Les Rêveries du promeneur solitaire

reveries promeneur solitaireÀ l’automne 1776, Rousseau, alors au crépuscule de sa vie, trouve refuge loin du « torrent du monde », dans une bienheureuse solitude magnifiée par la beauté de la nature. Au gré de ses promenades, le philosophe marche à la rencontre de lui-même, dans une introspection lyrique, admirablement sensible : entre souvenirs et méditations, il y embrasse le plaisir de la mémoire et de l’écriture, dans la pure conscience d’exister.

C’est à cause de la couverture du livre que j’ai eu envie d’aborder ce classique, qui reprend le tableau de Caspar David Friedrich, Le Promeneur au-dessus de la mer de brouillard. C’est une lecture qui n’est pas forcément légère. C’est dense et philosphique. Il faut prendre le temps de s’y arrêter. De manière générale j’ai apprécié ce livre, je suis content de l’avoir lu, même si je ne pense pas lire ses autres ouvrages. Il y a certaines promenades qui m’ont plus interpellé que d’autres.

Au début du livre, l’auteur est fâché contre les gens et le monde qui l’entoure. Les premières promenades sont beaucoup moins accrocheuses. L’auteur donne l’impression de se plaindre et d’être amer face aux gens. Il se sent persécuté. Puis, quand il se retrouve dans la nature, qu’il s’y plonge, ses propos sont plus allégés, plus calmes et le ton change. Ça devient vraiment de la belle lecture.

Il parle beaucoup de la botanique, des plantes et de la nature qui représente le lieu où tu peux prendre le temps de te reposer, de te laisser aller aux rêveries. Il préfère la nature aux gens. Il parle beaucoup du fait que les hommes ne sont pas foncièrement bons, qu’ils cherchent à rabaisser les autres, à mentir.

Les Rêveries, c’est un peu comme un journal de sa vie, de ses pensées. Ses pensées qui le tourmentent, qui le hantent sans cesse. Il a l’impression d’être tombé d’une autre planète. Il ne comprend pas que les gens ne voient pas les choses pour lesquelles lui, il éprouve une grande sensibilité. Il ne comprend pas comment les gens fonctionnent. Le côté religieux est très fort à son époque. Pour lui c’est une image qui cache une forme d’hypocrisie dans laquelle il ne souhaite pas être enrôlé. Il se retrouve donc plutôt seul. Il est toutefois heureux dans sa solitude, il essuie les moqueries des gens, mais pour lui, c’est une façon d’affirmer que son impression face au monde est bonne.

Écrit sous forme de journal à lui-même, nous découvrons assez rapidement dans la lecture des premiers chapitres, les raisons de sa solitude et de ses rêveries tourmentées dûes à l’incompréhension des gens autour de lui. Ces gens qui attisent la haine et s’attaquent à la sensibilité de son âme. Ce journal des rêveries d’un solitaire nous laisse entrevoir toutes les visions de l’état mental du personnage, nous apportant une piste de réponse quant à son retrait du monde.

J’adore l’idée de l’auteur d’écrire, non pas des chapitres, mais plutôt des promenades. Chaque chapitre est une nouvelle promenade qui nous téléporte vers une rêverie différente où la philosophie, racontée sous forme de journal de vie, nous mène à de nouveaux questionnements. Des raisonnement remplis de sagesse qui permettent à l’auteur de se questionner sur les individus, la société et sur sa propre personne.

 » Tout ce qui m’est extérieur m’est étranger désormais. Je n’ai plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni frère. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère, où je serais tombé de celle que j’habitais.  »

Dans son recueil, l’auteur se questionne beaucoup sur son passé, son présent et ce qu’il va devenir, ainsi que sur l’expérience acquise au cours de sa vie. Pourquoi d’ailleurs avoir toutes ces réponses vers la fin de sa vie alors qu’on en aurait eu encore plus besoin au départ? On le sent continuellement tourmenté sur la question de son existence, sur les démons qui le hantent et sur la méchanceté de l’être humain dans l’unique but de faire du mal à autrui.

Il fait beaucoup référence dans une certaine partie de son carnet au questionnement du mensonge et de la vérité. Qu’est-ce qu’un vrai mensonge? Un bon mensonge? Une vérité bonne à dire ou non? Y a t-il des mensonges qui sont « bien »? Son questionnement est entremêlé de philosophie qui nous amène à aborder son univers à la fois complexe et intéressant.

Un fait qui retient l’attention au cours de cette lecture: lors d’une de ses promenades, l’auteur fait plusieurs fois allusion à Plutarque. Il parle du fait qu’il fut la première lecture de son enfance et qu’il sera la dernière de sa vieillesse. Il est toujours intéressant de découvrir ce qui a pu donner un certain goût à la lecture à un auteur et surtout, le fait qu’en fin de vie il revient à ses premières lectures.

 » Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque est celui qui m’attache et me profite le plus. Ce fut la première lecture de mon enfance, ce sera la dernière de ma vieillesse. »

De toutes les habitations qu’a eu Rousseau dans sa vie, celle de l’Île St-Pierre est celle qui lui a donné le plus de bonheur. Il parle beaucoup de tout le bien que la nature lui procure et la place que la flore a dans sa vie, lui amenant des espaces de paix et des moments propices à la rêverie.

 » Je m’enfonce dans les vallons, dans les bois , pour me dérober autant qu’il est possible au souvenir des hommes et aux atteintes des méchants. Il me semble que sous les ombrages d’une forêt, je suis oublié, libre et paisible comme si je n’avais plus d’ennemis, ou que le feuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes comme il les éloigne de mon souvenir. »

Dans ses Rêveries, Rousseau aborde de nombreux thèmes associés à la morale. Par exemple, la générosité, le fait d’offrir de bon coeur. Il en parle comme d’un grand bonheur lorsqu’on offre à l’autre avec son coeur et de ce que ça peut nous apporter. Les enfants et les animaux lui rendent bien cette appréciation tandis que l’humain (l’homme adulte) va, pour lui, se servir de cette belle sensibilité pour blesser celui qui offre un moment de bonheur.

Lors de sa dernière et courte promenade, Rousseau nous amène marcher sur le sentier qui l’a conduit vers madame Warens et les sentiments d’amour qu’il a éprouvé pour elle. Toutefois l’auteur n’aura pas eu la chance de terminer cette ultime promenade. Il est décédé d’une crise d’apoplexie, nous laissant dans une certaine confusion face à ce dernier chapitre non terminé. Il nous oblige, tout comme lui l’aurait fait, à rêvasser et imaginer une fin pour son autobiographie personnelle.

Les Rêveries du promeneur solitaire est un livre qui m’a bien plu, il aborde la philosophie et la réflexion, à travers la vie et le point de vue personnel de Rousseau. Un classique qui ne plaira pas forcément à tout le monde mais qui ira chercher les lecteurs un peu rêveurs, qui ont un penchant pour la philosophie, la nature (il en parle magnifiquement bien), même si certains passages sont un peu longs.

Les Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau, éditions Pocket, 176 pages, 2018

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Moby Dick, livre premier et livre second (BD)

Moby dick BD livre premier et livre secondL’adaptation magistrale d’un classique de la littérature américaine. Des campagnes de pêche de plus de trois ans, les dangers de l’océan, la chasse elle-même où, armés de simples lances et harpons à bord de légères chaloupes, les marins s’exposent aux réactions redoutables et aux assauts furieux de cachalots de plus de soixante tonnes. En plus de la chasse, le travail harassant de remorquage, de dépeçage et de fonte du lard afin d’en extraire la précieuse huile ; souvent trois jours d’efforts continus sans le moindre repos… Les conditions de vie extrêmes de ces hommes, les dangers quotidiens où les matelots exorcisent leur peur en la muant en rage à l’encontre des cétacés qu’ils massacrent. Rage sournoisement attisée par cette folie de vengeance aveugle et obsessionnelle du capitaine Achab envers Moby Dick, le cachalot blanc qui lui a arraché la jambe par le passé.

Après avoir lu le roman de Melville, j’ai eu envie de voir comment serait son adaptation en bandes dessinées. Je me suis d’abord penchée sur celle de Jouvray et Alary, que j’ai bien aimé. Puis sur celle-ci.

J’apprécie beaucoup le travail de Chabouté qui va toujours chercher une part de noirceur dans l’histoire pour la transmettre avec brio à travers ses illustrations. Cette BD n’y fait pas exception. Je n’ai pas tout lu de cet auteur, mais ce que j’en ai lu m’a plu. Il a un talent certain pour mettre le doigt sur les détails qui sont importants et qui font la différence, qu’il s’agisse d’une adaptation ou d’une oeuvre originale.

Le dessin de Chabouté est en noir et blanc, très approprié pour le texte de Melville. Il lui donne tout de suite un aspect un peu plus sombre, plus inquiétant, comme le sont certains passages du roman. Il nous avise tout de suite de rester sur nos gardes, car quelque chose va se produire. C’est ce que j’aime chez cet auteur. Ici, il transmet à merveille le côté sombre qu’on peut, par moments, retrouver dans Moby Dick.

Ce choix permet de présenter les personnages d’une manière différente, où ils sont beaucoup plus expressifs. On sent facilement leurs émotions, le dégoût, la haine, le désir de vengeance, la peur.

Divisé en chapitres, qui reprennent des bouts de texte du roman, l’auteur pose le cadre de l’histoire à venir et l’atmosphère. On retrouve les infimes détails des romans quant aux scènes clés du livre, avec plus de longueurs que la BD de Jouvray et Alary. Le roman est long (pour moi, ce n’est pas un défaut) et par ce choix, l’adaptation de Chabouté se rapproche bien plus du roman de Melville. Les personnages y sont plus détaillés et plus fidèlement représentés.

J’ai trouvé cette adaptation très intéressante, fidèle au livre de Melville, mais sans n’en être qu’un pâle résumé. C’est une histoire à part entière, prenante, portée par le souffle qui caractérise habituellement les livres de Chabouté que j’ai pu lire jusqu’à maintenant.
La façon dont l’auteur manie le texte original, terminant le second livre par la célèbre phrase qui débute le roman, est brillant. C’est une adaptation à la fois fidèle et originale. Elle m’a beaucoup plu.

Sans doute une adaptation en BD presque parfaite. On y retrouve toute l’essence du roman de Melville. Comme elle tient sur deux livre, ce choix permet à l’auteur plus de latitude et offre une impression de lecture plus proche de l’œuvre originale.

À conseiller!

Moby Dick, livre premier, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 120 pages, 2014

Moby Dick, livre second, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 136 pages, 2014

Moby Dick (BD)

Moby Dick BD« Les grandes écluses du monde des merveilles s’ouvraient devant moi, et, dans les folles imaginations qui me faisaient pencher vers mon désir, deux par deux entraient en flottant dans le secret de mon âme des processions sans fin de baleines avec, au milieu, le grand fantôme blanc de l’une d’elles, pareil à une colline de neige dans le ciel. » – Herman Melville

C’est d’abord la magnifique couverture qui m’a attirée vers cette bande dessinée et le fait qu’il s’agit d’une adaptation du roman de Herman Melville. J’étais plutôt curieuse de voir comment on pouvait adapter en bande dessinée un monument littéraire comme Moby Dick.

Avec cette bd de plus de 120 pages, Jouvray et Alary nous offre une vision de l’oeuvre de Melville plutôt juste par rapport au roman. Les grandes lignes et les points tournant dans le roman y sont. Ce qui m’a plu, c’est que les premières pages abordent l’histoire par la fin. C’est une façon intéressante de la raconter, alors que contrairement au roman, on sait ici tout de suite ce qui est arrivé à Ishmaël. En partie du moins.

Si le dessin de la page couverture est magnifique, l’intérieur n’en est pas moins intéressant. Le trait de crayon donne tout de suite le ton à cette histoire, où l’on s’attend à plusieurs péripéties. Je dirais que l’histoire est plutôt fidèle à l’originale, très fidèle même, en résumant parfaitement le roman. Toutefois, les événements s’enchaînent assez vite. Comme il s’agit d’une adaptation, j’imagine bien que les auteurs ont fait ce choix, d’axer le récit sur les moments où l’action est plus présente. Ceux qui ont apprécié les détails du roman sur les baleines, la chasse et la vie marine seront déçus. On ne les retrouve pas ici. Mais plus de pages pour une bd auraient peut-être été trop. Cependant, c’est ce côté, sans doute, qui plaira un peu moins aux puristes, alors que ceux qui se sont ennuyés pendant ces passages devraient aimer l’adaptation. Moi, j’ai beaucoup aimé cette lecture, même si j’ai adoré le roman. Elle m’a donné l’impression de replonger dans l’histoire de Melville, cette fois en ayant des images de baleinier, de chasse et de bateau.

La bande dessinée est construite en trois chapitres, qui abordent chacun des moments clés de l’histoire. La première page de chaque chapitre se voit attribuée des couleurs allant crescendo, jusqu’au dernier chapitre, orangé et rouge sang, qui rappelle la chasse à la baleine. J’aime également beaucoup la fin de la bd. Pas qu’elle diffère du roman, mais la façon de transposer l’histoire est un peu différente et ça m’a plu.

Je trouve qu’il faut un certain courage pour oser s’attaquer à un classique du genre et j’ai trouvé l’exercice plutôt réussit dans le cas de cette bande dessinée. Les moments clés y sont et les caractéristiques des personnages également.

Une autre adaptation en bande dessinée m’attend dans ma pile. Je trouve intéressant, après avoir lu le chef-d’oeuvre de Melville, de comparer les différentes adaptations qui ont ensuite été faites. C’est une belle façon de poursuivre l’aventure du Pequod, un baleinier que je ne suis pas encore prête à laisser partir.

Moby Dick, librement adapté du roman de Herman Melville, Olivier Jouvray, Pierre Alary, Éditions Soleil, 122 pages, 2014

Ulysse from Bagdad

Ulysse from BagdadJe m’appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste. » Saad veut quitter Bagdad et son chaos, pour gagner l’Europe, la liberté, un avenir. Mais comment franchir les frontières sans un dinar en poche ? Tel Ulysse, il affronte les tempêtes, survit aux naufrages, échappe aux trafiquants d’opium, ignore le chant des sirènes, et doit s’arracher aux enchantements amoureux. Tour à tour absurde, bouffon, dramatique, le voyage sans retour de Saad commence…

Ulysse from Bagdad est un roman captivant du début à la fin. L’auteur Éric-Emmanuel Schmitt de sa plume magique réussit à nous ensorceler au cours de cette histoire, nous faisant vivre toutes sortes péripéties à travers le personnage Saad Saad. Cherchant à fuire le désorde et l’insécurité que subit son pays fasse à la guerre, Saad entreprenda un long voyage parsemé d’embuches dans un seul but: rejoindre le paradis que Londres pourrait lui offrir.

C’est un livre qui nous pousse à le lire d’un bout à l’autre car c’est très prenant et le récit vient nous chercher. Il parle beaucoup des préjugés vis-à-vis des migrants et la réaction que les gens du pays d’accueil ont par rapport à eux. Il nous amène dans la peau de son personnage pour nous faire comprendre ce que ces gens vivent changeant ainsi notre perpection des migrants.

En plus de l’histoire, le livre se termine sur une leçon de vie et comprend aussi le journal d’écriture de ce roman. L’auteur raconte la genèse du livre, sa façon de se documenter pour l’écrire et c’est hyper intéressant puisqu’on comprend ses motivations. Ce livre est un vrai coup de coeur pour moi! L’histoire du personnage est très captivante. La façon dont l’auteur nous la raconte nous amène à s’introduire dans la peau de Saad.

Ulysse from Bagdad, Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Le livre de poche, 310 pages, 2010