Nulle part sur la terre

nulle part sur terreUne femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n’a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe. Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d’arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C’est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l’attendent depuis des années. Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu’à un fil.

Le résumé me plaisait bien et je trouvais la couverture très belle. Je prenais en quelque sorte une chance avec ce deuxième livre traduit de Michael Farris Smith puisque j’avais tenté de lire son premier, Une pluie sans fin, que j’avais finalement abandonné. Je dois dire que Nulle part sur la terre fut une belle surprise: j’ai adoré ce roman!

Je ne m’attendais pas tout à fait à cette histoire qui s’avère finalement très prenante. L’auteur nous parle de plusieurs personnages, dont les principaux sont Maben et sa fille Annalee, ainsi que Russel qui croisera leur route. Mais pas tout de suite. Entre-temps, nous faisons la connaissance de plusieurs autres personnages. Certains sont nuisibles, voire dangereux, d’autres sont une vraie bénédiction.

Russel vient de sortir de prison. Maben est en fuite. Selon la loi, ils sont considéré tous les deux comme des criminels. Chacun leur tour, ils dévoileront au lecteur pourquoi ils en sont arrivés là. Puis, par un concours de circonstances, il se trouveront. Le roman aborde la question de la justice et de la moralité, à travers deux écorchés de la vie qui tentent de survivre à leur façon. Il y est question des apparences, du jugement et de ce que la loi dicte en cas de crime. On ne peut ressentir que de l’empathie pour ces deux personnages, malgré ce qu’ils ont fait, malgré la vie qui s’acharne sur eux, malgré leurs mauvais choix. C’est le plus fort du roman: montrer une autre facette de notre vision de la justice. Questionner sur le bien et le mal. Montrer que tout n’est pas noir ou blanc, mais bien souvent dans une zone grise et mal définie. Ou définie selon les critères des hommes.

« Il fallait bien qu’il y ait un point de non-retour. Des choses qu’on ne pouvait pas réparer. Il avait côtoyé les pires spécimens d’humanité et il aurait voulu qu’ils soient punis de leurs crimes afin de pouvoir se sentir différent d’eux. »

J’aime les romans dont l’intrigue et les personnages se croisent continuellement. Quand tout se coupe et se recoupe, pour finalement tisser une histoire dont on ne comprend les ramifications que lorsque la fin approche ou que de nouveaux événements surviennent. J’aime quand les liens entre les personnages se montrent plus soutenus qu’on le pensait au début et qu’on le découvre au fil des pages. Ce roman est construit de cette façon-là. C’est un vrai plaisir de lecture.

J’ai aimé la langue utilisée dans le roman, un peu familière, un peu brute. Les phrases qui donnent le sentiment de ne raconter que l’essentiel et qui par moments, offrent une petite bulle de lumière. Quelque chose de beau qui éclaire le texte.

« Ils communiquaient par gestes, montrant du doigt, hochant la tête, puis les mots étaient venus et maintenant s’il voulait un verre d’eau ou si elle avait besoin d’une couverture ils pouvaient se parler. Et les mots avaient donné un surcroît de réalité à quelque chose qui n’existait pas auparavant. »

Une phrase d’ailleurs dans le roman qui résume bien à elle seule ce que représente le livre:

« …[il] grimpa dans le pick-up et alla en ville. Il roula lentement entre les vieux bâtiments, espérant tomber sur une enseigne au néon qui lui indiquerait qu’il y avait encore de la vie ici. Espérant en trouver d’autres comme lui qui ne pouvaient pas encore se résoudre à la nuit. »

Nulle part sur la terre est un excellent roman noir que je vous conseille fortement. Le texte est très prenant, on veut en savoir plus et les pages filent à toute vitesse. L’écriture colle parfaitement au genre de roman que l’on découvre, portée par des personnages qui font de leur mieux, mais qui s’enlisent constamment. C’est sombre, c’est souvent injuste, mais c’est profondément humain. L’auteur réussi à amener un peu de lumière dans la vie de ses personnages, une petite lueur qui sert, peut-être, de promesse pour l’avenir.

Amateurs de romans noirs, celui-ci est très bon! J’espère que vous l’apprécierez autant que moi. J’ai eu souvent bien du mal à le lâcher.

Nulle part sur la terre, Michael Farris Smith, éditions 10-18, 354 pages, 2018

Publicités

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles

manuel de survie a l'usage des jeunes fillesQue font deux gamines en plein hiver dans une des plus sauvages forêts des Highlands, à des kilomètres de la première ville ? Sal a préparé leur fuite pendant plus d’un an, acheté une boussole, un couteau de chasse et une trousse de premiers secours sur Amazon, étudié le Guide de survie des forces spéciales et fait des recherches sur YouTube. Elle sait construire un abri et allumer un feu, chasser à la carabine. Elle est capable de tout pour protéger Peppa, sa petite sœur. Dans le silence et la beauté absolue des Highlands, Sal raconte, elle parle de leur mère désarmée devant la vie, de Robert le salaud, de la tendresse de la sorcière attirée par l’odeur du feu de bois, mais surtout de son amour extraordinaire pour cette sœur rigolote qui aime les gros mots et faire la course avec les lapins.

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles porte assez bien son titre. Je le vois comme faisant référence aux recherches de Sal sur la survie en forêt, tout comme à un guide pour ces filles totalement dépourvues de stabilité dans leur vie et qui se retrouvent seules, en pleine nature.

Avant de commencer ce roman, j’avais un très bon pressentiment, j’étais assez certaine qu’il me plairait et je n’ai pas été déçue. C’est un très beau roman, même s’il raconte beaucoup de drames humains. Le livre a un côté lumineux, à cause de la présence d’une nature si belle et si vaste, par la forêt, par le personnage assez singulier de Peppa, la petite sœur drôle, extravertie, qui fait souvent trop de bruit et raconte tout à n’importe qui.

Le roman commence alors que les deux jeunes filles s’apprêtent à quitter la maison pour sans doute la plus grande aventure de leur vie. Renoncer à ce qu’on connaît pour aller se perdre dans les bois en espérant revivre et apaiser un nombre incalculable de souffrances, c’est quelque chose de difficile pour de si jeunes filles. Pourtant, elles s’en sortent assez bien vu les circonstances. Dans le livre, la nature m’apparaît comme un baume, un remède pour aller mieux, pour apprendre à revivre.

Si Peppa est un personnage plein de vie qui a une grande présence dans le livre, Sal est sans doute mon personnage préférée. C’est elle qui nous raconte son histoire. Elle ne réussit pas bien à l’école, encaisse des choses abominables pour une si jeune adolescente et elle prend soin à la fois de sa mère, complètement abrutie par l’alcool et de sa sœur. Elle fait face à tout avec un sérieux et une maturité déroutante.

« Survivre se résume en grande partie à prévoir, prendre le temps de réfléchir, prévoir, essayer de voir ce qui peut mal tourner et imaginer ce qui se passera si les choses changent. »

Elle connaît sur le bout des doigts des sujets pointus pour lesquels elle a un grand intérêt alors qu’elle a du mal à intégrer des notions d’apprentissage comme la lecture ou les matières enseignées à l’école. Elle peut apprendre à chasser le lapin à l’aide d’une vidéo sur Youtube ou construire un abri en consultant Internet. Elle a acheté en ligne (en piquant des cartes de crédit volées) du matériel de camping. Sa fuite est préparée dans les moindres détails. En mode défense, elle est redoutable. Elle apprend vite, connaît des tas de choses (mais qui ne font pas partie de ce que l’on doit connaître pour exceller en classe), elle peut survivre avec presque rien tout en s’occupant de sa sœur et en faisant passer leur expédition pour un « jeu ». Elle nous raconte son histoire, celle de sa famille, de ce qu’elle vivait à la maison. Puis vient la révélation, la raison pour laquelle elle est partie.

Il y a de fabuleux passages sur la vie en plein air, la création d’un abri, la chasse, la pêche, l’inventivité de Sal pour créer à elle et sa petite sœur, un lieu de vie en plein air qui soit chaud et confortable. Vivre dehors pour les sœurs, est presque moins difficile que de vivre à la maison. C’est une forme de liberté qui fait du bien, même si la menace de se faire prendre plane toujours au-dessus d’elles. À la maison, c’était la menace continuelle d’une visite des services sociaux. En pleine nature, c’est de se faire intercepter par les autorités et devoir rentrer à la maison pour affronter ce qu’elles y ont laissé… Beaucoup de problèmes.

Cette histoire est une bonne surprise car elle s’avère beaucoup plus riche que je ne l’aurais cru. Plusieurs personnages croisent la route de Sal et Peppa, mais le roman tourne essentiellement autour des filles, d’Ingrid qui représente une partie de l’histoire à elle seule avec sa vie si particulière, triste et captivante, ainsi que la mère des filles qui a un grand besoin d’aide. Quelques autres personnages apparaissent, mais le roman est essentiellement un livre sur la force et la faiblesse des femmes. À leur capacité de faire face à tout ou de s’effondrer quand ce n’est plus possible. Sal et Ingrid sont sans doute les femmes les plus intéressantes du roman, avec leur façon de voir les choses et la force qui les anime. Il y a en elles quelque chose d’aussi grand et d’aussi vaste que la nature.

Un roman à découvrir, assurément!

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, Mick Kitson, éditions Métailié, 246 pages, 2018

America n°4

America4

C’est Stephen King qui ouvre le bal de ce quatrième numéro intitulé De la violence en Amérique avec Guns, un article percutant et profondément touchant sur sa position face à la violence en tant qu’homme, père de famille et en tant qu’auteur. Il parle aussi de sa décision de retirer son livre Rage des rayonnages, suite à des tueries dans les écoles. Je trouve que son questionnement et sa position en tant qu’auteur est intéressante. Étrangement et tout à fait par hasard après avoir lu l’article, je suis tombée,  dans une vente de livres d’occasion, sur un exemplaire de ce livre pour 0.50$ et je l’ai acheté. Je suis curieuse de comprendre tout ce qui se cache derrière la démarche de King.

Toujours sous le thème de la violence, Benjamin Whitmer signe un article vraiment captivant sur l’histoire de Thanksgiving et des débuts de la violence, allant des massacres amérindiens jusqu’aux prisons de haute sécurité: L’histoire interdite. J’ai d’ailleurs noté, suite à cet article, son roman Évasion à paraître en septembre 2018, qui parle d’une de ces prisons. Quant à Ryan Gattis, il signe Le vrai visage de la violence, qui parle de gangs et de… nez! J’ai son roman Six jours dans ma PAL qu’il me tarde de découvrir.

« La violence est une chose aussi banale en Amérique que dans n’importe quelle dictature bananière, et notre histoire n’est ni héroïque, ni exceptionnelle. Nos mythes sont là pour le cacher, et ils sont aussi débilitants que frauduleux. »

Autre citation, de Ryan Gattis

« … peu de choses affectent l’âme plus puissamment que la douleur physique. Et peu de choses sont plus importantes que d’y survivre. »

Le reportage photo m’a fait découvrir le travail de Kiliii Yüyan (qu’on peut suivre sur Instagram) avec Living Wild, des images prises lors de stages dans l’état de Washington, qui permettent de redécouvrir un mode de vie ancestral. Très intéressant!

Le grand entretien du numéro est consacré à Paul Auster, un homme et un écrivain toujours brillant. J’ai eu l’impression d’assister à une rencontre entre deux amis. Ses propos sont toujours songés et réfléchis. C’est un homme que j’aime beaucoup, qui respire le calme.

La rencontre entre François Busnel, Tom Wolfe et Gay Talese, Un chapeau à Manhattan,  m’a un peu moins plu. Je crois que je ne suis pas vraiment sensible au style de ces deux hommes. Je n’ai jamais vraiment eu envie de lire Tom Wolfe. Il ne me parle pas.

La chronique voyage nous fait découvrir Chicago par les yeux de ses habitants. Véronique Ovaldé donne la parole à plusieurs personnes et le reportage est entrecoupé de ses propres réflexions. J’ai trouvé la forme de l’article plutôt intéressant. Qui de mieux placé pour parler d’un endroit que ceux qui y vivent? L’article est suivi par la chronique sur ce qu’il faut lire, voir et entendre (livres, cinéma et musique) autour de Chicago. J’adore les listes thématiques du genre.

Finalement, Le grand roman américain parle de Sur la route et de l’écrivain Jack Kerouac pour qui j’ai un gros gros faible! J’étais ravie de le retrouver entre les pages d’America, même si j’ai trouvé que cette lecture est allée beaucoup trop vite! Très bon article, mais beaucoup trop court à mon goût! Quand on aime… 😉

Ce quatrième numéro reprend aussi comme d’habitude, les chroniques habituelles. J’ai préféré pour ce billet me pencher principalement sur les articles que j’ai préférés.

Pour lire mes précédents billets:

Au Québec, on peut trouver la revue sur le site Leslibraires.ca ou commander chaque numéro chez son libraire indépendant. Ils sont pour le moment toujours en vente.

Le site web d’America.

America n°4, Les éditions América, 194 pages, hiver 2018

My absolute darling

IMG_0594À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Après avoir terminé Aquarium de David Vann, nous avons décidé, avec My books my wonderland de lire My absolute darling en lecture commune. C’était un drôle de choix après avoir lu Vann puisque nous avons vu toutes les deux de nombreux liens entre les deux romans. Deux personnages principaux qui tentent de se construire en évoluant aux côtés de parents manipulateurs, abuseurs et contrôlants.

Turtle est une jeune fille élevée par un père adepte du survivalisme. Ils vivent dans une maison délabrée où une araignée vit depuis deux ans dans la salle de bain et des champignons poussent sur le rebord des fenêtres. La maison est remplie de stock en surplus en cas de crise et Turtle et son père Martin passent leur temps à élaborer des scénarios de survie. Ils manient les armes à feu continuellement, se pratiquent au tir, nettoient les armes et traînent constamment couteaux et fusils sur eux.

« Turtle a toujours su qu’elle avait grandi différemment des autres enfants. Mais elle n’avait jamais vraiment eu conscience, jusqu’à présent, de l’ampleur de la différence. »

Le monde de Turtle se résume à son quotidien avec son père. Elle va à l’école, mais c’est presque accessoire. Elle est en situation d’échec, ne réussit pas bien, ne s’intéresse pas à son univers scolaire. Elle n’a pas d’amis et son père représente tout pour elle. Au début du livre, on comprend rapidement que son père « l’aime » d’une façon qui n’est absolument pas normale et qu’il agit violemment avec elle quand elle désobéit. Martin est loin, très loin, d’être un père exemplaire. C’est plutôt un monstre, qui se cache derrière un homme attirant, intéressant, intelligent, avec beaucoup de connaissances variés et d’idées, parfois très spéciales. Il réussit à nous garder à la fois captivé et sur nos gardes, puisqu’on ne sait jamais comment il réagira. C’est un personnage intéressant puisqu’il est tout en nuances, jamais totalement noir, jamais blanc non plus. Un monstre n’est jamais qu’un monstre. En tout cas pas dans la vraie vie, et c’est ce qui est troublant avec Martin.

Les choses commencent à changer pour Turtle quand elle rencontre par hasard, un soir, Brett et Jacob. Les deux garçons ont une complicité, une belle amitié et étrangement Turtle est attirée par eux. Surtout Jacob, qui s’intéresse aussi à elle. C’est d’ailleurs un magnifique personnage, intelligent, allumé et ouvert. Il y a une grande gentillesse qui émane de lui et il contraste totalement avec Martin. Turtle sauvera en quelque sorte la vie de Brett et Jacob, à cause de ses connaissances particulières en survie. C’est à ce moment que la faille apparaît, qu’elle réalise que la vie peut être autre chose que le pouvoir qu’a Martin sur elle.

« Elle pense, Ça n’est jamais allé, chez nous, et ça n’ira jamais. Elle pense, Je ne sais même pas à quoi ça ressemble, d’aller bien. Je ne sais pas ce que ça signifie. Quand il est au meilleur de sa forme, on va mieux que bien. Quand il est au meilleur de sa forme, il s’élève largement au-dessus de la masse et il est plus incroyable que tout le reste. Mais il y a quelque chose en lui. Un défaut qui empoisonne tout. »

Il y a des passages très durs dans ce roman, des passages où même Turtle oscille entre aimer profondément son père et le détester de tout son cœur pour ce qu’il lui fait vivre. My absolute darling aurait pu être un livre de plus sur l’inceste et le pouvoir d’un père sur sa fille, mais c’est plus que ça. C’est le chemin d’une jeune fille vers sa liberté. Ce qui apporte énormément à l’histoire, c’est la dimension reliée au survivalisme. Turtle est si différente des autres, son comportement est tellement conditionné à être en mode survie qu’elle a du mal à s’imaginer la façon dont les autres vivent. La façon dont Jacob vit.

L’arrivée d’un nouveau personnage modifiera aussi la donne pour Turtle puisqu’elle lui fait voir un autre aspect de sa vie avec Martin. Le roman raconte l’émancipation de la jeune fille, sa prise de conscience, ses débats intérieur entre son « attachement » pour son père et sa haine envers lui. La nature est très présente dans le livre et est au cœur du survivalisme tel que vécu par Martin et sa fille. La nature peut être aussi bonne que sauvage. Le roman est rempli de scènes très imagées et marquantes.

J’ai beaucoup aimé ce roman très captivant, qu’on a du mal à refermer. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi, même si ça fait partie de mes très bonnes lectures. J’ai moins aimé le langage que l’on retrouve dans le livre, principalement entre Martin et Turtle, où souvent les dialogues sont très limités et se contentent de « putain » et de « bon sang » sur plusieurs ligne. Ça n’apporte pas grand chose et je trouve que ça ne cadre pas tant que ça avec le personnage de Martin qui semble plutôt instruit. Il manque cruellement de vocabulaire quand il s’adresse à sa fille. Et Turtle, encore plus.

Une petite chose qui m’a déçue aussi, c’est Jacob, qu’on ne revoit plus beaucoup vers la fin. C’était un personnage que j’adorais et j’aurais aimé qu’on le revoit. Sans rien raconter de ce qui se passe, je trouve qu’il aurait eu sa place dans la fin du livre. Je trouve dommage qu’un personnage qui prend tant de place par sa présence, brille aussi fort par son absence dans les dernière pages.

Malgré ces petits bémols, My absolute darling est un roman coup de poing, qui ne laisse pas indifférent. J’ai aimé les lieux du récit, j’ai aimé la présence de la nature, indomptable et difficile, j’ai aimé l’allusion au jardin vers la fin du livre et l’image que les plantes représentent pour Turtle. J’ai aimé Turtle, qui tente de se sortir du gouffre dans lequel elle vit. Je suis impressionnée par ce premier roman, qui offre des images qu’il est difficile d’oublier. C’est un auteur que j’aurais envie de relire.

Après avoir terminé ma lecture, j’étais tellement secouée que j’ai eu envie de lire ou de regarder des choses autour de ce roman et de l’auteur. Je suis tombée sur cet entretien bien intéressant de La grande librairie.

C’est vraiment captivant de découvrir Gabriel Tallent et sa façon de percevoir son livre. Le paysage du parc national de Joshua Tree en arrière-plan est un décor époustouflant, étonnant et aussi particulier que l’est le roman de Gabriel Tallent. J’ai d’ailleurs terminé le livre en réécoutant l’album Joshua Tree de U2.

Merci à Marie-Claude pour l’envoi de ce livre.

My absolute darling, Gabriel Tallent, éditions Gallmeister, 464 pages, 2018

Aquarium

IMG_0534Caitlin, douze ans, vit avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin, qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes les deux à cet homme.

Ce livre est une claque. C’est un livre qu’on ne devine pas, qu’on ne s’attend pas à lire. J’ai entendu toutes sortes de choses sur les romans de David Vann. J’en ai plusieurs dans ma pile et Aquarium est le premier que je lis, en lecture commune avec Félicie lit aussi et My books my wonderland. Je les remercie tout d’abord pour tous les échanges pendant notre lecture. Ce fut vraiment intéressant.

Alors, qu’est-ce que j’ai pensé de cette première rencontre avec la plume de David Vann? J’ai encore le souffle un peu coupé. Je commence ce billet en ne sachant pas où je m’en vais ni comment je vais expliquer ce que j’ai pu ressentir en lisant ce livre. Je suis passée par une grande gamme d’émotions et quand j’ai franchit la moitié du livre, là où tout bascule, j’ai lu le reste presque d’une traite. C’est un livre impossible à mettre de côté.

Tout d’abord, j’ai ressentis une sorte de félicité en lisant les passages qui se déroulent à l’aquarium. Dans une autre vie, quand j’étais petite, je voulais étudier les poissons et les fonds marins. Cet aspect « nature » m’a vraiment plu et en même temps, il donne une profondeur à l’histoire, quelque chose de plus complet. Le parallèle est constant entre l’aquarium, la vie marine et le quotidien de la petite Caitlin. Sans les poissons, l’histoire ne serait qu’une histoire de violence et de cruauté. Il y a de belles descriptions des poissons, avec des croquis associés à chaque moment passé à l’aquarium à découvrir une espèce différente. Les croquis sont vraiment beau. Je ne m’y attendais pas et j’ai adoré qu’on les reproduise dans les pages du livre.

C’est à l’aquarium que Caitlin rencontre le vieil homme. On sent tout de suite qu’il y a quelque chose d’étrange, qu’il y aura un point de non retour. Quand la mère de Caitlin apprend la présence du vieil homme, les choses dégénèrent. C’est à ce moment que l’histoire se transforme en cauchemar, en crise familiale, là où ne vit que la rancune, la noirceur et la violence. Sheri se transforme en un personnage détestable, une bombe à retardement qui couve et devient d’une profonde cruauté. Caitlin, qui n’avait presque rien, perd alors tout: le vieil homme, son amour avec Shalini et l’aquarium.

« Et Caitlin t’aimera toujours, plus que n’importe qui. Elle t’observe à chaque instant, et ta conduite actuelle détermine à ses yeux si le monde tourne rond ou s’il est sur le point de s’écrouler. C’est ta fille. »

Il y a des passages de ce livre qui sont difficiles à lire. Qui sont cruels. Durs. Poignants. C’est avec horreur que je regardais les mots se former sur la page en me disant que ça ne se pouvait pas. La différence entre l’amour, la haine et la folie n’est jamais très loin dans le cœur de Sheri et c’est profondément perturbant pour le lecteur. Plusieurs fois je me suis fais la réflexion que je lisais en retenant mon souffle. En ayant l’impression de marcher sur un fil tendu très haut et de finalement perdre pied sans savoir où j’allais atterrir.

« Parfois, les pires moments mènent aux meilleurs. »

Juste pour cette façon très troublante de jouer avec le lecteur, le livre mérite d’être lu. Mais il y a aussi la plume de David Vann, les dialogues particuliers intégrés au texte, sans ponctuation particulière et toute cette histoire de poissons et d’aquarium qui est passionnante. Avec ce livre (et avec ses autres livres aussi d’après ce que j’en ai compris), David Vann maîtrise l’art de nous faire sombrer peu à peu avec ses personnages. Et ça, c’est très fort!

Aquarium, David Vann, éditions Gallmeister, collection Totem, 240 pages, 2018