La dame blanche

«Derrière la porte fermée à clé de sa chambre, Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n’a d’égale que celle des proses cristallines de Rimbaud. Comme une couturière céleste, elle regroupe ses poèmes par paquets de vingt, puis elle les coud et les rassemble en cahiers qu’elle enterre dans un tiroir. « Disparaître est un mieux. » À la même époque où elle revêt sa robe blanche, Rimbaud, avec la négligence furieuse de la jeunesse, abandonne son livre féerique dans la cave d’un imprimeur et fuit vers l’Orient hébété. Sous le soleil clouté d’Arabie et dans la chambre interdite d’Amherst, les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier.»

J’ai lu Emily Dickinson pour la première fois à la fin de l’adolescence. Sa poésie m’avait beaucoup marquée. Son histoire aussi. Depuis peu, je me replonge dans son univers avec des textes qui s’inspirent de sa vie pour raconter ce qu’elle a été. J’ai d’abord été charmée par le magnifique roman de Dominique Fortier, Les villes de papier, que je ne peux que vous conseiller tant ce livre est un petit bijou. J’ai eu un gros coup de cœur pour la poésie et la beauté de ce roman. J’ai ensuite eu envie de découvrir la vision de Christian Bobin sur Emily Dickinson.

La dame blanche est un ouvrage qui a certains points en commun avec Les villes de papier. Les deux présentent un point de vue oscillant entre réalité et fiction, sur la vie et le parcours d’Emily Dickinson. J’ai trouvé Les villes de papier plus doux et plus cristallin. La dame blanche est aussi intéressant, mais sur d’autres aspects.

Le livre débute le 15 mai 1886 alors que la mort vient de s’emparer de l’âme d’Emily. C’est l’occasion pour l’auteur de nous faire découvrir la vie de la poétesse. Il s’intéresse à la femme qu’elle a été, mais aussi à tout ce qui touche son univers familial: les membres de la famille Dickinson, la maison où elle vivait, les rares amis et cette allusion au mariage. Une vie, dans l’ensemble, presque invisible.

« Il n’y a pas de plus grande joie que de connaître quelqu’un qui voit le même monde que nous. »

La dame blanche a été une belle lecture, un autre point de vue sur la vie d’Emily Dickinson. Ce roman m’apparaît toutefois moins lumineux que celui de Dominique Fortier par exemple. Je n’ai pas eu tout à fait le même coup de cœur pour l’histoire de Christian Bobin. Il est d’ailleurs peut-être difficile de ne pas faire de comparaison entre les deux œuvres, puisque les deux s’inscrivent dans la forme d’un roman biographique, entre poésie, réalité et fiction.

« Le mot juste, chaque fois qu’on le trouve, illumine le cerveau comme si quelqu’un avait appuyé sur l’interrupteur à l’intérieur du crâne. L’écriture est à elle-même sa propre récompense. »

La dame blanche m’a semblé être un roman plus axé sur la vie extérieure d’Emily, ses relations avec sa famille et la façon dont elle vivait parmi les autres. Avec Les villes de papier, j’ai eu l’impression d’être beaucoup plus dans l’âme d’Emily, ses sentiments, ses envies, ses pensées. L’angle de l’écriture est fort différent, même si le sujet est similaire. Les deux livres sont donc intéressants à lire, pour des raisons différentes.

Il y est beaucoup question ici du père d’Emily, de sa façon de gérer la famille et de sa relation avec sa fille. Leur vision de la vie est différente, leur façon de l’aborder également. La vie familiale est en fait au cœur de ce roman.

« Chacun dans cette famille est roi de son propre royaume. »

Il y a aussi la sœur d’Emily, protectrice, son frère et sa belle-sœur. Si proches et si loin d’Emily. Leurs discordances d’idées et de mode de vie les gardent par moments éloignés de la poétesse pendant de nombreuses années.

« Soit on adore le monde (l’argent, la gloire, le bruit), soit on adore la vie (la pensée errante, la sauvagerie des âmes, la bravoure des rouges-gorges). Juste une question de goût. »

Après la mort de son père, Emily adopte le blanc. De là, le titre du livre. La contemplation et la maison deviennent les cadres de sa vie. Christian Bobin souligne l’agoraphobie comme condition. La vie de Dickinson, avec ses particularités, est souvent particulière et étonnante. C’est peut-être la raison pour laquelle tant de livres ont été écrits à son sujet.

Elle demeure, malgré tout, un mystère.

La dame blanche, Christian Bobin, Éditions Gallimard, 136 pages, 2007

De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec

Cinquante ans après le décès du général de Gaulle, Roger Barrette dévoile une facette inédite de sa personnalité, celle de son intérêt soutenu pour le Canada français. De 1911 jusqu’à son décès, il lit des auteurs québécois. Le 1er août 1940, il s’adresse directement aux Canadiens français sur les ondes de la BBC et de Radio-Canada et lance un appel au secours qui amène des milliers d’entre eux à se mobiliser pour la France libre. Il effectue non pas un, mais trois voyages mémorables au Québec. Devenu président de la Ve République, de Gaulle est un soutien indéfectible des acteurs de la Révolution tranquille. Les 75 confidences, notes et déclarations regroupées ici sont essentielles pour comprendre la pensée et les gestes du général. On y découvre que son fameux «Vive le Québec libre!» était prémédité, mais qu’il ne signifiait pas l’éclatement du Canada.

Comme beaucoup de québécois, j’ai toujours été émerveillé par le passage de De Gaulle au Québec. Ses déclarations ont marquées les esprit et depuis tout jeune, cet homme politique suscite chez moi un véritable intérêt. Pendant mon enfance et mon adolescence, on entendait beaucoup parler de son célèbre « Vive le Québec libre! » Cette lecture était donc l’occasion parfaite d’en apprendre plus et de mieux connaître l’homme politique. Il m’a toujours paru comme un homme sympathique (ce que le livre n’a fait que confirmer), et qui avait très à cœur la langue française. Il souhaitait une langue forte et un Québec épanoui, libre, autonome et libéré du joug anglais, ainsi que la liberté d’expression française au Canada. 

De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec de l’auteur Roger Barrette est un ouvrage d’une grande qualité qui nous fait découvrir une multitude de faits accomplis pour le Québec par ce semeur d’espoir qu’était De Gaulle. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme et d’attentes que je me suis attaqué à cette grande et passionnante lecture. Quand il est venu au Québec, De Gaulle a toujours soulevé les foules.

« Comment expliquer que 20% d’un peuple se mobilise pour aller à la rencontre d’un visiteur de 76 ans? Les réponses à cette question peuvent être diverses. Dans ce cas-ci, il y a bien sûr la personnalité hors normes de De Gaulle, mais il y a aussi la réalité sous-jacente qui tient en quelques mots: révolution tranquille, solidarité française et ouverture sur le monde. »

L’ouvrage nous permet de (re)découvrir l’héritage que De Gaulle nous a légué, qui a aidé à façonner le Québec d’aujourd’hui et celui de demain. Ce livre historique, biographique et politique est une très belle découverte qui m’a permis d’apprendre énormément de choses sur le général De Gaulle, reconnu au Québec encore aujourd’hui pour sa célèbre déclaration: « Vive le Québec libre« . Les discours de De Gaulle étaient à la fois accrocheurs et magnifiques. Il recherchait activement la liberté. 

La lecture s’est avérée passionnante et captivante. On sent le grand travail de recherche de Roger Barrette, accompagné d’une belle structure qui pousse le lecture à vouloir en apprendre d’avantage sur De Gaulle. Qu’on soit féru de politique ou non, cet ouvrage est très accessible. L’auteur est un excellent vulgarisateur et il nous permet de découvrir tout ce qui s’est fait pour le Québec. C’est un ouvrage qui devrait être lu par les générations d’aujourd’hui, afin de mieux connaître ce qu’on a pu traverser comme nation francophone. C’est un ouvrage essentiel pour mieux comprendre l’histoire passée, les luttes importantes pour l’éducation et la place du français. Ce livre est un hommage à cet homme et à tout le travail qu’il a accompli pour permettre aux québécois et aux canadiens français une reconnaissance et une visibilité internationale. De Gaulle aimait la francophonie et il adorait le Québec. Il est intéressant par exemple, de découvrir dans la bibliothèque de De Gaulle, une série de titres québécois, qu’il a fait spécifiquement relié avec des fleurs de lys sur la reliure. 

De Gaulle avait à cœur beaucoup de choses pour le Québec. Dans l’ouvrage, on sent tout de suite l’importance de l’art, l’autonomie, l’accès à l’éducation. L’instruction au Québec demeurait difficile. Pour De Gaulle, donner tous les outils nécessaires aux francophones afin de s’instruire et d’avoir accès à l’éducation était primordial. Il tenait beaucoup à la présence du Québec au sein de la francophonie, envers et contre tous, et à l’importance des rapprochements entre le Québec et la France. De nombreux échanges entre les deux pays ont d’ailleurs été proposés et instaurés par De Gaulle. 

L’ouvrage est conçu en débutant par des faits qui nous semblent connus, mais qu’au fond on ne connaît pas réellement, jusqu’aux faits moins connus. Cette lecture est donc sans cesse une découverte. C’est d’ailleurs ce qui est captivant avec ce livre. Roger Barrette nous fait entrer dans la sphère évoluant autour de De Gaulle, toujours en lien avec son travail pour le Québec. J’ignorais énormément de choses que j’ai d’ailleurs été agréablement surpris de découvrir. 

De Gaulle a été un personnage de l’histoire qui a vécu les nombreux bouleversements de son époque. Il a apporté beaucoup pendant la Révolution tranquille avec ses idées sur la langue et l’éducation, son ouverture sur le monde et sa promotion de la solidarité entre les peuples francophones. De Gaulle amène l’espoir, la vision d’un nouveau départ. Il a apporté énormément à la France, mais aussi au Québec, toujours avec l’intention de rapprocher les deux nations. 

« De Gaulle est un homme constamment tourné vers l’avenir. Comme aux échecs, il planifie toujours un coup avant le camp adverse. Il a déjà dit: « Quand on est un homme qui a dans ses mains le destin d’un pays comme la France, on est tenu de regarder loin. » »

L’ouvrage nous apprend tout d’abord qui était Charles De Gaulle. Qu’est-ce qui a amené cet homme à devenir l’homme politique qu’il est devenu? Son amour pour sa patrie, mais aussi pour la langue française en général. Il était fasciné par le Québec et les patriotes. Après avoir remis la France sur pied après la guerre, il a été un acteur important au Québec lors de la Révolution tranquille. Il souhaitait redonner aux québécois la fierté d’être ce que nous sommes, nous développer, nous instruire en français et nous permettre de s’élever en tant que peuple. 

Cette lecture m’a permis de connaître un grand homme, qui se tenait debout, qui partageait plusieurs de mes valeurs, comme l’intégrité et la fierté d’être francophone. Il avait des idées clairement définies et il y tenait. J’ai trouvé ce livre vraiment passionnant. Cette lecture m’a appris tellement de choses! L’histoire de De Gaulle mériterait d’être plus largement connue. Son parcours nous permet de nous rapprocher de nos racines, nous donne envie de s’unir pour ne pas laisser notre langue se perdre. Vu l’actualité des derniers mois, avec la difficulté pour certains de se faire servir en français dans des commerces de Montréal par exemple, on ne peut que vouloir que chacun lise ce livre pour raviver la fierté de parler français.

Les combats menés par Charles de Gaulles et les échos qu’on peut en voir aujourd’hui avec notre langue française, viennent naturellement créer beaucoup d’émotions pendant la lecture. La vision de De Gaulle et ce que nous lui devons comme peuple, ainsi que ce que nous avons apporté à la France de notre côté, ne peut que faire vibrer le lecteur. Je trouve dommage qu’aujourd’hui, ces combats semblent tomber peu à peu dans l’oubli. Aujourd’hui, si le Québec a acquis certaines libertés comme peuple francophone, c’est beaucoup grâce à De Gaulle.

L’ouvrage contient de nombreuses photographies d’époque afin d’illustrer le propos de Roger Barrette et de nous permettre de mieux connaître De Gaulle. La préface du livre est signée Denis Vaugeois, qui nous parle un peu de Roger Barrette, de ses études et de l’auteur qu’il est. L’avant-propos aborde le rapport de Barrette à De Gaulle ainsi que de la fragilité du français. Certains passages sont émouvants et remuent beaucoup notre fibre patriotique. 

« Monsieur Hamel se mit à nous parler de la langue française disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide; qu’il fallait la parler entre nous et ne jamais l’oublier, parce que quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clé de sa prison… »

De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec a été un véritable coup de coup de cœur. C’est le livre qui m’a permis de découvrir un grand homme et qui m’a fait comprendre beaucoup de choses sur notre histoire. De Gaulle de Roger Barrette a été définitivement ma plus belle lecture de l’année 2020. Un incontournable à lire absolument, pour tous les québécois, les canadiens francophones, les français et les amoureux de notre langue.

L’ouvrage se termine sur l’héritage de De Gaulle, ces changements qui ont perdurés et évolués avec le temps. Il permet de mieux saisir l’ampleur du travail qui a été fait afin que le Québec ait sa place dans la francophonie et dans le monde. Le livre nous permet de mieux comprendre ce qu’a été la Révolution tranquille. Cette période où ceux qui nous ont précédés ont beaucoup travaillé pour rendre notre monde meilleur et où De Gaulle a été un acteur important. Une période qui a été au centre de grands bouleversements. Cet ouvrage apporte un bel éclairage sur notre histoire et nous pousse davantage à faire briller notre langue française. Il nous donne envie de foncer, comme peuple et de prendre la place qui nous revient, en français. 

De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Roger Barrette, Éditions du Septentrion, 390 pages, 2019

Bandit: Mémoires d’une fille de braqueur

En 1994, l’été de de ses treize ans, le père de Molly Brodak braque onze banques. Surnommé « Super Mario le Bandit », La police finit par l’arrêter dans un bar, en train de siroter une bière. il passe sept années en prison. Quelques temps d’une vie normale pour sa fille… Après sa libération, il recommence. Molly raconte une enfance en eaux troubles. D’une part, la vie aux côtés de ce père normal, employé de l’usine General Motors, parfait père poule. De l’autre, la face sombre, la double vie, les crises de rage, la disparition soudaine de voitures pour payer des dettes, ou l’apparition de cadeaux extravagants sortis de nulle part. Sobre et envoûtant, Bandit est un récit sur la famille et la mémoire, sur la vulnérabilité tragique des histoires qu’on se raconte et la responsabilité des parents vis-à-vis de leurs enfants.

Bandit est le récit de Molly dont le père, travailleur chez General Motors, a braqué onze banques, avant d’être emprisonné, de faire sept ans derrière les barreaux, de sortir… puis de recommencer. C’est une histoire étonnante, à l’écriture totalement maîtrisée. La lecture s’avère en fait très prenante. On plonge littéralement dans le livre, en revenant sur le passé, afin de mieux saisir le présent. Molly nous raconte l’enfant qu’elle était, sa façon de gérer ce qui se passait dans sa famille et de vivre au quotidien. C’est un récit sur la confiance et les relations que l’on développe au sein d’une famille. 

« En l’écoutant, j’ai senti ma confiance, quelque chose que j’ignorais éprouver avant de la sentir vaciller, se détourner de lui jusqu’à disparaître, et il n’y avait plus que moi, qui opinais en souriant. »

Bandit c’est avant tout l’histoire d’une famille. L’enfance d’un père qui est né dans un camp de réfugiés de survivants de l’holocauste. La rencontre d’un homme et d’une femme, l’histoire d’un mariage, qui a souvent été rythmé par le mensonge, l’angoisse et la solitude. C’est aussi et surtout l’histoire de deux fillettes et de la difficulté de grandir dans l’ombre d’un père braqueur de banques, qui mène une double vie et qui engloutit tout au jeu. C’est l’histoire de toutes les conséquences qui en découlent, pour tous les membres de la famille. Ces choix qu’elles n’ont pas faits, mais avec lesquels elles doivent apprendre à vivre. 

« Je n’ai plus lu de fiction cette année-là. La poésie m’a accompagnée, d’abord Whitman, puis Dickinson, puis le reste du modeste rayon. Elle me révélait un accès meilleur au monde – une approche plus honnête, plus directe, plus précise. »

En filigrane, l’auteure aborde la maladie mentale. Celle de sa mère, souffrant de trouble bipolaire, ce qui angoisse l’adolescente qu’est Molly, incertaine et précaire, en craignant toujours que sa vie déraille. Et il y a aussi les difficultés à faire face aux débordements d’un père compliqué à cerner. 

« On dit que les traits caractéristiques de la sociopathie sont une malhonnêteté constante, parfois gratuite, une impulsivité incontrôlable et l’absence de remords, à quoi s’ajoutent le charme, le narcissisme et une attitude délibérément manipulatrice. »

Ce livre se lit comme un roman et est particulièrement bien écrit. Ce n’est pas larmoyant ou mélodramatique. Molly cherche simplement à comprendre, à cerner ce qui a pu se passer dans sa famille. Elle fait un travail de mémoire et de recherche, afin de mieux appréhender ce père difficile. Elle recherche les lieux qui l’ont vu vivre, avant que tout dérape. Son récit est porté par une plume sobre et authentique pour une histoire aussi flamboyante que touchante.

« Mais la famille ne vous quitte jamais vraiment, même pas, ou surtout, non, surtout pas, si vous, vous la quittez. »

Molly est malheureusement décédée en mars dernier, à l’âge de 39 ans. Ça m’a beaucoup touchée d’apprendre sa disparition, lorsque j’ai terminé ce livre. C’est une lecture que j’ai vraiment beaucoup aimé, que j’ai trouvé bien écrite. Le regard que Molly pose sur sa famille et son travail pour essayer de retracer le passé de son père afin de mieux le comprendre, est émouvant. Elle met en lumière les liens entre les membres d’une famille et les conséquences désastreuses que la maladie mentale et les mauvais choix de vie peuvent avoir sur eux.

C’est une excellente lecture, qui me fait apprécier de plus en plus la collection Non-fiction des éditions du Sous-sol. 

Bandit: Mémoires d’une fille de braqueur, Molly Brodak, Éditions du Sous-sol, 272 pages, 2020

Les villes de papier

Si, comme elle l’écrit, l’eau s’apprend par la soif et l’oiseau par la neige, alors Emily Dickinson, elle, s’apprend par la mer et par les villes. 

Figure mythique des lettres américaines, celle que l’on surnommait « la dame en blanc » demeure encore aujourd’hui une énigme. Elle a toujours refusé de rendre sa poésie publique et a passé les dernières années de sa vie cloîtrée dans sa chambre ; on s’entend pourtant maintenant à voir en elle un des écrivains les plus importants du dix-neuvième siècle.

Les villes de papier (quel beau titre d’ailleurs!) de Dominique Fortier est un portrait de la poétesse américaine Emily Dickinson. Exceptionnel par la beauté du texte et sa poésie, ce livre est un véritable bonheur de lecture. La plume magnifique de l’auteure évoque une atmosphère si particulière, tellement pleine d’images. J’ai trouvé cette lecture profondément réconfortante. C’est le genre de livre qu’on a tout de suite envie de relire. De conserver. De faire découvrir aux autres lecteurs. 

« Les mots sont de fragiles créatures à épingler sur le papier. Ils volent dans la chambre comme des papillons. »

Tout au long de ma lecture, j’avais l’impression de faire un saut dans le passé, de cheminer auprès d’Emily. La plume de Dominique Fortier est délicate, concise, douce et grave à la fois. Elle réussit à rendre tellement bien cette impression de solitude, de différence qui entoure Emily tout au long de son parcours. Un parcours fait de lieux de vie. De lieux qui nous forgent. De lieux que l’on habite. Dans cette optique, le titre du livre prend tout son sens. 

« Les lieux où l’on a vécu, on continue de les habiter longtemps après les avoir quittés. »

Parallèlement, l’auteure nous raconte son installation à Boston, ainsi que des moments de sa propre vie, combinés à des passages poétiques et des éléments biographiques. Les villes de papier entre définitivement dans cette catégorie d’ouvrage inclassable, qu’on n’a pas envie d’attacher à un genre particulier. Portrait, biographie, poésie, récit, histoire? C’est un peu tout cela que l’on retrouve en moins de deux cents pages. Un court ouvrage pour raconter la grandeur de l’âme d’une femme écrivain, à une époque où les femmes devaient plutôt apprendre à s’occuper d’une maison et fonder une famille. 

Emily est d’abord une enfant différente et une femme différente. Sa vie est ponctuée par la nature, la beauté qui s’éveille autour d’elle et le bonheur des mots. Son parcours, entre éléments biographiques et images fictives, nous semble à la fois tranquille et discret, un peu l’image que je me suis toujours fait d’Emily. Une existence où la vie intérieure est riche et puissante, où elle domine tout le reste.

« Mère ne s’y trompe pas, et la punit chaque fois de la même façon, en l’enfermant seule dans une pièce, sans aucune des distractions propres à amuser les enfants. Lorsque la punition est terminée, la mère ne voit pas que sa fille en sort à regret. Il faut bien mal connaître Emily Dickinson pour s’imaginer la châtier en l’enfermant dans le silence, seule avec ses pensées. »

Toutes les phrases de ce livre sont belles, mêmes les plus graves. L’écriture est fine et juste, j’avais envie de noter presque chaque mot, pour les relire. Chaque phrase est comme une offrande poétique au lecteur, un petit monde en soi. C’est de toute beauté!

« À la saison froide, Emily se couvre de neige, et les doctes mésanges, de leurs pattes fines, viennent y écrire des poèmes tout blancs. »

Ce livre me donne envie de relire Dickinson que j’avais d’ailleurs étudié il y a plusieurs années. Sa poésie me plaisait. La personne qu’elle était demeure cependant quelque peu auréolée de mystère qu’éclaire à sa façon Les villes de papier. Pas tant pour décrypter Emily Dickinson que pour sonder la solitude et la vie intérieure d’une enfant puis d’une femme, qui s’est doucement construite avec la poésie et l’écriture et qui fut, malgré tout, plutôt discrète. 

J’aime beaucoup ce que je lis de Dominique Fortier. C’est drôle parce que ma première rencontre avec sa plume a été avec Du bon usage des étoiles, qui reste un de mes plus grand coup de cœur littéraire. Les villes de papier vient de s’y ajouter à son tour. Si vous ne l’avez pas encore lu, découvrez-le. Ce livre est un véritable petit bijou. 

Les villes de papier, Dominique Fortier, éditions Alto, 192, 2020

Tolkien à 20 ans

JRR Tolkien à 20 ansComment un respectable universitaire d’Oxford a-t-il pu devenir le plus grand auteur de fantasy? La perte précoce de ses parents, les injustices subies par sa mère, son enfance dans les faubourgs viciés de Birmingham, la séparation forcée d’avec sa fiancée, Edith, et surtout l’expérience traumatisante de la guerre de 1914 ont forgé son caractère. Sa passion pour les mots et les langues, sa rencontre avec les grandes mythologies nordiques et sa foi religieuse inébranlable lui donneront la force d’accepter la mort et de la sublimer dans un récit d’un genre inédit, une nouvelle Genèse dont l’écriture commence pendant la Grande Guerre et qui donnera naissance des années plus tard au Seigneur des Anneaux.

Tolkien à 20 ans est un ouvrage bien intéressant qui nous parle de John avant qu’il devienne Tolkien. En plongeant dans la jeunesse de Tolkien, Alexandre Sargos tente de découvrir comment ce jeune homme devenu trop tôt orphelin, amoureux d’une femme plus âgée que lui alors qu’il est toujours mineur (femme qu’il finira d’ailleurs par épouser) et qui a été envoyé à la guerre, est devenu l’auteur du Seigneur des Anneaux, créateur d’un monde aussi riche que vaste.

J’ai lu plusieurs biographies de Tolkien. Je suis une grande admiratrice de tout le travail d’imagination, de géographie et de recherche que la création de la Terre du Milieu a pu nécessiter. Même si j’ai déjà lu plusieurs livres sur Tolkien, celui-ci demeure très intéressant par son approche: revisiter la jeunesse de l’auteur afin de mieux comprendre son parcours, son évolution et ce qui l’a forgé à devenir un monument de littérature fantasy. Ou comme le dit l’auteur: ce qui a amené Tolkien à créer une future mythologie imaginaire de l’Angleterre.

On apprend toutes sortes d’anecdotes sur Tolkien, des randonnées qu’il a pu faire qui l’ont inspiré, des événements qu’il a vécu et qu’il a romancé pour se retrouver entre les pages des aventures des Hobbits. Son imagination fertile lui a fait créer des mondes fabuleux, des langues complexes, des cartes et des personnages inoubliables. L’ouvrage répond à de nombreuses questions: d’où lui vient l’inspiration pour créer Gandalf? Saruman? Ou Sam Gamgie? Qu’est-ce qui a déterminé les paysages qu’on retrouve dans son oeuvre? Le Mordor? Qu’est-ce qui a déclenché son amour pour les langues? Quelles lectures ont pu l’inspirer? Comment l’art l’a influencé? Comment sa passion du dessin a pu lui permettre de créer l’univers qu’il a inventé?

« En fin de compte les histoires longues qui captivent les gens pendant très longtemps sont des histoires humaines qui ne parlent que d’une seule chose: la mort. »

Ses premiers écrits, d’abord en vers puis en prose, jettent les base de ce que seront les personnages du Seigneur des Anneaux, son oeuvre sans doute la plus connue et la plus lue. Chaque fois que je lis un ouvrage qui parle de Tolkien, je reste toujours surprise par l’ampleur de ce qu’il a créé et par le souci du détail qu’il possédait. Il a étayé sa création par des cartes, des personnages, des éléments qui sont impressionnants. Tolkien a même calculé, pour Le Seigneur des Anneaux, les différentes phases de la lune afin de coller à une certaine réalité. Tolkien a inventé toute une mythologie et les langues qu’on y parlait, comme le sindarin, le naffarin, le sylvain et le quenya, des langues elfiques ou celle des Nains, qui ont sans aucun doute passionné le philologue qu’il était.

« Le monde s’effondre, John va en bâtir un autre, imaginaire, qui enchantera des millions de personnes, alors que la guerre en tuera d’autres millions. »

Malgré tout, même si Tolkien était par exemple, intransigeant concernant la religion, il me semblait être un homme en avance sur son temps. Dans son entourage, sa tante a été une des premières femmes d’Angleterre à être diplômée en science. Sa mère élevait seule deux garçons, allait à contre-courant de sa famille avec ses croyances religieuses auxquelles elle tenait. Quant à Tolkien, il aimait déjouer les règlements, surtout à l’université pendant ses études. Il est tombé amoureux de sa future femme alors qu’il était encore mineur et elle, plus âgée que lui. Ils se sont attendus afin de pouvoir vivre, enfin!, cet amour tant espéré. Il a créé un code pour pouvoir échanger avec son amoureuse malgré la censure des lettres pendant la guerre. Écologiste avant l’heure, il défend une certaine philosophie de la nature et a énormément souffert, plus jeune, d’un exil forcé vers la ville. Il aimait profondément la nature. Tout petit déjà, les arbres – qu’on retrouvent abondamment dans ses romans – étaient d’une importance capitale.

« …la vie est une défaite inéluctable. Il faut s’attendre à tout, surtout au pire. »

Tolkien à 20 ans est un petit livre vraiment intéressant, qui n’a fait que confirmer l’admiration que j’ai pour le travail extraordinaire de cet écrivain et pour les mondes qu’il a créé. La lecture de cette courte biographie m’a redonné envie, encore une fois, de me plonger à nouveau dans Le Seigneur des Anneaux. C’est un livre qui m’accompagne depuis des années, que je relis souvent lorsque l’occasion se présente, et qui trône bien souvent quelque part sur ma table de chevet. Je prend toujours plaisir à lire un chapitre par-ci, par-là. Le Seigneur des Anneaux est d’ailleurs le seul livre de ma bibliothèque que je possède en trois exemplaires, dont deux sont accompagnés d’illustrations.

Avec cet ouvrage, Alexandre Sargos entreprend de faire le portrait d’un jeune homme devenu un écrivain incomparable. Il décortique aussi l’univers des romans, en expliquant les thématiques et la création, et en revisitant son état d’esprit par l’entremise de ses lettres. Si Tolkien vous intéresse, que vous adorez son univers, Tolkien à 20 ans est une lecture qui vaut vraiment la peine. On apprend beaucoup et on retrouve l’univers de Tolkien avec grand plaisir. Une très belle lecture!

Tolkien à 20 ans, Alexandre Sargos, éditions Au diable Vauvert, 168 pages, 2019