Payer la terre

Joe Sacco, l’auteur de Gaza 1956 et Gorazde, reprenant ses carnets de reporter-dessinateur, s’est rendu dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada, au-dessous de l’Arctique, une région grande comme la France et l’Espagne, mais peuplée de seulement 45 000 personnes.
Allant à la rencontre des Dene, il nous retrace l’histoire de ce pays depuis l’arrivée des premiers colons et dresse un portrait actuel, économique, écologique et terriblement humaniste.

Payer la terre est une bande dessinée sous forme de reportage sur les Premières Nations des Territoires du Nord-Ouest. Dès les premières pages, c’est la qualité du dessin qui nous frappe. C’est beau sans bon sens! Tout est détaillé avec minutie. On a l’impression de suivre réellement le voyage de Joe Sacco à la rencontre des Dene et de leur mode de vie. Cette expérience de lecture a été extraordinaire. Ce livre est un chef-d’œuvre, rien de moins.

« Pour les anciens, les vies étaient dictées par l’environnement, par les animaux. Ils vivaient en harmonie à leur contact. Les Dene mesuraient l’importance du monde qui les entoure. Ils devaient se lever tôt, pour pouvoir saluer le soleil. Ils enseignaient à traiter la terre avec égard. Avant de creuser des trous, de faire du tapage, ils disaient de prier, et de payer la terre. Donner quelque chose… de l’eau, du tabac ou du thé. Il fallait apporter un cadeau, comme lorsque tu rends visite à quelqu’un. »

Le dessin est époustouflant de détails. Le projet est passionnant: partir à la rencontre des autochtones pour comprendre leur histoire, leur relation à la nature, au gouvernement, au travail et à l’exploitation des différentes ressources de leurs terres. On rencontre une foule de personnes fascinantes et intéressantes. Joe Sacco présente de nombreux entretiens avec des gens de cette région, des jeunes, des anciens, des survivants des pensionnats indiens, des hommes, des femmes, des politiciens, des entrepreneurs, des étudiants, des trappeurs, des gens qui vivent dans la nature et d’autres dans de petits villages ou en ville. C’est instructif, passionnant et nécessaire.

C’est une bande dessinée qui nous amène à la rencontre de l’autre, qui nous permet de mieux le comprendre. L’approche de Joe Sacco à ce sujet est fantastique. Il observe, il apprend, il découvre, il questionne, mais jamais il ne juge. Le regard qu’il pose sur les gens qu’il rencontre est curieux et avide de connaître et de comprendre. On sent dans son travail que ce projet lui tient à cœur. Il en fait d’ailleurs une œuvre majestueuse et dont la publication est encore plus à propos en lien avec l’actualité.

On apprend toutes sortes de choses à travers les différents entretiens que mène l’auteur avec les autochtones des Territoires du Nord-Ouest. On comprend comment il vivaient à l’époque et la façon dont la passation des savoirs se déroulaient au sein de leur communauté. Les Anciens, leurs connaissances, l’enseignement qui est prodigué aux plus jeunes, la connaissance de la nature qui les entoure sont toutes des choses qui sont très importantes. Le rôle des hommes et des femmes aussi est abordé. 

Puis il y a eu l’arrivée des Blancs et dans leur sillage, la religion, les pensionnats, l’assimilation, l’appropriation des terres, les différents traités, l’exploitation des ressources, le travail, le chômage, la pauvreté, l’alcoolisme, la dépendance et la violence. Il y est question des nombreux traités « signés » à travers le temps et des différentes affaires politiques qui ont ébranlées la région, comme l’affaire Paulette par exemple. On y parle de politique et d’économie, mais aussi de la façon dont les jeunes d’aujourd’hui perçoivent leur héritage et la situation dans les villages. 

Payer la terre est avant tout une histoire d’identité. L’identité d’un peuple, l’identité culturelle et sociale. On y comprend de quelle façon la culture se meurt doucement, pourquoi les langues se sont perdues au fil des générations, de quelle façon le savoir ancestral commence à devenir chose du passé. 

« Sans la terre, on ne peut pas être des Dene. Sans la terre, on n’a pas d’intégrité. Nous serions un peuple faible sans la terre. »

C’est aussi une œuvre qui s’intéresse aux conséquences de l’exploitation des ressources naturelles sur ce peuple qui vivait de la nature. L’écologie, les désastres liés à l’exploitation et les changements climatiques sont aussi des thèmes étroitement liés à la vie quotidienne et ses conséquences chez les Dene. 

Une bd absolument magnifique et touchante, à lire assurément. C’est une œuvre humaine, qui pousse à la réflexion. L’auteur nous permet de rencontrer des gens et de comprendre leur façon de vivre. Il nous permet aussi de mieux saisir toute la portée de ce que veux dire être autochtone aujourd’hui. Tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Même entre les différents groupes autochtones, il existe aussi des tensions et des désaccords. L’auteur nous amène à rencontrer différentes personnes et donc, différents points de vue. C’est ce qui est à la fois très riche et passionnant dans cet ouvrage. La diversité d’opinions et de gens, qui dénotent aussi la diversité d’une région. 

L’auteur offre en fin de volume quelques notes sur les langues Dene avec des liens pour ceux qui seraient intéressés à en apprendre un peu plus. 

Ma rencontre littéraire avec Joe Sacco m’a presque coupé le souffle. C’est dans ces cas-là qu’on se dit que l’on tient un chef-d’œuvre entre les mains. Un immense coup de cœur pour cette œuvre que je ne peux que vous conseiller de découvrir.

Un ouvrage incontournable!

Payer la terre. À la rencontre des premières nations des Territoires du Nord-Ouest canadien, Joe Sacco, éditions Futuropolis / La revue XXI, 272 pages, 2020

Au grand air t.6

Au grand air 6Après des vacances d’hiver faites de petits boulots, les filles du Cercle de plein air peuvent enfin s’acheter le matériel de camping dont elles rêvaient !
Galvanisée par cette expérience, Nadeshiko se met en quête d’un nouveau job, tandis que Chiaki, Aoi et Ena partent en camping au bord du lac Yamanaka. Mais sont-elles bien préparées?

Je viens déjà de terminer le sixième tome de la série Au grand air. Toujours agréable à lire, toujours intéressant ce manga. Je dirais même qu’à partir du quatrième tome, j’ai sentis quelque chose d’un peu différent dans le manga. Peut-être parce que les personnages sont plus proches, qu’elles vivent des aventures en plein air un peu plus intéressantes, mais il me semble que la série est plus solide. Ce tome ne fait pas exception et sa lecture est comme du bonbon. Ça se lit tout seul.

Cette fois, on suit le cercle de plein air qui part camper en plein cœur de l’hiver, alors qu’il fait vraiment très très froid. Mal équipées, les filles auront besoin d’un petit coup de pouce, surtout que Rin et Nadeshiko sont absentes car elles doivent travailler. Le travail leur permet d’ailleurs de poursuivre leurs découvertes du monde merveilleux des équipements de plein air en ayant les moyens de s’offrir quelques petites choses pour leur rendre la vie plus facile une fois en camping.

Nadeshiko commence à réfléchir au fait de faire du camping en solo, vu qu’elle ne peut partir avec le groupe cette fois-ci. Le cercle de plein air quant à lui se débrouille sans la prof accompagnatrice et s’amuse bien… jusqu’à ce que le mercure commence à descendre.

Comme toujours, ce manga nous amène dans de beaux endroits du Japon. Cette fois on visite le lac Yamanaka, près du Mont Fuji. C’est le plus haut lac de la région et l’altitude en fait un endroit glacial l’hiver. On parle toujours de nourriture et de cuisine, comme dans les autres tomes, ce qui contribue, avec les boissons chaudes et les soupes, à donner un petit côté réconfortant à l’histoire.

L’aspect « documentaire » du manga s’attarde cette fois sur les bâches de camping, sur les différentes chaises pliantes et sur les hamacs. À mon grand étonnement, il y est beaucoup question de produits jetables, comme des chaufferettes à la durée de vie assez courte surtout par grand froid, des tentes de carton qu’on brûle ensuite ou à des barbecues à usage unique. Je me suis fait la réflexion que ça manquait un peu d’écologie tout ça!

La section bonus à la fin est assez amusante, comme toujours, avec des petites histoires courtes et rigolotes. On y parle de camping à la japonaise également, ce que j’ai trouvé plutôt intéressant.

L’histoire se déroule l’hiver, comme tous les autres tomes, ce qui en fait un manga original qui met en avant une saison peu appréciée par la majorité des campeurs. Les filles, elles, trouvent malgré tout une foule de bienfaits et de petits plaisirs à camper l’hiver. J’aime ce côté « différent » qui va un peu à contre-courant!

Mon avis sur les autres titres de la série:

Au grand air t.6, Afro, éditions Nobi Nobi, 178 pages, 2019

Les chants du large

les chants du largeIl y a, sur une île éloignée, une famille qui lutte pour freiner l’inéluctable exode. Alors que le nombre d’habitants et de bateaux diminue, les Connor s’attendent au pire. Cora tue le temps en décorant les maisons abandonnées aux couleurs de pays lointains, tandis que ses parents sont contraints d’accepter un emploi en alternance au loin. Puis il y a Finn, l’ingénieux garçon du clan qui, du haut de ses onze ans, toise la tempête qui se profile à l’horizon. Il ne laissera pas sa famille cabossée couler ainsi. Il fera revenir les poissons.

J’ai tellement aimé ce roman! Quand je l’ai commencé, le résumé me plaisait, mais je ne m’attendais pas du tout à ce genre de livre. Après quelques pages j’étais envoûtée. Je l’ai lu en deux jours, complètement absorbée par l’histoire. En fait, c’est plus que l’histoire. C’est surtout la façon de la raconter qui m’a profondément touchée. Une écriture délicate, parfois hachée, qui laisse par moments de grands blancs, de grands vides, comme le vent. Des blancs pour laisser passer le temps, pour montrer l’attente ou la solitude. Une répétition de mots, de bouts de chansons, de dialogues qui n’en sont pas tout à fait. Des passages du présent, qui parlent de Cora et Finn, et des passages du passé pour raconter aussi Aidan et Martha, leurs parents. Le même coin du monde, deux époques différentes qui se ressemblent tout de même un peu. Et la mer, toujours, pleine de promesses mais aussi de périls.

« Quand un corps, ou deux, s’embarque sur un bateau et ne revient pas après une tempête, les gens disent qu’il s’est noyé, même s’il existe, vraiment, d’innombrables façons de perdre la vie. »

À l’époque de Cora et de Finn, le hameau se vide de ses habitants. Il n’y a plus de poissons, donc plus de travail. Les gens abandonnent tout pour partir travailler ailleurs. Même le boulanger est parti, cuisinant ses derniers ingrédients pour ne pas les perdre et les offrant aux villageois avec la simple note: « Servez-vous s’il vous plaît. »

Aidan et Martha n’ont pas totalement abdiqué. Ils vivent toujours au village au bord de l’eau, mais quittent la région à tour de rôle pour partir travailler en Alberta. Ils travailleront sur les chantiers chacun leur mois, avant d’inverser les rôles. Pendant l’absence de l’un ou l’autre des parents, Cora utilise les guides de voyage du biblio-bateau pour recréer le monde dans les maisons abandonnées par les marins.

Puis, Finn trouve un poisson dans une mer qui ne devrait plus en contenir, faisant affluer les journalistes, et Cora disparaît. Aidan et Martha s’éloignent l’un de l’autre, pendant qu’une ancienne championne olympique revient au hameau et que d’étranges lettres arrivent peu à peu dans les maisons vides reconverties en pays. Emma Hooper nous amène dans un monde à la fois délicat et étrange où les éléments sont durs, mais représentent aussi le quotidien de gens pour qui la mer est le monde.

Les chants du large est un roman d’amour, mais pas au sens où la plupart des gens l’entendent. C’est un roman sur l’amour de la mer, la place qu’elle prend dans la vie des insulaires. Un roman sur l’amour entre un pêcheur et une tisseuse de filets. Entre un frère et une sœur. Entre des adultes qui se sont perdus puis retrouvés. Un roman sur l’amour d’un lieu, qu’on aime, qu’on déteste, qu’on veut parfois quitter mais où l’on revient toujours. À la fois s’inspirant des chansons de marins, de la mer et des contes, avec un petit quelque chose de l’émerveillement qui leur est associé.

« Tout le monde croyait, tout le monde savait que les sirènes étaient les morts de la mer qui vous chantaient leur amour. Quand la pluie ou les vagues ne faisaient pas trop de bruit, vous pouviez les entendre dans le vent, la plupart des nuits. »

Les personnages d’Emma Hooper sont des gens de peu de mots, qui communiquent beaucoup plus à travers leurs gestes et à travers la musique. Quelques gestes posés pour raconter la tristesse, le plaisir, l’impatience, le désir, l’amour. L’importance magnifiée de petites choses qui représentent, en fin de compte, tout. L’importance d’une plume d’oiseau, des filets de pêche, des mots. Mais la musique, toujours présente, rythme le texte et le quotidien des personnages.

« C’est très important, insista Aidan. C’est très, très important que tu continues ta musique, un point c’est tout.

Mais papa, c’est plus important que des chaussures? demanda Cora. Tu crois? Vraiment?

Oui ça l’est, dit son père. »

L’humanité avec ses failles et ses grandeurs dans tout ce qu’elle a de plus simple. L’importance des toutes petites choses, dans un monde abandonné où ne reste que l’espoir du retour des poissons, l’attente d’une vie presque normale.

L’originalité de ces mêmes petites choses, dans les maisons délaissées des pêcheurs,  l’imagination de Cora qui fait venir le monde à Big running, alors que le monde l’a justement abandonné. L’atmosphère qui sent la mer salée, l’humidité, les chandails de laine et le kool-aid au raisin.

Un livre que je relirai, pour retrouver cet univers si particulier, mais au fond si simple, qui raconte une histoire presque universelle, d’une façon unique. Une auteure dont je veux aussi découvrir le premier roman, Etta et Otto (et Russell et James).

Les chants du large est un coup de cœur, sûrement une de mes lectures les plus marquantes de l’année. J’ai aimé passionnément ce livre au point d’avoir envie de me perdre dedans, d’y rester un moment. Une belle découverte, une lecture envoûtante, qui m’a accompagnée et enveloppée pendant deux jours. J’espère simplement que vous y trouverez ce que moi j’y ai trouvé.

Le plaisir et l’envoûtement. La musique. Et un peu aussi, le vent du large…

Les chants du large, Emma Hooper, éditions Alto, 448 pages, 2018