Circé la magicienne

Dans le chant X de l' »Odyssée » d’Homère et dans toutes les formes ultérieures de ce mythe, la magicienne Circé est présentée comme une femme fatale qui utilise le plaisir pour corrompre les sens des hommes. Dans un style graphique réaliste, le récit proposé ici, bien qu’assez fidèle dans sa chronologie, propose une vision résolument différente de la version d’Homère : raconté du point de vue de Circé, il se place du côté des femmes soumises à la violence de la domination masculine et contraintes de se défendre.

Circé la magicienne est une bande dessinée qui revisite le mythe de Circé qu’on retrouve dans L’Odyssée d’Homère. Dans la mythologie grecque, Circé est reconnue pour être très puissante et pour exceller dans l’art des métamorphoses, des potions et des poisons très puissants. J’avais envie de donner à cette bande dessinée sa chance, vu que je ne m’intéresse pas beaucoup à la mythologie grecque. J’ai lu L’Odyssée il y a des années, pendant mes études, et j’avoue ne pas en avoir gardé un souvenir passionné… J’ai donc lu cette bd essentiellement à cause de la couverture, qui me plaisait bien, et par curiosité.

Circé est souvent perçue comme une sorcière. Ici, la bd est orientée du point de vue de Circé. Ulysse et son équipage arrivent sur l’île en conquérants et ont soif de pouvoir. Ils n’hésitent pas à piller, violer, prendre, tout ce qu’ils veulent, partout où ils passent. Circé, elle, leur réserve tout un accueil…

Cette bande dessinée est quand même intéressante, quoique les dessins sont vraiment très très sombres. J’ai mis un moment à m’y habituer. L’histoire qui reprend le mythe de cette magicienne et de sa rencontre avec Ulysse m’a semblé plus dynamique en bande dessinée que le souvenir que j’avais de ma lecture de L’Odyssée. Malgré cela, Circé demeure pour moi un mystère dont je ne comprends pas les motivations.  Sans doute que la mythologie grecque n’est pas vraiment pour moi finalement… Peut-être que l’histoire vous plaira si la mythologie vous intéresse. 

Circé la magicienne, Richard Marazano, Gabriel Delmas éditions Dargaud, 64 pages, 2021

Tout ce qui reste de nous

Trois histoires de science-fiction ou de « speculative fiction » qui racontent la perte, le sentiment de fin, l’importance des souvenirs, dans des mondes crépusculaires ou en danger de mort. Voyage dans une autre dimension, accident d’un vaisseau spatial, fable sur la fin d’un monde, ces récits particulièrement émouvants proposent une approche spirituelle des questionnements actuels sur le progrès et la fin du monde, et les conséquences sur nos sentiments.

J’ai tout de suite été attirée par la bande dessinée de Rosemary Valero-O’Connell pour une bonne raison: il s’agit de science-fiction. Ce qui me semble assez rare en bandes dessinées, surtout ce genre de science-fiction. Celle que j’aime lire dans les recueils de nouvelles par exemple. Ici, c’est encore mieux puisqu’il s’agit de trois histoires. Trois nouvelles qui explorent des thèmes comme notre besoin des autres, la perte (de l’autre, de la mémoire, de notre monde) et les souvenirs. Leur force comme leur fragilité.

« …Je ne me rappelle pas.
-Eh bien, ça ne devait pas être si important. »

Le livre contient les histoires suivantes:

Tout ce qui reste de nous
Il s’agit de la première histoire, qui donne son titre à la bande dessinée. Ici, l’auteure parle d’un étrange escalier qui nous propulserait dans un autre monde. Quand une femme y perd son amoureuse, elle part à sa recherche dans un univers qui dévore les histoires des gens et s’en nourrit.

Ce qui reste
La seconde histoire raconte un projet encore en test, le Cœur de la Mémoire. C’est une sorte de moteur qui utilise les ondes cérébrales produites par les souvenirs.

Con Temor, Con Ternura
Cette histoire complète le recueil. Le titre signifie quelque chose comme Avec peur, avec tendresse. Elle raconte un monde où vit une géante endormie. L’ombre de son hypothétique réveil plane sur cette société.

J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée. Je trouve que le format et le concept sont très intéressants. La chute de chacune des histoires laisse une grande place à l’imagination. Les récits sont oniriques, enveloppants et poétiques. J’ai plongé dans ce livre en ne sachant pas trop où j’allais. J’en ressors avec une réflexion sur notre monde, notre humanité et sa fragilité. C’est une bd que j’ai trouvé très intéressante. J’aime beaucoup la science-fiction et la façon dont l’auteure aborde ses thèmes est particulière. Le dessin est délicat et joli. C’est vraiment agréable à lire. Si vous cherchez quelque chose de différent je vous la conseille!

« Quoi que vous vouliez faire, faites-le maintenant. Où que vous vouliez être, soyez là ce soir. »

Tout ce qui reste de nous, Rosemary Valero-O’Connell, éditions Dargaud, 120 pages, 2021

La désolation

Evariste a quitté la Réunion pour fuir le conformisme de sa vie avec Amandine. Il embarque sur le « Marion Dufresne » pour accompagner une mission scientifique dans les Terres australes et antarctiques françaises. La traversée, l’arrivée à Port-aux-français, tout avait bien commencé ; jusqu’à une expédition où le groupe est violemment attaqué. Perdu au milieu de l’immensité d’un paysage glacé de cette île de la désolation, prisonnier d’une troupe de personnages hagards et brutaux, il va vivre son expérience physique et intérieure la plus extrême…  

J’ai eu un gros coup de cœur pour cette bande dessinée à la fois étonnante et vraiment très prenante.

On suit le personnage d’Évariste qui fuit une douloureuse rupture amoureuse. Il vend sa voiture et sans rien dire à personne, quitte La Réunion pour s’engager sur un navire scientifique en direction de Kerguelen. Un endroit surnommé l’Île de la Désolation.

« Me voilà sur le Marion-Dufresne, pendant plus d’un mois, en route pour les Terres australes et antarctiques françaises. Inconnu, presque en clandestin. Pendant un mois, je disparais de La Réunion. Personne ne saura où je suis, personne. Regardez-moi, je suis l’homme qui disparaît de la vie, sans que vous le sachiez. »

C’est un périple de plus de 8000 kilomètres où il côtoie des scientifiques et des naturalistes passionnés. Ce bateau et ces terres sont des lieux où géologues, météorologues, astrophysiciens, biologistes, vulcanologues, océanographe, hydrographes, botanistes et bien d’autres vivent, étudient et tentent de comprendre l’évolution du climat. Le nord étant un bon baromètre de ce qu’il adviendra du reste de la planète.

La nature et le réchauffement de la planète sont des thèmes centraux de cette histoire. Les auteurs y abordent plusieurs thèmes en lien avec l’écologie, l’introduction d’animaux en des lieux inappropriés, des catastrophes sur la végétations et les populations indigènes. À travers cette histoire, on parle aussi de la façon dont l’humain traite la nature, se l’approprie et détruit par le même fait la biodiversité.

« C’est dans le dernier territoire véritablement sauvage, isolé de tout (et de tous, surtout) qu’on se rend compte que la planète est foutue. Et nous, touristes de l’extrême, nous avons acheté ce petit voyage vers le dernier sanctuaire. Nous avons bousillé la planète mais nous avons le droit de voir une dernière fois ce que nous avons foutu en l’air. »

Au fil des pages, on voit ce à quoi pense Évariste, ses réflexions autour de sa vie et de sa rupture. L’arrivée à Port-aux-français est difficile pour lui: c’est un climat qu’il n’apprécie pas, dans des territoires complètement sauvages. Il fuit sa vie et son mal être vers une destination qui lui est inconnue. Jusque là, l’histoire est assez tranquille. On vit le quotidien sur le bateau et les échanges avec les scientifiques.

Invité à joindre un scientifique lors de sa sortie sur le terrain, Évariste a l’impression d’être seul au monde. Mais il est loin de l’être… La bande dessinée prend alors une tournure inquiétante et totalement inattendue. L’histoire frôle l’horreur avec une fin à laquelle on n’était absolument pas préparé.

Un livre qui m’a surpris, auquel je ne m’attendais pas du tout, à cause de cette tournure surprenante. J’ai un grand intérêt pour la nature, la faune et la flore. Le côté fictif, suspense et horreur qui est amené au fil des pages a retenu mon attention. C’est très prenant. On veut absolument savoir ce qui va se passer. On ne peut pas deviner la fin de cette bd. C’est donc une lecture qui débute doucement et devient palpitante.

Pendant la lecture le lecteur se retrouve à vivre à travers le personnage principal les émotions et ce que Évariste vit. Tout d’abord sa fuite, pour oublier sa peine et son désespoir, puis la possibilité de découvrir autre chose et de vivre quelque chose de différent. C’est certain qu’il s’agit d’une aventure à laquelle ni les personnages, ni le lecteur pouvaient s’attendre.

J’ai beaucoup aimé le dessin, qui représente bien l’atmosphère des lieux, entre l’expédition, la découverte de territoires hostiles et la tournure un peu sombre que prend l’histoire. Je ne connaissais pas du tout le dessinateur et j’ai vraiment aimé le coup de crayon un peu gras et les couleurs franches. C’est vraiment à mon goût, surtout pour une histoire comme celle-là. On s’attend à une expédition tout ce qu’il y a de plus classique alors que les auteurs cachent bien leur jeu et c’est ce qui est surprenant avec cette bd. On ne s’attend pas à aller là où les auteurs nous amènent.

La fin est marquante et difficile à oublier. Ça fait réfléchir sur les peuples indigènes et le rôle de l’homme dans la nature. L’aventure se mêle à la tragédie et à l’horreur, avec une réflexion écologique. Une histoire qui reste en tête, assurément. Un coup de cœur. À découvrir!

Ce livre est finaliste du Prix des libraires 2022 dans la catégorie bd hors Québec.

La Désolation, Appollo, Christophe Gaultier, éditions Dargaud, 96 Pages, 2021

Nuit couleur larme

Dans une ville théâtre d’une vague de disparitions soudaines et inexpliquées, Teresa est libraire spécialisée en fantastique, occultisme, horreur. Une de ses clientes régulières est Matilde, jeune fille timide habillée comme une otaku. Une nuit, dans la forêt, Teresa lance une incantation trouvée dans un livre et fait apparaître Laura, une démone dont le pouvoir est de réaliser le vœu de qui l’a appelée. Mais Teresa ne sait pas quoi demander ! Or, Laura ne peut repartir sans réaliser sa mission. Commence alors une cohabitation des plus étranges, souvent drôle, toujours décalée…

Nuit couleur larme de Borja González est un roman graphique très très particulier, qui mêle disparition, sorcière, démon et… otaku. Les personnages sont issues du milieu geek: une libraire-sorcière, une jeune otaku et une démone férue de mangas. Le contexte est étonnant et très particulier. On est tout de suite plongé dans quelque chose d’inconnu et de peu familier.

« Dis, sans vouloir t’offenser… Tu m’as l’air un peu perdue, non? Tu vas dans une forêt déguisée en sorcière, avec une épée et un livre écrit dans une langue morte pour invoquer un démon. »

L’histoire met en scène Teresa qui est libraire spécialisée dans la littérature fantastique, de magie et d’occultisme. Elle tient sa boutique, s’ennuie souvent et elle est un peu sorcière sur les bords. Elle écrit un fanzine et l’une de ses jeunes clientes, Matilde, est une grande fan. Teresa semble la tolérer avec une sorte d’ennui résigné. Un soir après le travail, Teresa va dans la forêt faire une incantation et elle fait apparaître une démone, Laura, qui lui propose de réaliser un de ses vœux.

Cette bande dessinée est vraiment très spéciale et un peu déroutante. L’atmosphère y est particulière. On entre dans ce texte comme dans un nuage, un peu brumeux, sans trop savoir où l’on va. C’est à la fois poétique, mélancolique et un peu onirique. Tout se joue sur les perceptions du lecteur face aux personnages et aux situations. L’histoire est difficile à décrire puisqu’elle mise principalement sur l’ambiance que l’on ressent à la lecture, plutôt que sur l’intrigue. 

L’histoire se déroule dans « la ville bleue » qui est décrite dans le livre comme une ville dortoir où normalement, la vie est assez calme. Toutefois, au moment de l’histoire, cette ville est aux prises avec une vague de disparitions de jeunes femmes. Les nouvelles sont annoncées à la radio, ce qui ponctuent les chapitres de la bande dessinée. Pendant ce temps, Teresa, Laura et Matilde passent du temps ensemble et commencent à développer une étrange amitié.

Il est difficile de décrire cette histoire tant elle est singulière. Elle met en scènes trois jeunes femmes geeks, qui sont différentes à leur façon, dans un monde un peu mystérieux, sombre et parfois inquiétant. Les dessins sont vraiment magnifiques et ont une particularité de taille: les personnages n’ont pas de visage. Libre à nous d’imaginer leurs réactions, même si le dessin est suffisamment intéressant pour réussir à rendre l’émotion de ses personnages sans montrer leurs faciès. Visuellement, ce roman graphique est particulièrement beau. 

Nuit couleur larme est un livre dont j’ai beaucoup de mal à parler, mais dont j’ai apprécié l’expérience de lecture. La fin, par exemple, ou le déroulement de certaines scènes peut nous sembler un peu hermétiques et laissent clairement sujet à plusieurs interprétations. Ce n’est donc pas une bande dessinée « facile », mais plutôt une histoire dont il faut s’imprégner de l’atmosphère plutôt que d’en faire une lecture linéaire en espérant une intrigue claire et un dénouement franc.

Nuit couleur larme est le genre d’histoire qu’il faut relire assurément pour en comprendre toutes les subtilités. Une étrange découverte!

Nuit couleur larme, Borja Gonzalez, éditions Dargaud, 144 pages, 2021

Elecboy tome 1: Naissance

Année 2122, quelque part en Amérique du Nord. Sur une terre aride et brûlée par le soleil, la paix et la sagesse semblent avoir déserté. L’ancien monde civilisé a laissé place au chaos et à la pauvreté, à la violence et à la sauvagerie. Dans un décor de western, au milieu de baraquements de fortune mêlés à des panneaux solaires modernes, les membres d’une communauté autonome survivent tant bien que mal. La quête de l’eau est une préoccupation de tous les instants. Le jeune Joshua est amoureux de Margot, la soeur de Sylvio, un adolescent brutal qui prend plaisir à le frapper. Sylvio appartient au clan des hauteurs, qui affirme son pouvoir en faisant régner la peur sur les autres habitants. Un jour, d’étranges événements se produisent. Dans cet univers d’après l’apocalypse, alors que le père de Joshua et son équipe travaillent sur le réseau d’approvisionnement en eau, des créatures éthérées surgies de nulle part s’en prennent à eux…

J’ai tout de suite été attirée par la couverture de cette bande dessinée de science-fiction. Visuellement, elle est superbe! Le dessin est vraiment magnifique. L’auteur nous amène dans un univers apocalyptique au parfum de fin du monde. Nous sommes en 2122. Le monde est plongé dans le chaos. La terre est brûlée par le soleil. On sent qu’il s’est passé beaucoup de choses du moment où le monde que l’on connaît a cessé d’exister, jusqu’à l’univers empreint de violence décrit par Jaouen Salaün. Dans ce monde poussiéreux et désertique, l’approvisionnement en eau demeure un grand défi. La végétation se fait rare. D’ailleurs, la présence de quelques tomates cultivées en hauteur par Joshua, suscite de l’étonnement.

Le monde d’Elecboy est loin d’être de tout repos. Des groupes violents prennent les commandes du quotidien des humains toujours en vie. Ils propagent la violence, l’injustice, les viols, instillent la peur pour calmer toute idée de révolte. Joshua pose un regard assez dur sur son entourage qui se laisse diriger par le groupe, pour éviter des conflits sanglants. Le jeune homme est aussi amoureux d’une fille, Margot, membre d’un de ces groupes, ce qui ne facilite pas vraiment leurs relations. 

« Dès que je m’extraie de ce clan de fous, tu me ramènes de force!
-Non Margot. Je te mets en garde. On ne peut se mentir sur ses origines. Le sang de l’ancien, comme le mien, coule dans tes veines et dans celles de Sylvio. Aussi sale et visqueux soit-il, ce sang est le tien. »

Un jour, des créatures étranges se manifestent. D’où viennent-elles? Elles sont à la recherche de quelque chose. L’ambiance est plutôt intrigante.

La série Elecboy devrait compter quatre tomes. Ce premier tome comporte beaucoup de personnages et de clans. Ici l’auteur s’attarde principalement à mettre en place son univers. On a beaucoup de questions et bien peu de réponses. Sans doute seront-elles distillées au fil des tomes. L’atmosphère chaude et écrasante, ainsi que le contraste avec la noirceur de la violence sont très bien rendues dans la bande dessinée. 

J’ai quand même bien aimé cette bd, assez particulière, même si beaucoup de choses nous laissent un peu dans le flou. Le monde d’Elecboy est violent, dur, géré par des hommes sans scrupule. La vie dans cet univers est loin d’être une partie de plaisir. J’ai hâte de voir où l’auteur nous mènera par la suite.

Elecboy tome 1: Naissance, Jaouen Salaün, éditions Dargaud, 64 pages, 2021