Hiver: cinq fenêtres sur une saison

Hiver cinq fenêtres sur une saisonCinq fenêtres grand ouvertes sur la plus austère des saisons, comme autant de façons d’en proposer une histoire sociale et culturelle. Cet essai, poétique et abondamment documenté, puise dans l’art, le sport, l’urbanisme et l’histoire pour décrire les mille facettes de l’hiver: le chauffage au charbon, le patin, l’art romantique, les grandes explorations polaires, les fêtes de fin d’année, la littérature russe, l’art pictural japonais, le hockey ou la retraite de Russie de Napoléon. Avec élégance et érudition, Adam Gopnik sonde aussi les sentiments et attitudes qu’inspire l’hiver et montre comment ceux-ci changent avec le temps et la distance, donnant ainsi à lire une représentation commune et humaine du froid et de la neige. L’hiver, qu’on ne trouve jamais aussi beau qu’à travers les fenêtres givrées d’une demeure chaude et protectrice, évoque aussi une grande vérité anthropologique: c’est toujours de l’intérieur que nous appréhendons le mieux le monde extérieur.

J’aime passionnément l’hiver, tout comme Adam Gopnik. Ce livre avait donc tout pour m’attirer et je n’ai vraiment pas été déçue. C’est même un gros coup de cœur! Hiver: cinq fenêtres sur une saison, porte merveilleusement bien son titre. Choisir d’écrire un livre sur cette saison souvent perçue comme austère, à une époque où une grande majorité des gens préfèrent l’été, c’est un beau défi… qui a été parfaitement relevé par l’auteur.

Tout d’abord, cet ouvrage aborde l’hiver avec un regard nouveau, d’un point de vue différent. À travers cinq grands thèmes – les cinq fenêtres – l’auteur entreprend de nous offrir un nouveau regard sur cette saison autrefois perçue comme froide, mortelle, très peu invitante. C’est lorsque l’hiver ne devient plus seulement une histoire de survie, mais aussi un moment pour profiter des joies de la neige tout en chérissant la chaleur d’un foyer bien chauffé, que la perception de l’hiver s’est mise à changer.

Les cinq chapitres de cet ouvrage nous présentent l’hiver sous différents aspects. La première fenêtre, L’hiver romantique, s’attarde sur la perception au fil des ans de cette saison froide. L’auteur nous parle des romantiques, de la perception de l’hiver dans la littérature, des changements qui sont survenus au fil des ans sur notre façon de vivre l’hiver. Avec le chauffage central et des moments pour relaxer, l’hiver passe de saison dure et austère à une saison où il fait bon mettre le nez dehors.

« La conquête de l’hiver, en tant qu’acte à la fois physique et imaginaire, est l’un des grands chapitres de la renégociation des frontières du monde, des lignes que nous tirons entre la nature et les sentiments qu’elle nous inspire, qui caractérise l’ère moderne. »

De William Cowper à Vivaldi, en passant par Krieghoff, Schubert, Debussy, Andersen et même Wilson Bentley le premier photographe connu de flocons de neige, l’auteur nous fait visualiser la façon dont la perception de l’hiver a modifié la musique, les arts, la littérature, la culture. Ma plus belle découverte via cet ouvrage a été Fanny Hensel et sa série d’œuvres saisonnières pour piano. C’était la petite sœur de Mendelssohn.

La seconde fenêtre est celle de L’hiver radical. On y parle de Frankenstein, de Glenn Gould, d’Harry Somers, un compositeur canadien et d’Edgar Allan Poe. Pourquoi? Parce qu’il y est question du deuxième thème de ce livre: les expéditions polaires. Pôle Sud, Pôle Nord, qu’est-ce qui a poussé l’homme à vouloir sans cesse explorer et tenter sa chance dans des déserts de glace où il n’y avait bien souvent rien? Qu’est-ce qui nous pousse encore à lire aujourd’hui ces récits d’aventure en rêvassant? Ce chapitre parle de John Ross, Sir John Franklin, E.K. Kane, Apsley Cherry-Garrard, Sir Falcon Scott, Frederick Cook, Robert Peary, Robert Scott, Roald Amundsen, Ernest Shackleton. Un chapitre sur la folie et le courage, sur l’attrait des grands espaces glacés et vierges. Un chapitre totalement passionnant qui nous donne envie de lire tous ces récits d’explorateurs téméraires.

La troisième fenêtre est celle de L’hiver réparateur. L’hiver des célébrations. Noël comme fête hivernale par excellence et sans doute l’une des célébrations les plus importantes à travers le monde. De quelle façon l’hiver a pu devenir l’hôte d’une fête lumineuse et pleine de promesses? De quelle façon Noël est maintenant ce qu’elle est, une fête axée sur les présents, la neige, les amis et la famille? Il y est question des saturnales et des calendes, du solstice d’hiver et de Yule, de Charles Dickens, de la Trève de Noël, de la poésie, de l’époque victorienne où tout a changé, de la laïcité, du message de Noël, des cantiques, du caricaturiste Thomas Nast et de la façon dont Noël s’est peu à peu transformée en commerce. Passionnant portrait social, ce chapitre nous éclaire sur la façon dont nous célébrons en plein cœur de la saison froide.

« Si la planète a mondialisé Noël, Noël a étendu l’hiver au monde entier. La fête d’hiver a conquis désormais l’ensemble du continent: la neige artificielle, les faux glaçons, le givre tant prisé par Goethe vaporisé sur des fenêtres californiennes en l’honneur d’une déité germanique que Goethe n’aurait pas pu imaginer: le père Noël. »

La quatrième fenêtre est celle de L’hiver récréatif. Les sports d’hiver en général et le hockey plus précisément. On y parle de musique qui rend hommage au patinage et de tableaux qui ont été créés avec le même but. Lorsque les plaisirs des sports d’hiver ont été découverts, ils ont fait de la saison froide une saison de jeux et de vitesse. Une saison qui bouge. Les ponts de glace permettaient des déplacements impossibles pendant la saison chaude. Les patinoires offraient des lieux de rencontres inestimables. On en apprend plus sur la création du hockey et sur les sports d’équipes qui se sont développés. L’invention du week-end a contribué à nous offrir plus de moments de loisirs. Un chapitre où l’on croise Samuel Pepys tout autant que Maurice Richard.

La cinquième et dernière fenêtre est celle de L’hiver remémoré. On y parle d’urbanisme, de villes d’été et de villes d’hiver, de la ville souterraine, de la voiture en hiver, de la littérature et de la musique. On y parle de l’hiver comme lieu de mémoire et de souvenirs.

« L’hiver ajoute de la profondeur et de l’obscurité à la vie ainsi qu’à la littérature, et dans l’été sans fin des tropiques ni la pauvreté ni la poésie […] ne semblent capables de profondeur: la nature y est trop exultante, trop résolument extatique, comme sa musique. Une culture centrée sur la joie est forcément superficielle. » – Walcott

Poèmes polaires et cinéma se côtoient dans ce chapitre, au son d’une musique pleine de souvenirs. Ce chapitre nous parle également d’écologie. De cette perte du froid, de ce droit au froid. De la disparition des neiges d’antan comme souvenir collectif et de l’hiver dans notre imaginaire. De l’hiver comme saison en voie de disparition…

« L’hiver, la saison qu’il fallait endurer, est désormais la saison qu’il faut préserver. »

Ce livre a été un gros coup de cœur. Quand je l’ai terminé, mon livre avait des airs d’arc-en-ciel avec des post-it à toutes les pages. J’avais envie de noter toutes sortes de passages qui me plaisaient ou me parlaient. J’avais envie de partager des réflexions autour de moi. J’ai lu ce livre en accompagnant ma lecture des tableaux mentionnés dans l’ouvrage, en écoutant la musique dont on fait mention, en faisant également quelques recherches sur ce qui m’était moins familier, tout au long de ma lecture. L’ouvrage présente plusieurs poèmes et aborde toujours l’hiver d’un point de vue social et culturel, ce qui en fait un essai particulièrement parlant. C’est un ouvrage dont la forme donne envie d’aller plus loin, de faire des découvertes. Les références aux peintres, aux compositeurs, aux musiciens, aux écrivains, sont nombreuses et passionnantes. On retrouve du bien beau monde entre les pages de ce livre et des gens qui ont façonné la façon dont l’hiver a été perçu et vécu à leurs époques respectives.

Hiver: cinq fenêtres sur une saison est un livre qui se lit avec grand plaisir et qui permet un autre regard sur la saison froide. Ce que nous raconte Gopnik nous permet également de mieux réaliser à quel point l’hiver est important, voire essentiel.

« Privée du souvenir de l’hiver, du Nord, de la neige, du cycle des saisons, notre civilisation perdra également au change, et cette perte sera aussi lourde, à sa manière, que celle subie par les Inuits. »

Gopnik aime l’hiver. Moi aussi. Ce livre est un brillant essai sur le bonheur du froid, sur le droit au froid, sur l’évolution de sa perception à travers le temps.

À découvrir, assurément! À noter au passage la traduction impeccable de Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Hiver: cinq fenêtres sur une saison, Adam Gopnik, Lux éditeur, 296 pages, 2019

Canyons

CanyonsIdaho, 1970. Ward, sa petite amie Gwen, et Eric, le frère jumeau de cette dernière, partent chasser sous un ciel d’azur. La vie semble sourire à ces trois jeunes gens insouciants à peine sortis de l’adolescence. Mais par un coup cruel du destin Ward tue accidentellement Gwen et anéantit ainsi à tout jamais leur avenir. Vingt-cinq ans plus tard, Ward, abîmé par l’alcool et hanté par le passé, recroise la route d’Eric. Sa rage intérieure a consumé son talent de musicien et fait le vide autour de lui. Le moment est désormais venu pour chacun d’affronter ses démons, et Ward invite Eric à une partie de chasse dans son ranch au pied des Bighorn Mountains. Les deux hommes se préparent alors à une nouvelle expédition : Ward espère y trouver sa rédemption, Eric sa vengeance.

Je l’avoue, je trouve la couverture de Canyons magnifique et c’est ce qui m’a donné envie de lire le livre. Le résumé parle d’une histoire de chasse et de ranch qui m’a également tout de suite intéressée. L’occasion de découvrir un nouvel auteur aussi. Je suis donc partie à la rencontre de Ward et d’Eric, deux amis séparés par un tragique incident de chasse. Chacun n’est plus que l’ombre de lui-même. Ward a beau être marié et père de famille, il est rongé par la culpabilité et lorsque c’est trop pour lui, il se jette dans l’alcool. Quant à Eric, il souffre d’une grande colère et d’une envie presque maladive de vengeance qui n’a jamais été assouvie. Sa vie est un fiasco. Musicien extrêmement doué, il mène pourtant une vie misérable, a trois divorces à son actif et n’arrive plus à payer ses comptes.

« Parfois les vannes s’ouvraient et la musique déferlait par mesures entières, si pure, si juste et fondamentale, la seule chose authentique que personne ne pourrait jamais lui arracher. »

Ces deux hommes ont jadis été de grands amis. Unis par Gwen que chacun aimait énormément, ils partageaient de nombreuses idées, aimaient lire et parlaient énormément de philosophie. Ward trouvait refuge dans les idées, Eric dans la musique. Gwen décédée, la culpabilité et la vengeance les ont séparés. Chacun a tenté de vivre de son côté. Tous les deux ont échoué. Une réunion d’anciens élèves les fera se retrouver à nouveau. Une rencontre qui changera tout.

Canyons raconte en fait le destin de deux hommes séparés par des sentiments diamétralement opposés, séparés par leurs choix de vie et par leur façon de poursuivre leur quotidien dans des environnements totalement différents. Il s’agit bien d’un roman de « nature writing », surtout qu’il y a de très beaux passages sur la chasse, la façon de se déplacer dans la nature et sur les paysages magnifiques qui entourent les deux hommes, mais c’est aussi une forme de réflexion sur l’amitié et le pardon.

J’ai énormément aimé ce roman qui se lit d’une traite. On entre dans le quotidien des deux amis: Eric vit en ville entouré de musique et passe son temps dans les studios, alors que Ward mène une vie de famille sur un ranch en tentant de trouver la paix, dans un lieu idyllique. Ils sont très différents et leur façon de réagir au même événement l’est tout autant. Jusqu’où peut aller la soif de vengeance d’un homme qui l’a alimentée pendant de longues années? Combien de temps peut durer le repentir d’un homme rongé par le remords d’un accident qu’il n’a pas voulu? Qu’arrive-t-il lorsque ces deux hommes se retrouvent des années après l’événement qui a marqué leurs vies à jamais et qu’ils passent un peu de temps seuls, à l’écart de tout, dans la nature sauvage?

« Le réconfort ne durait jamais. Au lieu de disparaître, son anxiété s’était accrue au fil des ans. Tant qu’il la gardait sous contrôle, la rage restait supportable, mais sitôt qu’il baissait la garde, elle s’écoulait comme de la lave en fusion. Il ne pouvait plus vivre ainsi. »

La nature peut être le lieu de bien des secrets et de bien des événements. Canyons nous amène dans une partie de chasse qui, on le sent, pourrait complètement dégénérer. Entre la beauté de la nature et les fils qui se nouent sous nos yeux, on appréhende ce qui va se passer, tout comme on imagine les lieux magnifiques de cette histoire. Le contraste est saisissant et pas seulement entre les vies et réactions des deux personnages principaux, mais aussi entre la beauté de la nature et la violence des hommes.

L’auteur décrit parfaitement bien les sentiments qui peuvent ronger le cœur des hommes une vie durant. Il donne aussi à son histoire une dimension inattendue et très humaine. Certains passages sont magnifiques. Le texte est à la fois court et pertinent, tout autant qu’il pousse à la réflexion. L’histoire débute et se termine sur un ranch. La scène d’ouverture du roman, qui se déroule plusieurs années plus tôt, donne le frisson. L’auteur joue avec une certaine forme d’angoisse. On sait que quelque chose va se produire et on sent que ce sera un point de non-retour.

« Ton combat, c’est d’essayer de vivre alors que tu ne penses pas en avoir le droit. »

Un roman fort, sur l’amitié entre deux hommes écorchés qui souffrent et sur le poids de la culpabilité. L’auteur a créé des personnages entiers, qui demeurent en tête bien longtemps après avoir tourné la dernière page. Canyons est un premier roman très réussi. J’espère que l’auteur ne s’arrêtera pas là!

Canyons, Samuel Western, éditions Gallmeister, 224 pages, 2019

L’Isle aux abeilles noires

isle aux abeilles noiresPendant la Seconde Guerre mondiale, trois familles d’origines et d’horizons différents s’exilent sur l’Isle aux abeilles noires, petite île perdue dans l’archipel des Hébrides, dont les falaises enveloppées de brouillard vibrent de la vie de millions d’abeilles et de centaines d’espèces d’oiseaux de mer. Ces lignées — française, danoise et grecque — y verront naître des enfants, porteurs d’une vision du monde hors du commun et dont les vies deviendront intimement liées. Parmi tous ces êtres à la créativité foisonnante et visionnaire, portés par leurs passions, un apiculteur, un souffleur de verre, une ondiste, une parfumeuse, une danseuse et un enfant magicien nous entraînent dans l’éblouissement de l’imagination, de l’amour, aux confins de la folie et de la mort.

L’Isle aux abeilles noires est ma première rencontre avec la plume d’Andrée Christensen et quelle rencontre! Ce roman, très atypique, raconte l’histoire de trois familles arrivées sur l’île. Un endroit rempli de mythes, une île pleine de mystères. Dans ces lieux si particuliers, chaque famille et chaque enfant y fera rayonner son métier.

Les enfants nés sur l’île ont tous un lien important, avec des dons propres à chacun qui sont hors du commun. Il y a un beau message d’amour et sur ce lien particulier qui lie les gens nés sur l’île. Leurs dons singuliers donnent l’impression que l’île est pour beaucoup dans ce cadeau qu’ils ont reçu. Ils ont tous un talent différent qui les amène à avoir besoin des uns des autres pour se compléter.

Il y a plusieurs personnages, ils sont tous importants et on s’attache énormément à eux. L’auteure réussit à nous captiver par rapport à ce qu’ils vivent. Vers la fin du livre, ce sont les personnages en lien avec l’apiculture qui prennent le dessus, puisque les abeilles sont intimement liées à leur histoire.

« Quand Helios parle à sa fille, il a des abeilles dans les yeux et les mots coulent de sa bouche comme du miel. »

C’est une lecture facile et agréable, mais aussi très riche par son contenu. Certaines portions du livre sont plus poétiques, théâtrales, fantaisiste et il y a un certain mystère. J’ai eu l’impression, pendant ma lecture, que l’auteure avait voulu mettre en avant l’histoire des abeilles, pas seulement dans l’histoire mais aussi dans la construction du livre. Les chapitres très courts et les différentes parties me rappelaient un peu l’image de la vie d’une ruche, ses nombreux individus et les alvéoles de la ruche.

« Quand il vient vers ses ruches, Helios entre dans le temps des abeilles avec révérence, respect et reconnaissance. En leur présence, sa respiration ralentit naturellement, ses sens s’aiguisent, son cœur se dilate et bat au rythme de la ruche. »

La musique prend une place considérable dans le roman, pour chaque personnage. L’art en général est très présent, que ce soit à travers la danse, la création, les projets artistiques. On suit les membres des différentes familles sur plusieurs années, leurs joies, leurs drames, de grandes déchirures, la détresse, mais toujours, l’art et la nature.

Une nature omniprésente par ses lacs, sa mer, les oiseaux, les abeilles qui sont très marquantes dans l’histoire et dans la construction du roman. La famille d’apiculteur se détache des autres, ils deviennent des éléments principaux du roman, en pleine lumière. Les mythes associés à la nature se retrouvent dans le livre. La violence de la mer par exemple est accueillie en musique, pour amadouer la colère des vagues. Il y a vraiment de très beaux passages dans ce roman.

Je dois dire que j’ai pris du temps pour lire ce livre. Pas parce qu’il est ennuyant, au contraire, mais plutôt parce que c’est un livre foisonnant qui mérite qu’on s’y attarde. C’est une histoire qui est vraiment très agréable à lire, que je retrouvais chaque soir avec un grand plaisir. Un roman que je conseille énormément. C’est un livre qui plaira à plusieurs, que vous soyez attirés par l’histoire, la poésie, les récits familiaux ou l’art. Globalement, c’est un roman qui peut rejoindre beaucoup de lecteurs tant les thèmes abordés sont variés. L’écriture est vraiment très belle, poétique et magnifique.

Le roman est très riche, captivant à lire. Il inclut plusieurs petits poèmes dans le texte, au fil du récit. Il contient aussi beaucoup de références artistiques et musicales. Quand un des personnages joue du violoncelle par exemple, on retrouve les références de ses performances. Des notes en bas de page sont un ajout intéressant pour découvrir des pièces musicales et la source d’inspiration de l’auteure pour son roman.

Sur le site d’Andrée Christensen, on retrouve des projets complémentaires au roman: œuvres d’art, journal d’écriture, musique en fond sonore, etc. C’est très intéressant de pouvoir compléter la lecture du livre avec les autres projets autour de L’Isle aux abeilles noires.

Un roman coup de cœur que je vous conseille fortement, une merveilleuse découverte!

L’Isle aux abeilles noires, Andrée Christensen, éditions David, 356 pages, 2018

Les chants du large

les chants du largeIl y a, sur une île éloignée, une famille qui lutte pour freiner l’inéluctable exode. Alors que le nombre d’habitants et de bateaux diminue, les Connor s’attendent au pire. Cora tue le temps en décorant les maisons abandonnées aux couleurs de pays lointains, tandis que ses parents sont contraints d’accepter un emploi en alternance au loin. Puis il y a Finn, l’ingénieux garçon du clan qui, du haut de ses onze ans, toise la tempête qui se profile à l’horizon. Il ne laissera pas sa famille cabossée couler ainsi. Il fera revenir les poissons.

J’ai tellement aimé ce roman! Quand je l’ai commencé, le résumé me plaisait, mais je ne m’attendais pas du tout à ce genre de livre. Après quelques pages j’étais envoûtée. Je l’ai lu en deux jours, complètement absorbée par l’histoire. En fait, c’est plus que l’histoire. C’est surtout la façon de la raconter qui m’a profondément touchée. Une écriture délicate, parfois hachée, qui laisse par moments de grands blancs, de grands vides, comme le vent. Des blancs pour laisser passer le temps, pour montrer l’attente ou la solitude. Une répétition de mots, de bouts de chansons, de dialogues qui n’en sont pas tout à fait. Des passages du présent, qui parlent de Cora et Finn, et des passages du passé pour raconter aussi Aidan et Martha, leurs parents. Le même coin du monde, deux époques différentes qui se ressemblent tout de même un peu. Et la mer, toujours, pleine de promesses mais aussi de périls.

« Quand un corps, ou deux, s’embarque sur un bateau et ne revient pas après une tempête, les gens disent qu’il s’est noyé, même s’il existe, vraiment, d’innombrables façons de perdre la vie. »

À l’époque de Cora et de Finn, le hameau se vide de ses habitants. Il n’y a plus de poissons, donc plus de travail. Les gens abandonnent tout pour partir travailler ailleurs. Même le boulanger est parti, cuisinant ses derniers ingrédients pour ne pas les perdre et les offrant aux villageois avec la simple note: « Servez-vous s’il vous plaît. »

Aidan et Martha n’ont pas totalement abdiqué. Ils vivent toujours au village au bord de l’eau, mais quittent la région à tour de rôle pour partir travailler en Alberta. Ils travailleront sur les chantiers chacun leur mois, avant d’inverser les rôles. Pendant l’absence de l’un ou l’autre des parents, Cora utilise les guides de voyage du biblio-bateau pour recréer le monde dans les maisons abandonnées par les marins.

Puis, Finn trouve un poisson dans une mer qui ne devrait plus en contenir, faisant affluer les journalistes, et Cora disparaît. Aidan et Martha s’éloignent l’un de l’autre, pendant qu’une ancienne championne olympique revient au hameau et que d’étranges lettres arrivent peu à peu dans les maisons vides reconverties en pays. Emma Hooper nous amène dans un monde à la fois délicat et étrange où les éléments sont durs, mais représentent aussi le quotidien de gens pour qui la mer est le monde.

Les chants du large est un roman d’amour, mais pas au sens où la plupart des gens l’entendent. C’est un roman sur l’amour de la mer, la place qu’elle prend dans la vie des insulaires. Un roman sur l’amour entre un pêcheur et une tisseuse de filets. Entre un frère et une sœur. Entre des adultes qui se sont perdus puis retrouvés. Un roman sur l’amour d’un lieu, qu’on aime, qu’on déteste, qu’on veut parfois quitter mais où l’on revient toujours. À la fois s’inspirant des chansons de marins, de la mer et des contes, avec un petit quelque chose de l’émerveillement qui leur est associé.

« Tout le monde croyait, tout le monde savait que les sirènes étaient les morts de la mer qui vous chantaient leur amour. Quand la pluie ou les vagues ne faisaient pas trop de bruit, vous pouviez les entendre dans le vent, la plupart des nuits. »

Les personnages d’Emma Hooper sont des gens de peu de mots, qui communiquent beaucoup plus à travers leurs gestes et à travers la musique. Quelques gestes posés pour raconter la tristesse, le plaisir, l’impatience, le désir, l’amour. L’importance magnifiée de petites choses qui représentent, en fin de compte, tout. L’importance d’une plume d’oiseau, des filets de pêche, des mots. Mais la musique, toujours présente, rythme le texte et le quotidien des personnages.

« C’est très important, insista Aidan. C’est très, très important que tu continues ta musique, un point c’est tout.

Mais papa, c’est plus important que des chaussures? demanda Cora. Tu crois? Vraiment?

Oui ça l’est, dit son père. »

L’humanité avec ses failles et ses grandeurs dans tout ce qu’elle a de plus simple. L’importance des toutes petites choses, dans un monde abandonné où ne reste que l’espoir du retour des poissons, l’attente d’une vie presque normale.

L’originalité de ces mêmes petites choses, dans les maisons délaissées des pêcheurs,  l’imagination de Cora qui fait venir le monde à Big running, alors que le monde l’a justement abandonné. L’atmosphère qui sent la mer salée, l’humidité, les chandails de laine et le kool-aid au raisin.

Un livre que je relirai, pour retrouver cet univers si particulier, mais au fond si simple, qui raconte une histoire presque universelle, d’une façon unique. Une auteure dont je veux aussi découvrir le premier roman, Etta et Otto (et Russell et James).

Les chants du large est un coup de cœur, sûrement une de mes lectures les plus marquantes de l’année. J’ai aimé passionnément ce livre au point d’avoir envie de me perdre dedans, d’y rester un moment. Une belle découverte, une lecture envoûtante, qui m’a accompagnée et enveloppée pendant deux jours. J’espère simplement que vous y trouverez ce que moi j’y ai trouvé.

Le plaisir et l’envoûtement. La musique. Et un peu aussi, le vent du large…

Les chants du large, Emma Hooper, éditions Alto, 448 pages, 2018