Les chants du large

les chants du largeIl y a, sur une île éloignée, une famille qui lutte pour freiner l’inéluctable exode. Alors que le nombre d’habitants et de bateaux diminue, les Connor s’attendent au pire. Cora tue le temps en décorant les maisons abandonnées aux couleurs de pays lointains, tandis que ses parents sont contraints d’accepter un emploi en alternance au loin. Puis il y a Finn, l’ingénieux garçon du clan qui, du haut de ses onze ans, toise la tempête qui se profile à l’horizon. Il ne laissera pas sa famille cabossée couler ainsi. Il fera revenir les poissons.

J’ai tellement aimé ce roman! Quand je l’ai commencé, le résumé me plaisait, mais je ne m’attendais pas du tout à ce genre de livre. Après quelques pages j’étais envoûtée. Je l’ai lu en deux jours, complètement absorbée par l’histoire. En fait, c’est plus que l’histoire. C’est surtout la façon de la raconter qui m’a profondément touchée. Une écriture délicate, parfois hachée, qui laisse par moments de grands blancs, de grands vides, comme le vent. Des blancs pour laisser passer le temps, pour montrer l’attente ou la solitude. Une répétition de mots, de bouts de chansons, de dialogues qui n’en sont pas tout à fait. Des passages du présent, qui parlent de Cora et Finn, et des passages du passé pour raconter aussi Aidan et Martha, leurs parents. Le même coin du monde, deux époques différentes qui se ressemblent tout de même un peu. Et la mer, toujours, pleine de promesses mais aussi de périls.

« Quand un corps, ou deux, s’embarque sur un bateau et ne revient pas après une tempête, les gens disent qu’il s’est noyé, même s’il existe, vraiment, d’innombrables façons de perdre la vie. »

À l’époque de Cora et de Finn, le hameau se vide de ses habitants. Il n’y a plus de poissons, donc plus de travail. Les gens abandonnent tout pour partir travailler ailleurs. Même le boulanger est parti, cuisinant ses derniers ingrédients pour ne pas les perdre et les offrant aux villageois avec la simple note: « Servez-vous s’il vous plaît. »

Aidan et Martha n’ont pas totalement abdiqué. Ils vivent toujours au village au bord de l’eau, mais quittent la région à tour de rôle pour partir travailler en Alberta. Ils travailleront sur les chantiers chacun leur mois, avant d’inverser les rôles. Pendant l’absence de l’un ou l’autre des parents, Cora utilise les guides de voyage du biblio-bateau pour recréer le monde dans les maisons abandonnées par les marins.

Puis, Finn trouve un poisson dans une mer qui ne devrait plus en contenir, faisant affluer les journalistes, et Cora disparaît. Aidan et Martha s’éloignent l’un de l’autre, pendant qu’une ancienne championne olympique revient au hameau et que d’étranges lettres arrivent peu à peu dans les maisons vides reconverties en pays. Emma Hooper nous amène dans un monde à la fois délicat et étrange où les éléments sont durs, mais représentent aussi le quotidien de gens pour qui la mer est le monde.

Les chants du large est un roman d’amour, mais pas au sens où la plupart des gens l’entendent. C’est un roman sur l’amour de la mer, la place qu’elle prend dans la vie des insulaires. Un roman sur l’amour entre un pêcheur et une tisseuse de filets. Entre un frère et une sœur. Entre des adultes qui se sont perdus puis retrouvés. Un roman sur l’amour d’un lieu, qu’on aime, qu’on déteste, qu’on veut parfois quitter mais où l’on revient toujours. À la fois s’inspirant des chansons de marins, de la mer et des contes, avec un petit quelque chose de l’émerveillement qui leur est associé.

« Tout le monde croyait, tout le monde savait que les sirènes étaient les morts de la mer qui vous chantaient leur amour. Quand la pluie ou les vagues ne faisaient pas trop de bruit, vous pouviez les entendre dans le vent, la plupart des nuits. »

Les personnages d’Emma Hooper sont des gens de peu de mots, qui communiquent beaucoup plus à travers leurs gestes et à travers la musique. Quelques gestes posés pour raconter la tristesse, le plaisir, l’impatience, le désir, l’amour. L’importance magnifiée de petites choses qui représentent, en fin de compte, tout. L’importance d’une plume d’oiseau, des filets de pêche, des mots. Mais la musique, toujours présente, rythme le texte et le quotidien des personnages.

« C’est très important, insista Aidan. C’est très, très important que tu continues ta musique, un point c’est tout.

Mais papa, c’est plus important que des chaussures? demanda Cora. Tu crois? Vraiment?

Oui ça l’est, dit son père. »

L’humanité avec ses failles et ses grandeurs dans tout ce qu’elle a de plus simple. L’importance des toutes petites choses, dans un monde abandonné où ne reste que l’espoir du retour des poissons, l’attente d’une vie presque normale.

L’originalité de ces mêmes petites choses, dans les maisons délaissées des pêcheurs,  l’imagination de Cora qui fait venir le monde à Big running, alors que le monde l’a justement abandonné. L’atmosphère qui sent la mer salée, l’humidité, les chandails de laine et le kool-aid au raisin.

Un livre que je relirai, pour retrouver cet univers si particulier, mais au fond si simple, qui raconte une histoire presque universelle, d’une façon unique. Une auteure dont je veux aussi découvrir le premier roman, Etta et Otto (et Russell et James).

Les chants du large est un coup de cœur, sûrement une de mes lectures les plus marquantes de l’année. J’ai aimé passionnément ce livre au point d’avoir envie de me perdre dedans, d’y rester un moment. Une belle découverte, une lecture envoûtante, qui m’a accompagnée et enveloppée pendant deux jours. J’espère simplement que vous y trouverez ce que moi j’y ai trouvé.

Le plaisir et l’envoûtement. La musique. Et un peu aussi, le vent du large…

Les chants du large, Emma Hooper, éditions Alto, 448 pages, 2018

Moby Dick, livre premier et livre second (BD)

Moby dick BD livre premier et livre secondL’adaptation magistrale d’un classique de la littérature américaine. Des campagnes de pêche de plus de trois ans, les dangers de l’océan, la chasse elle-même où, armés de simples lances et harpons à bord de légères chaloupes, les marins s’exposent aux réactions redoutables et aux assauts furieux de cachalots de plus de soixante tonnes. En plus de la chasse, le travail harassant de remorquage, de dépeçage et de fonte du lard afin d’en extraire la précieuse huile ; souvent trois jours d’efforts continus sans le moindre repos… Les conditions de vie extrêmes de ces hommes, les dangers quotidiens où les matelots exorcisent leur peur en la muant en rage à l’encontre des cétacés qu’ils massacrent. Rage sournoisement attisée par cette folie de vengeance aveugle et obsessionnelle du capitaine Achab envers Moby Dick, le cachalot blanc qui lui a arraché la jambe par le passé.

Après avoir lu le roman de Melville, j’ai eu envie de voir comment serait son adaptation en bandes dessinées. Je me suis d’abord penchée sur celle de Jouvray et Alary, que j’ai bien aimé. Puis sur celle-ci.

J’apprécie beaucoup le travail de Chabouté qui va toujours chercher une part de noirceur dans l’histoire pour la transmettre avec brio à travers ses illustrations. Cette BD n’y fait pas exception. Je n’ai pas tout lu de cet auteur, mais ce que j’en ai lu m’a plu. Il a un talent certain pour mettre le doigt sur les détails qui sont importants et qui font la différence, qu’il s’agisse d’une adaptation ou d’une oeuvre originale.

Le dessin de Chabouté est en noir et blanc, très approprié pour le texte de Melville. Il lui donne tout de suite un aspect un peu plus sombre, plus inquiétant, comme le sont certains passages du roman. Il nous avise tout de suite de rester sur nos gardes, car quelque chose va se produire. C’est ce que j’aime chez cet auteur. Ici, il transmet à merveille le côté sombre qu’on peut, par moments, retrouver dans Moby Dick.

Ce choix permet de présenter les personnages d’une manière différente, où ils sont beaucoup plus expressifs. On sent facilement leurs émotions, le dégoût, la haine, le désir de vengeance, la peur.

Divisé en chapitres, qui reprennent des bouts de texte du roman, l’auteur pose le cadre de l’histoire à venir et l’atmosphère. On retrouve les infimes détails des romans quant aux scènes clés du livre, avec plus de longueurs que la BD de Jouvray et Alary. Le roman est long (pour moi, ce n’est pas un défaut) et par ce choix, l’adaptation de Chabouté se rapproche bien plus du roman de Melville. Les personnages y sont plus détaillés et plus fidèlement représentés.

J’ai trouvé cette adaptation très intéressante, fidèle au livre de Melville, mais sans n’en être qu’un pâle résumé. C’est une histoire à part entière, prenante, portée par le souffle qui caractérise habituellement les livres de Chabouté que j’ai pu lire jusqu’à maintenant.
La façon dont l’auteur manie le texte original, terminant le second livre par la célèbre phrase qui débute le roman, est brillant. C’est une adaptation à la fois fidèle et originale. Elle m’a beaucoup plu.

Sans doute une adaptation en BD presque parfaite. On y retrouve toute l’essence du roman de Melville. Comme elle tient sur deux livre, ce choix permet à l’auteur plus de latitude et offre une impression de lecture plus proche de l’œuvre originale.

À conseiller!

Moby Dick, livre premier, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 120 pages, 2014

Moby Dick, livre second, Christophe Chabouté, éditions Vents d’Ouest, 136 pages, 2014

Dans les eaux du Grand Nord

Dans les eaux du grand nordPuant, ivre, brutal et sanguinaire, Henry Drax est harponneur sur le « Volunteer », un baleinier du Yorkshire en route pour les eaux riches du cercle polaire arctique. Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l’armée traînant une mauvaise réputation, n’a pas de meilleure option que d’embarquer sur le baleinier comme médecin. En Inde, pendant le siège de Delhi, Sumner a cru avoir touché le fond de l’âme humaine, et espère trouver du répit sur le « Volunteer »… Mais pris au piège dans le ventre du navire avec Drax , il rencontre le mal à l’état pur et est forcé d’agir. Alors que les véritables objectifs de l’expédition se dévoilent, la confrontation entre les deux hommes se jouera dans l’obscurité et le gel de l’hiver arctique.

Dès le début du roman, on est transporté dans un univers dur, sordide et assez cruel. On sent que quelque chose plane, qu’il va se produire des choses terribles. L’atmosphère est très prenante, enveloppante, inquiétante.

« La pêche du Groenland est dangereuse. Je préfère rester chez moi, au chaud et au sec, ça réduit beaucoup le risque de mort violente. »

Je suis passée par toutes sortes de sentiments pendant ma lecture. La première partie, alors que l’équipage est encore à terre, m’a plutôt intéressée puisqu’il s’agit de la première rencontre avec les personnages et surtout, avec Patrick Sumner le chirurgien et Henry Drax, le harponneur. On voit tout de suite que le voyage ne s’annonce pas de tout repos. Drax est cruel, sanguinaire, assoiffé de sang et de violence. Sumner pour sa part cache certaines choses de son passé que l’on apprendra plus tard, mais il n’est pas le seul. Plusieurs membres de l’équipage ont aussi quelques squelettes dans le placard.

« Le métier de chirurgien sur un baleinier est inconfortable, ennuyeux et mal payé. Il attire en général des étudiants en médecine qui ont besoin d’argent, pas des hommes de votre âge et de votre expérience. »

La partie la plus difficile est sans doute celle sur le bateau. Je dois avouer que je l’ai trouvé très dure. Il y a des scènes cruelles, décrites avec beaucoup de détails médicaux qui donnent un peu la nausée. Un crime violent et sordide arrive et la justice des hommes sur le bateau est beaucoup plus axée sur les apparences que sur l’envie véritable de faire la lumière sur ce qui s’est produit. J’avoue m’être un peu lassée des descriptions médicales des blessures et de la rudesse de la vie à bord alors que plusieurs sont malades et qu’on nous décrit plus de choses qu’on aurait envie de lire. Je crois que cette portion de l’histoire est principalement là pour nous montrer à quel point Henry Drax est un personnage abominable, pervers, mesquin, sans morale, perçu comme le diable en personne. Il fait cavalier seul et n’hésite pas à escroquer même les gens avec qui il passe des ententes. Il donne le frisson et représente constamment une menace.

« C’est un connard et une brute, mais on peut en dire autant de la moitié des hommes réunis sur ce rafiot. Si vous cherchez des personnes douces et raffinées, Sumner, ce n’est pas sur un baleinier du Groenland que vous les trouverez. »

Ou encore:

« Parler à Drax revient à crier dans les ténèbres avec l’espoir que les ténèbres vous répondront. »

Là où j’ai eu l’impression de retrouver vraiment mon intérêt du début à cette histoire, c’est lorsque les hommes se retrouvent sur la banquise et doivent survivre. Il y a la rencontre avec des animaux sauvages, le manque de vivres, le contact avec des autochtones. Et toujours Henry Drax le fou, mais cette fois, ses motivations sont en quelque sorte « explicables », il a certaines « raisons » pour faire ce qu’il fait, alors que ce n’est pas le cas sur le bateau. Ça ne l’empêche pas d’être toujours aussi cinglé, sauf que l’histoire prend une tournure différente, moins statique et moins axée sur le crime crapuleux du bateau.

« J’imagine que le Seigneur ne passe pas beaucoup de temps ici, dans les eaux du Nord. Sans doute qu’il n’aime pas trop le froid. »

La portion qui se déroule dans le Grand Nord m’a vaguement rappelé le livre Terreur de Dan Simmons (livre que je vous suggère d’ailleurs car il est vraiment excellent). Les marins ne sont pas préparés à affronter la rudesse du climat, la neige, le manque de vivres, la glace. On retrouve les éléments clés d’une expédition classique, sauf que Drax amène toute la notion de justice et de criminalité à l’histoire. J’ai particulièrement aimé la rencontre de Sumner avec le prêtre puis avec le peuple du Grand Nord.

La dernière partie du livre nous ramène à l’enquête et la recherche de justice et j’attendais avec impatience de voir comment ça se terminerait. J’ai été satisfaite du dénouement et de la façon dont l’auteur nous présente ce qui est arrivé à Drax et à Sumner. Cette portion de l’histoire me rappelle plus typiquement le roman d’enquête, toujours avec son côté historique.

Dans l’ensemble, Dans les eaux du Grand Nord est un roman que j’ai plutôt aimé, même si j’ai été décontenancée par la portion se déroulant sur le bateau. Il y a des longueurs et ce qui s’y produit est vraiment rude. En commençant le roman, je m’attendais un peu plus à un livre faisant une grande part à la nature. Tout, de la couverture au résumé, me semblait aller en ce sens. La nature arrive véritablement quand l’équipage débarque sur les terres hostiles du Grand Nord.

J’ai quand même passé un bon moment de lecture. Meilleur dans la seconde partie du livre, qui colle beaucoup plus aux attentes que j’en avais. La nature y est plus présente, l’aventure aussi, ainsi que l’aspect « policier » ou d’enquête. Je me serais toutefois passée de toutes les descriptions médicales nauséeuses et de l’état des intestins des uns et des autres. J’ai eu l’impression d’une sorte d’essoufflement dans cette première partie, ce qui n’a pas été le cas dans la seconde.

Malgré tout, le voyage à bord du Volunteer est de ceux que l’on n’oublie pas de sitôt…

Dans les eaux du Grand Nord, Ian McGuire, éditions 10-18, 312 pages, 2018

 

 

Moby Dick (BD)

Moby Dick BD« Les grandes écluses du monde des merveilles s’ouvraient devant moi, et, dans les folles imaginations qui me faisaient pencher vers mon désir, deux par deux entraient en flottant dans le secret de mon âme des processions sans fin de baleines avec, au milieu, le grand fantôme blanc de l’une d’elles, pareil à une colline de neige dans le ciel. » – Herman Melville

C’est d’abord la magnifique couverture qui m’a attirée vers cette bande dessinée et le fait qu’il s’agit d’une adaptation du roman de Herman Melville. J’étais plutôt curieuse de voir comment on pouvait adapter en bande dessinée un monument littéraire comme Moby Dick.

Avec cette bd de plus de 120 pages, Jouvray et Alary nous offre une vision de l’oeuvre de Melville plutôt juste par rapport au roman. Les grandes lignes et les points tournant dans le roman y sont. Ce qui m’a plu, c’est que les premières pages abordent l’histoire par la fin. C’est une façon intéressante de la raconter, alors que contrairement au roman, on sait ici tout de suite ce qui est arrivé à Ishmaël. En partie du moins.

Si le dessin de la page couverture est magnifique, l’intérieur n’en est pas moins intéressant. Le trait de crayon donne tout de suite le ton à cette histoire, où l’on s’attend à plusieurs péripéties. Je dirais que l’histoire est plutôt fidèle à l’originale, très fidèle même, en résumant parfaitement le roman. Toutefois, les événements s’enchaînent assez vite. Comme il s’agit d’une adaptation, j’imagine bien que les auteurs ont fait ce choix, d’axer le récit sur les moments où l’action est plus présente. Ceux qui ont apprécié les détails du roman sur les baleines, la chasse et la vie marine seront déçus. On ne les retrouve pas ici. Mais plus de pages pour une bd auraient peut-être été trop. Cependant, c’est ce côté, sans doute, qui plaira un peu moins aux puristes, alors que ceux qui se sont ennuyés pendant ces passages devraient aimer l’adaptation. Moi, j’ai beaucoup aimé cette lecture, même si j’ai adoré le roman. Elle m’a donné l’impression de replonger dans l’histoire de Melville, cette fois en ayant des images de baleinier, de chasse et de bateau.

La bande dessinée est construite en trois chapitres, qui abordent chacun des moments clés de l’histoire. La première page de chaque chapitre se voit attribuée des couleurs allant crescendo, jusqu’au dernier chapitre, orangé et rouge sang, qui rappelle la chasse à la baleine. J’aime également beaucoup la fin de la bd. Pas qu’elle diffère du roman, mais la façon de transposer l’histoire est un peu différente et ça m’a plu.

Je trouve qu’il faut un certain courage pour oser s’attaquer à un classique du genre et j’ai trouvé l’exercice plutôt réussit dans le cas de cette bande dessinée. Les moments clés y sont et les caractéristiques des personnages également.

Une autre adaptation en bande dessinée m’attend dans ma pile. Je trouve intéressant, après avoir lu le chef-d’oeuvre de Melville, de comparer les différentes adaptations qui ont ensuite été faites. C’est une belle façon de poursuivre l’aventure du Pequod, un baleinier que je ne suis pas encore prête à laisser partir.

Moby Dick, librement adapté du roman de Herman Melville, Olivier Jouvray, Pierre Alary, Éditions Soleil, 122 pages, 2014

Jours barbares

jours barbares photoLe surf ressemble à un sport, un passe-temps. Pour ses initiés, c’est bien plus : une addiction merveilleuse, une initiation exigeante, un art de vivre. Élevé en Californie et à Hawaï, William Finnegan a commencé le surf enfant. Après l’université, il a traqué les vagues aux quatre coins du monde, errant des îles Fidji à l’Indonésie, des plages bondées de Los Angeles aux déserts australiens, des townships de Johannesburg aux falaises de l’île de Madère. D’un gamin aventureux, passionné de littérature, il devint un écrivain, un reporter de guerre pour le New Yorker. À travers ses mémoires, il dépeint une vie à contre-courant, à la recherche d’une autre voie, au-delà des canons de la réussite, de l’argent et du carriérisme ; et avec une infinie pudeur se dessine le portrait d’un homme qui aura trouvé dans son rapport à l’océan une échappatoire au monde et une source constante d’émerveillement. 

J’avais très envie de lire Jours barbares dont j’entends beaucoup parler depuis un moment. Sous-titré Une vie de surf, ces mémoires du journaliste William Finnegan du New Yorker se lisent comme un roman. Je ne pensais pas me laisser happer aussi facilement par le récit qu’il nous fait de son enfance, son adolescence, ses vagabondages à l’âge adulte et sa vie professionnelle, toujours en étant rythmé par le surf. Le livre est passionnant et je crois que c’est essentiellement dû à la façon qu’a Finnegan de raconter. Ça se lit tellement bien, on entre dans ses souvenirs, on le laisse nous parler avec lucidité de son parcours, des lieux qu’il a habité, de ses premiers pas dans la vie adulte et de ses premier balbutiements en tant que journaliste.

Jour barbares débute en 1966. William a 14 ans. C’est un expatrié – à cause du travail de son père – qui vient d’arriver à Hawaï et qui surfe depuis trois ans déjà.

« Je n’ai même pas envisagé, serait-ce fugacement, que je pouvais avoir le choix entre surfer et m’en abstenir. »

Il nous parle de son excitation de surfer à Hawaï, mais aussi des problèmes d’intégration quand on est un haole (un non-autochtone). Il y est beaucoup question de racisme par exemple, mais aussi de l’histoire du surf, de la culture hawaïenne et des peuples autochtones de l’île.

C’est d’ailleurs sans doute un des aspects vraiment très intéressant du livre, cette remise en contexte, dans la société où se déroule le récit, de ce qui se passait à cette époque-là. Il aborde de grandes questions comme la ségrégation raciale, l’apartheid, les droits civiques, la politique, l’environnement, tout en gardant comme fil conducteur le surf. J’aime les gens passionnés, leur façon de parler de leur passion, la lumière qui les anime , peu importe ce qui les fait vibrer. Finnegan réussit à nous transmettre cette étincelle à travers les hauts et les bas reliés à la pratique de ce sport, devenu une véritable religion.

Le livre est à la fois un récit de voyage, une autobiographie, un ouvrage sportif, un roman, un livre sociologique, ce qui en fait une lecture passionnante, à la fois instructive et divertissante. L’ouvrage regorge de références intéressantes. Beaucoup liées au monde du surf, naturellement, mais aussi de films et de musique. Il contient énormément de références littéraires, de James Michener en passant par Moby Dick. Il y a également des références à Jack Kerouac, ce qui m’a réjouie, mais pas vraiment étonnée! En tombant sous le charme de cet écrivain-phare de la Beat Generation, Finnegan et un ami décident de traverser les États-Unis. Le voyage est au cœur de sa vie, même si le surf demeurera toujours en première place. C’est d’ailleurs le surf qui pousse au voyage.

« Nous étions des bêtes curieuses, des émissaires, un objet d’amusement. Personne ne comprenait ce que nous cherchions. Nous regrettions de n’avoir pas emporté au moins un magazine de surf. Les livres de poche imbibés de pluie au fond de nos sacs à dos ne nous étaient visuellement d’aucun secours. (Tolstoï ne surfait pas.) »

William Finnegan signe un très beau livre et retrace des moments qui sont importants afin de comprendre aussi le monde, ainsi que la société américaine. Le surf est toujours là, jamais très loin, mais l’auteur a tout de même vécu beaucoup de choses. Il a longtemps vibré uniquement pour le surf, de voyages en voyages, avant de faire toutes sortes de boulots alimentaires, d’écrire, d’être libraire, d’enseigner, puis de devenir journaliste et correspondant de guerre, mari et père de famille.

Le livre est complété par un glossaire du surf en fin de volume, glossaire grandement apprécié quand on n’est pas soi-même surfer. Des photographies en noir et blanc agrémentent chaque début de chapitres. Je trouve que cet ajout est un petit plus au plaisir de découvrir l’histoire de l’auteur et de le suivre dans ses voyages de surf un peu partout dans le monde.

« …le surf devint pour moi un excellent refuge, un rempart contre tout conflit – une raison de vivre, dévorante, physiquement épuisante et riche de joies. Il traduisait aussi très clairement – par sa futilité vaguement hors-la-loi, son renoncement à tout travail productif -, le désamour que je ressentais vis-à-vis du système. »

Voyages, d’ailleurs, qui n’ont pas toujours été de tout repos, qui l’ont éloigné de sa famille, l’ont parfois rendu malade et ont créé un grand décalage entre lui et les autres personnes qu’il côtoyait avant. Par moment d’ailleurs, l’appel des vagues a été moins fort que d’autres centres d’intérêt, comme le journalisme par exemple, qui lui permet de découvrir d’autres mondes, mais le surf est toujours là, même quand la passion est moins vive. En tournant la dernière page, je réalise que le sous-titre du livre, Une vie de surf, prend vraiment tout son sens.

Je ne crois pas qu’on doive surfer pour apprécier ce livre. Oui, l’auteur parle beaucoup de nombreux aspects de ce sport: les planches, les vagues, les modes au fil du temps, les spots pour surfer, les communautés de passionnés, les dangers et la dopamine qui sont en ligne directe avec le fait de monter sur une planche. Mais c’est avant tout un récit qui est passionnant dans son contexte social, politique et culturel de l’époque.

J’étais certaine d’aimer ce livre lorsque je l’ai commencé, mais je ne pensais pas prendre autant de plaisir à le lire. Je pouvais dévorer une centaine de pages par jour, attendant toujours le moment de reprendre l’histoire. C’est fluide, bien écrit (et bien traduit), amusant par moments. J’ai appris beaucoup de choses, d’abord sur le surf, un sport qui m’intéresse bien, mais que je n’ai jamais pratiqué. Il y a également beaucoup d’informations sur l’époque, la façon dont le surf était vécu et perçu, mais aussi l’évolution de la société en général. Jour barbares est bien plus qu’un livre sur le surf, bien plus aussi que des mémoires. C’est à la fois le récit d’une grande passion, les mémoires d’un écrivain de talent et un portrait fascinant de la société de 1966 à 2015.

Aujourd’hui paraît au Québec la version poche du livre de William Finnegan, Jours barbares. C’est une excellente occasion de découvrir ce livre fabuleux! Je vous le suggère fortement. D’ailleurs, la chaleur actuelle se prête bien à cette lecture. C’est un livre qui sent l’été et qui donne envie d’eau et de soleil.

Ce livre a remporté le Prix Pulitzer 2016 dans la catégorie Mémoires et le Prix America 2017.

Jours barbares, William Finnegan, éditions du sous-sol, 528 pages, 2017