La Nuit de feu

À vingt-huit ans, Eric-Emmanuel Schmitt entreprend une randonnée dans le grand Sud algérien. Au cours de l’expédition, il s’égare dans l’immensité du Hoggar. Sans eau ni vivres durant la nuit glaciale, il n’éprouve pourtant nulle peur et sent au contraire se soulever en lui une force brûlante. Un sentiment de paix, de bonheur, d’éternité l’envahit. Le philosophe rationaliste voit s’ébranler toutes ses certitudes. Ce feu, pourquoi ne pas le nommer Dieu ? Cette « nuit de feu », Eric-Emmanuel Schmitt la raconte pour la première fois, dévoilant au fil d’un fascinant voyage intérieur son intimité spirituelle et l’expérience qui a transformé sa vie d’homme et d’écrivain.  

La Nuit de feu est un très joli récit autobiographique, que j’ai adoré. L’auteur nous raconte une excursion qu’il avait entrepris vingt-cinq ans auparavant alors qu’il n’avait que vingt-huit ans. Il nous offre un grand dépaysement et nous transporte dans le désert du Sahara. Après avoir reçu un appel du metteur en scène Gérard V. qui lui demande s’il serait intéressé à participer à un film, Schmitt se retrouve en expédition avec un groupe imprévu de personnes toutes bien différentes. Ils sont dix et nous les découvrons au fil des pages. Le groupe est hétéroclite et permet aux discussions et aux pensées de se confronter, ainsi que de découvrir la variété de professions et les différences entre les participants de l’excursion. Eric-Emmanuel Schmitt se retrouve, entre autres, avec un astronome, un géologue, une femme très religieuse, un guide touareg et lui-même, qui pose des questions et amène plusieurs réflexions. C’est l’occasion d’avoir une diversité de pensées, dans laquelle on peut puiser le meilleur de chaque idée. Cette expérience permet à l’auteur de construire un texte qui parle à la fois de philosophie et qui nous offre aussi un récit de voyage plus terre à terre. 

Cette randonnée, où d’ailleurs il fait l’expérience de se perdre au milieu de nulle part, est l’occasion pour lui de se questionner sur sa spiritualité et de retrouver la voie de l’émerveillement. L’amitié qu’il développe avec son guide, Abayghur, est vraiment très belle. Ils deviendront amis, malgré la barrière de la langue et se comprennent, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, avec cette impression de s’être retrouvés. 

« À chaque halte, nous jacassions comme des pies. Je ne prenais plus garde à nos langues différentes, je l’écoutais en devinant ses mots et je bavardais à mon tour sans retenue. »

En abordant alors la spiritualité et de nombreuses réflexions, l’auteur nous permet également de découvrir le mode de vie des touaregs. Il nous raconte le désert du Grand sud algérien, la façon d’y voyager, d’y survivre, le quotidien avec son groupe dans un environnement extrême. On apprend beaucoup de choses sur la chaleur accablante du jour et le froid glacial de la nuit, de la présence des serpents, de l’habillement préférable pour affronter ces températures, des mirages et des oasis. 

J’aime beaucoup Eric-Emmanuel Schmitt, sa façon d’écrire me plaît toujours beaucoup. Il pourrait parler de n’importe quel sujet et j’aurais envie de le lire. Ici il parle d’une expérience personnelle qu’il a vécu et de rencontres qu’il a fait. Se perdre dans le désert, sans être certain de s’en sortir, amène forcément son lot de questionnements, de découvertes et de craintes. Avec sa façon unique de raconter et son côté un peu théâtral, il réussit à nous faire vivre le désert. Il a une plume fantastique pour décrire l’environnement qui l’entoure, la beauté pure du ciel et cette impression que tout est sublimé. Il apprend à observer les étoiles et la grandeur du désert. 

« Me voilà en bas. Le camp se situe sur la droite. Je découvre le squelette d’un dromadaire aux os blanchis. Tiens, je ne l’avais pas repéré à l’aller. Je m’arrête illico. Normalement, là, je devrais être au camp. Après ces deux blocs rebondis. Je ne me repère plus. Je les contourne plusieurs fois. »

Eric-Emmanuel Schmitt nous parle de cette expérience, de cette Nuit de feu, unique, terrifiante, où il aurait pu y laisser sa vie. Cette randonnée qui aurait pu lui être fatale aura beaucoup appris à l’auteur. Il nous le raconte avec humilité. Un livre assez court, mais qui apporte une belle réflexion. Je l’ai beaucoup aimé, ce fut une bien belle lecture, tant pour son côté récit de voyage et expérience de vie, que pour le côté spirituel et philosophique.

Un texte vraiment agréable à découvrir que j’ai beaucoup apprécié. 

La Nuit de feu, Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Le livre de poche, 192 pages, 2017

Croire aux fauves

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné.»

Ce livre m’attirait beaucoup, tant à cause de sa couverture que de son résumé. C’est un récit que j’ai vraiment apprécié, où l’auteure, une jeune anthropologue, nous raconte ce qu’elle a subi le 25 août 2015, alors qu’elle est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Je n’étais pas certain en commençant ce récit qu’il s’agissait de l’histoire de l’auteure, mais après quelques recherches, il s’agit bien d’une histoire vraie et donc, d’un récit autobiographique. Croire aux fauves est l’histoire de son tragique accident alors qu’elle se retrouve face à un ours et à tout ce qui en a découlé par la suite. C’est son histoire personnelle que Nastassja Martin nous raconte.

Cette rencontre brutale a naturellement changé sa vie. Son parcours est semé d’embûches, afin déjà de guérir, physiquement, puis de se libérer de ce tragique événement et de comprendre ce qui lui est arrivé. Elle va puiser de la force et de l’aide non pas dans notre monde « moderne » et urbain, mais plutôt dans la culture d’un peuple, les Évènes, qui va l’aider à y voir plus clair.

Le récit se déroule sur une année et chacun des chapitres porte le nom d’une saison. Tout le récit est en lien direct avec la nature, ce qui m’a évidemment beaucoup plu. Le travail d’anthropologue de l’auteure la pousse à aller dans les régions éloignées. Elle a un intérêt marqué pour les peuples qui y vivent et leur culture. Ici, il est surtout question des Évènes: leurs croyances, leur façon de se nourrir, de chasser, leurs mythes, leur regard sur la vie qui est différent du nôtre. Depuis qu’elle est toute petite, l’auteure a toujours eu une attirance et une soif de connaître ces modes de vie et d’en savoir plus sur la relation unique que ces peuples entretiennent avec la nature. C’est ce qui l’amène vers le métier qu’elle pratique. 

Pour les Évènes, les rêves ont une signification et leur perception des choses est différente de la nôtre. L’ours a une présence significative dans le récit. Il est à la base de l’accident, mais il est aussi perçu différemment de notre façon moderne de voir cet incident. L’ours devient une part de l’auteure. Une part de ce qu’elle est. Sa compréhension de cet incident la poussera à trouver le moyen de se reconstruire.

« Je pense à mon histoire. À mon nom évène, matukha. Au baiser de l’ours sur mon visage, à ses dents qui se ferment sur ma face, à ma mâchoire qui craque, à mon crâne qui craque, au noir qu’il fait dans sa bouche, à sa chaleur moite et à son haleine chargée, à l’emprise de ses dents qui se relâchent, à mon ours qui brusquement inexplicablement change d’avis, ses dents ne seront pas les instruments de ma mort, il ne m’avalera pas. »

Après l’accident, elle est soignée en Russie puis elle retourne en France. Mais son parcours médical est rempli de difficultés: sa présence en Russie est considérée comme suspecte et son retour en France est difficile, avec sa blessure, mal perçue par la société. Elle a besoin de prendre du recul face au regard des autres, de tout le système médical. Elle a besoin de s’éloigner de tout cela pour revivre, pour être elle-même. Elle n’arrive pas à se sentir chez elle et elle retourne en Russie pour apprendre à vivre avec les conséquences de son accident et guérir, peu à peu. Retourner là-bas est une façon de retrouver une partie d’elle-même.

Dans le récit, le lecteur va vivre l’attaque de l’ours aux côtés de l’auteure, les hôpitaux et les chirurgies, ainsi que tous les questionnements relatifs à son état. Par la suite, l’auteure va tenter de comprendre la façon de penser des Évènes afin de guérir. Elle cherche le juste milieu, entre les croyances du monde moderne et les croyances ancestrales de ce peuple. Psychologiquement, juste avec le côté urbain et moderne d’aujourd’hui, il lui manque des réponses. Alors que ces peuples ont des connaissances qui permettent à une personne blessée ou souffrante, et ne retrouvant plus ses repères, de reprendre le cours d’une vie plus riche, d’élever son âme afin de se reconstruire.

« Maman, je dois redevenir matukha qui descend dans sa tanière pour passer l’hiver et reprendre ses forces vitales. Et puis, il y a des mystères que je n’ai pas fini de comprendre. J’ai besoin de retourner auprès de ceux qui connaissent les problèmes d’ours; qui leur parlent encore dans leurs rêves; qui savent que rien n’arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises. »

Un récit où la nature est omniprésente, un véritable parcours psychologique et spirituel, passionnant. C’est le récit d’une guérison et de l’apprentissage d’être à nouveau bien avec soi-même après une grande épreuve. C’est la recherche du juste milieu entre la part brutale de la bête et l’âme humaine. J’ai adoré ce livre. Je sais que l’auteure a écrit un autre livre avant celui-ci, qui aborde la résistance d’un peuple d’Alaska. Il me tente beaucoup.

Croire aux fauves est tout à fait le genre d’ouvrage que je relirais dans quelques années. Le côté psychologique est très intéressant car bien développé, entre les croyances ancestrales et le monde plus moderne de l’homme d’aujourd’hui. La plume est très belle. Je relirai bien cette auteure à nouveau, dont le travail d’anthropologue m’interpelle particulièrement. 

Croire aux fauves, Nastassja Martin, éditions Gallimard, 152 pages, 2019

À la rencontre des Algonquins et des Hurons 1612-1619

Avec les récits de ses expéditions menées de 1613 à 1618, Samuel de Champlain nous livre ici, en français moderne grâce à Éric Thierry, le premier grand témoignage européen sur les Algonquins et les Hurons. Il raconte sa remontée de la rivière des Outaouais, en 1613, à la recherche de l’Anglais Henry Hudson et de la «mer du Nord» qui devait permettre aux Français d’atteindre la Chine en contournant le continent nord-américain. À cette occasion, il évoque sa traversée du pays algonquin jusqu’au lac des Allumettes et sa confrontation avec le redoutable chef Tessouat. Champlain relate ensuite comment, en 1615, il a été obligé ­d’accompagner les Hurons à travers l’Ontario et l’État de New York pour combattre les Iroquois et de quelle façon ses alliés s’y sont pris pour le forcer à passer l’hiver en Huronie, au bord de la baie ­Georgienne. Il a alors eu le temps d’observer leurs «moeurs et façons de vivre», en particulier leur liberté sexuelle, leurs soins aux malades et leurs pratiques funéraires. Champlain ne fut pas seulement l’intrépide découvreur de l’Ontario. Il fut aussi un remarquable diplomate au milieu des Algonquins et des Hurons.

J’ai choisi ce livre parce que j’étais intéressé à approfondir un peu plus mes connaissances sur les expéditions menées par Samuel de Champlain et à connaître ses réflexions sur les relations qu’il entretenait avec les Premières Nations. C’est un ouvrage intéressant pour mieux comprendre ces premières rencontres.

La première portion du livre, la présentation faite par Éric Thierry, est une sorte de résumé explicatif du texte de Champlain qui y fait suite. J’ai trouvé cette partie du texte plutôt compacte au départ et très dense. Par contre, quand les récits de Champlain débutent, j’ai eu l’impression que les notes de l’historien mettaient en lumière les textes de l’expédition. La lecture en devient plus aisée, puisqu’on entre en plein cœur des récits d’origine qui ont tout de même été traduits en français moderne. Ce qui aide naturellement le public d’aujourd’hui à s’y intéresser.

On y découvre alors les récits de voyage de Champlain, ses expéditions, sa perception des Premières Nations et ses réflexions sur leur façon de vivre. Ce qui est intéressant, autant dans l’introduction que dans la partie de Champlain, c’est que le livre contient beaucoup de cartes et de croquis, Champlain étant avant tout un navigateur, un explorateur et un cartographe. Ces illustrations permettent de mieux remettre en contexte l’époque de Champlain, de comprendre les lieux qui ont été visités et cartographiés. On y retrouve, entre autres, des reproductions des cartes dessinées par Champlain lui-même suite à certains de ses voyages.

L’ouvrage permet de voir, à travers les récits du cartographe, le mode de vie de plusieurs peuples autochtones, qu’ils soient sédentaires ou nomades. On en apprend beaucoup sur leur vie quotidienne à travers les écrits de Champlain. On découvre les différences entre les peuples, ce qui les liait, ce qui les divisait, leur façon de s’organiser, de se nourrir, de se faire justice. Ils pouvaient utiliser le troc comme façon de commercer et d’acquérir des biens ou de la nourriture en fonction des caractéristiques de leur nation.

« Tous ces peuples sont d’une humeur assez joviale, bien qu’il y en ait beaucoup de complexion triste et saturnienne entre eux. Ils sont bien proportionnés de leur corps, y ayant des hommes bien formés, forts, robustes, comme aussi des femmes et des filles, dont il s’en trouve un bon nombre d’agréables et belles, tant en la taille et la couleur qu’aux traits du visage, le tout à proportion. »

L’auteur aborde de nombreux sujets qui font partie intégrante de la vie quotidienne: les rites funéraires, les techniques de chasse, les moyens de conserver la nourriture, le descriptif de leurs repas (que les français trouvaient souvent bien mauvais), leurs cultures, comme la citrouille et le maïs. C’est donc un portrait fascinant, vu par les yeux d’un français qui découvre un monde différent du sien, du mode de vie des premiers peuples. La perception des français est aussi intéressante, même si elle est souvent particulière, face au mode de vie des Algonquins et des Hurons. Leurs croyances étant bien différentes, les autochtones n’étaient pas toujours bien perçus des français, comme par exemple tout ce qui concernait la religion. Elle est importante pour les français qui voient d’un mauvais œil les mœurs bien différentes des autochtones.

« Mais, auparavant, il est à propos de dire qu’ayant reconnu aux voyages précédents qu’il y avait, en quelques endroits, des peuples sédentaires et amateurs du labourage de la terre, n’ayant ni foi ni loi, vivant sans Dieu et sans religion, comme des bêtes brutes, alors je jugeai à part moi ce que ce serait faire une grande faute si je ne m’employais à leur préparer quelque moyen pour les faire venir à la connaissance de Dieu. »

On apprend également des choses intéressantes sur les échanges entre les différents peuples, permettant par exemple à un jeune français de découvrir le pays aux côtés d’autochtones, d’apprendre la langue et de partager un nouveau savoir avec Champlain afin de lui permettre de cartographier les lieux et d’augmenter les connaissance globales de ce Nouveau Monde. L’inverse était aussi vrai, alors que de jeunes autochtones sont allés en Europe.

Champlain cartographiait tout et ses recherches pour trouver un chemin vers la Chine étaient très importantes. Sa vision est intéressante et parfois surprenante à découvrir aujourd’hui. Elle met en lumière les échanges entre les français et les premiers peuples, ainsi que les ententes qu’ils pouvaient avoir entre eux. Champlain voulant aller vers la Chine et les premières nations souhaitant combattre les iroquois, chacun comptait sur l’autre pour réussir à mener à bien son projet. Champlain avait une certaine importance pour les Premières Nations, ce qui pouvait donc amener jalousie et querelles entre les membres des différents clans.

Un livre que j’ai bien apprécié. Il nous transporte dans les années 1612 à 1619 alors que Samuel de Champlain relate ses voyages et ses découvertes à la recherche de la rivière qui permettrait aux français d’atteindre la Chine par le nord de l’Amérique. Une lecture qui débute de façon assez lente, car le texte annoté et la présentation sont très denses. Toutefois, l’introduction prend tout son sens quand on aborde les récits de Champlain, puisque Éric Thierry met en lumière le texte de l’explorateur. Traduit en français moderne, le texte devient donc accessible et est accompagné de nombreuses notes afin de mieux en saisir toute l’essence. C’est un peu comme plonger dans les carnets de Champlain et lire ses impressions sur ce qu’il découvre. Impressions qui sont, pour lui, souvent négatives ou déroutantes d’ailleurs.

Le livre nous permet de mieux comprendre le déroulement des premières rencontres entre européens et autochtones. Par les yeux de Champlain, on découvre aussi la manière dont les gens vivaient, leurs croyances, leur gestion des conflits et les caractéristiques des différents peuples. C’est un livre parfait pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des débuts de l’Amérique, à la conquête de la Nouvelle-France, aux relations entre les Européens et les Autochtones, et qui désirent en apprendre un peu plus sur ces premiers moments d’échanges entre les deux peuples.

Le livre est complété par une chronologie et une bibliographie.

À la rencontre des Algonquins et des Hurons 1612-1619, Samuel de Champlain, texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry, éditions du Septentrion, 240 pages, 2009

Les Étoiles, la neige, le feu

Pendant vingt-cinq ans, John Haines a vécu dans une cabane isolée au cœur des étendues vierges de l’Alaska, menant une existence rude et solitaire de pionnier moderne. Couper du bois, tracer une piste, piéger une marte, dépecer un élan, faire ses réserves de saumon : une vie simple, aventureuse et libre, au rythme d’une nature sauvage envoûtante. Avec sérénité, il transforme son expérience intime en un récit initiatique et intemporel, où le moindre événement trouve sa résonance en chacun de nous.

Les Étoiles, la neige, le feu de John Haines est une réédition de Vingt-cinq ans de solitude, le premier livre publié aux éditions Gallmeister en 2005. Cette fois, la traduction s’offre un titre plus proche de l’original, The Stars, the snow, the fire ainsi que de nombreuses illustrations au crayon de Ray Bonnell pour accompagner les mémoires de John Haines. 

J’ai pris mon temps pour lire ces mémoires. Ce livre s’y prêt bien, avec des chapitres autour de certains grands thèmes et de la construction du livre. John Haines raconte sa vie en Alaska comme trappeur, du moment où il s’y est installé jusqu’à la fin, ce qui représente plus ou moins vingt-cinq ans. Ses mémoires abordent toutes sortes de sujets, allant des animaux sauvages, du travail de trappeur, de l’organisation de la vie en Alaska, des cabanes et de la nature en général. 

« Dans ces bois, je vis mes rêves. De vieux rêves du Grand Nord, de vieilles histoires lues et intériorisées: histoires de neige et de chiens, d’élans et de lynx, de tout ce qui peuple encore ces lieux déserts. Rien de ce que j’ai fait jusqu’ici dans ma vie ne m’a apporté autant de satisfaction. »

Ces mémoires m’ont rappelé tout le plaisir que j’ai à regarder l’émission Les Montagnards, où nous suivons le quotidien de différents trappeurs. C’est ma série télé préférée. Ce livre y ressemble, avec un côté poétique et une vision de la nature à la fois touchante et aussi très lucide. L’Alaska en tant que trappeur, c’est la survie au quotidien. C’est d’affronter les éléments, la neige, la glace. C’est aussi tout le travail relié à la chasse, à la rencontre avec des animaux et à la pêche. Haines se questionne aussi beaucoup sur sa place dans la chaîne alimentaire et ce qu’il vit avec les animaux, ceux qui l’émerveille et ceux qu’il doit tuer pour survivre.

« … il m’est impossible de piéger et de tuer sans pensée ni émotion, et il se peut que chaque mise à mort m’inflige à moi aussi une blessure légère, peut-être fatale. »

J’ai noté de nombreux passages dans ce livre. Le texte m’a beaucoup touchée. John Haines observe ce qui se passe autour de lui et nous décrit son quotidien, fait de découvertes, d’expériences, d’observations. Son travail de trappeur est aussi dur que beau et lui permet certains moments hors du temps, où la nature prend toute la place. Il aborde son quotidien et le plaisir qu’il a à suivre les pistes d’animaux, de son apprentissage alors qu’il apprend à poser des pièges, jusqu’à son travail au fil des saisons selon ce que la nature a à offrir.

« L’année d’un trappeur possède un calendrier qui lui est propre et où chaque activité trouve sa place dans le rythme des mois et des jours. »

Son choix de vie est fait de solitude, de quelques amitiés impromptues avec ceux du coin et d’histoires de la région. Le travail est aussi une grande part de ses journées: se nourrir, faire un jardin, s’occuper de diverses tâches. C’est intéressant de découvrir de quoi est fait son quotidien. Lire ses mémoires, c’est cheminer à ses côtés, dans la nature sauvage de l’Alaska. 

« Je m’imaginais un homme menant la vie d’un sage au plus froid des terres, et qui suivrait chaque indice laissé par la neige, en écrivant un livre au fur et à mesure. Ce serait l’histoire de la neige, le livre de l’hiver. »

Les Étoiles, la neige, le feu, c’est la cruauté et l’émerveillement. C’est la vie sauvage à l’état pure. Ce livre est fabuleux. Je l’ai adoré. Il sent le vécu et l’expérience, il est rempli d’histoires et de récits, de cabanes et de neige glacée. Ray Bonnell a signé les nombreuses illustrations au crayon qui parsèment les chapitres. Cet artiste a un talent fou. Son travail est magnifique. Et que dire de cette couverture créée par Mathieu Persan? Visuellement, ce livre est magnifique. Et le texte l’est tout autant. 

Une lecture magnifique et touchante, à découvrir pour tous les amoureux des grands espaces.

Les Étoiles, la neige, le feu, John Haines, éditions Gallmeister, 256 pages, 2020

Tess dans la tête de William

Tess dans la tête de William

Il a fermé et fixé les volets. Il a pris son sac, son carnet, sa plume, son chapeau mou. Il est parti. Il n’a pas dormi devant la maison comme il aurait voulu le faire une dernière fois. Il a marché jusqu’à la côte, pas très loin, jusqu’aux falaises incrustées de fossiles, jusqu’à la plage où la calcite blanche trace dans le mudstone des signes cabalistiques. Anciens récifs d’archéocyathes, prés sous-marins de crinoïdes, tous ces petits morts pétrifiés dans le roc de L’Anse-Amour. Il a mis ses mains dans l’eau jusqu’à ne plus les sentir, jusqu’à les couper, les brûler, le froid répandu partout, la tête engourdie, le sang figé. Il a crié: «Tess!», il me l’a dit.. Il a crié: «Tess!», a mis ses mains dans ses cheveux.

Tess dans la tête de William est une suite symbolique à Inlandsis suivi de Comment dire que j’ai lu tout récemment. Si le premier était un recueil de poésie, le second est plutôt un récit. Poétique, tout de même.

Dans le premier livre, le recueil de poésie, le lecteur est en quelque sorte à l’intérieur de l’univers du personnage, dans sa tête. Ici, on voit ce qui se passe en lui, dans la tête de William, mais en étant un spectateur extérieur. Le point de vue était différent dans le recueil de poésie.

Tess dans la tête de William nous fait voyager dans différents endroits. C’est aussi là qu’on voit les réactions de William et ce qu’il est. C’est un récit dans lequel on ressent un très profond mal de vivre du personnage principal. Dans sa tête tout est brisé, fragmenté, gelé. Il a parfois besoin de répit pour ne pas éclater. Pour chasser les personnages qui le tourmentent, qui sont en lui. Il s’agit donc d’un récit noir, dramatique et très psychologique.

« Je suis assis sur le pas de la porte et je regarde. Le ciel et la terre se confondent dans le brouillard. Plus rien n’a d’épaisseur. Ni mon arbre, fin squelette flou, ni mon corps, aussi inconsistant en ce moment que mon esprit fou. J’ai peur. Être ainsi déserté de moi-même, tout connu anéanti d’un coup. Un seul cri dans ma tête perdue: « William! » Comme si je me cherchais. Comme si de dire mon nom allait me rendre un semblant de réalité. J’ai peur, l’ai-je dit? Je ne peux pas suivre le fil d’un raisonnement, tout est effiloché, vaporeux. »

Dans Inlandsis, les lieux étaient fortement représentés à travers des mots très imagés. Le point de vue était différent, l’histoire n’était pas non plus la même, mais tout est connecté. Comme si tout avait une forme, une épaisseur. Que l’histoire vivait dans la noirceur et à travers elle.

Inlandsis suivi de Comment dire provoquait de nombreuses images pour alimenter notre imaginaire. Tess dans la tête de William éclaire énormément la lecture de Inlandsis, un peu comme un projecteur qui mettrait en lumière tant les différences entre les deux textes que leurs similitudes. L’histoire de William est moins ancrée dans l’imaginaire, dans la poésie, beaucoup plus dans le monde réel. Les deux pieds rivés au sol, il vit pleinement une grande souffrance. C’est le récit d’un personnage principal qui perd pied et tente de se relever. C’est une histoire de mal de vivre, de fuite, de désespoir.

Il y a, malgré la détresse, une belle poésie dans les mots de Marie-Claire Corbeil qui a une plume exceptionnelle. En peu de mots, elle crée un univers violent, fort, puissant. Quelque chose gruge William, une douleur qui forme des liens entre la poésie découverte dans Inlandsis et le récit de William. Par exemple, certaines images du premier livre, comme cette falaise érodée, est en quelque sorte mise en mots, incarnée dans ce que vit William, terrassé, glacé, seul. Le message est très fort.

« Je ne suis pas malade, je délire à froid. Je suis en danger. Plus que troublé: effrité, pulvérisé. Pourtant, je lutte, je m’agrippe, mais je tombe dans l’abîme de moi. J’ai peur. Je tombe longtemps et tout remonte: l’enfance, Tess, les amis, les refus, les blessures. Quand c’est fini, je suis quasiment mort. Je suis couché par terre, bête blessée, suffoquante, atterré de chagrin et heureux. Pourquoi heureux? J’ai peur! C’est comme un cri d’amour en moi. Je suis perdu. »

J’ai bien aimé ce second livre. Au début je me demandais si c’était une bonne idée de le lire tout de suite après Inlandsis. Au début le texte me semblait peut-être un peu lourd, le sujet n’étant pas forcément joyeux. Cependant, plus on avance, plus Tess dans la tête de William est éclairant et finalement, je suis content de les avoir lu rapprochés.

Une auteure qui a été une bonne rencontre littéraire pour moi, car la plume de Marie-Claire Corbeil est particulière et exceptionnelle.

Mon billet sur Inlandsis suivi de Comment dire, premier titre symbolique de ce diptyque.

Tess dans la tête de William, Marie-Claire Corbeil, éditions Triptyque, 92 pages, 1999