Réponds à la lumière

Je suis Emma L. Maré, future grande écrivaine. J’avais envie d’écrire une uchronie détraquée. J’avais envie d’écrire sur moi. J’avais aussi envie de ne surtout pas écrire sur moi. Bon, oui, ce roman parle de porno, de meurtres, de bibittes bizarres et de ma vie de marde. J’y ai mis de l’action frénétique, du sexe torride, de l’humour tordu et des dialogues moins éloquents que je l’espérais. Mais ce n’est pas ça qui est important. L’important, c’est de rester sublime.

Voilà un roman original et étonnant auquel je ne m’attendais pas du tout. J’aime bien la littérature de l’imaginaire, la science-fiction aussi et j’aime être étonnée. Ce fut vraiment le cas ici. C’est un court premier roman qui mêle autofiction, érotisme, imaginaire, horreur, humour et science-fiction. Je n’ai jamais lu quelque chose de semblable! 

Emma aspire à devenir une grande écrivaine. Elle vit dans un appartement un peu minable avec des colocs assez bizarres. Elle écrit dès qu’elle le peut. Le jour, elle est analyste de contenu. C’est un intitulé qui paraît bien pour un emploi qui consiste à regarder de la pornographie toute la journée. En fait, elle travaille pour un site en ligne et elle doit approuver les vidéos qu’elle reçoit, selon plusieurs critères. Elle en regarde donc en boucle. Le reste du temps, elle fantasme sur son collègue de travail, Phil.

Jusque là, je n’étais pas du tout certaine d’aimer ce roman. Le contexte me semblait être à des lieues de ce que je lis habituellement. Je me demandais dans quelle lecture je venais de m’embarquer. Et puis tout à coup, l’histoire prend une tournure étonnante. Emma reçoit une vidéo à approuver. Une vidéo vraiment très très différente de ce qu’elle reçoit habituellement. À partir de là, j’étais accrochée. J’ai lu le reste du livre d’une traite. Je ne veux pas raconter cette scène, parce qu’il vaut mieux en savoir le moins possible quand on lit ce roman. Même la quatrième de couverture est évasive. On n’a aucune idée de ce que l’on va lire en commençant le livre. Je pense que c’est bien car ça contribue grandement au plaisir de découvrir peu à peu l’histoire.

De mon côté, j’ai littéralement dévoré les pages. Il y a beaucoup d’humour, parmi les scènes un peu glauques. Le personnage de Monique par exemple, m’a fait mourir de rire. Il y a de tout dans ce roman, de l’humour noir en passant par des créatures bizarres, du sang, du sexe, de la science et des scènes complètement absurdes. Mais aussi, il y a de belles réflexions sur l’humanité.

« C’est pour ça que vous, les humains, vous serez toujours l’une des races les plus tourmentées de l’univers: assez intelligents pour savoir qu’il y a des questions, mais pas assez brillants pour y répondre. Vous êtes dans une éternelle insatisfaction et vous allez continuer à l’être. »

Si vous voulez lire quelque chose de différent, d’assez étonnant, d’étrange, un livre de moins de 200 pages qui mêle à peu près tous les genres, c’est peut-être un livre pour vous! J’ai beaucoup aimé cette expérience de lecture. Un roman pour le moins original!

Réponds à la lumière, Emma L. Maré, éditions VLB, 192 pages, 2021

Album Falardeau

Manon Leriche et Jules Falardeau ont écumé leurs riches archives, offrant aux lecteurs un accès unique à l’œuvre du Pierre Falardeau photographe, documentariste, auteur, cinéaste, mais aussi à l’intimité du voyageur, du militant, de l’ami, du conjoint et du père qu’il a été. De son enfance jusqu’à ses derniers moments, l’Album Falardeau raconte le destin d’un homme libre.

J’ai été tellement heureux de recevoir ce livre! Pierre Falardeau a toujours été quelqu’un pour qui j’avais beaucoup d’admiration. Son travail, ses écrits et sa pensée en font un grand homme qui a beaucoup fait pour le Québec. Les combats qu’il menait, pour lesquels il se battait, les choses auxquelles il croyait, comme québécois, je me suis toujours reconnu dans ce qu’il faisait. J’ai toujours appuyé les causes pour lesquelles il se battait. Un homme qui s’est dédié à la nation québécoise, qui n’a pas oublié notre histoire, qui a toujours perçu les injustices auxquelles on était confrontés. Il aspirait à ce que nous soyons un peuple fort et libre. 

« En 2011, près de deux ans après sa mort, lors de la visite du prince William, les militants du RRQ qui avaient lutté aux côtés de Pierre, ont réussi un coup magnifique. Les services de sécurité canadiens avaient pensé à tout pour sécuriser le périmètre et empêcher que son Altesse Royale ne soit importunée par les culs-terreux de la Province of Quebec. Mais ils n’avaient pas pensé au ciel. Un avion avait défilé au-dessus du couple princier en tirant le slogan « Vive le Québec libre ». Une action d’éclat qui a eu un écho dans plusieurs journaux un peu partout dans le monde. »

Cet album est un vrai bijou. Le travail fait par Manon Leriche et Jules Falardeau est fantastique. Le livre nous fait découvrir l’homme, le cinéaste, le conjoint, le père de famille, l’ami, le collègue, le sportif et le militant qu’était Pierre Falardeau. On découvre sa façon de travailler, ses combats, ses sources d’inspiration, son côté humain et passionné. L’ouvrage regroupe autant des souvenirs que des textes écrits par Pierre Falardeau lui-même. Les auteurs mettent en lumière des mots que Pierre Falardeau a déjà dit. Pour mieux comprendre le colonialisme, il a visité certains pays qui ont vécu des épisodes de colonisation et d’assimilation, il a passé du temps avec des peuples autochtones, toujours avec le sentiment d’un lien profond entre eux et nous, via les cicatrices laissées par le colonialisme. 

À travers les mots de sa femme et son fils, on apprend beaucoup de choses sur la personnalité de Pierre Falardeau, sur l’homme qu’il était en privé, avec sa famille, ses amis, les acteurs qu’il côtoyait, son travail. On voit un côté très humain et sympathique. C’était un grand homme qu’on découvre encore plus dans ce livre.  On apprend des côtés de lui qu’on ne connaissait pas du tout. On découvre la façon dont il travaillait, sa façon de choisir ses comédiens, de travailler ses textes, les revers qu’il a dû essuyer au fil du temps par la censure et les fonds refusés pour ses films.

« Moi, j’ai pas besoin des médailles du gouverneur général ou du Conseil des arts pour me donner des frissons. Des médailles, j’en ai tous les jours sur la rue quand le monde m’envoie la main en criant: « Lâche pas, Falardeau! » Mon p’tit art à moi, y est au service de ce monde-là. »

Sa plume et sa caméra étaient les armes qu’il utilisait pour bousculer les idées et faire valoir ce en quoi il croyait. Tous les films qu’il a pu produire sont décryptés dans cet album. On apprend alors tout le travail qu’il y a derrière la production, mais aussi son désir de transmettre son art: je pense par exemple aux moments passés avec les inuits pour leur apprendre la vidéo ou à son goût des voyages et de la découverte. 

Pierre Falardeau m’a toujours donné une impression sympathique, proche du peuple, proche des gens normaux. Sans faux semblants. C’était un homme vrai. Avec ce livre, j’ai découvert le sportif en lui, son amour de la nature. Ses convictions ont toujours été sa priorité, bien au-delà de l’argent. Il voulait pour le Québec une nation libre. Des valeurs que je partage et qui me touchent beaucoup.

Au-delà du cinéaste, Pierre Falardeau était un grand écrivain et un grand penseur. L’album reproduit plusieurs extraits de ses livres, pour mettre en lumière sa pensée. On y retrouve énormément de photos prises tout au long de sa vie. De sa jeunesse, où il était déjà ami avec Julien Poulin, à ses dernières randonnées quelque temps avant son décès, les photos sont à la fois amusantes, émouvantes et très belles. Ce projet est une façon magnifique de rendre hommage à l’homme qu’était Pierre Falardeau. 

Dans l’ouvrage on retrouve des témoignages de gens qui ont travaillé avec lui. Une belle façon de mettre en lumière des anecdotes qu’on ne connaissaient pas et de donner une dimension différente au personnage public qu’était Falardeau. On découvre également ses sources d’inspiration, les gens qu’il admirait et les pensées auxquelles il adhérait. Un homme intègre, dont le combat fut l’histoire de toute sa vie, une bataille au quotidien, tant par son travail au cinéma, que son écriture ou ses actions comme militant. Cet album me donne envie de découvrir les œuvres que je ne connais pas encore de lui. Certains films, certains livres. Pour avoir toujours poussé pour faire valoir ses idées et ses films, c’était un homme avec un grand courage, une très grande force mentale. Un homme travaillant, amoureux de la nature, avec qui je me découvre de nombreux points commun. 

Ce livre a été plus qu’un coup de cœur pour moi. Un véritable bijou qui permet de découvrir l’homme, son travail et ses convictions. Un livre très riche en informations, en anecdotes, en photos. Visuellement, c’est un ouvrage vraiment intéressant à découvrir, touchant aussi quand on tombe sur une image très personnelle, où l’on sent la passion qui animait Falardeau. La fin est très émouvante et m’a énormément touché. Un homme qui savait nourrir à la fois ses combats et son travail, ainsi que sa vie personnelle et son âme. Vraiment, un fabuleux portrait. Un homme qui a laissé un très bel héritage aux québécois.

Album Falardeau est un livre qui aura une place spéciale dans ma bibliothèque. Une lecture que je recommande à tous les québécois, peu importe leurs origines, parce qu’un peuple doit savoir d’où il vient. Un peuple qui ne connaît pas les combats qui l’ont précédé et ses combattants, est un peuple qui ne sait pas où il va. 

« Un peuple minorisé peut être plus ou moins bien annexé, plus ou moins bien exploité, plus ou moins bien opprimé, plus ou moins bien entretenu. Ce plus ou moins ne change rien à la réalité de l’oppression, de l’exploitation et de la soumission. Je refuse ces échelles de la souffrance qui accorderaient la liberté au peuple palestinien ou au peuple tibétain et la refuseraient au peuple québécois ou au peuple basque sous prétexte que ces derniers souffriraient moins. Une chaîne en fer, en argent ou en or est toujours une chaîne. N’importe quel animal sauvage comprend ça d’instinct. Pourtant, il existe des sous-hommes toujours prêts à crier: « Vive nos chaînes! » « 

Un ouvrage riche en informations, en anecdotes, en photos et en documents. J’ai été ému à de nombreux moments pendant ma lecture. C’est un livre qui a su venir me chercher énormément. Un ouvrage que je ne peux que vous recommander. C’est un vibrant hommage à un homme authentique, qui croyait profondément à la liberté.

Album Falardeau – Nous aurons toute la mort pour dormir, Manon Leriche, Jules Falardeau, éditions VLB, 304 pages, 2021

Noël à Kingscroft

Décembre 2020. Clarisse, qui a six filles, élève seule les quatre plus jeunes dans la maison de sa grand-mère, aux abords du hameau de Kingscroft, sur les hauteurs des Cantons-de-l’Est. Raymond, patriarche affectueux quoiqu’un brin malcommode, vit dans la maison d’à côté. Tandis qu’il s’évertue à transmettre à ses petites-filles les traditions de Noël, Clarisse, dans le secret de son coeur, ne cesse de penser à Rabih, son autre voisin, parti pour un long séjour dans sa Syrie natale. Le voyage a pour but de contenter sa mère, qui compte bien lui trouver une épouse. Tout en affrontant les imprévus qui viennent l’un après l’autre chambouler ses projets de réveillon, Clarisse se remémore leur histoire. Elle doit se rendre à l’évidence : ce qu’elle ressent pour Rabih est plus que de l’amitié… 

J’ai beaucoup aimé cette lecture, sorte de conte de Noël sur l’amour et la famille, qui se déroule en décembre 2020 alors que la fête est perturbée par l’arrivée de la pandémie. Cependant, ne croyez pas que le roman aborde en long et en large ce thème. Ce n’est pas le cas. C’est simplement que l’arrivée de la pandémie bouleverse un peu les choses. Clarisse et sa famille devront adapter leurs traditions. C’est un beau roman, qui a un petit côté traditionnel réconfortant. La famille de Clarisse étant assez unique, son voisinage aussi, les descriptions de plats cuisinés, de maisonnée qui déborde de vie, d’animaux, de décorations de Noël, ont tout du conte de Noël agréable à lire en cette saison.

« Clarisse se s’entait chez elle ici, dans la maison de ses ancêtres, avec cette vue sur les Appalaches, sur le plateau brillant en hiver, sur la forêt bourdonnante en été. S’il existait quelque chose d’aussi mystérieux que des racines chez l’être humain, Clarisse savait que les siennes s’enfonçaient dans la terre de ce hameau, et que le quitter maintenant serait aussi douloureux que de s’amputer d’un bras. »

Clarisse a six filles, qu’elle élève seule. Elle vit dans une vieille maison, sur une petite route, dans un hameau des Cantons-de-l’Est. Elle a pour voisin son père, avec qui elle passe beaucoup de temps et qui s’occupe de ses petites-filles, et Rabih un Syrien fraîchement installé près de chez elle avec qui elle a sympathisé rapidement. Mais voilà, Rabih est reparti en Syrie car sa mère compte bien lui trouver une épouse. Alors que les préparatifs des Fêtes avancent, cette année sera bien différente des autres. D’autant plus que Clarisse doit bien avouer que Rabih ne la laisse pas indifférente.

J’ai vraiment beaucoup aimé cette lecture que je trouve parfaite pour Noël! Ce n’est pas une romance au sens où on l’entends. C’est plutôt une histoire sur la famille et l’amour qui unit ses membres et sur les liens que l’on crée avec les autres. L’ambiance déborde de bouffe réconfortante, de chocolats chauds, de beaux liens entre Clarisse, son père et ses filles, sans compter le chien Alaska et le chat Choukrane. L’histoire est légère mais pas trop et nous fait entrer dans une famille tissée serrée qui doit faire preuve de résilience alors que tout ne se déroule pas comme prévu.

« Pour ses filles, la nuit de Noël s’entourait d’une aura de mystère qui relevait de l’obsession. Cela touchait son cœur de mère d’une manière indescriptible. L’amour filial avait ainsi fait de ces gros soupers les meilleurs moments de l’année. Aidée de son père, Clarisse en commençait la préparation dès les premiers jours de décembre et goûtait avec lui ce sentiment de continuité, un lien intangible entre les générations. »

C’est une histoire qui parle de nos racines, nos famille et de la fierté d’être qui nous sommes. C’est aussi un roman qui aborde en filigrane l’immigration et l’intégration à une société très différente de ce que l’on a connu. Un livre sur ce que nous choisissons de faire avec ce qui se présente à nous. 

J’ai passé un beau moment avec ce roman et je trouve qu’on devrait écrire beaucoup plus de romans de Noël au Québec. Ça manque sérieusement en fin d’année et si on aime ces histoires, ce qui est mon cas puisque j’ai toujours adoré les romans de Noël, on doit se tourner vers la littérature étrangère, vu le peu de choses qui sont publiées ici. Alors que c’est si agréable de lire des livres écrits chez nous, avec nos références. Avis aux intéressés! 

J’étais donc très contente d’avoir mis la main sur ce livre et d’avoir pu en profiter pendant mes vacances de Noël. Une mention spéciale pour la couverture du roman, avec les trois maisons du rang, que je trouve vraiment trop belle!

Noël à Kingscroft, Mylène Gilbert-Dumas, éditions VLB, 176 pages, 2021

Récits de naufrages

« Je n’ai jamais oublié l’horreur qui s’empara de nous lorsque nous reconnûmes que c’étaient des corps humains qui étaient mutilés de la sorte. Nos cheveux devinrent à pic sur nos têtes, et semblaient soulever nos casques… » Voilà ce que contait le père Giasson, vieux pêcheur Madelinot, à Placide Vigneau, célèbre mémorialiste de la Côte-Nord. Ce récit terrible, c’est celui du naufrage du voilier Granicus, et surtout de ses suites, qui virent l’île d’Anticosti être le théâtre d’un terrifiant épisode d’anthropophagie. Né en 1842 à Havre-aux-Maisons, Placide Vigneau a été pêcheur, capitaine de goélette et, plus tard, gardien du phare de l’île aux Perroquets, dans l’archipel de Mingan. C’est là qu’il a mis en forme ses Récits de naufrages, qui mettent en scène l’univers maritime de la Côte-Nord au XIXe siècle et, plus largement, la vie dans les territoires qui bordent le golfe du Saint-Laurent. Cet espace dynamique et complexe, peuplé par des pêcheurs et des chasseurs aux origines diverses, revit sous la plume attachante d’un autodidacte de génie. Ses textes, restés inédits jusqu’à ce jour, sont éclairés par les annotations et les présentations de l’Équipe de recherche Manuscrits de l’Université du Québec à Rimouski.

Récits de naufrages m’attirait beaucoup. J’aime les histoires maritimes, encore plus quand elles proviennent de notre histoire et permettent de ressortir des textes qui méritent d’être publiés. Les écrits de Placide Vigneau sont présentés et annotés par Amélie Blanchette, Guillaume Marsan, Billy Rioux et Jean-René Thuot. Le manuscrit historique a donc été écrit par Monsieur Vigneau, né en 1842, qui a été pêcheur, gardien de phare et capitaine. Cet ouvrage est un bel exemple d’histoire et de patrimoine maritime, accessible à tous.

Le fleuve Saint-Laurent avait une réputation légendaire à cet égard: avec des centaines d’îles représentant autant d’obstacles, de forts courants, de nombreux récifs et hauts-fonds, des marées puissantes, et de fréquents épisodes de brouillard et de tempêtes, il était l’un des plans d’eau les plus difficiles à naviguer. »

Cependant, le titre du livre peut porter à confusion. L’ouvrage n’est pas à proprement parlé un recueil d’histoires de naufrages. Il s’agit plutôt de l’histoire de ceux qui ont évolué de près ou de loin autour des naufrages, de la pêche et de la vie maritime. L’idée du livre est de mettre en valeur le patrimoine que ces gens nous ont laissé, pour mieux comprendre l’histoire de cette époque.

Le livre est divisé en trois grandes parties. La première raconte l’histoire du naufrage du Granicus, un épisode tragique de l’île d’Anticosti. Il s’agit d’une histoire de massacre et de cannibalisme. Cette terrible histoire a marqué l’imaginaire du monde maritime et avait fait couler beaucoup d’encre à cette époque, à travers le monde. Elle a toutefois été quelque peu étouffée au fil des ans, passée dans le domaine folklorique, sans doute à cause de son aspect morbide. 

La seconde partie du livre est un portrait de la vie des communautés nord-côtières. On apprend toutes sortes de choses sur la façon dont les communautés vivaient au quotidien. L’importance des liens entre les pêcheurs et leurs familles, l’entraide aussi qui était primordiale. La vie des côtiers, ce qu’était un « beau naufrage » (un naufrage sans mortalité où le travail des villageois et de l’équipage permettait de sauver la marchandise, en la vendant ou en l’offrant). La vie y était rude et parfois bien dangereuse. J’ai bien apprécié, entre autres, le chapitre consacré aux ruines du fort de la Baie des Châteaux. 

Finalement la troisième partie reprend les carnets personnels de Placide Vigneau. Il s’agit d’un collage de toutes sortes de réflexions, d’anecdotes, de listes et d’informations en lien avec la vie et le travail de l’auteur. Vigneau était un grand observateur et partageait beaucoup sur ce qui l’entourait. Ses notes sont aujourd’hui une riche source d’informations sur le patrimoine de l’époque, les bâtiments, la famille, les lieux, la façon de s’éclairer, les objets du quotidien, les outils, les vêtements. Ce chapitre est complété par des informations sur les animaux de ferme, les expressions linguistiques, quelques recettes de remèdes et des notes sur la chasse.

« La rareté du bois de construction explique en bonne partie les faibles dimensions de la majorité des maisons aux Îles-de-la-Madeleine. »

Il s’agit d’un ouvrage intéressant qui nous offre un tableau varié de la vie de cette époque, du quotidien des pêcheurs et de ceux qui vivaient sur la Côte-Nord. C’est aussi une mine d’informations sur le langage utilisé, les naufrages, le passage des saisons, les lieux et la façon de vivre des communautés. Naturellement, comme il s’agit d’un carnet, même s’il est annoté et commenté, l’ensemble n’est pas linéaire. On découvre cet ouvrage un peu comme un collage d’informations diverses, qui finissent par dresser un portrait historique et maritime d’une région et des gens qui y ont vécu. L’aspect « carnet » est justement ce qui est intéressant.

Mon seul bémol toutefois: que les articles de journaux et informations en anglais qui accompagnent le texte, en lien avec le naufrage du Granicus, n’aient pas été traduits en français. Je trouve que c’est vraiment dommage. J’aurai apprécié une traduction de ces textes. Malgré cela, c’est un ouvrage intéressant pour plonger dans les années 1800 et découvrir un peu de l’histoire maritime de chez nous.

Le livre est agrémenté d’images des carnets originaux, de cartes et de photographies d’époque, ainsi que d’un lexique et d’un glossaire.

Récits de naufrages, Placide Vigneau, éditions VLB, 264 pages, 2021

Nous étions le sel de la mer

Ce matin-là, Vital Bujold a repêché le corps d’une femme qui, jadis, avait viré le cœur des hommes à l’envers. En Gaspésie, la vérité se fait rare, surtout sur les quais de pêche. Les interrogatoires dérivent en placotages, les indices se dispersent sur la grève, les faits s’estompent dans la vague, et le sergent Moralès, enquêteur dans cette affaire, aurait bien besoin d’un double scotch.

Nous étions le sel de la mer est un livre dont j’entends parler depuis très longtemps. J’avais beaucoup d’attentes et j’espérais moi aussi être emballée par ce livre. En fait, j’ai adoré cette lecture qui nous amène littéralement en Gaspésie. On sent l’odeur de la mer, le bruit des vagues, l’atmosphère des petits villages, les histoires de pêche et les secrets bien enfouis.

Dans ce roman, qu’on pourrait qualifier « d’enquête policière poétique », on suit plusieurs personnages qui vivent en Gaspésie ou qui viennent d’y arriver. Il y a les pêcheurs, le restaurateur, le curé, l’aubergiste, la touriste. Catherine se promène sur la plage, fait la connaissance des gens qui vivent au bord de la mer et reste discrète sur son passé. Chacun a ses motivations et ses secrets. La mer est là, offerte aux pêcheurs, propice à la réflexion ou tombeau pour certains marins malchanceux. C’est un lieu qu’on ne peut fuir, beau, tragique, bouleversant. La façon qu’a l’auteure de raconter la mer, la façon dont ses personnages la perçoive et ne peuvent s’en détacher, donne aux lieux une impression enveloppante. J’ai adoré cette ambiance. 

« Cyrille, il disait que la mer était une courtepointe. Des morceaux de vagues attachés par des fils de soleil. Il disait qu’elle avalait les histoires du monde et les digérait longuement, dans son ventre cobalt, pour n’en renvoyer que des reflets déformés; il disait que les événements des dernières semaines sombreraient lentement dans la pénombre de la mémoire. »

Ce matin-là, on repêche dans les filets le corps d’une femme, connue pour sa fougue, son esprit d’aventure, ses longs départs en bateau et sa propension à virer le cœur des hommes à l’envers. Ce décès bouleverse tout le monde: les hommes qui l’ont aimée, celle qui la recherche, les autorités. Débarque alors l’enquêteur Joaquin Moralès, mexicain de Longueuil, qui essaie de dénouer les fils de ce décès tout en essayant de garder la tête hors de l’eau alors que son couple part à la dérive… Pas toujours très habile, ayant un tout autre mode de vie en ville et perturbé par ce qui se passe dans sa vie personnelle, il a l’impression d’arriver dans un autre monde qu’il ne comprend pas. Ses méthodes ne fonctionnent pas et on apprend peu à peu, au fil des pages, à connaître cet inspecteur un peu brusque et maladroit, arrivé un beau jour du Mexique. Malgré sa rudesse, j’ai aimé ce personnage car il est différent de ceux que l’on retrouve dans les livres policiers. En fait, tout le roman est différent de ce qu’on s’attend à voir dans un roman d’enquête. C’est sans doute pour cela qu’il m’a autant plu. J’aime aussi beaucoup le titre si poétique et imagé du roman. Nous étions le sel de la mer

« La Gaspésie, c’est une terre de pauvres qui a juste la mer pour richesse, pis la mer se meurt. C’est un agrégat de souvenirs, un pays qui ferme sa gueule pis qui écœure personne, une contrée de misère que la beauté du large console. Pis on s’y accroche comme des hommes de rien. Comme des pêcheurs qui ont besoin d’être consolés. »

Le ton est intrigant. Les dialogues sont colorés, bien de chez nous. C’est vivant. Les chapitres se promènent à travers le temps et les personnages. Peu à peu, on découvre l’histoire de la région et surtout de ses habitants. J’ai tellement aimé ce roman! La plume unique de Roxanne Bouchard, sa façon de raconter la mer et le cœur de ses personnages. C’est beau, coloré, doux-amer, un brin mélancolique, juste ce qu’il faut pour avoir l’impression de vibrer au rythme des vagues et des événements. Le genre de livre qu’on a envie d’étirer un peu, pour y rester plus longtemps. Heureusement, les deux autres enquêtes de Moralès m’attendent dans ma pile à lire. Je suis très emballée par cette série et j’ai bien hâte de lire les autres romans.

À découvrir, assurément!

Nous étions le sel de la mer, Roxanne Bouchard, éditions VLB, 360 pages, 2014