Ici n’est plus ici

Ici n'est plus iciÀ Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Ici n’est plus ici est un roman comme je n’en avais encore jamais lu sur les Amérindiens. Dans la littérature, on parle énormément des réserves, et de la culture traditionnelle des Amérindiens, mais très peu de ceux qui vivent en milieu urbain. La construction de ce livre est exceptionnelle, donnant une voix à douze personnages différents qu’on découvre au fil des chapitres. Bien vite, on réalise que les destins des personnages sont tous liés, de près ou de loin, à travers le temps, à travers les lieux qu’ils fréquentent et les moments où ils se croisent.

« Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. »

Chaque personnage est différent. Chaque personnage a une relation différente avec son identité Amérindienne. Certains veulent la mettre de côté, l’ignorer ou souhaitent qu’elle ne se transmette pas à la génération suivante. D’autres sont à la recherche de leurs racines, qu’ils connaissent très peu. D’autres encore mettent en avant leur identité pour s’approprier ce qu’ils sont réellement.

« Il attend qu’un moment de vérité surgisse devant lui – à propos de lui. Il est important qu’il s’habille comme un Indien, danse comme un Indien, même s’il joue la comédie, même s’il a de bout en bout l’impression d’être un usurpateur, parce que la seule façon d’être indien en ce monde est d’avoir l’apparence d’un Indien, et d’agir comme un Indien. être ou ne pas être indien en dépend. »

Alors que d’autres, n’ont pas l’air autochtones, sont métissés, ou ont de la difficulté à se faire accepter tant comme Blanc que comme Amérindien. Tous veulent cependant être fiers de ce qu’ils sont et pouvoir, pour la plupart, transmettre un peu de leurs racines, même si pour certains l’idée est difficile. Le roman aborde beaucoup la transmission de l’identité indienne. Le roman est divisé en quatre grandes parties qui prennent tout leur sens à la lecture du livre: Reste, Réclamation, Le retour, Le Pow-Wow.

Chaque personnage tente de vivre dans une grande ville avec une identité parfois bien dessinée, parfois très floue, même pour eux. Plusieurs vivent dans la pauvreté, certains font des études ou ont des projets, alors que d’autres souffrent de maladie mentale, basculent dans la violence, la drogue et l’alcool. Ce roman d’ailleurs, est à la fois d’une grande beauté et d’une rude violence.

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. »

Le Pow-Wow d’Oakland revient régulièrement chez chaque personnage. C’est un événement d’une grande importance pour tous. Certains y seront maître de cérémonie, danseurs, exposants, organisateurs ou visiteurs. Leurs raisons de s’y rendre sont aussi très variées. Les derniers chapitres du livre sont beaucoup plus courts. On sent une forme de tension qui monte et qui prend de plus en plus de place. On sent que quelque chose va se produire. Le destin des personnages converge vers le Pow-Wow, l’histoire forme un entonnoir qui trouvera sa finalité dans l’une des manifestations les plus importantes de la culture Amérindienne. C’est là-bas que se termine Ici n’est plus ici.

L’auteur profite aussi de sa plume pour nous offrir deux chapitres, le prologue au début et l’entracte en milieu de roman, qui sont écrits sous une forme ressemblant à un essai. Il nous y parle des Amérindiens en général, de la façon dont l’histoire et la culture populaire ont véhiculé des images stéréotypées de son peuple, des légendes, de l’histoire représentée dans les livres scolaires, des massacres, de l’assimilation, les Pow-Wows, du sang amérindien et des noms de famille.

« …apprendre des choses sur ses origines, c’est un privilège. Un privilège que nous n’avons pas. Et de toute façon, tout ce que je pourrais te dire sur tes origines ne te rendra ni plus ni moins indien que tu n’es déjà. Ça ne fera pas de toit un Indien plus ou moins authentique. Ne permets jamais à personne de t’expliquer ce que signifie être indien. »

L’image de ce roman est très forte. L’histoire nous permet de comprendre un peu mieux ce que peut être la vie urbaine couplée aux traditions amérindiennes. Même si les personnages ne vivent pas dans des réserves, on sent malgré tout que l’histoire des différents peuples amérindiens plane au-dessus d’eux. Plusieurs vivent encore dans des réserves mentales, au sens figuré.

Ce roman est magnifique, passionnant, touchant et la traduction est excellente. La construction de l’histoire, où chaque chapitre s’attarde sur un personnage en particulier, me fait penser à la forme d’un très bon recueil de nouvelles. L’écriture est parfaitement maîtrisée et très fluide. L’auteur est étonnant dans sa façon d’écrire et de parler d’un monde qui le touche. Ce livre nous laisse espérer que Tommy Orange ne s’arrêtera pas là. D’autant plus que Ici n’est plus ici est un premier roman. Une bouleversante surprise.

Le roman m’a permis de découvrir le groupe canadien A Tribe Called Red, dont un des personnages parle dans le livre. Ils font de la musique électronique, moderne et traditionnelle à la fois. Dans cette vidéo, participe aussi Black Bear que je connais déjà et aime beaucoup!

Ici n’est plus ici, Tommy Orange, éditions Albin Michel, 352 pages, 2019

Fermé pour l’hiver

fermé pour l'hiverUn cambrioleur cagoulé est retrouvé assassiné dans un chalet du comté de Vestfold, au sud de la Norvège. William Wisting, inspecteur de la police criminelle de Larvik, une ville moyenne située à une centaine de kilomètres d’Oslo, est chargé de l’enquête. Très vite, la situation se complique. Le propriétaire du chalet, un célèbre présentateur de télévision, reste étrangement injoignable. Un homme mystérieux agresse Wisting en pleine nuit et lui vole sa voiture alors qu’il quitte la scène du crime. Pire, le cadavre du cambrioleur est dérobé à la morgue avant d’avoir pu être autopsié et l’incendie d’un appartement détruit des indices essentiels à l’investigation. Pour corser le tout, la propre fille de Wisting se voit mêlée à l’enquête quand elle découvre un second corps à la dérive dans une barque. Et pendant ce temps, des oiseaux morts tombent du ciel comme des mouches, dans ce comté bien tranquille…

J’avais adoré ma lecture de L’usurpateur, ma première découverte de l’auteur Jørn Lier Horst. Ses livres mettent en scène l’inspecteur William Wisting ainsi que sa fille Line qui est journaliste. Les enquêtes du premier se confondent bien souvent avec celles de sa fille et finissent par se rejoindre. C’est ce que je trouve intéressant dans les personnages de Horst. Le duo d’enquêteurs est donc assez original et l’aspect familial est très présent. William Wisting est un homme sensible, soucieux de son travail, de ses collègues, des victimes et de ceux qui sont mit à l’écart de la société. Sa fille est tout aussi humaine que lui et le journalisme d’investigation est, pour elle, un véritable mode de vie, plutôt qu’un simple travail.

Fermé pour l’hiver se déroule en automne, au moment où les gens ferment leurs chalets pour l’hiver, avant la tombée de la neige. C’est une époque où la nature est belle et où les gens vont en profiter encore un peu avant la fermeture.

« Il aimait cette époque de l’année, avant la chute des feuilles. Le dernier séjour au chalet de Stavern, pour clouer les panneaux devant les fenêtres, remonter le bateau et fermer pour l’hiver. C’était une perspective à laquelle il se réjouissait pendant tout l’été. »

De nombreux cambriolages dans des chalets d’un même secteur et la découverte d’un corps déclenche une grande enquête. Le propriétaire connu du chalet est introuvable, Wisting se fait agresser et voler sa voiture, d’autres cadavres et scènes de crimes sont découverts et l’enquête s’alourdie de plus en plus. En plus, il y a cette histoire étonnante d’oiseaux qui tombent du ciel…

L’enquête est difficile puisque plus les policiers découvrent de choses, plus l’enquête devient floue. Des corps, différentes armes du crime, des déplacements particuliers que les enquêteurs doivent pister, beaucoup de questions qui ne trouvent que peu de réponses. Les corps disparaissent et les éléments de l’enquête sont de plus en plus difficile à assembler. Line se retrouve bien malgré elle impliquée, alors qu’elle choisi de vivre pendant un moment au chalet qui appartient maintenant à son père. L’enquête semble complexe et c’est ce que j’aime chez Horst: les fils finissent par se dénouer doucement et tout se met en place. J’ai aimé l’atmosphère générale du roman dont la première partie se déroule beaucoup dans l’univers des chalets et dans une nature plus sauvage, au bord de l’eau.

Le roman amène aussi une réflexion sur la vie, la pauvreté, les choix que les citoyens font quand ils n’en ont plus de choix justement. C’est ce que je trouve intéressant dans ce livre. Le personnage de Wisting ne se contente pas de rendre justice, il essaie aussi de mieux comprendre l’humain et les agissements des criminels. Ça ne veut pas dire qu’il les approuve. Mais il amène une forme de sensibilité à son enquête qui me plaît bien. Celle-ci est d’ailleurs bien menée et parfois des éléments étonnent, surtout quand on en comprend les rouages. C’était la même chose avec L’usurpateur.

Je dois préciser que les livres de Horst ne sont pas traduits dans l’ordre, comme ça arrive bien souvent avec les séries policières. Ça ne m’a pas particulièrement dérangée jusqu’à maintenant avec cette deuxième lecture (qui a été publiée avant L’usurpateur). J’ai toutefois appris plus de choses sur la famille Wisting, sur la vie privée de William et sur le travail et la vie de Line. Je dirais que de façon générale, on peut lire les livres dans l’ordre ou dans le désordre, le plaisir de lecture est toujours au rendez-vous.

J’aime la façon dont l’auteur amène son sujet et les différents revirements de situations qu’il sait donner à son histoire. Si L’usurpateur m’a un peu plus surprise et que jusqu’à maintenant, il reste mon préféré, j’ai passé un bon moment de lecture avec Fermé pour l’hiver. L’ambiance nature et chalet est très agréable, même si à la moitié du livre de nouvelles découvertes amène Wisting à sortir des frontières de la Norvège et à s’interroger sur des problèmes de société qui vont bien au-delà de son enquête.

« Où serions-nous si nous savions tout ce qui va venir? interrogea-t-il. Il ne resterait plus rien. Espoir, foi et rêves n’auraient plus de sens. »

Cette seconde lecture d’un livre de Jørn Lier Horst confirme mon plaisir de lire cet auteur. J’apprécie la façon dont il mène son histoire. C’est divertissant, ça nous porte à réfléchir et le lieu de ses histoires, la Norvège, me plait particulièrement. Si vous aimez les séries policières, je vous conseille vraiment de découvrir cet auteur.

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En complément 
L’univers de l’inspecteur William Wisting a été adapté en série par les producteurs de Millénium et de Wallander. J’avais beaucoup aimé cette dernière série, même si Wallander est un personnage beaucoup plus torturé. J’espère que Wisting se rendra jusqu’à nous en français, j’aimerais beaucoup pouvoir la voir un de ces jours! Si vous avez pu la visionner (je sais qu’elle est passée en France par exemple), dites-moi ce que vous en avez pensé! Je serais très curieuse de retrouver les Wisting, père et fille, à l’écran!

En attendant, je vais me concentrer sur les livres. J’ai un troisième titre de la série William Wisting dans ma pile et je compte bien le lire bientôt!

Fermé pour l’hiver, Jørn Lier Horst, éditions Folio, 448 pages, 2018

Nuits Appalaches

Nuits AppalachesÀ la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.

J’avais très hâte de relire la plume de Chris Offutt car j’avais adoré Kentucky Straight du même auteur. Fait amusant: j’ai lu l’an dernier ce recueil de nouvelles, pratiquement à pareille date. Il faut croire que l’écriture brute de Offutt sied bien à la fin de l’été.

Nuits Appalaches est un roman en quatre parties, qui débute en 1954 et se termine en 1971. Suit un épilogue qui présente ensuite un panorama des différents personnages. J’aime ce procédé qui permet de savoir ce qu’ils sont devenus quand le roman se termine.

Le roman raconte la vie de Tucker, un jeune homme aux yeux vairons, qui a menti sur son âge pour être enrôlé dans l’armée. Il n’est même pas majeur quand le roman commence et c’est à ce moment, alors qu’il passe l’été dans les bois en rentrant tranquillement chez lui après la guerre, qu’il rencontre celle qui deviendra la femme de sa vie.

« Quiconque ne savait pas vivre dans les bois ne méritait pas de respirer. »

Le roman fait l’impasse sur le retour du garçon dans sa famille et sur son mariage, pour ensuite se concentrer sur la vie adulte de Tucker. Il travaille pour un bootlegger, a déjà plusieurs enfants dont certains sont handicapés et malgré la pauvreté, la précarité et la violence latente de son boulot, il tente de mener une vie normale. Une petite erreur l’amènera à devoir subir certaines situations qui vont faire dégénérer la quiétude relative de son quotidien.

Son travail l’amène à prendre des risques. Il le fait pour nourrir adéquatement sa famille, qui est dans la mire des services sociaux. C’est à travers deux personnages totalement différents, Hattie et Marvin, que l’on ressent toute l’injustice des lois de l’état et de ceux qui les appliquent. Lois qui poussent ceux qui en sont victimes à mentir et à souffrir en silence.

« Des années auparavant, Hattie avait compris qu’elle ne pouvait pas aider tout le monde ni laisser sa compassion entraîner une trop grande proximité avec les familles qu’elle visitait. La solution était de choisir ses dossiers et de les suivre de près. Elle avait décidé de concentrer son attention sur Jo et voilà qu’elle devait protéger l’enfant du système censé lui apporter de l’aide. »

Il y a quelque chose de beau et de brut dans la façon dont l’auteur crée tout un univers autour de Tucker et sa femme Rhonda. Tucker est vraiment un personnage intéressant, qui peut tuer un homme pour sauver sa famille, mais épargner un nid de frelons car « ils ont le droit de vivre ». La nature est omniprésente dans le roman, comme une toile de fond qui demeurerait essentielle pour les personnages. Tucker est ambivalent, vit dans l’illégalité, mais sa vie est tout de même conduite avec une certaine droiture. J’aime ces personnages complexes, avec plusieurs nuances.

J’ai eu un beau coup de cœur pour Nuits Appalaches. En fait, c’est l’écriture de Chris Offutt qui me séduit, portée par une excellente traduction de Anatole Pons. J’aime sa façon de créer ses personnages en deux ou trois descriptions, de leur donner vie, de nous les faire apprécier, nous les rendre sympathiques ou nous les faire détester. Les lieux, qui ne souffrent pas de descriptions interminables, sont pourtant très vivants. On imagine sans mal la maison de Tucker, les endroits où il va, la région aride et pauvre.

« Les gens ne savent pas à quel point ils ont de la chance jusqu’au moment où ils en ont plus… »

Chris Offutt met en scène ses personnages dans un univers à la fois rude et implacable. Le roman est émouvant, souvent injuste et la vie est difficile au quotidien. À travers Tucker, mais aussi certains de ses voisins, l’auteur peint avec justesse le portrait de familles pour qui le quotidien est une bataille. Il y a une certaine poésie dans sa façon de parler de Tucker, Rhonda et leurs enfants. Le lien spécial qui lie le couple et la relation particulière avec leurs enfants si différents. Les petits moments de joie volés au dur labeur et à la vie qui ne fait pas de cadeaux. Jamais.

« La pure immensité du ciel nocturne lui avait manqué, avec le minuscule amas des Pléiades, l’épée d’Orion et la Grande Casserole qui indiquait le nord. La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. »

L’écriture de Chris Offutt a un côté brut et poétique que j’aime beaucoup. En quelques lignes il crée un monde à part entière, tout en réussissant à rendre ses personnages très attachants. J’avais adoré Kentucky Straight, j’aime tout autant Nuits Appalaches. Coup de cœur donc pour cet auteur à découvrir absolument!

Nuits Appalaches, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 240 pages, 2019