Froid

Froid. Comme l’habitacle de ce Cessna écrasé dans le Nord ontarien glacial où, blessée, Fabiola Halan a été abandonnée à son sort par la pilote.Froid. Comme le sang dans les veines d’Elmore Trent, professeur universitaire, quand il apprend que Katie, sa jeune amante, a été retrouvée démembrée et en partie dévorée – dévorée ! – dans un stationnement. Froid. Comme l’esprit englué de Paul North, joueur semi-professionnel de la Ligue de hockey autochtone, lorsque la police l’interroge au sujet de la jeune femme avec qui il a soupé tard la veille, et qu’il a raccompagnée à sa voiture…
Cet hiver-là, à Toronto, les tem­pé­ratures sont particulièrement basses, comme si une étrange chape couvrait la ville. Dans ce climat anormal, malsain, les destins de Fabiola, Elmore et Paul, trois personnes situées à des positions éloignées, voire incompatibles sur le spectre social, sont soudain inextricablement liés, comme si une force maléfique se jouait d’eux, les avait méticuleu­sement choisis comme alliés non-consentants dans sa quête de vengeance… et de nourriture. Et si la clé de l’énigme se trouvait dans les récits autochtones que le professeur enseigne à ses étudiants ? Avec l’aide de Fabiola et Paul, Elmore sait qu’il peut traquer et vaincre la bête…

Froid de Drew Hayden Taylor est un roman vraiment bien écrit et très intriguant.
On y suit trois personnages principaux: Fabiola, blessée et frigorifiée, est abandonnée par la pilote du Cessna où elle prenait place, alors qu’elles se sont écrasées dans le Nord ontarien. Elmore, professeur à l’université, glacé d’effroi lorsqu’il apprend que sa jeune amante a été retrouvée démembrée et en partie dévorée dans un stationnement. Paul, hockeyeur, perturbé par les questions de la police qui l’interroge sur le décès d’une femme avec qui il a soupé la veille. Ces trois personnages, qui n’ont rien en commun et sont issus de milieux qui ne semblent pas compatibles, finissent par se croiser dans des circonstances particulièrement étranges.

« Pour mon peuple, l’hiver est le meilleur moment pour raconter des histoires. »

À la fois enquête policière et roman fantastique, Froid est vraiment un livre très intéressant. Les personnages sont élaborés, très plaisants à découvrir. On plonge dans leurs univers respectifs, que ce soit le monde universitaire, la survie dans le Nord après un accident ou la vie d’un joueur de hockey qui passe son temps sur la route. Trois personnages complexes, qui vivent différemment les événements auxquels ils sont confrontés.

L’auteur parsème également son histoire de plusieurs titres de livres et auteurs, suggestions détournées que je me suis empressée de prendre en note. Avoir un personnage professeur permet de faire passer de belles idées sur les livres. Drew Hayden Taylor propose aussi des réflexions intéressantes sur le monde autochtone et un regard sur la société d’aujourd’hui. J’ai apprécié ce mélange d’idées et de genres, dans un roman qui va plus loin qu’un policier classique.

On vit auprès des personnages un hiver ontarien particulièrement rigoureux et glacial. Chaque élément tourne autour du froid, qu’on peut presque sentir transpercer les pages. Drew Hayden Taylor a également beaucoup d’humour et il construit son histoire autour des légendes autochtones qui sont fascinantes. Il nous propose un roman à la croisée des genres particulièrement prenant. J’ai aimé sa façon d’écrire, de raconter cette intrigue, de mettre en opposition des vies socialement à l’opposé l’une de l’autre, qui deviennent des atouts pour faire face à ce qui défie l’entendement.

J’ai passé un excellent moment et j’ai vraiment adoré ce roman! Je veux absolument relire cet auteur. Il a une façon unique d’intégrer le fantastique et les légendes dans ses histoires. Une très bonne lecture que ce roman. J’avais aussi beaucoup aimé son recueil de nouvelles, Nous voulons voir votre chef ! que je vous conseille également.

Froid, Drew Hayden Taylor, éditions Alire, 427 pages, 2025

La couleur du beau temps

Un recueil de 13 chansons et poèmes qui invite toute la famille à savourer au fil des saisons les couleurs de la nature. Un perpétuel voyage de l’imaginaire, évoqué dans une langue claire et dansante, nous incite à garder la mémoire des racines et à faire confiance aux nouvelles générations.

La couleur du beau temps est un album musical, avec une belle brochette d’interprètes. Les morceaux qui accompagnent l’album peuvent être écoutés sur la plupart des sites en ligne, à l’aide d’un code fourni dans l’album. Les chansons et les poèmes sont du grand Gille Vigneault, un homme que j’admire énormément et qui m’impressionne toujours beaucoup.

Ce superbe livre parle du passage du temps, des saisons, de la nature, de la musique, de l’imaginaire, mais aussi de nos racines. C’est un livre coloré avec de douces illustrations, toutes jolies. J’ai beaucoup aimé me laisser porter par la musique et suivre le texte poétique au fil des pages. Beaucoup de gens ont travaillé à l’élaboration de cet album et ils ont fait un merveilleux travail. C’est un livre intemporel, magnifique, qui fait le passage entre les générations et peut être apprécié par les adultes comme par les enfants.

« Moi, quand j’ai connu la musique
Elle était vêtue en violon. »

Il y a de si belles images poétiques à travers les textes proposés par Gilles Vigneault. Une magnifique découverte!

La couleur du beau temps, chansons et poèmes de Gilles Vigneault, illustrations de Nathalie Dion, interprètes Daniel Lavoie, Catherine Major, Pierre Flynn, Judi Richards, Alexandre Désilets et Kathleen Fortin, éditions la montagne secrète, 40 pages, 2025

Si les chats pouvaient parler

La librairie de Marzio Montecristo, Les Chats Noirs, a été choisie comme “librairie flottante” pour un événement exclusif : le célèbre auteur de romans policiers Galeazzo écrira les derniers chapitres de son nouveau roman à bord d’un bateau de croisière qui fera le tour de la Sardaigne. Marzio n’est pas très enthousiaste – il déteste Galeazzo –, mais la librairie est en difficulté et c’est une opportunité à ne pas manquer. Le libraire se lance donc dans l’aventure, emmenant avec lui l’inspecteur Caruso, futur membre du club de lecture des “enquêteurs du mardi”, et ses deux mascottes félines, Poirot et Miss Marple. Marzio imagine passer des vacances somme toute agréables, mais le voyage prend une tournure inattendue lorsqu’un meurtre vient troubler l’atmosphère idyllique de la croisière. Personne ne peut quitter le navire et la tension est à son comble. Ce deuxième volet des aventures de Marzio Montecristo lui donnera l’occasion de mettre à profit des années de lecture policière pour affronter un meurtrier à l’esprit brillant, convaincu d’avoir commis le crime parfait.

Si les chats pouvaient parler est la seconde enquête de Marzio Montecristo, qui tient la librairie Les Chats Noirs. Je dois dire que je suis toujours sous le charme de ce libraire irascible, qui s’emporte contre le manque de culture de ses clients et les demandes qu’il juge ridicule. Sa librairie va toujours aussi mal et l’attrait des deux chats, Poirot et Miss Marple, devenus l’image de la librairie, commence à s’effriter auprès de la clientèle. Ils n’attirent pas forcément les lecteurs que Marzio souhaiterait retrouver chez lui. Il faut dire que la bêtise humaine le hérisse. Il écorche d’ailleurs au passage certaines modes littéraires qui font assurément sourire.

Cette fois, la librairie a été choisie pour vendre des livres sur le bateau hôte du dernier événement exclusif de l’auteur de romans policiers Galeazzo, écrivain médiocre selon Marzio, qui ne se gêne pas pour le dire. Mais ça paie les factures et Marzio, désespéré, accepte de participer en amenant les chats avec lui.

« Avec la poisse que je me trimballe, au moment où je mettrai un pied à bord, quelqu’un va mourir. Garanti. »

Et c’est ce qui se produit. Marzio, accompagné de l’inspecteur Caruso qu’il a invité à l’accompagner, comme futur membre du club de lecture des « enquêteurs du mardi », se retrouvent donc à devoir enquêter et démêler les fils de cette affaire mystérieuse, d’autant plus qu’avec la tempête qui fait rage, il est difficile de quitter cette croisière de malheur. Ils devront trouver le coupable et dénouer les fils de cette mort plus que suspecte. Quant à Poirot et Miss Marple (les chats naturellement), ils ne sont jamais bien loin!

J’ai adoré ce roman, tout comme j’avais adoré le premier. Hommage au roman policier, construit avec plein de références au genre, l’auteur nous offre un univers auquel on s’attache, des personnages drôles et excentriques, un club de lecture particulièrement atypique, des enquêtes efficaces. Ici, on reconnaît bien l’hommage à Agatha Christie et à Mort sur le Nil (farce grotesque décriée par Marzio, évidemment). Le libraire est un homme bourru, vraiment pas évident à vivre (Patricia, son employée, pourrait nous en parler) mais il a un bon fond. On n’a qu’à le voir avec Nunzia ou La folle aux chats. L’auteur a le talent de nous rendre sympathique un personnage qui ne le serait pas, et de nous attacher à lui. Les dialogues sont souvent savoureux, avec une pincée d’humour noir qui n’est pas pour me déplaire. J’ai déjà hâte au prochain!

Si les chats pouvaient parler, Piergiorgio Pulixi, éditions Gallmeister, 336 pages, 2025

Mon année Salinger

À la fin des années 90, Joanna, qui vient de terminer ses études de lettres, s’installe à New York où elle a trouvé un poste d’assistante dans une grande agence littéraire. Chaque jour, elle quitte l’appartement minuscule et délabré qu’elle occupe à Brooklyn avec son petit ami, Don, aspirant écrivain ténébreux et neurasthénique, pour se rendre en métro sur Madison Avenue et retrouver l’antique dictaphone et la machine à écrire qui trônent encore sur son bureau. Mais aussi et surtout sa boss, une femme de tête fantasque et charismatique qui semble n’avoir d’autre préoccupation qu’un mystérieux Jerry… Hommage à la ville de New York, des cafés bohèmes de Brooklyn aux lofts du Lower East Side, Mon année Salinger est aussi un récit d’apprentissage subtil, émouvant et drôle : la trajectoire littéraire et sentimentale d’une jeune femme et sa rencontre avec Salinger.

J’ai adoré l’ambiance de ce récit. Je suis d’abord tombée sous le charme du très beau film de Philippe Falardeau que j’ai vu tout récemment. J’en ai aimé l’esthétisme, le jeu des acteurs, le sujet et l’atmosphère qui s’en dégage. C’est un film dans lequel je me sentais bien. Il fallait absolument que je lise le livre.

Ce récit raconte l’installation de Joanna à New York, à la fin des années 90. Elle a décroché un poste d’assistante dans une agence littéraire. Elle souhaite écrire, comme des centaines d’autres assistants et employés de bureau qui parcourent les rues de la grande ville chaque jour. Elle vit dans un appartement minable qui coûte les yeux de la tête. Elle a parfois du mal à joindre les deux bouts. Elle doit affronter les humeurs de sa patronne qui ne semble s’animer qu’à la mention d’un certain Jerry. Tranquillement, Joanna trace son chemin à l’agence et fait l’apprentissage d’une vie qu’elle tente de modeler à son image. On suit également son parcours personnel.

Ce récit m’a beaucoup touchée. J’ai tout de suite aimé l’ambiance du bureau à l’ancienne où travaille Joanna, dont la patronne est réfractaire aux nouvelles technologies. Et il y a ce fameux Jerry, plus connu sous le nom de J.D. Salinger, dont on sait qu’il vivait reclus et se tenait à l’écart de la scène littéraire. Joanna avance doucement dans son emploi et fait des choix qui ne respectent pas forcément les directives qu’elle reçoit. C’est une forme de rébellion tranquille contre l’absurdité de certaines règles. Mais aussi parce qu’elle vibre au contact des livres, des écrivains, des lettres et des manuscrits qu’elle reçoit, que la littérature la touche et va sans doute au-delà du simple « commerce » pour elle. Elle est touchante par moments.

« Comment pouvait-elle passer ses journées – sa vie entière – à introduire des livres dans le monde et ne pas les aimer comme je les aimais, moi, comme ils avaient besoin d’être aimés? »

Mon année Salinger est une plongée dans le monde littéraire de l’arrière scène, celui qu’on connaît peu. C’est aussi un roman d’apprentissage sur les choix d’une jeune adulte, dans une ville en effervescence avec tout ce que ça implique de relations, d’espoirs, de déceptions, de rencontres. Le livre à ce niveau va plus loin que le film, puisqu’on a droit à un peu plus qu’une année dans la vie de Joanna (quatre saisons puis le retour de l’hiver, encore) et un aperçu de ses choix à venir.

Ayant beaucoup aimé L’attrape-cœurs de Salinger à l’époque où je l’ai lu, j’ai adoré me plonger dans ce récit qui explore le lien que tisse une jeune femme qui débute dans la vie adulte, avec l’auteur d’une œuvre qui a marqué des générations de lecteurs. Le livre explore aussi, à mon sens, tout le pouvoir de la littérature et des écrivains sur les lecteurs. J’ai adoré le film, comme le livre!

Mon année Salinger, Joanna Smith Rakoff, éditions Albin Michel, 357 pages, 2014

La Dissonance

Quand ils étaient adolescents, dans la petite ville de Clegg, au Texas, Athena, Erin et Peter ont appris à maîtriser la Dissonance, une magie qui exploite les émotions négatives – isolement, colère, mal-être, jalousie… Hal, leur ami, s’est quant à lui découvert capable de se projeter dans un lieu a priori inaccessible : le Temple de la Douleur. Puis un drame les a séparés et les trois survivants se sont dispersés à travers le pays. Sans doute pour oublier, passer à autre chose. Vingt ans plus tard, prisonniers de vies banales, les voilà invités à retourner à Clegg pour clore le chapitre le plus douloureux de leur existence. La Dissonance leur permettra-t-elle d’éviter une nouvelle tragédie ou, au contraire, accélérera-t-elle l’inévitable ?

J’ai lu La Dissonance de Shaun Hamill sans même avoir lu la quatrième de couverture. J’avais beaucoup aimé son premier livre, Une cosmologie de monstres et juste son nom sur ce nouveau roman m’avait déjà convaincue. On retrouve d’ailleurs ici certains thèmes similaires. Hamill a vraiment un style bien à lui et il entrouvre toujours la porte d’un univers sombre et dans lequel le lecteur n’est pas toujours à l’aise.

Quand ils étaient adolescents, Erin, Athena, Peter et Hal ont expérimenté la Dissonance, « La rupture d’harmonie dans le multivers – le décalage entre ce qui devrait être et ce qui est. » C’est en fait une forme de magie se nourrissant d’un mal-être et d’émotions négatives. Hal quant à lui a été faire un tour dans le Temple de la Douleur. Son expérience est donc différente. Il a toujours été un peu à part du reste du groupe, avec à leur tête le professeur, pour les former et les guider. Un drame terrible a causé la mort de l’un d’eux. Le groupe, le coven, s’est séparé et perdu de vue. Vingt ans plus tard, les trois survivants retournent là où tout a commencé…

Ce roman bien dense, se déroule en fait assez lentement. Et malgré cela, il se passe beaucoup, beaucoup de choses. On se promène entre les différentes époques, celle de l’adolescence des jeunes et de leur apprentissage, puis celle de l’âge adulte. En commençant ce roman (tout comme son premier) on ne s’attend absolument pas à ce que l’on va trouver. L’histoire va dans différentes directions et les personnages, comme les revirements de situations, nous prennent par surprise. Lire Shaun Hamill c’est ouvrir un livre dont on pense avoir une idée de l’histoire alors que ce n’est absolument pas ce que l’on croit. Il nous amène dans des lieux où l’on ne pensait pas aller. Des lieux où parfois, nous ne sommes pas sûrs de vouloir aller. Toujours quelque part entre le roman d’apprentissage, le fantastique et l’horreur. Je crois que ce que j’aime chez lui.

J’ai aimé les personnages qu’il a créé, qui sont attachants et complexes à la fois. Si vous aimez les histoires d’amitié qui s’étalent sur des années, les personnages qui font l’apprentissage d’un monde étrange, qui rencontrent de nombreux périls et vivent d’étonnantes aventures, ce roman fantastique risque de vous intéresser. Le monde de la Dissonance est un monde magique, étrange, que l’auteur utilise pour permettre la rencontre de créatures particulières et d’un univers parallèle au nôtre. Suivre l’apprentissage des ados devenus adultes et leur regard sur un monde à la fois terrifiant et à la limite du nôtre, est passionnant.

Même s’il n’est pas parfait – il y a beaucoup d’univers autour de la Dissonance et de trouvailles stupéfiantes –  ce roman nous immerge totalement. J’y pensais souvent quand je déposais le livre et j’avais hâte de le reprendre. J’ai beaucoup aimé cette aventure! Je n’hésiterai pas à relire cet auteur, sans même me soucier du sujet de son prochain livre. C’est ce qui fait le charme des écrits de Shaun Hamill. On ignore dans quel monde on va se retrouver, même en lisant le résumé.

La Dissonance, Shaun Hamill, éditions Albin Michel, 640 pages, 2025