Traverser l’hiver

Certains événements font parfois dérailler le cours de nos jours. À notre grand désarroi, un hiver symbolique s’installe alors dans notre vie. Cependant, cette période de latence peut être bénéfique pour nous comme elle l’est pour les animaux qui hibernent pendant de longs mois. En évoquant la rude beauté des froids mordants, Katherine May fait rayonner chaleur et lumière dans nos cœurs transis. Son ouvrage est une invitation pleine de douceur à changer notre perception des temps gris, à accepter la mélancolie et le désenchantement qui les accompagnent parfois, afin de profiter pleinement d’une retraite apaisante… et d’un renouveau foisonnant.

Traverser l’hiver est un livre que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire, mais qui s’avère différent de la première idée que je m’en faisais. Je l’ai trouvé intéressant, à différents points de vue, même si j’aurais aimé que l’auteure pousse un peu plus loin les aspects de l’hiver liés à la saison, aux rythmes hivernaux, plutôt qu’à son expérience personnelle. Il est peut-être moins lumineux que ce à quoi je m’attendais, mais ça ne m’a pas empêchée de l’apprécier. Principalement pour sa réflexion autour des deux hivers: la saison en elle-même et l’hiver qui s’invite dans nos vies.

« La neige vous rapproche de votre famille, vous oblige à trouver des moments de loisirs collectifs dans un espace restreint. L’été disperse. En hiver, on trouve un langage commun basé sur le réconfort. »

Cet ouvrage est en fait très difficile à qualifier. Il regroupe des anecdotes, des expériences personnelles liées aux choix de vie et à la maladie, à l’hiver. Ce livre parle de la manière dont on vit l’hiver, au sens propre comme au figuré. Le parallèle est constamment fait entre les deux: l’hiver réel, comme saison glacée, et l’hiver intime, quand les événements qui se produisent affectent notre routine et ce que nous sommes.

L’hiver est aussi décrite comme une saison froide, qui ouvre l’esprit, qui permet le repos et qui peut, jusqu’à un certain point, guérir si on s’accorde le temps de l’apprivoiser. C’est une saison de réflexion et cette saison représente aussi l’hiver de nos vies, soit les moments difficiles, les épreuves, les changements qui peuvent survenir dans notre existence. Apprendre à traverser l’hiver, c’est se donner de l’espace pour se reposer et reprendre pied. Pour faire de la place au renouveau et affronter les épreuves.

« Ces moments de désynchronisation et de décalages existentiels sont tabous. On ne nous a pas appris à reconnaître l’imminence ni à déceler l’inéluctabilité d’un passage en hivernage. »

« Apprenons à accueillir l’hivernage en soi, chez soi. Si nous ne choisissons pas les instants où ces hivers font incursion dans notre vie, nous pouvons choisir comment en faire la traversée. »

À travers ses expériences personnelles – démission, maladie, problèmes familiaux – l’auteure jette un regard sur l’hiver, toujours en abordant autant la saison froide que l’hiver métaphorique de nos vies. Elle aborde toutes sortes de sujets hivernaux, des voyages à la température, des fêtes et des rituels liés aux mois de l’hiver en passant par la littérature (dont les exemples sont nombreux), les animaux, les mythes, les activités hivernales, la perception de la froide saison et son passage dans nos vies. Elle nous invite à accepter le passage de l’hiver et prendre soin de nous quand il arrive.

« Les plantes et les animaux ne luttent pas contre l’hiver. Ils n’en ignorent pas l’imminence ni ne s’efforcent de le vivre comme ils vivent en été. Simplement, ils se préparent, s’adaptent. 

L’auteure étant anglaise, elle se rapproche souvent de l’hiver, glacial et enneigé, en passant par les pays scandinaves. Il y est donc aussi question de sauna, de baignades dans l’eau glacée, du froid, des cycles solaires et des célébrations qui y sont associées.

Cet ouvrage est à la fois un récit autobiographique et un essai. Il combine un peu les deux, en nous racontant toutes sortes d’anecdotes et de faits. C’est un méli-mélo de thèmes qui sont liés à des expériences personnelles. Ce n’est pas un livre de croissance personnelle, mais plutôt une réflexion sur la place de l’hiver dans notre existence, sur l’hivernage et sur la façon de faire face aux événements qui apportent avec eux l’hiver dans nos vies. Les moments où nous nous retrouvons à l’écart du reste du monde, parce qu’on vit un deuil, un changement, une convalescence, toutes sortes de choses qui reviennent plusieurs fois dans une vie et auxquelles on doit apprendre à faire face pour mieux les vivre.

« L’hiver, c’est la saison des bibliothèques, de la tranquillité feutrée des rayonnages, de leur odeur de papier et de poussière. »

J’ai aimé la forme du livre. Il est divisé en grandes sections qui représentent un mois de la saison hivernale, de l’été indien jusqu’au dégel de la fin mars. À chaque mois, nous retrouvons des chapitres abordant différents thèmes en lien avec l’hiver. Le livre est agréable à feuilleter et nous permet de suivre la saison hivernale mois par mois. Une mention aussi pour la couverture que je trouve magnifiquement douce et reposante!

J’ai noté de très nombreux passages dans ce livre, des citations ou des réflexions qui m’ont interpellée. L’auteure aborde énormément de sujets, en filigrane de ses épreuves personnelles. Il y a des passages qui m’ont vraiment parlé, que j’ai trouvé passionnants, d’autres un peu moins, mais j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir le parcours et les réflexions de l’auteure sur l’hiver.

Traverser l’hiver, Katherine May, éditions de l’Homme, 240 pages, 2021

The White Darkness

 Comme souvent dans les récits de David Grann, un homme est dévoré par son idéal. Ce personnage d’un autre temps sorti tout droit d’un film de Werner Herzog, se nomme Henry Worsley. The White Darkness raconte son extraordinaire histoire. Celle d’un militaire britannique fasciné par l’exemple d’Ernest Shackleton (1874-1922) et par ses expéditions polaires ; un homme excentrique, généreux, d’une volonté exceptionnelle, qui réussira ce que Shackleton avait raté un siècle plus tôt : relier à pied une extrémité du continent à l’autre. Une fois à la retraite, il tentera d’aller encore plus loin en traversant l’Antarctique seul, sans assistance. 

The White Darkness est un livre qui m’attirait énormément et je suis vraiment heureux de l’avoir lu. C’est un livre que j’ai adoré, car l’histoire est vraiment très prenante. De savoir également qu’il s’agit d’une histoire vraie est encore plus fascinant.

« Il s’intéressait peu à ses études, mais disparaissait souvent à la bibliothèque, où il lisait de la poésie et des récits d’aventures. Un jour, il se procura un exemplaire d’Au cœur de l’Antarctique, le récit de l’expédition de Sir Ernest Shackleton, qui tenta vaillamment d’atteindre le pôle Sud entre 1907 et 1909, et de son échec. »

Avec cet ouvrage, David Grann entreprend de raconter l’histoire d’Henry Worsley, officier de l’armée britannique, passionné par l’Antarctique et surtout, par l’explorateur Ernest Shackleton. Adolescent, Worsley se procura un exemplaire d’Au cœur de l’Antarctique, le récit de l’expédition de Shackleton. Un homme qui devint son héros. Les aspirations de Worsley de devenir scientifique dans les contrées glacées ont été une motivation de toute une vie. Dirigé vers une carrière militaire par son père, l’appel de l’aventure, de la glace et du froid devient rapidement une obsession. Il souhaite réaliser ce que son héros n’a pas pu réussir jusqu’au bout. Un objectif à accomplir avant de prendre sa retraite.

Pendant toute sa vie, Henry Worsley puise sa source de motivation dans les récits entourant Shackleton et les hommes de son équipage. Shackleton a été une source d’inspiration, c’était en quelque sorte sa référence, tant dans sa vie militaire que lors de ses expéditions. Soucieux de réussir ce que Shackleton n’a pas réussi, cette expédition devient une forme de quête et d’obsession pour lui. Il part donc sur ses traces dans l’un des lieux les plus inhospitaliers de la planète: l’Antarctique.

« Dès que Henry Worsley fut en situation de commander des hommes sur le champ de bataille, il tenta de s’inspirer de l’exemple de Shackleton. Renonçant aux privilèges de son grade, il se lia d’amitié avec les soldats de son unité et prit part à leurs corvées. Quand ils se rasaient la tête, il se rasait également – même si cela lui donnait une allure « peu digne d’un officier », ainsi qu’un supérieur le lui fit observer. Il pratiquait la patience et l’optimisme et tentait de démontrer à ses hommes que, selon sa propre formule, « leur bien-être et leurs vies comptaient plus que tout ». »

Pendant ses expéditions, Worsley documentait son périple à l’aide d’un téléphone satellite. Il donnait des indications sur le déroulement de son voyage, la température ambiante, son état de santé, les difficultés auxquelles il devait faire face. On apprend à connaître Worsley au fil des pages, ses ambitions, ses rêves, sa vie de famille également malgré l’appel incessant de la glace et des expéditions. La conquête de l’Antarctique a d’abord été un projet fait à trois, avant de devenir une obsession pour l’intrépide Worsley qui a voulu accomplir cet exploit tout seul. L’ouvrage nous raconte le travail de préparation à l’expédition et le grand périple pour Worsley, son dernier voyage, lui qui a toujours eu l’envie de se surpasser et de pousser au maximum ses capacités. Il faut être très fort mentalement et physiquement pour passer à travers ces expéditions. L’histoire est donc très touchante, mais aussi inspirante, malgré le danger.

Beaucoup de photographies viennent appuyer le texte, des images tirées de l’histoire de Shackleton mais aussi de celle de Henry Worsley. L’auteur, David Grann, revisite l’histoire de Worsley et celle de Shackleton. Je savais que j’aimerais cette lecture avant même de la commencer, mais je ne pensais pas que ce livre m’habiterait autant. J’ai tellement aimé cette lecture qui nous donne envie de partir en expédition, malgré les côtés difficiles, les dangers et parfois la mort. C’est un ouvrage qui nous permet de vivre le voyage de deux explorateurs, à travers deux époques différentes, et de vibrer au fil de leurs découvertes et de leurs difficultés.

« Pourtant, à cause de très faibles niveaux de précipitations, l’Antarctique entre dans la catégorie des déserts. C’est à la fois le continent le plus sec et le plus haut, avec une élévation moyenne de deux mille trois cents mètres. C’est aussi le plus venteux, avec des rafales de vent atteignant trois cent vingt kilomètres à l’heure, et le plus froid, avec des températures qui chutent dans l’intérieur des terres à moins soixante degrés.

Ce récit de David Grann sur l’expédition de Henry Worsley est un livre fascinant et passionnant! J’ai adoré cette lecture, complétée par des photos du périple de Worsley et par des images issues de l’expédition de Shackleton. On lit ce livre d’une traite. C’est une histoire prenante et touchante, le portrait d’un homme aventurier, courageux et téméraire. On a l’impression de vivre l’expédition à ses côtés. Un véritable coup de cœur!

Des cartes des trajets des expéditions complètent le volume. 

Un ouvrage que je ne peux que vous suggérer. Il m’a aussi donné envie de lire sur la vie de Shackleton. The White Darkness a été un immense coup de cœur pour moi. Un ouvrage qui se lit d’une traite tant il est captivant.

The White Darkness, David Grann, éditions du sous-sol, 160 pages, 2021

Récits de naufrages

« Je n’ai jamais oublié l’horreur qui s’empara de nous lorsque nous reconnûmes que c’étaient des corps humains qui étaient mutilés de la sorte. Nos cheveux devinrent à pic sur nos têtes, et semblaient soulever nos casques… » Voilà ce que contait le père Giasson, vieux pêcheur Madelinot, à Placide Vigneau, célèbre mémorialiste de la Côte-Nord. Ce récit terrible, c’est celui du naufrage du voilier Granicus, et surtout de ses suites, qui virent l’île d’Anticosti être le théâtre d’un terrifiant épisode d’anthropophagie. Né en 1842 à Havre-aux-Maisons, Placide Vigneau a été pêcheur, capitaine de goélette et, plus tard, gardien du phare de l’île aux Perroquets, dans l’archipel de Mingan. C’est là qu’il a mis en forme ses Récits de naufrages, qui mettent en scène l’univers maritime de la Côte-Nord au XIXe siècle et, plus largement, la vie dans les territoires qui bordent le golfe du Saint-Laurent. Cet espace dynamique et complexe, peuplé par des pêcheurs et des chasseurs aux origines diverses, revit sous la plume attachante d’un autodidacte de génie. Ses textes, restés inédits jusqu’à ce jour, sont éclairés par les annotations et les présentations de l’Équipe de recherche Manuscrits de l’Université du Québec à Rimouski.

Récits de naufrages m’attirait beaucoup. J’aime les histoires maritimes, encore plus quand elles proviennent de notre histoire et permettent de ressortir des textes qui méritent d’être publiés. Les écrits de Placide Vigneau sont présentés et annotés par Amélie Blanchette, Guillaume Marsan, Billy Rioux et Jean-René Thuot. Le manuscrit historique a donc été écrit par Monsieur Vigneau, né en 1842, qui a été pêcheur, gardien de phare et capitaine. Cet ouvrage est un bel exemple d’histoire et de patrimoine maritime, accessible à tous.

Le fleuve Saint-Laurent avait une réputation légendaire à cet égard: avec des centaines d’îles représentant autant d’obstacles, de forts courants, de nombreux récifs et hauts-fonds, des marées puissantes, et de fréquents épisodes de brouillard et de tempêtes, il était l’un des plans d’eau les plus difficiles à naviguer. »

Cependant, le titre du livre peut porter à confusion. L’ouvrage n’est pas à proprement parlé un recueil d’histoires de naufrages. Il s’agit plutôt de l’histoire de ceux qui ont évolué de près ou de loin autour des naufrages, de la pêche et de la vie maritime. L’idée du livre est de mettre en valeur le patrimoine que ces gens nous ont laissé, pour mieux comprendre l’histoire de cette époque.

Le livre est divisé en trois grandes parties. La première raconte l’histoire du naufrage du Granicus, un épisode tragique de l’île d’Anticosti. Il s’agit d’une histoire de massacre et de cannibalisme. Cette terrible histoire a marqué l’imaginaire du monde maritime et avait fait couler beaucoup d’encre à cette époque, à travers le monde. Elle a toutefois été quelque peu étouffée au fil des ans, passée dans le domaine folklorique, sans doute à cause de son aspect morbide. 

La seconde partie du livre est un portrait de la vie des communautés nord-côtières. On apprend toutes sortes de choses sur la façon dont les communautés vivaient au quotidien. L’importance des liens entre les pêcheurs et leurs familles, l’entraide aussi qui était primordiale. La vie des côtiers, ce qu’était un « beau naufrage » (un naufrage sans mortalité où le travail des villageois et de l’équipage permettait de sauver la marchandise, en la vendant ou en l’offrant). La vie y était rude et parfois bien dangereuse. J’ai bien apprécié, entre autres, le chapitre consacré aux ruines du fort de la Baie des Châteaux. 

Finalement la troisième partie reprend les carnets personnels de Placide Vigneau. Il s’agit d’un collage de toutes sortes de réflexions, d’anecdotes, de listes et d’informations en lien avec la vie et le travail de l’auteur. Vigneau était un grand observateur et partageait beaucoup sur ce qui l’entourait. Ses notes sont aujourd’hui une riche source d’informations sur le patrimoine de l’époque, les bâtiments, la famille, les lieux, la façon de s’éclairer, les objets du quotidien, les outils, les vêtements. Ce chapitre est complété par des informations sur les animaux de ferme, les expressions linguistiques, quelques recettes de remèdes et des notes sur la chasse.

« La rareté du bois de construction explique en bonne partie les faibles dimensions de la majorité des maisons aux Îles-de-la-Madeleine. »

Il s’agit d’un ouvrage intéressant qui nous offre un tableau varié de la vie de cette époque, du quotidien des pêcheurs et de ceux qui vivaient sur la Côte-Nord. C’est aussi une mine d’informations sur le langage utilisé, les naufrages, le passage des saisons, les lieux et la façon de vivre des communautés. Naturellement, comme il s’agit d’un carnet, même s’il est annoté et commenté, l’ensemble n’est pas linéaire. On découvre cet ouvrage un peu comme un collage d’informations diverses, qui finissent par dresser un portrait historique et maritime d’une région et des gens qui y ont vécu. L’aspect « carnet » est justement ce qui est intéressant.

Mon seul bémol toutefois: que les articles de journaux et informations en anglais qui accompagnent le texte, en lien avec le naufrage du Granicus, n’aient pas été traduits en français. Je trouve que c’est vraiment dommage. J’aurai apprécié une traduction de ces textes. Malgré cela, c’est un ouvrage intéressant pour plonger dans les années 1800 et découvrir un peu de l’histoire maritime de chez nous.

Le livre est agrémenté d’images des carnets originaux, de cartes et de photographies d’époque, ainsi que d’un lexique et d’un glossaire.

Récits de naufrages, Placide Vigneau, éditions VLB, 264 pages, 2021

La Nuit de feu

À vingt-huit ans, Eric-Emmanuel Schmitt entreprend une randonnée dans le grand Sud algérien. Au cours de l’expédition, il s’égare dans l’immensité du Hoggar. Sans eau ni vivres durant la nuit glaciale, il n’éprouve pourtant nulle peur et sent au contraire se soulever en lui une force brûlante. Un sentiment de paix, de bonheur, d’éternité l’envahit. Le philosophe rationaliste voit s’ébranler toutes ses certitudes. Ce feu, pourquoi ne pas le nommer Dieu ? Cette « nuit de feu », Eric-Emmanuel Schmitt la raconte pour la première fois, dévoilant au fil d’un fascinant voyage intérieur son intimité spirituelle et l’expérience qui a transformé sa vie d’homme et d’écrivain.  

La Nuit de feu est un très joli récit autobiographique, que j’ai adoré. L’auteur nous raconte une excursion qu’il avait entrepris vingt-cinq ans auparavant alors qu’il n’avait que vingt-huit ans. Il nous offre un grand dépaysement et nous transporte dans le désert du Sahara. Après avoir reçu un appel du metteur en scène Gérard V. qui lui demande s’il serait intéressé à participer à un film, Schmitt se retrouve en expédition avec un groupe imprévu de personnes toutes bien différentes. Ils sont dix et nous les découvrons au fil des pages. Le groupe est hétéroclite et permet aux discussions et aux pensées de se confronter, ainsi que de découvrir la variété de professions et les différences entre les participants de l’excursion. Eric-Emmanuel Schmitt se retrouve, entre autres, avec un astronome, un géologue, une femme très religieuse, un guide touareg et lui-même, qui pose des questions et amène plusieurs réflexions. C’est l’occasion d’avoir une diversité de pensées, dans laquelle on peut puiser le meilleur de chaque idée. Cette expérience permet à l’auteur de construire un texte qui parle à la fois de philosophie et qui nous offre aussi un récit de voyage plus terre à terre. 

Cette randonnée, où d’ailleurs il fait l’expérience de se perdre au milieu de nulle part, est l’occasion pour lui de se questionner sur sa spiritualité et de retrouver la voie de l’émerveillement. L’amitié qu’il développe avec son guide, Abayghur, est vraiment très belle. Ils deviendront amis, malgré la barrière de la langue et se comprennent, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, avec cette impression de s’être retrouvés. 

« À chaque halte, nous jacassions comme des pies. Je ne prenais plus garde à nos langues différentes, je l’écoutais en devinant ses mots et je bavardais à mon tour sans retenue. »

En abordant alors la spiritualité et de nombreuses réflexions, l’auteur nous permet également de découvrir le mode de vie des touaregs. Il nous raconte le désert du Grand sud algérien, la façon d’y voyager, d’y survivre, le quotidien avec son groupe dans un environnement extrême. On apprend beaucoup de choses sur la chaleur accablante du jour et le froid glacial de la nuit, de la présence des serpents, de l’habillement préférable pour affronter ces températures, des mirages et des oasis. 

J’aime beaucoup Eric-Emmanuel Schmitt, sa façon d’écrire me plaît toujours beaucoup. Il pourrait parler de n’importe quel sujet et j’aurais envie de le lire. Ici il parle d’une expérience personnelle qu’il a vécu et de rencontres qu’il a fait. Se perdre dans le désert, sans être certain de s’en sortir, amène forcément son lot de questionnements, de découvertes et de craintes. Avec sa façon unique de raconter et son côté un peu théâtral, il réussit à nous faire vivre le désert. Il a une plume fantastique pour décrire l’environnement qui l’entoure, la beauté pure du ciel et cette impression que tout est sublimé. Il apprend à observer les étoiles et la grandeur du désert. 

« Me voilà en bas. Le camp se situe sur la droite. Je découvre le squelette d’un dromadaire aux os blanchis. Tiens, je ne l’avais pas repéré à l’aller. Je m’arrête illico. Normalement, là, je devrais être au camp. Après ces deux blocs rebondis. Je ne me repère plus. Je les contourne plusieurs fois. »

Eric-Emmanuel Schmitt nous parle de cette expérience, de cette Nuit de feu, unique, terrifiante, où il aurait pu y laisser sa vie. Cette randonnée qui aurait pu lui être fatale aura beaucoup appris à l’auteur. Il nous le raconte avec humilité. Un livre assez court, mais qui apporte une belle réflexion. Je l’ai beaucoup aimé, ce fut une bien belle lecture, tant pour son côté récit de voyage et expérience de vie, que pour le côté spirituel et philosophique.

Un texte vraiment agréable à découvrir que j’ai beaucoup apprécié. 

La Nuit de feu, Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Le livre de poche, 192 pages, 2017

Croire aux fauves

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné.»

Ce livre m’attirait beaucoup, tant à cause de sa couverture que de son résumé. C’est un récit que j’ai vraiment apprécié, où l’auteure, une jeune anthropologue, nous raconte ce qu’elle a subi le 25 août 2015, alors qu’elle est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Je n’étais pas certain en commençant ce récit qu’il s’agissait de l’histoire de l’auteure, mais après quelques recherches, il s’agit bien d’une histoire vraie et donc, d’un récit autobiographique. Croire aux fauves est l’histoire de son tragique accident alors qu’elle se retrouve face à un ours et à tout ce qui en a découlé par la suite. C’est son histoire personnelle que Nastassja Martin nous raconte.

Cette rencontre brutale a naturellement changé sa vie. Son parcours est semé d’embûches, afin déjà de guérir, physiquement, puis de se libérer de ce tragique événement et de comprendre ce qui lui est arrivé. Elle va puiser de la force et de l’aide non pas dans notre monde « moderne » et urbain, mais plutôt dans la culture d’un peuple, les Évènes, qui va l’aider à y voir plus clair.

Le récit se déroule sur une année et chacun des chapitres porte le nom d’une saison. Tout le récit est en lien direct avec la nature, ce qui m’a évidemment beaucoup plu. Le travail d’anthropologue de l’auteure la pousse à aller dans les régions éloignées. Elle a un intérêt marqué pour les peuples qui y vivent et leur culture. Ici, il est surtout question des Évènes: leurs croyances, leur façon de se nourrir, de chasser, leurs mythes, leur regard sur la vie qui est différent du nôtre. Depuis qu’elle est toute petite, l’auteure a toujours eu une attirance et une soif de connaître ces modes de vie et d’en savoir plus sur la relation unique que ces peuples entretiennent avec la nature. C’est ce qui l’amène vers le métier qu’elle pratique. 

Pour les Évènes, les rêves ont une signification et leur perception des choses est différente de la nôtre. L’ours a une présence significative dans le récit. Il est à la base de l’accident, mais il est aussi perçu différemment de notre façon moderne de voir cet incident. L’ours devient une part de l’auteure. Une part de ce qu’elle est. Sa compréhension de cet incident la poussera à trouver le moyen de se reconstruire.

« Je pense à mon histoire. À mon nom évène, matukha. Au baiser de l’ours sur mon visage, à ses dents qui se ferment sur ma face, à ma mâchoire qui craque, à mon crâne qui craque, au noir qu’il fait dans sa bouche, à sa chaleur moite et à son haleine chargée, à l’emprise de ses dents qui se relâchent, à mon ours qui brusquement inexplicablement change d’avis, ses dents ne seront pas les instruments de ma mort, il ne m’avalera pas. »

Après l’accident, elle est soignée en Russie puis elle retourne en France. Mais son parcours médical est rempli de difficultés: sa présence en Russie est considérée comme suspecte et son retour en France est difficile, avec sa blessure, mal perçue par la société. Elle a besoin de prendre du recul face au regard des autres, de tout le système médical. Elle a besoin de s’éloigner de tout cela pour revivre, pour être elle-même. Elle n’arrive pas à se sentir chez elle et elle retourne en Russie pour apprendre à vivre avec les conséquences de son accident et guérir, peu à peu. Retourner là-bas est une façon de retrouver une partie d’elle-même.

Dans le récit, le lecteur va vivre l’attaque de l’ours aux côtés de l’auteure, les hôpitaux et les chirurgies, ainsi que tous les questionnements relatifs à son état. Par la suite, l’auteure va tenter de comprendre la façon de penser des Évènes afin de guérir. Elle cherche le juste milieu, entre les croyances du monde moderne et les croyances ancestrales de ce peuple. Psychologiquement, juste avec le côté urbain et moderne d’aujourd’hui, il lui manque des réponses. Alors que ces peuples ont des connaissances qui permettent à une personne blessée ou souffrante, et ne retrouvant plus ses repères, de reprendre le cours d’une vie plus riche, d’élever son âme afin de se reconstruire.

« Maman, je dois redevenir matukha qui descend dans sa tanière pour passer l’hiver et reprendre ses forces vitales. Et puis, il y a des mystères que je n’ai pas fini de comprendre. J’ai besoin de retourner auprès de ceux qui connaissent les problèmes d’ours; qui leur parlent encore dans leurs rêves; qui savent que rien n’arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises. »

Un récit où la nature est omniprésente, un véritable parcours psychologique et spirituel, passionnant. C’est le récit d’une guérison et de l’apprentissage d’être à nouveau bien avec soi-même après une grande épreuve. C’est la recherche du juste milieu entre la part brutale de la bête et l’âme humaine. J’ai adoré ce livre. Je sais que l’auteure a écrit un autre livre avant celui-ci, qui aborde la résistance d’un peuple d’Alaska. Il me tente beaucoup.

Croire aux fauves est tout à fait le genre d’ouvrage que je relirais dans quelques années. Le côté psychologique est très intéressant car bien développé, entre les croyances ancestrales et le monde plus moderne de l’homme d’aujourd’hui. La plume est très belle. Je relirai bien cette auteure à nouveau, dont le travail d’anthropologue m’interpelle particulièrement. 

Croire aux fauves, Nastassja Martin, éditions Gallimard, 152 pages, 2019