Le jour où le bus est reparti sans elle

Clémentine est un peu perdue et cherche des réponses à ses doutes existentiels. Heureusement, la vie réserve toujours des surprises à ceux qui sont prêts à les recevoir. De rencontres insolites en histoires de sagesse, qui sait si Clémentine n’a tout simplement pas trouvé son chemin vers le bonheur…

Le jour où le bus est reparti sans elle est une bande dessinée différente de ce que j’ai pu lire jusqu’à maintenant. Cette histoire réconfortante, parle de la spiritualité et du bonheur, en toute simplicité. Les auteurs s’inspirent de contes zen ou de récits issus de la sagesse populaire.

L’histoire est celle de Clémentine, une jeune femme pas vraiment malheureusement, mais qui se cherche beaucoup. Elle sent beaucoup de pression de la société pour être « quelqu’un » et a l’impression qu’elle n’en fait pas suffisamment pour travailler à son propre bonheur. Elle n’est pas vraiment malheureuse, mais il lui manque quelque chose dans sa vie afin d’être totalement elle-même.

En essayant de se retrouver, elle s’inscrit à un séminaire de méditation. Son groupe est assez rigide, comme si le bonheur s’inscrivait dans une liste de choses à accomplir de la bonne façon. Clémentine est une jeune femme plutôt stressée, qui revoit sans cesse ce qu’elle fait pour y arriver correctement. Quand le bus de son groupe s’arrête à une petite épicerie dans les bois, au milieu de nulle part, pour faire quelques achats, Clémentine en profite pour aller aux toilettes. Le bus repart sans elle.

Désemparée, Clémentine trouve en Antoine, le propriétaire de la petite épicerie, quelqu’un d’ouvert et de profondément gentil. C’est un homme positif, qui a une vision de la vie positive et qui tente de trouver le meilleur en tout. Sa présence apaise Clémentine. Les histoires qu’il lui raconte, inspirées de la sagesse zen, lui offre une leçon de vie et une façon de percevoir les choses avec calme et sérénité.

« Ah, la peur! Elle nous faire croire que le monde est menaçant, rempli de risques… et elle nous empêche de saisir tant de petits moments agréables et précieux. »

Son séjour imprévu chez Antoine lui permet de faire la rencontre de Chantal et de Thomas, qui vont, chacun à leur manière, lui apporter beaucoup afin qu’elle puisse se sentir mieux dans sa vie, dans ses choix et dans sa façon d’aborder les petits imprévus.

Voilà une bande dessinée qui fait du bien et qui réconforte. C’est une façon originale d’aborder la spiritualité et le bonheur, que j’ai beaucoup aimé. En ces temps troublés que l’on vit depuis deux ans, j’ai énormément conseillé cette bd à mon travail. Elle a été appréciée à l’unanimité et j’ai eu d’excellents retours. Elle est très souvent empruntée, ainsi que les autres bd de la série. Le dessins est superbe, doux et à l’image du contenu. Ce genre de bande dessinée me semble assez rare et je trouve que ça peut être une lecture agréable, une autre façon de parler de spiritualité et de bonheur.

Une jolie découverte. On a bien besoin de réconfort et d’un peu de bonheur en ce moment!

Une très belle lecture!

À noter qu’il existe d’autres tomes à la série Le jour où… même si celle-ci peut se suffire à elle-même, si j’en ai l’occasion je lirai éventuellement les autres tomes.

Le jour où le bus est reparti sans elle, Beka, Marko, Cosson, éditions Bamboo, 72 pages, 2016

Sur les origines d’une génération

Qu’est-ce qu’être « Beat » ? À travers ses thèmes de prédilection – la littérature, le jazz, le voyage, la route, le bouddhisme, le zen… – l’auteur de Sur la route nous entraîne vers la réponse à un rythme hypnotique.

En 2022, c’est le Centenaire de naissance de Jack Kerouac. J’ai donc eu envie de souligner cet événement, puisque cet écrivain me fascine depuis l’adolescence. Si vous souhaitez lire ou découvrir des œuvres autour de son univers, je vous invite à participer à l’événement. Allez lire mon billet sur le sujet. 

J’ai donc choisi de lire ce petit opuscule comme première lecture de Kerouac de l’année. Sur les origines d’une génération regroupe deux textes, extraits du recueil Vraie blonde, et autres. Je trouvais le format parfait pour renouer avec Jack, ses écrits et ses idées. 

Le premier texte, Sur les origines d’une génération, celui qui donne son titre à ce recueil, tente de répondre à la question: « Qu’est-ce que la Beat Generation ». Kerouac parle de cette expression dont il est l’auteur et de la façon dont les artistes et les écrivains issus de ce mouvement sont perçus.

« Voilà le Beat. Vivez vos vies à fond. Non, aimez vos vies à fond. »

Le second texte, Le dernier mot, est en fait divisé en dix courts chapitres. Kerouac y parle de toutes sortes de sujets: du jazz, des voyages, de la presse américaine, de la littérature, de l’histoire et de la spiritualité.

« Ces lignes sont les fondations d’un grand dessein. »

Les deux textes proposent en fait une vision de ce qu’est la Beat Generation et la façon dont Kerouac l’a vécue. Le livre fait un peu plus de cent pages, ce qui est assez court, mais permet d’avoir une idée d’ensemble de ce à quoi croyait Kerouac. J’ai bien aimé!

Sur les origines d’une génération suivi de Le dernier mot, Jack Kerouac, éditions Folio, 112 pages, 2012

Marie-Lumière

Née de mère mohawk, la Dre Marie-Jeanne Richard est exaspérée. Après trente ans de thérapie et d’antidépresseurs, elle ne se sent toujours pas libérée de sa honte d’elle- même, ni du traumatisme de ses seize ans. Son mari, Louis, et son amie Sofia, ostéopathe, la convainquent d’essayer une plante médicinale ancestrale de l’Amazonie. Marie-Jeanne participera donc à une cérémonie d’ayahuasca offerte par des chamans du Brésil et d’Afrique du Sud, sur le territoire mohawk de Kanehsatake. C’est alors qu’elle verra la lumière et entreprendra de construire un pont entre les plantes médicinales autochtones et la médecine occidentale.

J’aime énormément tout ce qui touche aux cultures ancestrales, aux savoirs de ces communautés et aux façons qu’ils ont de communiquer. Leur rapport à la terre et aux esprits, ainsi que leur spiritualité m’interpellent énormément. J’avais donc de grandes attentes face au livre de Lucie Pagé et j’avais une grande hâte de découvrir ce roman. Cette lecture a été au-delà de mes attentes. J’ai adoré ce roman. C’est un très gros coup de cœur pour moi. C’est, de plus, une histoire construite sur des faits réels et s’inspirant de choses vécues par des gens de l’entourage de l’auteure. 

Le roman nous raconte la vie de Marie-Jeanne, qui va devenir Marie-Lumière, ainsi que le quotidien des gens qui l’entourent. Les personnages sont très attachants, avec chacun un côté intéressant. Marie-Jeanne est athée, elle a été élevée dans un univers scientifique où les preuves sont primordiales. Elle est médecin, voit un psychiatre car elle est sujette aux dépressions et à l’anxiété. C’est au moment où elle réalise que les médicaments ne font que masquer son mal, qu’elle cherchera à s’ouvrir à d’autres méthodes. Elle n’en peut plus de vivre de cette façon, avec l’impression que son mal de vivre n’est que masqué et jamais vraiment soigné. C’est grâce à une amie qu’elle va découvrir les cérémonies d’ayahuasca. De sceptique à conquise, elle va découvrir un univers en marge de tout ce qu’elle a connu. Elle revoit par le même fait ses positions et va apprendre qu’il n’y a pas que le tangible qui est réel.

« Toutes ces thérapies, ces milliers d’heures passées assise face à un professionnel ne l’avaient toujours pas soulagée de son mal profond. On ne lui apprenait qu’à le gérer, pas à le guérir. Son cinquantième anniversaire avait réveillé en elle un désir de véritable guérison. »

Ce roman est très intéressants à plusieurs points de vue puisqu’il démystifie certaines pratiques et offre un nouveau regard sur les croyances et la spiritualité. On découvre les cérémonies d’ayahuasca, une plante thérapeutique que les chamans utilisent traditionnellement pour la guérison. Ces cérémonies amènent aussi les gens qui y participent à un grand voyage spirituel. Le lecteur vit donc auprès de Marie-Lumière une cérémonie complète d’ayahuasca. Le roman propose aussi une ouverture face aux pratiques de la médecine traditionnelle, versus la médecine contemporaine. Un livre qui véhicule donc plusieurs messages et qui offre des rebondissements, en lien avec des interventions policières par exemple, qui garde le lecteur en haleine.

« L’ayahuasca permet d’élargir cette gamme, d’agrandir le champ d’énergie et de vibrations perçues. Il nous amène à voir ce qui est là, mais que nos cinq sens ne parviennent pas à capter, ou percevoir, ou sentir, ou voir, ou entendre. Et c’est pourquoi on ne qualifie pas ces visions d’hallucinations, puisqu’il s’agit de la réalité qui nous entoure, mais une réalité qui reste inaccessible à nos sens limités de terriens dans des corps humains de basses vibrations, comme les chaises. »

L’auteure aborde également le statut des nations autochtones, d’ici mais aussi d’ailleurs. La façon méprisante dont les premières peuples ont été traités à cause de leur façon différente de vivre ou de percevoir leur environnement. On banalise trop souvent leur présence et leurs croyances. Je pense qu’on devrait les écouter davantage. La cérémonie est une façon d’unifier les peuples et de mettre en commun les connaissances. Un thème qui revient beaucoup dans le livre, soit celui de l’importance de laisser une place à ces connaissances ancestrales qui sont en train de se perdre et qui sont rarement valorisées dans nos sociétés. 

« La société colonisatrice avait imposé un modèle fondé sur l’autorité des hommes dans tous les domaines. En fait, les femmes autochtones détenaient plus de pouvoir au sein de leur communautés que les femmes blanches. Au fil du temps, les femmes autochtones ont été infantilisées, ont perdu leur droit de parole et leur pouvoir de décision, le gouvernement ayant même adopté des règlements interdisant les rôles décisionnels des femmes au sein des conseils de bande. »

L’auteure fait un parallèle avec le mal de vivre qu’on voit énormément aujourd’hui. Notre société nourrie aux antidépresseurs, où l’anxiété, le stress et la dépression sont devenues monnaie courante. Notre société est tristement malade. L’auteure parle de l’importance de l’équilibre entre les hommes et les femmes, de la Mère-Terre, de notre environnement qui dépéri, par manque d’équilibre. La nature est très présente, chaque être vivant est utile et important. Le livre nous sensibilise aux liens qui existent entre tous les vivants. Le personnage principal deviendra d’ailleurs une sorte de pont entre la médecine contemporaine et la médecine ancestrale

Marie-Lumière est un livre que je trouve très beau, qui nous ouvre des horizons sur un savoir ancestral que la société d’aujourd’hui a mis de côté. J’aime relire mes livres et Marie-Lumière est le genre de livre que je relirais de temps en temps. C’est une lecture que j’ai grandement apprécié, autant par la qualité de l’écriture que par son histoire et son message. L’auteure véhicule un message très prenant. J’ai trouvé le thème passionnant. Aussitôt refermé, j’avais envie de le relire!

Je recommande fortement ce roman pour tous ceux qui ont un intérêt ou une curiosité envers les peuples autochtones et leurs connaissances. C’est un véritable coup de cœur et une découverte pour moi que la plume de Lucie Pagé. Le roman est captivant, on veut toujours en savoir plus et c’est un livre qui est venu beaucoup me chercher, tant par ses sujets que par le dénouement de l’histoire. Chaque chapitre débute d’ailleurs par une citation très inspirante qui se marie bien avec le texte qui suivra. 

Marie-Lumière est un livre qui fait du bien. Qui nous pousse à lâcher prise, à mieux vivre. C’est un très beau roman, lumineux et passionnant. Je l’ai d’ailleurs déjà conseillé autour de moi.

Un livre qui sera précieux dans ma bibliothèque. 

Marie-Lumière, Lucie Pagé, éditions Libre Expression, 288 pages, 2021

La Nuit de feu

À vingt-huit ans, Eric-Emmanuel Schmitt entreprend une randonnée dans le grand Sud algérien. Au cours de l’expédition, il s’égare dans l’immensité du Hoggar. Sans eau ni vivres durant la nuit glaciale, il n’éprouve pourtant nulle peur et sent au contraire se soulever en lui une force brûlante. Un sentiment de paix, de bonheur, d’éternité l’envahit. Le philosophe rationaliste voit s’ébranler toutes ses certitudes. Ce feu, pourquoi ne pas le nommer Dieu ? Cette « nuit de feu », Eric-Emmanuel Schmitt la raconte pour la première fois, dévoilant au fil d’un fascinant voyage intérieur son intimité spirituelle et l’expérience qui a transformé sa vie d’homme et d’écrivain.  

La Nuit de feu est un très joli récit autobiographique, que j’ai adoré. L’auteur nous raconte une excursion qu’il avait entrepris vingt-cinq ans auparavant alors qu’il n’avait que vingt-huit ans. Il nous offre un grand dépaysement et nous transporte dans le désert du Sahara. Après avoir reçu un appel du metteur en scène Gérard V. qui lui demande s’il serait intéressé à participer à un film, Schmitt se retrouve en expédition avec un groupe imprévu de personnes toutes bien différentes. Ils sont dix et nous les découvrons au fil des pages. Le groupe est hétéroclite et permet aux discussions et aux pensées de se confronter, ainsi que de découvrir la variété de professions et les différences entre les participants de l’excursion. Eric-Emmanuel Schmitt se retrouve, entre autres, avec un astronome, un géologue, une femme très religieuse, un guide touareg et lui-même, qui pose des questions et amène plusieurs réflexions. C’est l’occasion d’avoir une diversité de pensées, dans laquelle on peut puiser le meilleur de chaque idée. Cette expérience permet à l’auteur de construire un texte qui parle à la fois de philosophie et qui nous offre aussi un récit de voyage plus terre à terre. 

Cette randonnée, où d’ailleurs il fait l’expérience de se perdre au milieu de nulle part, est l’occasion pour lui de se questionner sur sa spiritualité et de retrouver la voie de l’émerveillement. L’amitié qu’il développe avec son guide, Abayghur, est vraiment très belle. Ils deviendront amis, malgré la barrière de la langue et se comprennent, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, avec cette impression de s’être retrouvés. 

« À chaque halte, nous jacassions comme des pies. Je ne prenais plus garde à nos langues différentes, je l’écoutais en devinant ses mots et je bavardais à mon tour sans retenue. »

En abordant alors la spiritualité et de nombreuses réflexions, l’auteur nous permet également de découvrir le mode de vie des touaregs. Il nous raconte le désert du Grand sud algérien, la façon d’y voyager, d’y survivre, le quotidien avec son groupe dans un environnement extrême. On apprend beaucoup de choses sur la chaleur accablante du jour et le froid glacial de la nuit, de la présence des serpents, de l’habillement préférable pour affronter ces températures, des mirages et des oasis. 

J’aime beaucoup Eric-Emmanuel Schmitt, sa façon d’écrire me plaît toujours beaucoup. Il pourrait parler de n’importe quel sujet et j’aurais envie de le lire. Ici il parle d’une expérience personnelle qu’il a vécu et de rencontres qu’il a fait. Se perdre dans le désert, sans être certain de s’en sortir, amène forcément son lot de questionnements, de découvertes et de craintes. Avec sa façon unique de raconter et son côté un peu théâtral, il réussit à nous faire vivre le désert. Il a une plume fantastique pour décrire l’environnement qui l’entoure, la beauté pure du ciel et cette impression que tout est sublimé. Il apprend à observer les étoiles et la grandeur du désert. 

« Me voilà en bas. Le camp se situe sur la droite. Je découvre le squelette d’un dromadaire aux os blanchis. Tiens, je ne l’avais pas repéré à l’aller. Je m’arrête illico. Normalement, là, je devrais être au camp. Après ces deux blocs rebondis. Je ne me repère plus. Je les contourne plusieurs fois. »

Eric-Emmanuel Schmitt nous parle de cette expérience, de cette Nuit de feu, unique, terrifiante, où il aurait pu y laisser sa vie. Cette randonnée qui aurait pu lui être fatale aura beaucoup appris à l’auteur. Il nous le raconte avec humilité. Un livre assez court, mais qui apporte une belle réflexion. Je l’ai beaucoup aimé, ce fut une bien belle lecture, tant pour son côté récit de voyage et expérience de vie, que pour le côté spirituel et philosophique.

Un texte vraiment agréable à découvrir que j’ai beaucoup apprécié. 

La Nuit de feu, Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Le livre de poche, 192 pages, 2017

Croire aux fauves

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné.»

Ce livre m’attirait beaucoup, tant à cause de sa couverture que de son résumé. C’est un récit que j’ai vraiment apprécié, où l’auteure, une jeune anthropologue, nous raconte ce qu’elle a subi le 25 août 2015, alors qu’elle est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Je n’étais pas certain en commençant ce récit qu’il s’agissait de l’histoire de l’auteure, mais après quelques recherches, il s’agit bien d’une histoire vraie et donc, d’un récit autobiographique. Croire aux fauves est l’histoire de son tragique accident alors qu’elle se retrouve face à un ours et à tout ce qui en a découlé par la suite. C’est son histoire personnelle que Nastassja Martin nous raconte.

Cette rencontre brutale a naturellement changé sa vie. Son parcours est semé d’embûches, afin déjà de guérir, physiquement, puis de se libérer de ce tragique événement et de comprendre ce qui lui est arrivé. Elle va puiser de la force et de l’aide non pas dans notre monde « moderne » et urbain, mais plutôt dans la culture d’un peuple, les Évènes, qui va l’aider à y voir plus clair.

Le récit se déroule sur une année et chacun des chapitres porte le nom d’une saison. Tout le récit est en lien direct avec la nature, ce qui m’a évidemment beaucoup plu. Le travail d’anthropologue de l’auteure la pousse à aller dans les régions éloignées. Elle a un intérêt marqué pour les peuples qui y vivent et leur culture. Ici, il est surtout question des Évènes: leurs croyances, leur façon de se nourrir, de chasser, leurs mythes, leur regard sur la vie qui est différent du nôtre. Depuis qu’elle est toute petite, l’auteure a toujours eu une attirance et une soif de connaître ces modes de vie et d’en savoir plus sur la relation unique que ces peuples entretiennent avec la nature. C’est ce qui l’amène vers le métier qu’elle pratique. 

Pour les Évènes, les rêves ont une signification et leur perception des choses est différente de la nôtre. L’ours a une présence significative dans le récit. Il est à la base de l’accident, mais il est aussi perçu différemment de notre façon moderne de voir cet incident. L’ours devient une part de l’auteure. Une part de ce qu’elle est. Sa compréhension de cet incident la poussera à trouver le moyen de se reconstruire.

« Je pense à mon histoire. À mon nom évène, matukha. Au baiser de l’ours sur mon visage, à ses dents qui se ferment sur ma face, à ma mâchoire qui craque, à mon crâne qui craque, au noir qu’il fait dans sa bouche, à sa chaleur moite et à son haleine chargée, à l’emprise de ses dents qui se relâchent, à mon ours qui brusquement inexplicablement change d’avis, ses dents ne seront pas les instruments de ma mort, il ne m’avalera pas. »

Après l’accident, elle est soignée en Russie puis elle retourne en France. Mais son parcours médical est rempli de difficultés: sa présence en Russie est considérée comme suspecte et son retour en France est difficile, avec sa blessure, mal perçue par la société. Elle a besoin de prendre du recul face au regard des autres, de tout le système médical. Elle a besoin de s’éloigner de tout cela pour revivre, pour être elle-même. Elle n’arrive pas à se sentir chez elle et elle retourne en Russie pour apprendre à vivre avec les conséquences de son accident et guérir, peu à peu. Retourner là-bas est une façon de retrouver une partie d’elle-même.

Dans le récit, le lecteur va vivre l’attaque de l’ours aux côtés de l’auteure, les hôpitaux et les chirurgies, ainsi que tous les questionnements relatifs à son état. Par la suite, l’auteure va tenter de comprendre la façon de penser des Évènes afin de guérir. Elle cherche le juste milieu, entre les croyances du monde moderne et les croyances ancestrales de ce peuple. Psychologiquement, juste avec le côté urbain et moderne d’aujourd’hui, il lui manque des réponses. Alors que ces peuples ont des connaissances qui permettent à une personne blessée ou souffrante, et ne retrouvant plus ses repères, de reprendre le cours d’une vie plus riche, d’élever son âme afin de se reconstruire.

« Maman, je dois redevenir matukha qui descend dans sa tanière pour passer l’hiver et reprendre ses forces vitales. Et puis, il y a des mystères que je n’ai pas fini de comprendre. J’ai besoin de retourner auprès de ceux qui connaissent les problèmes d’ours; qui leur parlent encore dans leurs rêves; qui savent que rien n’arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises. »

Un récit où la nature est omniprésente, un véritable parcours psychologique et spirituel, passionnant. C’est le récit d’une guérison et de l’apprentissage d’être à nouveau bien avec soi-même après une grande épreuve. C’est la recherche du juste milieu entre la part brutale de la bête et l’âme humaine. J’ai adoré ce livre. Je sais que l’auteure a écrit un autre livre avant celui-ci, qui aborde la résistance d’un peuple d’Alaska. Il me tente beaucoup.

Croire aux fauves est tout à fait le genre d’ouvrage que je relirais dans quelques années. Le côté psychologique est très intéressant car bien développé, entre les croyances ancestrales et le monde plus moderne de l’homme d’aujourd’hui. La plume est très belle. Je relirai bien cette auteure à nouveau, dont le travail d’anthropologue m’interpelle particulièrement. 

Croire aux fauves, Nastassja Martin, éditions Gallimard, 152 pages, 2019