Echoes t.1

Echoes 1Senri est l’unique rescapé d’un massacre qui a emporté toute sa famille. À cinq ans, il a été retrouvé seul au milieu des cadavres de ses deux parents assassinés. Kazuto, son jumeau, a quant à lui été kidnappé puis tué. Depuis, le meurtrier reste introuvable…
13 ans plus tard, la colère de Senri ne s’est toujours pas apaisée. Et pour cause : Kazuto et lui étaient plus que des frères. Douleur, peur… les émotions de l’un étaient ressenties par l’autre, parfois accompagnées de visions pendant les pics d’angoisse. Senri a donc vécu le calvaire de son jumeau comme si c’était le sien. Son seul indice pour retrouver l’assassin, des cicatrices sur le bras du coupable, entraperçues à travers les yeux de Kazuto… Alors le jour où il voit par miracle à la télé un homme avec les mêmes stigmates, son sang ne fait qu’un tour : il tient sa vengeance !

Kei Sanbe est l’auteur du manga Erased que j’ai lu il y a déjà un moment et que j’avais adoré! Prenant et très addictif, Echoes est exactement dans la même veine, mais avec une histoire totalement différente. Kei Sanbe est l’exemple même d’un excellent mangaka qui sait créer une série intrigante et captivante.

Echoes raconte le destin d’un jeune garçon qui a assisté au meurtre de toute sa famille. Comme dans Erased il y a un petit côté « surnaturel ». Ici, Senri peut communiquer d’une étrange façon avec son frère. On dit en général que les jumeaux ont une connexion particulière. Senri et Kazuto eux, partagent quelque chose de beaucoup plus fort, de beaucoup plus complet. Ils peuvent ressentir ce que l’autre ressent. Senri sait donc exactement quand son jumeau cesse de respirer… après avoir « vécu » la même chose que lui.

« C’était il y a 13 ans. La pluie était tombée à verse toute la nuit, effaçant les traces du meurtrier autour de la maison… »

Toute son enfance, Senri a conservé intact le souvenir de ce terrible drame qui lui a enlevé sa famille. Il garde en tête un indice particulier et un jour, il a l’occasion de retracer l’auteur du meurtre perpétré contre sa famille. Il se lance donc dans sa propre enquête, pour tenter de retracer l’homme et se faire lui-même justice.

Ce premier tome met en place les personnages, la vie compliquée de la famille des jumeaux avec un père alcoolique et violent. Pour faire cesser les coups et éviter que Senri soit battu, Kazuto encaisse la violence de leur père pour deux. Il protège son frère jumeau, même si ce dernier ressent quand même ce que son frère vit. Jusqu’à ce fameux jour de pluie qui a tout bouleversé…

L’espoir, le choc, la tristesse surviennent alors dans la vie de Senri qui grandira en nourrissant un fort désir de vengeance. Les recherches de Senri le pousse à faire des découvertes qui le déstabilisent et qu’il ne comprend absolument pas.

Enquête, crimes violents, suspense, mystère, ce premier tome de la nouvelle série de Kei Sanbe est très réussi. C’est aussi très prometteur pour les tomes à venir. Je l’avoue, j’apprécie de plus en plus ce genre de manga qui nous offre une histoire haletante. Si vous avez aimé la série Erased, vous devriez aimer Echoes. Le trait de crayon, la construction de l’histoire, le suspense, tout est un peu dans le même esprit. L’histoire de Senri est fascinante, effrayante aussi.

Echoes est un excellent thriller que je vous conseille fortement. J’ai assurément très hâte de découvrir la suite. La lecture est passionnante, vivement le second tome!

Echoes t.1, Kei Sanbe, éditions Ki-oon, 194 pages, 2019

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Cheval indien

cheval indienEnfermé dans un centre de désintoxication, Saul Cheval Indien touche le fond et il semble qu’il n’y ait plus qu’une seule issue à son existence. Plongé en pleine introspection, cet Ojibwé, d’origine Anishinabeg du Nord ontarien, se remémore à la fois les horreurs vécues dans les pensionnats autochtones et sa passion pour le hockey, sport dans lequel il excelle. Saul, confronté aux dures réalités du Canada des années 1960-1970, a été victime de racisme et a subi les effets dévastateurs de l’aliénation et du déracinement culturels qui ont frappé plusieurs communautés des Premières Nations.

Cheval indien est sans doute le livre le plus poignant et le plus touchant que j’ai pu lire sur les pensionnats indiens. La force du texte, son aspect poétique et l’écriture à la première personne en font un roman particulièrement puissant. L’auteur aborde le thème difficile des pensionnats indiens en parlant des séquelles et des traumatismes vécus à travers différentes générations: ceux qui y sont allés et qui en reviennent brisés, ceux qui ont perdu leur culture et ceux, comme la grand-mère de Saul, qui tentent de perpétuer les croyances et l’héritage des Anciens.

« Tout ce que je savais d’indien est mort à l’hiver 1961, celui de mes huit ans. »

Saul est un jeune amérindien qui, à cause des blancs, vit peu à peu l’éclatement de sa famille. Les débuts du roman nous racontent la vie familiale de Saul, dans la nature. Leurs croyances, les traditions de leur peuple, la façon de vivre, les techniques pour manger, se loger et vivre ensemble.

« Keewatin. C’est le nom du vent du nord. Les Anciens lui donnaient un nom parce qu’ils voyaient en lui un être vivant, une créature comme les autres. Le Keewatin prend naissance à la lisière des terres sans arbres et serre le monde entre ses doigts cruels, nés dans le sein glacé du pôle Nord. Le monde ralentit peu à peu son rythme afin que les ours et autres créatures qui hibernent remarquent l’inexorable progression du temps. »

La nature est importante, mais elle devient peu à peu le seul endroit où se cacher des blancs. La fuite devient le cœur de leur quotidien, jusqu’à ce que leur course en pleine nature se termine pour lui au pensionnat indien, où l’on tente de « casser » l’Amérindien en chacun des enfants, afin de les rendre « dignes de recevoir la bénédiction de Dieu ». Sévices, agressions, humiliations, travail forcé, coups, viols, les pensionnats indiens sont de véritables nids à torture. Les pages qui en parlent, le font avec une écriture sobre, troublante. Richard Wagamese réussit à rendre ces passages poignants. Pas parce que c’est raconté crûment, mais plutôt parce que c’est raconté avec talent et émotion, dans une langue qui nous prend aux tripes.

« J’ai été amené au pensionnat indien de St. Jerome. J’ai lu quelque part qu’il existe dans l’Univers des trous qui avalent toute la lumière, tous les corps. St. Jerome a éteint la lumière de mon monde. Derrière moi, tout ce que je connaissais s’est volatilisé dans un bruissement audible, celui de l’orignal qui disparaît au milieu des épinettes. »

Saul nous parle de ce qu’il voit et de la façon dont il tente de survivre. Sa rencontre avec le jeune prêtre Leboutilier et sa passion pour le hockey le sauveront de l’enfer du pensionnat et causeront du même coup, sa perte. Le hockey agit, du moins au début, comme un exutoire et une façon de se défouler.

« M’efforçant d’assimiler les moindres nuances du sport, j’avais l’impression de voler, de traverser le ciel sur de larges ailes. J’adorais cette sensation. J’étais un petit garçon avec des patins trop grands pour lui. Dans le monde du hockey, j’ai trouvé un chez-moi. »

Le sport comme soupape à l’horreur. Sauf que c’est aussi un monde terrible que celui du hockey, sport que ce sont approprié les blancs. Les moqueries, les bagarres, l’intimidation et la violence sont terriblement injustes. Saul se referme, devient plus agressif et le sport perd peu à peu de sa saveur.

Le roman suit Saul de l’enfance jusqu’à la mi-trentaine, du pensionnat aux équipes de hockey, en passant par la grande ville, ses addictions et ses tentatives pour se sortir des blessures qui l’accablent. Son parcours est à la fois intéressant et effrayant. Lucide, calme, profondément blessé, il nous raconte la façon dont il a tout misé sur la fuite pour tenter de survivre. Il révèle certaines choses à la fin du roman et tente enfin de mettre des mots sur ce qui l’a brisé. La chute a été douloureuse, mais il a beaucoup travaillé à tenter de se relever.

Le personnage de Saul est attachant, émouvant, droit et honnête. On ne peut que l’apprécier et vivre avec lui toute la gamme des émotions qu’il traverse. Sa passion pour le hockey est contagieuse, salvatrice, mais la vie au pensionnat est faite de violence et d’injustices. C’est difficile, souvent poignant, mais la beauté du texte et sa poésie sont deux éléments importants de ce roman.

Malgré l’histoire terrifiante derrière les pensionnats indiens, l’écriture de Wagamese est magnifique. Il nous fait comprendre le parcours de Saul et les conséquences psychologiques sur son personnage. Difficile de ne pas être touché et de ne pas se sentir concerné par ce très sombre épisode de notre histoire. De ce côté, l’auteur réussit un vrai tour de force. Parler d’un sujet très dur avec poésie et sensibilité.

Cheval indien est un roman très puissant, troublant, que chacun devrait lire pour mieux aborder l’histoire terrible des pensionnats indiens et comprendre toutes les conséquences que ça a pu avoir sur les enfants qui y ont été amenés. Des conséquences qui ont des ramifications importantes à travers les années et qui rendent complexe la possibilité pour ces jeunes devenus adultes de se construire une vie « normale ». En parler en parallèle du hockey est une bonne idée puisque c’est sans doute un des livres les plus intéressant que j’ai pu lire sur le sujet. Pour les amateurs, on retrouve d’ailleurs plusieurs mentions à des grands du hockey qu’admire Saul: Yvan Cournoyer, Maurice « Rocket » Richard, Jean Béliveau. On y parle de La Soirée du hockey, des Canadiens et des Maple Leafs. On y découvre cependant à quel point ce sport était réservé aux blancs et impitoyable envers les équipes amérindiennes…

Je vous recommande chaudement ce livre, qui m’a fait passer par toute une gamme d’émotions. Je le trouve essentiel. Lisez-le.

Le livre a été adapté au cinéma. J’ai le film à la maison et je compte le regarder bientôt. Je viendrai sans doute ajouter quelques mots dessus quand je l’aurai vu. En attendant, je vous laisse la bande annonce:

Ce livre est paru en Europe sous le titre Jeu blanc (avec un autre traducteur). Si vous avez accès aux deux éditions, lisez plutôt celle parue chez XYZ éditeur. La traduction de Lori Saint-Martin et Paul Gagné est vraiment parfaite. J’ai eu la chance de pouvoir comparer des passages de l’autre édition grâce à une amie française. Même si le texte se ressemble, je préfère la traduction bien de chez nous. La puissance du texte me semble beaucoup plus forte. N’hésitez même pas!

Cheval indien, Richard Wagamese, XYZ éditeur, 265 pages, 2017

Évasion

evasion1968. Le soir du Réveillon, douze détenus s’évadent de la prison d’Old Lonesome, autour de laquelle vit toute une petite ville du Colorado encerclée par les montagnes Rocheuses. L’évènement secoue ses habitants, et une véritable machine de guerre se met en branle afin de ramener les prisonniers… morts ou vifs. À leurs trousses, se lancent les gardes de la prison et un traqueur hors pair, les journalistes locaux soucieux d’en tirer une bonne histoire, mais aussi une trafiquante d’herbe décidée à retrouver son cousin avant les flics… De leur côté, les évadés, séparés, suivent des pistes différentes en pleine nuit et sous un blizzard impitoyable. Très vite, une onde de violence incontrôlable se propage sur leur chemin.

J’ai lu ce livre en lecture commune avec My books my wonderland et Chinouk, avec lesquelles j’ai eu de beaux échanges. Il y en aura forcément d’autres puisque je l’ai terminé avec un peu d’avance. Il est toujours agréable de voir comment trois lectrices perçoivent le même livre.

Je dois l’avouer, je m’attendais à autre chose en commençant ce livre. J’aime les romans noirs et je m’attendais à en lire un. De ce côté-là j’ai été largement (trop?) servie! Par contre, le résumé du livre me laissait penser à une traque en plein bois, dans une tempête de neige, avec pour toile de fond la présence constante et implacable de la nature en hiver. C’est cet aspect qui m’a déçue. La nature, n’est pas vraiment présente. Elle est plus anecdotique qu’essentielle. Oui, les évadés ont froid. Oui, ils se sauvent dans la neige. Sauf qu’ils tournent en rond, ne vont jamais bien loin et ceux qui les traquent mettent rapidement la main sur eux, pour les tuer ou les torturer.

Je n’ai pas détesté ce roman, j’ai souvent été happée par des parties du récit qui me poussaient à lire encore un chapitre, encore un autre. Sauf que plusieurs aspects m’ont moins plu et finalement, j’en sors un peu mitigée. J’ai aimé, mais avec certains bémols. Ma lecture a d’abord débutée un peu plus laborieusement. J’ai mis un temps fou à entrer véritablement dans le livre. Il y a tellement de personnages, qui ne sont pas très attachants, que j’avais tendance à tous les mélanger. Il m’est arrivé souvent de devoir revenir en arrière pour chercher qui était qui.

Ça prend aussi beaucoup de temps avant que l’on comprenne les motivations des uns et des autres. Je peux lire des romans très noirs sans problème, tant que les personnages me donnent l’impression d’avoir un but ou une motivation quelconque, même si elle est largement tordue. Ici, ça prend plus des trois quarts du roman avant de commencer à comprendre ce qui pousse les personnages à agir comme ils le font, à comprendre leur passé ou bien ce qui les fait réagir. Vu le niveau de violence du roman, j’aurais eu besoin de plus que ça. J’ai parfois eu l’impression que c’était un peu gratuit. Il y a des choses dans l’histoire qui me semblent floues, même en ayant tourné la dernière page. Je suis un peu déçue puisque j’attendais énormément de ce roman. J’avais lu cet été une entrevue avec l’auteur à propos de son livre qui m’avait interpellée. Mon problème a peut-être été de me faire une autre idée du livre avant de le commencer.

Ce qui a poussé l’auteur à écrire ce roman, c’est l’histoire de la prison qu’on retrouve dans le roman:

« Elle a été construite à l’époque où le Colorado est passé du statut de territoire à celui d’État. Le gouverneur territorial avait donné le choix aux gens de la ville. Une fois le nouveau statut en place, ils pourraient soit accueillir la prison d’État du Colorado, soit l’université. Les gens de la ville jugèrent qu’ils ne voyaient pas bien quand le Colorado allait pouvoir avoir besoin d’une université, mais qu’en revanche ils avaient déjà grand besoin d’une prison. »

« Les murs de six mètres de haut que les détenus avaient construits eux-mêmes avec de la pierre taillée dans la montagne juste derrière la prison. C’est comme ça que cette prison avait été construite […] En travaux forcés, avec la sueur et le sang des prisonniers. On dit que plus de cent hommes furent enterrés sous ces murs, tués à la tâche. »

Ce choix d’un prison plutôt que d’une université est à la fois incongru et un peu terrifiant. Cependant, ça colle tout à fait bien à l’atmosphère qui règne dans la ville décrite dans l’histoire et aux choix faits par la population. La violence est là, dans l’ombre et n’attend qu’un déclencheur pour bondir. Le carnage en fin de compte, n’est jamais bien loin. Les gens prêts à le mettre en marche sont à l’affût de tout ce qui leur permettra d’assouvir leurs instincts de chasseur. La traque est grisante, même si elle se termine bien souvent dans un bain de sang.

La ville décrite dans Évasion est une ville de violence, de pauvreté, tant matérielle que spirituelle. C’est une ville d’anciens combattants portant le poids des horreurs de la guerre, qui finissent tous par devenir gardiens de prison (ou prisonniers, selon leurs choix de vie), sous le joug de Jugg.

« Aucun homme n’aime qu’on lui rappelle qu’il appartient à quelqu’un d’autre. »

C’est une ville faite de femmes violentées, de citoyens drogués aux amphétamines, d’armes, de racisme, de manque de scolarité et de magouilles.

J’ai aimé plusieurs personnages, comme Dayton, la seule femme réellement forte et présente tout au long de l’histoire. Avec sa ferme et son petit commerce illégal, je trouve que ce personnage apporte beaucoup au roman. J’ai même envie de dire: « Une chance qu’elle est là! ».
J’ai bien aimé Mopar, qui incarne le personnage qui se fait justice lui-même (et qui en même temps, rend justice à d’autres), même s’il est assez sadique. Il inspire une réflexion autour du crime. Charles qu’on rencontre en fin de livre me plaît aussi, même s’il est à la fois stoïque et extrême. C’est un personnage qui aurait gagné à être développé. Il est étonnant dans sa façon de faire face à la violence et d’y participer également.
J’ai par contre détesté plusieurs des détenus, comme les gardiens de prisons ou les journalistes. Ils sont peu attachants. Jim est si particulier qu’on éprouve à la fois du dégoût pour lui et de la pitié. C’est un personnage vraiment étrange. Jugg, qui s’occupe de la prison et semble avoir main basse sur toute la ville, est vraiment un personnage horrible. Il fait faire le sale boulot par les autres et pense que le monde lui appartient. On se demande comment une ville toute entière a pu sombrer sous ses commandements.

« Ainsi était la ville. Bordel de Dieu merci, c’est tout ce qu’on y trouvait. Ça suffisait pour vous donner envie de garder votre cœur dans un pot de chambre sous votre matelas. »

Les personnages de Benjamin Whitmer m’inspirent en fait une grande pitié. Ils vivent des existences dont ils ne veulent pas, s’enlisent dans des problèmes sans solution, sont assommés par la drogue, la boisson et la violence. Ils rêvent à d’autres lieux, mais ne font que tourner en rond dans la même ville, toute leur vie, sans pouvoir la quitter et sans pouvoir s’enfuir. La seule porte de sortie envisageable est, pour la plupart d’entre eux, la mort. C’est d’une tristesse implacable et d’une froideur qui glace le sang.

« Avec une bonne arme à feu le monde est une toile vierge offerte à l’imagination. »

Un roman qui ne laisse certes pas indifférent, tant par sa noirceur, sa vision d’une vie que l’on subit, que par sa grande violence. C’est un livre à ne pas lire si vous êtes déprimé, car l’espoir y est inexistant.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

C’est une histoire marquante et troublante, avec des personnages englués dans une vie étouffante. Un roman noir, vraiment très noir, qu’il est quand même difficile d’oublier tant certaines scènes de l’histoire sont perturbantes.

Évasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister, 406 pages, 2018

Nulle part sur la terre

nulle part sur terreUne femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n’a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe. Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d’arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C’est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l’attendent depuis des années. Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu’à un fil.

Le résumé me plaisait bien et je trouvais la couverture très belle. Je prenais en quelque sorte une chance avec ce deuxième livre traduit de Michael Farris Smith puisque j’avais tenté de lire son premier, Une pluie sans fin, que j’avais finalement abandonné. Je dois dire que Nulle part sur la terre fut une belle surprise: j’ai adoré ce roman!

Je ne m’attendais pas tout à fait à cette histoire qui s’avère finalement très prenante. L’auteur nous parle de plusieurs personnages, dont les principaux sont Maben et sa fille Annalee, ainsi que Russel qui croisera leur route. Mais pas tout de suite. Entre-temps, nous faisons la connaissance de plusieurs autres personnages. Certains sont nuisibles, voire dangereux, d’autres sont une vraie bénédiction.

Russel vient de sortir de prison. Maben est en fuite. Selon la loi, ils sont considéré tous les deux comme des criminels. Chacun leur tour, ils dévoileront au lecteur pourquoi ils en sont arrivés là. Puis, par un concours de circonstances, il se trouveront. Le roman aborde la question de la justice et de la moralité, à travers deux écorchés de la vie qui tentent de survivre à leur façon. Il y est question des apparences, du jugement et de ce que la loi dicte en cas de crime. On ne peut ressentir que de l’empathie pour ces deux personnages, malgré ce qu’ils ont fait, malgré la vie qui s’acharne sur eux, malgré leurs mauvais choix. C’est le plus fort du roman: montrer une autre facette de notre vision de la justice. Questionner sur le bien et le mal. Montrer que tout n’est pas noir ou blanc, mais bien souvent dans une zone grise et mal définie. Ou définie selon les critères des hommes.

« Il fallait bien qu’il y ait un point de non-retour. Des choses qu’on ne pouvait pas réparer. Il avait côtoyé les pires spécimens d’humanité et il aurait voulu qu’ils soient punis de leurs crimes afin de pouvoir se sentir différent d’eux. »

J’aime les romans dont l’intrigue et les personnages se croisent continuellement. Quand tout se coupe et se recoupe, pour finalement tisser une histoire dont on ne comprend les ramifications que lorsque la fin approche ou que de nouveaux événements surviennent. J’aime quand les liens entre les personnages se montrent plus soutenus qu’on le pensait au début et qu’on le découvre au fil des pages. Ce roman est construit de cette façon-là. C’est un vrai plaisir de lecture.

J’ai aimé la langue utilisée dans le roman, un peu familière, un peu brute. Les phrases qui donnent le sentiment de ne raconter que l’essentiel et qui par moments, offrent une petite bulle de lumière. Quelque chose de beau qui éclaire le texte.

« Ils communiquaient par gestes, montrant du doigt, hochant la tête, puis les mots étaient venus et maintenant s’il voulait un verre d’eau ou si elle avait besoin d’une couverture ils pouvaient se parler. Et les mots avaient donné un surcroît de réalité à quelque chose qui n’existait pas auparavant. »

Une phrase d’ailleurs dans le roman qui résume bien à elle seule ce que représente le livre:

« …[il] grimpa dans le pick-up et alla en ville. Il roula lentement entre les vieux bâtiments, espérant tomber sur une enseigne au néon qui lui indiquerait qu’il y avait encore de la vie ici. Espérant en trouver d’autres comme lui qui ne pouvaient pas encore se résoudre à la nuit. »

Nulle part sur la terre est un excellent roman noir que je vous conseille fortement. Le texte est très prenant, on veut en savoir plus et les pages filent à toute vitesse. L’écriture colle parfaitement au genre de roman que l’on découvre, portée par des personnages qui font de leur mieux, mais qui s’enlisent constamment. C’est sombre, c’est souvent injuste, mais c’est profondément humain. L’auteur réussi à amener un peu de lumière dans la vie de ses personnages, une petite lueur qui sert, peut-être, de promesse pour l’avenir.

Amateurs de romans noirs, celui-ci est très bon! J’espère que vous l’apprécierez autant que moi. J’ai eu souvent bien du mal à le lâcher.

Nulle part sur la terre, Michael Farris Smith, éditions 10-18, 354 pages, 2018

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles

manuel de survie a l'usage des jeunes fillesQue font deux gamines en plein hiver dans une des plus sauvages forêts des Highlands, à des kilomètres de la première ville ? Sal a préparé leur fuite pendant plus d’un an, acheté une boussole, un couteau de chasse et une trousse de premiers secours sur Amazon, étudié le Guide de survie des forces spéciales et fait des recherches sur YouTube. Elle sait construire un abri et allumer un feu, chasser à la carabine. Elle est capable de tout pour protéger Peppa, sa petite sœur. Dans le silence et la beauté absolue des Highlands, Sal raconte, elle parle de leur mère désarmée devant la vie, de Robert le salaud, de la tendresse de la sorcière attirée par l’odeur du feu de bois, mais surtout de son amour extraordinaire pour cette sœur rigolote qui aime les gros mots et faire la course avec les lapins.

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles porte assez bien son titre. Je le vois comme faisant référence aux recherches de Sal sur la survie en forêt, tout comme à un guide pour ces filles totalement dépourvues de stabilité dans leur vie et qui se retrouvent seules, en pleine nature.

Avant de commencer ce roman, j’avais un très bon pressentiment, j’étais assez certaine qu’il me plairait et je n’ai pas été déçue. C’est un très beau roman, même s’il raconte beaucoup de drames humains. Le livre a un côté lumineux, à cause de la présence d’une nature si belle et si vaste, par la forêt, par le personnage assez singulier de Peppa, la petite sœur drôle, extravertie, qui fait souvent trop de bruit et raconte tout à n’importe qui.

Le roman commence alors que les deux jeunes filles s’apprêtent à quitter la maison pour sans doute la plus grande aventure de leur vie. Renoncer à ce qu’on connaît pour aller se perdre dans les bois en espérant revivre et apaiser un nombre incalculable de souffrances, c’est quelque chose de difficile pour de si jeunes filles. Pourtant, elles s’en sortent assez bien vu les circonstances. Dans le livre, la nature m’apparaît comme un baume, un remède pour aller mieux, pour apprendre à revivre.

Si Peppa est un personnage plein de vie qui a une grande présence dans le livre, Sal est sans doute mon personnage préférée. C’est elle qui nous raconte son histoire. Elle ne réussit pas bien à l’école, encaisse des choses abominables pour une si jeune adolescente et elle prend soin à la fois de sa mère, complètement abrutie par l’alcool et de sa sœur. Elle fait face à tout avec un sérieux et une maturité déroutante.

« Survivre se résume en grande partie à prévoir, prendre le temps de réfléchir, prévoir, essayer de voir ce qui peut mal tourner et imaginer ce qui se passera si les choses changent. »

Elle connaît sur le bout des doigts des sujets pointus pour lesquels elle a un grand intérêt alors qu’elle a du mal à intégrer des notions d’apprentissage comme la lecture ou les matières enseignées à l’école. Elle peut apprendre à chasser le lapin à l’aide d’une vidéo sur Youtube ou construire un abri en consultant Internet. Elle a acheté en ligne (en piquant des cartes de crédit volées) du matériel de camping. Sa fuite est préparée dans les moindres détails. En mode défense, elle est redoutable. Elle apprend vite, connaît des tas de choses (mais qui ne font pas partie de ce que l’on doit connaître pour exceller en classe), elle peut survivre avec presque rien tout en s’occupant de sa sœur et en faisant passer leur expédition pour un « jeu ». Elle nous raconte son histoire, celle de sa famille, de ce qu’elle vivait à la maison. Puis vient la révélation, la raison pour laquelle elle est partie.

Il y a de fabuleux passages sur la vie en plein air, la création d’un abri, la chasse, la pêche, l’inventivité de Sal pour créer à elle et sa petite sœur, un lieu de vie en plein air qui soit chaud et confortable. Vivre dehors pour les sœurs, est presque moins difficile que de vivre à la maison. C’est une forme de liberté qui fait du bien, même si la menace de se faire prendre plane toujours au-dessus d’elles. À la maison, c’était la menace continuelle d’une visite des services sociaux. En pleine nature, c’est de se faire intercepter par les autorités et devoir rentrer à la maison pour affronter ce qu’elles y ont laissé… Beaucoup de problèmes.

Cette histoire est une bonne surprise car elle s’avère beaucoup plus riche que je ne l’aurais cru. Plusieurs personnages croisent la route de Sal et Peppa, mais le roman tourne essentiellement autour des filles, d’Ingrid qui représente une partie de l’histoire à elle seule avec sa vie si particulière, triste et captivante, ainsi que la mère des filles qui a un grand besoin d’aide. Quelques autres personnages apparaissent, mais le roman est essentiellement un livre sur la force et la faiblesse des femmes. À leur capacité de faire face à tout ou de s’effondrer quand ce n’est plus possible. Sal et Ingrid sont sans doute les femmes les plus intéressantes du roman, avec leur façon de voir les choses et la force qui les anime. Il y a en elles quelque chose d’aussi grand et d’aussi vaste que la nature.

Un roman à découvrir, assurément!

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, Mick Kitson, éditions Métailié, 246 pages, 2018