Viens voir dans l’Ouest

Viens voir dans l'OuestDans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste. Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral ; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté ; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée ; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration. Universelles et intemporelles, elles nous plongent au cœur des blessures éternelles de l’Amérique.

Je l’avoue, j’ai choisi ce livre à cause de sa couverture un peu décalée. Puis parce que c’était des nouvelles (j’aime les nouvelles) et que ça se déroulait dans l’Ouest américain. L’écriture me semblait bien, de même que la traduction. Je me suis plongée dedans et j’ai dévoré en un rien de temps chacune des douze nouvelles qui forment ce recueil.

Viens voir dans l’Ouest regroupe tout ce que j’aime d’un bon recueil de nouvelles. Des histoires un peu étranges, des personnages marginaux et une atmosphère particulière où l’on se sent un peu au bord d’un précipice. On ne sait jamais quand les choses vont déraper.

Les personnages sont particuliers. Ils sont « ordinaires » et on pourrait croire qu’ils se fondent dans la masse, mais ils sont trop différents des autres pour passer inaperçus. Ils vivent un malaise avec le reste des gens. Ils ont un pied dans la marge et restent un peu à l’écart de la société parce qu’ils ne sont pas comme les autres dans leur façon de vivre, de penser ou dans les épreuves qu’ils doivent traverser. Ce sont des « outsiders ».

« Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. »

L’atmosphère des nouvelles est inquiétante. Les choses vont en augmentant à mesure qu’on avance dans la lecture. On sent que le monde va forcément déraper, que quelque chose ne tourne pas rond. C’est très ténu au début, puis les trois dernières nouvelles présentent une Amérique au bord de la guerre civile. Le monde qu’on connaît n’existe plus. Ce sont sans doute les trois histoires les plus dures et les plus noires. L’homme étant ce qu’il est lorsque les lois n’existent plus…

Voici un petit résumé de chacune des histoires que l’on retrouve dans le recueil. La plupart ont été publiées précédemment dans des revues et des journaux aux États-Unis.

L’ours qui danse
Cette nouvelle se déroule au Montana, en 1893. Le narrateur passe ses journées à trapper, arpenter le bois, jusqu’à ce qu’il rencontre une femelle grizzli… de qui il tombe amoureux. Elle devient son obsession, sa folie…

Le temps de la fin
Un couple qui bat de l’aile se retrouve à faire beaucoup de route pour amener un coyote apprivoisé illégalement chez le vétérinaire. L’animal est aussi mal en point que leur relation amoureuse.

Papa a prêté serment
Cette nouvelle met plus clairement en scène la désobéissance civile et un pays en voie de devenir incontrôlable. Un homme, père de famille, est militant et lutte pour faire entendre les droits des citoyens à protéger des réserves naturelles. Les conséquences sont tragiques pour sa famille.

Viens près de l’eau
Un groupe d’amis, de jeunes adultes paumés, se retrouvent tous ensemble au chalet alors qu’un des leurs arrive et présente celle qui deviendra bientôt sa femme. C’est la faille dans le groupe.

Comment tuer un arbre
Kat, qui vient d’aménager dans une nouvelle région avec son mari, est obsédée par l’arbre au fond de sa cour qui lui fait vraiment peur. Parallèlement, elle prend conscience de l’homme avec qui elle vit et déchante un peu… On peut voir une sorte de métaphore dans cette nouvelle, du monde qu’on connaît qui meurt peu à peu…

Umpqua
Un couple bancal et mal assorti décide d’aller aux sources pour se baigner. Toutes les occasions sont bonnes pour se disputer. Bun est nonchalante et Russell, jaloux et contrôlant. Alors qu’il tente de continuer à vivre suite au décès de son meilleur ami, l’atmosphère électrique qu’il occasionne lui-même lui fait péter les plombs.

Reste avec moi
Cette nouvelle raconte plusieurs années dans la vie d’un couple qui tente de vivre avec les violences de leur région et de survivre à ce qui peut pourrir leur relation. Un chalet est le point culminant des moments importants de leur vie.

Mon Dieu, vous savez qu’on est tous les deux dans la même galère
Une mère de famille raconte l’histoire de sa fille, placée dans un institut. Alors que tout le monde croit que le comportement de la fillette est dû à un possible alcoolisme de la mère pendant la grossesse ou à un manque d’éducation, la mère en vient à la conclusion: sa fille est tout simplement méchante. Mesquine, mauvaise, terrifiante.

Proie
Derek vit en colocation avec son ami Jasper et la copine de celui-ci. Ils partagent l’appartement avec un python que Derek adore. Depuis quelques temps, le serpent a un drôle de comportement. L’animal fera basculer le mince univers de Derek.

Trop d’amour
Un homme s’est fait larguer par sa femme, partie rejoindre un autre homme. Le monde est au bord de la crise, il n’y a plus d’appartements ni de travail. L’homme se résout donc à retourner chez sa mère, dans un monde où il y a des frappes aériennes et où les cadavres s’accumulent…

Récolte
Dans un monde où la propagande envoie en boucle des idées pour « construire une nouvelle nation », un combattant profite du décès de son compagnon d’armes pour récupérer sa ferme avec l’intention de s’occuper de sa femme et de sa fille. Ses méthodes sont pour le moins dérangeantes.

La Redoute
Dernière nouvelle du recueil, cette histoire suit deux jeunes qui viennent de la montagne et tentent d’échapper à la guerre qui y sévit. Ils sont blessés et trouvent ce qu’ils croient être un refuge chez un vieil aubergiste inquiétant…

Les nouvelles de ce recueil m’ont semblé plutôt égales mêmes si elles sont toutes fort différentes. Le talent de Maxim Loskutoff dans ce recueil est certainement de réussir à insuffler la vie aux courts univers qu’il crée. On sent que ses personnages existent, que le monde qu’il nous décrit est là et on lit sans pouvoir en sortir. C’est prenant et bien écrit.

Viens voir dans l’Ouest est l’un des recueils de nouvelles les plus forts que j’ai pu lire ces dernières années. Il amène une réflexion et des images qui restent en tête encore longtemps après la lecture. Le fil conducteur du recueil – un monde au bord de l’abîme, à petite et grande échelle – est terrifiant. Maxim Loskutoff est un jeune auteur à surveiller, assurément!

Pour revenir à la couverture du roman dont je parlais un peu plus haut, il s’agit d’une représentation du tableau Young Life de Bo Bartlett. Les œuvres de cet artiste ont toutes un petit quelque chose de dérangeant qu’on ne remarque pas forcément au premier coup d’œil. Son travail me plaît beaucoup. Le tableau colle parfaitement à l’univers un peu décalé des nouvelles de Loskutoff.

Viens voir dans l’Ouest, Maxim Loskutoff, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 255 pages, 2019 

De la nature des interactions amoureuses

De la nature des interactions amoureuses« Mon inventaire de l’amour se résume à peu près à Alexandra, alors que le sien se partage entre moi-même et d’autres ». Face à ce constat amer, Joseph, un jeune scientifique, imagine une série d’équations pour contraindre son amoureuse volage à n’aimer que lui. Mais peut-on soumettre l’alchimie des sentiments aux lois de la science ?
C’est la question, drôle et grave, que pose Karl Iagnemma dans ces nouvelles délicieusement ironiques où mathématiciens, universitaires et chercheurs tentent de rationaliser le domaine des sens, abordant de manière insolite l’adage de Pascal selon lequel « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Quitte à se heurter à d’autres énigmes, bien plus insolubles…

Lorsque j’ai vu que ce nouveau livre de Karl Iagnemma était publié, j’ai tout de suite voulu le lire. Il y a quelques années (dix ans plus exactement pour l’édition en français), l’auteur avait fait paraître un roman: Les expéditions. J’avais adoré ce livre, un pavé que j’avais trouvé passionnant et bien écrit. Cette fois, l’auteur publie son premier recueil de nouvelles avec De la nature des interactions amoureuses. Chaque histoire aborde l’amour sous différentes formes et la science. Si les deux semblent incompatibles à première vue, les histoires que nous offrent l’auteur mettent toutes en scène des hommes et des femmes de science, ou des passionnés, ainsi que leur incapacité à vivre pleinement une relation amoureuse satisfaisante.

« Tu devrais faire confiance aux mathématiques. Rien n’est trop complexe pour que les mathématiques ne puissent en rendre compte. »

Les nouvelles de Karl Iagnemma sont passionnantes. Elles abordent différents sujets: médecine, mathématiques, gestion forestière, géométrie, phrénologie, mais aussi le commerce, les amérindiens, l’art et le travail dans les mines. Les histoires ont toutes le point commun de mettre en scène des personnages qui cherchent à s’élever dans leurs domaines respectifs et à tenter de maintenir ou de trouver l’amour. Le cœur et la science sont-ils incompatibles?

Dans ce recueil, nous nous retrouvons à plusieurs époques. Certaines nouvelles sont plus contemporaines alors que d’autres se déroulent dans les années 1800. Celles-là m’ont fait penser bien souvent à l’atmosphère qui m’avait plu dans Les expéditions, roman qui se déroulait en 1844.

De la nature des interactions amoureuses contient huit nouvelles, dont la première donne son titre au recueil. Chaque histoire est très différente de la précédente et mêle souvent des extraits de journaux, parfois des symboles mathématiques, d’autres fois des extraits de lettres ou de notes. Voici un petit résumé de chacune des nouvelles du recueil:

De la nature des interactions amoureuses
Cette histoire se déroule en milieu universitaire. Joseph est amoureux d’Alexandra, la fille de son directeur de thèse, qui de son côté ne l’aime pas assez. Joseph comprend bien mieux les mathématiques que les histoires d’amour. En parallèle de ses observations, il nous parle du journal d’un suédois qui fonda la ville de Slaney où se déroule la nouvelle.

Le rêve du phrénologue
Jeremiah, phrénologue, cherche dans les bosses et l’apparence des crânes qu’il ausculte, la femme parfaite qu’il pourrait épouser.

Le théorème de Zilkowski
À un colloque de mathématiciens, Henderson remet en question publiquement une partie de la théorie exposée par son ancien ami, Czogloz. C’est Marya qui est au centre de ce trio et qui alimente mensonges et désir de vengeance.

L’approche confessionnelle
Freddy, ancien étudiant en psychologie et Judith, artiste et ancienne étudiante en physique, décident de démarrer leur propre entreprise de mannequins en bois. Des questions morales mettent leur couple en péril.

L’agent des Affaires indiennes
Cette histoire, écrite sous forme de journal, débute en 1821. L’homme vit dans le baraquement d’une garnison et s’occupe de faire le lien entre les colons Blancs et les Amérindiens.

Règne, ordre, espèce
Une jeune femme ayant étudié en gestion forestière se passionne pour un ouvrage, Woody Plants of North America. Dès qu’elle se croit amoureuse, elle en lit un extrait à son amant…

La femme du mineur
Un mineur, qui risque sa vie sous terre tous les jours, cache à sa femme sa passion pour la géométrie.

Les enfants de la faim
Cette nouvelle, à la fois passionnante et terrifiante, s’inspire des travaux effectués par le Dr. William Beaumont sur Alexis Saint Martin, autour de 1820. L’homme a servi de cobaye pour l’avancée des recherches sur la digestion humaine.

Même si elles sont toutes bien différentes, j’ai aimé toutes les nouvelles du livre, avec une préférence pour Règne, ordre, espèce, qui est originale et qui aurait fait un roman passionnant. Mais la nouvelle se suffit à elle-même également et je l’ai adoré. J’ai aussi une préférence pour Les enfants de la faim, qui m’a poussé à faire quelques recherches sur Beaumont et Saint Martin.

« J’ai remarqué que dans la nature, certains événements sont impossibles à expliquer autant qu’à reproduire: ils existent, tout simplement. Cela suffit à donner de l’espoir. »

Ce recueil a été pour moi une très bonne lecture. J’aime la science en général. J’ai adoré  ces nouvelles et j’aime définitivement beaucoup le style de Karl Iagnemma. Son talent se confirme avec ces histoires. Qu’il écrive un roman ou choisisse les nouvelles pour s’exprimer, il excelle toujours autant. J’ai aimé que l’histoire et la science se côtoient dans plusieurs nouvelles. L’auteur est un chercheur et un scientifique, on le sent dans son écriture. Il crée des histoires qui ont une part de science ou s’inspirent de faits passés. C’est d’autant plus agréable de le lire. Ses sujets sont fouillés et passionnants.

« … quel était le plus noble objectif de la science, sinon expliquer l’homme à lui-même? »

Un auteur qui confirme son talent avec ce second livre. Je vais suivre assurément son travail dans l’avenir. Ses livres me plaisent définitivement beaucoup!

De la nature des interactions amoureuses, Karl Iagnemma, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018

La Route sauvage

route sauvageLa Route sauvage scelle la rencontre sincère et émouvante entre un gamin en cavale et un vieux cheval : Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie…

Le résumé avait tout pour me plaire et je n’ai vraiment pas été déçue avec ce roman, bien au contraire! Ce livre est une très bonne lecture.

En général, je suis moins sensible aux narrateurs-enfants, mais j’aime bien les adolescents, surtout quand, comme ici, l’histoire sonne terriblement juste. Il n’y a pas de faux pas dans ce roman, ni dans ce que nous raconte Charley, un jeune de quinze ans qui doit se débrouiller avec les moyens du bord. Quand l’histoire commence, lui et son père viennent d’arriver à Portland. Ils déménagent souvent, le père n’étant pas la meilleure figure paternelle au monde. Charley s’élève pas mal tout seul, voit des choses qu’il ne devrait pas voir et son père peut être absent plusieurs jours. L’été est long. Entre la bouffe, qui occupe une grande partie de ses pensées (il a tout le temps faim!), le cinéma qu’il adore et la course à pied qu’il pratique au quotidien, Charley ne fait pas grand chose. Il n’a pas l’âge légal de travailler, mais un propriétaire de chevaux de course l’engage quand même, l’exploitant au passage.

On s’attache immédiatement à Charley, un très beau personnage, qui ne l’a pas facile dans la vie. L’adolescent s’occupe beaucoup de Lean on Pete, un cheval doux, pour qui il se prend d’affection. Le roman nous amène à vivre, l’espace d’un été, la cruelle réalité du monde des courses de chevaux, tant pour les animaux que pour les jockeys. L’auteur, dans une postface, parle d’ailleurs de ce monde difficile et de ce qui l’a amené à écrire La Route sauvage. J’ai apprécié cet ajout à l’histoire.

Quand il arrive quelque chose à son père, Charley vole Lean on Pete, le camion et la remorque, et il s’enfuit sur les routes à la recherche de sa tante. Le roman nous raconte ses péripéties, ses peurs, la débrouillardise dont il fait preuve pour voyager tout en passant inaperçu, son ingéniosité pour réussir à se nourrir, boire et avoir un endroit où dormir. Pendant tout ce temps, il s’occupe de Lean on Pete tout en étant en cavale.

L’histoire est à la fois belle et tragique, émouvante et dure. Charley est un très beau personnage, pour qui on éprouve énormément de compassion. Son monde en est un de grande solitude et c’est la raison pour laquelle sa rencontre avec Lean on Pete est si touchante. Le cheval devient son ami, son compagnon, celui à qui il se confie.

« Je t’aime beaucoup, Lean on Pete, lui ai-je dit. Je suis désolé pour ce qui s’est passé tout à l’heure. La prochaine fois je te défendrai mieux. »

Le temps d’un été, ce sera Charley et Lean on Pete contre le reste du monde. Contre la violence, la bêtise des hommes, la vie qui est parfois impitoyable. Charley l’apprendra à la dure.

Voilà un roman que j’ai englouti en quelques heures. L’histoire est belle et prenante. Comme les choses ne se déroulent pas forcément comme on le pensait, on veut savoir la suite. Je vous le suggère fortement. C’est un bon roman, bien écrit (et bien traduit). Une traversée de deux mille kilomètres à nulle autre pareille. Une première découverte pour moi que cette plongée dans l’univers de Willy Vlautin que j’ai bien envie de découvrir encore plus. Il a quelques autres titres à son actif, alors c’est parfait!

Un film a été tiré de ce roman, un film qui a l’air magnifique mais qui ne semble pas (encore?) disponible ici. J’ai aimé voir la bande annonce et mettre des images sur ma lecture. J’espère pouvoir le visionner un jour.

La Route sauvage, Willy Vlautin, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018

Volt

voltKrafton, petite ville imaginaire de l’Amérique profonde aux allures bibliques, où abondent secrets inavouables, crimes anciens et chagrins enfouis est le décor des nouvelles d’Alan Heathcock. L’écriture puissante et lyrique, le suspense sombre qui imprègne ce paysage, et la poésie avec laquelle l’auteur évoque la violence inhérente à l’Amérique marquent la naissance d’un écrivain au talent singulier, salué par le New York Times et Publishers Weekly comme l’auteur d’un des meilleurs livres de l’année.

Krafton est le centre des huit nouvelles qui constituent toute l’essence de Volt, un recueil qui se lit presque comme un roman, tant chaque histoire est reliée aux autres par les lieux ou les personnages. On retrouve par exemple régulièrement Helen, une ancienne employée d’épicerie devenue, par vote populaire, chérif de la région. Ce qui était à la base une blague est devenue une mission pour cette femme qui n’hésite pas à faire quelques entorses à la justice quand les lois ne sont pas du bon côté.

Chacune des nouvelles de Heathcock sont des petits mondes en soi. Les personnages ont tellement de substance qu’ils prennent littéralement vie. Les écorchés, les repris de justice, les marginaux sont légion dans ce village rural où la vie est dure, où l’on survit sur des fermes qui demandent beaucoup de travail et où la pauvreté et le manque d’éducation est un véritable fléau. La violence est latente jusqu’à ce qu’un beau jour elle explose. On imagine très bien la petite communauté engluée dans ses vieilles habitudes. Entre ceux qui sont condamnés à errer (ou à fuir) Krafton et les autres, qui tentent simplement d’y survivre, Heathcock nous dresse un portrait sombre de cette petite ville à l’écart, menée par la religion, même quand on n’est pas vraiment croyant.

« J’ai juste besoin d’un peu de repos, se dit-elle. De quelques minutes pour me ressaisir. Puis elle imagina Dieu au paradis tout aussi las, avachi sur son trône doré, optant pour une ou deux inondations plus modestes pour voir si les hommes pourraient se sauver tout seuls et lui épargner cet effort. »

Dans La fille, la nouvelle la plus percutante à mon avis, une femme tente de s’isoler dans un labyrinthe créé dans ses champs de maïs, pour survivre au deuil de sa mère. Elle perçoit comme une menace les enfants venus jouer sur ses terres. Le train de marchandises est une errance dans la nature qui a pour point de départ la perte d’un enfant. La perte et le deuil est bien souvent au centre des histoires, mais on ne le réalise qu’en tournant la dernière page. Le thème central reste la communauté rurale de Krafton. Et le souvenir des dégâts causés par une grave inondation. On imagine un monde boueux, pas tout à fait remit des vestiges laissés par l’eau.

« Les choses disparaissaient. Les gens disparaissaient. Les nuages laissaient la place au soleil qui laissait la place à la nuit. Seuls les sentiments, comme les esprits, perduraient, gravés à l’arrière de nos yeux, mêlés à notre moelle. »

Volt est un recueil de nouvelles très maîtrisé, ce qui est en soi plutôt étonnant vu qu’il s’agit d’une première publication. La qualité de l’écriture, rude et poétique, les histoires à la fois dures et sensibles, et les personnages qui hantent les pages sont du genre qu’on n’oublie pas. On peut espérer que l’auteur ne s’arrêtera pas de si bon chemin!

C’est avec Volt que je termine ma participation à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Volt, Alan Heathcock, éditions Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 320 pages, 2013

Courir au clair de lune avec un chien volé

IMG_0214Sous une lune gibbeuse, un jeune homme nu traverse la nuit en courant aux côtés d’un chien galeux. À leurs trousses : Montana Bob et Charlie Chaplin, deux lascars prêts à tout pour récupérer l’animal et se venger du voleur. Cette nouvelle, qui ouvre le recueil de Callan Wink, donne le ton : une énergie et une originalité qui saisissent le lecteur dès les premières lignes. Dans les grands espaces du Montana, tous ses personnages sont tiraillés entre le poids des responsabilités et les charmes de la liberté. Ainsi, un homme marié entretient une liaison hors du commun avec une Indienne Crow alors que sa femme lutte contre un cancer. Et un adolescent, pris dans la guerre intime que se livrent ses parents, se transforme en exterminateur de chats…

Callan Wink en est à sa première publication avec ce recueil de nouvelles au nom improbable: Courir au clair de lune avec un chien volé. Il est difficile de croire qu’il s’agit d’une première oeuvre tant les nouvelles sont maîtrisées, l’écriture est brute, les personnages d’une originalité vraiment intéressante et la description de l’âme humaine d’une finesse incroyable.

On entre dans ce recueil de plein pied, chaque histoire est si bien écrite qu’elle nous donne le sentiment de plonger dans de véritables petits mondes. On s’attache aux personnages, aux lieux, aux histoires.

Même si je les adore, il y avait un moment déjà que je n’avais pas lu de nouvelles. Ce recueil était une excellente façon d’y revenir. J’ai particulièrement apprécié le thème sous jacent de chacune des histoires: la quête de liberté, le choix d’une vie plutôt qu’une autre, l’envie de prendre un chemin différent. Les histoires se passe dans des lieux où la nature et les bêtes sont très présentes, ou alors sur des fermes et des terres.

Il y a de très beaux passages ou réflexions sur la nature humaine et la vie, qui m’ont particulièrement interpellée:

« Si tu connaissais toutes les langues du monde, tu pourrais t’exprimer à la perfection et toutes les expériences te seraient compréhensibles. »

ou encore:

« – Le jour où tu prends un chien, tu t’engages à l’enterrer. C’est comme un contrat que tu signes. Inutile de trop s’attacher.

-Tu peux dire ça à propos de n’importe quoi. Toutes les choses de la vie, soit tu les enterres, soit c’est elles qui t’enterrent. Ça ne veut pas dire qu’on ne doit pas s’attacher. »

Les personnages des différentes nouvelles sont particulièrement originaux, que ce soit par leur travail (tueur de chats) ou leur passion (amateur de reconstitutions historiques). Ils font de la randonnée (passé 70 ans), oeuvrent dans le trafic d’armes de collection (à l’adolescence) ou appellent leurs chiens Elton John (deux chiens, un seul nom). Il y a des passages qui font sourire ou qui sont émouvants.

« Des années auparavant, il avait campé dans le parc de Yellowstone à côté d’un vieux couple de hippies qui lui avaient raconté qu’un soir, dans l’Iowa, après avoir pris du LSD, ils étaient sortis attraper tout un bocal de lucioles dont ils s’étaient frotté le corps puis, nus et luminescents, ils avaient fait l’amour au clair de lune dans un champ de maïs. Le souvenir du bonheur évident avec lequel ils avaient raconté cette histoire lui donna le frisson. « 

Après avoir lu (et vraiment aimé!) ce recueil, j’espère que l’auteur écrira bientôt autre chose et que j’aurai le plaisir de le lire à nouveau. Des nouvelles que je suggère à ceux qui aiment les histoires un peu brutes et la littérature américaine.

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Courir au clair de lune avec un chien volé, Callan Wink, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 290 pages, 2017