La Mariée de corail

« Sous l’eau, elle semblait flotter. Maintenant, son vêtement lui colle à la peau comme une algue encombrante. Sous l’eau, elle aurait pu devenir du corail. On aurait fait des bijoux avec ses ossements. Mais elle a décidé de remonter vers la surface. » Quand Joaquin Moralès est appelé à enquêter sur la disparition d’une capitaine de homardier, il hésite : son fils vient tout juste de débarquer chez lui, soûl comme un homme qui a tout perdu. Mais lorsque le corps d’Angel Roberts est retrouvé, il ne tergiverse plus, car cette femme, c’est aussi la fille de quelqu’un. La mer, dans ce roman policier poétique, évoque la filiation et fait remonter à la surface les histoires de pêcheurs, véridiques ou réinventées, de Gaspé jusqu’au parc Forillon.

Je voulais lire Roxanne Bouchard depuis longtemps. Quand j’ai découvert Nous étions le sel de la terre, j’ai tout de suite su que c’était une auteure que j’allais aimer. La lecture de la seconde enquête de l’inspecteur Joaquin Moralès a confirmé ma première impression. J’adore la plume et la façon de raconter de l’auteure. Si j’avais adoré la première enquête, je crois que j’ai encore plus aimé celle-ci.

« Pour les pêcheurs, la richesse, c’est la mer. Les filets pleins, les cages lourdes, les reflets du soleil sur l’eau. Pour Clément Cyr, la mer était belle parce que, quand il levait la tête, parfois, il voyait le bateau de sa femme dans l’horizon. »

Dans la première enquête, nous faisions connaissance avec l’inspecteur Moralès, un Mexicain de Longueuil, exilé en Gaspésie après plusieurs années de travail en ville. Son couple bat de l’aile, rien ne va avec son épouse. Dans ce second livre, Moralès tente de s’adapter à son environnement. Il est un peu moins catalogué comme « le nouveau venu » et est moins maladroit. Il commence à se faire une place, sans la femme avec qui il a partagé presque toute sa vie. C’est alors que son fils Sébastien arrive à l’improviste, soûl et en colère. Il a quitté son chez-lui, son travail et sa blonde. Il n’a que ses casseroles de cuisinier et est accueillit par le silence d’un père qui ne sait pas lui parler. Sébastien bouille d’une colère contre son géniteur, à qui il attribue plusieurs de ses problèmes. Ces retrouvailles entre père et fils ne se feront pas sans flammèches.

C’est alors que Joaquin est mandaté pour s’occuper d’une nouvelle affaire. Le corps d’une capitaine de homardier est retrouvé. L’enquête s’immisce dans les histoires de familles de la région, fouille ce que les gens n’ont pas envie de laisser sortir au grand jour. Le monde de la pêche est difficile, les familles se battent pour survivre, malgré les quotas et les permis, malgré les rancunes et les jalousies passées. Tout le monde se connaît depuis toujours ce qui peut exacerber les l’animosité, mais aussi tisser la communauté de façon à ce que leur univers ne soit pas étalé sur la place publique. C’est une enquête difficile pour Moralès, qui doit aussi faire face à de nouveaux collègues difficiles.

La mariée de corail est un fabuleux roman policier sur la famille, sur ce qu’on lègue à ceux qui nous suivent et sur le désir de s’affranchir des erreurs passées. C’est un roman sur le silence et le bruit de la mer. Sur ce qu’on ne dit pas, par pudeur, par crainte, par maladresse. Comme avec la première enquête, la Gaspésie habite littéralement ce roman, elle enveloppe tout et s’incarne entre ce qu’un père et son fils ne se disent pas. J’ai trouvé ce livre encore plus profond que le premier, d’une façon différente. J’ai adoré la façon dont l’auteure décrit la relation entre Joaquin et Sébastien, ce qui les lie, l’idée qu’ils se font l’un de l’autre et la façon dont, tous les deux, vivent avec les racines mexicaines de Moralès. Cette seconde enquête est vraiment intéressante, les relations familiales étant au cœur de toute l’histoire, que ce soit dans la communauté de pêcheurs ou dans la vie privée de Moralès. Les liens entre les gens, les liens qui unissent les membres des différentes familles que l’on retrouvent dans le roman, sont au centre de l’intrigue et fournissent des points de vue différents sur la filiation.

« C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils, en pleine nuit, dans une cuisinette d’auberge. Il ignorait toujours ce que Sébastien fuyait ou venait chercher, mais n’était-il pas lui-même empli d’ombres tapies dans le silence? De désirs et de fuites? »

Ce qui est le plus beau avec cette série policière, c’est le texte. Un texte magnifique et poétique. La plume est belle sans bon sens, pleine d’images et de contemplation. La mer devient un personnage en soi qui prend une grande place dans le texte. Je suis d’ailleurs chaque fois étonnée, lorsque je lis les histoires de Moralès, d’être dans un roman policier. La plume est tellement différente des romans policiers auxquels nous sommes habitués. Ici, les mots et le texte ont autant d’importance que l’intrigue. Les lieux sont incarnés, profonds, vivants. Il y a toute une poésie qui habite les mots et les décors. L’atmosphère maritime nous suit bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

« Depuis qu’il est en Gaspésie, la mer lui monte dans les veines. Froide et dure, boréale et spectaculaire. »

C’est le second roman de Roxanne Bouchard que je lis et encore une fois je me fais la réflexion que personne d’autre n’écrit comme elle. C’est un vrai plaisir de lecture, chaque fois. Une enquête aux effluves de bord de mer et d’eau salée. À lire! Assurément un beau coup de cœur!

Mon avis sur la première enquête de Joaquin Moralès:

La mariée de corail, Roxanne Bouchard, éditions Libre expression, 392 pages, 2020

L’accident de chasse

Chicago, 1959. Charlie Rizzo, qui vient de perdre sa mère, doit emménager avec son père aveugle. Pour le jeune garçon, l’histoire est limpide : Matt Rizzo a perdu la vue à la suite d’un accident de chasse, comme il le lui a toujours raconté. Mais le jour où un policier sonne à leur porte, Matt choisit de révéler à son fils la partie immergée de son passé, et la véritable raison de sa cécité : un vol à main armé qu’il a commis des années plus tôt, alors qu’il fréquentait la mafia de Chicago…

Ce livre m’attirait énormément. Déjà l’objet-livre en lui-même est magnifique et le résumé m’intriguait. J’ai été vraiment heureux de découvrir ce roman graphique qui est une vraie merveille. Le récit est hypnotique, fascinant et touchant. Le livre raconte l’histoire d’un jeune garçon qui vient de perdre sa mère. Il doit aménager avec son père Matt, devenu aveugle suite à un accident de chasse. Le jour où un policier sonne à leur porte, Charlie découvre la véritable histoire de son père.

Le récit s’attarde sur Matt et aborde la réalité de la vie dans une ville comme Chicago, où l’homme subit une foule de mauvaises influences. Il fera de mauvais choix et se retrouvera en prison, où il devra apprendre à vivre en même temps avec sa récente cécité. Il partage sa cellule avec un autre détenu, Nathan Leopold, un célèbre criminel. Rapidement, les deux hommes développent une belle amitié et Matt découvre l’univers carcéral et ce qu’est réellement la loi de la rue.

« C’était censé être un coup facile, un seul vendeur derrière la caisse, Messina avait tout vérifié la veille. Je pensais qu’il avait l’habitude et qu’il savait ce qu’il faisait. Ce qu’il ignorait, c’est que le patron était dans l’arrière-boutique. Il s’était déjà fait braquer et, depuis, il avait acheté un fusil. »

Nathan Leopold est un grand lecteur. En constatant que Matt est aveugle, Nathan le prend sous son aile et il apprend le braille afin de l’enseigner à Matt. Il souhaite que son compagnon de cellule  puisse mieux se débrouiller, se faire respecter des autres détenus et avoir accès d’une certaine façon à un monde qui lui est maintenant refusé depuis qu’il a perdu la vue. Matt acceptait très mal le fait d’être non-voyant. C’est la lecture et la découverte d’œuvres littéraires, en particulier La Divine Comédie de Dante Alighieri, qui le sauvera. 

« Leopold disait que, quand on sait vraiment quelque chose, on doit pouvoir l’apprendre à quelqu’un d’autre. Alors, pour mon examen final, j’allais devoir traduire aux gars L’enfer de Dante. Je n’avais aucune idée de là où il voulait m’emmener, mais je n’avais pas trop le choix. »

Parallèlement, nous suivons la relation entre Matt, en tant que père et écrivain, des années après sa sortie de prison, et son fils Charlie. Ce qui est intéressant, c’est de voir le développement des sens de Matt, afin de pouvoir continuer à vivre au quotidien. Ce qui enrichi la vie, quand on a perdu un sens, par exemple. Je pense à Charlie, qui joue du violoncelle, et à Matt qui l’apprécie de plus en plus et en perçoit l’évolution, vu que son ouïe est plus développée.

Matt et Charlie ont connu une belle complicité, jusqu’à ce que le jeune homme atteigne l’adolescence. Charlie suit un peu les traces de son père, en ayant l’influence de la rue et en faisant des choix douteux. La relation entre les deux devient tendue, surtout lorsque Matt avoue sa véritable histoire. Le roman graphique alterne donc entre le passé et le présent, puisque Matt raconte ce qu’il a réellement vécu à son fils. C’est l’occasion d’assister à l’évolution de leur relation au fil des ans. Le roman graphique nous offre de belles pages où Matt écrit et où son fils lit les textes de son père. Il lui pose des questions afin d’en savoir plus, ce que l’on découvre aussi tout au long des pages. Ces passages sont hyper intéressants et donnent une dimension très humaine au récit et à la relation père-fils. 

Les livres, l’écriture et la lecture demeurent au centre de l’histoire et tiennent une place primordiale tout au long du roman graphique. En prison, avec l’aide de Nathan, la littérature et l’écriture sont de puissants moteurs de changement, de renouveau, de vie. Pour un lecteur, c’est un thème que l’on comprend et qui m’apparaît comme important. C’est forcément réconfortant pour quelqu’un qui aime les livres. 

Captivant et passionnant du début à la fin, le récit est appuyé par les illustrations de Landis Blais qui sont exceptionnelles. C’est un vrai plaisir pour les yeux que de découvrir à travers son coup de crayon l’histoire vraie de Matt et Charlie. L’accident de chasse est le premier livre de David L. Carlson, ce qui est vraiment étonnant vu la qualité irréprochable de ce roman graphique. Son sujet est fouillé et documenté, très réaliste. On sent la tonne de travail derrière cette œuvre, tant au niveau de l’écriture que du graphisme.

J’avais de grandes attentes vis-à-vis cette lecture et le livre a surpassé tout ce que je m’imaginais. Le texte tout comme les illustrations, sont magnifiques. C’est une histoire passionnante et très riche, où la littérature prend énormément de place. C’est aussi un récit sur la vie et la liberté. S’affranchir de la prison, et surtout de sa prison intérieure, aide à mieux vivre et à être soi-même. Savoir qu’il s’agit d’une histoire vraie m’a vraiment intéressé et apporte une dimension très touchante à la vie de Matt Rizzo. 

J’ai été époustouflé par la qualité de ce roman graphique. C’est un livre que je relirai assurément dans quelques années et qui marquera forcément mon année 2021, même si elle ne fait que commencer. Un livre à lire absolument. Un très gros coup de cœur pour moi!

L’accident de chasse, David L. Carlson, Landis Blair, éditions Sonatine, 472 pages, 2020

Bandit: Mémoires d’une fille de braqueur

En 1994, l’été de de ses treize ans, le père de Molly Brodak braque onze banques. Surnommé « Super Mario le Bandit », La police finit par l’arrêter dans un bar, en train de siroter une bière. il passe sept années en prison. Quelques temps d’une vie normale pour sa fille… Après sa libération, il recommence. Molly raconte une enfance en eaux troubles. D’une part, la vie aux côtés de ce père normal, employé de l’usine General Motors, parfait père poule. De l’autre, la face sombre, la double vie, les crises de rage, la disparition soudaine de voitures pour payer des dettes, ou l’apparition de cadeaux extravagants sortis de nulle part. Sobre et envoûtant, Bandit est un récit sur la famille et la mémoire, sur la vulnérabilité tragique des histoires qu’on se raconte et la responsabilité des parents vis-à-vis de leurs enfants.

Bandit est le récit de Molly dont le père, travailleur chez General Motors, a braqué onze banques, avant d’être emprisonné, de faire sept ans derrière les barreaux, de sortir… puis de recommencer. C’est une histoire étonnante, à l’écriture totalement maîtrisée. La lecture s’avère en fait très prenante. On plonge littéralement dans le livre, en revenant sur le passé, afin de mieux saisir le présent. Molly nous raconte l’enfant qu’elle était, sa façon de gérer ce qui se passait dans sa famille et de vivre au quotidien. C’est un récit sur la confiance et les relations que l’on développe au sein d’une famille. 

« En l’écoutant, j’ai senti ma confiance, quelque chose que j’ignorais éprouver avant de la sentir vaciller, se détourner de lui jusqu’à disparaître, et il n’y avait plus que moi, qui opinais en souriant. »

Bandit c’est avant tout l’histoire d’une famille. L’enfance d’un père qui est né dans un camp de réfugiés de survivants de l’holocauste. La rencontre d’un homme et d’une femme, l’histoire d’un mariage, qui a souvent été rythmé par le mensonge, l’angoisse et la solitude. C’est aussi et surtout l’histoire de deux fillettes et de la difficulté de grandir dans l’ombre d’un père braqueur de banques, qui mène une double vie et qui engloutit tout au jeu. C’est l’histoire de toutes les conséquences qui en découlent, pour tous les membres de la famille. Ces choix qu’elles n’ont pas faits, mais avec lesquels elles doivent apprendre à vivre. 

« Je n’ai plus lu de fiction cette année-là. La poésie m’a accompagnée, d’abord Whitman, puis Dickinson, puis le reste du modeste rayon. Elle me révélait un accès meilleur au monde – une approche plus honnête, plus directe, plus précise. »

En filigrane, l’auteure aborde la maladie mentale. Celle de sa mère, souffrant de trouble bipolaire, ce qui angoisse l’adolescente qu’est Molly, incertaine et précaire, en craignant toujours que sa vie déraille. Et il y a aussi les difficultés à faire face aux débordements d’un père compliqué à cerner. 

« On dit que les traits caractéristiques de la sociopathie sont une malhonnêteté constante, parfois gratuite, une impulsivité incontrôlable et l’absence de remords, à quoi s’ajoutent le charme, le narcissisme et une attitude délibérément manipulatrice. »

Ce livre se lit comme un roman et est particulièrement bien écrit. Ce n’est pas larmoyant ou mélodramatique. Molly cherche simplement à comprendre, à cerner ce qui a pu se passer dans sa famille. Elle fait un travail de mémoire et de recherche, afin de mieux appréhender ce père difficile. Elle recherche les lieux qui l’ont vu vivre, avant que tout dérape. Son récit est porté par une plume sobre et authentique pour une histoire aussi flamboyante que touchante.

« Mais la famille ne vous quitte jamais vraiment, même pas, ou surtout, non, surtout pas, si vous, vous la quittez. »

Molly est malheureusement décédée en mars dernier, à l’âge de 39 ans. Ça m’a beaucoup touchée d’apprendre sa disparition, lorsque j’ai terminé ce livre. C’est une lecture que j’ai vraiment beaucoup aimé, que j’ai trouvé bien écrite. Le regard que Molly pose sur sa famille et son travail pour essayer de retracer le passé de son père afin de mieux le comprendre, est émouvant. Elle met en lumière les liens entre les membres d’une famille et les conséquences désastreuses que la maladie mentale et les mauvais choix de vie peuvent avoir sur eux.

C’est une excellente lecture, qui me fait apprécier de plus en plus la collection Non-fiction des éditions du Sous-sol. 

Bandit: Mémoires d’une fille de braqueur, Molly Brodak, Éditions du Sous-sol, 272 pages, 2020

La ballade de Baby

ballade de BabyValises et sacs de plastique à la main, Baby et son père Jules débarquent à l’Hôtel Autriche, un recoin sombre du cœur de Montréal. Dans les yeux de la gamine, encore assez naïve pour garder un pied dans la féerie de l’enfance tandis que l’autre se pose déjà dans la réalité crue de l’âge adulte, le quotidien est nimbé de lumière— avec passages nuageux. Coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, les Hells Angels bourdonnent comme des abeilles, on appelle l’héroïne « lait au chocolat » et les danseuses nues sont les sirènes de la rue. C’est l’endroit parfait pour rêver. 
Enfin retraduite au Québec et suivie aujourd’hui de Sagesse de l’absurde — une série de leçons iconoclastes apprises par l’auteure auprès d’un père criminel à la petite semaine —, cette berceuse pour enfants perdus retrouve sa vraie voix et le chemin de la maison.

La ballade de Baby est paru dans une édition française il y a quelques années. Si le livre m’intéresserait énormément, la traduction était assez horrible et quelques extraits m’avaient vraiment fait fuir. Je m’étais promis d’attendre une traduction québécoise à ce très beau – et profondément troublant – livre d’Heather O’Neill. C’est enfin chose faite avec cette traduction exemplaire de Dominique Fortier chez Alto. Une traduction si plaisante à lire!

Un petit mot d’ailleurs sur le choix du titre. La ballade de Baby a été conservé, afin de faire le lien avec l’ancienne édition. Cependant, on a ajouté le sous-titre Berceuse pour enfants perdus, tellement évocateur de ce roman, tellement triste et lumineux à la fois. Je trouve qu’il décrit si bien le roman.

La ballade de Baby raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille qui vit avec son père. Devenu papa à quinze ans, Jules est loin d’être le père exemplaire par excellence. Il fait son possible, avec le peu qu’il a lui-même reçu.

« Jules m’avait toujours dit, si je rencontrais quelqu’un de dangereux, de rentrer en courant chez nous. Chez nous, c’était une chose qu’on pouvait mettre dans une valise et déménager en taxi pour dix dollars. »

Baby et Jules déménagent tout le temps, allant d’un appartement miteux à un autre, dans des quartiers compliqués où la prostitution et la drogue font parties du paysage. Quand Jules est plus lucide, qu’il ne prend pas de drogues ou ne vole pas, il surveille sa fille et lui impose des règles qu’elle n’a pas toujours envie de suivre. Surtout qu’un rien peut le faire replonger et qu’il perd alors toute crédibilité auprès de sa fille, en essayant de la protéger, mais pas toujours de ce qu’il devrait. Par moments, il l’enferme à l’extérieur pour la punir ou il disparaît mystérieusement. L’appartement devient donc inaccessible pour Baby qui se retrouve à la rue, pour un temps. Quand son père est malade, elle est accueillie dans une famille d’accueil ou un centre jeunesse. Parfois elle côtoie des gens qu’elle ne devrait pas et se laisse entraîner peu à peu sur la mauvaise pente…

« Quand on y pense, l’enfance est la chose la plus précieuse à nous être enlevée dans la vie. »

Ce qui est intéressant avec Baby, c’est que cette jeune adolescente contraste avec l’idée pleine de préjugés de la pauvreté et de la criminalité. C’est une enfant brillante, pleine d’imagination, qui réussit très bien à l’école. Elle est même étonnante, vu qu’elle mène en quelque sorte une double vie. Son pouvoir de rêver et d’imaginer toutes sortes de choses amène dans ce roman des passages aussi lumineux que contrastants d’avec le monde sombre dans lequel elle s’enfonce peu à peu. Elle aime aussi repousser les limites et tester les conséquences de ses actes.

Jules de son côté est encore un enfant, même s’il a la vingtaine. C’est comme s’il n’avait jamais grandit. Il n’est ni stable, ni fiable. Même si Baby l’aime beaucoup, ils sont dans le même bateau.

« Avoir un parent jeune, ça voulait toutefois aussi dire qu’il fallait faire ses valises en une heure et se sauver d’un gars de vingt-deux ans de retour d’Oshawa qui allait vous en vouloir à mort d’avoir vendu ses guitares. »

Cette Berceuse pour enfants perdus fait, pour moi, allusion à Jules et Baby. Deux âmes écorchées. Deux êtres meurtris par la vie, qui tentent de garder la tête hors de l’eau avec les moyens du bord. Moyens qui ne tiennent pas à grand chose et qui, bien souvent, ne leur permettent même pas de traverser la rive. C’est d’ailleurs ce qui rend ce roman terriblement poignant. Si certains passages sont beaux et limpides, d’autres sont troublants. C’est Baby qui raconte leur histoire. Elle jette sur son enfance et sur son monde un regard lucide d’adulte. C’est une enfant qui a grandit trop vite. Elle réalise que son univers n’est pas le même que celui des autres enfants. Si ce qu’elle vit peut arriver, alors tout peut arriver.

« J’avais tout de même bon espoir de me faire des amis à ma nouvelle école. J’ai décidé de garder Jules à distance de l’école et des nouveaux amis. À ma dernière école, il volait des vêtements dans la boîte d’objets perdus. Un garçon de ma classe m’avait déjà demandé pourquoi mon père avait sa tuque sur la tête. »

Malgré tout, elle demeure une adolescente. Ses envies et ses désirs sont ceux d’une jeune fille, alors que sa vie est celle d’une adulte pleine de problèmes qui ne sont pas de son âge. Elle tombe amoureuse, essaie de se faire des amis, joue dehors, tente de bien réussir ses cours, en même temps qu’elle doit se débrouiller pour survivre et pour rendre des comptes à certaines personnes qui abusent de sa jeunesse. Difficile pour une enfant de s’épanouir dans un univers à deux faces, deux mondes différents dans lesquelles elle n’a pas vraiment sa place.

« C’est l’un des aspects merveilleux de l’enfance, cette capacité d’éprouver une joie si complète au milieu de n’importe quoi. »

Avec ce roman, je découvre la plume et l’univers de Heather O’Neill. Ce livre m’a donné une furieuse envie de lire autre chose d’elle. Elle a une façon si particulière de raconter. Je me suis surprise, malgré le sujet parfois difficile, à dévorer ce roman, sans pouvoir le lâcher. L’écriture, les personnages et les détails font de ce roman un petit bijou, avec une facette très sombre. C’est une découverte très intéressante.

La ballade de Baby est suivi ici par un court texte de l’auteure, Sagesse de l’absurde. Une série de leçons de toutes sortes sur la vie, le monde, la pauvreté, la richesse, la culture. Toujours avec une lucidité foudroyante, frôlant parfois l’absurdité, ces leçons ont été apprises par l’auteure auprès de son père.

La ballade de Baby est une fenêtre sur un monde invisible, celui de l’enfance passée dans la pauvreté et la petite criminalité. Une enfance perdue, faite d’imagination et de rêves, qui permettent de survivre malgré tout. Un roman marquant, dont l’héroïne est difficile à oublier. Enfin offert dans une traduction parfaite, c’est le moment de découvrir l’univers doux-amer de Baby et de suivre l’auteure, Montréalaise, dans cette berceuse pour enfants perdus…

La ballade de Baby suivi de Sagesse de l’absurde, Heather O’Neill, éditions Alto, 496 pages, 2020

Là où les lumières se perdent

Là où les lumières se perdentCaroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui ne laisse pas indifférent, un nom qui fait peur, qui fait baisser les yeux. Plus qu’un nom, c’est une malédiction pour Jacob, dix-huit ans, fils de Charles McNeely, baron de la drogue local, narcissique, violent et impitoyable. Amoureux de son amie d’enfance, Maggie, Jacob n’a guère l’occasion de se montrer romantique. Il est le dauphin, il doit se faire craindre et respecter. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se trouve face à un dilemme : doit-il prendre ses responsabilités et payer afin d’aller vers la lumière, ou bien s’enfoncer dans les ténèbres en suivant la voie paternelle ?

J’avais très envie de découvrir David Joy depuis un bon moment et je voulais commencer par son premier roman, Là où les lumières se perdent. Le titre est sublime. Je m’attendais à un roman noir, ce que ce livre est bien sûr, mais pas à une aussi forte réflexion sur le poids du destin.

« J’étais un McNeely et, dans cette partie des Appalaches, ça voulait dire quelque chose. Enfreindre la loi était aussi génétique que la couleur des cheveux et la taille. »

« J’avais laissé l’environnement dans lequel j’étais né contrôler ce que j’étais devenu. »

Jacob est le fils d’un dealer de drogue qui camoufle ses magouilles sous toutes sortes de supercheries. Ils vivent ensemble, père et fils, alors que la mère de Jacob vit dans une cabane à l’écart, est accro à la cristal meth et divague la plupart du temps. Le père utilise son garage pour blanchir de l’argent et n’hésite pas une seconde à faire appel à son fils, tout juste sorti de l’adolescence, pour régler leur compte à ceux qui le trahissent. Jacob est un jeune homme auquel on s’attache rapidement. Il ne cadre pas avec la vie que mène son père, même si des années de joug paternel ont encore du pouvoir sur lui. Il rêve de l’ailleurs. Il veut autre chose dans la vie. Il aimerait partir avec Maggie, qu’il aime depuis l’enfance, recommencer une meilleure vie.

« Pendant un moment j’avais été pris dans un rêve, et rêver est génial quand on n’est pas forcé de se réveiller. Mais regarder la lumière derrière moi pour simplement m’enfoncer encore plus avant dans l’obscurité faisait plus mal que ne jamais rêver du tout. »

Quand les choses tournent mal pour Jacob, il questionne la fatalité du destin. Il se noie peu à peu en tentant de garder la tête hors de l’eau. Son père est un personnage terrifiant, terrible, dur et mauvais. Jacob n’a devant lui que le chemin tracé par cet homme qu’il déteste, qui l’effraie, mais qu’il aime quand même un peu, surtout quand il se remémore certains souvenirs où son père n’était alors qu’un homme comme les autres.

« J’ai retourné la bible sur la table de chevet et me suis demandé comment je pouvais être le fils de mon père. Quelqu’un d’aussi mauvais avait ça dans le sang et s’il avait ça dans le sang alors moi aussi. »

La noirceur dans laquelle baigne Jacob est parfois illuminée par le personnage lui-même. Jacob est à peine majeur qu’il doit déjà se battre pour fuir l’ombre. Fuir la violence ou tenter à tout le moins de la supporter. Il a un énorme poids sur les épaules, parce que son rôle est déjà défini, même s’il n’en veut pas. Il observe son père, traiter les autres comme des chiens, tuer ceux qui le dérangent, manquer de respect aux femmes avec qui il s’envoie en l’air. Jacob est différent. Il a encore de la lumière au fond des yeux.

David Joy signe ici un roman noir, cruel et déchirant, tout en offrant à son texte un éclat de lumière. Il y a quelque chose de profondément touchant dans les mots qu’utilise Jacob pour parler de la noirceur, de la lumière, de ce qui rend un homme humain et le différencie de la bête cruelle qu’il peut être. Sa vie cependant, ne va pas dans le sens qu’il le voudrait. Le destin est tragique, il est peut-être tout tracé d’avance et on n’y peut rien. Jacob devra faire avec, même si ses rêves sont à des lieues de ce que lui offre son père. Est-on prisonnier de nos gênes? Du destin? C’est la question que pose en filigrane l’auteur et le personnage de Jacob, plus lucide sur sa réalité que quiconque.

« En cet instant, j’ai compris que ce qui était en train d’arriver était le genre de chose qui ne quittait jamais un homme, le genre de chose qui l’empêchait de rêver pour le restant de sa vie. »

J’ai été émue par ce roman, qui m’a bouleversée, tant la noirceur qui s’en dégage est tout autant éclairée par la lumière qui provient de Jacob, de l’espoir qui l’anime, mais aussi de son sentiment d’impuissance face à la vie. C’est touchant et sombre, avec une petite lumière, au loin. Inatteignable, cette lumière? Peut-être. Il faut lire le roman pour le savoir. Jacob est l’un de ces personnages que l’on n’oublie pas.

Un jeune auteur à découvrir assurément. Je me réjouis d’avoir sous la main son second roman, Le poids du monde. Je le lirai très bientôt!

Là où les lumières se perdent, David Joy, éditions 10-18, 288 pages, 2017