Le calame noir

calame noir photoQui était Siyah Qalam, autrement dit « le calame noir » ? Fasciné par les nomades des steppes d’Asie centrale, ce peintre énigmatique de la fin du XVe siècle a laissé des dessins très loin des canons esthétiques de son époque. Son style réaliste intrigue depuis toujours les historiens d’art islamique. Un album de ses oeuvres conservé au musée de Topkapi renferme son secret. On y voit des hommes et des femmes au sein d’un campement d’été dans leurs tâches quotidiennes, mais aussi des descriptions de cérémonies occultes grouillant de démons et de créatures maléfiques. Pour quelle raison cet artiste de la cour de Tabriz a-t-il laissé autant de témoignages sur ces peuplades vouées à l’oubli ?

Le calame noir débute alors que Suzanne visite la Royal Academy de Londres. Elle attendait impatiemment l’exposition qui y est présentée: 1000 ans d’art turc. Les salles regorgent de visiteurs et Suzanne est attirée dans une salle peu fréquentée et par des oeuvres moins admirées. En posant sa main sur une vitrine, elle est happée dans une sorte d’hallucination auditive et entend la voix de la fille de Siyah Qalam, l’un des calligraphes du roi. Le contact crée une sorte d’énergie et de connexion qui l’amène dans une autre époque.

Par l’entremise de la voix, Suzanne va revisiter toute une période faite d’art, de la vie de château et des nomades. Elle va découvrir par les tableaux le père que fut Siyah Qalam, mais aussi l’artiste, si singulier et particulier. C’est un calligraphe différent des autres, qui peint pour capturer l’essence de la vie. Il aime beaucoup les nomades et en représente le mode de vie dans ses tableaux. Quand le roi le libère il va rejoindre les peuples nomades, se fond dans leur communauté et revisite leurs coutumes et leur mode de vie à travers son art. Le monde des nomades est aussi fait de croyances, de mythes et de démons. C’est passionnant!

« Quand il regarde, il dessine avec les yeux. Des compositions innombrables naissent et meurent chaque jour dans son esprit, des images singulières qui se délassent en lui-même sans l’en avertir. Le dessin y est un contour, une voix une parole. »

L’auteure nous fait voyager vers les années 1400-1500 à travers des tableaux, nous projetant à la fois l’histoire du présent et des récits de cette époque. Elle nous présente l’art de la calligraphie et du calame, un art que je ne connaissais pas. Peu familier avec cet univers, j’ai pourtant adoré cette histoire qui m’a poussé à faire par la suite des recherches sur les techniques de cet art et à en observer le travail et l’exécution via plusieurs vidéos. Le livre offre aussi un beau complément à la lecture: en son milieu on retrouve des reproductions d’oeuvres en couleurs.

L’art est naturellement partie prenante du livre. Il y a une certaine réflexion à ce sujet dans le roman. Par exemple, le fait qu’une oeuvre d’art flamboyante attire tous les curieux, alors qu’une oeuvre moins exubérante, mais empreinte d’histoire et de savoir, sera parfois cruellement ignorée. Comme la peinture observée par Suzanne, qui n’avait rien d’étincelant pour la galerie, mais regorgeait d’histoires qui ne demandait qu’à être déchiffrées…

« Mon père cherche un point central et non le meilleur point de vue, fuit les univers divinement ordonnés. Il cherche la ligne pure sans sophistication, il cherche une présence. »

Le calame noir est un véritable coup de coeur. J’ai aimé l’écriture délicate, légère. J’ai adoré le monde décrit dans le livre, la grandeur et la liberté de l’esprit nomade, même s’il a un côté très dur et très rude. Le roman aborde énormément de sujets: la culture, la nature, l’histoire, le deuil et la figure paternelle, mais surtout l’art. On aborde la vie de château de l’époque et on apprend la façon dont vivait les nomades au quotidien. J’ai particulièrement apprécié la façon dont le livre est écrit, l’histoire de l’héroïne qui se fait happer par la voix, un esprit défunt, afin de visiter le passé et mieux appréhender le deuil qu’elle vit, au présent. Le récit fait un peu la même chose avec le lecteur. Il nous amène dans l’univers du calame et nous captive. Nous sommes rapidement happés par le texte et l’émotion prend de plus en plus de place dans le roman.

Je le conseille, j’ai passé un excellent moment de lecture.

Le calame noir, Yasmine Ghata, éditions Robert Laffont, 192 pages, 2018

Publicités

L’Isle aux abeilles noires

isle aux abeilles noiresPendant la Seconde Guerre mondiale, trois familles d’origines et d’horizons différents s’exilent sur l’Isle aux abeilles noires, petite île perdue dans l’archipel des Hébrides, dont les falaises enveloppées de brouillard vibrent de la vie de millions d’abeilles et de centaines d’espèces d’oiseaux de mer. Ces lignées — française, danoise et grecque — y verront naître des enfants, porteurs d’une vision du monde hors du commun et dont les vies deviendront intimement liées. Parmi tous ces êtres à la créativité foisonnante et visionnaire, portés par leurs passions, un apiculteur, un souffleur de verre, une ondiste, une parfumeuse, une danseuse et un enfant magicien nous entraînent dans l’éblouissement de l’imagination, de l’amour, aux confins de la folie et de la mort.

L’Isle aux abeilles noires est ma première rencontre avec la plume d’Andrée Christensen et quelle rencontre! Ce roman, très atypique, raconte l’histoire de trois familles arrivées sur l’île. Un endroit rempli de mythes, une île pleine de mystères. Dans ces lieux si particuliers, chaque famille et chaque enfant y fera rayonner son métier.

Les enfants nés sur l’île ont tous un lien important, avec des dons propres à chacun qui sont hors du commun. Il y a un beau message d’amour et sur ce lien particulier qui lie les gens nés sur l’île. Leurs dons singuliers donnent l’impression que l’île est pour beaucoup dans ce cadeau qu’ils ont reçu. Ils ont tous un talent différent qui les amène à avoir besoin des uns des autres pour se compléter.

Il y a plusieurs personnages, ils sont tous importants et on s’attache énormément à eux. L’auteure réussit à nous captiver par rapport à ce qu’ils vivent. Vers la fin du livre, ce sont les personnages en lien avec l’apiculture qui prennent le dessus, puisque les abeilles sont intimement liées à leur histoire.

« Quand Helios parle à sa fille, il a des abeilles dans les yeux et les mots coulent de sa bouche comme du miel. »

C’est une lecture facile et agréable, mais aussi très riche par son contenu. Certaines portions du livre sont plus poétiques, théâtrales, fantaisiste et il y a un certain mystère. J’ai eu l’impression, pendant ma lecture, que l’auteure avait voulu mettre en avant l’histoire des abeilles, pas seulement dans l’histoire mais aussi dans la construction du livre. Les chapitres très courts et les différentes parties me rappelaient un peu l’image de la vie d’une ruche, ses nombreux individus et les alvéoles de la ruche.

« Quand il vient vers ses ruches, Helios entre dans le temps des abeilles avec révérence, respect et reconnaissance. En leur présence, sa respiration ralentit naturellement, ses sens s’aiguisent, son cœur se dilate et bat au rythme de la ruche. »

La musique prend une place considérable dans le roman, pour chaque personnage. L’art en général est très présent, que ce soit à travers la danse, la création, les projets artistiques. On suit les membres des différentes familles sur plusieurs années, leurs joies, leurs drames, de grandes déchirures, la détresse, mais toujours, l’art et la nature.

Une nature omniprésente par ses lacs, sa mer, les oiseaux, les abeilles qui sont très marquantes dans l’histoire et dans la construction du roman. La famille d’apiculteur se détache des autres, ils deviennent des éléments principaux du roman, en pleine lumière. Les mythes associés à la nature se retrouvent dans le livre. La violence de la mer par exemple est accueillie en musique, pour amadouer la colère des vagues. Il y a vraiment de très beaux passages dans ce roman.

Je dois dire que j’ai pris du temps pour lire ce livre. Pas parce qu’il est ennuyant, au contraire, mais plutôt parce que c’est un livre foisonnant qui mérite qu’on s’y attarde. C’est une histoire qui est vraiment très agréable à lire, que je retrouvais chaque soir avec un grand plaisir. Un roman que je conseille énormément. C’est un livre qui plaira à plusieurs, que vous soyez attirés par l’histoire, la poésie, les récits familiaux ou l’art. Globalement, c’est un roman qui peut rejoindre beaucoup de lecteurs tant les thèmes abordés sont variés. L’écriture est vraiment très belle, poétique et magnifique.

Le roman est très riche, captivant à lire. Il inclut plusieurs petits poèmes dans le texte, au fil du récit. Il contient aussi beaucoup de références artistiques et musicales. Quand un des personnages joue du violoncelle par exemple, on retrouve les références de ses performances. Des notes en bas de page sont un ajout intéressant pour découvrir des pièces musicales et la source d’inspiration de l’auteure pour son roman.

Sur le site d’Andrée Christensen, on retrouve des projets complémentaires au roman: œuvres d’art, journal d’écriture, musique en fond sonore, etc. C’est très intéressant de pouvoir compléter la lecture du livre avec les autres projets autour de L’Isle aux abeilles noires.

Un roman coup de cœur que je vous conseille fortement, une merveilleuse découverte!

L’Isle aux abeilles noires, Andrée Christensen, éditions David, 356 pages, 2018

Nulle part sur la terre

nulle part sur terreUne femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n’a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe. Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d’arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C’est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l’attendent depuis des années. Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu’à un fil.

Le résumé me plaisait bien et je trouvais la couverture très belle. Je prenais en quelque sorte une chance avec ce deuxième livre traduit de Michael Farris Smith puisque j’avais tenté de lire son premier, Une pluie sans fin, que j’avais finalement abandonné. Je dois dire que Nulle part sur la terre fut une belle surprise: j’ai adoré ce roman!

Je ne m’attendais pas tout à fait à cette histoire qui s’avère finalement très prenante. L’auteur nous parle de plusieurs personnages, dont les principaux sont Maben et sa fille Annalee, ainsi que Russel qui croisera leur route. Mais pas tout de suite. Entre-temps, nous faisons la connaissance de plusieurs autres personnages. Certains sont nuisibles, voire dangereux, d’autres sont une vraie bénédiction.

Russel vient de sortir de prison. Maben est en fuite. Selon la loi, ils sont considéré tous les deux comme des criminels. Chacun leur tour, ils dévoileront au lecteur pourquoi ils en sont arrivés là. Puis, par un concours de circonstances, il se trouveront. Le roman aborde la question de la justice et de la moralité, à travers deux écorchés de la vie qui tentent de survivre à leur façon. Il y est question des apparences, du jugement et de ce que la loi dicte en cas de crime. On ne peut ressentir que de l’empathie pour ces deux personnages, malgré ce qu’ils ont fait, malgré la vie qui s’acharne sur eux, malgré leurs mauvais choix. C’est le plus fort du roman: montrer une autre facette de notre vision de la justice. Questionner sur le bien et le mal. Montrer que tout n’est pas noir ou blanc, mais bien souvent dans une zone grise et mal définie. Ou définie selon les critères des hommes.

« Il fallait bien qu’il y ait un point de non-retour. Des choses qu’on ne pouvait pas réparer. Il avait côtoyé les pires spécimens d’humanité et il aurait voulu qu’ils soient punis de leurs crimes afin de pouvoir se sentir différent d’eux. »

J’aime les romans dont l’intrigue et les personnages se croisent continuellement. Quand tout se coupe et se recoupe, pour finalement tisser une histoire dont on ne comprend les ramifications que lorsque la fin approche ou que de nouveaux événements surviennent. J’aime quand les liens entre les personnages se montrent plus soutenus qu’on le pensait au début et qu’on le découvre au fil des pages. Ce roman est construit de cette façon-là. C’est un vrai plaisir de lecture.

J’ai aimé la langue utilisée dans le roman, un peu familière, un peu brute. Les phrases qui donnent le sentiment de ne raconter que l’essentiel et qui par moments, offrent une petite bulle de lumière. Quelque chose de beau qui éclaire le texte.

« Ils communiquaient par gestes, montrant du doigt, hochant la tête, puis les mots étaient venus et maintenant s’il voulait un verre d’eau ou si elle avait besoin d’une couverture ils pouvaient se parler. Et les mots avaient donné un surcroît de réalité à quelque chose qui n’existait pas auparavant. »

Une phrase d’ailleurs dans le roman qui résume bien à elle seule ce que représente le livre:

« …[il] grimpa dans le pick-up et alla en ville. Il roula lentement entre les vieux bâtiments, espérant tomber sur une enseigne au néon qui lui indiquerait qu’il y avait encore de la vie ici. Espérant en trouver d’autres comme lui qui ne pouvaient pas encore se résoudre à la nuit. »

Nulle part sur la terre est un excellent roman noir que je vous conseille fortement. Le texte est très prenant, on veut en savoir plus et les pages filent à toute vitesse. L’écriture colle parfaitement au genre de roman que l’on découvre, portée par des personnages qui font de leur mieux, mais qui s’enlisent constamment. C’est sombre, c’est souvent injuste, mais c’est profondément humain. L’auteur réussi à amener un peu de lumière dans la vie de ses personnages, une petite lueur qui sert, peut-être, de promesse pour l’avenir.

Amateurs de romans noirs, celui-ci est très bon! J’espère que vous l’apprécierez autant que moi. J’ai eu souvent bien du mal à le lâcher.

Nulle part sur la terre, Michael Farris Smith, éditions 10-18, 354 pages, 2018

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles

manuel de survie a l'usage des jeunes fillesQue font deux gamines en plein hiver dans une des plus sauvages forêts des Highlands, à des kilomètres de la première ville ? Sal a préparé leur fuite pendant plus d’un an, acheté une boussole, un couteau de chasse et une trousse de premiers secours sur Amazon, étudié le Guide de survie des forces spéciales et fait des recherches sur YouTube. Elle sait construire un abri et allumer un feu, chasser à la carabine. Elle est capable de tout pour protéger Peppa, sa petite sœur. Dans le silence et la beauté absolue des Highlands, Sal raconte, elle parle de leur mère désarmée devant la vie, de Robert le salaud, de la tendresse de la sorcière attirée par l’odeur du feu de bois, mais surtout de son amour extraordinaire pour cette sœur rigolote qui aime les gros mots et faire la course avec les lapins.

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles porte assez bien son titre. Je le vois comme faisant référence aux recherches de Sal sur la survie en forêt, tout comme à un guide pour ces filles totalement dépourvues de stabilité dans leur vie et qui se retrouvent seules, en pleine nature.

Avant de commencer ce roman, j’avais un très bon pressentiment, j’étais assez certaine qu’il me plairait et je n’ai pas été déçue. C’est un très beau roman, même s’il raconte beaucoup de drames humains. Le livre a un côté lumineux, à cause de la présence d’une nature si belle et si vaste, par la forêt, par le personnage assez singulier de Peppa, la petite sœur drôle, extravertie, qui fait souvent trop de bruit et raconte tout à n’importe qui.

Le roman commence alors que les deux jeunes filles s’apprêtent à quitter la maison pour sans doute la plus grande aventure de leur vie. Renoncer à ce qu’on connaît pour aller se perdre dans les bois en espérant revivre et apaiser un nombre incalculable de souffrances, c’est quelque chose de difficile pour de si jeunes filles. Pourtant, elles s’en sortent assez bien vu les circonstances. Dans le livre, la nature m’apparaît comme un baume, un remède pour aller mieux, pour apprendre à revivre.

Si Peppa est un personnage plein de vie qui a une grande présence dans le livre, Sal est sans doute mon personnage préférée. C’est elle qui nous raconte son histoire. Elle ne réussit pas bien à l’école, encaisse des choses abominables pour une si jeune adolescente et elle prend soin à la fois de sa mère, complètement abrutie par l’alcool et de sa sœur. Elle fait face à tout avec un sérieux et une maturité déroutante.

« Survivre se résume en grande partie à prévoir, prendre le temps de réfléchir, prévoir, essayer de voir ce qui peut mal tourner et imaginer ce qui se passera si les choses changent. »

Elle connaît sur le bout des doigts des sujets pointus pour lesquels elle a un grand intérêt alors qu’elle a du mal à intégrer des notions d’apprentissage comme la lecture ou les matières enseignées à l’école. Elle peut apprendre à chasser le lapin à l’aide d’une vidéo sur Youtube ou construire un abri en consultant Internet. Elle a acheté en ligne (en piquant des cartes de crédit volées) du matériel de camping. Sa fuite est préparée dans les moindres détails. En mode défense, elle est redoutable. Elle apprend vite, connaît des tas de choses (mais qui ne font pas partie de ce que l’on doit connaître pour exceller en classe), elle peut survivre avec presque rien tout en s’occupant de sa sœur et en faisant passer leur expédition pour un « jeu ». Elle nous raconte son histoire, celle de sa famille, de ce qu’elle vivait à la maison. Puis vient la révélation, la raison pour laquelle elle est partie.

Il y a de fabuleux passages sur la vie en plein air, la création d’un abri, la chasse, la pêche, l’inventivité de Sal pour créer à elle et sa petite sœur, un lieu de vie en plein air qui soit chaud et confortable. Vivre dehors pour les sœurs, est presque moins difficile que de vivre à la maison. C’est une forme de liberté qui fait du bien, même si la menace de se faire prendre plane toujours au-dessus d’elles. À la maison, c’était la menace continuelle d’une visite des services sociaux. En pleine nature, c’est de se faire intercepter par les autorités et devoir rentrer à la maison pour affronter ce qu’elles y ont laissé… Beaucoup de problèmes.

Cette histoire est une bonne surprise car elle s’avère beaucoup plus riche que je ne l’aurais cru. Plusieurs personnages croisent la route de Sal et Peppa, mais le roman tourne essentiellement autour des filles, d’Ingrid qui représente une partie de l’histoire à elle seule avec sa vie si particulière, triste et captivante, ainsi que la mère des filles qui a un grand besoin d’aide. Quelques autres personnages apparaissent, mais le roman est essentiellement un livre sur la force et la faiblesse des femmes. À leur capacité de faire face à tout ou de s’effondrer quand ce n’est plus possible. Sal et Ingrid sont sans doute les femmes les plus intéressantes du roman, avec leur façon de voir les choses et la force qui les anime. Il y a en elles quelque chose d’aussi grand et d’aussi vaste que la nature.

Un roman à découvrir, assurément!

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, Mick Kitson, éditions Métailié, 246 pages, 2018

L’insaisissable logique de ma vie

l'insaisissable logique de ma vieSal mène une vie paisible et sans histoires, dans une famille moitié mexicaine, moitié américaine. Mais tout bascule le jour de sa rentrée en terminale. Pour défendre l’honneur de son père adoptif, il sort les poings et frappe. Surprise, colère, satisfaction, culpabilité se bousculent dans la tête du jeune homme, qui se met à douter de tout, même de sa propre identité. Alors, avec l’aide de Sam, sa meilleure amie, et de son père, Sal va tenter de comprendre l’insaisissable logique de sa vie.

Ce que j’ai pu aimer ce roman! Il m’a fait vivre toute une gamme d’émotions. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai été émue, j’ai souri et le livre m’a fait réfléchir. En tournant la dernière page, je me suis rappelée pourquoi j’avais tant aimé Aristote et Dante du même auteur et pourquoi, Benjamin Alire Sáenz est sans doute l’un des auteurs pour la jeunesse qui me parle le plus.

Son talent est définitivement d’aborder des sujets graves – les thématiques LGBT, le deuil, les ruptures, l’amour et ses sentiments si forts, la drogue, l’alcool, la mort, l’adoption, la recherche de soi-même – tout en écrivant un roman qui est aussi réconfortant. Qui fait du bien. Qui agit un peu comme un baume. Parce que la vie, c’est tout ça à la fois. Du beau, du plus difficile, des gens qui en valent la peine et des moments qui sont de vrais instants de bonheur. C’est ce que j’aime chez cet écrivain. Il montre que la vie, même la plus dure, peut avoir des moments de pure lumière. Il met en scène des adolescents pas comme les autres, parle énormément des mots, de leur pouvoir, des langues et ses personnages sont intéressants. La dualité entre la culture blanche américaine et la culture mexicaine est souvent abordée dans ses livres. L’auteur aborde les thèmes reliés à l’identité. Il écrit des romans jeunesse intelligents et sensibles.

L’insaisissable logique de ma vie parle d’un jeune homme de dix-sept ans qui a été adopté tout petit, Salvadore. Appelé aussi Sal, Sally (qu’il déteste!) et Salvie, selon les gens qui s’adressent à lui. Il vit avec son père, Vicente, qui l’a adopté bébé. Sal mène une vie plutôt tranquille avec son père. Il a une meilleure amie, Sam, une grand-mère qu’il adore et une famille mexicaine géniale qui aime faire des repas en famille et manger. Ils m’ont d’ailleurs donné faim avec leurs tacos et leurs tortillas (j’aime la cuisine mexicaine!)

Les choses se mettent à débouler dans sa vie quand quelqu’un insulte son père à l’école et que Sal décide de se battre, ce qui lui arrive ensuite de plus en plus souvent. Il reçoit aussi une étrange lettre qui lui fait remettre en question beaucoup de choses…

« Je savais pourquoi les gens avaient peur de l’avenir. Parce que l’avenir ne ressemblerait pas au passé. C’était effrayant. »

Ce roman se lit presque d’une traite. Les chapitres sont courts, il se passe beaucoup de choses dans la vie de Sal que lui-même ne comprend pas. Comme dans Aristote et Dante, le roman raconte la recherche et la compréhension de soi-même. Dans le cas de Sal, enfant blanc, adopté, vivant dans une famille mexicaine, beaucoup de questions surgissent alors qu’il ne comprend plus son comportement, ses excès de colère et qu’il se demande s’il n’est pas en train de devenir comme son père biologique qu’il ne connaît pas.

Entre ce que lui-même vit, ce que son père et son copain Marcos vivent et ce que ses amis, Sam et Fito doivent traverser, Sal apprend à grandir et à se comprendre. Il cherche un sens à sa vie et cherche surtout à en comprendre la logique.

« Y a-t-il jamais un bon moment pour quoi que ce soit? Vivre est un art, pas une science. »

Le roman m’a plu parce qu’en plus de l’histoire, il y a de beaux personnages et de beaux moments dans ce livre. Les mots sont importants et entre Sal et Sam, les mots ont une grande histoire. Une histoire d’amour. Parce que les mots sont puissants. Les jeunes s’envoient chaque jour un « MDJ » (Mot Du Jour) afin de partager leurs émotions et ce qu’ils vivent.

« Les mots n’existent qu’en théorie. Et un jour, on tombe nez à nez avec un mot pour de vrai. Et alors, ce mot devient une personne que l’on connaît. Ce mot devient une personne que l’on déteste. Et on emporte ce mot avec soi, où qu’on aille. Et on ne peut pas faire comme s’il n’existait pas. »

Il y a également de belles choses dans la famille que deviendront Sal et son père. S’ils vivent à deux au départ, plusieurs autres personnages vont se greffer à leur univers au fil du temps et j’ai trouvé que c’était amené avec une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Pour couronner le tout, un petit plus bien personnel, parce que moi ça me plaît toujours beaucoup: le livre se déroule pendant la période de l’automne à l’hiver et nous vivons avec les personnages toutes les Fêtes, de l’Halloween à Thanksgiving, en passant par Noël.

J’ai eu un gros coup de cœur pour cette histoire qui parle d’homoparentalité, d’amitié, de deuil et aussi d’amour (mais pas l’amour auquel on pense en premier). C’est un roman bien écrit, dans lequel on plonge avec plaisir. Difficile de ne pas être sensible à l’univers de Sal, Sam et Fito. Et que dire de Vicente, un père exceptionnel! Pas parfait, mais à l’écoute, intelligent et incroyable. On l’aime tout de suite! Un très beau personnage, vraiment!

L’univers de Sal est remplie de sensibilité. Il aime les étoiles, fait de la course à pied pour aller mieux et apprécie la force et la sonorité des mots. Je me suis retrouvée dans ces détails qui rendent l’histoire tellement plus dense et intéressante.

Un roman coup de cœur, tout comme l’a été Aristote et Dante. Il y a quelque chose dans les livres de Benjamin Alire Sáenz qui fait du bien. Beaucoup de bien. On a envie d’y rester un peu plus longtemps. Ça m’avait fait la même chose avec son premier roman. Si vous ne connaissez pas cet auteur, foncez! Ses livres valent vraiment la peine d’être lus!

L’insaisissable logique de ma vie, Benjamin Alire Sáenz, éditions Pocket Jeunesse, 505 pages, 2018