Jack et le temps perdu

Le jour où la baleine grise à la nageoire dorsale cicatrisée s’empare de son fils, Jack s’embarque dans une folle aventure pour le retrouver. Le pêcheur sera prêt à tout pour y parvenir, quitte à y perdre… son âme.

Jack et le temps perdu est un livre à mi-chemin entre la bande dessinée et l’album. C’est un très beau livre, qui m’a beaucoup plu. L’histoire de Jack, parti sur les mers pour retrouver la trace de son fils, est à la fois belle, un peu triste et très touchante. 

Jack passe tout son temps sur l’eau depuis son départ. Il est toujours sur son bateau. Il y vit, y réfléchit, y reste pratiquement tout le temps. Il s’est même fait un jardin en haut de sa cabine pour être sûr de passer le moins de temps possible sur terre. Son but: trouver une grosse baleine grise. Celle qui lui a ravit son fils. Cette baleine qui l’empêche de vivre réellement, en le poussant à une quête perpétuelle, jusqu’à se perdre lui-même. 

Pour Jack, la recherche de la baleine est une obsession. Il a abandonné toute vie terrestre pour une vie en solitaire sur son bateau. Les gens qu’il croise ignorent sa quête. Ils ne savent pas non plus pourquoi il ne pêche pas normalement comme tous les autres pêcheurs. C’est que Jack est sur l’eau pour une raison bien différente des autres.

Plus on avance dans la lecture de ce bel album, plus l’émotion est au rendez-vous. Le titre fait sans doute référence au temps que Jack « perd » sur l’eau à la recherche de ce qui lui manque, axé sur la perte de son fils, alors qu’il ne prend plus le temps de vivre sa propre vie. Jack demeure un personnage attachant, dont on suit la quête avec intérêt.

« Jack lisait à propos de tout et de rien. Ainsi, Jack savait qu’il existe neuf types de renards et pas un de plus dans le monde. Une nuit, il avait même déclaré dans l’anonymat le plus total que son préféré serait le renard arctique. Allez savoir pourquoi. »

Toute l’énergie de Jack est concentrée sur le même but: retrouver son fils. Intérieurement, c’est un personnage qui demeure marqué par la perte qu’il a vécu. L’album véhicule beaucoup d’émotions, tant par l’atmosphère qui s’en dégage que par le choix des couleurs et des tons. Les dessins sont simples mais parfaitement représentatifs. J’ai passé un beau moment avec ce livre. 

Jack et le temps perdu est une belle histoire. L’album est plaisant à lire, les dessins sont beaux et collent très bien à l’atmosphère que véhicule l’histoire. J’ai beaucoup aimé et je relirai certainement ce livre quand l’histoire sera moins fraîche à mon esprit. Une belle découverte!

Jack et le temps perdu, Stéphanie Lapointe, illustrations de Delphie Côté-Lacroix, éditions XYZ, 96 pages, 2018

Sauvagines

Sur les terres de la Couronne du Haut-Kamouraska, là où plane le silence des coupes à blanc, des disparus, les braconniers dominent la chaîne alimentaire. Mais dans leurs pattes, il y Raphaëlle, Lionel et Anouk, qui partagent le territoire des coyotes, ours, lynx et orignaux, qui veillent sur les eaux claires de la rivière aux Perles. Et qui ne se laisseront pas prendre en chasse sans montrer les dents.

J’avais bien aimé Encabanée, le premier livre de l’auteure. Il était cependant très court et la lecture était passée un peu trop vite à mon goût. Il avait aussi quelques petits défauts d’un premier roman, mais j’étais ravie de cette lecture puisque ce genre de livre est assez rare dans le paysage littéraire québécois. J’avais donc très hâte de retrouver Gabrielle Filteau-Chiba et cette seconde lecture a été vraiment excellente. J’ai adoré ce roman.

Dans Encabanée, on suivait Anouk qui s’était exilée dans une cabane dans le bois. Ici, on suit Raphaëlle, une agente de protection de la faune désabusée par son travail. Elle a l’impression que son rôle consiste beaucoup plus à protéger l’économie et les récalcitrants, que la faune de nos forêts. Il faut dire que ses ressources sont assez minces, que le territoire est grand et que les lois ne sont pas forcément conçues pour protéger réellement la faune.

« Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes. »

Raphaëlle vit sur le site d’une vieille érablière abandonnée, proche de la nature. Elle se promène avec la photo de son arrière-grand-mère autochtone dans son camion, une femme qui la fascine et l’intrigue. Elle côtoie les animaux de près, dont une ourse qui se promène sur son terrain. Le livre débute alors qu’elle adopte un animal, mi-chien, mi-coyote, qui sera sa compagne de tous les instants. Sa route croise alors celle d’un braconnier assoiffé de sang, protégé par le silence de ceux qui vivent près de lui. C’est un petit monde, personne ne veut faire de vagues. Quand Raphaëlle découvre qu’il ne traque pas seulement les coyotes et qu’il l’observe, en plus de s’immiscer chez elle, elle ne peut pas se laisser faire.

En parallèle, Raphaëlle découvre le journal qu’une femme, Anouk, a oublié à la laverie. Le carnet s’intitule « Encabanée ». J’ai adoré le recoupement entre les deux romans de l’auteur par l’entremise de ce journal fictif qui fait le pont entre les deux histoires. On découvre alors une nouvelle facette d’Anouk, le personnage du premier livre, et une belle histoire entre elle et Raphaëlle. C’est aussi pour le lecteur l’occasion de faire la rencontre d’un personnage doux et gentil, Lionel, qui fait office de figure paternelle pour Raphaëlle. J’ai vraiment aimé ce beau personnage, droit et ayant soif de justice pour ceux qu’il aime.

« Lionel le solide, le bon vivant, le généreux. Tout ce qu’on espère d’un papa. L’incarnation de l’homme des bois de tous les combats. Celui qui connaît l’âge des arbres, associe le nom des oiseaux à leur chant. Celui qui réconforte ma petite fille intérieure par sa seule présence ici. Quiconque voudrait m’atteindre devra d’abord lui passer sur le corps. »

L’écriture de Gabrielle Filtrau-Chiba est vraiment très belle. Ça se lit comme du bonbon, c’est poétique, militant sans être moralisateur, c’est un livre qui sent le bois d’épinette et l’eau de la rivière, dans lequel on plonge avec un immense plaisir! Si Encabanée était un tout petit livre, Sauvagines est beaucoup plus consistant et le troisième qui m’attends dans ma pile, Bivouac, est encore plus gros. J’ai vraiment hâte de le lire. En retrouvant Gabrielle Filteau-Chiba, ça m’a rappelé à quel point elle a une belle plume. Et surtout, que le roman « long » lui va bien. Elle a le style et le sens de l’histoire pour cela je trouve. 

« Je suis convaincu, moi, que pour défendre le territoire, il faut l’habiter, l’occuper. »

Dans Sauvagines, on retrouve cette fois encore de jolies illustrations, comme dans le premier livre. C’est vraiment agréable tout au long de la lecture. J’ai adoré aussi la signification magnifique du titre qu’on découvre au fil des pages. L’image de ce qu’il représente est très forte. 

Sauvagines est un hommage à la forêt et aux animaux, un plaidoyer pour l’utilisation responsable des ressources et d’une meilleure justice. Une excellente lecture! Une auteure à découvrir et à surveiller, que de mon côté j’apprécie de plus en plus au fil de mes lectures. 

Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 320 pages, 2019

Si près, si loin, les oies blanches

Si près si loin les oies blanchesTout au long de ce livre, deux pistes se croisent au fil des lieux, des époques et des saisons : celle des grandes oies blanches et celle des gens qui les ont admirées, convoitées. Sur la toile de fond des cycles naturels, la halte immémoriale des oies en bordure du Saint-Laurent devient ainsi le germe d’une réflexion sur les liens entre les humains et les animaux, sur le territoire et le vivre-ensemble, sur la liberté, la solidarité et la détermination. Si près, si loin, les oies semblent nous livrer un message… Dans leur sillage, s’ouvrent nos propres routes migratoires…

Cet essai de Gérald Baril est une vraie petite merveille. Ayant comme point de départ les oies blanches, l’auteur aborde une foule de sujets, nous parle de quantité de livres et nous raconte l’univers des oies et de ceux qui les ont observées et admirées.

« Que l’on soit scientifique, chasseur, artiste, amant de la nature ou simple témoin de leur passage saisonnier, la multitude des oies captent l’attention et frappe l’imagination. Ce temps d’arrêt, que nous intime la grandiose et fugitive présence des oies blanches, nous porte à méditer sur les rapports entre les humains et les animaux, sur le territoire et sur la notion de communauté. Si près et si loin de nous, les oies semblent nous livrer un message. »

Le livre est divisé en quatre grandes sections, qui couvrent le passage des saisons. Chaque moment de l’année amène son lot de découverte, de bonheurs. Toujours avec les oies en premier plan ou par moments, en toile de fonds. Ces oiseaux sont aussi l’occasion pour l’auteur d’aborder des sujets qui lui sont chers: la culture, l’art, la littérature, la gastronomie, la politique, la nature, les moments passés au chalet ou avec des amis, l’écriture, la chasse, l’environnement, la toponymie (le Village-aux-Oies par exemple, aujourd’hui complètement rasé), la science, la biologie, l’aménagement du territoire, son exploitation et sa protection. Le passage des grandes oies annonce le changement des saisons et a quelque chose de très émouvant.

Le livre est aussi une sorte de « voyage » pour suivre les oies. L’auteur nous parle de l’incontournable Baie-du-Febvre (si vous n’y êtes jamais allés, c’est un lieu fabuleux et impressionnant pour voir les oies), du Cap Tourmente et de l’Île Bylot. Il puise dans notre histoire, celle des premiers explorateurs d’autrefois et des scientifiques d’aujourd’hui, pour nous offrir un voyage passionnant à la découverte des oies blanches. Avec l’auteur, on suit les comportements des oiseaux, leur façon d’évoluer en groupe et de migrer vers des contrées plus propices pour la reproduction par exemple. On apprend beaucoup de choses sur le travail des chercheurs et le baguage des oies.

De nombreux chapitres sont consacrés aux Amérindiens et à leur relation avec les oies. On parle également de chasse et j’ai adoré le propos de l’auteur à ce sujet, sa façon de percevoir la chasse, les points qu’il apporte en sa faveur et son point de vue par rapport aux croisades qui ont brimé les droits des Premières nations. Il rejoint sur beaucoup de points ce que je pense de la chasse, de sa perception dans la société. La place des oies dans l’imaginaire des Inuits est très importante.

« Il fut un temps au Québec où personne n’aurait songé à blâmer la chasse, tellement l’activité était parfaitement intégrée dans les mœurs. Tous ne chassaient pas, mais beaucoup en profitaient. »

Cet essai raconte à la fois la biologie des oies, la façon dont elles sont nommées, leurs particularités alors qu’elles entreprennent de grandes traversées. Au-delà des détails plus techniques ou biologiques, le texte est empreint d’une belle sagesse, d’une délicatesse et de détails passionnants qui nous amènent sur la trace de la sauvagine. Revisiter l’influence des oies dans nos vies, s’imprégner de la nature et de ce qu’elle nous apporte et réfléchir à une foule de sujets allant du véganisme à la politique, apportent à l’essai une dimension humaine et très intéressante.

À la fin de chaque grand chapitre, l’auteur nous convie à une petite tranche de vie, à une réflexion plus intime, autour des sujets précédemment abordés. Les passages sont en italiques dans le livre et marquent une sorte de pause, J’ai beaucoup aimé. On a le sentiment de suivre d’un peu plus près l’auteur en plongeant dans son quotidien et ses pensées.

Les chapitres sont agréablement construits. Un repas entre amis autour d’une oie aux deux pommes peut être le début de longues réflexions sur la chasse par exemple, la gastronomie, le territoire. C’est à la fois convivial et intéressant, un peu comme si on y était. J’ai adoré cette atmosphère, qui rend l’essai beaucoup plus proche du lecteur et moins « didactique ». L’écriture est par moments presque poétique. C’est une petite merveille.

« Les refuges d’oiseaux migrateurs et tous les espaces protégés dans le but de maintenir la biodiversité sont éminemment précieux, mais ne doivent pas être seulement des fenêtres à travers lesquelles on imagine un monde disparu. Ils doivent être vus comme des avant-postes d’un monde à venir, plus respectueux des cycles naturels auxquels nous aussi, les humains, sommes partie prenante. »

On y retrouve de nombreuses références culturelles aux oies: dans les chansons de Félix Leclerc, dans la poésie de Félix-Antoine Savard, chez Gabrielle Roy. L’auteur m’a donné envie de (re)lire Robert Lalonde, Selma Lagerlöf, Jean Provencher, Sheila Watt-Cloutier (dont le livre Le droit au froid m’attend dans ma pile). Il m’a aussi donné envie de découvrir l’histoire de la Petite-ferme du cap Tourmente (lecture à venir très bientôt d’ailleurs!)

« Raconter, c’est un peu faire ses comptes. Les mots conter et compter ont une origine commune dans l’expression latine computare, « calculer ». Travail minutieux d’artisan, tant de fois avant moi reconduit. Et pourquoi raconter? Pourquoi ressasser ces choses d’un autre temps? Parce que c’est là une faculté de notre espèce, de faire que soient à nouveau les choses qui ne sont plus. »

Le retour des oies blanches est sans cesse un spectacle fascinant et impressionnant, qui revient chaque année pour mon plus grand bonheur. C’est donc avec un immense plaisir que je me suis plongée dans les mots de Gérald Baril. Un essai passionnant, tout en finesse. J’adore!

Vous aimez ce genre de livre? Je vous suggère aussi Hiver: cinq fenêtres sur une saison qui est construit un peu dans le même genre et nous apprend une foule de choses passionnantes!

Si près, si loin, les oies blanches, Gérald Baril, XYZ éditeur, 336 pages, 2020

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos

Les pieds dans la mousse de caribou la tete dans le cosmosChargé de ses cannes à pêche, Jean-Yves Soucy sillonne le Québec avec son épouse, en direction de la Côte-Nord. En chemin, il tombe en amour avec Baie-Trinité et sa Zec où il pourra taquiner la truite et peut-être pêcher enfin son premier saumon. Il installe sa roulotte sous les arbres du camping devant le fleuve, et y passe trois longs étés. C’est là qu’il mijote ce livre. Il prend abondamment de notes et de photos sur place, mais graduellement le récit qu’il envisageait se transforme, élargit son horizon et devient la réflexion approfondie d’un homme non seulement sur sa poursuite d’un poisson «légendaire», mais aussi sur l’intrication de sa vie personnelle à la Vie en général, sur la nature, sur l’histoire, sur la place dérisoire et pourtant centrale qu’il occupe dans l’Univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Car l’être humain, en tant que «poussières d’étoiles», devient la matière qui se contemple elle-même.

Ce récit de Jean-Yves Soucy est un véritable bonheur de lecture! Le livre en lui-même est très beau. Le titre, déjà, est plein de promesses. C’est à la fois poétique et invitant. La couverture est sobre, simple, magnifique. Elle colle si bien à l’univers de l’auteur, malheureusement trop tôt disparu. Jean-Yves Soucy est décédé en 2017. Écrivant ce récit sous son titre de travail, L’été du saumon, il remet en question son contenu et sa forme, puis décide de séparer certaines parties. L’une deviendra Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos et l’autre, Waswanipi, un livre inachevé, paru cette année, qui est dans ma pile à lire.

Avec Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos je découvre le bonheur de lire la plume à la fois reposante, simple, instructive et touchante de Jean-Yves Soucy. Ses mots célèbrent le bonheur des petites choses, du quotidien, des découvertes. Même s’il fait le constat qu’il a vieillit, qu’il lui reste moins d’années devant lui, sa perception du monde et de la vie est réconfortante. C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien, même si elle m’a profondément émue.

J’ai aimé la forme que prend ce livre, que je vois comme une sorte de collage, dont le point de départ est un long séjour à Baie-Trinité sur la Côte-Nord, pour pêcher dans une zec, une zone d’exploitation contrôlée qui permet à tous de profiter de la nature.

« Oui, je me sens chez moi à Baie-Trinité, comme dans toutes les régions dont Montréal est éloignée. Même si j’ai passé la moitié de ma vie dans la métropole, c’est l’autre moitié qui m’a le plus marqué… »

À travers les différents chapitres, Jean-Yves Soucy aborde toutes sortes de sujets. Si le thème principal demeure la nature, son propos se tourne aussi vers l’histoire, il raconte des anecdotes diverses, nous parle de la faune, de la flore, des champignons, de la pêche naturellement mais surtout, de la vie. Sa vie personnelle, la vie qu’il célèbre à travers sa façon d’en profiter, entre ses excursions, son travail d’écrivain et d’écriture, le quotidien avec sa compagne, ses petits-enfants et ses amis.

« Des amis se demandent comment Carole et moi pouvons habiter à deux dans seize pieds sur sept, sans nous gêner ni éprouver un sentiment d’étouffement. C’est mal nous connaître. Nous avons développé la capacité à être « seuls ensemble », c’est-à-dire à nous plonger dans le silence et la solitude tout en restant confinés dans un espace restreint. »

Plonger dans ce récit, c’est s’accorder une petite pause. C’est plonger dans une forme de quiétude réconfortante. Chaque fois que je revenais vers ses textes, j’éprouvais un sentiment de grand calme. L’auteur, sa façon d’être, invite à cela. Il y a naturellement des moments plus touchants, surtout lorsqu’on sait que l’auteur a perdu son combat contre le cancer. On sent dans ses écrits qu’il est conscient que la vie aura une fin, bientôt peut-être. Mais il n’y a rien de larmoyant dans ce livre. Jean-Yves Soucy célèbre la nature et partage avec nous des informations diverses et passionnantes.

Avec sa façon toute particulière et délicate de raconter ses découvertes, l’auteur nous amène à découvrir la géologie de son coin de pays, à nous parler d’histoire, d’oiseaux, d’ours, de champignons, de la vie dans la forêt qui s’entremêle et se connecte entre les différents organismes qui y vivent. Il raconte le bonheur d’être pêcheur, nous parle des poissons, de la biologie, de la botanique, des rivières, de généalogie, de science, de ses rencontres avec toutes sortes de gens avec qui il prend le temps de discuter. Pour lui, l’histoire de chaque personne compte énormément.

« À présent, les yeux rivés à leur téléphone intelligent, les gens se promènent tête basse, inconscients de leur environnement, bernés par l’illusion de communiquer avec la planète entière. Le progrès technologique devrait nous faire gagner du temps, nous ouvrir au monde; trop souvent, hélas, il isole dans une solitude plus grande encore. Chacun émet, mais qui réceptionne, qui écoute vraiment? »

Je me suis souvent retrouvée dans les mots de Jean-Yves Soucy. Je me suis sentie proche de lui à travers sa vision du monde et sa façon de s’intéresser à tout ce qui l’entoure. C’est un raconteur paisible, qui sait nous emporter et qu’on écoute avec intérêt.

« Ce moment de fulgurance lorsqu’on trouve chez un autre une pensée qui nous va comme un gant, qu’on portait sans jamais l’avoir exprimée. »

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos est avant tout un livre qui parle de la vie. C’est le récit d’un écrivain passionné qui a gardé l’émerveillement d’un petit garçon. À découvrir, assurément!

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos, Jean-Yves Soucy, éditions XYZ, 244 pages, 2018

Terminal Grand Nord

terminal grand nordAvril 2012. Les corps de Natasha et de sa sœur Gina sont retrouvés aux abords d’un sentier de motoneige de Schefferville. L’inspecteur Émile Morin, dépêché sur place par un gouvernement qui craint le scandale, a beau fouiller, personne ne se rappelle avoir croisé les deux jeunes Innues originaires de Maliotenam, quelques centaines de kilomètres plus au sud. Devant une situation où s’entremêlent des réalités culturelles, sociales et politiques complexes, se frayer un chemin vers la vérité n’est pas chose simple. L’inspecteur emmène donc avec lui son bon ami l’écrivain Giovanni Celani, un habitué de la région, pour l’aider à naviguer dans le climat de tension de cet ancien eldorado minier. Leurs théories seront constamment ébranlées par les phrases cryptiques de Sam, un Innu de la réserve voisine, philosophe à ses heures et gardien des secrets de chacun. Alors qu’émergent regrets et demi-vérités, l’inspecteur Morin devra trouver à qui s’allier pour empêcher que l’horreur ne se répète.

Terminal Grand Nord aborde un thème criant d’actualité: les crimes ou les disparitions de femmes autochtones et l’injustice dans les procédures judiciaires ou gouvernementales.

La construction du roman est assez intéressante, passant d’un personnage à un autre, changeant de narrateur au fil des pages. On a également droit à des extraits d’émissions de radio, de courriels et d’échanges divers entre les personnages. Ça m’a rappelé un peu les romans de Jean-Jacques Pelletier. Les chapitres sont courts et l’intrigue avance donc rapidement.

L’histoire se rapporte plutôt au roman noir qu’au roman policier. Même si les enquêteurs se mobilisent pour résoudre la disparition des deux jeunes filles, c’est principalement l’aspect social et politique de ce monde fermé qu’est une ville comme Shefferville qui est abordé.

« En hiver, la nuit dure toute la journée ou presque, c’est surréel. On dirait que le train arrive sur la lune, mais pour être exact, il arrive au beau milieu de nulle part. C’est tellement perdu qu’à moins de voler ou de marcher pendant des jours pour voir ses semblables, on est pris ici. Aucune route ne se rend à Schefferville. Je me suis toujours demandé si c’était parce qu’on n’en valait pas la peine. »

Un détail qui a joué dans mon choix de lecture pour ce livre c’est qu’il se déroule en hiver. Les lieux sont assez rudes et j’ai adoré le contexte décrit dans le roman. Il fait froid, il neige, les descriptions hivernales et la température jouent un rôle dans la difficulté pour les enquêteurs à faire leur travail. La tristesse des parents des deux filles disparues est très poignante et certains chapitres sont aussi très beaux et très humains, ce qui contraste avec l’injustice et la violence latente qui se produit en silence.

« -Vous pensez que ces filles pourraient dénoncer les policiers qui ont abusé de leur pouvoir?
-Êtes-vous fou? Pensez-y deux secondes. On est enfermés ici. Si tu dénonces une police, tu vas aller t’adresser à son chum police. Qu’est-ce qu’il va faire? Il va venir t’intimider. C’est de même que ça fonctionne. Personne fait confiance à personne. Ça fait que les filles, elles endurent pis, pour endurer, ben elles boivent encore plus. Un vrai cercle vicieux. »

Le point négatif que j’ai trouvé à ce roman, c’est le choix d’ajouter les notes et réflexions du personnage de Giovanni. Par moments, c’est lui qui parle et raconte. J’ai été beaucoup moins réceptive à son histoire, qui ne m’intéressait pas vraiment. Parti il y a treize ans en laissant tout derrière lui, il accompagne l’inspecteur Émile Morin sur les lieux de l’enquête, ce dernier espérant faciliter son arrivée dans ce microcosme. Je l’avoue, ce personnage m’a beaucoup moins intéressée que le travail (et le personnage) d’Angelune par exemple ou que d’autres personnages. J’ai préféré l’histoire de Sam que j’ai adoré. C’est d’ailleurs un personnage plutôt marginal et différent, qui lit Machiavel dont on retrouve plusieurs citations au début des chapitres. Sam m’a d’ailleurs beaucoup plu avec sa propension à avoir réponse à tout et à se mêler de ce qui se passe autour de lui.

« -Qu’est-ce que tu fais à Schefferville, Sam?
-J’observe le temps.
-Tu veux dire que tu le perds?
-C’est ton interprétation de la chose. Toi, tu penses que tu perds pas le tien? Depuis hier, tu te démènes comme un bon. L’efficacité des Blancs. Je vous appelle « les grouillants ». « 

Le roman est parfois un peu brut et certains dialogues moins fluides, mais c’est un premier roman qui est plutôt réussit, avec lequel j’ai passé un bon moment de lecture. L’enquête est intrigante et on tient à savoir ce qui a pu se passer avec les deux jeunes filles. Les lieux et le fait que l’histoire se déroule dans une sorte de huis-clos créé par l’effet de « village » m’a beaucoup plu. L’aspect social qui colle beaucoup à l’actualité est sans doute le point fort du roman.

« -Vous sous-entendez que c’est notre système qui a créé ces monstres?
-Non, je dis que les proies sont tombées dans le piège des monstres, comme vous les appelez, parce que tout un système les y ont amenées. »

Avec Terminal Grand Nord, Isabelle Lafortune nous offre une incursion dans un monde refermé sur lui-même, isolé. Une société qui vit à l’écart et où les secrets grandissent dans l’ombre…

Terminal Grand Nord, Isabelle Lafortune, XYZ éditeur, 347 pages, 2019