Heartstopper t.4: Choses sérieuses

Charlie était persuadé que Nick ne partagerait jamais ses sentiments. Pourtant, les voilà officiellement en couple, et Charlie se sent de plus en plus prêt à dire « je t’aime ». Nick partage ses sentiments, mais il a plein de choses en tête, notamment faire son coming-out à son père et les possibles troubles alimentaires de Charlie. Alors que l’été devient automne et que la rentrée approche, Charlie et Nick vont en apprendre beaucoup sur l’amour, le vrai, et tout ce qu’il implique. Heartstopper est un livre qui aborde des sujets forts tel que l’amour, l’amitié, la loyauté, et les maladies mentales. Il réunit les tranches de vie de Charlie et Nick pour créer quelque chose de plus grand, qui peut parler à toutes et tous.

Choses sérieuses est le quatrième tome de la série Heartstopper. Ce tome sera l’avant-dernier de la série. C’est mon tome préféré jusqu’à maintenant. Je le trouve plus abouti et plus intéressant à différents niveaux.

Dans ce roman graphique, on retrouve Charlie et Nick, après leur voyage à Paris. Ils sont en vacances et passent un moment sur la plage avec leurs amis. Charlie a envie de glisser les mots « je t’aime » à son amoureux, des mots si difficiles à dire quand tout ce que l’on fait est une première fois. Nick pour sa part s’inquiète beaucoup pour Charlie, depuis qu’il a découvert ses problèmes alimentaires. Il aimerait aborder le sujet et voudrait lui offrir son aide et l’épauler, mais il ne sait pas comment amener le sujet. D’autant plus que c’est la période de l’année où Nick part en vacances avec sa famille. Lui et Charlie devront apprendre à vivre une première vraie séparation.

Avec ce tome, l’auteure aborde le problème de santé mentale et l’anorexie chez les garçons, avec plus de profondeur que dans les autres tomes. Ce sont des sujets dont on a beaucoup parlé chez les filles, mais très peu chez les garçons. C’est donc intéressant de voir un roman graphique accessible et romantique, s’y intéresser. L’histoire est pleine de tendresse, mais démontre aussi que l’amour ne soigne pas la maladie mentale et que la personne malade doit trouver son chemin par elle-même, aussi bien entourée et épaulée soit-elle. 

En bonus, on a droit à quelques planches sur l’histoire entre M. Ajayi et M. Farouk, les deux professeurs qu’on a pu voir un peu plus dans le troisième tome, lors du voyage à Paris. Ce sont de petites scènes dans leur univers. C’est charmant. Alice Oseman offre d’ailleurs dans tous ses tomes des compléments aux histoires principales. Un petit plus agréable pour ceux qui aiment la série et ses personnages.

J’ai beaucoup apprécié ce tome qui me semble plus intimiste et plus poussé que les autres. L’histoire est bien amenée et la relation entre les deux adolescents demeure belle et pleine de douceur, même si ce que vit Charlie est très difficile. Il est heureusement bien entouré, ce qui lui apporte l’aide dont il a besoin. Dans cette histoire, la famille occupe aussi une grande place, que ce soit du côté de Charlie ou du côté de Nick, ce que j’ai trouvé pour ma part très intéressant.

Si vous ne le saviez pas encore, les droits de Heartstopper ont été achetés par Netflix pour en faire une série. Le tournage a prit fin cette année. J’ai hâte de voir de quelle façon cette série sera portée à l’écran. Je regarderai assurément. J’attends également avec impatience le cinquième et dernier tome de ce roman graphique qui m’a fait passer de très beaux moments! 

Voici mon avis sur les autres tomes de la série:

Heartstopper t.4: Choses sérieuses, Alice Oseman, éditions Hachette, 320 pages, 2021

De la maladie

Dans ce court texte écrit en 1926 pour la revue de T. S. Eliot, Virginia Woolf s’interroge sur cette expérience particulière dont personne ne parle, dont le langage peine à rendre compte mais que tout le monde connaît : la maladie. Lorsqu’on tombe malade, constate-t-elle, la vie normale interrompt son cours réglé pour laisser place à un état de contemplation où le corps reprend ses droits et où l’univers apparaît soudain dans son indifférence totale à la vie humaine.

Depuis ma découverte de Mrs Dalloway à la fin de l’adolescence, j’ai toujours eu un faible pour Virginia Woolf. Je n’ai pas lu toute son œuvre, mais je trouve son travail intéressant. La biographie de l’auteure aussi est fascinante. De la maladie est un tout petit livre, un court texte, un essai, écrit par Woolf à la demande de T.S. Eliot pour une revue et paru en 1926.

C’est un livre vers lequel je reviens toujours lorsque je suis malade. Ayant été opérée ce printemps et au repos forcé pendant un mois, j’ai tout de suite repensé à ce livre dans ma bibliothèque et j’ai eu envie de le relire, encore une fois. C’est d’ailleurs la quatrième fois que je le lis. Woolf a connu plusieurs fois la maladie pendant sa vie. Elle a aussi eu de longues périodes où elle a été réduite à être un témoin immobile du monde. Elle a connu des épisodes sombres de dépression majeures. Elle s’est d’ailleurs suicidée à l’âge de 59 ans.

Dans ce texte, elle parle de la position du malade, forcé de s’arrêter, alors que le reste du monde s’agite. Elle parle de la maladie, certes, mais aussi de beaucoup d’autres choses: de la nature, du paradis, de la littérature, de la création. C’est un texte introspectif, mais également très ouvert. Le malade, arrêté, est alors sensible à tout ce qui se déroule autour de lui. Il est plus réceptif à certaines choses, comme la nature qui bouge tout doucement. Il est plus réceptif à certaines lectures ou œuvres que la maladie prédispose à accueillir. C’est un texte court, mais ça me plait définitivement beaucoup.

« Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte. »

Une relecture qui m’a fait du bien. C’est étonnant comment je me sens apaisée après l’avoir lu, chaque fois. Pourtant ce n’est pas un texte qu’on qualifierait de réconfortant. C’est peut-être simplement parce qu’il participe à la déculpabilisation du malade de ne pas être « actif » alors que sa condition ne le lui permet pas. C’est un sujet fort peu traité d’ailleurs, autant à l’époque de Virginia Woolf que dans notre société actuelle axée sur la performance et la productivité à tout prix. 

« Il est admirable de relever que les poètes tirent la religion de la nature, que les gens vivent à la campagne pour que les plantes leur enseignent la vertu. »

De la maladie est un texte peu connu, sans doute assez mineur dans l’œuvre de Virginia Woolf, mais que moi j’aime particulièrement et que je prends plaisir à relire chaque fois.

De la maladie, Virginia Woolf, éditions Rivages, 59 pages, 2007

La chance vous sourit

la chance vous souritTour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

Ce recueil de nouvelles est très particulier, du moins sa lecture l’a été pour moi. J’adore les nouvelles en général et découvrir un nouvel auteur qui en écrit me plaît toujours beaucoup. Surtout quand il est talentueux. Et c’est le cas d’Adam Johnson.

Les nouvelles de ce recueil sont loin d’être joyeuses, mais elles sont écrites avec un talent certain, c’est indéniable. Il y a quelque chose dans la plume de Johnson qui va puiser au fin fond de l’être humain, dans les éléments les plus déstabilisants et dérangeants. Il y est beaucoup question de couples qui se déchirent, de vie de famille malheureuse, de la maladie qui prend possession de toutes les infimes parties de la vie, de pauvreté, de catastrophes à petite et grande échelle, de l’humain en général et de sa propension à réfléchir à la mort. Ce sont des nouvelles qui abordent la détresse, où les personnages tentent de s’adapter à de nouvelles situations difficiles.

« Dans la vie, beaucoup de décisions importantes sont prises à notre place. »

Le recueil contient six longues nouvelles, ou novellas. Voici un petit récapitulatif de chacune des histoires:

Nirvana
Cette histoire douce-amère, entre émerveillement, maladie et technologie, nous présente un homme dont la femme est clouée au lit, paralysée et sans aucune sensation. Ayant une peur terrible qu’elle se suicide, il cherche refuge dans la technologie en créant un programme permettant de converser avec le défunt Président du pays. Une nouvelle à la fois triste et troublante qui parle du quotidien et d’une vie de couple complètement chamboulée, où la musique de Nirvana et surtout, Kurt Cobain, tient une très grande place.

Ouragans anonymes
Nonc vit dans sa camionnette UPS avec son fils de deux ans, depuis le passage de l’ouragan Katrina et la disparition de la mère de son fils qui s’est volatilisée. Nonc la cherche, tout en tâchant de s’occuper de son fils « en attendant » et de livrer ses paquets dans un monde dévasté, rempli de détritus. Entre les poubelles des uns et le dénuement des autres, quelques minuscules lueurs d’espoir et de lumière.

Le saviez-vous?
Une femme raconte l’année de sa maladie, sa chimio et  ses traitements. Elle parle de sa famille, en observatrice extérieure, de leur façon de se comporter depuis l’annonce de sa maladie. Sa plus jeune fille est passée par une phase « Le saviez-vous? », alors qu’elle annonçait toujours, au détour d’une conversation, un fait étonnant, précédé de la fameuse phrase. Ici, elle est reprise par sa mère dans sa façon de raconter. Une histoire amère, qui parle de la vie familiale, la vie de couple et la relation difficile entre deux écrivains.

George Orwell était un de mes amis
Un ancien directeur de prison délaissé par sa femme et sa fille, reçoit d’étrange colis. Parallèlement, il confronte de nombreuses personnes qui sont passées par la prison qu’il dirigeait: d’anciens détenus, des collègues ou alors des guides lors de visites scolaires, depuis que la prison est devenue un lieu de mémoire. Il vit complètement en décalage avec ce qui se passe autour de lui. Cette nouvelle est sans doute l’une des plus dérangeante du recueil, avec la suivante, Prairie obscure.

Prairie obscure
Cette histoire met en scène un homme qui tente désespérément de contrer ses pulsions. Il a créé une affaire de dépannage informatique où il tente de « lutter » contre le fléau de la pornographie infantile. Sa façon de confronter les utilisateurs de ces photos illégales ou de s’occuper de ses petites voisines laissées à elles-mêmes, agissent comme une sorte de catharsis chez lui. Nouvelle troublante…

La chance vous sourit
Dans cette nouvelle qui donne son titre au recueil, deux hommes qui ont fuit la Corée du Nord, tentent de se reconstruire une vie à Séoul. Les choses ne sont pas faciles, car au-delà de ce qu’ils ont vécu, ils essaient de faire une croix sur le passé pour tenter de vivre une vie nouvelle dans un endroit beaucoup plus libre que ce qu’ils connaissaient. Le changement demande une grande dose de courage et d’adaptation.

Comme vous le constatez avec les résumés, les sujets sont assez sombres, très peu joyeux. Je reconnais totalement le talent de l’auteur pour écrire. Les nouvelles sont marquantes et abordent des sujets difficiles, des situations particulières qui présentent toutes une gamme d’émotions différentes. L’auteur pousse plus loin en instaurant à la fois un malaise chez le lecteur et un sentiment de tristesse. Il faut avoir une plume particulièrement convaincante pour réussir à écrire de cette façon.

« Les choses les plus vitales, on les cache à tout le monde y compris à soi-même. »

Les sujets abordés sont souvent très dur. La maladie, l’éclatement du couple, la détresse et une certaine forme de violence que les personnages s’infligent moralement. Je n’ai pas trouvé cette lecture « facile » à cause des sujets abordés, mais je dois dire que j’ai été souvent fascinée par la gravité des thèmes et surtout par la façon dont l’auteur les aborde. D’une façon dont on ne s’y attend pas. C’est sans doute ce qui fait le talent de l’auteur. Sa plume est dérangeante.

Dans l’ensemble, j’ai bien aimé cette lecture justement à cause de ce que l’auteur réussit à instiller au lecteur. Ce petit malaise et cette fenêtre immense ouverte sur la vie privée des personnages. C’est assez troublant. Les thèmes par contre, ne sont pas forcément ceux que j’aime particulièrement lire. C’est assez sombre et peu positif. Les histoires sont dramatiques, les personnages subissent toutes une série de malheurs auxquels ils doivent faire face. Son traitement du genre humain est particulièrement frappant de justesse.

« Nonc se demande si c’est vraiment possible, qu’il n’y ait aucune trace de l’existence d’une personne. Peut-être bien que oui si ta vie est suffisamment merdique, si tu vis complètement à la marge. »

Ce n’est donc pas un recueil de nouvelles très confortable. Il est dérangeant. Les personnages d’Adam Johnson nous sont assez antipathiques et ce qu’il nous raconte est troublant. J’ai aimé cette lecture pour ces raisons, même si les thèmes me rejoignent moins. Les nouvelles sont très urbaines, un peu trop à mon goût. C’est un portrait au vitriol où la beauté et la nature brillent par leur absence.

Adam Johnson a une plume particulièrement aiguisée, qui réussit à faire ressortir le côté sombre et peu avenant de l’être humain. Pour ces raisons, ces six histoires sont assez difficiles à oublier. Le titre du recueil, d’ailleurs, est plutôt ironique. Parfois, il est bon de sortir de sa zone de confort. C’est ce que nous offre ici Adam Johnson, avec beaucoup de talent.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Éditions Albin Michel, 320 pages, 2020

La ballade de Baby

ballade de BabyValises et sacs de plastique à la main, Baby et son père Jules débarquent à l’Hôtel Autriche, un recoin sombre du cœur de Montréal. Dans les yeux de la gamine, encore assez naïve pour garder un pied dans la féerie de l’enfance tandis que l’autre se pose déjà dans la réalité crue de l’âge adulte, le quotidien est nimbé de lumière— avec passages nuageux. Coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, les Hells Angels bourdonnent comme des abeilles, on appelle l’héroïne « lait au chocolat » et les danseuses nues sont les sirènes de la rue. C’est l’endroit parfait pour rêver. 
Enfin retraduite au Québec et suivie aujourd’hui de Sagesse de l’absurde — une série de leçons iconoclastes apprises par l’auteure auprès d’un père criminel à la petite semaine —, cette berceuse pour enfants perdus retrouve sa vraie voix et le chemin de la maison.

La ballade de Baby est paru dans une édition française il y a quelques années. Si le livre m’intéresserait énormément, la traduction était assez horrible et quelques extraits m’avaient vraiment fait fuir. Je m’étais promis d’attendre une traduction québécoise à ce très beau – et profondément troublant – livre d’Heather O’Neill. C’est enfin chose faite avec cette traduction exemplaire de Dominique Fortier chez Alto. Une traduction si plaisante à lire!

Un petit mot d’ailleurs sur le choix du titre. La ballade de Baby a été conservé, afin de faire le lien avec l’ancienne édition. Cependant, on a ajouté le sous-titre Berceuse pour enfants perdus, tellement évocateur de ce roman, tellement triste et lumineux à la fois. Je trouve qu’il décrit si bien le roman.

La ballade de Baby raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille qui vit avec son père. Devenu papa à quinze ans, Jules est loin d’être le père exemplaire par excellence. Il fait son possible, avec le peu qu’il a lui-même reçu.

« Jules m’avait toujours dit, si je rencontrais quelqu’un de dangereux, de rentrer en courant chez nous. Chez nous, c’était une chose qu’on pouvait mettre dans une valise et déménager en taxi pour dix dollars. »

Baby et Jules déménagent tout le temps, allant d’un appartement miteux à un autre, dans des quartiers compliqués où la prostitution et la drogue font parties du paysage. Quand Jules est plus lucide, qu’il ne prend pas de drogues ou ne vole pas, il surveille sa fille et lui impose des règles qu’elle n’a pas toujours envie de suivre. Surtout qu’un rien peut le faire replonger et qu’il perd alors toute crédibilité auprès de sa fille, en essayant de la protéger, mais pas toujours de ce qu’il devrait. Par moments, il l’enferme à l’extérieur pour la punir ou il disparaît mystérieusement. L’appartement devient donc inaccessible pour Baby qui se retrouve à la rue, pour un temps. Quand son père est malade, elle est accueillie dans une famille d’accueil ou un centre jeunesse. Parfois elle côtoie des gens qu’elle ne devrait pas et se laisse entraîner peu à peu sur la mauvaise pente…

« Quand on y pense, l’enfance est la chose la plus précieuse à nous être enlevée dans la vie. »

Ce qui est intéressant avec Baby, c’est que cette jeune adolescente contraste avec l’idée pleine de préjugés de la pauvreté et de la criminalité. C’est une enfant brillante, pleine d’imagination, qui réussit très bien à l’école. Elle est même étonnante, vu qu’elle mène en quelque sorte une double vie. Son pouvoir de rêver et d’imaginer toutes sortes de choses amène dans ce roman des passages aussi lumineux que contrastants d’avec le monde sombre dans lequel elle s’enfonce peu à peu. Elle aime aussi repousser les limites et tester les conséquences de ses actes.

Jules de son côté est encore un enfant, même s’il a la vingtaine. C’est comme s’il n’avait jamais grandit. Il n’est ni stable, ni fiable. Même si Baby l’aime beaucoup, ils sont dans le même bateau.

« Avoir un parent jeune, ça voulait toutefois aussi dire qu’il fallait faire ses valises en une heure et se sauver d’un gars de vingt-deux ans de retour d’Oshawa qui allait vous en vouloir à mort d’avoir vendu ses guitares. »

Cette Berceuse pour enfants perdus fait, pour moi, allusion à Jules et Baby. Deux âmes écorchées. Deux êtres meurtris par la vie, qui tentent de garder la tête hors de l’eau avec les moyens du bord. Moyens qui ne tiennent pas à grand chose et qui, bien souvent, ne leur permettent même pas de traverser la rive. C’est d’ailleurs ce qui rend ce roman terriblement poignant. Si certains passages sont beaux et limpides, d’autres sont troublants. C’est Baby qui raconte leur histoire. Elle jette sur son enfance et sur son monde un regard lucide d’adulte. C’est une enfant qui a grandit trop vite. Elle réalise que son univers n’est pas le même que celui des autres enfants. Si ce qu’elle vit peut arriver, alors tout peut arriver.

« J’avais tout de même bon espoir de me faire des amis à ma nouvelle école. J’ai décidé de garder Jules à distance de l’école et des nouveaux amis. À ma dernière école, il volait des vêtements dans la boîte d’objets perdus. Un garçon de ma classe m’avait déjà demandé pourquoi mon père avait sa tuque sur la tête. »

Malgré tout, elle demeure une adolescente. Ses envies et ses désirs sont ceux d’une jeune fille, alors que sa vie est celle d’une adulte pleine de problèmes qui ne sont pas de son âge. Elle tombe amoureuse, essaie de se faire des amis, joue dehors, tente de bien réussir ses cours, en même temps qu’elle doit se débrouiller pour survivre et pour rendre des comptes à certaines personnes qui abusent de sa jeunesse. Difficile pour une enfant de s’épanouir dans un univers à deux faces, deux mondes différents dans lesquelles elle n’a pas vraiment sa place.

« C’est l’un des aspects merveilleux de l’enfance, cette capacité d’éprouver une joie si complète au milieu de n’importe quoi. »

Avec ce roman, je découvre la plume et l’univers de Heather O’Neill. Ce livre m’a donné une furieuse envie de lire autre chose d’elle. Elle a une façon si particulière de raconter. Je me suis surprise, malgré le sujet parfois difficile, à dévorer ce roman, sans pouvoir le lâcher. L’écriture, les personnages et les détails font de ce roman un petit bijou, avec une facette très sombre. C’est une découverte très intéressante.

La ballade de Baby est suivi ici par un court texte de l’auteure, Sagesse de l’absurde. Une série de leçons de toutes sortes sur la vie, le monde, la pauvreté, la richesse, la culture. Toujours avec une lucidité foudroyante, frôlant parfois l’absurdité, ces leçons ont été apprises par l’auteure auprès de son père.

La ballade de Baby est une fenêtre sur un monde invisible, celui de l’enfance passée dans la pauvreté et la petite criminalité. Une enfance perdue, faite d’imagination et de rêves, qui permettent de survivre malgré tout. Un roman marquant, dont l’héroïne est difficile à oublier. Enfin offert dans une traduction parfaite, c’est le moment de découvrir l’univers doux-amer de Baby et de suivre l’auteure, Montréalaise, dans cette berceuse pour enfants perdus…

La ballade de Baby suivi de Sagesse de l’absurde, Heather O’Neill, éditions Alto, 496 pages, 2020

Les Morts de Bear Creek

morts de bear creekSean Stranahan, peintre amateur, guide de pêche et détective privé à ses heures perdues, se sent de plus en plus chez lui dans le Montana dont il connaît désormais les rivières comme sa poche. Mais les âpres paysages des Montagnes Rocheuses livrent parfois de macabres trouvailles – comme les cadavres de ces deux hommes exhumés par un grizzly affamé. Le shérif Martha Ettinger fait appel aux talents d’enquêteur de Sean, décidément très convoités : le même jour, il est embauché par un club de pêcheurs excentriques pour retrouver une précieuse mouche de pêche volée. Les deux affaires vont se téléscoper sur une piste escarpée menant vers quelques-unes des personnes les plus puissantes de la vallée de la Madison.

Je suis tombée sous le charme de Sean Stranahan et de Martha Ettinger avec la première enquête de la série, Meurtres sur la Madison. C’était un très bon roman, à la fois intrigue policière et nature writing qui me rappelait un peu les romans de C. J. Box et de William G. Tapply.

Cette seconde aventure campée dans la vallée de la Madison, une rivière réputée pour la pêche, est tout aussi intéressante que la première. Je dirais même plus! Les personnages n’en sont plus à une première présentation. Nous retrouvons Sean, Martha, Harold, Rainbow Sam et toute l’équipe rencontrée dans le premier roman. Au fil des romans, on apprend à mieux les connaître. Petite précision avant toute chose: il est possible de lire les enquêtes dans l’ordre ou dans le désordre et même, de ne lire que celle-ci par exemple. Les romans ne sont pas des suites officielles, chaque enquête se suffit à elle-même. Seulement, de mon côté, j’aime découvrir un enquêteur en lisant toute la série dans l’ordre. Je trouve ça plaisant de voir les personnages évoluer.

Le roman débute alors qu’un premier cadavre est retrouvé en haut de la montagne, puis un second, après une attaque de grizzly qui aurait pu coûter la vie à l’un des membres de l’équipe. Les restes retrouvés sont intrigants, surtout qu’en ce moment, il n’y a pas de recherches en cours pour une personne portée disparue. Encore moins pour deux. Ces morts sont dérangeantes, suspectes et laissent place à beaucoup d’hypothèses. L’enquête est bien ficelée, passionnante et assez particulière. Ça m’a énormément plu!

De son côté, Sean Stranahan, reconverti comme peintre et guide de pêche pour arrondir ses fins de mois et éventuellement s’acheter un bout de terrain et un chalet plutôt que de vivre sur un canapé, est appelé pour enquêter sur la disparition de mouches de pêche. Il a suivi, entre les deux romans, des cours de pistage donnés par Harold, le pisteur Blackfeet.

« Comme la plupart des transplantés du Montana, il avait découvert que, si un boulot était suffisant pour manger, deux autres étaient nécessaires pour payer le loyer et remplir le réservoir de son 4X4… »

Des mouches de valeur, qui ont disparues d’un club de pêche nommé Le club des menteurs et monteurs de mouches de la Madison. Un nom assez humoristique et réjouissant pour ce club regroupant de vieux amis amoureux de la pêche, reconnus pour certaines de leurs mouches particulièrement recherchées par les collectionneurs.

« Ce Sean Stranahan semble un jeune homme très bien. Il m’appelle « monsieur ». Et il est si beau que j’ai le sentiment d’être un cactus. »

D’ailleurs, dans les romans de McCafferty, il y a beaucoup d’humour. Que ce soit pour le choix des noms de ses chapitres, pour certaines particularités des personnages, les dialogues, il y a toujours une pointe d’humour quelque part. L’écriture et la traduction sont très agréables à lire à ce niveau. J’apprécie énormément ce côté amusant dans les enquêtes. L’horreur des crimes passe toujours mieux avec une pointe d’humour bien placée.

« C’est ainsi que Sean Stranahan bénéficia d’une coupe de cheveux à cent dollars exécutée par une homme dont la carte de visite proclamait: DES MAINS DE FEU, assis sur le siège pivotant du cadre de rames d’un canot d’occasion dans le cours supérieur de la Madison. Si quelqu’un lui avait annoncé que ce serait le programme de l’après-midi, il l’aurait pris pour un fou. »

L’intrigue se met en place doucement, dans des décors de rêve au bord de la Madison et sur les montagnes avoisinantes. La nature est au cœur de l’histoire, avec de très beaux passages sur ce que représente la vie dans la nature, l’immensité du territoire, la beauté des animaux et de l’environnement, sorte de trésor caché. Cet aspect de l’écriture me parle énormément.

L’histoire est à la fois une aventure de pêche, avec la disparition des mouches, et une histoire de chasse, avec les coups de fusil qui résonnent dans la montagne et la découverte de deux cadavres. J’ai d’ailleurs été très surprise en lisant cette histoire. Tout récemment, mon coblogueur a lu Zaroff et on y retrouve la mention de cette histoire dans le roman de Keith McCafferty. C’est d’ailleurs un aspect important du roman. Les hasards littéraires comme celui-là sont toujours de bonnes surprises. J’ai également appris plusieurs choses sur la fièvre de la vallée, une maladie causée par un champignon.

Dans Meurtres sur la Madison, Sean tombe violemment amoureux d’une femme rencontrée au début de l’enquête. Ce n’est pas l’intrigue principale, mais ça complète le personnage. Ici, dans cette seconde enquête, il rencontre Martinique, une étudiante vétérinaire qui est beaucoup plus attachante que son ancien amour. Même certains autres personnages lui en font la remarque! Elle est gentille et déconstruit certains préjugés en rapport avec son travail. Ce que j’aime chez Keith McCafferty c’est que parallèlement à son enquête principale, il y a encore une fois une seconde enquête plus ou moins reliée, ainsi que des personnages consistants qui ont des hauts et des bas, font des choix de vie qui influencent les livres à venir. L’univers qu’il crée petit à petit au gré des enquêtes est très intéressant.

« Stranahan fonctionnait à l’instinct, il avançait à tâtons avant de prendre une décision et il trouvait que l’eau l’aidait à peser le pour et le contre, le courant faisant pencher la balance de façon mystérieuse, si bien que la décision semblait naître dans ses tripes sans qu’il sache pourquoi ou comment la balance avait penché. »

Les Morts de Bear Creek est le second roman de Keith McCafferty que je lis. C’est aussi le second publié en français. La série comporte de nombreux autres romans qui, je l’espère, seront bientôt traduits. J’ai énormément de plaisir à retrouver les personnages, tous intéressants avec leurs personnalités bien différentes, et j’espère pouvoir lire une troisième enquête bientôt!

Un excellent roman qui mêle habilement nature writing et enquête policière. Je ne peux que vous conseiller ce livre!

Les Morts de Bear Creek, Keith McCafferty, éditions Gallmeister, 384 pages, 2019