Nauetakuan, un silence pour un bruit

Nauetakuan : mot innu qui nous annonce qu’un son, au loin, vient à nous. Comment l’entendre, si tout, dehors comme dedans, vibre, bourdonne, crie? Il faut, oui, faire silence. Perdue dans la ville, Monica cherche sa liberté en même temps que ses liens. Ses études en histoire de l’art ne lui inspirent plus rien, le sens la fuit et le vide menace de l’envahir pour de bon, fragilisant l’armure qu’elle se confectionne chaque jour. Pour pouvoir enfin déposer le lourd bagage dont elle a hérité, revenir en paix chez elle, à Pessamit, elle devra d’abord apprivoiser les orages qui grondent en elle. Remonter le fil des routes et des rivières, leur courant tantôt allié, tantôt contraire, d’un bout à l’autre du continent. Retrouver la puissance qui se façonne une perle à la fois.

Le roman nous amène vers deux filles, Katherine et Monica, qui se rencontrent dans un musée, lors d’une exposition sur les Premières nations. Ce sont deux filles qui ont été coupées de leurs racines autochtones étant jeunes. Elles deviennent de grandes amies. Le roman s’attarde sur Monica, en recherche d’identité. Les filles vont dans des bars, expérimentent des choses, font des rencontres. Les lendemains de veille sont difficiles. L’auteure met en lumière leur évolution. Elles ont un vide intérieur et se cherchent.

Cette première partie m’a donné un peu de difficulté. J’avais du mal à m’intéresser à cette portion de l’histoire qui ne me touchait pas beaucoup. Je trouvais les personnages un peu flous et je me questionnais à savoir où ils nous menaient. Après ma lecture j’y vois un parallèle entre l’évolution du personnage de Monica, qui est perdue au début du livre et en quête d’identité, puis qui se découvre elle-même. Et mon intérêt allait alors grandissant.

Monica va développer un grand besoin de se pencher sur ses origines. Elle ira vers le village de sa mère et de sa grand-mère. C’est à ce moment que, pour moi, le livre devient vraiment captivant. C’était intéressant de se laisser porter par le texte et les découvertes de Monica. Elle va puiser dans le vécu de sa famille pour comprendre qui elle est. Les choix qu’elle fera pendant qu’elle est dans le village de ses ancêtres l’aident à prendre des décisions pour son avenir. À retrouver une part d’elle-même qu’elle ne connaissait pas vraiment, comme c’est le cas de beaucoup de jeunes autochtones qui ont été coupés de leurs racines. 

« C’est la colère de savoir qu’on a créé des lieux pour effacer l’existence de mon peuple, de tous les Premiers Peuples. Les gens qui ont imaginé ce projet monstrueux n’ont pas réussi, mais, dans certains cas, ils sont parvenus à broyer des vies entières et combien d’autres encore. »

Elle découvre alors l’histoire de sa famille, de sa mère qui ne parlait pas du tout de leurs racines, à sa grand-mère qui a vécu les pensionnats. Ce sont des gens qui parlaient peu du passé. Les pensionnats les ont tellement détruits, ont voulu effacer leur culture et leurs coutumes. Ce qui rend difficile la transmission du savoir et du vécu aux plus jeunes générations. C’est alors plutôt la transmission d’un mal être, de la douleur, qui se perpétue.

Monica va vivre son propre périple qui va l’amener à se découvrir elle-même et à découvrir ce que sa grand-mère et sa mère ont pu vivre. C’est aussi une façon de redonner espoir à la jeune génération et les suivantes, de se réapproprier leur art, leurs danses, leurs langues, leur lien avec la nature.

« Je suis chez moi partout en Amérique. Partout où je vais, nos peuples ont été présents. Nos langues ont été présentes. Nos cultures ont été célébrées durant des siècles. Je dois réapprendre à appeler « chez moi » la terre qui m’a vue naître. Retourner dans le village de mon enfance. Le village de ma mère et de ma grand-mère. Réapprendre à connaître ma famille. À reconnaître les visages de mon peuple. Retourner chez moi. Sinon je ne peux pas avancer. »

Le message est très beau, souvent touchant. Les rêves et les songes tiennent aussi une place importante. 

Ce roman, qui m’intéressait un peu moins au début, s’est avéré finalement être un texte très touchant, qui m’a beaucoup parlé.

Nauetakuan, un silence pour un bruit, Natasha Kanapé-Fontaine, éditions XYZ, 254 pages, 2021

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L’Architecte de la vengeance

Ella a un don. Quand elle regarde un enfant, et avant que son nez ne se mette à saigner, elle sait s’il va devenir infirmier en gériatrie où s’il va mourir avant l’âge de onze ans, étendu sur un trottoir, les yeux vers le ciel, fauché par l’incompréhensible guerre des gangs qui ensanglante son quartier depuis toujours. Pirus, Crips, Bloods…la violence a tant de noms à Compton. Quand Kevin, son frère, voit le jour en 1992, pendant les émeutes provoquées par l’acquittement des policiers impliqués dans l’affaire Rodney King, Ella sait déjà que sa famille va déménager de la Californie pour Harlem et qu’elle tiendra bientôt dans sa main sa première boule de neige. Mais quitter l’endroit d’où l’on vient ne permet pas toujours d’échapper à la violence et à l’injustice. Ella a un don ; pour elle, pour Kevin, pour l’Amérique, sans doute le temps est-il venu de l’utiliser.

Ce roman raconte l’histoire d’Ella et de son petit frère Kev. Ella a un don très puissant. Elle voit l’avenir, perçoit la mort des gens, peut voler et voir tout un tas de choses avec un simple contact. Elle peut plonger dans l’esprit et les souvenirs des gens. Elle est puissante. Elle ne maitrise pas totalement son don et apprend à l’utiliser au fil des pages.

Kevin est né pendant les émeutes provoquées par l’acquittement des policiers impliqués dans l’affaire Rodney King, victime de violences policières. Il grandit dans un contexte difficile, un quartier violent et il se retrouve en prison. Ella va le voir. Elle tente de le protéger et de changer les choses à sa façon.

Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, ce court roman est un cri de colère, dénonçant l’injustice et le racisme, les bavures policières et la violence armée. Original dans sa façon d’amener le sujet, par l’entremise d’Ella qui voit tout, perçoit le passé et l’Après, permet à son frère de comprendre ce qui s’est passé pour lui et pour elle, mais aussi pour d’autres personnes dont l’existence est minimisée par les institutions.

« Je ne peux plus me permettre d’avoir de la colère en moi. Je ne peux pas. Je n’ai pas assez d’énergie pour garder une telle rage. »

L’auteur est un ancien juriste, spécialisé dans les droits civiques. Il connaît bien son sujet et c’est sa propre colère que l’on sent à travers les mots de ses personnages. Un court roman à la fois triste et violent, un coup de poing qui permet d’aborder un sujet difficile, en y mêlant l’imaginaire, et qui offre une vision omnisciente des personnages. Je trouve le tour de force à la fois marquant, humain et touchant. Si le thème vous intéresse, je vous conseille ce livre qui présente une approche très différente de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à maintenant.

Le roman est suivi de deux articles sur le sujet, écrits par l’auteur pour un site internet. Ils complètent bien le roman.

L’Architecte de la vengeance, Tochi Onyebuchi, éditions Albin Michel, 192 pages, 2022

Billy Summers

Billy Summers est un tueur à gages, le meilleur de sa profession, mais il n’accepte de liquider que les salauds. Aujourd’hui, Billy veut décrocher. Avant cela, seul dans sa chambre, il se prépare pour sa dernière mission…

Billy Summers est le petit dernier de Stephen King et c’est un très bon roman! Pas d’horreur ici, on plonge plutôt dans un excellent roman policier, thriller et récit de guerre. C’est bien mené, touchant et pas du tout prévisible. L’histoire a aussi un petit côté fascinant tant on en apprend plus sur le métier bien particulier du personnage central de l’histoire.

Billy est un tueur professionnel. Il joue un peu à l’idiot et prend des contrats pour de l’argent. Il vit de cela. Mais Billy est un tueur avec une conscience: il ne tue que les méchants. S’ils ne le sont pas suffisamment, il refuse le travail. Le jour où il s’apprête à prendre sa retraite, il accepte un dernier contrat. Un tout dernier, pour boucler la boucler. Et parce que le montant d’argent tout au bout est conséquent. Suffisamment pour prendre une retraite dorée. Surtout que Billy n’est pas si vieux. Cependant, certaines choses lui semblent étranges et il se méfie. L’organisation paraît impeccable mais Billy n’a pas tout à fait confiance. Alors il se prépare un plan B au cas où… C’est aussi sous couverture pour cette affaire, celle d’un « écrivain » en plein travail d’écriture, qu’il découvre le plaisir d’écrire pour vrai. Il se prend au jeu, lui qui est déjà un grand lecteur. Vous l’aurez deviné, Billy Summers ne ressemble pas vraiment à l’idée qu’on peut se faire d’un tueur à gages.

Dans ce roman, on s’attache beaucoup à Billy. Même si son travail pose forcément des questions morales pour le lecteur, on lui souhaite le meilleur du monde. C’est un bon gars. Même s’il tue. J’aime beaucoup quand les auteurs jouent avec nous en nous présentant des personnages de ce genre. Des personnages pour qui on se prend d’affection, mais qu’on devrait en fait détester parce que ce qu’ils font n’est pas bien. Du moins en apparence.

« Peut-être qu’une histoire glaçante doit être écrite dans un endroit glacial. »

Billy est un ancien tireur d’élite de l’armée. Dans son rôle d’écrivain, il décide de nous raconter son histoire personnelle. Pour entrer dans son personnage et offrir une couverture réaliste, on lui suggère d’écrire pour vrai. Ce qu’il prend plaisir à faire. C’est l’occasion de découvrir alors un roman, dans le roman, celui de la vie de Billy, de son enfance traumatisante aux missions de guerre, en passant par son travail comme tueur, son amitié avec Bucky et sa rencontre totalement inattendue avec Alice.

J’ai aimé la forme de ce roman, assez particulière, ainsi que la description de toute la préparation entourant les « contrats » de Billy. Surtout que son dernier travail exige beaucoup de préparation et une longue couverture dans un quartier résidentiel. C’est avec étonnement et fascination qu’on découvre la façon dont il met en place toute la trame d’une couverture et qu’il se prépare à l’acte final: tuer un homme dont la tête a été mise à prix.

L’histoire de Billy Summers est passionnante et humaine à la fois. Les derniers chapitres m’ont beaucoup touchée d’ailleurs. C’est un ouvrage qui nous rejoint et qui démontre encore une fois tout le talent de Stephen King, qui peut passer avec fluidité d’un genre littéraire à l’autre. Il sait créer des personnages qui ont de la substance et qui viennent nous chercher. 

« Peut-être que votre dernier boulot ne devrait pas être seulement le plus lucratif, peut-être qu’il devrait être aussi le plus intéressant. »

Billy Summers est assurément un personnage qu’on n’oublie pas. La teneur psychologique de ce roman est importante et apporte beaucoup de profondeur au texte. J’ai adoré ce nouveau roman du King. C’était une super lecture que je vous conseille assurément! 

Billy Summers, Stephen King, éditions Albin Michel, 560 pages, 2022

Automnal

Kat et Sybil sont de retour à Comfort Notch, espérant y trouver une nouvelle vie plus stable. Mais le passé de Kat et de sa mère tout juste décédée, autant que celui de la ville sont troubles et en revenant sur les lieux de son enfance, elle va devoir y faire face. Il semble que la ville ait une gardienne bien exigeante, Kat et Sybil seront-elles prêtes à payer le lourd tribut demandé ? La sorcière des comptines des enfants serait-elle réelle ? Et ce feuillage d’automne présage-t-il de quelque chose de plus terrible ?

Je voulais lire Automnal depuis l’année dernière, mais je n’avais pas réussi à mettre la main dessus à ce moment-là. Je me suis reprise cette année. J’étais très curieuse. J’aime beaucoup la bande dessinée d’horreur et celle-ci semble mettre l’automne en plein cœur de l’histoire. Et effectivement, c’est très automnal comme histoire. C’est aussi sombre, inquiétant et parfait pour ce temps de l’année.

Kat Somerville n’est pas une mère modèle, loin de là. Sa vie est un merdier sans nom, elle s’enfonce dans des relations impossibles et tente d’élever sa fille de sept ans qui passe son temps à se battre. Quand la mère de Kat meurt, elle est bien contente qu’elle ne soit plus de ce monde. Cette femme l’a abandonnée et Kat ne conserve que de mauvais et très flous souvenirs des moments passés avec elle. Quand elle hérite de sa maison, elle part avec sa fille pour régler les papiers. Elle a bien l’intention de s’occuper seulement de ce qui est nécessaire et de repartir aussitôt. Elle revient alors à Comfort North pour la première fois depuis son enfance.

Cet endroit est parfait. Les gens sont gentils et serviables. Ils sont prêts à tout faire pour la dépanner. C’est aussi dans ce village qu’on trouve « le plus bel automne de toute l’Amérique ». Mais rapidement, Kat réalise que quelque chose ne va pas. Les gens balaient frénétiquement les feuilles mortes qui tombent près de leur maison. Les enfants fredonnent souvent une inquiétante chanson, comme une ritournelle. De vieilles histoires refont surface. Les archives regorgent de faits divers qui donnent le frisson. Puis, en rangeant les affaires de sa mère, Kat découvre son vieil album photo, avec des images inquiétantes et étranges. Certes, elle était photographe pour le journal, mais qui conserve des photos d’incendies meurtriers et de crimes violents? C’est à ce moment que les légendes de ce village deviennent de plus en plus réelles…

Automnal est le genre d’histoire qu’on veut lire d’une traite. L’atmosphère met mal à l’aise, ce qui est parfait pour une bande dessinée d’horreur qu’on veut lire en cette période de l’année. Efficace et terrifiante, cette histoire est très originale. Elle mêle habilement les contes et les légendes qui donnent le frisson, à un univers automnal qui aurait tout pour être réconfortant. En apparence. Petit village idyllique, bercé par les feuilles d’automne qui tombent. Mais il ne s’agit que des apparences. En réalité, c’est bien loin d’être le cas. Comfort North cache bien son jeu. Jusqu’à ce que les morts s’accumulent…

J’ai passé un très bon moment avec cette bd! C’est terrifiant et l’histoire est suffisamment tordue pour nous garder en haleine. L’automne tient une place déterminante dans l’histoire. C’était une bonne lecture!

Le livre est complété par une galerie automnale de dessins au stylo, fusains, pinceaux et tablette numérique.

Automnal, Daniel Kraus, Chris Shehan, 404 éditions, 232 pages, 2021

Locke & Key: L’âge d’or

Joe Hill et Gabriel Rodriguez remontent le temps et vous invitent à partager le quotidien extraordinaire de Keyhouse à la Belle Époque, où la famille Locke veille sur un impossible trousseau de clés capables des prodiges les plus fous et des cauchemars les plus obscurs. Des merveilles du manoir de Lovecraft aux horreurs des combats de la Grande Guerre, en cinq récits, les clés et leurs gardiens dévoilent toute l’étendue de leurs pouvoirs… jusqu’à ouvrir les portes du royaume des Songes et défier Lucifer en Enfer.

J’adore Locke & Key. Cet univers est assurément l’un de mes préférés et je trouve qu’il se prête bien à toutes sortes de nouvelles histoires. Les clés et toutes les infinies possibilités qu’elles peuvent offrir sont une source constante d’imagination (et de frissons parfois aussi). D’autant plus que le concept des clés est très attirant pour quiconque a un peu d’imagination. Je m’intéresse donc de très près au travail de Joe Hill et Gabriel Rodriguez autour de cet univers et de la famille Locke. Chaque nouvelle parution est un peu une fête et c’est toujours avec beaucoup d’enthousiasme que je veux découvrir une nouvelle histoire.

Le livre débute par une introduction, « Ouvrir la porte des rêves », signée par Joe Hill. Il raconte un peu la genèse de la création de Locke & Key. Il aborde aussi son travail avec Gabriel Rodriguez et l’idée du crossover dont je vous parle un peu plus loin.

Cette bande dessinée contient cinq histoires.

  • Modèle réduit
  • Décrocher la lune
  • La musique adoucit les mœurs
  • En pâles bataillons
  • Train d’enfer

J’en avais déjà lu une, Décrocher la lune, qu’on retrouve aussi dans le recueil Ciel et terre. J’en ai profité pour la relire (avec grand plaisir d’ailleurs) car c’est l’une de mes histoires préférées. Elle est très touchante. Les autres sont de niveau à peu près égal. Le recueil est donc très intéressant et je l’ai lu avec plaisir. En ce qui concerne la dernière histoire, Train d’enfer, il s’agit d’un crossover entre l’univers de Locke & Key et celui de Sandman. Les auteurs parlent des problèmes qu’on retrouve souvent dans les croisements d’univers, mais je dirais que c’est assez réussi ici. Ça donne également envie de découvrir Sandman si on ne connait pas du tout. C’est donc plutôt intéressant!

« Qu’en disiez-vous déjà? Qu’à l’image du Titanic ce siècle serait celui des grandes idées des grandes réalisations et des grands rêves? Le sort du Titanic a démontré que vous aviez raison. Le XXe siècle est un rêve si grand qu’on peut s’y noyer. »

L’âge d’or se déroule dans l’univers de Locke & Key, mais les histoires se passent surtout avant la famille Locke que l’on connaît de la série initiale en bd et de l’adaptation Netflix. Il est inutile de connaître déjà Locke & Key ou même Sandman pour apprécier les histoires que l’on retrouve ici. Il s’agit vraiment d’un hors-série qui ne fait pas suite aux autres albums. Naturellement, si on est déjà fan, c’est un album bonus intéressant à découvrir. Pour ma part j’ai passé un bon très moment de lecture avec ce livre, c’était vraiment bien de retrouver les Locke à travers le temps.

J’en profite pour vous suggérer encore la série de bandes dessinées Locke & Key en 6 tomes. C’est l’une de mes histoires préférées tant elle regorge de possibilités. Même si la découverte des clés n’est pas toujours positive (et souvent peuplée de créatures effrayantes) je ne peux m’empêcher de penser que ce serait tout de même fascinant de mettre la main sur l’un de ces objets… Vraiment, un univers à découvrir!

Locke & Key: L’âge d’or, Joe Hill, Gabriel Rodriguez, éditions Hi Comics, 232 pages, 2022