I Am Still Alive

I Am Still AliveAprès le décès de sa mère, Jess Cooper part habiter avec son père qu’elle ne connaît quasiment pas. Celui-ci vit reclus au beau milieu d’une forêt, quelque part au Canada. En une semaine, il entreprend d’enseigner à Jess comment survivre dans la nature. Le temps presse, car l’homme, pourchassé par des tueurs, sait que ses jours sont comptés…
Bientôt, trois individus armés jusqu’aux dents débarquent et l’assassinent. Sans famille, sans abri, sans nourriture, Jess n’a plus le choix : elle doit tenir coûte que coûte, et apprendre à se défendre. Car la jeune fille le sait : les hommes vont revenir. Elle devra alors être prête à les affronter. Et à venger son père.

I Am Still Alive est un roman jeunesse très intéressant. Jess, seize ans, est un personnage au passé complexe. Sauvée d’un accident où sa mère est décédée, elle est restée handicapée et a dû faire de la réadaptation. Elle a aussi dû apprendre à vivre un premier deuil, avant d’en vivre un second plus tard dans l’histoire, forts différents l’un de l’autre. Après avoir vécu un moment en famille d’accueil, les services sociaux ont pu retrouver son père qu’elle n’a presque jamais vu et elle s’envole vers l’Alaska pour vivre avec lui. Le problème, c’est que l’avion qui devait l’amener dans cet état traverse plutôt la frontière et s’enfonce dans les forêts canadiennes. Loin de tout, isolée, dans une cabane en rondins avec pour toute compagnie les animaux sauvages et un chien, Jess retrouvera son père et devra apprendre à vivre avec lui loin du monde.

« …si vous lisez ces mots, c’est probablement que je suis morte. N’empêche que j’aurai quand même survécu un petit moment. »

Le début du livre donne le ton. Il y sera question de survie et d’apprentissage, que ce soit de la vie en pleine nature ou alors, de la relation avec son père. Les débuts sont difficiles. Jess n’a pas envie de vivre là-bas. Elle n’a pas envie d’apprendre à chasser, absolument pas, et elle en veut à son père qui ne s’est jamais occupé d’elle. Sa relation avec lui est conflictuelle. Elle découvre cependant au fil du temps qu’elle lui ressemble peut-être un peu et que sa mère, qu’elle croyait à l’opposé de son père, a peut-être plus de points en commun avec lui qu’elle ne le pensait.

« Peut-être pouvais-je envisager de tenir un an, après tout. Il y avait du chocolat chaud dans la cabane. Du chocolat chaud et un feu de bois dans une cabane en rondins. Des gens étaient prêts à payer pour ce genre de choses. »

Cependant, son père semble cacher plusieurs choses. D’abord, le fait qu’il ne vive pas vraiment en Alaska alors qu’officiellement, c’est le cas. Le fait aussi qu’il la met en garde contre l’arrivée de quiconque en avion. Quiconque qui n’est pas Griff, l’ami de son père et ravitailleur en règle de leur cabane en rondins.

Elle commence tout juste à apprendre la vie dans la nature sauvage quand son père, pourchassé et se cachant du monde, est froidement assassiné. L’histoire en devient une de survie. Le livre est construit de telle façon qu’il alterne beaucoup, du moins dans sa première moitié, avec le « avant » et « après ». Les chapitres racontent en alternance la vie de Jess avant l’accident de voiture qui a tué sa mère, avant son arrivée dans la cabane. Les chapitres « après » quant à eux, parlent de ce qu’elle doit traverser maintenant pour penser s’en sortir. La survie. Pour ne pas mourir de froid, de faim ou alors attaquée par les bêtes.

« Quand tu n’es pas assez forte, essaie de te montrer maligne. Dans la nature, c’est souvent plus efficace de toute manière. »

Le roman fait le tour d’une année complète et est divisé par saisons, selon les défis et les obstacles que chaque période de l’année peut apporter. J’ai vraiment apprécié cette lecture qui se dévore comme un vrai roman d’aventures, surtout à partir de la seconde partie. La seule chose que je regrette vraiment avec ce livre, c’est le choix de l’éditeur de ne pas avoir traduit le titre. C’est quelque chose qui me dérange beaucoup, le fait de ne pas traduire les titres lorsqu’on publie une traduction… C’est la mode chez les éditeurs européens et je le déplore beaucoup. Il y aurait eu tant de beaux titres à choisir pour illustrer l’idée derrière I Am Still Alive.

Il est indiqué « dès 13 ans » en quatrième de couverture. Je pense que c’est assez juste puisque certaines scènes de survie dans la seconde partie ne sont peut-être pas appropriées pour les plus jeunes. J’ai aimé cette lecture en tant qu’adulte. Par contre, à l’adolescence c’est en plein le genre d’histoire qui m’aurait intéressée. Une héroïne qui vit des moments extrêmes, doit apprendre à chasser et pêcher puisque sa vie en dépend. Elle est seule au monde avec un chien, Bo, et elle a envie de vivre. Même si l’héroïne est parfois un peu agaçante au début du livre et qu’elle frôle la mort plusieurs fois, l’auteure nous offre un bon roman d’aventures et un cadre un peu différent pour un roman jeunesse. Jess vit des problématiques liées à son âge (l’envie de sortir, d’être avec ses amies, de se soucier de ce que les autres pensent, d’avoir une vie normale avec sa mère) alors qu’elle est projetée dans un monde extrême, où les gens peuvent mourir, les animaux attaquer quand on s’y attend le moins et où la survie est primordiale.

La survie prend pour Jess le visage de la vengeance. C’est ce qui lui donne l’énergie nécessaire pour continuer, quand il ne lui reste plus rien. I Am Still Alive est en quelque sorte son journal, qu’elle tient dans un carnet offert par Griff pour garder une trace de ce qu’elle vit et espérer rester vivante.

Un roman divertissant que j’ai lu pratiquement d’une traite. J’ai beaucoup aimé!

I Am Still Alive, Kate Alice Marshall, éditions Pocket Jeunesse, 352 pages, 2020

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos

Les pieds dans la mousse de caribou la tete dans le cosmosChargé de ses cannes à pêche, Jean-Yves Soucy sillonne le Québec avec son épouse, en direction de la Côte-Nord. En chemin, il tombe en amour avec Baie-Trinité et sa Zec où il pourra taquiner la truite et peut-être pêcher enfin son premier saumon. Il installe sa roulotte sous les arbres du camping devant le fleuve, et y passe trois longs étés. C’est là qu’il mijote ce livre. Il prend abondamment de notes et de photos sur place, mais graduellement le récit qu’il envisageait se transforme, élargit son horizon et devient la réflexion approfondie d’un homme non seulement sur sa poursuite d’un poisson «légendaire», mais aussi sur l’intrication de sa vie personnelle à la Vie en général, sur la nature, sur l’histoire, sur la place dérisoire et pourtant centrale qu’il occupe dans l’Univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Car l’être humain, en tant que «poussières d’étoiles», devient la matière qui se contemple elle-même.

Ce récit de Jean-Yves Soucy est un véritable bonheur de lecture! Le livre en lui-même est très beau. Le titre, déjà, est plein de promesses. C’est à la fois poétique et invitant. La couverture est sobre, simple, magnifique. Elle colle si bien à l’univers de l’auteur, malheureusement trop tôt disparu. Jean-Yves Soucy est décédé en 2017. Écrivant ce récit sous son titre de travail, L’été du saumon, il remet en question son contenu et sa forme, puis décide de séparer certaines parties. L’une deviendra Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos et l’autre, Waswanipi, un livre inachevé, paru cette année, qui est dans ma pile à lire.

Avec Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos je découvre le bonheur de lire la plume à la fois reposante, simple, instructive et touchante de Jean-Yves Soucy. Ses mots célèbrent le bonheur des petites choses, du quotidien, des découvertes. Même s’il fait le constat qu’il a vieillit, qu’il lui reste moins d’années devant lui, sa perception du monde et de la vie est réconfortante. C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien, même si elle m’a profondément émue.

J’ai aimé la forme que prend ce livre, que je vois comme une sorte de collage, dont le point de départ est un long séjour à Baie-Trinité sur la Côte-Nord, pour pêcher dans une zec, une zone d’exploitation contrôlée qui permet à tous de profiter de la nature.

« Oui, je me sens chez moi à Baie-Trinité, comme dans toutes les régions dont Montréal est éloignée. Même si j’ai passé la moitié de ma vie dans la métropole, c’est l’autre moitié qui m’a le plus marqué… »

À travers les différents chapitres, Jean-Yves Soucy aborde toutes sortes de sujets. Si le thème principal demeure la nature, son propos se tourne aussi vers l’histoire, il raconte des anecdotes diverses, nous parle de la faune, de la flore, des champignons, de la pêche naturellement mais surtout, de la vie. Sa vie personnelle, la vie qu’il célèbre à travers sa façon d’en profiter, entre ses excursions, son travail d’écrivain et d’écriture, le quotidien avec sa compagne, ses petits-enfants et ses amis.

« Des amis se demandent comment Carole et moi pouvons habiter à deux dans seize pieds sur sept, sans nous gêner ni éprouver un sentiment d’étouffement. C’est mal nous connaître. Nous avons développé la capacité à être « seuls ensemble », c’est-à-dire à nous plonger dans le silence et la solitude tout en restant confinés dans un espace restreint. »

Plonger dans ce récit, c’est s’accorder une petite pause. C’est plonger dans une forme de quiétude réconfortante. Chaque fois que je revenais vers ses textes, j’éprouvais un sentiment de grand calme. L’auteur, sa façon d’être, invite à cela. Il y a naturellement des moments plus touchants, surtout lorsqu’on sait que l’auteur a perdu son combat contre le cancer. On sent dans ses écrits qu’il est conscient que la vie aura une fin, bientôt peut-être. Mais il n’y a rien de larmoyant dans ce livre. Jean-Yves Soucy célèbre la nature et partage avec nous des informations diverses et passionnantes.

Avec sa façon toute particulière et délicate de raconter ses découvertes, l’auteur nous amène à découvrir la géologie de son coin de pays, à nous parler d’histoire, d’oiseaux, d’ours, de champignons, de la vie dans la forêt qui s’entremêle et se connecte entre les différents organismes qui y vivent. Il raconte le bonheur d’être pêcheur, nous parle des poissons, de la biologie, de la botanique, des rivières, de généalogie, de science, de ses rencontres avec toutes sortes de gens avec qui il prend le temps de discuter. Pour lui, l’histoire de chaque personne compte énormément.

« À présent, les yeux rivés à leur téléphone intelligent, les gens se promènent tête basse, inconscients de leur environnement, bernés par l’illusion de communiquer avec la planète entière. Le progrès technologique devrait nous faire gagner du temps, nous ouvrir au monde; trop souvent, hélas, il isole dans une solitude plus grande encore. Chacun émet, mais qui réceptionne, qui écoute vraiment? »

Je me suis souvent retrouvée dans les mots de Jean-Yves Soucy. Je me suis sentie proche de lui à travers sa vision du monde et sa façon de s’intéresser à tout ce qui l’entoure. C’est un raconteur paisible, qui sait nous emporter et qu’on écoute avec intérêt.

« Ce moment de fulgurance lorsqu’on trouve chez un autre une pensée qui nous va comme un gant, qu’on portait sans jamais l’avoir exprimée. »

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos est avant tout un livre qui parle de la vie. C’est le récit d’un écrivain passionné qui a gardé l’émerveillement d’un petit garçon. À découvrir, assurément!

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos, Jean-Yves Soucy, éditions XYZ, 244 pages, 2018

De pierre et d’os

De pierre et d'osDans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

De pierre et d’os est un roman que j’ai beaucoup vu sur les réseaux sociaux et qui m’attirait bien. Je n’ai vraiment pas été déçu! Cette lecture s’est avérée être à la hauteur de mes attentes.

L’aventure commence alors que la banquise se fend dans un grondement sourd, séparant Uqsuralik des siens et de l’igloo familial. La jeune fille se retrouve seule, à l’écart de ce qu’elle connaissait. Elle devra donc, avec ses chiens, affronter en solitaire le grand froid arctique, la solitude, la faim. Elle devra apprendre à survivre.

« Je suis à nouveau seule sur le territoire. À la recherche de baies et de petit gibier. Je dors sur des tapis de mousse quand il y en a, ou parmi les saules nains. Il fait chaud – trop chaud parfois. Cela n’est pas bon. Les moustiques m’assaillent et j’ai peur que les maladies fondent sur moi. Ikasuk pleure certains soirs. Je me demande si les esprits ne rôdent pas. »

À travers son périple, elle fera des rencontres difficiles et d’autres, plus accueillantes. Elle sera confrontée à la jalousie, à la haine, à la méchanceté, à la mort; mais également à la bonté, à l’entraide, aux saisons rigoureuses, à la dynamique familiale, à la chasse et à la bienveillance.

À travers ce roman on apprend beaucoup sur les coutumes, le côté vestimentaire, les nombreuses croyances, la chasse, la pêche, le côté nomade des Inuits, les abris, la mentalité de cette tribu et la dure réalité de ce mode de vie sur un territoire qui nous paraît inhospitalier. Pourtant, c’est peut-être là que se trouve l’exemple de la plus pure liberté. Les Inuits ont besoin des uns et des autres, mais la terre où ils vivent les rend libres, même s’ils doivent affronter les rigueurs parfois cruelles de ce coin du monde.

« Sans couteau à neige, avec mon seul ulu, je construis un abri de fortune, empilant des pierres. Je comble les trous par des éclats de vieille glace. J’ai des graviers sous les ongles et des écorchures aux doigts. Le premier soir, je suce mon sang en regardant la voûte céleste. »

Il y a d’ailleurs de sublimes passages dans ce roman. Les nombreux chants particuliers, mais combien beaux et poétiques, utilisés par les Inuits pour exprimer une joie, faire un aveu, pour révéler une vision ou même pour confronter quelqu’un d’autre dans un désaccord, sont fascinants. Le côté hospitalier de ce peuple qui accueille les voyageurs, peu importe qui ils sont. L’aspect spirituel est très développé. Les Inuits ont des visions chamaniques impressionnantes annonçant des événements qui se concrétisent. C’est un peuple nomade, composé de chasseurs, qui cueillent aussi beaucoup de plantes et de baies en été. Ce peuple partage son territoire avec les animaux, les esprits et les éléments.

Le monde des esprits est très présent dans le quotidien des Inuits et dans leur façon de vivre. Selon les différentes périodes de l’année, les croyances sont très liées aux lieux de chasse. Les esprits peuvent se manifester à certains d’entre eux. Leurs croyances leur donnent accès à des visions spirituelles très fortes et très imagées. L’idée de réincarnation est très ancrée chez ce peuple et l’auteure nous le fait vivre à travers ses personnages. C’est à la fois passionnant et captivant.

La richesse de la culture Inuit est vraiment bien décrite. Le travail de recherche de l’auteure est impressionnant. Les personnages sont habités par tout ce qui guide ce peuple, par les coutumes et le quotidien magnifiquement décrit. Avec le personnage de Uqsuralik, Bérengère Cournut nous transporte dans un autre monde, un monde glacial où les esprits sont maîtres du territoire. Les habitants ont donc intérêt à respecter les coutumes et à ne pas froisser les esprits. Plusieurs de leurs gestes vont dans ce sens, en mettant en avant leurs convictions et la foi qu’ils ont dans les esprits. Par exemple, l’utilisation d’une même lance de chasse pour les animaux marins ou terrestres par exemple, est totalement prohibée, afin de ne pas déplaire aux esprits.

De pierre et d’os est un très beau roman qui aborde un monde qui nous est majoritairement inconnu. Le texte nous permet d’aborder l’histoire d’un peuple, d’apprendre à connaître ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. On découvre dans ce très beau roman le quotidien à la fois rude, mais profondément riche en histoires, du peuple inuit.

Le roman nous permet de suivre le destin de cette jeune fille devenue femme, qui chasse, se démarque de son peuple par son travail, ses capacités et ses agissements. Uqsuralik est un personnage féminin très fort qui tente de briser certaines idées préconçues et de se faire une place comme femme et chasseuse. C’est vraiment intéressant de suivre son histoire et de découvrir toute la profondeur des personnages.

C’est une lecture très fluide, très imagée. J’ai beaucoup aimé ce livre, j’y ai découvert un monde fascinant et passionnant. Je relirai assurément cette auteure. J’ai bien envie de poursuivre ma découverte avec Née contente à Oraibi, qui aborde aussi le quotidien d’un autre peuple, les Hopis.

Un petit mot également sur la couverture de De pierre et d’os que je trouve aussi splendide! À la fin du roman, on retrouve des photos d’époque qui illustrent bien l’histoire qui nous a été racontée.

Un roman que je vous conseille fortement, qui peut être lu par des jeunes comme par des adultes, avec un grand plaisir!

De pierre et d’os, Bérengère Cournut, éditions Le Tripode, 219 pages, 2019

 

Passage en Alaska

Passage en Alaska«La mer me fait peur», avoue Jonathan Raban, navigateur hors pair, et c’est ce mélange d’angoisse et de fascination qui fait le prix de ce livre. À peine installé à Seattle, il décide de rejoindre à la voile Juneau, en Alaska : mille six cents kilomètres d’un entrelacs d’îles et de canaux aux eaux tourbillonnantes, traversés de courants dangereux, empruntés pourtant depuis des temps immémoriaux. Ici s’est épanouie la culture du canoë des peuples autochtones, avec leurs fabuleux masques peints, leur iconographie complexe, leurs histoires de dieux sous-marins aussi néfastes que retors. Trappeurs et autres coureurs des bois eurent tôt fait de s’engouffrer dans le sillage des premiers explorateurs, eux-mêmes bientôt suivis par des colons, des missionnaires, des anthropologues et des pêcheurs dont les histoires, les rêves, les conflits hantent parfois chaque pouce de terrain. Est-ce par nécessité de faire le point que Raban a levé l’ancre? Ou bien par besoin de s’immerger dans l’énigme de la mer, d’en recueillir l’écho dans les mythologies et les arts indiens, dans les journaux du capitaine Vancouver, dans la poésie et la peinture, dans la physique des vagues. Peu à peu, cette aventure dans le «Grand Dehors», au cœur de la nature sauvage, entraînera l’auteur dans des eaux plus profondes, plus sombres, plus personnelles qu’il ne l’avait imaginé, quand un drame imprévu bouleversera le déroulement du voyage et le précipitera dans une exploration des replis les plus secrets du cœur de l’homme.

Passage en Alaska avait tout pour me plaire. Ce gros pavé m’attirait beaucoup, essentiellement à cause de sa quatrième de couverture et de son thème. Naviguer dans le passage entre Seattle et Juneau m’apparaît comme un voyage fabuleux. L’idée que l’auteur en profite pour transmettre beaucoup d’informations, d’anecdotes historiques et sociales, ainsi que ses découvertes me plaisait aussi. Surtout que Jonathan Raban, en plus d’être écrivain, aime profondément les livres. Son bateau, abritant une bibliothèque faite de récits de voyage de toutes sortes, est invitant. Ma lecture cependant, ne s’est pas déroulée tout à fait comme je le prévoyais.

Le début du livre est intéressant. L’auteur raconte son appareillage et le début de son aventure, du choix de partir jusqu’aux adieux à sa famille et son départ sur l’eau. Rapidement, il nous raconte en parallèle toutes sortes d’anecdotes et de notes historiques sur les lieux, en commençant par la pêche à Seattle. On apprend des choses sur son fonctionnement, les gens qui en sont les principaux acteurs, et l’admiration de l’auteur pour ces travailleurs de la mer « à l’ancienne ».

« Dans le port de pêche de Seattle, le passé – et même le lointain passé – demeurait vivant et à pied d’oeuvre, bien plus que nulle part ailleurs dans une Amérique au regard fixé vers l’avenir. Un homme de mon âge y puisait un certain réconfort. J’aimais les bateaux, leurs noms évocateurs, leurs capitaines infiniment soigneux dans l’entretien de leur bord, et les bavardages aimables et discrets des gens de mer. »

Dès qu’il prend la mer, l’auteur nous parle autant des créatures marines que des villages qu’il croise sur sa route. Il aborde des anecdotes qu’il a déjà vécu, par exemple en assistant à des danses amérindiennes et partage avec nous des souvenirs. Il puise dans la littérature, les carnets de bord de navigateurs comme celui du capitaine Vancouver, pour faire un lien avec ce qu’il est en train de vivre sur l’eau.

« Par-dessus tout, la pêche en Alaska restait le dernier épisode de la conquête de l’Ouest, l’ultime western authentique. »

Il greffe à sa propre histoire toutes sortes d’anecdotes, des rencontres avec des gens, des extraits de journaux, des poèmes et des informations historiques. L’idée est très intéressante et, si le début me plaisait bien, j’ai peu à peu décroché au fil de ma lecture. Les informations transmises par l’auteur me donnaient l’impression de manquer de cohérence. J’ai eu beaucoup de mal avec la construction de ce livre. Ce n’est pas tout à fait un récit, ni tout à fait un livre d’histoire. Il y a peu de chapitres, le texte est dense. J’ai l’impression que tout déboule pêle-mêle pendant 558 pages et j’avais de plus en plus de mal à avancer.

Ce n’est pas parce que les informations ne sont pas intéressantes, mais c’est surtout parce que je trouve que la construction de cet ouvrage manque de structure. J’aime toujours apprendre de nouvelles choses, surtout quand il s’agit de l’Alaska, toutefois j’aime aussi que les informations puissent être retrouvées en feuilletant le livre et qu’elles soient partagées en tenant compte d’une certaine structure. J’avais l’impression de passer du coq à l’âne sans trop d’émotions.

De mon côté, cette façon d’écrire m’a moins plu et j’y ai été beaucoup moins sensible qu’avec d’autres livres que j’ai pu lire, rassemblant beaucoup d’informations sous forme de « récit », avec une certaine structure. Je sors donc de la lecture de cet ouvrage très déçue. J’en attendais beaucoup, puisque la parution d’un livre – peu importe sa forme – sur l’Alaska m’attire toujours. Cependant, j’ai eu énormément de mal à avancer dans ce livre, avec l’impression de me perdre dans les anecdotes de l’auteur.

Peut-être que ce livre aura plus de chance avec vous. De mon côté, c’est un rendez-vous manqué, malheureusement, même si l’Alaska est pourtant là, entre les pages. Ça ne m’a pas suffit…

Passage en Alaska, Jonathan Raban, éditions Hoëbeke, 560 pages, 2019

Les Morts de Bear Creek

morts de bear creekSean Stranahan, peintre amateur, guide de pêche et détective privé à ses heures perdues, se sent de plus en plus chez lui dans le Montana dont il connaît désormais les rivières comme sa poche. Mais les âpres paysages des Montagnes Rocheuses livrent parfois de macabres trouvailles – comme les cadavres de ces deux hommes exhumés par un grizzly affamé. Le shérif Martha Ettinger fait appel aux talents d’enquêteur de Sean, décidément très convoités : le même jour, il est embauché par un club de pêcheurs excentriques pour retrouver une précieuse mouche de pêche volée. Les deux affaires vont se téléscoper sur une piste escarpée menant vers quelques-unes des personnes les plus puissantes de la vallée de la Madison.

Je suis tombée sous le charme de Sean Stranahan et de Martha Ettinger avec la première enquête de la série, Meurtres sur la Madison. C’était un très bon roman, à la fois intrigue policière et nature writing qui me rappelait un peu les romans de C. J. Box et de William G. Tapply.

Cette seconde aventure campée dans la vallée de la Madison, une rivière réputée pour la pêche, est tout aussi intéressante que la première. Je dirais même plus! Les personnages n’en sont plus à une première présentation. Nous retrouvons Sean, Martha, Harold, Rainbow Sam et toute l’équipe rencontrée dans le premier roman. Au fil des romans, on apprend à mieux les connaître. Petite précision avant toute chose: il est possible de lire les enquêtes dans l’ordre ou dans le désordre et même, de ne lire que celle-ci par exemple. Les romans ne sont pas des suites officielles, chaque enquête se suffit à elle-même. Seulement, de mon côté, j’aime découvrir un enquêteur en lisant toute la série dans l’ordre. Je trouve ça plaisant de voir les personnages évoluer.

Le roman débute alors qu’un premier cadavre est retrouvé en haut de la montagne, puis un second, après une attaque de grizzly qui aurait pu coûter la vie à l’un des membres de l’équipe. Les restes retrouvés sont intrigants, surtout qu’en ce moment, il n’y a pas de recherches en cours pour une personne portée disparue. Encore moins pour deux. Ces morts sont dérangeantes, suspectes et laissent place à beaucoup d’hypothèses. L’enquête est bien ficelée, passionnante et assez particulière. Ça m’a énormément plu!

De son côté, Sean Stranahan, reconverti comme peintre et guide de pêche pour arrondir ses fins de mois et éventuellement s’acheter un bout de terrain et un chalet plutôt que de vivre sur un canapé, est appelé pour enquêter sur la disparition de mouches de pêche. Il a suivi, entre les deux romans, des cours de pistage donnés par Harold, le pisteur Blackfeet.

« Comme la plupart des transplantés du Montana, il avait découvert que, si un boulot était suffisant pour manger, deux autres étaient nécessaires pour payer le loyer et remplir le réservoir de son 4X4… »

Des mouches de valeur, qui ont disparues d’un club de pêche nommé Le club des menteurs et monteurs de mouches de la Madison. Un nom assez humoristique et réjouissant pour ce club regroupant de vieux amis amoureux de la pêche, reconnus pour certaines de leurs mouches particulièrement recherchées par les collectionneurs.

« Ce Sean Stranahan semble un jeune homme très bien. Il m’appelle « monsieur ». Et il est si beau que j’ai le sentiment d’être un cactus. »

D’ailleurs, dans les romans de McCafferty, il y a beaucoup d’humour. Que ce soit pour le choix des noms de ses chapitres, pour certaines particularités des personnages, les dialogues, il y a toujours une pointe d’humour quelque part. L’écriture et la traduction sont très agréables à lire à ce niveau. J’apprécie énormément ce côté amusant dans les enquêtes. L’horreur des crimes passe toujours mieux avec une pointe d’humour bien placée.

« C’est ainsi que Sean Stranahan bénéficia d’une coupe de cheveux à cent dollars exécutée par une homme dont la carte de visite proclamait: DES MAINS DE FEU, assis sur le siège pivotant du cadre de rames d’un canot d’occasion dans le cours supérieur de la Madison. Si quelqu’un lui avait annoncé que ce serait le programme de l’après-midi, il l’aurait pris pour un fou. »

L’intrigue se met en place doucement, dans des décors de rêve au bord de la Madison et sur les montagnes avoisinantes. La nature est au cœur de l’histoire, avec de très beaux passages sur ce que représente la vie dans la nature, l’immensité du territoire, la beauté des animaux et de l’environnement, sorte de trésor caché. Cet aspect de l’écriture me parle énormément.

L’histoire est à la fois une aventure de pêche, avec la disparition des mouches, et une histoire de chasse, avec les coups de fusil qui résonnent dans la montagne et la découverte de deux cadavres. J’ai d’ailleurs été très surprise en lisant cette histoire. Tout récemment, mon coblogueur a lu Zaroff et on y retrouve la mention de cette histoire dans le roman de Keith McCafferty. C’est d’ailleurs un aspect important du roman. Les hasards littéraires comme celui-là sont toujours de bonnes surprises. J’ai également appris plusieurs choses sur la fièvre de la vallée, une maladie causée par un champignon.

Dans Meurtres sur la Madison, Sean tombe violemment amoureux d’une femme rencontrée au début de l’enquête. Ce n’est pas l’intrigue principale, mais ça complète le personnage. Ici, dans cette seconde enquête, il rencontre Martinique, une étudiante vétérinaire qui est beaucoup plus attachante que son ancien amour. Même certains autres personnages lui en font la remarque! Elle est gentille et déconstruit certains préjugés en rapport avec son travail. Ce que j’aime chez Keith McCafferty c’est que parallèlement à son enquête principale, il y a encore une fois une seconde enquête plus ou moins reliée, ainsi que des personnages consistants qui ont des hauts et des bas, font des choix de vie qui influencent les livres à venir. L’univers qu’il crée petit à petit au gré des enquêtes est très intéressant.

« Stranahan fonctionnait à l’instinct, il avançait à tâtons avant de prendre une décision et il trouvait que l’eau l’aidait à peser le pour et le contre, le courant faisant pencher la balance de façon mystérieuse, si bien que la décision semblait naître dans ses tripes sans qu’il sache pourquoi ou comment la balance avait penché. »

Les Morts de Bear Creek est le second roman de Keith McCafferty que je lis. C’est aussi le second publié en français. La série comporte de nombreux autres romans qui, je l’espère, seront bientôt traduits. J’ai énormément de plaisir à retrouver les personnages, tous intéressants avec leurs personnalités bien différentes, et j’espère pouvoir lire une troisième enquête bientôt!

Un excellent roman qui mêle habilement nature writing et enquête policière. Je ne peux que vous conseiller ce livre!

Les Morts de Bear Creek, Keith McCafferty, éditions Gallmeister, 384 pages, 2019