Face au vent

Face au ventDans la famille Johannssen, le grand-père dessine les voiliers, le père les construit, la mère, admiratrice d’Einstein, étudie leur trajectoire. Par tous les temps, le dimanche est synonyme de sortie en mer. Les deux frères, Bernard et Josh, s’entraînent avec passion, sous la bruyante houlette paternelle. Ruby, la cadette, écoute à peine. C’est inutile : elle semble commander au vent. Mais lorsqu’un jour elle décide d’abandonner une carrière de championne toute tracée, la famille se disloque et s’éparpille. Douze ans plus tard, une nouvelle course sera l’occasion de retrouvailles aussi attendues que risquées.

Ce livre a été une très belle surprise. Après avoir lu plusieurs avis négatifs, j’ai quand même eu envie de le lire. Tout d’abord parce que j’ai lu Les grandes marées du même auteur et que ce livre avait été un très beau coup de cœur. Ensuite, parce que Face au vent m’interpellait, même si je n’était pas certaine de ce que j’y retrouverais. Ce roman trace à la fois le portrait d’une famille un peu déjantée, une famille avec ses hauts et ses bas. Le roman nous fait passer par toute une gamme d’émotions et s’amuse à mêler les souvenirs et le présent. C’est l’un des enfants de la famille Johannssen qui raconte l’histoire. Josh est sans doute le plus calme et le moins exubérant de la fratrie. Mais les enfants navigateurs sont maintenant devenus des adultes tous bien différents et la famille n’est plus ce qu’elle était…

Avec ce livre, Jim Lynch nous parle de navigation tout autant que des liens serrés que peut tisser une famille. Les Johannssen vivent essentiellement pour les bateaux. Ils en dessinent, en construisent, en réparent, ils naviguent, participent à des régates et gagnent des prix. Si tout le monde navigue assez bien dans la famille, c’est Ruby, la petite dernière, qui « parle au vent » et a un aura surnaturel. Alors que tout le monde croit qu’elle participera aux Jeux Olympiques, Ruby décide de faire demi-tour avec son bateau et de perdre par choix. C’est à ce moment que quelque chose commence à éclater et que la famille se disloque peu à peu.

L’entreprise familiale frôle la faillite et le père et le grand-père doivent faire face à des procès; la mère – plus scientifique que navigatrice – se coupe du monde pour observer les étoiles et tenter de résoudre de vieux problèmes de mathématiques insolubles; Bernard défie la loi, saborde gratuitement des bateaux et est mêlé à de drôles de magouilles exotiques. Ruby quant à elle, devient une fanatique d’aide humanitaire, avec sa façon unique de ne rien faire comme les autres. Il n’y a que Josh, qui a choisi de rester. Il répare des bateaux (et parfois des gens), vit dans une marina et rencontre des filles par Internet. Il est le seul pour tenir encore un peu le fil qui lie sa famille et c’est lui qui nous raconte sa vie et ses souvenirs, les bons et les mauvais coups des Johannssen, toujours avec humour et lucidité.

Une famille à la fois étrange et attachante, qui naviguait tous les dimanches, beau temps, mauvais temps. Une famille liée par les bateaux, des enfants éduqués dans l’univers de la voile, où la vitesse du vent et les manœuvres de navigation sont plus importantes que tout le reste. Une famille unie, jusqu’à ce que tout se brise et sépare les membres de la famille pendant des années.

« La maison était restée un musée dédié à la nostalgie familiale et aux appareils électroniques démodés. »

Josh demeure le lien, le pivot central autour duquel tout le monde gravite. Entre ses sorties désastreuses avec des filles, les gars du chantier, les gens de la marina, le prédicateur qui annonce la fin de tout, les soucis des uns et des autres, une lettre de Bernard ou de Ruby vient parfois égayer le quotidien de Josh qui vit sa vie dans une forme d’attente. Il est le fils sans ambition.

« Les bateaux abandonnés racontent des histoires. Les gens ont la tête ailleurs, ils sont licenciés, ils tombent malades ou divorcent et leurs bateaux évoquent des vies tristes et compliquées; les bâches bleues masquent temporairement le déclin, jusqu’à ce que le vent change de direction et que l’odeur parvienne aux narines du capitaine du port. »

Face au vent s’avère en fait un roman très drôle avec des scènes souvent anecdotiques et dont les images sont assez frappantes. L’histoire des Johannssen est suffisamment improbable dans ses petits détails pour nous faire sourire. Les dialogues sont empreints de réparties plutôt réjouissantes et les personnages ont tous un petit côté plus ou moins déjanté. Les chapitres sont courts et même si le roman suit tout de même une certaine trame, l’auteur nous communique d’un chapitre à l’autre, de nombreux souvenirs de la gloire passée de la famille. C’est une belle façon de créer un univers très riche et des personnages entiers.

« Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre le science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère. »

Une lecture que j’ai adoré, qui m’a fait rire et qui m’a émue. Face au vent est très différent de Les grandes marées mais tout aussi plaisant à lire. Donnez une chance à ce bouquin qui vaut grandement la peine. En tournant la dernière page, je n’ai d’ailleurs pas compris les commentaires négatifs sur ce roman. L’histoire est à la fois drôle et rafraîchissante, les personnages sont attachants et leur monde est original. L’écriture est parfaite, tout comme les dialogues. On apprend beaucoup de choses sur la navigation et les bateaux, surtout sur l’univers particulier de ceux qui vivent dans les marinas ou dont le monde tourne complètement autour de la navigation. On rencontre souvent l’ombre d’Einstein, figure emblématique de la mère de la famille, passionnée de sciences. Il y est question d’astronomie, de mathématiques et aussi, un peu, de fin du monde.

J’ai passé un fabuleux moment de lecture avec Face au vent. Jim Lynch est décidément un auteur qui me parle beaucoup, peu importe sa façon de créer ses personnages, que ce soit avec des créatures marines (et de la poésie) dans le cas de Miles dans Les grandes marées ou avec beaucoup d’humour (et d’émotions) pour la famille Johannssen.

À découvrir assurément!

Face au vent, Jim Lynch, éditions Gallmeister, 336 pages, 2019

Moby Dick, livre premier et livre second (BD)

Moby dick BD livre premier et livre secondL’adaptation magistrale d’un classique de la littérature américaine. Des campagnes de pêche de plus de trois ans, les dangers de l’océan, la chasse elle-même où, armés de simples lances et harpons à bord de légères chaloupes, les marins s’exposent aux réactions redoutables et aux assauts furieux de cachalots de plus de soixante tonnes. En plus de la chasse, le travail harassant de remorquage, de dépeçage et de fonte du lard afin d’en extraire la précieuse huile ; souvent trois jours d’efforts continus sans le moindre repos… Les conditions de vie extrêmes de ces hommes, les dangers quotidiens où les matelots exorcisent leur peur en la muant en rage à l’encontre des cétacés qu’ils massacrent. Rage sournoisement attisée par cette folie de vengeance aveugle et obsessionnelle du capitaine Achab envers Moby Dick, le cachalot blanc qui lui a arraché la jambe par le passé.

Après avoir lu le roman de Melville, j’ai eu envie de voir comment serait son adaptation en bandes dessinées. Je me suis d’abord penchée sur celle de Jouvray et Alary, que j’ai bien aimé. Puis sur celle-ci.

J’apprécie beaucoup le travail de Chabouté qui va toujours chercher une part de noirceur dans l’histoire pour la transmettre avec brio à travers ses illustrations. Cette BD n’y fait pas exception. Je n’ai pas tout lu de cet auteur, mais ce que j’en ai lu m’a plu. Il a un talent certain pour mettre le doigt sur les détails qui sont importants et qui font la différence, qu’il s’agisse d’une adaptation ou d’une oeuvre originale.

Le dessin de Chabouté est en noir et blanc, très approprié pour le texte de Melville. Il lui donne tout de suite un aspect un peu plus sombre, plus inquiétant, comme le sont certains passages du roman. Il nous avise tout de suite de rester sur nos gardes, car quelque chose va se produire. C’est ce que j’aime chez cet auteur. Ici, il transmet à merveille le côté sombre qu’on peut, par moments, retrouver dans Moby Dick.

Ce choix permet de présenter les personnages d’une manière différente, où ils sont beaucoup plus expressifs. On sent facilement leurs émotions, le dégoût, la haine, le désir de vengeance, la peur.

Divisé en chapitres, qui reprennent des bouts de texte du roman, l’auteur pose le cadre de l’histoire à venir et l’atmosphère. On retrouve les infimes détails des romans quant aux scènes clés du livre, avec plus de longueurs que la BD de Jouvray et Alary. Le roman est long (pour moi, ce n’est pas un défaut) et par ce choix, l’adaptation de Chabouté se rapproche bien plus du roman de Melville. Les personnages y sont plus détaillés et plus fidèlement représentés.

J’ai trouvé cette adaptation très intéressante, fidèle au livre de Melville, mais sans n’en être qu’un pâle résumé. C’est une histoire à part entière, prenante, portée par le souffle qui caractérise habituellement les livres de Chabouté que j’ai pu lire jusqu’à maintenant.
La façon dont l’auteur manie le texte original, terminant le second livre par la célèbre phrase qui débute le roman, est brillant. C’est une adaptation à la fois fidèle et originale. Elle m’a beaucoup plu.

Sans doute une adaptation en BD presque parfaite. On y retrouve toute l’essence du roman de Melville. Comme elle tient sur deux livre, ce choix permet à l’auteur plus de latitude et offre une impression de lecture plus proche de l’œuvre originale.

À conseiller!

Moby Dick, livre premier, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 120 pages, 2014

Moby Dick, livre second, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 136 pages, 2014

Dans les eaux du Grand Nord

Dans les eaux du grand nordPuant, ivre, brutal et sanguinaire, Henry Drax est harponneur sur le « Volunteer », un baleinier du Yorkshire en route pour les eaux riches du cercle polaire arctique. Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l’armée traînant une mauvaise réputation, n’a pas de meilleure option que d’embarquer sur le baleinier comme médecin. En Inde, pendant le siège de Delhi, Sumner a cru avoir touché le fond de l’âme humaine, et espère trouver du répit sur le « Volunteer »… Mais pris au piège dans le ventre du navire avec Drax , il rencontre le mal à l’état pur et est forcé d’agir. Alors que les véritables objectifs de l’expédition se dévoilent, la confrontation entre les deux hommes se jouera dans l’obscurité et le gel de l’hiver arctique.

Dès le début du roman, on est transporté dans un univers dur, sordide et assez cruel. On sent que quelque chose plane, qu’il va se produire des choses terribles. L’atmosphère est très prenante, enveloppante, inquiétante.

« La pêche du Groenland est dangereuse. Je préfère rester chez moi, au chaud et au sec, ça réduit beaucoup le risque de mort violente. »

Je suis passée par toutes sortes de sentiments pendant ma lecture. La première partie, alors que l’équipage est encore à terre, m’a plutôt intéressée puisqu’il s’agit de la première rencontre avec les personnages et surtout, avec Patrick Sumner le chirurgien et Henry Drax, le harponneur. On voit tout de suite que le voyage ne s’annonce pas de tout repos. Drax est cruel, sanguinaire, assoiffé de sang et de violence. Sumner pour sa part cache certaines choses de son passé que l’on apprendra plus tard, mais il n’est pas le seul. Plusieurs membres de l’équipage ont aussi quelques squelettes dans le placard.

« Le métier de chirurgien sur un baleinier est inconfortable, ennuyeux et mal payé. Il attire en général des étudiants en médecine qui ont besoin d’argent, pas des hommes de votre âge et de votre expérience. »

La partie la plus difficile est sans doute celle sur le bateau. Je dois avouer que je l’ai trouvé très dure. Il y a des scènes cruelles, décrites avec beaucoup de détails médicaux qui donnent un peu la nausée. Un crime violent et sordide arrive et la justice des hommes sur le bateau est beaucoup plus axée sur les apparences que sur l’envie véritable de faire la lumière sur ce qui s’est produit. J’avoue m’être un peu lassée des descriptions médicales des blessures et de la rudesse de la vie à bord alors que plusieurs sont malades et qu’on nous décrit plus de choses qu’on aurait envie de lire. Je crois que cette portion de l’histoire est principalement là pour nous montrer à quel point Henry Drax est un personnage abominable, pervers, mesquin, sans morale, perçu comme le diable en personne. Il fait cavalier seul et n’hésite pas à escroquer même les gens avec qui il passe des ententes. Il donne le frisson et représente constamment une menace.

« C’est un connard et une brute, mais on peut en dire autant de la moitié des hommes réunis sur ce rafiot. Si vous cherchez des personnes douces et raffinées, Sumner, ce n’est pas sur un baleinier du Groenland que vous les trouverez. »

Ou encore:

« Parler à Drax revient à crier dans les ténèbres avec l’espoir que les ténèbres vous répondront. »

Là où j’ai eu l’impression de retrouver vraiment mon intérêt du début à cette histoire, c’est lorsque les hommes se retrouvent sur la banquise et doivent survivre. Il y a la rencontre avec des animaux sauvages, le manque de vivres, le contact avec des autochtones. Et toujours Henry Drax le fou, mais cette fois, ses motivations sont en quelque sorte « explicables », il a certaines « raisons » pour faire ce qu’il fait, alors que ce n’est pas le cas sur le bateau. Ça ne l’empêche pas d’être toujours aussi cinglé, sauf que l’histoire prend une tournure différente, moins statique et moins axée sur le crime crapuleux du bateau.

« J’imagine que le Seigneur ne passe pas beaucoup de temps ici, dans les eaux du Nord. Sans doute qu’il n’aime pas trop le froid. »

La portion qui se déroule dans le Grand Nord m’a vaguement rappelé le livre Terreur de Dan Simmons (livre que je vous suggère d’ailleurs car il est vraiment excellent). Les marins ne sont pas préparés à affronter la rudesse du climat, la neige, le manque de vivres, la glace. On retrouve les éléments clés d’une expédition classique, sauf que Drax amène toute la notion de justice et de criminalité à l’histoire. J’ai particulièrement aimé la rencontre de Sumner avec le prêtre puis avec le peuple du Grand Nord.

La dernière partie du livre nous ramène à l’enquête et la recherche de justice et j’attendais avec impatience de voir comment ça se terminerait. J’ai été satisfaite du dénouement et de la façon dont l’auteur nous présente ce qui est arrivé à Drax et à Sumner. Cette portion de l’histoire me rappelle plus typiquement le roman d’enquête, toujours avec son côté historique.

Dans l’ensemble, Dans les eaux du Grand Nord est un roman que j’ai plutôt aimé, même si j’ai été décontenancée par la portion se déroulant sur le bateau. Il y a des longueurs et ce qui s’y produit est vraiment rude. En commençant le roman, je m’attendais un peu plus à un livre faisant une grande part à la nature. Tout, de la couverture au résumé, me semblait aller en ce sens. La nature arrive véritablement quand l’équipage débarque sur les terres hostiles du Grand Nord.

J’ai quand même passé un bon moment de lecture. Meilleur dans la seconde partie du livre, qui colle beaucoup plus aux attentes que j’en avais. La nature y est plus présente, l’aventure aussi, ainsi que l’aspect « policier » ou d’enquête. Je me serais toutefois passée de toutes les descriptions médicales nauséeuses et de l’état des intestins des uns et des autres. J’ai eu l’impression d’une sorte d’essoufflement dans cette première partie, ce qui n’a pas été le cas dans la seconde.

Malgré tout, le voyage à bord du Volunteer est de ceux que l’on n’oublie pas de sitôt…

Dans les eaux du Grand Nord, Ian McGuire, éditions 10-18, 312 pages, 2018

 

 

Moby Dick (BD)

Moby Dick BD« Les grandes écluses du monde des merveilles s’ouvraient devant moi, et, dans les folles imaginations qui me faisaient pencher vers mon désir, deux par deux entraient en flottant dans le secret de mon âme des processions sans fin de baleines avec, au milieu, le grand fantôme blanc de l’une d’elles, pareil à une colline de neige dans le ciel. » – Herman Melville

C’est d’abord la magnifique couverture qui m’a attirée vers cette bande dessinée et le fait qu’il s’agit d’une adaptation du roman de Herman Melville. J’étais plutôt curieuse de voir comment on pouvait adapter en bande dessinée un monument littéraire comme Moby Dick.

Avec cette bd de plus de 120 pages, Jouvray et Alary nous offre une vision de l’oeuvre de Melville plutôt juste par rapport au roman. Les grandes lignes et les points tournant dans le roman y sont. Ce qui m’a plu, c’est que les premières pages abordent l’histoire par la fin. C’est une façon intéressante de la raconter, alors que contrairement au roman, on sait ici tout de suite ce qui est arrivé à Ishmaël. En partie du moins.

Si le dessin de la page couverture est magnifique, l’intérieur n’en est pas moins intéressant. Le trait de crayon donne tout de suite le ton à cette histoire, où l’on s’attend à plusieurs péripéties. Je dirais que l’histoire est plutôt fidèle à l’originale, très fidèle même, en résumant parfaitement le roman. Toutefois, les événements s’enchaînent assez vite. Comme il s’agit d’une adaptation, j’imagine bien que les auteurs ont fait ce choix, d’axer le récit sur les moments où l’action est plus présente. Ceux qui ont apprécié les détails du roman sur les baleines, la chasse et la vie marine seront déçus. On ne les retrouve pas ici. Mais plus de pages pour une bd auraient peut-être été trop. Cependant, c’est ce côté, sans doute, qui plaira un peu moins aux puristes, alors que ceux qui se sont ennuyés pendant ces passages devraient aimer l’adaptation. Moi, j’ai beaucoup aimé cette lecture, même si j’ai adoré le roman. Elle m’a donné l’impression de replonger dans l’histoire de Melville, cette fois en ayant des images de baleinier, de chasse et de bateau.

La bande dessinée est construite en trois chapitres, qui abordent chacun des moments clés de l’histoire. La première page de chaque chapitre se voit attribuée des couleurs allant crescendo, jusqu’au dernier chapitre, orangé et rouge sang, qui rappelle la chasse à la baleine. J’aime également beaucoup la fin de la bd. Pas qu’elle diffère du roman, mais la façon de transposer l’histoire est un peu différente et ça m’a plu.

Je trouve qu’il faut un certain courage pour oser s’attaquer à un classique du genre et j’ai trouvé l’exercice plutôt réussit dans le cas de cette bande dessinée. Les moments clés y sont et les caractéristiques des personnages également.

Une autre adaptation en bande dessinée m’attend dans ma pile. Je trouve intéressant, après avoir lu le chef-d’oeuvre de Melville, de comparer les différentes adaptations qui ont ensuite été faites. C’est une belle façon de poursuivre l’aventure du Pequod, un baleinier que je ne suis pas encore prête à laisser partir.

Moby Dick, librement adapté du roman de Herman Melville, Olivier Jouvray, Pierre Alary, Éditions Soleil, 122 pages, 2014

Moby Dick

Moby_Dick«Considérez le cannibalisme universel de la mer, dont toutes les créatures s’entre-dévorent, se faisant une guerre éternelle depuis que le monde a commencé. Considérez tout ceci, puis tournez vos regards vers cette verte, douce et très solide terre ; ne trouvez-vous pas une étrange analogie avec quelque chose de vous-même ? Car, de même que cet océan effrayant entoure la terre verdoyante, ainsi dans l’âme de l’homme se trouve une Tahiti pleine de paix et de joie, mais cernée de toutes parts par toutes les horreurs à demi connues de la vie. Ne poussez pas au large de cette île, vous n’y pourriez jamais retourner.»

J’ai passé les dernière semaines plongée dans Moby Dick. Il s’agissait d’une lecture commune avec Amelie, décidée un peu au hasard d’une conversation. Le livre nous faisait envie toutes les deux. C’était le bon moment. Je trouve qu’on n’attaque pas ce genre de monument de la littérature n’importe comment, au risque de passer à côté. C’est le genre de livre qui prend du temps et un certain investissement.

Moby Dick fait partie de ces histoires que tout le monde connaît, mais qu’au fond on ne connaît pas vraiment. Un mythe, une légende. On sait que Moby Dick parle d’une baleine et d’un bateau qui la pourchasse. Ce qu’on ne sait pas (à moins d’avoir lu le roman), c’est que le livre est à la fois un roman, un récit d’aventure, un essai, un traité sur les baleines et la mer, un livre historique et une compilations de curiosités de toutes sortes, allant de l’art du dépeçage de la bête, de son anatomie, du côté « archéologique » de la baleine, en passant par la fabrication d’une « jambe de bois » et les croyances et superstitions des marins. Récits, faits historiques, relevés des denrées trouvées sur un bateau, exposé sur la représentation des baleines dans l’art, théâtre, parfois comédie, avec certains personnages caricaturés et drôlatiques, Moby Dick est un récit complexe qui va bien au-delà de la simple chasse à la baleine.

La couverture du roman dans cette édition Folio, reprend une oeuvre de Garneray, un peintre français aussi corsaire et auteur de romans d’aventure! C’est un détail de la Pêche du cachalot qui est représenté en couverture. Couverture bien choisie, puisque Melville aborde dans un chapitre, la représentation de la baleine dans l’art et… il parle de Garneray! J’ai trouvé le détail amusant. Il existe plusieurs tableaux d’ailleurs de cet artiste que l’on peut voir en fouillant sur le net, dont certains décrivent toute la violence de cette pêche.

On retrouve dans cette version du roman, une préface de Jean Giono, extraite de son livre Pour saluer Melville. J’ai aimé ce bout de texte et j’en ai profité pour commander le livre. Je suis déjà en train de le lire. Ensuite, le roman s’ouvre sur une liste de mots dans plusieurs langues pour désigner une baleine, puis sur de nombreux extraits de livres, de lettres et de textes qui parlent des baleines. Seulement alors, le roman peut commencer:

« Je m’appelle Ishmaël. »

Et puis, le ton est donné quand le narrateur raconte pourquoi il doit prendre la mer:

« …lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer dinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu’il est grand temps de prendre le large. Ça remplace pour moi le suicide. »

L’intrigue et la construction du roman m’ont beaucoup surprise. En commençant le livre, je m’attendais à un roman d’aventure. Ce n’est pas tout à fait ça. Je n’ai par contre pas été déçue du tout puisque j’ai pris énormément de plaisir à suivre tout l’équipage sur le Péquod et à comprendre le sens de cette expédition complètement folle guidée uniquement par la vengeance de son capitaine. Le texte est beau, souvent poétique:

« Je laisse un sillage blanc et trouble; des eaux pâles, des joues pâles partout où je vogue. Les vagues jalouses se gonflent pour effacer les marques de mon passage.. »

Ce qui est surtout étonnant dans ce roman, c’est l’absence de Moby Dick. Tout le long du livre, c’est l’idée de la baleine qui guide l’équipage. La rencontre entre le lecteur et la baleine ne se fait qu’à travers les histoires de marins, les rumeurs de rencontres, les témoignages. Le voyage est axé sur la recherche de l’animal, à n’importe quel prix. Le premier vrai témoignage élaboré concernant Moby Dick survient à la page 568 et ce que raconte le capitaine du bateau croisé sur les mers excite énormément Achab, tellement aveuglé par sa soif de vengeance qu’il ne perçoit pas vraiment autre chose. Je vous laisse donc lire le roman pour savoir si on la croise ou non, cette fameuse baleine!

« Moby Dick entraînait avec elle tout un appareil de terreurs invisibles. Son nom seul provoquait une telle panique que très peu de chasseurs, parmi ceux qui l’avaient entendu, consentaient à affronter les périls de sa gueule. »

« …les baleiniers déclaraient que Moby Dick était non seulement présente partout à la fois mais encore que rien ne pouvait la faire mourir… »

Outre la chasse à la baleine (et l’étude de l’anatomie de l’animal), il y a de nombreux passages qui ont un côté religieux, puisque Melville a été éduqué dans la religion. Il y a donc de nombreuses allusions à la Bible et d’un point de vue historique et littéraire, c’est intéressant d’en comprendre les références. Un long sermon en début de roman nous rappelle l’histoire de Jonas et de la baleine. Les choix de noms dans le livre, comme Achab ou Ishmaël sont également pleins de références religieuses.

Les personnages du livre sont hauts en couleurs et assez inoubliables. Ishmaël, le narrateur, se lie rapidement d’amitié avec un cannibale, Queequeg. Ils passent un moment ensemble sur la terre ferme avant de s’embarquer sur les mers. Le personnage le plus terrifiant du livre est sans doute le capitaine Achab, qu’on ne voit pas avant un bon moment. Sa réputation le précède et réussie à enflammer les esprits.

« Achab, pendant de longs mois, avait couché dans le même hamac, seul à seul avec son angoisse; il avait contourné en plein hiver le morne et hurlant cap de Patagonie et c’est à ce moment que son corps déchiré et son âme balafrée, saignant l’un dans l’autre et ainsi se mélangeant, le rendirent fou. »

C’est un être fou, blessé et animé d’une grande soif de vengeance, qui n’a dans sa ligne de mire que la baleine mythique. Il se fiche des propriétaires de son bateau, de ses marins, de rapporter de l’huile pour les lampes. Il ne veut que Moby Dick, comme une obsession et un leitmotiv. On voit sa nature meurtrie, mesquine, en plusieurs occasions, quand il arrive quelque chose avec ses marins ou qu’un bateau lui demande de l’aide. Froid, fermé et pressé de revenir à Moby Dick, le reste du monde, y comprit femme et enfants, n’existe pas.

Moby Dick est en fait une critique de l’Amérique puritaine dans laquelle vivait Melville. Une Amérique avec des classes sociales rigides, une Amérique fermée aux différences, souvent raciste, remplie d’injustice et contradictoire. Il est intéressant de voir les choix que Melville a fait pour son roman. Je pense au nom du bateau, le Péquod, qui s’inspire de Pequots, le nom d’une tribu amérindienne du Massachusetts massacrée et exterminée…

« …nulle folie parmi les bêtes ne saurait surpasser la folie humaine. »

Pourquoi décider de lire Moby Dick aujourd’hui, alors que c’est un pavé de plus de 750 pages, à la fois roman, traité de cétologie et carnet maritime? Pour l’écriture, déjà (ou du moins la traduction) qui se lit très bien et est même par moment très poétique. Pour connaître ce grand chef-d’oeuvre de Melville, sans doute son livre le plus connu, celui qui lui a permis de venir jusqu’à nous, sans qui il ne serait peut-être pas passé à l’histoire. Parce que le livre est intéressant, surtout si on le replace dans son contexte. C’est un roman qui fait de nombreuses allusions, à la race, à l’homosexualité, aux classes sociales, qui défend le travail des baleiniers et des marins, qui présente aussi de longs passages en marge du roman d’aventure pour parler de toutes sortes de sujets qui touchaient Melville. C’est encore plus captivant si on choisit d’en faire une lecture dynamique, en se renseignant sur les lieux, l’époque, la chasse à la baleine, sur la vie de Melville. C’est tout à fait le genre de livre qu’il faut lire activement, en glanant en parallèle des informations historiques, en accompagnant la lecture d’articles, d’analyse, d’images, puisque d’en comprendre les rouages rend l’ouvrage encore plus passionnant.

J’ai accompagné par moment ma lecture de la musique de Moby, un musicien que j’écoutais à la fin de l’adolescence, sans savoir alors qu’il s’appelle en fait Richard Melville et qu’on retrouve dans son arbre généalogique, un certain Herman…

J’ai aussi trouvé, en cherchant des pièces musicales, un morceau de près de 8 minutes, créé par Michael Geisler, intitulé simplement Moby Dick, The White Wale. Il s’agit d’une pièce écrite pour un concert et qui raconte l’histoire du roman.

Le roman débute à Nantucket et parle beaucoup des pratiques de pêche des Nantuckais. Ils est intéressant de voir que cette ville aujourd’hui est bien loin de ce qu’elle semblait être dans le livre. Le plus drôle: Melville n’y avait jamais mis les pieds avant d’écrire le roman! Il y a un article intéressant (en anglais) sur le sujet, avec des photos, sur le site de l’association historique de Nantucket.

Finalement, je me permet de partager quatre podcasts proposés par La compagnie des auteurs, autour de l’univers de Melville. Ils m’ont été envoyé par la copine qui a partagé cette lecture commune avec moi. Ce sont des podcasts très intéressants à découvrir pour comprendre et se plonger encore plus dans les écrits de l’auteur. (Je tiens d’ailleurs à la remercier. Après Guerre et paix, Frankenstein, Crime et châtiment, Les mystères d’Udolphe et d’autres, voilà que Moby Dick vient s’ajouter à nos toujours très captivantes lectures en duo. Merci pour tes partages et tes recherches.)

Voici la liste des podcasts à découvrir:

  1. La difficile existence de Melville
  2. Moby Dick, oeuvre monstre
  3. L’Amérique de Melville à travers ses romans
  4. Mathieu Lindon lit Bartleby

Si la chasse à la baleine vous intéresse, j’ai trouvé un document de Jean-Pierre Proulx, produit par Parcs canada, sur cette chasse dans l’Atlantique nord jusqu’au milieu du XIXe siècle, ainsi qu’un livre publié chez Omnibus, Les baleiniers. Je l’ai d’ailleurs commandé!

Moby Dick fut une lecture assez marquante, pour tout ce qu’elle m’a apportée en complément. Un livre que je suis vraiment contente d’avoir lu. Un livre que j’ai aimé, qui m’a fait découvrir beaucoup de choses, une lecture impliquée, qui m’a aussi permis de faire des recherches et de lire, écouter et voir beaucoup de choses en marge du roman. J’ai commandé Billy Budd que je veux lire et plusieurs titres de Melville sont sur ma table de chevet. Y compris sa biographie, que je compte relire prochainement. L’éclairage de Moby Dick apportera sûrement un angle différent à cette relecture.

Moby Dick, Herman Melville, éditions Folio, 752 pages, 1996