Le vêlage

vêlage22e siècle. Les bouleversements climatiques ont noyé une bonne partie des zones côtières, amenant, comme c’était prévisible d’immenses vagues de migration et des guerres. Au large de continents condamnés à la désertification, de nombreuses cités flottantes ont vu le jour. Elles abritent des centaines de milliers de personnes, des millions, dans un confort précaire pour le plus grand nombre et une agréable opulence pour la minorité dominante : les Actionnaires. Sur la ville flottante de Qaanaaq, au large du Groenland, après une mission de découpe d’iceberg longue de trois mois, un père retrouve son fils de quinze ans. Saura-t-il combler le fossé qui les sépare désormais ?

Après avoir lu La cité de l’orque, un étonnant roman mêlant plusieurs genres et mettant en scène des personnages particulièrement intéressants, j’ai eu très envie de lire Le vêlage. Il s’agit d’une nouvelle qui se déroule dans l’univers de La cité de l’orque. J’adore quand les auteurs nous offrent de petits bonus comme ceux-là, histoire de prolonger un peu le plaisir d’un univers qu’on a aimé.

Dans Le vêlage, on rencontre deux nouveaux personnages. Il y a Dom, scieur de glace, pauvre,  souvent éloigné pour des contrats de longue durée pour ne pas crever de faim, séparé de la mère de son fils qui elle, vit confortablement. Et il y a son fils Thede, adolescent, secret, amoureux et qui se fait harceler à l’école. En grandissant, il s’éloigne peu à peu de son père, qui trouve la situation très difficile. Dom est terrifié par la peur de perdre son fils, qui vit plus confortablement que lui grâce à sa mère. Tous les sépare.

« Bien sûr, il ne vivait pas dans les baraquements d’un orphelinat de Brooklyn. Il ne trimait pas douze heures par jour à l’école de formation centrale solaire. Mais il lui fallait vivre dans une ville qui lui reprochait sans cesse la couleur de sa peau et le boulot de son père, ce forçat de la banquise. »

L’histoire raconte l’énergie et la misère de Dom qui veut à tout prix renouer avec son fils. Souvent absent, même si ce n’est pas ce qu’il souhaiterait, il se bat avec désespoir pour garder intact la maigre relation qu’il entretient avec ce garçon qu’il aime tant et qui grandit beaucoup trop vite. Les différences entre les classes sociales sont un grand problème à Qaanaaq, de même que la très grande pauvreté dans laquelle évolue une trop nombreuse partie de la population.

« Ce n’était qu’à présent, devant cet étranger qui jadis avait été mon fils, que je prenais la mesure des châtiments – si doux, si justifiés – que l’univers réserve à ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes. »

La nouvelle est assez courte, elle ne fait pas tout à fait 40 pages, mais l’auteur réussi en peu de mots à mettre en place la relation complexe entre un père et son fils. Ici, il nous présente l’histoire d’un adolescent qui grandit vite et d’un père absent la plupart du temps, qui vit dans la misère et tente d’offrir à son fils le peu qu’il a. Ses mauvais choix et sa panique à l’idée de perdre son fils sont au centre de l’histoire pour nous offrir une nouvelle coup de poing. Dès qu’on s’approche de la fin, le drame qui se joue ici, entre Dom et son fils Thede nous apparaît tout à coup avec horreur. Cette histoire est terrible, poignante et maîtrisée, tout en nous offrant l’occasion de rester encore un peu dans l’univers difficile et post-apocalyptique de La cité de l’orque.

Une très bonne lecture, qui reprend les thèmes chers à l’auteur dans son premier roman pour adultes.

Le vêlage est une nouvelle gratuite et offerte par les éditions Albin Michel sur leur site web. Elle peut être téléchargée ici.

Mon billet sur La cité de l’orque, le roman dans lequel se déroule cette nouvelle.

Le vêlage, Sam J. Miller, éditions Albin Michel, 38 pages, 2019

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La cité de l’orque

cité de l'orque22ème siècle. Les bouleversements climatiques ont englouti une bonne partie des zones côtières. New York est tombé; les États-Unis ont suivi. Au large de pays plongés dans le chaos, ou en voie de désertification, de nombreuses cités flottantes ont vu le jour. Régies par des actionnaires, elles abritent des millions de réfugiés. C’est sur Qaanaaq, l’une de ces immenses plateformes surpeuplées, qu’arrive un jour, par bateau, une étrange guerrière inuit. Elle est accompagnée d’un ours polaire et suivie, en mer, par une orque. Qui est-elle ? Est-elle venue ici pour se venger ? Sauver un être qui lui serait cher ?

La cité de l’orque est un roman particulier, étrange, un peu flou par moment, pas parfait, mais tout de même excellent. En tournant la dernière page je n’ai pas pu m’empêcher de penser: « Quel roman quand même! » Cette histoire est plutôt particulière et poignante. C’est un roman de science-fiction, une chronique familiale, un roman post-apocalyptique et j’en passe. Étonnant (et passionnant!) monde que celui créé par Sam J. Miller. Ici, l’auteur aborde le thème des réfugiés climatiques, un thème encore rare dans la production littéraire, que j’avais adoré découvrir dans le roman de Don Rearden, Un dimanche soir en Alaska. Les deux romans n’ont que le thème en commun. Rearden frôlait le nature writing alors que Miller le traite d’une toute autre façon.

Nous sommes au 22e siècle. Les gens ont fui les grandes villes côtières du monde, maintenant englouties sous les eaux, pour se regrouper dans des villes flottantes, véritables plateformes où chacun tente de survivre. Qaanaaq est l’une d’elles, constituée de huit bras où s’entassent les gens selon leur degré de richesse et d’importance. Au début du roman, nous suivons quatre personnages sans véritablement savoir où ils nous mèneront. Il y a Fill, obsédé par un étrange programme nommé Ville sans plan; Ankit qui travaille à la Régie du Bras; Kaev un lutteur sur poutre et Soq qui est messager sur la gliste, une sorte de piste qui traverse la ville.

Puis, au fil des pages, le monde de La Cité de l’orque se déploie peu à peu devant nos yeux. C’est un monde dur, où il y a peu de demi-mesures.

« Quand le pire vous tombe dessus, vous constatez bien vite que vous n’avez plus peur de rien. »

Le monde est principalement auto-géré, avec un gouvernement très minimaliste qui n’intervient pratiquement pas dans la gestion de la ville. Il y a des gens incroyablement riches et d’autres très pauvres. Ceux-là, peinent à trouver à manger et à louer une couchette pour la nuit. Les gangs prolifèrent et gèrent beaucoup de choses en arrière-plan, prenant des décisions pour faire du profit, au mépris de la vie humaine. L’atmosphère décrite dans ce roman est terrible et donne le frisson. On entre de plein fouet dans un monde post-apocalyptique et un quotidien chaotique.

J’ai adoré ce roman de science-fiction et ce fut pour moi une bien belle surprise. Je ne m’attendais pas à ce que j’ai lu. L’histoire m’a surprise, de même que les personnages. On trouve dans le monde de Qaanaaq un écho effrayant à notre propre monde. On ne peut s’empêcher de faire des liens avec la société d’aujourd’hui. Tout d’abord, les réfugiés climatiques, qui seront sûrement de plus en plus nombreux à mesure que la température de la Terre se réchauffera. Les relations compliquées entre les natifs de la plateforme et les migrants qui arrivent, toujours plus nombreux. La manipulation des masses par les médias. L’omniprésence des écrans, des ordinateurs qui contrôlent tout, des implants maxillaires et des écrans personnels. Dans la cité, circule une étrange maladie, les failles, transmissible aussi par les relations sexuelles et le sang, qui est incurable et effrayante. On ne peut s’empêcher de voir un certain lien avec la propagation du SIDA…

D’ailleurs, je n’ai pu m’empêcher de penser que le roman de Sam J. Miller avait plusieurs aspects d’un roman queer. Il y a beaucoup de personnages issus de la communauté LGBT+. L’histoire nous présente des gens au passé trouble. On ressent une certaine anarchie dans l’identité sexuelle de plusieurs personnages. J’ai trouvé que c’était original, intéressant et assez différent de ce que l’on retrouve généralement dans le post-apocalyptique ou dans la science-fiction. Les personnages m’ont beaucoup plu parce qu’ils sont à la fois entiers et marginaux, qu’ils cachent autant de bonté que de rage au fond d’eux et qu’ils peuvent changer d’avis et se retourner contre la famille et les amis si la situation le demande. Le monde terrible dans lequel ils vivent les forge, pas toujours pour le mieux. Ils sont souvent désabusés. Durs. En mode survie. Je crois que l’univers créé par l’auteur puise sa grande force dans l’originalité de ses personnages.

« J’ai profité de ce moment, de ce bref moment, pour pleurer les miens, avoir du chagrin, ressentir pour cette femme des émotions que je ne m’étais jamais autorisées pour les miens ou pour moi, car nous sommes depuis l’enfance habitués à cela, mais pas elle, car ceux qui ne connaissent la souffrance que par les histoires ne sont aucunement préparés à se retrouver héros de l’une d’elles. »

Plus on avance dans la lecture, plus on constate que les personnages qu’on rencontre ont tous des liens entre eux. Certains sont étonnants, surprenants, alors que d’autres semblent naturels. Il y a par moments une certaine confusion dans la façon dont on apprend ce qui lie les uns autres autres, mais ça ne m’a pas empêché d’apprécier l’histoire. Je dirais même que les petites faiblesses que j’ai pu trouver dans le roman ont été vite balayées par le plaisir de lecture que j’ai eu à découvrir Qaanaaq, ses habitants, le monde si particulier des nanoliés, les grimpeurs, la façon dont fonctionne la ville, la vie de ses travailleurs les plus pauvres tout autant que celle des plus riches, le racisme, l’ostracisme que doivent affronter ceux qui sont atteints des failles. L’univers cyberpunk de La cité de l’orque est très riche. Il est à la fois fascinant et terrifiant, surtout lorsqu’on comprend tout ce qui l’anime et les ramifications qui se nouent dans l’ombre.

J’ai été ravie de cette lecture! Pour moi, Sam J. Miller est un auteur à surveiller, dont j’espère retrouver d’autres écrits très bientôt. J’ai passé un excellent moment dans la cité flottante, je suis passée par plusieurs émotions, j’ai vibré avec les personnages et j’ai trouvé l’atmosphère très prenante. L’auteur nous présente avec La cité de l’orque un roman passionnant, une publication rafraîchissante dans le monde de la science-fiction.

La cité de l’orque, Sam J. Miller, éditions Albin Michel, 396 pages, 2019

Celle que je suis t.1

celle que je suis 1Années quatre-vingt, Tokyo. Yûji Manase est étudiant. Mais il vit au quotidien avec deux secrets dont il n’a jamais parlé à personne : d’une part, les sentiments qu’il éprouve pour son ami de longue date Masaki Matsunaga, et de l’autre, le malaise qu’il ressent vis-à-vis de son corps. Un jour, Yûji pose la main sur une robe que sa sœur a laissée dans son appartement, sans savoir que cet acte allait bouleverser sa vie…

Ce manga a été une très belle surprise, à laquelle je ne m’attendais pas. L’histoire raconte le quotidien de Yûji, mal à l’aise avec son corps d’homme. Il est étudiant, membre d’un club littéraire et amoureux de son grand ami Masaki. Ce premier tome parle de Yûji au « il » puisqu’il débute alors que Yûji exprime au lecteur son mal de vivre et son grand malaise d’être ce qu’il n’est pas réellement.

Son amour pour Masaki est voué à l’échec et il le sait, sauf que Masaki n’est pas non plus un personnage très attachant. Il est plutôt déplacé, paresseux et heureusement que Yûji le connaît depuis longtemps et sait qu’il peut être plus sensible qu’il n’en a l’air, car il a une très mauvaise réputation. À la fin du manga, une courte histoire est présentée, racontant la façon dont Yûji et Masaki se sont rencontrés.

Ce manga, qui comportera deux tomes, aborde le thème de la transidentité et de tout ce que ça implique comme démarche personnelle, psychologique et relationnelle avec l’entourage. Ces moments « en famille » sont très pénibles pour Yûji, qui se sent constamment obligé de mentir sur ce qu’il est et sur ce qu’il ressent. L’auteur nous montre son isolement et sa façon de se détourner des autres. Il faut aussi noter que l’histoire se passe dans les années 80, alors que l’on ne parlait pas de transidentité et d’identité de genre. Ici, ce sujet est abordé tout d’abord avec Yûji, mais aussi avec un autre personnage secondaire, Ayumi, une étudiante qui évolue dans le même club littéraire que Yûji et Masaki et qui n’est pas comme la majorité des autres filles. Plus « rude » que les autres, elle est souvent blessée par les propos que certains tiennent à son égard et souffre de ne pas entrer dans le moule et dans les attentes de la société envers les femmes. Un thème qui me parle beaucoup. C’est un personnage secondaire, mais qui permet quand même d’aborder un sujet parallèle intéressant.

Celle que je suis a été une très belle surprise puisque le traitement qu’en fait l’auteur est délicat et pertinent. Il ne tombe pas dans les clichés et aborde, par le dessin et les images, les sentiments de perte et le trouble vécu par Yûji.

« La forêt brûlait, encore et encore, mais jamais elle ne se consumait… »

Le parallèle avec les flammes qui brûlent ou encore avec le papillon qui se découvre et prend son envol sont de belles images pour illustrer l’émotion qui étreint le personnage. Émotion que l’on retrouve aussi dans le texte, sans tomber dans le larmoyant. Ce manga reste sobre, racontant avec justesse le déchirement intérieur du personnage.

J’ai très hâte de découvrir le tome deux et la conclusion de cette histoire.

Celle que je suis t.1, Bingo Morihashi, Suwaru Koko, éditions Akata, 208 pages, 2019

L’esprit du camp 2

esprit du camp 2Même si l’étrange été d’Élodie tire à sa fin, elle n’entend pas pour autant quitter le Camp du Lac à L’ours sans avoir élucidé le mystère entourant le directeur et cette lumière fantomatique qui est apparue dans la forêt. Avec Catherine… c’est compliqué -ou complexe- rien n’est trop sûr, mais entre des rouquines toujours aussi monstrueusement adorables et des légendes qui semblent prendre vie, Élodie mène l’enquête, malgré la peur et l’épuisement.

L’esprit du camp est une histoire en deux tomes. Si le premier mettait en place l’atmosphère et les personnages, le tome 2 me semble encore plus intéressant!

Nous suivons toujours Élodie qui cherche à comprendre ce qui se passe au Camp du Lac à L’ours. Le tome 2 commence donc au chapitre 5, là où se terminait le tome 1. Il est donc impératif de lire les deux et c’est encore plus plaisant si vous les avez sous la main. Parce que, mine de rien, on veut comprendre ce qui se passe. Pourquoi le directeur est si bizarre? Que cache cette forêt étrange, les attaques d’animaux et les lumières qu’Élodie aperçoit? Surtout qu’elle ressemble maintenant à un zombie: malade et complètement crevée. Elle doit laisser son groupe de rouquines à quelqu’un d’autre et passe de longues heures au lit.

Même si le mystère du camp s’épaissit et que l’ambiance est plus sombre, cette bande dessinée a beaucoup d’humour. Il n’y a qu’à penser à Hector, un employé qui a reprit le groupe d’Élodie et qui ne se laisse pas marcher sur les pieds! Les réparties et expressions des personnages sont savoureuses. Les rouquines sont toujours aussi drôles et quand même très attachantes, même si elles sont épuisantes. Je l’avoue: elles vont me manquer!

J’ai aimé aussi que certaines thématiques soient abordées, comme l’homosexualité ou les stéréotypes de genre:

« Si je comprends bien, les filles qui jouent à la poupée ou se coiffent sont ridicules, alors que celles qui jouent aux guerrières sont cinglées. T’as un problème avec les filles, mec, tu devrais consulter. »

L’auteur nous offre, à nouveau, un lexique à chacun des chapitres, pour que les lecteurs francophones d’ailleurs comprennent nos expressions typiquement québécoises. Et ça demeure toujours aussi rigolo!

Ce second tome clôt ce diptyque plein de nostalgie sur les étés de notre adolescence, avec un brin de mystère et de fantastique. Il sera difficile d’oublier le clan des rousses et ce camp si particulier qui a opté pour Black Sabbath comme chanson-thème…

Une bande dessinée à découvrir assurément pour passer un très bon moment!

Mon avis sur le tome 1.

L’esprit du camp 2, Michel Falardeau, Cab, Studio Lounak, 104 pages, 2018

Neiges rouges

neiges rougesSoupçonnant un trafic de stupéfiants, le poste de la Sûreté du Québec de Nottaway dépêche Vincent Parent et son partenaire Antoine Lemay au domicile d’Anna Wabanonik, dont le dossier criminel est vierge. Mais à leur arrivée, l’Autochtone et Kanti, sa fille de quatorze ans, surprennent les policiers en s’enfuyant en raquettes à travers les forêts enneigées.
À la suite d’une pénible poursuite – le froid est mordant et les agents sont mal chaussés –, le drame survient : sans l’ombre d’un geste menaçant de la part d’Anna, Lemay pointe une arme sur elle et l’abat. Horrifié, Parent, qui a remarqué que le revolver utilisé n’est pas le Glock de service de son collègue, exige des explications. « Écoute, Vincent. J’ai une femme, j’ai deux beaux p’tits gars… Y’est pas question qu’une guidoune vienne scraper ça », lance-t-il en redirigeant son arme vers Parent. 
Une semaine plus tard, Vincent Parent, qui a été plus rapide – et précis ! – que Lemay, se remet de ses blessures. Or, si l’enquête menée par le sergent-détective Jean-Pierre Vadeboncœur, du Service de police de la Ville de Montréal, confirme qu’il a agi en situation de légitime défense, deux questions monopolisent son esprit : que signifient les dernières paroles de Lemay, et où diable, en plein hiver, a pu se réfugier la jeune Kanti, dont on a perdu la trace depuis la mort tragique de sa mère ?

Neiges rouges est un très bon roman, lu en à peine quelques heures. Je m’attendais à un simple roman d’enquête mais en fait, c’est beaucoup plus que ça. Il faut dire que j’ai déjà lu quelques livres de François Lévesque et chaque fois, c’est un plaisir de lecture, peu importe le genre dans lequel il évolue. Qu’il s’agisse de ses nouvelles ou ses romans, je pense à L’esprit de la meute (fantastique), En attendant Russell (un roman « hors genre » sur l’intimidation) ou Neiges rouges (policier), l’auteur se renouvelle et crée toujours un univers accrocheur et différent. Avant de le commencer, j’étais assurée que ce serait une excellente lecture. Et ça l’est!

Neiges rouges se présente tout d’abord sous forme d’enquête policière. On retrouve deux personnages rencontré dans Une maison de fumée, Vincent Parent et Dominic Chartier. Je n’ai pas lu ce roman, qui semble s’attarder sur l’enfance de Dominic et la rencontre des deux amis, mais ça ne m’a pas empêché d’apprécier énormément Neiges rouges. On peut le lire sans problème, même si on n’a pas lu l’autre roman.

Dans cette nouvelle enquête, Vincent et son partenaire Lemay suivent les traces d’une femme autochtone et sa fille, Kanti. La traque se transforme en cauchemar. Lemay meurt, Vincent doit se remettre de ses blessures.

« T’es comme mon frère…
Une fraction de seconde.
Une fraction de seconde au cours de laquelle Vincent plongea son regard dans celui d’un homme qu’il croyait jusque-là connaître et qu’il aimait, oui, comme s’il s’était agi de son propre frère.
Une fraction de seconde terrible à l’issue de laquelle il comprit qu’il n’avait aucune idée de qui était son partenaire. »

Dominic, son bon ami va venir passer du temps avec lui. Les deux sont policiers, les deux s’entendent très bien. Leur amitié a quelque chose d’amusant et de surprenant à la fois et ça fonctionne à merveille. On s’attache à eux et à leur franc parler. Pendant la convalescence de Vincent, ils vont pêcher, parlent de chasse, se cuisinent de bons petits plats. Sauf qu’en arrière-plan, l’enquête tente d’évoluer quand même. Officieusement, Vincent et Dominic vont chercher un peu de leur côté pour faire avancer les choses…

L’enquête est toujours là, en toile de fond. D’autres éléments criminels s’ajoutent à l’histoire et on avance doucement dans sa résolution au fil des pages. Sauf que l’aspect intéressant de ce roman n’est pas seulement son enquête. Ce sont ses personnages. Vincent et Dominic sont liés par une belle amitié qui nous les rend vraiment attachants. Il y a beaucoup d’humour dans leurs échanges et de blagues entre eux. Vincent doit se remettre de sa blessure. Sa convalescence ne se passe pas au mieux et il fait des rêves plus vrais que nature. Avec Dominic et l’enquête qui suit son cours, même leurs moments tranquilles n’en sont pas réellement…

« Des profondeurs de la forêt, un vent faible mais constant charriait tantôt le bruit d’un pic-bois affairé à percer un tronc, tantôt le craquement solitaire d’un arbre blessé par le froid. Il y avait quelque chose de sinistre et de beau dans cette désolation sylvestre; sauvage, mais pur. »

La nature est très présente dans le roman, qui se passe « dans l’nord », dans un petit village où Vincent s’est acheté une maison à l’écart, pour avoir la paix. Il chasse, pêche, fait de la motoneige. Il vit seul, ce que lui reproche un peu Dominic. Le passé des deux personnages est abordé dans le livre: l’enfance difficile de Dominic qui tente de se reconstruire et de bâtir une nouvelle relation avec une fille restée en ville, et l’homosexualité de Vincent qui l’a conduit à couper les ponts avec sa famille. Il y a de très beaux passages, touchants, sur ce qu’ils ont vécus.

En parallèle, l’enquête met au jour de lourds secrets et des crimes terribles. Entre la présence de la jeune Kanti, toujours en fuite, et les indices qu’elle laisse volontairement derrière elle, l’enquête prend une ampleur que les deux policiers ne soupçonnaient pas. L’histoire est d’actualité puisqu’elle aborde le pouvoir des figures d’autorité et les abus des blancs sur les femmes amérindiennes. Une choquante réalité.

« Elle lui enseignerait ce qu’elle savait.
Ce que sa mère à elle lui avait enseigné. 
Transmettre.
Et continuer d’exister. »

Un excellent roman, comme toujours, lorsqu’on lit François Lévesque. Il m’a permit de découvrir l’improbable amitié de Vincent et Dominic. J’espère qu’il y aura d’autres enquêtes les mettant en scène et je me pencherai assurément sur Une maison de fumée qui pourrait être très intéressant à découvrir.

C’est l’hiver, on ne manque certainement pas de neige en ce moment. Neiges rouges est donc un roman parfait à lire en cette période de l’année. On passe un excellent moment. Le mélange d’humour et d’enquête policière est justement dosé. Les personnages sont des plus sympathiques. Une belle découverte!

Neiges rouges, François Lévesque, éditions Alire, 269 pages, 2018