Echoes t.3

Tel est pris qui croyait prendre… Senri se fait délester de toutes ses économies par le lycéen qu’il avait racketté, dont le père est yakuza. Mais c’est un mal pour un bien, car l’un des gardes du corps du fiston semble posséder des informations qui permettraient à l’orphelin de se rapprocher de sa cible ! Malgré tout, les indices restent minces : une photo, l’adresse d’une mystérieuse société de crédit, un fragment de carte postale… Senri décide donc de raviver sa mémoire en se rendant au pied d’un grand pylône qu’il avait découvert avec son frère près de leur ancienne maison. Dans ce lieu chargé de souvenirs, il a sa première vision depuis des années… Kazuto serait-il encore en vie ?

J’aime beaucoup le travail du mangaka Kei Sanbe. J’aime son trait de crayon qui, je trouve, colle bien au genre thriller. Ses personnages ont toujours un petit quelque chose de dramatique qui va bien avec ses histoires un peu tordues. Auteur de la série Erased qui était excellente, Echoes est tout aussi intéressante. Sorte de thriller fantastique, l’histoire est assez intrigante et prenante d’un tome à l’autre. Ce troisième tome ne fait pas exception.

L’histoire nous raconte le drame de Senri, le seul survivant de sa famille assassinée. Son frère jumeau avec qui il a une très forte connexion et partage des visions, a été kidnappé. Senri sait qu’il est mort puisque les visions se sont arrêtées du jour au lendemain.

« Mon frère et moi, même quand on était séparés on pouvait apercevoir ce que l’autre voyait! Ce n’était pas tout le temps, seulement lorsqu’il arrivait quelque chose à l’un de nous! »

En plus de vivre avec la colère et la soif de vengeance, il doit assumer d’être le seul survivant de sa famille. Jusqu’à ce qu’un jour, les visions finissent par revenir…

Dans ce troisième tome, Senri se demande si son jumeau ne serait pas toujours vivant… Quelques indices, dont le carnet appartenant à son père et une vieille photo, l’amènent à faire sa propre enquête et à découvrir des choses pour le moins troublantes. Le manga nous plonge également à nouveau dans l’enfance de Senri, ce qui nous aide à comprendre son passé, ses difficultés d’adaptations, et sa façon de vivre le drame qui l’a brisé. Ce que Senri découvre à propos de son frère l’amène à se poser une foule de questions et à se torturer l’esprit. Ses nouvelles visions lui apportent encore plus de questions que de réponses. 

Hanté par la disparition de son frère, c’est la vengeance qui permet à Senri de rester debout. L’espoir de revoir son frère et de savoir qu’il est peut-être encore vivant pourrait devenir sa nouvelle raison de vivre. Senri est un personnage qui s’attache à quelque chose de toutes ses forces pour continuer à avancer, brisé qu’il l’est par le drame qui a fait éclater sa famille. 

La narration de ce troisième tome est tout aussi efficace que celle des deux précédents. Il me tarde de découvrir la suite et de poursuivre cette histoire intrigante et touchante. Un manga que j’aime définitivement beaucoup! 

Mon avis sur les autres tomes de la série:

Echoes t.3, Kei Sanbe, éditions Ki-oon, 194 pages, 2019

L’avenir

Dans une version imaginée du Detroit que l’on connaît, Gloria s’installe dans une maison à demi morte. Étrangère dans une ville qui a connu toutes les fins du monde, elle cherche à découvrir la vérité sur le crime qui a avalé sa famille. Petit à petit, elle prend la mesure de la désolation et de la violence qui l’entourent, mais aussi de la beauté d’une nature qui reprend ses droits et de la résilience des humains qui tiennent bon. Au sein d’une communauté têtue et généreuse, elle s’éprend de la complexité de ce lieu où les rivières guérissent et empoisonnent, où les enfants fondent des royaumes dans les arbres, où les maisons brûlent pour mieux repousser, où la jeunesse arrache sa vie à l’ancien monde, et où passé et futur sont confondus dans un même mouvement libérateur.

L’avenir m’attirait énormément lorsque j’ai lu la quatrième de couverture. Je l’avoue, je m’étais d’abord fait une idée de ce roman post-apocalyptique avant de le commencer. La couverture est mystérieuse et attirante à la fois. On a envie de découvrir ce que peut bien cacher L’avenir. J’ai donc ouvert ce roman avec plein d’idées en tête. Et j’ai été totalement déstabilisée. 

« Une ville déserte en plein jour est une chose. La nuit, le vide est imparable. »

Après quelques pages, je savais que je sortais grandement de mes habitudes de lecture avec le livre de Catherine Leroux. Il s’agit d’ailleurs d’une découverte pour moi que la plume de cette auteure. J’étais bien loin de ce que j’avais imaginé en ouvrant cette histoire au parfum de fin du monde, dans un Détroit désolé et violent. C’était une expérience de lecture nouvelle pour moi et je n’étais plus si certaine de savoir l’apprécier. Puis, la magie a opéré. J’ai lu cinquante pages, puis cent et j’étais totalement embarquée.

L’écriture est vraiment belle. J’ai été surprise par la forme que prend l’histoire. Il y a plusieurs parties différentes, où l’on suit les nombreux personnages. J’avoue que par moment, surtout en ce qui concernait les enfants, je ne savais plus trop qui était qui. On suit tout d’abord Gloria, la grand-mère, qui vient reprendre la maison de sa fille décédée. Elle espère retrouver ses petites-filles. La ville étant dévastée et les gens, laissés à eux-mêmes, ce n’est pas toujours évident de continuer à survivre dans ce monde mal aimé, fait de vols, de violence et d’incendies.

« Les vies sont courtes et magiques, dures et pleines, et elles sont toutes gouvernées par Fidji. Elle se répète son mantra, ils sont en sécurité, ils sont invisibles, elle s’y agrippe car après tout ce temps à la tête du camp deux choses la tiennent toujours avec toute la rectitude d’une épine dorsale: l’omnipotence et la responsabilité, et plus la seconde pèse, plus la première grandit, comme deux charges s’égalisent pour éviter qu’un bateau chavire. »

Malgré tout, il n’y a rien de dramatique dans l’écriture de l’auteure, même si ce qu’elle raconte est dur. Le ton est surtout celui de l’espoir. Les personnages avancent, essaient de trouver des solutions et des raisons de continuer. Les adultes se regroupent autour de jardins et s’entraident pour réussir à avoir une vie à peu près normale. J’ai beaucoup aimé tout ce qui abordait la création du jardin potager et la façon dont on tente de transmettre cet héritage qui en est aussi un de gratification et de survie.

« Le sel de la terre. Ça finit par fleurir. Ça peut pas s’en empêcher. C’est comme l’amour. Comme les enfants. »

Les enfants eux, vivent dans le « ravin », un lieu compliqué où la « reine » tente de garder en vie tous ces jeunes laissés à eux-mêmes. Si l’écriture de ce roman m’a beaucoup plu, j’ai surtout adoré les différents niveaux de langage utilisés par l’auteure. Je trouve que ça donne beaucoup de relief aux personnages. 

L’atmosphère un peu inquiétante et mystérieuse, qui oscille entre l’entraide et la violence, apporte aussi beaucoup de plaisir à la lecture. On veut savoir ce qui va se passer et qui sont tous ces personnages. L’avenir est un roman qui parle de résilience et de renaissance. D’une vie après la catastrophe, qu’elle soit humaine ou écologique. L’écriture de ce roman date d’avant la pandémie qui nous touche actuellement et pourtant, on peut y voir un message d’espoir et de renouveau, après une catastrophe. Il est facile de faire le lien avec ce que le monde vit actuellement. 

L’avenir est un roman particulier, que j’ai aimé, mais qui m’a fait sortir grandement de mes habitudes de lecture. J’ai dans ma pile un autre roman de Catherine Leroux, La marche en forêt, que je compte bien lire en 2021.

L’avenir, Catherine Leroux, éditions Alto, 380 pages, 2020

Freeman

Patterson, Louisiane. Deux millions de dollars disparaissent. Envolés pendant un ouragan d’une rare violence. Volés au boss de la mafia locale. Drôle de casse ! Un autre million et demi tombe du ciel, pendant le même ouragan, livré à Freeman par un chasseur de primes. Drôle d’héritage ! Le reste est moins drôle. Une double traque commence. Elle va faire se croiser et s’affronter un « parrain » amateur de cocktails, un explosif tandem de flics que tout oppose, plus torturés par des quêtes personnelles que par leur enquête et le respect des procédures, une serveuse beaucoup trop éprise de l’un des deux pour en sortir indemne, un FBI plus FBI que jamais, Freeman et sa fille Louise, rescapés de la vie, et Mardiros, l’obstiné collecteur de dettes arménien. Plus tout ce que La Nouvelle-Orléans compte de faune interlope, d’indics tordus, de paumés de la vie et de décérébrés du bayou. Sans oublier, bien entendu, saint Jude et saint Expédit.

Cette suite de Hunter et Crow, ne donne aucun répit au lecteur qui dévore littéralement cette passionnante lecture, en voulant toujours en savoir plus. Si le premier tome nous amenait dans un petit village des Appalaches, le second nous faisait voyager jusqu’en Alaska. Ce troisième tome de la trilogie quant à lui, nous permet de visiter une nouvelle contrée: la Nouvelles-Orléans. Chaque tome porte également le nom d’un personnages important de l’histoire.

Ce tome-ci débute dans les bayous où un ouragan d’une grande violence frappe alors la région. Un homme cagoulé profite de cette situation où les gens désertent les lieux pour affronter la tempête et aller braquer le coffre fort du grand et influant mafioso de la région, Sobchack. Son geste engendrera une grande colère et sera le début d’une chasse à l’homme pour trouver qui a pu oser faire cela. Dès que l’ouragan est passé, les questions se mettent à fuser. 

Certains personnages aperçus dans d’autres livres sont de retour. On retrouve Lou (Louise) cette femme séquestrée dans le premier roman, ainsi que Freeman, son père et ex-policier, qu’on avait perdu de vue dans le deuxième roman. Les deux personnages font un retour en force dans ce troisième et dernier tome.

« Il regarde sa montre, fait signe à la serveuse qu’il laisse ce qu’il faut sur la table, et court à sa voiture. Une minute plus tard, il est devant le Desautel’s, juste à temps pour apercevoir Chipmunk en grande discussion avec Louise sur le trottoir. Il klaxonne pour les prévenir qu’il est là, jette sa voiture sur la première zone interdite libre, et bondit hors de la Mustang. »

Freeman, qui prendra la décision de se barricader face à l’ouragan, fera la connaissance du mystérieux collecteur de dettes d’origine arménienne, Gaizag Mardirossian, qu’on a pu découvrir dans le deuxième tome Cette fois, il a une « livraison » pour Freeman. C’est un personnage que l’auteur a fait apparaître dans le second tome et qu’on retrouve aussi dans celui-ci. J’étais bien content puisque c’est un personnage que j’affectionne particulièrement. 

Les lieux sont importants dans les romans de cette trilogie. Le portrait que trace l’auteur de la Louisiane dans ce livre n’est pas très reluisant. Il s’agit d’un lieu corrompu jusqu’à l’os, tant au niveau des instances policières que du FBI.  Le racisme est aussi un thème récurrent dans le livre. C’est toutefois la recherche du braqueur de la mafia qui est le fil conducteur du roman et l’enquête la plus importante. 

« Il porte la main à son étui vide et hurle après son adjoint de récupérer un fusil à pompe dans la voiture de patrouille pour tenir Freeman et Mardiros en respect. Puis il sort tout ce qui se trouve dans le coffre et le jette sur le bas-côté. Il cherche partout. Quelque chose de précis. Il dégrafe les garnitures des portières, décolle les tapis de sol, sort la roue de secours. Il est si occupé à fouiller avec rage qu’il n’entend pas le téléphone de Freeman sonner. »

Un petit retour sur le suspense dans les autres tomes de la trilogie en comparaison avec celui-ci. Dans le premier tome, le suspense était continu. C’était un véritable page-turner. Le deuxième roman, était par moment plus lent dans le déroulement de l’enquête. Le troisième tome renoue avec la forme du premier quant au suspense qui est présent tout au long du livre.

J’ai donc adoré la lecture de Freeman. C’est un livre très prenant, qui se dévore. L’auteur a construit un univers très addictif. J’aime beaucoup la construction de ce livre, fait de courts chapitres, ce qui incite à un rythme de lecture très rapide. J’ai découvert avec la trilogie de Braverman, une plume qui m’a beaucoup plu, une façon d’amener les intrigues qui nous pousse à lire toujours plus. En terminant la trilogie, j’avais déjà envie de lire autre chose de lui. Ce que je ferai assurément.

Cette trilogie m’a permis de découvrir l’auteur et je suis content de savoir qu’il a écrit d’autres romans, sous différents pseudonymes, et qu’il en écrira sûrement de nouveaux. Malgré les thèmes durs parfois abordés (crimes, viols, meurtres) qui ne font pas partie de mon genre de lecture habituelle, l’auteur rend ses romans à la fois intéressants et fascinants. De plus, il nous plonge vraiment dans le contexte de son histoire, en décrivant abondamment la région où se déroule l’intrigue. Les lieux font donc grandement partie de l’histoire et c’est d’autant plus intéressant pour nous d’avoir l’impression de se retrouver dans les Appalaches, en Alaska ou en Nouvelle-Orléans. 

Ce troisième tome complète bien la trilogie et tourne la page sur une histoire intrigante et pleine de suspense.

Mon avis sur les autres tomes de la trilogie:

Freeman, Roy Braverman, éditions Hugo Thriller, 440 pages, 2020

Comme une chaleur de feu de camp

À quinze ans, Emmanuelle fuit comme la peste les conversations improvisées et ne se sent à l’aise que sous l’eau, lors de ses entraînements de natation, où sa timidité passe inaperçue. Sa vie se gonfle de sens et de musique lorsqu’elle fait la connaissance de Thomas, son nouveau voisin. Les deux s’apprivoisent doucement, partageant chaque matin le même banc et les mêmes écouteurs, et se retrouvant à contempler les étoiles lors de soirées autour d’un feu de camp. Mais tout bascule le jour où Emmanuelle est témoin d’une scène bouleversante, qui créera autour d’elle comme une onde de choc et chamboulera sa relation avec Thomas.

J’ai choisi cette lecture à cause de sa page couverture et de son titre: Comme une chaleur de feu de camp. On imagine quelque chose de crépitant, qui commence tout doucement. C’est un peu ce que j’ai retrouvé dans ce livre. Il s’agit d’un roman jeunesse, pour ados, écrit d’une façon à la fois belle, douce et vraiment agréable à lire. J’ai particulièrement aimé l’écriture et les petits phrases si justes, presque poétiques par moments. J’ai bien aimé aussi le choix des titres de chapitres qui sont originaux.

« Les lundis sont des hérissons qui se sont levés du mauvais côté du lit. »

Le roman raconte l’histoire d’Emmanuelle, une jeune fille réservée, timide, qui ne se sent pas à l’aise en société. Elle est donc souvent seule, souvent à part des groupe, se questionne si ses réactions sont normales ou si ce qu’elle dit a du sens. Je me suis retrouvée un peu en elle, dans son désir de ne pas faire de vagues.

« Je me dis que je veux pouvoir choisir les gens que j’aime – et choisir d’arrêter de les aimer s’ils n’en valent pas la peine. Je ne veux pas que l’amour soit un ouragan qui chamboule toute ma vie. »

Emmanuelle a peu d’amies et pas toujours les bonnes. Elle sympathise avec un nouveau voisin, Thomas, gentil et solaire, qui l’initie à la musique country. Elle est nageuse et va à la piscine tous les soirs. Elle sent souvent le chlore, a l’impression d’être elle-même que lorsqu’elle est dans l’eau et elle collectionne les histoires de nageuses célèbres pour se donner du courage. La piscine, c’est son refuge. Jusqu’à ce jour où elle est témoin d’une scène bouleversante, qui changera beaucoup de choses pour elle.

Elle doit maintenant affronter les événements, essayer de comprendre le flots de sentiments qui l’assaillent. En même temps, elle doit trouver la façon de vivre toutes les nouveautés qui surviennent dans sa vie: de nouvelles amitiés, des trahisons, des situations compliquées, son premier amour.

« J’aime particulièrement les matins dans l’autobus; la musique que nous écoutons tisse autour de nous la plus belle des bulles, un cocon douillet où nous oublions même le plastique des bancs qui nous colle sous les cuisses. C’est un petit bout de merveilleux que je ne retrouve nulle part ailleurs. »

Même si le livre aborde des sujets importants, l’écriture est douce, presque réconfortante. L’auteure enveloppe son histoire d’un regard bienveillant. Ses personnages m’ont plu. Ils sont humains, avec leurs erreurs et leurs faiblesses, mais aussi leur force et leur douceur. Il y a une belle réflexion derrière tout ce qui arrive à Emmanuelle. Sa rencontre avec de bonnes personnes, l’aide à s’ouvrir un peu plus au monde qui l’entoure.

Un beau roman qui se lit avec plaisir.

Comme une chaleur de feu de camp, Amélie Panneton, éditions Hurtubise, 306 pages, 2017

La ballade de Baby

ballade de BabyValises et sacs de plastique à la main, Baby et son père Jules débarquent à l’Hôtel Autriche, un recoin sombre du cœur de Montréal. Dans les yeux de la gamine, encore assez naïve pour garder un pied dans la féerie de l’enfance tandis que l’autre se pose déjà dans la réalité crue de l’âge adulte, le quotidien est nimbé de lumière— avec passages nuageux. Coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, les Hells Angels bourdonnent comme des abeilles, on appelle l’héroïne « lait au chocolat » et les danseuses nues sont les sirènes de la rue. C’est l’endroit parfait pour rêver. 
Enfin retraduite au Québec et suivie aujourd’hui de Sagesse de l’absurde — une série de leçons iconoclastes apprises par l’auteure auprès d’un père criminel à la petite semaine —, cette berceuse pour enfants perdus retrouve sa vraie voix et le chemin de la maison.

La ballade de Baby est paru dans une édition française il y a quelques années. Si le livre m’intéresserait énormément, la traduction était assez horrible et quelques extraits m’avaient vraiment fait fuir. Je m’étais promis d’attendre une traduction québécoise à ce très beau – et profondément troublant – livre d’Heather O’Neill. C’est enfin chose faite avec cette traduction exemplaire de Dominique Fortier chez Alto. Une traduction si plaisante à lire!

Un petit mot d’ailleurs sur le choix du titre. La ballade de Baby a été conservé, afin de faire le lien avec l’ancienne édition. Cependant, on a ajouté le sous-titre Berceuse pour enfants perdus, tellement évocateur de ce roman, tellement triste et lumineux à la fois. Je trouve qu’il décrit si bien le roman.

La ballade de Baby raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille qui vit avec son père. Devenu papa à quinze ans, Jules est loin d’être le père exemplaire par excellence. Il fait son possible, avec le peu qu’il a lui-même reçu.

« Jules m’avait toujours dit, si je rencontrais quelqu’un de dangereux, de rentrer en courant chez nous. Chez nous, c’était une chose qu’on pouvait mettre dans une valise et déménager en taxi pour dix dollars. »

Baby et Jules déménagent tout le temps, allant d’un appartement miteux à un autre, dans des quartiers compliqués où la prostitution et la drogue font parties du paysage. Quand Jules est plus lucide, qu’il ne prend pas de drogues ou ne vole pas, il surveille sa fille et lui impose des règles qu’elle n’a pas toujours envie de suivre. Surtout qu’un rien peut le faire replonger et qu’il perd alors toute crédibilité auprès de sa fille, en essayant de la protéger, mais pas toujours de ce qu’il devrait. Par moments, il l’enferme à l’extérieur pour la punir ou il disparaît mystérieusement. L’appartement devient donc inaccessible pour Baby qui se retrouve à la rue, pour un temps. Quand son père est malade, elle est accueillie dans une famille d’accueil ou un centre jeunesse. Parfois elle côtoie des gens qu’elle ne devrait pas et se laisse entraîner peu à peu sur la mauvaise pente…

« Quand on y pense, l’enfance est la chose la plus précieuse à nous être enlevée dans la vie. »

Ce qui est intéressant avec Baby, c’est que cette jeune adolescente contraste avec l’idée pleine de préjugés de la pauvreté et de la criminalité. C’est une enfant brillante, pleine d’imagination, qui réussit très bien à l’école. Elle est même étonnante, vu qu’elle mène en quelque sorte une double vie. Son pouvoir de rêver et d’imaginer toutes sortes de choses amène dans ce roman des passages aussi lumineux que contrastants d’avec le monde sombre dans lequel elle s’enfonce peu à peu. Elle aime aussi repousser les limites et tester les conséquences de ses actes.

Jules de son côté est encore un enfant, même s’il a la vingtaine. C’est comme s’il n’avait jamais grandit. Il n’est ni stable, ni fiable. Même si Baby l’aime beaucoup, ils sont dans le même bateau.

« Avoir un parent jeune, ça voulait toutefois aussi dire qu’il fallait faire ses valises en une heure et se sauver d’un gars de vingt-deux ans de retour d’Oshawa qui allait vous en vouloir à mort d’avoir vendu ses guitares. »

Cette Berceuse pour enfants perdus fait, pour moi, allusion à Jules et Baby. Deux âmes écorchées. Deux êtres meurtris par la vie, qui tentent de garder la tête hors de l’eau avec les moyens du bord. Moyens qui ne tiennent pas à grand chose et qui, bien souvent, ne leur permettent même pas de traverser la rive. C’est d’ailleurs ce qui rend ce roman terriblement poignant. Si certains passages sont beaux et limpides, d’autres sont troublants. C’est Baby qui raconte leur histoire. Elle jette sur son enfance et sur son monde un regard lucide d’adulte. C’est une enfant qui a grandit trop vite. Elle réalise que son univers n’est pas le même que celui des autres enfants. Si ce qu’elle vit peut arriver, alors tout peut arriver.

« J’avais tout de même bon espoir de me faire des amis à ma nouvelle école. J’ai décidé de garder Jules à distance de l’école et des nouveaux amis. À ma dernière école, il volait des vêtements dans la boîte d’objets perdus. Un garçon de ma classe m’avait déjà demandé pourquoi mon père avait sa tuque sur la tête. »

Malgré tout, elle demeure une adolescente. Ses envies et ses désirs sont ceux d’une jeune fille, alors que sa vie est celle d’une adulte pleine de problèmes qui ne sont pas de son âge. Elle tombe amoureuse, essaie de se faire des amis, joue dehors, tente de bien réussir ses cours, en même temps qu’elle doit se débrouiller pour survivre et pour rendre des comptes à certaines personnes qui abusent de sa jeunesse. Difficile pour une enfant de s’épanouir dans un univers à deux faces, deux mondes différents dans lesquelles elle n’a pas vraiment sa place.

« C’est l’un des aspects merveilleux de l’enfance, cette capacité d’éprouver une joie si complète au milieu de n’importe quoi. »

Avec ce roman, je découvre la plume et l’univers de Heather O’Neill. Ce livre m’a donné une furieuse envie de lire autre chose d’elle. Elle a une façon si particulière de raconter. Je me suis surprise, malgré le sujet parfois difficile, à dévorer ce roman, sans pouvoir le lâcher. L’écriture, les personnages et les détails font de ce roman un petit bijou, avec une facette très sombre. C’est une découverte très intéressante.

La ballade de Baby est suivi ici par un court texte de l’auteure, Sagesse de l’absurde. Une série de leçons de toutes sortes sur la vie, le monde, la pauvreté, la richesse, la culture. Toujours avec une lucidité foudroyante, frôlant parfois l’absurdité, ces leçons ont été apprises par l’auteure auprès de son père.

La ballade de Baby est une fenêtre sur un monde invisible, celui de l’enfance passée dans la pauvreté et la petite criminalité. Une enfance perdue, faite d’imagination et de rêves, qui permettent de survivre malgré tout. Un roman marquant, dont l’héroïne est difficile à oublier. Enfin offert dans une traduction parfaite, c’est le moment de découvrir l’univers doux-amer de Baby et de suivre l’auteure, Montréalaise, dans cette berceuse pour enfants perdus…

La ballade de Baby suivi de Sagesse de l’absurde, Heather O’Neill, éditions Alto, 496 pages, 2020