Le curieux Noël de Mrs Ellison

curieux noel mrs ellisonQuand Mariah Ellison reçoit un sinistre cadeau de Noël, un boulet de canon, sur le pas de sa porte, elle se rappelle un meurtre, il y a vingt ans, qui a brisé l’une de ses plus fortes amitiés. Comprenant que cette vieille affaire semble refaire surface, elle se rend dans le Surrey, dans l’espoir de se réconcilier avec son amie, et de résoudre enfin le meurtre qui les a séparées. Mais les collines pittoresques du Surrey cachent bien des secrets, et des révélations choquantes pourraient rendre le Noël de Mrs Ellison tout à fait surprenant.  

J’aime beaucoup les contes de Noël d’Anne Perry. Il y a toujours une fin heureuse et une petite morale sur les secondes chances, la justice, la rédemption. C’est un thème très récurrent dans les romans de l’auteure, surtout ceux de Noël. Son passé apporte un certain éclairage sur son choix de mettre en avant ces thèmes. Elle réussit à en faire de belles histoires de Noël.

Ces dernières années, les histoires de la série des contes de Noël me semble moins festives et moins enneigées que ses toutes premières. Elles se déroulent dans des lieux plus exotiques (et plus chauds) et pour moi, ça ne correspond pas à l’image que je me fais de contes de Noël. J’ai besoin d’un peu de magie, de décorations et surtout, de neige.

La parution de cette année, Le curieux Noël de Mrs. Ellison, me tentait beaucoup car ce livre me semblait plus proche de l’esprit de ses premiers contes de Noël. J’aime aussi que l’auteure choisisse de mettre en scène dans ses histoires de fin d’année, des personnages secondaires que l’on retrouve dans les autres séries qu’elle écrit. Ici, c’est Mariah Ellison le personnage principal. Il s’agit de la grand-mère de Charlotte Pitt, héroïne de la première série qui a rendue Anne Perry célèbre.

Mariah Ellison est une vieille femme un peu aigrie, au caractère assez volontaire. Elle a eu une vie compliquée, faite d’humiliation et de violence, dont on apprend beaucoup au fil du roman. Elle vit maintenant chez sa petite-fille Emily, la sœur de Charlotte Pitt. Son caractère difficile la fait passer les Fêtes seule, dans la grande maison. Elle ne manque de rien, sauf peut-être de l’essentiel: la présence des gens. Et quelque chose pour réchauffer le cœur. La livraison d’un étrange paquet et la demande de Peter l’amène à partir dans le Surrey. C’est le moment pour Mariah de remuer les vieux souvenirs du passé et tenter de rendre la paix aux gens qui ont été mêlés à une très vieille histoire: un crime horrible qui est resté impuni. Noël, dit-on, est le moment des miracles et Mariah Ellison fera tout en son pouvoir pour que justice soit rendue. Et pour ne pas décevoir ceux qui ont réclamé sa présence.

L’intrigue du roman est assez intéressante pour qu’on ait envie de suivre Mariah et de comprendre comme elle les raisons qui avaient poussé l’avocat et ami de Mariah à choisir de ne pas représenter son client. Le temps des Fêtes est normalement un moment de réjouissances, sauf que le cœur n’y est pas. Le temps presse, il y a une enquête à mener et le caractère bien trempé de Mariah est parfait pour en venir à bout.

L’aspect festif du livre est présent surtout au début et à la fin du roman, par très petites touches. Au moins, il fait froid et on sent que c’est l’hiver. L’esprit de Noël m’a manqué un peu au centre du livre et dans le déroulement de l’intrigue. La fête reste très secondaire. Les bons sentiments, le courage et la soif de justice toutefois, en font une histoire typique de Noël. L’enquête n’est pas inintéressante même si elle n’est pas non plus flamboyante. C’est une lecture que j’ai aimé, qui est mieux que plusieurs des derniers contes de Noël qu’Anne Perry a pu écrire ces dernières années, sans être équivalent à ses premières histoires de Noël. Le personnage de Mariah Ellison contribue toutefois à rendre le roman intéressant.

L’enquête s’attarde principalement sur le crime odieux d’une jeune fille et l’on suit le déroulement avec curiosité. Il manque cependant un petit quelque chose. L’auteure aurait pu étoffer un peu plus autour de l’histoire du boulet de canon. Pour l’ambiance de Noël, il faut cependant gratter un peu, il n’y a que des allusions de temps en temps. Rien de véritablement festif. J’ai toutefois bien aimé cette petite scène de thé de Noël:

« Mariah descendit au salon. La pièce était décorée de bougies rouges de Noël, de guirlandes de feuillage et de rubans, de pommes de pin et de branches de houx saupoudrées de cheveux d’ange et d’une sorte de neige argentée. Le tout était joyeux sans être trop exubérant. Elle s’installa à l’une des petites tables, puis commanda du thé et des crumpets accompagnés de beurre et de miel. Tout cela serait délicieux, et lui redonnerait des forces avant qu’elle prenne des décisions. »

En quête de justice, Mariah Ellison accepte d’apporter son aide à son entourage pour rétablir les faits et sauver le nom de son ami et sa mémoire. À la veille de Noël, c’est un but très louable qui demande à Mariah bien des efforts. C’est une enquête qui se lit facilement, qui est assez agréable, mais qui n’est pas vraiment marquante.

Le curieux Noël de Mrs Ellison, Anne Perry, éditions 10/18, 160 pages, 2019

Les excursions de l’écureuil

les excursions de l'écureuilSigmar est un petit garçon à part qui, par le pouvoir de l’imagination, change les mondes, voit partout autour de lui les objets comme des animaux – l’aspirateur est un poisson de pierre dans une grotte marine, les biches ornant une nappe sont perdues dans un labyrinthe. Au lit un livre à la main, dehors au jardin, sur le chemin des courses avec Björg, sur son chantier naval ou plongé dans le corps de l’écureuil de son dessin, les excursions de l’enfant aménagent sa solitude et capturent nos conceptions du monde réel. Devenu écureuil, il marche jusqu’à la ville. Suit-il les traces du garçon mystérieusement disparu ? Ne souhaite-t-il seulement qu’un camarade de jeu ?

Il y a quelques mois, je suis tombée sous le charme de la plume de Gyrðir Elíasson avec son roman Au bord de la Sandá, une histoire contemplative où la nature prenait une très grande place. J’étais donc impatiente de découvrir Les excursions de l’écureuil.

Ce roman est très particulier, surtout dans sa seconde partie. C’est un texte court sur l’enfance, entre le rêve et la réalité. C’est une histoire qui place au premier plan le pouvoir extraordinaire de l’imagination et du jeu qui donne aux enfants une véritable consistance à ce qu’ils imaginent être réel. De ce point de vue, l’auteur réussit à entrer dans la peau du jeune Sigmar et à nous faire vivre son quotidien. Il est intéressant de prendre le temps de décortiquer ce texte pour mieux en saisir toute la profondeur.

« On peut toujours changer les mondes. »

D’ailleurs, cette façon particulière de raconter l’enfance et le pouvoir de l’imagination m’a grandement rappelé un très beau texte de Dylan Thomas que j’adore: Un Noël d’enfant au pays de Galles. Je vous le conseille au passage, surtout si vous avez lu et aimé Les excursions de l’écureuil. Pas que les deux textes soient vraiment semblables, mais on y retrouve le même talent de capturer ce moment magique du quotidien et cette imagination fertile de l’enfant qui joue. Dans les deux cas, l’extérieur, le dehors, est omniprésent. C’est, je crois, à notre époque du numérique, quelque chose qui vient toujours beaucoup me chercher.

Chez Gyrðir Elíasson, chaque chapitre est écrit comme on peint un tableau : par petites touches. C’est le portrait du temps qui passe, des événements journaliers et de l’imagination débordante du garçon. C’était un peu la même chose avec Au bord de la Sandá et c’est, je crois, la raison pour laquelle cet auteur m’interpelle particulièrement. J’aime son écriture et sa façon d’amener son univers, à la fois si simple, mais si complexe.

« Des soleils de rêve me réveillent et l’espace d’un instant, je ne suis pas sûr d’être dans ce monde ou dans l’autre. »

Même si ma préférence va a son autre livre, Au bord de la Sandá, j’ai beaucoup aimé l’histoire de Sigmar. Il aime explorer, inspecter les choses, utiliser le télescope pour mieux voir, se balader. C’est l’époque du travail sur la ferme, des dentistes qui arrachent les dents et des lignes téléphoniques partagées par plusieurs ménages. La première moitié du roman se concentre essentiellement sur le quotidien du garçon, qui voit toutes sortes de choses prendre forme dans les objets autour de lui: les sacs de toile deviennent des chauves-souris roulées dans la farine, la lampe de poche est une faux qui taille les ténèbres.

« Une fois au lit, je cherche à tâtons sous l’oreiller de duvet et ramène des exemplaires fatigués de livres danois sur les animaux. J’arrange la lampe au long cou de dinosaure muni d’une ampoule minuscule tout au bout. La chambre s’emplit tout à coup de créatures fantasmagoriques. Un crocodile nain rampe le long de la housse d’édredon, un serpent siffle dans un coin, un lynx se frotte paisiblement au radiateur. Je saute la page de la panthère noire avant qu’elle ne bondisse sur moi de son arbre feuillu… »

Dans la seconde partie du roman, Sigmar dessine un écureuil qui observe sa cabane avant de prendre vie. Il est lui-même devenu cet écureuil et partira pour la ville à la découverte du monde. Son imagination est peuplée d’animaux et de rencontres: le renard à la station-service, le Saint-Bernard qui le fait monter en voiture, l’ours qui s’occupe de la brocante. Son imagination n’a pas de limites.

Un roman étrange et original sur l’enfance, l’imaginaire riche en rebondissements (dont les rêveries ne sont pas toujours roses non plus), le jeu et le bonheur de créer des mondes différents. Un auteur encore une fois que je vais surveiller puisqu’il me plaît de plus en plus!

Les excursions de l’écureuil, Gyrðir Elíasson, éditions La Peuplade, 108 pages, 2017

Élévation

ElevationDans la petite ville de Castle Rock, les rumeurs circulent vite. Trop vite. C’est pourquoi Scott Carey ne veut confier son secret à nul autre que son ami le docteur Bob Ellis. Car avec ou sans vêtements, sa balance affiche la même chose, et chaque jour son poids diminue invariablement. Que se passera-t-il quand il ne pèsera plus rien? Scott doit également faire face à un autre problème : les chiens de ses nouvelles voisines ont décidé que sa pelouse était le lieu idéal pour faire leurs besoins. Entre le couple et Scott, la guerre est déclarée. Mais lorsqu’il comprend que le comportement des habitants de Castle Rock, y compris le sien, envers les deux femmes mariées met en péril le restaurant qu’elles ont ouvert en ville, il décide de mettre son « pouvoir » à contribution pour les aider.

J’avais très hâte de lire ce court roman inédit de Stephen King paru en français directement en format poche. D’autant plus qu’il a mit des mois à se rendre jusqu’à nous après sa sortie en Europe. La date de sortie du roman était sans cesse repoussée. J’étais donc très contente de pouvoir enfin mettre la main dessus. Et ce fut une très belle surprise!

Élévation est un roman très différent de ce qu’on a l’habitude de lire de Stephen King. Point d’horreur ici ou de frissons, du moins pas au sens où on l’entend. Avec Élévation, King nous offre plutôt une sorte de fable sur la mort, sur ce que l’on choisi de faire de nos vies et sur les bienfaits de l’amitié et de la bienveillance. Il démontre à travers des personnages très attachants, l’importance de prendre soin des uns et des autres. C’est un très beau roman, qui fait à la fois chaud au cœur et qui a un côté touchant et triste à la fois.

L’histoire est particulière et teintée de fantastique. Scott demande l’avis de son ami médecin sur sa condition: il ne cesse de perdre du poids. Tous les jours. Tout le temps. Peu importe ce qu’il mange. C’est donc à la fois effrayant, perturbant et inquiétant.

« Personne ne pèse le même poids nu qu’habillé. C’est aussi immuable que la gravité. »

Mais Scott ne veut pas devenir une bête de foire médicale et apprend à vivre avec sa condition. Parallèlement, il fait la connaissance de ses voisines, un couple qui sort courir avec ses chiens régulièrement. Les bêtes utilisent sa pelouse comme parc à chiens pour faire leurs besoins… Si Scott commence par les confronter avec colère et frustration, il réalise vite que la ville met ses voisines à l’écart. L’homophobie bat son plein à Castle Rock et le couple en souffre. Scott prend alors le parti de les aider contre leur gré…

J’ai adoré ce roman! Il est court, se lit tout seul et nous offre une belle histoire pleine d’émotions. C’est une fable sur la mort magnifiquement bien menée. Le roman se déroule pendant mes trois fêtes préférées: l’Halloween, Thanksgiving et Noël avec l’ambiance appropriée. C’était donc la période parfaite pour le lire. Comme toujours chez King il y a ces fameux clins d’œil au reste de son oeuvre qui me font toujours sourire:

« Les citrouilles sortaient sur les perrons, chats noirs et squelettes dansaient derrière les fenêtres. À l’école primaire, on enjoignait aux enfants de marcher sur le trottoir le grand soir et de n’accepter que des bonbons enveloppés. Les lycéens se rendirent déguisés au bal annuel d’Halloween dans le gymnase, pour lequel un groupe de rock garage local, Big Top, se rebaptisa Pennywise et les clowns. »

Chaque début de chapitre est illustré des dessins de Mark Edward Geyer. Avec ce court roman, en plus des fêtes, de l’amitié, de l’homophobie et de cette étrange histoire de perte de poids, l’auteur parle aussi de course à pied puisque plusieurs pages sont consacrées à la grande course de Thanksgiving. Ce sont d’ailleurs de très très beaux passages.

Un roman intéressant à découvrir, que vous soyez un lecteur d’histoires d’horreur ou non. Une bien belle lecture, qui donne tout son sens au mot « élévation ».

Élévation, Stephen King, Le livre de poche, 160 pages, 2019

Tout comme les tortues

tout comme les tortuesSamuel et Ariane sont amis depuis leur enfance, amoureux depuis presque aussi longtemps. Cependant, certaines décisions déchirantes peuvent ébranler la fondation d’un couple, même le plus solide. Malgré toute leur volonté, leur amour n’a pu faire oublier des blessures trop profondes. Bouleversée, Ariane a fui en Amérique du Sud, où elle a tenté tant bien que mal d’oublier Samuel. Un an plus tard, Samuel s’est refait une vie du mieux qu’il a pu avec Anaïs, une fille douce, aimante et, surtout, à l’opposé de son ancienne blonde. Il sait bien qu’elle ne remplacera jamais Ariane, mais il essaie tout de même de se convaincre que ça lui suffit. Anaïs aime Samuel. Sûrement trop, en fait. Au fond d’elle, elle sent que leur relation a une date de péremption, mais elle choisit de vivre sur ce temps emprunté. Comme chaque cours d’eau finit par rejoindre l’océan, Ariane revient de son périple. Et son retour chamboulera leur vie à tous les trois.

Tout comme les tortues a été une très belle lecture. C’est un roman qui parle d’amour et de triangle amoureux, de fuite et de douleur, ce qui normalement ne m’attirerait pas trop. Toutefois, celui-ci me semblait différent et j’ai eu envie de le lire. Je suis vraiment très heureux d’avoir choisi cette lecture. C’est un roman bien écrit, qui m’a captivé, tant par l’histoire que la façon de la raconter.

Au début du roman, le personnage d’Ariane revient de voyage. Le roman se concentre par la suite sur elle, Samuel et Anaïs. Théo a cependant une très grande place dans l’histoire puisque c’est le frère jumeau d’Ariane et le meilleur ami de Samuel. Chaque chapitre donne la parole à un personnage différent qui nous raconte la dynamique du trio et Théo, même s’il n’a pas de chapitre à lui, est présent partout au fil de l’histoire. C’est même mon personnage préféré, même si ce n’est pas un des personnages principaux à proprement parler.

« Par les chaudes nuits de juillet, on se couchait les trois dans une tente installée dans la cour, bien enfouis dans nos sacs de couchage des Tortues Ninja, et on se contait des histoires de peur, qui ne faisaient pas vraiment peur, jusqu’à ce qu’on s’endorme.
Les choses seraient restées simples si nous n’avions pas grandi; si, dans l’année de notre cinquième secondaire, Sam et moi ne nous étions pas rendu compte que le lien qui nous unissait était différent. Qu’il y avait plus entre nous. Le genre de sentiment aussi envoûtant que l’étaient les feux de camp dans ma cour ces étés-là. Aussi dangereux, quand on ne fait pas attention. »

Le roman de Marie-Christine Chartier nous apporte beaucoup d’émotions, de moment touchants, douloureux, mais également très beaux. Le livre nous transporte dans les pensées et l’imaginaire de chaque personnage, nous plongeant littéralement dans l’émotion vécue par chacun d’eux. L’auteure nous attache solidement à ses personnages, qui sont intéressants et très entiers. C’est le destin des personnages qui nous happe dans ce roman, puisqu’ils forment une sorte de triangle amoureux qui n’est pas viable.

J’ai apprécié retrouver des personnages de chez nous, représentatifs par leur façon de parler et les dialogues. Sans aborder complètement le sujet pour ne pas dévoiler une partie de l’histoire, je trouve que l’auteure aborde avec son roman un sujet qui reste encore « tabou » et qui revient dans l’actualité régulièrement. Son personnage d’Ariane, ce qu’elle a vécu et sa façon d’y faire face, nous montre que c’est encore quelque chose de difficile dont on ne parle pas forcément facilement.

Le roman nous permet de voir évoluer les personnages lors du retour d’Ariane qui bouleverse le quotidien de tout le monde. Son retour est marqué par les questionnements, les mises au point et les remises en question. On ne revient pas « comme ça » dans la vie des gens après un long silence, sans bousculer un peu ceux qui nous aiment.

Quand j’ai choisi ce livre, je me doutais que l’histoire me plairait. Cependant, j’ai été agréablement surpris par ma lecture. Je me suis attaché aux personnages, j’ai découvert une nouvelle auteure et j’aimerais éventuellement la relire. Pour moi, Tout comme les tortues a été un très beau coup de cœur. Et je dois dire, aussi, que j’aime énormément la couverture! Une histoire à découvrir.

Tout comme les tortues, Marie-Christine Chartier, éditions Hurtubise, 232 pages, 2019

Là où les lumières se perdent

Là où les lumières se perdentCaroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui ne laisse pas indifférent, un nom qui fait peur, qui fait baisser les yeux. Plus qu’un nom, c’est une malédiction pour Jacob, dix-huit ans, fils de Charles McNeely, baron de la drogue local, narcissique, violent et impitoyable. Amoureux de son amie d’enfance, Maggie, Jacob n’a guère l’occasion de se montrer romantique. Il est le dauphin, il doit se faire craindre et respecter. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se trouve face à un dilemme : doit-il prendre ses responsabilités et payer afin d’aller vers la lumière, ou bien s’enfoncer dans les ténèbres en suivant la voie paternelle ?

J’avais très envie de découvrir David Joy depuis un bon moment et je voulais commencer par son premier roman, Là où les lumières se perdent. Le titre est sublime. Je m’attendais à un roman noir, ce que ce livre est bien sûr, mais pas à une aussi forte réflexion sur le poids du destin.

« J’étais un McNeely et, dans cette partie des Appalaches, ça voulait dire quelque chose. Enfreindre la loi était aussi génétique que la couleur des cheveux et la taille. »

« J’avais laissé l’environnement dans lequel j’étais né contrôler ce que j’étais devenu. »

Jacob est le fils d’un dealer de drogue qui camoufle ses magouilles sous toutes sortes de supercheries. Ils vivent ensemble, père et fils, alors que la mère de Jacob vit dans une cabane à l’écart, est accro à la cristal meth et divague la plupart du temps. Le père utilise son garage pour blanchir de l’argent et n’hésite pas une seconde à faire appel à son fils, tout juste sorti de l’adolescence, pour régler leur compte à ceux qui le trahissent. Jacob est un jeune homme auquel on s’attache rapidement. Il ne cadre pas avec la vie que mène son père, même si des années de joug paternel ont encore du pouvoir sur lui. Il rêve de l’ailleurs. Il veut autre chose dans la vie. Il aimerait partir avec Maggie, qu’il aime depuis l’enfance, recommencer une meilleure vie.

« Pendant un moment j’avais été pris dans un rêve, et rêver est génial quand on n’est pas forcé de se réveiller. Mais regarder la lumière derrière moi pour simplement m’enfoncer encore plus avant dans l’obscurité faisait plus mal que ne jamais rêver du tout. »

Quand les choses tournent mal pour Jacob, il questionne la fatalité du destin. Il se noie peu à peu en tentant de garder la tête hors de l’eau. Son père est un personnage terrifiant, terrible, dur et mauvais. Jacob n’a devant lui que le chemin tracé par cet homme qu’il déteste, qui l’effraie, mais qu’il aime quand même un peu, surtout quand il se remémore certains souvenirs où son père n’était alors qu’un homme comme les autres.

« J’ai retourné la bible sur la table de chevet et me suis demandé comment je pouvais être le fils de mon père. Quelqu’un d’aussi mauvais avait ça dans le sang et s’il avait ça dans le sang alors moi aussi. »

La noirceur dans laquelle baigne Jacob est parfois illuminée par le personnage lui-même. Jacob est à peine majeur qu’il doit déjà se battre pour fuir l’ombre. Fuir la violence ou tenter à tout le moins de la supporter. Il a un énorme poids sur les épaules, parce que son rôle est déjà défini, même s’il n’en veut pas. Il observe son père, traiter les autres comme des chiens, tuer ceux qui le dérangent, manquer de respect aux femmes avec qui il s’envoie en l’air. Jacob est différent. Il a encore de la lumière au fond des yeux.

David Joy signe ici un roman noir, cruel et déchirant, tout en offrant à son texte un éclat de lumière. Il y a quelque chose de profondément touchant dans les mots qu’utilise Jacob pour parler de la noirceur, de la lumière, de ce qui rend un homme humain et le différencie de la bête cruelle qu’il peut être. Sa vie cependant, ne va pas dans le sens qu’il le voudrait. Le destin est tragique, il est peut-être tout tracé d’avance et on n’y peut rien. Jacob devra faire avec, même si ses rêves sont à des lieues de ce que lui offre son père. Est-on prisonnier de nos gênes? Du destin? C’est la question que pose en filigrane l’auteur et le personnage de Jacob, plus lucide sur sa réalité que quiconque.

« En cet instant, j’ai compris que ce qui était en train d’arriver était le genre de chose qui ne quittait jamais un homme, le genre de chose qui l’empêchait de rêver pour le restant de sa vie. »

J’ai été émue par ce roman, qui m’a bouleversée, tant la noirceur qui s’en dégage est tout autant éclairée par la lumière qui provient de Jacob, de l’espoir qui l’anime, mais aussi de son sentiment d’impuissance face à la vie. C’est touchant et sombre, avec une petite lumière, au loin. Inatteignable, cette lumière? Peut-être. Il faut lire le roman pour le savoir. Jacob est l’un de ces personnages que l’on n’oublie pas.

Un jeune auteur à découvrir assurément. Je me réjouis d’avoir sous la main son second roman, Le poids du monde. Je le lirai très bientôt!

Là où les lumières se perdent, David Joy, éditions 10-18, 288 pages, 2017