De la nature des interactions amoureuses

De la nature des interactions amoureuses« Mon inventaire de l’amour se résume à peu près à Alexandra, alors que le sien se partage entre moi-même et d’autres ». Face à ce constat amer, Joseph, un jeune scientifique, imagine une série d’équations pour contraindre son amoureuse volage à n’aimer que lui. Mais peut-on soumettre l’alchimie des sentiments aux lois de la science ?
C’est la question, drôle et grave, que pose Karl Iagnemma dans ces nouvelles délicieusement ironiques où mathématiciens, universitaires et chercheurs tentent de rationaliser le domaine des sens, abordant de manière insolite l’adage de Pascal selon lequel « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Quitte à se heurter à d’autres énigmes, bien plus insolubles…

Lorsque j’ai vu que ce nouveau livre de Karl Iagnemma était publié, j’ai tout de suite voulu le lire. Il y a quelques années (dix ans plus exactement pour l’édition en français), l’auteur avait fait paraître un roman: Les expéditions. J’avais adoré ce livre, un pavé que j’avais trouvé passionnant et bien écrit. Cette fois, l’auteur publie son premier recueil de nouvelles avec De la nature des interactions amoureuses. Chaque histoire aborde l’amour sous différentes formes et la science. Si les deux semblent incompatibles à première vue, les histoires que nous offrent l’auteur mettent toutes en scène des hommes et des femmes de science, ou des passionnés, ainsi que leur incapacité à vivre pleinement une relation amoureuse satisfaisante.

« Tu devrais faire confiance aux mathématiques. Rien n’est trop complexe pour que les mathématiques ne puissent en rendre compte. »

Les nouvelles de Karl Iagnemma sont passionnantes. Elles abordent différents sujets: médecine, mathématiques, gestion forestière, géométrie, phrénologie, mais aussi le commerce, les amérindiens, l’art et le travail dans les mines. Les histoires ont toutes le point commun de mettre en scène des personnages qui cherchent à s’élever dans leurs domaines respectifs et à tenter de maintenir ou de trouver l’amour. Le cœur et la science sont-ils incompatibles?

Dans ce recueil, nous nous retrouvons à plusieurs époques. Certaines nouvelles sont plus contemporaines alors que d’autres se déroulent dans les années 1800. Celles-là m’ont fait penser bien souvent à l’atmosphère qui m’avait plu dans Les expéditions, roman qui se déroulait en 1844.

De la nature des interactions amoureuses contient huit nouvelles, dont la première donne son titre au recueil. Chaque histoire est très différente de la précédente et mêle souvent des extraits de journaux, parfois des symboles mathématiques, d’autres fois des extraits de lettres ou de notes. Voici un petit résumé de chacune des nouvelles du recueil:

De la nature des interactions amoureuses
Cette histoire se déroule en milieu universitaire. Joseph est amoureux d’Alexandra, la fille de son directeur de thèse, qui de son côté ne l’aime pas assez. Joseph comprend bien mieux les mathématiques que les histoires d’amour. En parallèle de ses observations, il nous parle du journal d’un suédois qui fonda la ville de Slaney où se déroule la nouvelle.

Le rêve du phrénologue
Jeremiah, phrénologue, cherche dans les bosses et l’apparence des crânes qu’il ausculte, la femme parfaite qu’il pourrait épouser.

Le théorème de Zilkowski
À un colloque de mathématiciens, Henderson remet en question publiquement une partie de la théorie exposée par son ancien ami, Czogloz. C’est Marya qui est au centre de ce trio et qui alimente mensonges et désir de vengeance.

L’approche confessionnelle
Freddy, ancien étudiant en psychologie et Judith, artiste et ancienne étudiante en physique, décident de démarrer leur propre entreprise de mannequins en bois. Des questions morales mettent leur couple en péril.

L’agent des Affaires indiennes
Cette histoire, écrite sous forme de journal, débute en 1821. L’homme vit dans le baraquement d’une garnison et s’occupe de faire le lien entre les colons Blancs et les Amérindiens.

Règne, ordre, espèce
Une jeune femme ayant étudié en gestion forestière se passionne pour un ouvrage, Woody Plants of North America. Dès qu’elle se croit amoureuse, elle en lit un extrait à son amant…

La femme du mineur
Un mineur, qui risque sa vie sous terre tous les jours, cache à sa femme sa passion pour la géométrie.

Les enfants de la faim
Cette nouvelle, à la fois passionnante et terrifiante, s’inspire des travaux effectués par le Dr. William Beaumont sur Alexis Saint Martin, autour de 1820. L’homme a servi de cobaye pour l’avancée des recherches sur la digestion humaine.

Même si elles sont toutes bien différentes, j’ai aimé toutes les nouvelles du livre, avec une préférence pour Règne, ordre, espèce, qui est originale et qui aurait fait un roman passionnant. Mais la nouvelle se suffit à elle-même également et je l’ai adoré. J’ai aussi une préférence pour Les enfants de la faim, qui m’a poussé à faire quelques recherches sur Beaumont et Saint Martin.

« J’ai remarqué que dans la nature, certains événements sont impossibles à expliquer autant qu’à reproduire: ils existent, tout simplement. Cela suffit à donner de l’espoir. »

Ce recueil a été pour moi une très bonne lecture. J’aime la science en général. J’ai adoré  ces nouvelles et j’aime définitivement beaucoup le style de Karl Iagnemma. Son talent se confirme avec ces histoires. Qu’il écrive un roman ou choisisse les nouvelles pour s’exprimer, il excelle toujours autant. J’ai aimé que l’histoire et la science se côtoient dans plusieurs nouvelles. L’auteur est un chercheur et un scientifique, on le sent dans son écriture. Il crée des histoires qui ont une part de science ou s’inspirent de faits passés. C’est d’autant plus agréable de le lire. Ses sujets sont fouillés et passionnants.

« … quel était le plus noble objectif de la science, sinon expliquer l’homme à lui-même? »

Un auteur qui confirme son talent avec ce second livre. Je vais suivre assurément son travail dans l’avenir. Ses livres me plaisent définitivement beaucoup!

De la nature des interactions amoureuses, Karl Iagnemma, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018

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La Route sauvage

route sauvageLa Route sauvage scelle la rencontre sincère et émouvante entre un gamin en cavale et un vieux cheval : Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean on Pete, une bête destinée à l’abattoir. Afin d’aider l’animal à échapper au destin funeste qui l’attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l’Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l’adolescent vivra en un seul été plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie…

Le résumé avait tout pour me plaire et je n’ai vraiment pas été déçue avec ce roman, bien au contraire! Ce livre est une très bonne lecture.

En général, je suis moins sensible aux narrateurs-enfants, mais j’aime bien les adolescents, surtout quand, comme ici, l’histoire sonne terriblement juste. Il n’y a pas de faux pas dans ce roman, ni dans ce que nous raconte Charley, un jeune de quinze ans qui doit se débrouiller avec les moyens du bord. Quand l’histoire commence, lui et son père viennent d’arriver à Portland. Ils déménagent souvent, le père n’étant pas la meilleure figure paternelle au monde. Charley s’élève pas mal tout seul, voit des choses qu’il ne devrait pas voir et son père peut être absent plusieurs jours. L’été est long. Entre la bouffe, qui occupe une grande partie de ses pensées (il a tout le temps faim!), le cinéma qu’il adore et la course à pied qu’il pratique au quotidien, Charley ne fait pas grand chose. Il n’a pas l’âge légal de travailler, mais un propriétaire de chevaux de course l’engage quand même, l’exploitant au passage.

On s’attache immédiatement à Charley, un très beau personnage, qui ne l’a pas facile dans la vie. L’adolescent s’occupe beaucoup de Lean on Pete, un cheval doux, pour qui il se prend d’affection. Le roman nous amène à vivre, l’espace d’un été, la cruelle réalité du monde des courses de chevaux, tant pour les animaux que pour les jockeys. L’auteur, dans une postface, parle d’ailleurs de ce monde difficile et de ce qui l’a amené à écrire La Route sauvage. J’ai apprécié cet ajout à l’histoire.

Quand il arrive quelque chose à son père, Charley vole Lean on Pete, le camion et la remorque, et il s’enfuit sur les routes à la recherche de sa tante. Le roman nous raconte ses péripéties, ses peurs, la débrouillardise dont il fait preuve pour voyager tout en passant inaperçu, son ingéniosité pour réussir à se nourrir, boire et avoir un endroit où dormir. Pendant tout ce temps, il s’occupe de Lean on Pete tout en étant en cavale.

L’histoire est à la fois belle et tragique, émouvante et dure. Charley est un très beau personnage, pour qui on éprouve énormément de compassion. Son monde en est un de grande solitude et c’est la raison pour laquelle sa rencontre avec Lean on Pete est si touchante. Le cheval devient son ami, son compagnon, celui à qui il se confie.

« Je t’aime beaucoup, Lean on Pete, lui ai-je dit. Je suis désolé pour ce qui s’est passé tout à l’heure. La prochaine fois je te défendrai mieux. »

Le temps d’un été, ce sera Charley et Lean on Pete contre le reste du monde. Contre la violence, la bêtise des hommes, la vie qui est parfois impitoyable. Charley l’apprendra à la dure.

Voilà un roman que j’ai englouti en quelques heures. L’histoire est belle et prenante. Comme les choses ne se déroulent pas forcément comme on le pensait, on veut savoir la suite. Je vous le suggère fortement. C’est un bon roman, bien écrit (et bien traduit). Une traversée de deux mille kilomètres à nulle autre pareille. Une première découverte pour moi que cette plongée dans l’univers de Willy Vlautin que j’ai bien envie de découvrir encore plus. Il a quelques autres titres à son actif, alors c’est parfait!

Un film a été tiré de ce roman, un film qui a l’air magnifique mais qui ne semble pas (encore?) disponible ici. J’ai aimé voir la bande annonce et mettre des images sur ma lecture. J’espère pouvoir le visionner un jour.

La Route sauvage, Willy Vlautin, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018

Volt

voltKrafton, petite ville imaginaire de l’Amérique profonde aux allures bibliques, où abondent secrets inavouables, crimes anciens et chagrins enfouis est le décor des nouvelles d’Alan Heathcock. L’écriture puissante et lyrique, le suspense sombre qui imprègne ce paysage, et la poésie avec laquelle l’auteur évoque la violence inhérente à l’Amérique marquent la naissance d’un écrivain au talent singulier, salué par le New York Times et Publishers Weekly comme l’auteur d’un des meilleurs livres de l’année.

Krafton est le centre des huit nouvelles qui constituent toute l’essence de Volt, un recueil qui se lit presque comme un roman, tant chaque histoire est reliée aux autres par les lieux ou les personnages. On retrouve par exemple régulièrement Helen, une ancienne employée d’épicerie devenue, par vote populaire, chérif de la région. Ce qui était à la base une blague est devenue une mission pour cette femme qui n’hésite pas à faire quelques entorses à la justice quand les lois ne sont pas du bon côté.

Chacune des nouvelles de Heathcock sont des petits mondes en soi. Les personnages ont tellement de substance qu’ils prennent littéralement vie. Les écorchés, les repris de justice, les marginaux sont légion dans ce village rural où la vie est dure, où l’on survit sur des fermes qui demandent beaucoup de travail et où la pauvreté et le manque d’éducation est un véritable fléau. La violence est latente jusqu’à ce qu’un beau jour elle explose. On imagine très bien la petite communauté engluée dans ses vieilles habitudes. Entre ceux qui sont condamnés à errer (ou à fuir) Krafton et les autres, qui tentent simplement d’y survivre, Heathcock nous dresse un portrait sombre de cette petite ville à l’écart, menée par la religion, même quand on n’est pas vraiment croyant.

« J’ai juste besoin d’un peu de repos, se dit-elle. De quelques minutes pour me ressaisir. Puis elle imagina Dieu au paradis tout aussi las, avachi sur son trône doré, optant pour une ou deux inondations plus modestes pour voir si les hommes pourraient se sauver tout seuls et lui épargner cet effort. »

Dans La fille, la nouvelle la plus percutante à mon avis, une femme tente de s’isoler dans un labyrinthe créé dans ses champs de maïs, pour survivre au deuil de sa mère. Elle perçoit comme une menace les enfants venus jouer sur ses terres. Le train de marchandises est une errance dans la nature qui a pour point de départ la perte d’un enfant. La perte et le deuil est bien souvent au centre des histoires, mais on ne le réalise qu’en tournant la dernière page. Le thème central reste la communauté rurale de Krafton. Et le souvenir des dégâts causés par une grave inondation. On imagine un monde boueux, pas tout à fait remit des vestiges laissés par l’eau.

« Les choses disparaissaient. Les gens disparaissaient. Les nuages laissaient la place au soleil qui laissait la place à la nuit. Seuls les sentiments, comme les esprits, perduraient, gravés à l’arrière de nos yeux, mêlés à notre moelle. »

Volt est un recueil de nouvelles très maîtrisé, ce qui est en soi plutôt étonnant vu qu’il s’agit d’une première publication. La qualité de l’écriture, rude et poétique, les histoires à la fois dures et sensibles, et les personnages qui hantent les pages sont du genre qu’on n’oublie pas. On peut espérer que l’auteur ne s’arrêtera pas de si bon chemin!

C’est avec Volt que je termine ma participation à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Volt, Alan Heathcock, éditions Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 320 pages, 2013

Courir au clair de lune avec un chien volé

IMG_0214Sous une lune gibbeuse, un jeune homme nu traverse la nuit en courant aux côtés d’un chien galeux. À leurs trousses : Montana Bob et Charlie Chaplin, deux lascars prêts à tout pour récupérer l’animal et se venger du voleur. Cette nouvelle, qui ouvre le recueil de Callan Wink, donne le ton : une énergie et une originalité qui saisissent le lecteur dès les premières lignes. Dans les grands espaces du Montana, tous ses personnages sont tiraillés entre le poids des responsabilités et les charmes de la liberté. Ainsi, un homme marié entretient une liaison hors du commun avec une Indienne Crow alors que sa femme lutte contre un cancer. Et un adolescent, pris dans la guerre intime que se livrent ses parents, se transforme en exterminateur de chats…

Callan Wink en est à sa première publication avec ce recueil de nouvelles au nom improbable: Courir au clair de lune avec un chien volé. Il est difficile de croire qu’il s’agit d’une première oeuvre tant les nouvelles sont maîtrisées, l’écriture est brute, les personnages d’une originalité vraiment intéressante et la description de l’âme humaine d’une finesse incroyable.

On entre dans ce recueil de plein pied, chaque histoire est si bien écrite qu’elle nous donne le sentiment de plonger dans de véritables petits mondes. On s’attache aux personnages, aux lieux, aux histoires.

Même si je les adore, il y avait un moment déjà que je n’avais pas lu de nouvelles. Ce recueil était une excellente façon d’y revenir. J’ai particulièrement apprécié le thème sous jacent de chacune des histoires: la quête de liberté, le choix d’une vie plutôt qu’une autre, l’envie de prendre un chemin différent. Les histoires se passe dans des lieux où la nature et les bêtes sont très présentes, ou alors sur des fermes et des terres.

Il y a de très beaux passages ou réflexions sur la nature humaine et la vie, qui m’ont particulièrement interpellée:

« Si tu connaissais toutes les langues du monde, tu pourrais t’exprimer à la perfection et toutes les expériences te seraient compréhensibles. »

ou encore:

« – Le jour où tu prends un chien, tu t’engages à l’enterrer. C’est comme un contrat que tu signes. Inutile de trop s’attacher.

-Tu peux dire ça à propos de n’importe quoi. Toutes les choses de la vie, soit tu les enterres, soit c’est elles qui t’enterrent. Ça ne veut pas dire qu’on ne doit pas s’attacher. »

Les personnages des différentes nouvelles sont particulièrement originaux, que ce soit par leur travail (tueur de chats) ou leur passion (amateur de reconstitutions historiques). Ils font de la randonnée (passé 70 ans), oeuvrent dans le trafic d’armes de collection (à l’adolescence) ou appellent leurs chiens Elton John (deux chiens, un seul nom). Il y a des passages qui font sourire ou qui sont émouvants.

« Des années auparavant, il avait campé dans le parc de Yellowstone à côté d’un vieux couple de hippies qui lui avaient raconté qu’un soir, dans l’Iowa, après avoir pris du LSD, ils étaient sortis attraper tout un bocal de lucioles dont ils s’étaient frotté le corps puis, nus et luminescents, ils avaient fait l’amour au clair de lune dans un champ de maïs. Le souvenir du bonheur évident avec lequel ils avaient raconté cette histoire lui donna le frisson. « 

Après avoir lu (et vraiment aimé!) ce recueil, j’espère que l’auteur écrira bientôt autre chose et que j’aurai le plaisir de le lire à nouveau. Des nouvelles que je suggère à ceux qui aiment les histoires un peu brutes et la littérature américaine.

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Courir au clair de lune avec un chien volé, Callan Wink, Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 290 pages, 2017