La chance vous sourit

la chance vous souritTour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

Ce recueil de nouvelles est très particulier, du moins sa lecture l’a été pour moi. J’adore les nouvelles en général et découvrir un nouvel auteur qui en écrit me plaît toujours beaucoup. Surtout quand il est talentueux. Et c’est le cas d’Adam Johnson.

Les nouvelles de ce recueil sont loin d’être joyeuses, mais elles sont écrites avec un talent certain, c’est indéniable. Il y a quelque chose dans la plume de Johnson qui va puiser au fin fond de l’être humain, dans les éléments les plus déstabilisants et dérangeants. Il y est beaucoup question de couples qui se déchirent, de vie de famille malheureuse, de la maladie qui prend possession de toutes les infimes parties de la vie, de pauvreté, de catastrophes à petite et grande échelle, de l’humain en général et de sa propension à réfléchir à la mort. Ce sont des nouvelles qui abordent la détresse, où les personnages tentent de s’adapter à de nouvelles situations difficiles.

« Dans la vie, beaucoup de décisions importantes sont prises à notre place. »

Le recueil contient six longues nouvelles, ou novellas. Voici un petit récapitulatif de chacune des histoires:

Nirvana
Cette histoire douce-amère, entre émerveillement, maladie et technologie, nous présente un homme dont la femme est clouée au lit, paralysée et sans aucune sensation. Ayant une peur terrible qu’elle se suicide, il cherche refuge dans la technologie en créant un programme permettant de converser avec le défunt Président du pays. Une nouvelle à la fois triste et troublante qui parle du quotidien et d’une vie de couple complètement chamboulée, où la musique de Nirvana et surtout, Kurt Cobain, tient une très grande place.

Ouragans anonymes
Nonc vit dans sa camionnette UPS avec son fils de deux ans, depuis le passage de l’ouragan Katrina et la disparition de la mère de son fils qui s’est volatilisée. Nonc la cherche, tout en tâchant de s’occuper de son fils « en attendant » et de livrer ses paquets dans un monde dévasté, rempli de détritus. Entre les poubelles des uns et le dénuement des autres, quelques minuscules lueurs d’espoir et de lumière.

Le saviez-vous?
Une femme raconte l’année de sa maladie, sa chimio et  ses traitements. Elle parle de sa famille, en observatrice extérieure, de leur façon de se comporter depuis l’annonce de sa maladie. Sa plus jeune fille est passée par une phase « Le saviez-vous? », alors qu’elle annonçait toujours, au détour d’une conversation, un fait étonnant, précédé de la fameuse phrase. Ici, elle est reprise par sa mère dans sa façon de raconter. Une histoire amère, qui parle de la vie familiale, la vie de couple et la relation difficile entre deux écrivains.

George Orwell était un de mes amis
Un ancien directeur de prison délaissé par sa femme et sa fille, reçoit d’étrange colis. Parallèlement, il confronte de nombreuses personnes qui sont passées par la prison qu’il dirigeait: d’anciens détenus, des collègues ou alors des guides lors de visites scolaires, depuis que la prison est devenue un lieu de mémoire. Il vit complètement en décalage avec ce qui se passe autour de lui. Cette nouvelle est sans doute l’une des plus dérangeante du recueil, avec la suivante, Prairie obscure.

Prairie obscure
Cette histoire met en scène un homme qui tente désespérément de contrer ses pulsions. Il a créé une affaire de dépannage informatique où il tente de « lutter » contre le fléau de la pornographie infantile. Sa façon de confronter les utilisateurs de ces photos illégales ou de s’occuper de ses petites voisines laissées à elles-mêmes, agissent comme une sorte de catharsis chez lui. Nouvelle troublante…

La chance vous sourit
Dans cette nouvelle qui donne son titre au recueil, deux hommes qui ont fuit la Corée du Nord, tentent de se reconstruire une vie à Séoul. Les choses ne sont pas faciles, car au-delà de ce qu’ils ont vécu, ils essaient de faire une croix sur le passé pour tenter de vivre une vie nouvelle dans un endroit beaucoup plus libre que ce qu’ils connaissaient. Le changement demande une grande dose de courage et d’adaptation.

Comme vous le constatez avec les résumés, les sujets sont assez sombres, très peu joyeux. Je reconnais totalement le talent de l’auteur pour écrire. Les nouvelles sont marquantes et abordent des sujets difficiles, des situations particulières qui présentent toutes une gamme d’émotions différentes. L’auteur pousse plus loin en instaurant à la fois un malaise chez le lecteur et un sentiment de tristesse. Il faut avoir une plume particulièrement convaincante pour réussir à écrire de cette façon.

« Les choses les plus vitales, on les cache à tout le monde y compris à soi-même. »

Les sujets abordés sont souvent très dur. La maladie, l’éclatement du couple, la détresse et une certaine forme de violence que les personnages s’infligent moralement. Je n’ai pas trouvé cette lecture « facile » à cause des sujets abordés, mais je dois dire que j’ai été souvent fascinée par la gravité des thèmes et surtout par la façon dont l’auteur les aborde. D’une façon dont on ne s’y attend pas. C’est sans doute ce qui fait le talent de l’auteur. Sa plume est dérangeante.

Dans l’ensemble, j’ai bien aimé cette lecture justement à cause de ce que l’auteur réussit à instiller au lecteur. Ce petit malaise et cette fenêtre immense ouverte sur la vie privée des personnages. C’est assez troublant. Les thèmes par contre, ne sont pas forcément ceux que j’aime particulièrement lire. C’est assez sombre et peu positif. Les histoires sont dramatiques, les personnages subissent toutes une série de malheurs auxquels ils doivent faire face. Son traitement du genre humain est particulièrement frappant de justesse.

« Nonc se demande si c’est vraiment possible, qu’il n’y ait aucune trace de l’existence d’une personne. Peut-être bien que oui si ta vie est suffisamment merdique, si tu vis complètement à la marge. »

Ce n’est donc pas un recueil de nouvelles très confortable. Il est dérangeant. Les personnages d’Adam Johnson nous sont assez antipathiques et ce qu’il nous raconte est troublant. J’ai aimé cette lecture pour ces raisons, même si les thèmes me rejoignent moins. Les nouvelles sont très urbaines, un peu trop à mon goût. C’est un portrait au vitriol où la beauté et la nature brillent par leur absence.

Adam Johnson a une plume particulièrement aiguisée, qui réussit à faire ressortir le côté sombre et peu avenant de l’être humain. Pour ces raisons, ces six histoires sont assez difficiles à oublier. Le titre du recueil, d’ailleurs, est plutôt ironique. Parfois, il est bon de sortir de sa zone de confort. C’est ce que nous offre ici Adam Johnson, avec beaucoup de talent.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Éditions Albin Michel, 320 pages, 2020

Ici n’est plus ici

Ici n'est plus iciÀ Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Ici n’est plus ici est un roman comme je n’en avais encore jamais lu sur les Amérindiens. Dans la littérature, on parle énormément des réserves, et de la culture traditionnelle des Amérindiens, mais très peu de ceux qui vivent en milieu urbain. La construction de ce livre est exceptionnelle, donnant une voix à douze personnages différents qu’on découvre au fil des chapitres. Bien vite, on réalise que les destins des personnages sont tous liés, de près ou de loin, à travers le temps, à travers les lieux qu’ils fréquentent et les moments où ils se croisent.

« Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. »

Chaque personnage est différent. Chaque personnage a une relation différente avec son identité Amérindienne. Certains veulent la mettre de côté, l’ignorer ou souhaitent qu’elle ne se transmette pas à la génération suivante. D’autres sont à la recherche de leurs racines, qu’ils connaissent très peu. D’autres encore mettent en avant leur identité pour s’approprier ce qu’ils sont réellement.

« Il attend qu’un moment de vérité surgisse devant lui – à propos de lui. Il est important qu’il s’habille comme un Indien, danse comme un Indien, même s’il joue la comédie, même s’il a de bout en bout l’impression d’être un usurpateur, parce que la seule façon d’être indien en ce monde est d’avoir l’apparence d’un Indien, et d’agir comme un Indien. être ou ne pas être indien en dépend. »

Alors que d’autres, n’ont pas l’air autochtones, sont métissés, ou ont de la difficulté à se faire accepter tant comme Blanc que comme Amérindien. Tous veulent cependant être fiers de ce qu’ils sont et pouvoir, pour la plupart, transmettre un peu de leurs racines, même si pour certains l’idée est difficile. Le roman aborde beaucoup la transmission de l’identité indienne. Le roman est divisé en quatre grandes parties qui prennent tout leur sens à la lecture du livre: Reste, Réclamation, Le retour, Le Pow-Wow.

Chaque personnage tente de vivre dans une grande ville avec une identité parfois bien dessinée, parfois très floue, même pour eux. Plusieurs vivent dans la pauvreté, certains font des études ou ont des projets, alors que d’autres souffrent de maladie mentale, basculent dans la violence, la drogue et l’alcool. Ce roman d’ailleurs, est à la fois d’une grande beauté et d’une rude violence.

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. »

Le Pow-Wow d’Oakland revient régulièrement chez chaque personnage. C’est un événement d’une grande importance pour tous. Certains y seront maître de cérémonie, danseurs, exposants, organisateurs ou visiteurs. Leurs raisons de s’y rendre sont aussi très variées. Les derniers chapitres du livre sont beaucoup plus courts. On sent une forme de tension qui monte et qui prend de plus en plus de place. On sent que quelque chose va se produire. Le destin des personnages converge vers le Pow-Wow, l’histoire forme un entonnoir qui trouvera sa finalité dans l’une des manifestations les plus importantes de la culture Amérindienne. C’est là-bas que se termine Ici n’est plus ici.

L’auteur profite aussi de sa plume pour nous offrir deux chapitres, le prologue au début et l’entracte en milieu de roman, qui sont écrits sous une forme ressemblant à un essai. Il nous y parle des Amérindiens en général, de la façon dont l’histoire et la culture populaire ont véhiculé des images stéréotypées de son peuple, des légendes, de l’histoire représentée dans les livres scolaires, des massacres, de l’assimilation, les Pow-Wows, du sang amérindien et des noms de famille.

« …apprendre des choses sur ses origines, c’est un privilège. Un privilège que nous n’avons pas. Et de toute façon, tout ce que je pourrais te dire sur tes origines ne te rendra ni plus ni moins indien que tu n’es déjà. Ça ne fera pas de toit un Indien plus ou moins authentique. Ne permets jamais à personne de t’expliquer ce que signifie être indien. »

L’image de ce roman est très forte. L’histoire nous permet de comprendre un peu mieux ce que peut être la vie urbaine couplée aux traditions amérindiennes. Même si les personnages ne vivent pas dans des réserves, on sent malgré tout que l’histoire des différents peuples amérindiens plane au-dessus d’eux. Plusieurs vivent encore dans des réserves mentales, au sens figuré.

Ce roman est magnifique, passionnant, touchant et la traduction est excellente. La construction de l’histoire, où chaque chapitre s’attarde sur un personnage en particulier, me fait penser à la forme d’un très bon recueil de nouvelles. L’écriture est parfaitement maîtrisée et très fluide. L’auteur est étonnant dans sa façon d’écrire et de parler d’un monde qui le touche. Ce livre nous laisse espérer que Tommy Orange ne s’arrêtera pas là. D’autant plus que Ici n’est plus ici est un premier roman. Une bouleversante surprise.

Le roman m’a permis de découvrir le groupe canadien A Tribe Called Red, dont un des personnages parle dans le livre. Ils font de la musique électronique, moderne et traditionnelle à la fois. Dans cette vidéo, participe aussi Black Bear que je connais déjà et aime beaucoup!

Ici n’est plus ici, Tommy Orange, éditions Albin Michel, 352 pages, 2019

Les Dieux de Howl Mountain

Dieux de Howl MountainHanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…

Les Dieux de Howl Mountain sont ceux qui habitent et dirigent ce qui se passe sur la montagne. L’auteur nous plonge dans les années 50 alors que la vallée est inondée depuis vingt ans, que des trafiquants vivent et survivent en livrant de l’alcool produit au fin fond des bois, que des personnages plus grands que nature vivent avec ce que rapporte ce commerce illégal.

Rory Docherty est un personnage particulier, mais attachant. Revenu de la guerre de Corée avec une jambe en moins, cet ancien combattant est encore très jeune et vit avec sa grand-mère dans les montagnes de Caroline du Nord. La région a toute une histoire qui nous est livrée au fil des pages, en même temps que celle de Rory et de sa famille. Rory travaille pour un trafiquant d’alcool et tente chaque soir de sauver sa peau en effectuant ses livraisons. Le bourbon de contrebande fait vivre une grande partie de la région et ce commerce opère aussi dans l’ombre où des ententes entre clans se règlent à coups de billets glissés en douce. Rory travaille avec son meilleur ami Eli et vit avec Ma, sa grand-mère, puisque sa mère est internée à cause d’une sombre histoire qui hante toujours Rory. Bon fils, il tente de dénouer les fils du passé de sa mère, une femme marquée qui ne parle plus. Rory est attachant dans sa façon d’agir avec sa famille et avec les gens. Il a une certaine sensibilité, malgré son attitude un peu bourrue. La guerre l’a écorché.

« Il aurait bien voulu demeurer pour toujours dans ce lieu si calme et si tranquille, au milieu des armes. Mais un courant d’air froid s’insinua en sifflant dans le temple et lui cingla le dos, et alors il se rappela que l’automne arrivait, qui allait faire tomber les feuilles comme les hommes. Et le sang si brillant sur les escarpements, et les hurlements incessants. Jamais il ne pourrait oublier. »

Sa grand-mère quant à elle, est une ancienne prostituée, reconvertie en sorcière. Elle fournit aux gens désespérés ou malade, des remèdes pour se débarrasser de bébés non désirés, de problèmes au lit ou pour guérir n’importe quels maux. Elle est solide, extravagante tant dans son langage que sa façon de vivre et ne s’en laisse pas imposer. C’est une femme très superstitieuse, qui accroche des bouteilles vides à l’arbre devant la maison afin de capter les mauvais esprits. Elle conserve aussi un œil dans un bocal en verre…

« La lune se cachait et les hommes étaient loin. Une nuit idéale pour les pumas et les revenants, les adeptes de métamorphoses et les assassins de vieilles femmes. Ce qui lui faisait peur, ce n’était pas de mourir, mais de mourir mal en laissant son petit-fils seul au monde, sans défense, avec ses blessures non cicatrisées. Même la mort, qui hantait ces montagnes depuis toujours, savait qu’elle était difficile à abattre. Alors si quelque obscur blanc-bec s’avisait de sortir des ténèbres en pensant qu’elle n’avait plus le combat arrimé au cœur, elle lui cracherait une explication par la gueule de son fusil. »

Entre les courses de voiture, l’incessante querelle avec des gars de la région, la livraison d’alcool et sa visite à la fille d’un pasteur qui a établit son église dans une vieille station-service désaffectée et qui prêche, un serpent à la main, Rory essaie de survivre et de construire sa vie après la guerre. Il tente également de faire la lumière sur son passé et celui de sa famille. Le roman raconte en parallèle deux histoires en même temps. Celle de la mère de Rory, alors qu’elle était encore toute jeune, secouée par le drame qui l’a rendue muette. On apprend donc au fil des chapitres ce qu’il en est. Son histoire s’intercale avec celle de son fils et avec sa façon de reprendre sa vie en main au retour de la guerre.

Le roman présente une atmosphère particulière, intrigante. Le texte est à la fois sombre et décalé, les personnages étant très colorés. Du genre qu’on n’oublie pas. Il est difficile de sortir de ce roman en mettant de côté les personnages qui nous ont accompagné pendant près de 400 pages. Ils ont quelque chose de fascinant, une force et une certaine fragilité à la fois. Ma et Rory étant les plus intéressants, mais les personnages secondaires ne sont pas en reste, bons ou méchants. Eli, Eustace, le prédicateur, le shérif, le pasteur, Christine… et même les deux scientifiques qui rendent visitent à Ma! On pourrait même pratiquement voir dans la voiture de Rory, un personnage du livre, tellement cette voiture est cajolée, transformée et importante.

Taylor Brown brosse le portrait d’une Amérique qui subit son évolution et tente de survivre aux blessures du passé, dans un monde qui est loin d’être tendre. L’appât du gain pour certains, la survie pour d’autres, mais aussi la vengeance, sont au cœur de cette histoire. L’écriture est vraiment agréable à lire, un brin poétique. La nature est omniprésente, tant les montagnes prennent beaucoup de place dans la façon de vivre de ses habitants. La traduction du roman est impeccable. J’ai aimé la plume de Taylor Brown, sa façon de raconter des histoires. On sent une certaine oralité dans le ton, qui m’a beaucoup plu.

En commençant ce roman, je croyais qu’il s’agissait d’un premier roman, mais l’auteur en a aussi écrit un autre qui a été traduit et que j’ai bien envie de lire: La Poudre et la Cendre. Il est sur ma liste. Taylor Brown a aussi fait paraître un troisième roman en mars dernier, Pride of Eden. J’espère qu’il sera traduit, il a l’air très intéressant.

En attendant, je vous conseille Les Dieux de Howl Mountain, un très bon roman – un peu noir, un peu étrange, aux personnages décalés – qui nous plonge dans les années 50, quelque part dans les montagnes de Caroline du Nord. Une très bonne lecture et une excellente découverte.

Les Dieux de Howl Mountain, Taylor Brown, éditions Albin Michel, 384 pages, 2019

Viens voir dans l’Ouest

Viens voir dans l'OuestDans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste. Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral ; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté ; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée ; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration. Universelles et intemporelles, elles nous plongent au cœur des blessures éternelles de l’Amérique.

Je l’avoue, j’ai choisi ce livre à cause de sa couverture un peu décalée. Puis parce que c’était des nouvelles (j’aime les nouvelles) et que ça se déroulait dans l’Ouest américain. L’écriture me semblait bien, de même que la traduction. Je me suis plongée dedans et j’ai dévoré en un rien de temps chacune des douze nouvelles qui forment ce recueil.

Viens voir dans l’Ouest regroupe tout ce que j’aime d’un bon recueil de nouvelles. Des histoires un peu étranges, des personnages marginaux et une atmosphère particulière où l’on se sent un peu au bord d’un précipice. On ne sait jamais quand les choses vont déraper.

Les personnages sont particuliers. Ils sont « ordinaires » et on pourrait croire qu’ils se fondent dans la masse, mais ils sont trop différents des autres pour passer inaperçus. Ils vivent un malaise avec le reste des gens. Ils ont un pied dans la marge et restent un peu à l’écart de la société parce qu’ils ne sont pas comme les autres dans leur façon de vivre, de penser ou dans les épreuves qu’ils doivent traverser. Ce sont des « outsiders ».

« Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. »

L’atmosphère des nouvelles est inquiétante. Les choses vont en augmentant à mesure qu’on avance dans la lecture. On sent que le monde va forcément déraper, que quelque chose ne tourne pas rond. C’est très ténu au début, puis les trois dernières nouvelles présentent une Amérique au bord de la guerre civile. Le monde qu’on connaît n’existe plus. Ce sont sans doute les trois histoires les plus dures et les plus noires. L’homme étant ce qu’il est lorsque les lois n’existent plus…

Voici un petit résumé de chacune des histoires que l’on retrouve dans le recueil. La plupart ont été publiées précédemment dans des revues et des journaux aux États-Unis.

L’ours qui danse
Cette nouvelle se déroule au Montana, en 1893. Le narrateur passe ses journées à trapper, arpenter le bois, jusqu’à ce qu’il rencontre une femelle grizzli… de qui il tombe amoureux. Elle devient son obsession, sa folie…

Le temps de la fin
Un couple qui bat de l’aile se retrouve à faire beaucoup de route pour amener un coyote apprivoisé illégalement chez le vétérinaire. L’animal est aussi mal en point que leur relation amoureuse.

Papa a prêté serment
Cette nouvelle met plus clairement en scène la désobéissance civile et un pays en voie de devenir incontrôlable. Un homme, père de famille, est militant et lutte pour faire entendre les droits des citoyens à protéger des réserves naturelles. Les conséquences sont tragiques pour sa famille.

Viens près de l’eau
Un groupe d’amis, de jeunes adultes paumés, se retrouvent tous ensemble au chalet alors qu’un des leurs arrive et présente celle qui deviendra bientôt sa femme. C’est la faille dans le groupe.

Comment tuer un arbre
Kat, qui vient d’aménager dans une nouvelle région avec son mari, est obsédée par l’arbre au fond de sa cour qui lui fait vraiment peur. Parallèlement, elle prend conscience de l’homme avec qui elle vit et déchante un peu… On peut voir une sorte de métaphore dans cette nouvelle, du monde qu’on connaît qui meurt peu à peu…

Umpqua
Un couple bancal et mal assorti décide d’aller aux sources pour se baigner. Toutes les occasions sont bonnes pour se disputer. Bun est nonchalante et Russell, jaloux et contrôlant. Alors qu’il tente de continuer à vivre suite au décès de son meilleur ami, l’atmosphère électrique qu’il occasionne lui-même lui fait péter les plombs.

Reste avec moi
Cette nouvelle raconte plusieurs années dans la vie d’un couple qui tente de vivre avec les violences de leur région et de survivre à ce qui peut pourrir leur relation. Un chalet est le point culminant des moments importants de leur vie.

Mon Dieu, vous savez qu’on est tous les deux dans la même galère
Une mère de famille raconte l’histoire de sa fille, placée dans un institut. Alors que tout le monde croit que le comportement de la fillette est dû à un possible alcoolisme de la mère pendant la grossesse ou à un manque d’éducation, la mère en vient à la conclusion: sa fille est tout simplement méchante. Mesquine, mauvaise, terrifiante.

Proie
Derek vit en colocation avec son ami Jasper et la copine de celui-ci. Ils partagent l’appartement avec un python que Derek adore. Depuis quelques temps, le serpent a un drôle de comportement. L’animal fera basculer le mince univers de Derek.

Trop d’amour
Un homme s’est fait larguer par sa femme, partie rejoindre un autre homme. Le monde est au bord de la crise, il n’y a plus d’appartements ni de travail. L’homme se résout donc à retourner chez sa mère, dans un monde où il y a des frappes aériennes et où les cadavres s’accumulent…

Récolte
Dans un monde où la propagande envoie en boucle des idées pour « construire une nouvelle nation », un combattant profite du décès de son compagnon d’armes pour récupérer sa ferme avec l’intention de s’occuper de sa femme et de sa fille. Ses méthodes sont pour le moins dérangeantes.

La Redoute
Dernière nouvelle du recueil, cette histoire suit deux jeunes qui viennent de la montagne et tentent d’échapper à la guerre qui y sévit. Ils sont blessés et trouvent ce qu’ils croient être un refuge chez un vieil aubergiste inquiétant…

Les nouvelles de ce recueil m’ont semblé plutôt égales mêmes si elles sont toutes fort différentes. Le talent de Maxim Loskutoff dans ce recueil est certainement de réussir à insuffler la vie aux courts univers qu’il crée. On sent que ses personnages existent, que le monde qu’il nous décrit est là et on lit sans pouvoir en sortir. C’est prenant et bien écrit.

Viens voir dans l’Ouest est l’un des recueils de nouvelles les plus forts que j’ai pu lire ces dernières années. Il amène une réflexion et des images qui restent en tête encore longtemps après la lecture. Le fil conducteur du recueil – un monde au bord de l’abîme, à petite et grande échelle – est terrifiant. Maxim Loskutoff est un jeune auteur à surveiller, assurément!

Pour revenir à la couverture du roman dont je parlais un peu plus haut, il s’agit d’une représentation du tableau Young Life de Bo Bartlett. Les œuvres de cet artiste ont toutes un petit quelque chose de dérangeant qu’on ne remarque pas forcément au premier coup d’œil. Son travail me plaît beaucoup. Le tableau colle parfaitement à l’univers un peu décalé des nouvelles de Loskutoff.

Viens voir dans l’Ouest, Maxim Loskutoff, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 255 pages, 2019 

De la nature des interactions amoureuses

De la nature des interactions amoureuses« Mon inventaire de l’amour se résume à peu près à Alexandra, alors que le sien se partage entre moi-même et d’autres ». Face à ce constat amer, Joseph, un jeune scientifique, imagine une série d’équations pour contraindre son amoureuse volage à n’aimer que lui. Mais peut-on soumettre l’alchimie des sentiments aux lois de la science ?
C’est la question, drôle et grave, que pose Karl Iagnemma dans ces nouvelles délicieusement ironiques où mathématiciens, universitaires et chercheurs tentent de rationaliser le domaine des sens, abordant de manière insolite l’adage de Pascal selon lequel « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Quitte à se heurter à d’autres énigmes, bien plus insolubles…

Lorsque j’ai vu que ce nouveau livre de Karl Iagnemma était publié, j’ai tout de suite voulu le lire. Il y a quelques années (dix ans plus exactement pour l’édition en français), l’auteur avait fait paraître un roman: Les expéditions. J’avais adoré ce livre, un pavé que j’avais trouvé passionnant et bien écrit. Cette fois, l’auteur publie son premier recueil de nouvelles avec De la nature des interactions amoureuses. Chaque histoire aborde l’amour sous différentes formes et la science. Si les deux semblent incompatibles à première vue, les histoires que nous offrent l’auteur mettent toutes en scène des hommes et des femmes de science, ou des passionnés, ainsi que leur incapacité à vivre pleinement une relation amoureuse satisfaisante.

« Tu devrais faire confiance aux mathématiques. Rien n’est trop complexe pour que les mathématiques ne puissent en rendre compte. »

Les nouvelles de Karl Iagnemma sont passionnantes. Elles abordent différents sujets: médecine, mathématiques, gestion forestière, géométrie, phrénologie, mais aussi le commerce, les amérindiens, l’art et le travail dans les mines. Les histoires ont toutes le point commun de mettre en scène des personnages qui cherchent à s’élever dans leurs domaines respectifs et à tenter de maintenir ou de trouver l’amour. Le cœur et la science sont-ils incompatibles?

Dans ce recueil, nous nous retrouvons à plusieurs époques. Certaines nouvelles sont plus contemporaines alors que d’autres se déroulent dans les années 1800. Celles-là m’ont fait penser bien souvent à l’atmosphère qui m’avait plu dans Les expéditions, roman qui se déroulait en 1844.

De la nature des interactions amoureuses contient huit nouvelles, dont la première donne son titre au recueil. Chaque histoire est très différente de la précédente et mêle souvent des extraits de journaux, parfois des symboles mathématiques, d’autres fois des extraits de lettres ou de notes. Voici un petit résumé de chacune des nouvelles du recueil:

De la nature des interactions amoureuses
Cette histoire se déroule en milieu universitaire. Joseph est amoureux d’Alexandra, la fille de son directeur de thèse, qui de son côté ne l’aime pas assez. Joseph comprend bien mieux les mathématiques que les histoires d’amour. En parallèle de ses observations, il nous parle du journal d’un suédois qui fonda la ville de Slaney où se déroule la nouvelle.

Le rêve du phrénologue
Jeremiah, phrénologue, cherche dans les bosses et l’apparence des crânes qu’il ausculte, la femme parfaite qu’il pourrait épouser.

Le théorème de Zilkowski
À un colloque de mathématiciens, Henderson remet en question publiquement une partie de la théorie exposée par son ancien ami, Czogloz. C’est Marya qui est au centre de ce trio et qui alimente mensonges et désir de vengeance.

L’approche confessionnelle
Freddy, ancien étudiant en psychologie et Judith, artiste et ancienne étudiante en physique, décident de démarrer leur propre entreprise de mannequins en bois. Des questions morales mettent leur couple en péril.

L’agent des Affaires indiennes
Cette histoire, écrite sous forme de journal, débute en 1821. L’homme vit dans le baraquement d’une garnison et s’occupe de faire le lien entre les colons Blancs et les Amérindiens.

Règne, ordre, espèce
Une jeune femme ayant étudié en gestion forestière se passionne pour un ouvrage, Woody Plants of North America. Dès qu’elle se croit amoureuse, elle en lit un extrait à son amant…

La femme du mineur
Un mineur, qui risque sa vie sous terre tous les jours, cache à sa femme sa passion pour la géométrie.

Les enfants de la faim
Cette nouvelle, à la fois passionnante et terrifiante, s’inspire des travaux effectués par le Dr. William Beaumont sur Alexis Saint Martin, autour de 1820. L’homme a servi de cobaye pour l’avancée des recherches sur la digestion humaine.

Même si elles sont toutes bien différentes, j’ai aimé toutes les nouvelles du livre, avec une préférence pour Règne, ordre, espèce, qui est originale et qui aurait fait un roman passionnant. Mais la nouvelle se suffit à elle-même également et je l’ai adoré. J’ai aussi une préférence pour Les enfants de la faim, qui m’a poussé à faire quelques recherches sur Beaumont et Saint Martin.

« J’ai remarqué que dans la nature, certains événements sont impossibles à expliquer autant qu’à reproduire: ils existent, tout simplement. Cela suffit à donner de l’espoir. »

Ce recueil a été pour moi une très bonne lecture. J’aime la science en général. J’ai adoré  ces nouvelles et j’aime définitivement beaucoup le style de Karl Iagnemma. Son talent se confirme avec ces histoires. Qu’il écrive un roman ou choisisse les nouvelles pour s’exprimer, il excelle toujours autant. J’ai aimé que l’histoire et la science se côtoient dans plusieurs nouvelles. L’auteur est un chercheur et un scientifique, on le sent dans son écriture. Il crée des histoires qui ont une part de science ou s’inspirent de faits passés. C’est d’autant plus agréable de le lire. Ses sujets sont fouillés et passionnants.

« … quel était le plus noble objectif de la science, sinon expliquer l’homme à lui-même? »

Un auteur qui confirme son talent avec ce second livre. Je vais suivre assurément son travail dans l’avenir. Ses livres me plaisent définitivement beaucoup!

De la nature des interactions amoureuses, Karl Iagnemma, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018