Jardin brisé

jardin brisé photoUn jardin grouillant dans la ville. S’y agite une communauté rompue, blessée, mais qui n’a pas perdu le goût de jouer. Au milieu de cette foule, une femme tente de dénouer le langage de son deuil. Les accidents de la mémoire sont partout… Avec une langue sensuelle, tendre, attentive aux orages comme aux effloraisons, l’auteure propose un recueil étonnant de candeur et de vivacité.

Jardin brisé est un recueil de poésie en trois parties qui aborde le deuil et les drames vécu par une femme. J’ai lu le livre sur trois jours, chaque jour associé à une partie. La première, Désordres, raconte un univers assez sombre et dur. L’écriture laisse transparaître des moments de grande fragilité, une âme cassée et endommagée par la douleur. J’avais par moments un peu de difficulté à comprendre le message qui était véhiculé.

La seconde partie, Le trou, présente le jardin comme une image métaphorique de sa douleur et de sa souffrance. Il y est beaucoup plus clairement question du deuil que dans la première partie.

Ces deux premières parties sont sans doute les plus sombres du livre. La noiceur y est tellement présente que le texte m’est apparu comme étouffant par moments.

La troisième partie, Photosynthèse, est une sorte de synthèse entre l’arbre et les émotions vécues par la femme. Le contexte de cette partie permet d’un peu mieux saisir le propos du recueil. L’auteure apporte des petites étincelles qui laissent une impression un peu plus positive pour l’avenir. Sauf que dans sa dernière poésie, j’ai eu l’impression qu’elle éteignait ces petites lumières allumées au fil des mots. Ça m’a donné une impression de lourdeur.

Aussi petit soit le livre, ce n’est pas un ouvrage que j’aurais pu lire d’une traite, puisque la noirceur du livre est trop forte pour ma sensibilité. N’empêche que l’écriture est très maîtrisée, très riche. C’est surtout le côté trop sombre du texte qui m’a dérangé. Ce n’est pas venu me chercher, je crois que ce type de poésie, moins lumineuse, ne me touche pas.

Le livre porte bien son titre, Jardin brisé, puisqu’il y a beaucoup de parallèles et de métaphores entre la nature, l’arbre, le jardin et les plantes pour parler de grandes douleurs et de souffrances. Normalement j’aime les auteurs qui utilisent la nature comme image pour raconter les émotions, mais ici c’est la lourdeur du sujet qui m’a un peu refroidi.

Ceux qui aiment la poésie plus sombre devraient aimer. Pour ma part j’ai eu l’impression de rester en retrait. C’était un peu trop pour moi. Malheureusement avec ce livre, c’est une rencontre qui n’a pas fonctionné.

Un extrait:

« Maintenant il pleut. Le jardin se déplie. Des images coulent assoiffées. Des rigoles de boue inondent le sol. Un courant plein de miroirs. On y voit le reflet de cauchemars d’enfants. »

Jardin brisé, Pascale Des Rosiers, éditions de l’Hexagone, 97 pages, 2018

Publicités

96 Bric-à-Brac au bord du lac

bric a brac au bord du lacQue disent les objets ? D’abord il y a le BOUM du petit cœur qui est grand de l’enfance. Suit l’ère des made in, articles du quotidien, chéris ou rêvés, brisés ou usés, recyclés ou partagés, retentissant en BANG, VLAN ou SMASH. Dans ce fabuleux bazar d’écrire se déballe un théâtre poétique unique, tiraillé entre une volonté incontestable d’éviter l’accumulation de la surconsommation et son revers, l’attachement aux choses qui font sourdre la langue, qui illuminent ce qui est, et réveillent la tendresse du bord du lac.

J’adore la poésie de Charles Sagalane que j’ai découvert avec 47 atelier des saveurs, un recueil de poésie qui a une place importante dans ma bibliothèque. J’aime énormément son travail et je possède la plupart de ses ouvrages. Sa poésie est particulière, elle est ancrée dans le quotidien et il réussit à travers ses mots, à donner de la grandeur aux toutes petites choses. Il sait manier la plume avec aisance, parfois un brin d’humour et beaucoup de sensibilité. Il a une façon de percevoir ce qui l’entoure qui me touche particulièrement. Il y a des auteurs, comme ça, qui viennent nous chercher plus que d’autres. Pour moi, Sagalane est un auteur qui incarne parfaitement la beauté d’une poésie contemporaine tout en tournant son regard vers le passé et les souvenirs. C’est réconfortant de le lire. Et comme chaque fois, j’ai envie de tout noter dans ses livres, puisque certains passages sont si beaux, si imagés et si parlants.

Bric-à-Brac au bord du lac raconte la poésie des objets, des choses accumulées au fil du temps, offertes, données, prêtées, les choses issues d’un « musée personnel » d’articles, un héritage de choses et d’autres. J’ai aimé comprendre certains choix de mots, comme ce nom de plume hérité d’un savoureux mélange de noms. Les jeux de mots, qui puisent dans la petite histoire familiale ou dans les souvenirs, qui font resurgir des choses qui ont été et qui ne sont plus. Un bagage du passé que l’on redécouvre à travers ces objets. Et souvent, un brin d’humour.

« Qui a semé le vent récoltera l’abri Tempo. »

D’outils qui ont durement travaillés, en passant par un globe terrestre où certains pays n’existent plus, le bric-à-brac cache autant de joyeux souvenirs que de moments nostalgiques. Il y a ce bâton CCM autographié, du temps où notre équipe de hockey gagnait encore des Coupes Stanley, le charme du catalogue Sears et toutes ces reliques d’un monde révolu.

L’auteur s’amuse aussi à créer un manifeste et des « lois » autour de la conservation des objets. Collectionner, accumuler, consommer, c’est tout autant une poésie qu’une critique de la société. Juste pour lire sa Harangue contre les consommastheures, ce livre en vaut la peine. Ce texte montre à quel point notre façon de consommer est détournée de la réalité.

« Ça fait pas si longtemps que les objets ont perdu de vue leur fabricant. On a attrapé ça je sais pas comment, la misère de pitonner pis payer, livrer pis déballer, effleurer pis jeter. […] Ça fait pas longtemps qu’on a désengendrer les objets. Dans le temps, personne aurait songé à entasser chez lui des fantaisies qu’on rapaille à crédit. »

Le livre est construit en plusieurs parties, avec un texte bien souvent éclaté: grosseur des caractères qui changent, titres ludiques, texte particulier, etc. Jouer avec les mots n’a jamais aussi bien démontré qu’avec ce livre. Il y a même une section poésie sous forme de devinettes! De quoi trouver son compte dans ce recueil si particulier et si parlant!

« rien ne sert 
d’acquérir

il faut se départir
à point. »

Avec 96 Bric-à-Brac au bord du lac, Charles Sagalane dresse un inventaire de choses accumulées au fil du temps, de petits héritages familiaux, d’objets du passé qui parlent aussi au présent. Il joue avec les mots, il utilise l’humour et le souvenir comme moyen de remonter le temps. Il nous parle des objets sous toutes leurs formes et de notre façon de se les procurer au fil des générations, de les transmettre, de les utiliser, de les jeter, ainsi que de notre attachement pour certains d’entre eux.

Un livre à découvrir et surtout, un auteur qu’il faut lire absolument! Que ce soit ce livre ou un autre, Sagalane est un poète qui nous offre toujours un grand bonheur de lecture.

96 Bric-à-Brac au bord du lac, Charles Sagalane, éditions La Peuplade, 240 pages, 2018

L’arbre d’Halloween

l'arbre d'hallowenPour Halloween, Tom Skelton se déguise en squelette et parcourt la ville avec ses copains, en quête de friandises. Mais cette année, le jeune Joe Pipkin ne les accompagne pas. Où peut-il bien être? Un homme inquiétant finit par leur ouvrir sa porte et va les entraîner dans un bien curieux voyage, de l’Égypte ancienne en Irlande, en passant par Paris et le Mexique, à la découverte des mystères de cette fête des morts. Ainsi, peut-être Tom et ses amis retrouveront-ils leur copain Joe et perceront-ils les secrets de l’Arbre d’Halloween?

J’aime beaucoup Ray Bradbury que j’ai lu souvent il y a quelques années, mais que je n’avais pas relu depuis un bon moment. J’ai eu envie de me plonger dans L’arbre d’Halloween le 31 octobre dernier justement, parce que j’avais le goût d’avoir une bonne lecture de circonstance. Il faut dire que les romans se déroulant à l’Halloween et proposant cette fête comme thème principal sont plutôt rares. J’ai donc commandé ce livre exprès pour l’Halloween et j’avais très hâte de m’y plonger. J’espérais qu’il soit à la hauteur de mes attentes.

Je n’ai pas été déçue, absolument pas. L’arbre d’Halloween est un conte poétique, mêlant histoire et fantastique. La plume est très belle et l’histoire est entrecoupée de petits poèmes ou de chansons.

« Les étoiles tournoient, les chandelles flamboient,
Et les feuilles-souris trottent sous le vent froid,
Et l’Arbre d’Halloween, quel éclat, quel délire,
De tous ses potirons t’adresse les sourires

La Sorcière et le Chat
La Goule et le Dragon,
La Faucheuse en action,
Leurs sourires sont là,
Sur l’Arbre d’Halloween,
Lampions qui l’illuminent… »

Ce conte raconte l’histoire de Tom et de ses amis. Ils ont tous un nom un peu prédestiné pour cette journée. Les références à l’Halloween et à ses personnages emblématiques sont partout. C’est l’histoire banale d’enfants qui s’apprêtent à passer l’Halloween et à s’amuser en cette journée frissonnante. Mais l’un d’entre eux manque à l’appel. Un étrange personnage nommé Montsuaire les accueillera à la recherche du vrai sens de l’Halloween.

Le côté fantastique et la quête de leur ami à travers le temps leur fera voir toutes sortes de choses dont ils ne doutaient pas un seul instant. Ils vont remonter le temps de quatre mille ans pour tenter de comprendre d’où provient cette fête des morts. Ils réalisent aussi ce que représentent les costumes populaires de l’Halloween – fantômes, momies, sorcières – et pour quelles raisons ils sont parvenus jusqu’à nous. Entre leurs découvertes et la quête de réponses, ils poursuivent la recherche de Pipkin, leur ami disparu.

« Tom Skelton frissonne. Chacun sait que ce soir le vent n’est pas normal et qu’en cette veille de la Toussaint la pénombre est spéciale. L’air semble parée de banderoles de velours noires, orange ou dorées. Comme pour une cérémonie mortuaire giclent de chaque cheminée des panaches de fumée. Hors des cuisines se dégagent des odeurs de citrouilles: celles qu’on évide pour façonner des têtes hilares et grimaçantes, celles qu’on cuit au four pour les déguster en tartes fondantes. »

Le texte est intéressant car l’auteur remonte aux origines de la fête des morts. Les personnages découvrent l’histoire qui se cache derrière en même temps que le lecteur. L’écriture est poétique, souvent très jolie. Je regrette seulement qu’on y retrouve parfois un langage plus lâche (comme « mec » et « putain », ce qui ne cadre pas vraiment avec le reste) alors que le texte est si beau. Je me demande s’il s’agit d’un choix de traduction où si on les retrouve aussi dans le texte original…

Outre ce petit bémol, j’ai passé un excellent moment avec ce livre le soir d’Halloween. Je le trouve intéressant à plusieurs niveaux, tant pour la prose poétique que pour l’histoire qui s’éloigne des romans d’horreur qu’on lit habituellement en cette journée frissonnante, pour plonger plutôt dans les origines de la fête. Une très belle façon de redonner un sens aux célébrations originelles de l’Halloween. À découvrir!

L’arbre d’Halloween, Ray Bradbury, éditions Folio SF, 165 pages, 2015

Fastes

fastes photoDisséqué, morcelé, déjà mort mais encore vivant, le corps se fragmente pour former des tapisseries, des robes, des manteaux, de chatoyants indices à rassembler pour un jour arriver à se porter entière. Or, le ratage est patent. Tout est à recommencer.

J’ai eu un gros coup de coeur pour la poésie de Chloé Savoie-Bernard, une auteure que je découvre avec ce court recueil de poésie écrit avec retenue et finesse.

Fastes est un texte sombre où un certain mal de vivre est très présent. Le texte est écrit avec une belle fluidité et c’est vraiment plaisant de le lire. Le côté nuageux de cette poésie est tellement bien maîtrisé que les pluies qui en découlent nous laissent entrevoir de beaux filets de lumière.

Je bave des larmes mauves
J’en fais des tisanes
Que j’offre à mes amies

Le contraste nous fait encore plus apprécier la beauté de ces vers. Cette habileté de l’auteure à nous transmettre l’émotion de tout ce qu’elle ressent, présentée sous forme de chair et de couches de vêtements ne demande qu’à être lue d’une traite.

À travers les vêtements et le corps, à travers la chair, elle nous montre son ressenti, sa façon de se percevoir, son mal être et ses sentiments. C’est cet aspect de la poésie, utilisant le corps et les vêtements pour démontrer une forme de souffrance intérieure, qui présente de façon originale ces sujets difficiles. La peau absorbe ce qui l’entoure et l’auteure l’utilise pour démontrer ses émotions.

Se gratter le bobo pareil que tout le monde
à force de se faire appuyer dessus
il giclera bien révélant les secrets
dont la blessure se gorge pour grandir

L’écriture est magnifique, imagée. C’est un recueil original, par sa façon imagée d’aborder son sujet, par les vêtements et la place que prend le corps. J’ai tellement aimé cette poésie que je lirais bien ses autres recueils. C’est une plume à découvrir, assurément.

Fastes, Chloé Savoie-Bernard, éditions de l’Hexagone, 80 pages, 2018

Presquailleurs

presquailleursLa société famélique, saturée d’individualisme, est le lieu initial du recueil. Au fil des pages, la poète joue des coudes et du langage pour s’inventer une posture d’où il serait possible de prendre la parole – une parole libérée de la toute-puissance du « je » tout autant que de l’utopie en banqueroute du « nous ». C’est ainsi que se creuse peu à peu un espace, point de rencontre possible avec le lecteur. Presquailleurs.

Nous avons lu ce livre à deux. En le débutant, nous nous sommes rapidement rendu compte que la musicalité des mots s’accordait bien à une lecture à haute voix et nous avons finalement choisi d’aborder ce livre à deux. Nous lisions un chapitre, avant d’en discuter entre nous.

Presquailleurs est une poésie très urbaine, parfois brute et un peu écorchée, qui utilise plusieurs niveaux de langage: langue familière, mots en anglais, langage poétique et des contractions de mots forçant bien souvent à la réflexion. C’est un recueil de poésie qui demande du temps, un moment pour le laisser mijoter afin de mieux en saisir le contexte et comprendre le propos de l’auteur. Nous avons trouvé qu’une lecture active, à deux, s’y prêtait bien.

Les chapitres abordent différents sujets, toujours reliés à ce désir de prendre la parole et de se détacher du « nous ». L’auteure fait beaucoup d’allusions à la société, à l’image qu’on doit projeter et à ce que cette société refermée amène comme difficultés. C’est une société désolante. Le recueil parle du mal de l’être humain versus le mal de la société. C’est l’humain, en fin de compte, qui crée tout cela. Reflet de la société actuelle, entre superficialité et détresse.

« Faut-il redonner du sens au tragique? »

On sent des thèmes graves abordés, la déception d’une société molle, le suicide, la solitude. Elle montre que les gens font preuve d’un certain égoïste, les gens se connaissent mal et la souffrance est souvent présente. Se laisser dicter par une société qui ne fonctionne pas bien, c’est se retrouver à faire des choix qui ne rendent pas heureux. Le monde raconté dans ce livre nous donne le sentiment que le monde est en quelque sorte une incompréhension et qu’il faut réussir à s’en libérer pour être pleinement soi-même. Malgré ce qui est sombre et négatif, la poésie reste belle.

« Une mince couche de lumière
M’englobe très fine
Fragile
Ce n’est pas moi qui ne vais pas bien
Ni nous ni nounours
Ce qui entoure
En projection constante
Impitoyable est
En face de moi
Qui ne trouve pas la joie »

Le début du recueil peut sembler plus hermétique et on doit prendre le temps de comprendre le texte. La poésie particulière, à laquelle nous ne sommes pas particulièrement habitués, sait piquer notre curiosité et nous donner envie de creuser plus loin pour en saisir toutes les subtilités. C’est une lecture qui porte beaucoup à la réflexion et de l’avoir partagée à deux a été un exercice très intéressant.

Un livre qui mériterait une relecture, un peu plus tard, pour en percevoir différemment les nuances et peut-être encore mieux aborder le texte.

Presquailleurs, Patricia Lamontagne, éditions de l’Hexagone, 64 pages, 2018