cultiver la terre et y terminer son roman, malgré les menaces d’expropriation, les voix qui vibrent, les hallucinations, les racines qui gagnent du terrain, les tiques et l’hiver féroce. Engoncé dans son tombeau de bois pourri, dans l’alcool et dans les archives de sa famille, le jeune écrivain est appelé à accomplir la prophétie sauvage, celle qui avait autrefois animé Auguste et plusieurs autres avant lui, et qui animera ceux qui ne sont pas encore nés.

J’ai adoré ce roman de Mathieu Villeneuve. J’avais beaucoup d’attentes. Le titre, le thème, le sujet et la publicité me donnaient une bonne impression du roman. Je n’ai vraiment pas été déçue, bien au contraire!

Voilà un livre étrange, intrigant, inquiétant, plein de bois, de terre, de folie. Un livre qui ne plaira certainement pas à tout le monde, mais qui a été un beau coup de cœur pour moi. Borealium tremens (sorte de folie du nord) s’inspire de l’expression delirium tremens, état délirant associé au sevrage d’alcool. Ici, c’est toute la folie qui s’empare de David, alors qu’il hérite d’un bout de terre, au Saguenay. Le bois, la vieille maison brûlée, l’alcool en quantité, la folie… tout devient le cadre parfait pour que quelque chose d’étrange et d’inquiétant se produire. David prend possession de la maison et repousse tout et chacun pour partir en quête de ses ancêtres, cultiver son lopin de terre envahi par les peupliers et rénover une maison qui s’effondre de plus en plus.

Ce roman est étrange parce que l’histoire qui débute normalement, commence peu à peu à s’enfoncer dans les délires de David, reliés aux légendes, aux croyances, aux traces laissées par ses ancêtres. On ne sait plus ce qui est réel de ce qui ne l’est plus, mais c’est cet aspect si particulier qui fait de ce livre un vrai envoûtement. J’ai adoré l’écriture, l’odeur de bois, qui se dégage de ces pages. Les lieux sont tellement imagés et bien décrits qu’on s’y croirait. C’est un roman de la terre version contemporaine, où l’ombre des contes ainsi que les esprits des premiers colons planent quelque part au-dessus des pages.

C’est un roman maîtrisé, particulier, que j’ai vraiment aimé. Naturellement, il faut être prêt à être déstabilisé par le texte, à se laisser porter par la folie de David pour l’apprécier. Chaque fois que je m’installais avec ce roman j’avais l’impression de partir très loin et j’ai vraiment adoré cette lecture.

« Dans les campagnes du nord du lac Saint-Jean, les souvenirs hantent le présent, les morts de la route arpentent les fossés, les maisons anciennes appartiendront toujours à ceux qui les ont bâties. Le poids de toute l’Amérique profonde, sa démesure, sa solitude, voûte les épaules, creuse les joues, durcit les regards. La neige et les canicules donnent soif toute l’année. Le Nord, ici, est la frontière du monde. » 

Un coup de cœur pour ce livre si particulier, si prenant, à la fois étrange et un peu inquiétant. À découvrir assurément!

Borealium tremens, Mathieu Villeneuve, éditions La Peuplade, 366 pages, 2017

Brasser le varech

brasser le varechIl imaginait pour toi des encyclopédies, t’initiait à la langue sylvestre. Au cœur des déracinements de l’adolescence, tu grandissais en épinette noire. Ta ligne de vie suivait les stries du roc, les vagues du bois que parcourait ton père ingénieur forestier, celui qu’il a pris brutalement une dernière fois, traçant pour la suite un sillon de douleur, te plantant une branche en travers du tronc.
Brasser le varech saisit la vulnérabilité et l’étendue des territoires nord-côtiers, refait le chemin des années longues, remuées par le ressac du chagrin et du deuil. Contemplatif et personnel, il se présente comme un nid de nature et de références botaniques. Le code, c’est la flore laurentienne. La clé pour ouvrir la voûte, pour construire son quai, pour réapprendre à parler la langue paternelle.

Brasser le varech, c’est la nature toute en poésie, à travers le cheminement du deuil. C’est un recueil d’une grande beauté, dédié au père de l’auteure.

Cette poésie écrite de façon imagée nous fait voyager en pleine nature à travers une plume remplie de couleurs, qui nous offre une vue sur un univers rafraîchissant qui fascine l’imaginaire. Elle décrit la flore d’une manière tellement magique et vivante qu’on la voit défiler devant nos yeux.

Elle nous amène dans son univers poétique, nous racontant à travers la forêt des segments de sa vie, le chagrin douloureux suite à la mort de son père, les émotions ressenties. La famille est très présente dans ses poèmes et la nature prend beaucoup de place. Le deuil est constamment évoqué à travers la nature.

L’auteure a une façon bien personnelle de transmettre l’émotion du moment, avec des images reliées à la nature. Elle crée, à travers ses mots, des images très puissantes qui déferlent pendant notre lecture.

« tu tiens droite ta tête de pissenlit
sur tes épaules de roc

ta robe de clintonie boréale
n’éloigne pas les moustiques

tes pieds de tussilage
ne font pas de traces
dans la mousse

tu marques à peine de mica
l’argile en place »

 

En terminant le recueil, j’ai eu envie d’aller vérifier si l’auteure avait d’autres titres à son actif. D’après mes recherches, ça semble être une première publication. C’est une agréable surprise car le texte est très beau, maîtrisé, l’auteure a une très belle plume. Sa façon d’écrire est impressionnante. Une auteure dont je surveillerai assurément le travail!

Brasser le varech, Noémie Pomerleau-Cloutier, éditions La Peuplade, 114 pages, 2017