Buveurs de vent

Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien. Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette. Matthieu, qui entend penser les arbres. Puis Mabel, à la beauté sauvage. Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs. Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…

J’ai tout de suite été attiré par ce livre. Déjà, j’adore la couverture du roman, qui va tellement bien avec l’image que je me fais de cette histoire. L’auteur m’était inconnu et ça été une très belle découverte puisque j’ai eu un gros coup de cœur pour ce livre. J’ai adoré le style d’écriture et tout le mystère qui tourne autour du Gour Noir. C’est tout à fait le genre de roman qui aurait pu avoir cent ou deux cents pages de plus et ça m’aurait comblé. Être plongé dans cette histoire est un vrai plaisir. On y entre sans pouvoir lâcher le livre. 

Le roman raconte à la fois l’histoire d’une fratrie et celle d’une petite ville reculée, qui évolue à l’écart du monde. Le fondateur des lieux, Joyce, veut montrer que la ville lui appartient et que tout ce que les habitants ont, est de son fait. Les rues portent son nom, il espionne tout, dirige le shérif, décide qui épouse qui. C’est lui qui a le pouvoir de choisir les destinées de tous et chacun.

Le fait que Joyce se soit approprié la ville et décide pour tous les habitants demeure à la fois inquiétant et choquant. Une vie toute tracée, un quotidien qui fonctionne sous la peur et le poids des décisions de Joyce, qui agit comme un dictateur sur les habitants. Peu autonomes, sous l’emprise de cet homme, les habitants vivent avec la peur au quotidien. L’arrivée de certains personnages est une promesse d’avoir un peu d’espoir et de se réapproprier leurs vies.

Tout tourne autour de la centrale nucléaire que Joyce a construit. Toutefois, on suit également une fratrie et leur évolution au fil du temps. Le roman est construit pour présenter cette famille, quatre enfants pour qui la nature est essentielle et leurs parents qui sont froids et durs. L’histoire suit cette famille, ainsi que Joyce le dirigeant du village et les lieux les plus fréquentés: la centrale et le bar. Tout évolue autour de ce petit monde pour nous offrir une fresque à la fois intrigante et mystérieuse. 

« Marc lisait entre deux contrôles, guettant le moindre craquement du plancher au-dessus pour ne pas être surpris par Sokal. Malgré l’interdiction de son père, il continuait de lire aussi dans sa chambre, affinant une conception idéale du monde qui le conduirait plus tard à poser ses propres mots sur des feuilles blanches. Bien plus tard, lorsque, ayant beaucoup lu, il s’y autoriserait. »

Le texte fracassant m’a happé dès le début de ma lecture. Buveurs de vent est un livre où l’on s’attache énormément aux personnages et pas seulement aux quatre enfants qui sont en quelque sorte les personnages principaux du roman. J’ai également adoré le personnage du grand-père, qui m’est très sympathique, alors que les parents des enfants ne le sont pas du tout. Les parents choisissent une forme d’éducation pour leurs enfants qui n’est pas vraiment admirable. Ils sont glacials et violents. Les frères et la sœur quant à eux, ont une relation exceptionnelle. C’est une fratrie tissée serrée.

« Quatre ils étaient, un ils formaient, forment et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir. »

La nature est très présente dans le texte et les quatre personnages principaux sont très proches d’elle et du monde qui les entoure. La nature leur permet d’échapper à leur quotidien. Les gens dans cette histoire ne vivent pas vraiment. On décide pour eux, ce qu’ils vont être, ce qu’ils feront comme travail et leur quotidien est déjà décidé d’avance. La nature permet de s’évader et de se retrouver, l’espace d’un instant. D’être eux-mêmes. Les enfants l’expérimentent très souvent. La nature y est présentée comme un refuge pour être épargné de la folie de certains hommes. La nature comme lieu d’évasion. L’auteur offre une belle description du paysage où se déroule son histoire et de l’environnement qui entoure ses personnages. J’ai vraiment apprécié cet aspect.

« Matthieu retira ses bottes et ses chaussettes, son pantalon et son caleçon. Se tint droit, les bras le long du corps, les pieds posés sur un lit de feuilles. Désir farouche de s’enraciner, de devenir un arbre. Il sentit grouiller des vies nouvelles sous ses pieds, en pénétrer la plante, escalader ses chevilles. Sentir la sève monter dans ses jambes, comme quant on serre dans un étau une branche coupée au printemps. Il appartenait enfin à ce monde, devenu un simple filtre des puissances souterraines. »

La qualité du texte de ce roman est exceptionnelle. On sent que Franck Bouysse a construit tout un monde avec Joyce et son village. Il y a un bon dosage entre les personnages qui sont attachants et ceux qu’on déteste. L’auteur réussit à en faire un roman prenant et une histoire qui est à la fois intrigante et mystérieuse. Il crée tout un univers et des personnages plus grands que nature qu’il est impossible d’oublier. Le roman baigne dans une atmosphère mystérieuse qui se rapproche de la légende et c’est peut-être la raison pour laquelle on est rapidement entraîné dans le roman. Le village crée ses propres histoires au fil du temps. Le village en lui-même est un endroit mythique qui fait vivre ses propres légendes.

J’ai eu un très gros coup de cœur pour ce roman qui se lit vraiment bien et qui est l’une de mes très belles découvertes cette année. C’est un auteur que j’ai découvert avec un immense plaisir et je m’offrirai assurément un autre rendez-vous avec ses histoires. J’ai de la chance: il a quand même plusieurs livres à son actif!

Buveurs de vent, Franck Bouysse, éditions Albin Michel, 400 pages, 2020

Croire aux fauves

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné.»

Ce livre m’attirait beaucoup, tant à cause de sa couverture que de son résumé. C’est un récit que j’ai vraiment apprécié, où l’auteure, une jeune anthropologue, nous raconte ce qu’elle a subi le 25 août 2015, alors qu’elle est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Je n’étais pas certain en commençant ce récit qu’il s’agissait de l’histoire de l’auteure, mais après quelques recherches, il s’agit bien d’une histoire vraie et donc, d’un récit autobiographique. Croire aux fauves est l’histoire de son tragique accident alors qu’elle se retrouve face à un ours et à tout ce qui en a découlé par la suite. C’est son histoire personnelle que Nastassja Martin nous raconte.

Cette rencontre brutale a naturellement changé sa vie. Son parcours est semé d’embûches, afin déjà de guérir, physiquement, puis de se libérer de ce tragique événement et de comprendre ce qui lui est arrivé. Elle va puiser de la force et de l’aide non pas dans notre monde « moderne » et urbain, mais plutôt dans la culture d’un peuple, les Évènes, qui va l’aider à y voir plus clair.

Le récit se déroule sur une année et chacun des chapitres porte le nom d’une saison. Tout le récit est en lien direct avec la nature, ce qui m’a évidemment beaucoup plu. Le travail d’anthropologue de l’auteure la pousse à aller dans les régions éloignées. Elle a un intérêt marqué pour les peuples qui y vivent et leur culture. Ici, il est surtout question des Évènes: leurs croyances, leur façon de se nourrir, de chasser, leurs mythes, leur regard sur la vie qui est différent du nôtre. Depuis qu’elle est toute petite, l’auteure a toujours eu une attirance et une soif de connaître ces modes de vie et d’en savoir plus sur la relation unique que ces peuples entretiennent avec la nature. C’est ce qui l’amène vers le métier qu’elle pratique. 

Pour les Évènes, les rêves ont une signification et leur perception des choses est différente de la nôtre. L’ours a une présence significative dans le récit. Il est à la base de l’accident, mais il est aussi perçu différemment de notre façon moderne de voir cet incident. L’ours devient une part de l’auteure. Une part de ce qu’elle est. Sa compréhension de cet incident la poussera à trouver le moyen de se reconstruire.

« Je pense à mon histoire. À mon nom évène, matukha. Au baiser de l’ours sur mon visage, à ses dents qui se ferment sur ma face, à ma mâchoire qui craque, à mon crâne qui craque, au noir qu’il fait dans sa bouche, à sa chaleur moite et à son haleine chargée, à l’emprise de ses dents qui se relâchent, à mon ours qui brusquement inexplicablement change d’avis, ses dents ne seront pas les instruments de ma mort, il ne m’avalera pas. »

Après l’accident, elle est soignée en Russie puis elle retourne en France. Mais son parcours médical est rempli de difficultés: sa présence en Russie est considérée comme suspecte et son retour en France est difficile, avec sa blessure, mal perçue par la société. Elle a besoin de prendre du recul face au regard des autres, de tout le système médical. Elle a besoin de s’éloigner de tout cela pour revivre, pour être elle-même. Elle n’arrive pas à se sentir chez elle et elle retourne en Russie pour apprendre à vivre avec les conséquences de son accident et guérir, peu à peu. Retourner là-bas est une façon de retrouver une partie d’elle-même.

Dans le récit, le lecteur va vivre l’attaque de l’ours aux côtés de l’auteure, les hôpitaux et les chirurgies, ainsi que tous les questionnements relatifs à son état. Par la suite, l’auteure va tenter de comprendre la façon de penser des Évènes afin de guérir. Elle cherche le juste milieu, entre les croyances du monde moderne et les croyances ancestrales de ce peuple. Psychologiquement, juste avec le côté urbain et moderne d’aujourd’hui, il lui manque des réponses. Alors que ces peuples ont des connaissances qui permettent à une personne blessée ou souffrante, et ne retrouvant plus ses repères, de reprendre le cours d’une vie plus riche, d’élever son âme afin de se reconstruire.

« Maman, je dois redevenir matukha qui descend dans sa tanière pour passer l’hiver et reprendre ses forces vitales. Et puis, il y a des mystères que je n’ai pas fini de comprendre. J’ai besoin de retourner auprès de ceux qui connaissent les problèmes d’ours; qui leur parlent encore dans leurs rêves; qui savent que rien n’arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises. »

Un récit où la nature est omniprésente, un véritable parcours psychologique et spirituel, passionnant. C’est le récit d’une guérison et de l’apprentissage d’être à nouveau bien avec soi-même après une grande épreuve. C’est la recherche du juste milieu entre la part brutale de la bête et l’âme humaine. J’ai adoré ce livre. Je sais que l’auteure a écrit un autre livre avant celui-ci, qui aborde la résistance d’un peuple d’Alaska. Il me tente beaucoup.

Croire aux fauves est tout à fait le genre d’ouvrage que je relirais dans quelques années. Le côté psychologique est très intéressant car bien développé, entre les croyances ancestrales et le monde plus moderne de l’homme d’aujourd’hui. La plume est très belle. Je relirai bien cette auteure à nouveau, dont le travail d’anthropologue m’interpelle particulièrement. 

Croire aux fauves, Nastassja Martin, éditions Gallimard, 152 pages, 2019

À la rencontre des Algonquins et des Hurons 1612-1619

Avec les récits de ses expéditions menées de 1613 à 1618, Samuel de Champlain nous livre ici, en français moderne grâce à Éric Thierry, le premier grand témoignage européen sur les Algonquins et les Hurons. Il raconte sa remontée de la rivière des Outaouais, en 1613, à la recherche de l’Anglais Henry Hudson et de la «mer du Nord» qui devait permettre aux Français d’atteindre la Chine en contournant le continent nord-américain. À cette occasion, il évoque sa traversée du pays algonquin jusqu’au lac des Allumettes et sa confrontation avec le redoutable chef Tessouat. Champlain relate ensuite comment, en 1615, il a été obligé ­d’accompagner les Hurons à travers l’Ontario et l’État de New York pour combattre les Iroquois et de quelle façon ses alliés s’y sont pris pour le forcer à passer l’hiver en Huronie, au bord de la baie ­Georgienne. Il a alors eu le temps d’observer leurs «moeurs et façons de vivre», en particulier leur liberté sexuelle, leurs soins aux malades et leurs pratiques funéraires. Champlain ne fut pas seulement l’intrépide découvreur de l’Ontario. Il fut aussi un remarquable diplomate au milieu des Algonquins et des Hurons.

J’ai choisi ce livre parce que j’étais intéressé à approfondir un peu plus mes connaissances sur les expéditions menées par Samuel de Champlain et à connaître ses réflexions sur les relations qu’il entretenait avec les Premières Nations. C’est un ouvrage intéressant pour mieux comprendre ces premières rencontres.

La première portion du livre, la présentation faite par Éric Thierry, est une sorte de résumé explicatif du texte de Champlain qui y fait suite. J’ai trouvé cette partie du texte plutôt compacte au départ et très dense. Par contre, quand les récits de Champlain débutent, j’ai eu l’impression que les notes de l’historien mettaient en lumière les textes de l’expédition. La lecture en devient plus aisée, puisqu’on entre en plein cœur des récits d’origine qui ont tout de même été traduits en français moderne. Ce qui aide naturellement le public d’aujourd’hui à s’y intéresser.

On y découvre alors les récits de voyage de Champlain, ses expéditions, sa perception des Premières Nations et ses réflexions sur leur façon de vivre. Ce qui est intéressant, autant dans l’introduction que dans la partie de Champlain, c’est que le livre contient beaucoup de cartes et de croquis, Champlain étant avant tout un navigateur, un explorateur et un cartographe. Ces illustrations permettent de mieux remettre en contexte l’époque de Champlain, de comprendre les lieux qui ont été visités et cartographiés. On y retrouve, entre autres, des reproductions des cartes dessinées par Champlain lui-même suite à certains de ses voyages.

L’ouvrage permet de voir, à travers les récits du cartographe, le mode de vie de plusieurs peuples autochtones, qu’ils soient sédentaires ou nomades. On en apprend beaucoup sur leur vie quotidienne à travers les écrits de Champlain. On découvre les différences entre les peuples, ce qui les liait, ce qui les divisait, leur façon de s’organiser, de se nourrir, de se faire justice. Ils pouvaient utiliser le troc comme façon de commercer et d’acquérir des biens ou de la nourriture en fonction des caractéristiques de leur nation.

« Tous ces peuples sont d’une humeur assez joviale, bien qu’il y en ait beaucoup de complexion triste et saturnienne entre eux. Ils sont bien proportionnés de leur corps, y ayant des hommes bien formés, forts, robustes, comme aussi des femmes et des filles, dont il s’en trouve un bon nombre d’agréables et belles, tant en la taille et la couleur qu’aux traits du visage, le tout à proportion. »

L’auteur aborde de nombreux sujets qui font partie intégrante de la vie quotidienne: les rites funéraires, les techniques de chasse, les moyens de conserver la nourriture, le descriptif de leurs repas (que les français trouvaient souvent bien mauvais), leurs cultures, comme la citrouille et le maïs. C’est donc un portrait fascinant, vu par les yeux d’un français qui découvre un monde différent du sien, du mode de vie des premiers peuples. La perception des français est aussi intéressante, même si elle est souvent particulière, face au mode de vie des Algonquins et des Hurons. Leurs croyances étant bien différentes, les autochtones n’étaient pas toujours bien perçus des français, comme par exemple tout ce qui concernait la religion. Elle est importante pour les français qui voient d’un mauvais œil les mœurs bien différentes des autochtones.

« Mais, auparavant, il est à propos de dire qu’ayant reconnu aux voyages précédents qu’il y avait, en quelques endroits, des peuples sédentaires et amateurs du labourage de la terre, n’ayant ni foi ni loi, vivant sans Dieu et sans religion, comme des bêtes brutes, alors je jugeai à part moi ce que ce serait faire une grande faute si je ne m’employais à leur préparer quelque moyen pour les faire venir à la connaissance de Dieu. »

On apprend également des choses intéressantes sur les échanges entre les différents peuples, permettant par exemple à un jeune français de découvrir le pays aux côtés d’autochtones, d’apprendre la langue et de partager un nouveau savoir avec Champlain afin de lui permettre de cartographier les lieux et d’augmenter les connaissance globales de ce Nouveau Monde. L’inverse était aussi vrai, alors que de jeunes autochtones sont allés en Europe.

Champlain cartographiait tout et ses recherches pour trouver un chemin vers la Chine étaient très importantes. Sa vision est intéressante et parfois surprenante à découvrir aujourd’hui. Elle met en lumière les échanges entre les français et les premiers peuples, ainsi que les ententes qu’ils pouvaient avoir entre eux. Champlain voulant aller vers la Chine et les premières nations souhaitant combattre les iroquois, chacun comptait sur l’autre pour réussir à mener à bien son projet. Champlain avait une certaine importance pour les Premières Nations, ce qui pouvait donc amener jalousie et querelles entre les membres des différents clans.

Un livre que j’ai bien apprécié. Il nous transporte dans les années 1612 à 1619 alors que Samuel de Champlain relate ses voyages et ses découvertes à la recherche de la rivière qui permettrait aux français d’atteindre la Chine par le nord de l’Amérique. Une lecture qui débute de façon assez lente, car le texte annoté et la présentation sont très denses. Toutefois, l’introduction prend tout son sens quand on aborde les récits de Champlain, puisque Éric Thierry met en lumière le texte de l’explorateur. Traduit en français moderne, le texte devient donc accessible et est accompagné de nombreuses notes afin de mieux en saisir toute l’essence. C’est un peu comme plonger dans les carnets de Champlain et lire ses impressions sur ce qu’il découvre. Impressions qui sont, pour lui, souvent négatives ou déroutantes d’ailleurs.

Le livre nous permet de mieux comprendre le déroulement des premières rencontres entre européens et autochtones. Par les yeux de Champlain, on découvre aussi la manière dont les gens vivaient, leurs croyances, leur gestion des conflits et les caractéristiques des différents peuples. C’est un livre parfait pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des débuts de l’Amérique, à la conquête de la Nouvelle-France, aux relations entre les Européens et les Autochtones, et qui désirent en apprendre un peu plus sur ces premiers moments d’échanges entre les deux peuples.

Le livre est complété par une chronologie et une bibliographie.

À la rencontre des Algonquins et des Hurons 1612-1619, Samuel de Champlain, texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry, éditions du Septentrion, 240 pages, 2009

Little Tulip

Emprisonné en même temps que ses parents, c’est à l’âge de sept ans que Pavel découvre l’enfer du goulag. Séparé des siens, il doit apprendre à survivre seul.
Quelques années plus tard, il connaît bien les règles qui régissent son univers : la violence permanente, l’incurie des gardiens, la toute-puissance des chefs de gangs. Il sait que s’endurcir ne suffit pas. Grâce à ses talents de tatoueur, il obtient la protection de Kiril-la-Baleine et s’intègre dans l’univers cruel des caïds. Mais dessiner pour le diable a toujours un prix…

L’histoire de Little Tulip débute à New York en 1970. Paul, tatoueur, fait aussi des croquis des criminels pour la police d’après les descriptions des témoins. La ville est alors en proie à un assassin sadique qui signe ses crimes en laissant un bonnet de père Noël sur les lieux de son meurtre. On suit l’enquête qui est en cours et le travail de Paul, qui contribue à aider la police avec ses dessins, tout en poursuivant son travail comme tatoueur. La bande dessinée nous plonge ensuite dans le passé de Paul et oscille entre le passé et le présent pour nous raconter son histoire.

Vers l’âge de six ans, Paul émigre avec ses parents à Moscou. Son père est un artiste, un dessinateur, dont le rêve le plus cher était d’étudier le décor de cinéma avec Sergei Eisenstein. Il lui apprenait le dessin à lui aussi. En 1947, la vie de Paul et celle de ses parents prend une tournure sinistre. Une nuit alors qu’ils dorment, la police Russe cogne à leur porte. Ils sont arrêtés pour espionnage et embarqués dans un train en direction de Kolyma où ils seront enfermés dans des camps de travail, séparément.

Cette bande dessinée nous plonge à l’époque de Staline et à tout ce que les gens pouvaient vivre à ce moment-là. C’est une bande dessinée historique, qui nous amène littéralement dans les camps. J’ai trouvé ce livre vraiment très intéressant, même si plusieurs scènes sont très dures. Passage à tabac, pédophilie, viols, le monde de Little Tulip est très noir et très dur. Cependant, le dessin adoucit un peu les choses et le personnage principal, Paul, rend le texte très agréable à lire et à découvrir. La présence de l’art, du dessin, dans la vie de Paul lui permet de toucher à une forme de liberté, de faire la coupure entre la violence du monde réel et la douceur qu’apporte l’évasion du dessin. C’est la raison pour laquelle le dessin devient important pour Paul, la raison centrale de sa survie, jusqu’à la fermeture des camps et son voyage vers New York.

Le trait de crayon est superbe, il relate très bien l’instant présent, sans forcément devoir ajouter plus de texte que nécessaire pour recréer l’atmosphère des camps et la vie difficile de Paul. C’est une histoire qui vient forcément nous chercher par ses thèmes: la dureté de la vie, la recherche de la liberté, l’art. 

« Je perfectionnais mes talents de dessinateur. Le papier étant chose rare, certaines gouvernantes me prêtaient leur dos. Mes dessins épousaient les formes de leur corps et avaient, me disaient-elles, la vertu de calmer leurs douleurs. »

La liberté est aussi le désir profond de survivre et donc, pour les jeunes du goulag d’entrer dans un gang afin d’avoir une vie meilleure. Cette bande dessinée est un bel exemple du fait que l’on peut parler de tout, quand c’est bien fait. Les auteurs réussissent à nous plonger dans un monde très noir, tout en portant un beau message d’espoir: l’art qui permet d’accéder à une forme de liberté.

J’ai eu un beau coup de cœur pour Little Tulip. C’est une histoire dure, qui vaut toutefois la peine d’être découverte. J’ai énormément apprécié ma lecture et j’ai grandement aimé la beauté du trait de crayon. Je découvre avec cette histoire, autant la plume du scénariste que le travail du dessinateur.

C’est donc une belle découverte et je suis assez choyé en ce début d’année dans mes choix de bandes dessinées et de romans graphiques. Mes lectures sont excellentes.

Little Tulip est venu me chercher parce que cette histoire démontre la part sombre des hommes en période de guerre ou lors de conflits et fait briller un peu d’espoir. 

Little Tulip, Jérôme Charyn, François Boucq, éditions Le Lombard, 88 pages, 2014

Journal d’un amour perdu

« Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine. »
Pendant deux ans, Eric-Emmanuel Schmitt tente d’apprivoiser l’inacceptable : la disparition de la femme qui l’a mis au monde. Ces pages racontent son « devoir de bonheur » : une longue lutte, acharnée et difficile, contre le chagrin. Demeurer inconsolable trahirait sa mère, tant cette femme lumineuse et tendre lui a donné le goût de la vie, la passion des arts, le sens de l’humour, le culte de la joie. Ce texte explore le présent d’une détresse tout autant que le passé d’un bonheur, tandis que s’élabore la recomposition d’un homme mûr qui n’est plus « l’enfant de personne ». Éric-Emmanuel Schmitt atteint ici, comme dans La nuit de feu, à l’universel à force de vérité personnelle et intime dans le deuil d’un amour. Il parvient à transformer une expérience de la mort en une splendide leçon de vie.

Journal d’un amour perdu est un livre très différent des autres ouvrages de l’auteur. C’est un texte qui puise directement dans sa relation avec sa mère et dans le deuil que Eric-Emmanuel Schmitt a dû affronter lorsqu’elle est décédée. C’est un texte touchant qui nous permet de découvrir son histoire personnelle et celle de son père. À travers les difficultés et le deuil qu’il a eu a traverser, ce livre d’Eric-Emmanuel Schmitt nous permet de mieux comprendre la sensibilité de l’auteur et de mettre en relief certains de ses autres romans. Lorsque sa mère décède, il est en train de travailler sur son roman, La vengeance du pardon. Le premier de ses ouvrages qu’elle ne lira jamais. L’auteur parle aussi de Félix et la source invisible, un livre écrit après le départ de sa mère, ainsi que certains autres textes sur lesquels il travaillait. 

Je dois avouer que ce n’est pas un livre vers lequel je serai allé d’emblée. Cependant, j’aime énormément la plume et le travail de Eric-Emmanuel Schmitt et j’ai eu envie de découvrir cet hommage qu’il fait à sa mère à travers son récit. Ce livre m’a permis d’apprendre des choses sur l’auteur, de percevoir son côté humain et sensible, ce qui en fait une lecture émouvante. À travers ses mots, le lecteur vit avec lui, à ses côtés, le deuil de sa mère et tout ce qu’il a pu vivre lorsqu’elle est partie. C’est un auteur que je trouve attachant, et encore plus après cette lecture. Je pense sincèrement que de partager son vécu à ses lecteurs peut aider aussi certaines personnes à affronter le deuil également. 

« Ma mère ne me voulait pas seulement en vie, elle me voulait heureux. Envers elle, j’ai un devoir de bonheur. Elle n’aurait pas toléré l’état dans lequel j’ai croupi ces derniers mois et je saisis que ce devoir de bonheur vaut après sa mort. »

Dans ce livre, on suit toutes les étapes traversées par l’auteur suite au départ de sa mère: la tristesse, la souffrance, les étapes du deuil, la culpabilité, la difficulté à se relever, à vivre, à continuer, même si ce qu’il ressent c’est plutôt l’envie d’en finir avec cette douleur qui n’en fini plus. Il ne supporte pas la vie sans sa mère et surtout, qu’elle parte sans lui. C’est une peur ancrée en lui, depuis son enfance. Ce livre est aussi un récit d’apprentissage. Il apprend à vivre sans la présence de sa mère. On apprend énormément de choses sur sa vie familiale, sur sa relation avec sa mère et avec son père. De nombreux questionnements autour de sa famille remontent à la surface lorsque sa mère décède et l’auteur cherche à mieux saisir les liens qui l’unissaient à ses parents.

Ce qui est beau dans ce livre, même si certains passages sont très émouvants, ce sont surtout ces moments où l’auteur parle de l’héritage laissé par sa mère. Ses goûts, sa passion pour le théâtre, pour les arts, qui lui viennent de celle qui est maintenant partie. Les gens qui sont passés avant nous et qui forgent, en quelque sorte, celui ou celle que nous sommes. 

« Elle m’a transmis le culte des arts, de la littérature, le goût des voyages et une bouche pour la gastronomie. Je ne suis pas seulement chair de sa chair, je suis esprit de son esprit. »

Journal d’un amour perdu est un texte très personnel. C’est une incursion dans les pensées intimes et dans les émotions d’un homme qui souffre de la perte de celle qui lui a donné la vie. De nombreux passages de ce livre sont vraiment très émouvants. J’en ai noté beaucoup, qui ont su venir me chercher. Ce texte est sensible, magnifique et on ne peut y être indifférent. C’est le journal d’un deuil, des premières douleurs lorsqu’on apprend la nouvelle, jusqu’au travail que l’on doit faire autour de soi pour retrouver le bonheur et pour continuer. 

« Parfois, je sens que l’unique consolation qui me reste, c’est d’être inconsolable. »

Dans le livre, Eric-Emmanuel Schmitt vit également le deuil de son animal, sa chienne Fouki. Il parle souvent de ses chiens, qui sont importants pour lui. Ces passages sont remplis d’émotions et très beaux, ses chiens étant à la fois compagnons de jeu et d’écriture. L’auteur présente un hommage aux animaux qui l’ont accompagné pendant sa vie, pendant son deuil, et l’ont aidé à être une meilleure personne. Ayant perdu mon chien juste avant Noël cette année, ces chapitres ont résonné en moi. 

Journal d’un amour perdu est un livre qui sert d’exutoire à l’auteur, afin de réussir à traverser le deuil et qui, peut-être, pourra aider d’autres gens. C’est un journal de vie, un livre sur la famille et l’héritage que nous laisse nos parents. Le deuil fait partie de la vie et les réflexions que partage Eric-Emmanuel Schmitt sont aussi un baume pour quelqu’un qui vit un deuil. Ses mots sont beaux et puissants, souvent poétiques.

Un récit sensible où l’auteur se livre beaucoup, où l’on découvre ses questionnements, sa douleur et aussi, l’amour qu’il portait pour sa mère. C’est une très belle lecture, très touchante, portée par une plume exceptionnelle, qui pousse à la réflexion. Une belle histoire sur la vie, sur ce que nous laisse ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus parmi nous. 

Journal d’un amour perdu, Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 256 pages, 2019