Mouron des champs

Mouron des champs dit l’histoire de vies dures et empêtrées, de destinées de filles de fermiers, de pauvresses du bout du rang, de mères travailleuses infatigables aux désirs corsetés. Revitalisant brillamment le vocabulaire des parlers populaires, Marie-Hélène Voyer fouille les lieux de vie familiaux où se resserrent l’emprise de la domesticité et la violence de la contention. Cette poésie profonde et tassée comme un pain de mie porte la voix des mortes et met en lumière les encagements du passé.

J’avais adoré Expo habitat de Marie-Hélène Voyer et j’avais bien hâte de lire autre chose d’elle. Comme dans son autre recueil, sa plume est riche et très imagée. C’est un plaisir de la lire, à chaque nouvelle parution. 

Mouron des champs est un recueil de poésie que j’ai aussi beaucoup aimé. Il parle essentiellement des femmes, de la condition féminine, de la destinée des femmes. Le livre est dédié à sa mère. Dans le recueil, on voit la façon dont elle percevait la vie de sa mère. Les rôles traditionnels des femmes, le manque d’épanouissement personnel, les tâches dédiées aux femmes qui prenaient toute la place.

« Tous les lieux de la terre nous ignorent
derrière ses vitres embuées
la fenêtre nous montre
le loin dehors
où nos frères filent entre les foins
v’là l’bon vent, v’là l’joli vent
leurs cheveux sont des corbeaux fous
qui ne soupçonnent pas nos cages »

C’est un livre sur les générations de femmes oubliées, qui ont tellement fait pour les familles. Des femmes discrètes, qui n’ont eu que peu de place pour s’exprimer. Elles n’existaient que pour les autres et si peu pour elles-mêmes. Le rôle des femmes dévouées, à la maison, à s’occuper de leur foyer, était très valorisé à l’époque. Au détriment de leur personnalité et d’accomplissements personnels. C’est en lisant cet ouvrage qu’on perçoit aussi l’écart entre les deux générations, la mère et la fille. 

Des textes beaux et tristes à la fois, touchants, en hommage ces femmes qui se sont oubliées et ont été étouffées par les tâches, la religion, le travail et le devoir. Elles ont laissé si peu de traces de leur existence. Leur univers se limitait bien souvent à la maison. Elles jetaient un œil critique sur l’éducation, l’épanouissement personnel, car c’était pour elles un monde qu’elles ne connaissaient pas. Ce recueil est une façon d’écrire pour se libérer de cet héritage familial.

« ma mère avait une beauté d’oiseau inquiet
elle mourait chaque année avant la neige
sa mélancolie m’apparaissait
comme une forêt froide 
où toute joie se figeait
en essaim inerte »

Un livre qui, pour moi, est une façon de mettre en mot et de retrouver ces femmes oubliées que l’entourage n’aura jamais l’impression de connaître totalement… 

Une très bonne lecture et un plaisir de retrouver la plume de l’auteure.

Mouron des champs, Marie-Hélène Voyer, éditions La Peuplade, 216 pages, 2022

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Requiem

Jónas entend de la musique en toute chose. Le sifflement de la bouilloire devient pour lui une sérénade, le ronronnement du congélateur une symphonie. Il note tout au fur et à mesure dans son fidèle carnet moleskine. Fuyant sa vie de publicitaire et l’impasse de son couple, il quitte Reykjavík pour un village de l’est de l’Islande afin d’y composer une œuvre décisive, une Marche funèbre (pour débutants) dictée par le crépitement d’un feu, ou peut-être une Étude pour violoncelle, scie et marteau. Mais une fois là-bas, il égare le précieux carnet contenant ses partitions et tous ses repères lui échappent. Plus que jamais, il va devoir être à l’écoute des mélodies qui l’entourent.

J’aime vraiment beaucoup Gyrðir Elíasson. Chaque livre est un moment parfait de lecture. J’adore cet auteur qui parle beaucoup des petites choses du quotidien et de l’art sous toutes ses formes. Au bord de la Sandá reste mon préféré jusqu’à maintenant. Il aborde principalement la peinture. La fenêtre au sud était superbe aussi et parle de l’écriture. Avec Requiem, c’est la musique qui est au centre du roman. Ces trois livres forment un triptyque. On sent la continuité entre ces textes. Alors que son autre roman, Les excursions de l’écureuil, est vraiment dans un registre à part. Une sorte d’ovni littéraire.

Dans Requiem, on suit le personnage de Jónas qui quitte la ville et son appartement qu’il partage avec sa conjointe, pour le chalet de l’oncle de cette dernière. Il a besoin de prendre du temps pour lui et écrire. Jónas compose de la musique qu’il ne joue pas lui-même et que personne ne voit ni n’entend jamais. Il garde ça pour lui. Il se qualifie de « compositeur de tiroir ». C’est le quotidien qui l’inspire. Il écrit une Sérénade pour piano et bouilloire et aussi une Étude pour violoncelle, scie et marteau. Quand l’inspiration s’absente, il s’occupe de la maison et va faire quelques emplettes au magasin du village. Son quotidien est fait de ces toutes petites choses, où vibre néanmoins presque continuellement des notes de musique.

« Dès mon réveil, le matin, ces fragments musicaux me parviennent de temps à autre au fil de la journée, et je fais de mon mieux pour les attraper et les consigner dans le carnet que je porte toujours sur moi. »

C’est le genre de livre où l’on pourrait dire qu’il ne se passe rien. Ça semble être un reproche, dit de cette façon, mais ce n’en est pas un. Les petites choses banales deviennent bien souvent pour moi, et pour la lectrice que je suis, tout ce qui fait la saveur de la vie. Ici, la musique qui se crée continuellement dans la tête du personnage enchante le texte où s’écoule les journées et les petits détails quotidiens. L’auteur a une plume délicate, contemplative. Ça me plaît vraiment beaucoup. Dans ses livres, le temps s’écoule lentement, doucement. Quelque part entre la poésie et la mélancolie. C’est toujours un plaisir de le lire. J’attends chaque fois la sortie d’un nouveau livre. C’est alors, pour moi, un événement. 

Dans ses derniers livres, les mêmes thèmes reviennent sans cesse, ce que j’aime particulièrement. Il excelle dans la description de ce qui est contemplatif et de l’art qui fait vibrer nos journées, peu importe la forme qu’il prend. L’art, la nature, la fuite, l’isolement, la solitude. Des gens qui s’installent quelque part, à l’écart du monde, pour lire, écrire, peindre. Ça a quelque chose de réconfortant et de reposant.

« Ne dit-on pas que lorsque quelqu’un ne veut pas être ailleurs que là où il est, on peut le qualifier d’heureux? »

Un auteur assurément à découvrir si vous ne le connaissez pas encore.

Requiem, Gyrðir Elíasson, Éditions La Peuplade, 184 pages, 2022

You

YOU distille et concentre, en un poème unique, les voix et les événements d’une liaison amoureuse. Du premier regard à la rupture, ce texte elliptique, interactif et élégant tente d’atteindre le noyau dur de cette rencontre polyédrique, de révéler ce que l’idylle recèle d’immense et de cosmique dans les détails de ses gestes, de ses paroles, lieux et pensées. À la croisée des chemins poétiques et philosophiques, Chantal Neveu explore dans ce livre une narrativité minimale, existentielle et féminine, développant une réflexion sur la géométrie des corps et des mots. À quelle distance les corps ? se demande-t-elle, déroulant le fil ténu, précieux et brûlant d’une passion.

J’étais curieux de découvrir You de Chantal Neveu, un recueil de poésie qui raconte une histoire amoureuse et son évolution jusqu’à une séparation. Le livre m’attirait bien et j’aime toujours découvrir de nouveaux recueils de poésie. Parfois la rencontre est bonne, parfois elle l’est moins. 

Le style d’écriture de ce recueil m’a un peu déstabilisé. La poésie de l’auteure est souvent composée d’un seul mot, parfois de deux ou trois, accompagnés de quelques phrases ici et là. Le style est assez particulier. J’ai eu de la difficulté à entrer dans l’ambiance de ce livre, à m’imprégner de ce que l’auteure raconte. J’avais parfois l’impression de ne pas saisir totalement le sens de cette écriture sous forme de listes de mots. Je préfère en général la poésie plus liée, plus poétique, plus imagée. La succession de mots, même s’il y a une grande richesse du vocabulaire, m’a laissé plutôt froid.

« à brule-pourpoint
lui demander

qu’attends-tu de moi
l’avenir
c’est dit
complice heureux sérieux
affirmatif
il regrette
immédiatement
avoir éclairé cette destination
fléchée
platonicienne
béance
l’indéfini infini »

You est un livre qui pourrait plaire à ceux qui aiment la poésie différente ou plus originale. Pour ma part je suis resté un peu en retrait et je n’ai pas ressenti cette émotion qui accompagne normalement mes lectures de recueils de poésie. Je crois que ce style n’est simplement pas pour moi…

You, Chantal Neveu, éditions La Peuplade, 84 pages, 2021

Les ombres filantes

Dans la forêt, un homme seul marche en direction du camp de chasse où sa famille s’est réfugiée pour fuir les bouleversements provoqués par une panne électrique généralisée. Il se sait menacé et s’enfonce dans les montagnes en suivant les sentiers et les ruisseaux. Un jour qu’il s’est égaré, un mystérieux garçon l’interpelle. Il a une douzaine d’années, semble n’avoir peur de rien et se joint à l’homme comme s’il l’avait toujours connu. L’insolite duo devra affronter l’hostilité des contrées sauvages et déjouer les manigances des groupes offensifs qui peuplent désormais les bois.

En janvier, je voulais relire les premiers livres de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres et Le poids de la neige, avant de découvrir Les ombres filantes. Les trois livres ne sont pas identifiés comme étant des tomes, sauf que l’histoire se poursuit d’un livre à l’autre. On retrouve le même narrateur dont l’aventure est déclenchée par une panne majeure qui affecte la vie telle qu’on la connait. Son périple commence sur une route qui n’en finit plus, se poursuit isolé dans un chalet et trouve un certain but dans sa recherche du chalet familial, en pleine forêt. 

« Vous savez, ici les gens s’activent avant l’hiver, mais la plupart sont totalement dépassés par ce qui leur arrive. Pourtant, le grand air, l’eau pure, la vie en forêt, ce n’est pas ce dont tout le monde rêvait? »

Christian Guay-Poliquin est un auteur qui m’impressionne chaque fois avec ses histoires, sa façon de réussir à m’embarquer totalement et de m’amener là où vont ses personnages. Si j’adore ses deux premiers livres, j’avoue avoir eu un vrai coup de foudre pour celui-ci. La forêt, la façon dont les gens s’organisent dans le bois, la survie, tout ce que ça implique, ça m’a énormément parlé. Je suivais les pas du narrateur dans la forêt, toujours en étant aux aguets. Car c’est ce que l’auteur instille comme atmosphère: des lieux qui peuvent devenir inquiétants ou qui pourraient nous surprendre. 

« Depuis la panne, tout a changé, mais les lois de la forêt perdurent. Soit on se montre pour défendre son territoire, soit on courbe l’échine et on passe son chemin. »

Dans Les ombres filantes, le narrateur qu’on avait quitté dans Le poids de la neige part en forêt pour rejoindre le chalet de sa famille. Il espère retrouver ses oncles et ses tantes et avancer, malgré la panne qui a changé complètement l’existence de tout le monde. En forêt, il faut se méfier des bêtes sauvages mais aussi de l’homme, qui a prit d’assaut les bois quand la vie a perdu toute la normalité à laquelle le monde était habitué. Chacun tente de survivre à sa façon, parfois au détriment des autres. C’est quand le narrateur se perd en forêt, qu’il fait une étrange découverte. Il tombe sur Olio, un jeune garçon seul qui semble totalement dans son élément au milieu de la nature. Il n’est pas accompagné. Il se débrouille seul et ne s’inquiète de rien. Les deux poursuivront alors leur chemin ensemble, espérant atteindre le chalet tant convoité.

Ce roman est extraordinaire. J’ai aimé les personnages, qui nous permettent de comprendre l’étendue des réactions lorsqu’on perd nos repères quotidiens. La relation qui se crée tranquillement entre le narrateur et Olio est vraiment belle. J’ai aimé lire sur les conditions de survie au quotidien, le chalet, la chasse, les cours d’eau, la façon de se débrouiller face aux autres, qui sont bien souvent de potentiels dangers. J’ai aimé cette fin qui m’a gardée en haleine au bout de ma chaise, accrochée aux mots de l’auteur, espérant bien fort que ce soit comme dans ses autres livres: une fin qui ouvre une fenêtre sur une autre aventure.

En lisant les trois livres un à la suite de l’autre, j’y ai perçu de nombreux thèmes qui reviennent. Il y est toujours question de survie et de fuite. La famille, ou les liens que l’on a envers des inconnus qui deviennent importants dans notre vie, sont au cœur des romans. La nature y est souvent implacable, les éléments aussi: la canicule dans Le fil des kilomètres, l’abondance de neige et le froid dans Le poids de la neige et la forêt, ses animaux et les hommes qui la peuplent, dans ce livre-ci. 

Les titres des chapitres dans les trois livres ont aussi leur importance. Dans Le fil des kilomètres, chaque chapitre offre le décompte de la distance parcourue. Dans Le poids de la neige, chaque chapitre calcule la hauteur de la neige. Dans Les ombres filantes, ce sont les heures que l’on compte. Les titres des chapitres s’inscrivent dans l’unité de mesure en lien avec la survie des personnages. 

Christian Guay-Poliquin est assurément un de mes auteurs préférés. Ses livres sont de petits bijoux dans lesquels, étrangement, je me sens bien. J’ai hâte à sa prochaine publication, que j’attends avec grande impatience!

Les ombres filantes, Christian Guay-Poliquin, éditions La Peuplade, 344 pages, 2021

Le poids de la neige

Dans une véranda cousue de courants d’air, en retrait d’un village sans électricité, s’organise la vie de Matthias et d’un homme accidenté qui lui a été confié juste avant l’hiver. Telle a été l’entente : le vieil homme assurera la rémission du plus jeune en échange de bois de chauffage, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps. Les centimètres de neige s’accumulent et chaque journée apporte son lot de défis. Près du poêle à bois, les deux individus tissent laborieusement leur complicité au gré des conversations et des visites de Joseph, Jonas, Jean, Jude, José et de la belle Maria. Les rumeurs du village pénètrent dans les méandres du décor, l’hiver pèse, la tension est palpable. Tiendront-ils le coup ?

Ce roman fait suite au premier livre de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres. Par contre, chaque livre peut se lire séparément. Ce qui est intéressant toutefois avec cette histoire, c’est qu’elle reprend en quelque sorte là où se terminait la précédente. À l’époque, lorsque j’avais lu Le fil des kilomètres, il n’était pas question d’un second livre. D’ailleurs, ils ne sont pas présentés comme étant des suites. Chacun se suffit donc à lui-même. 

Le poids de la neige, c’est un roman très hivernal où la nature a une emprise sur les personnages. Elle les oblige à l’immobilité et les force à apprendre à vivre ensemble. La neige s’accumule comme une chape de plomb qui paralyse les mouvements et les initiatives. Ayant survécu à un grave accident de voiture, le narrateur est prit en charge par un vieil homme, Matthias, qui s’occupe de lui suite à une entente: il pourra quitter prochainement le village avec la prochaine expédition prévue, à condition de prendre soin du malade. Matthias tient à partir du village et vite. L’arrivée du blessé est comme une porte de sortie pour lui, même si les choses ne vont pas assez vite à son goût. Le narrateur a de grave blessures aux jambes et c’est de son lit qu’il appréhende le monde autour de lui. L’hiver arrive vite. Les ressources viennent à manquer. Bloqués par la neige dans une vieille maison abandonnée, les deux hommes doivent apprendre à cohabiter ensemble.

« Personne ne peut survivre avec quelqu’un qui refuse de parler. » 

Comme dans Le fil des kilomètres, on baigne dans une atmosphère de fin du monde où la survie devient le moteur principal du quotidien. L’écriture est très axée sur les perceptions du personnage principal, sur son environnement et sa façon de l’appréhender, vu qu’il est réduit à demeurer dans un lit ou à bouger avec de l’aide. Le temps passe, forçant les deux hommes à construire une relation dont ils ne veulent pas vraiment. Le narrateur n’a pas le choix, parce qu’il est dépendant d’une aide extérieure et doit l’accepter s’il veut guérir. Matthias n’a pas le choix non plus, parce qu’il veut quitter le village, coûte que coûte. 

L’auteur développe une histoire intrigante et intéressante, tout comme dans son premier livre. La panne a créé un nouveau monde où chacun essaie de survivre comme il le peut, en cherchant des provisions, en concluant des accords pour récupérer la nourriture ou les biens qui lui manquent. Au fond des villages et dans le silence des maisons abandonnées, s’organisent des expéditions, des départs, des ententes dans l’espoir d’un quotidien plus facile, malgré le froid glacial de l’hiver. On lit ce livre pour son ambiance particulière, où la solitude des villages isolés sous des mètres de neige nous rappelle que tout pourrait basculer à chaque instant. 

« La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. Il n’y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt. »

Si vous n’avez encore jamais lu Christian Guay-Poliquin, c’est le moment! Parce que c’est vraiment bon. Il propose chaque fois une ambiance apocalyptique, mais toujours feutrée, où les personnages vivent une sorte de routine presque « réconfortante », même si les événements qui se produisent ne le sont pas. Cet auteur construit quelque chose de vraiment intéressant avec ses romans. L’écriture est poétique, la plume est vraiment agréable. Une découverte à faire, assurément!

Ce livre a raflé une kyrielle de prix, allant du prix du Gouverneur général au prix des Libraires, en passant par le prix France-Québec, le prix des Collégiens et plusieurs autres prix d’ici et d’ailleurs. La liste est impressionnante! Même chose pour la vente des droits à l’étranger, qui s’est faite dans de nombreux pays et pour plusieurs plateformes de livres audio. Une reconnaissance bien méritée d’ailleurs!

Le poids de la neige, Christian Guay-Poliquin, éditions La Peuplade, 312 pages, 2016