Volt

voltKrafton, petite ville imaginaire de l’Amérique profonde aux allures bibliques, où abondent secrets inavouables, crimes anciens et chagrins enfouis est le décor des nouvelles d’Alan Heathcock. L’écriture puissante et lyrique, le suspense sombre qui imprègne ce paysage, et la poésie avec laquelle l’auteur évoque la violence inhérente à l’Amérique marquent la naissance d’un écrivain au talent singulier, salué par le New York Times et Publishers Weekly comme l’auteur d’un des meilleurs livres de l’année.

Krafton est le centre des huit nouvelles qui constituent toute l’essence de Volt, un recueil qui se lit presque comme un roman, tant chaque histoire est reliée aux autres par les lieux ou les personnages. On retrouve par exemple régulièrement Helen, une ancienne employée d’épicerie devenue, par vote populaire, chérif de la région. Ce qui était à la base une blague est devenue une mission pour cette femme qui n’hésite pas à faire quelques entorses à la justice quand les lois ne sont pas du bon côté.

Chacune des nouvelles de Heathcock sont des petits mondes en soi. Les personnages ont tellement de substance qu’ils prennent littéralement vie. Les écorchés, les repris de justice, les marginaux sont légion dans ce village rural où la vie est dure, où l’on survit sur des fermes qui demandent beaucoup de travail et où la pauvreté et le manque d’éducation est un véritable fléau. La violence est latente jusqu’à ce qu’un beau jour elle explose. On imagine très bien la petite communauté engluée dans ses vieilles habitudes. Entre ceux qui sont condamnés à errer (ou à fuir) Krafton et les autres, qui tentent simplement d’y survivre, Heathcock nous dresse un portrait sombre de cette petite ville à l’écart, menée par la religion, même quand on n’est pas vraiment croyant.

« J’ai juste besoin d’un peu de repos, se dit-elle. De quelques minutes pour me ressaisir. Puis elle imagina Dieu au paradis tout aussi las, avachi sur son trône doré, optant pour une ou deux inondations plus modestes pour voir si les hommes pourraient se sauver tout seuls et lui épargner cet effort. »

Dans La fille, la nouvelle la plus percutante à mon avis, une femme tente de s’isoler dans un labyrinthe créé dans ses champs de maïs, pour survivre au deuil de sa mère. Elle perçoit comme une menace les enfants venus jouer sur ses terres. Le train de marchandises est une errance dans la nature qui a pour point de départ la perte d’un enfant. La perte et le deuil est bien souvent au centre des histoires, mais on ne le réalise qu’en tournant la dernière page. Le thème central reste la communauté rurale de Krafton. Et le souvenir des dégâts causés par une grave inondation. On imagine un monde boueux, pas tout à fait remit des vestiges laissés par l’eau.

« Les choses disparaissaient. Les gens disparaissaient. Les nuages laissaient la place au soleil qui laissait la place à la nuit. Seuls les sentiments, comme les esprits, perduraient, gravés à l’arrière de nos yeux, mêlés à notre moelle. »

Volt est un recueil de nouvelles très maîtrisé, ce qui est en soi plutôt étonnant vu qu’il s’agit d’une première publication. La qualité de l’écriture, rude et poétique, les histoires à la fois dures et sensibles, et les personnages qui hantent les pages sont du genre qu’on n’oublie pas. On peut espérer que l’auteur ne s’arrêtera pas de si bon chemin!

C’est avec Volt que je termine ma participation à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Volt, Alan Heathcock, éditions Albin Michel, collection Terres d’Amérique, 320 pages, 2013

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Les Perséides

IMG_0256Toronto. Cité pluriethnique où l’on peut croiser des centaines de personnes tout en restant terriblement seul. Ville tentaculaire que l’on sillonne chaque nuit en faisant de nouvelles découvertes et où l’indicible n’est jamais très loin.
Au cœur de cette métropole se niche une petite librairie plutôt étrange : Finders. Vous y trouverez sans aucun doute les livres que vous cherchiez depuis toujours et aussi, qui sait?, certains que vous n’imaginiez même pas. Porte ouverte sur des mondes qui n’existent pas, ou pas encore, Finders est un endroit à nul autre pareil. Poussez la porte, si vous l’osez…

Le recueil Les Perséides est ma première rencontre avec l’auteur canadien Robert Charles Wilson. Et quelle rencontre! Je referme ce livre avec l’impression particulière d’avoir voyagé très loin et de m’être posé mille questions. C’est un recueil de science-fiction, qui flirte parfois avec l’horreur, la limite étant assez floue. Cependant, ce livre me laisse le sentiment d’une écriture intelligente, qui pousse beaucoup plus loin que le simple récit, la simple fiction.

« L’imagination est aussi un endroit où des choses vivent. »

Le recueil contient neuf nouvelles et une postface. Les neufs histoires ont presque toutes en commun d’évoluer à plus ou moins de distance de la librairie Finders. Un lieu étrange, tenu par un bonhomme étrange qui joue avec les mots, les illusions et les gens. La première histoire, Les champs d’Abraham, nous plonge dans les bas fonds de Toronto, alors que Jacob essaie de survivre et de s’occuper de sa grande sœur malade en jouant au traducteur et en disputant des parties d’échec. Il va à la librairie régulièrement où l’obtention d’un livre est l’enjeu d’une partie d’échec. C’est avec cette nouvelle passionnante et effrayante que le recueil débute. Ma lecture commençait vraiment bien, Les champs d’Abraham est sans doute ma nouvelle favorite de ce recueil. C’est là qu’on perçoit la part sombre et terrible du vieil Oscar Ziegler, le libraire à qui appartient Finders.

« On ne peut pas vivre dans deux mondes à la fois. On peut aimer l’humain ou aimer… autre chose. Mais pas les deux. Non, pas les deux. »

Une autre nouvelle qui m’a particulièrement intéressée et qui est un peu différentes des autres, c’est L’observatrice. Elle met en scène une jeune fille de quatorze ans en proie à des « problèmes psychologiques » et envoyée chez son oncle homosexuel vivant en Californie pour se « refaire une santé ». Il est trop occupé à ses mondanités et ses relations pour s’occuper de sa nièce. La jeune fille se tourne alors vers Edwin Hubble, le célèbre astronome américain, pour avoir de l’aide. Cette histoire très belle et étrange est captivante. C’est la seule à ne pas évoluer dans l’axe de la librairie Finders et la seule qui se déroule dans un autre pays.

J’ai aimé l’ensemble des nouvelles de ce recueil. Beaucoup abordent le thème de l’astronomie, des étoiles, de l’espace. Plusieurs personnages observent les étoiles et ont des réflexions intéressantes sur le sujet. J’ai particulièrement apprécié cet aspect du recueil, étant fascinée par l’astronomie et le ciel en général.

« Les quelques corps célestes qu’on parvient à voir briller malgré la pollution sont à peu près aussi excitants qu’un poisson échoué sur la plage. Mais en s’éloignant suffisamment de la ville, on voit encore le ciel de la même manière que nos ancêtres, comme un abîme au-delà du bout du monde dans lequel les étoiles évoluent, aussi implacables et inabordables que les âmes des morts d’antan. »

On pourrait qualifier le recueil de Wilson de nouvelles urbaines, tant la ville de Toronto principalement est au centre de l’histoire, avec ses rues, ses plans, ses vieux immeubles, sa faune particulière. Il y est beaucoup question de science, ce qui m’a passionnée, de personnages d’intellectuels ou de professeurs qui travaillent dans des domaines scientifiques et en questionnent les découvertes ou les théories.

Il y a une phrase de la dernière nouvelle qui résume assez bien l’idée générale du recueil:

« Les gens parlaient d' »illumination », mais ce n’était pas le terme qui convenait. En fait, c’était après les limites du monde matériel qu’elle courait. Les limites de la réalité, l’endroit où est rencontre pourrait être. »

Ce recueil de nouvelles de science-fiction regroupe des histoires intelligentes, qui poussent le questionnement de la vie après la vie, d’autres mondes, d’aspects scientifiques ou de la recherche à un niveau réellement intéressant. L’idée d’une vieille librairie à la magie inquiétante où les coïncidences affluent et où les événements se croisent et s’entrecroisent est excellente. Même quand il n’en est question que superficiellement, l’ombre de Finders plane un peu sur toutes les histoires. On sait que c’est  et que l’inquiétant et mystérieux propriétaire n’est pas très loin. Le nom de la librairie, Finders, veut d’ailleurs dire « trouveur » ou « chercheur », ce qui prend tout son sens.

Une belle surprise pour moi que cette première rencontre avec Robert Charles Wilson, qui me donne envie de relire l’auteur. J’ai d’ailleurs Les affinités dans ma pile, que je compte lire prochainement.

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Les Perséides, Robert Charles Wilson, éditions Folio, 384 pages, 2017

Un été indien

un été indienEn quelques pages, Truman Capote prouve dans cette nouvelle sa puissance émotionnelle, loin du mythe de l’écrivain star adepte des colonnes mondaines. Un jeune garçon, Bobby, doit quitter la ferme de son enfance pour rejoindre les bancs de l’école. Derrière le masque de la fiction, on retrouve la nostalgie et la mélancolie qui planent sur toute l’oeuvre de Capote. Un petit bijou de délicatesse.

Bobby commencera bientôt l’école. Son père, qui a reprit la ferme familial et qui s’occupe de la terre depuis quelques années n’en peut plus. Il veut, pour lui, sa femme et surtout son fils, beaucoup plus qu’un bout de terrain cultivé à la sueur de son front, sans machinerie.

Au début, le titre m’a semblé mal choisi. Un été indien… Mais en fait, tout commence (et changera) pendant l’été indien. Le reste de l’histoire se déroule en automne et surtout en hiver. La famille de Bobby déménage pendant une forte tempête de neige. Leur nouvelle vie me fait penser à cet exode vers la ville qu’a connu de nombreuses familles à une certaine époque. Partir pour la ville était le lot de plusieurs et symbole de toutes les promesses. Alors qu’aujourd’hui, plus que jamais, c’est un peu l’inverse que l’on vit.

Un été indien est une nouvelle très touchante. Elle parle de changement, mais placera aussi Bobby dans une situation difficile. Il doit dire adieu à ses grands-parents, avec tout ce que ça implique pour un couple âgé d’être tout à coup « abandonné » par leurs proches au profit d’un étranger. Il y a toute cette réflexion autour du temps qui passe, des gens qui changent et qui finissent par « oublier » ceux qu’ils ne fréquentent plus quotidiennement.

Cette histoire est pleine de mélancolie, mais c’est aussi un portrait familial teinté de tristesse car l’annonce de la décision prise par le père aura un impact important sur toute la famille. L’écriture est fine, très visuelle. J’ai bien aimé cette nouvelle et je lirais bien autre chose de Truman Capote, étant donné que l’autre ouvrage que j’ai lu de lui, De sang froid, (que je compte bien relire) m’a laissé une impression très profonde.

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Un été indien, Truman Capote, édition Rivages poche, 52 pages, 2006

Nouvelles

IMG_0245« Il y avait à l’hôtel quatre-vingt-dix-sept publicistes de New York. Comme ils monopolisaient les lignes interurbaines, la jeune femme du 507 dut patienter de midi à deux heures et demie pour avoir sa communication. Elle ne resta pas pour autant à ne rien faire. Elle lut un article d’une revue féminine de poche intitulée « Le sexe, c’est le paradis ou l’enfer ». Elle lava son peigne et sa brosse. Elle enleva une tache sur la jupe de son tailleur beige. Elle déplaça le bouton de sa blouse de chez Saks. Elle fit disparaître deux poils qui venaient de repousser sur son grain de beauté. Lorsque enfin le standard l’appela, elle était assise sur le rebord de la fenêtre et finissait de vernir les ongles de sa main gauche. »

Je viens de terminer ce recueil de nouvelles de J.D. Salinger qui m’attendait dans ma pile depuis quelques années. Ayant beaucoup aimé L’attrape-cœurs à l’époque (que je viens d’ailleurs de me procurer pour le relire éventuellement), j’attendais beaucoup de ces nouvelles. Je dois avouer qu’en tournant la dernière page, je me sens à la fois déçue et flouée.

La préface du livre, écrite par Jean-Louis Curtis, est plutôt intéressante. L’homme est très enthousiaste et il donne vraiment envie d’ouvrir le livre de Salinger. J’étais dans de bonnes dispositions pour aimer ce recueil, qui contient neuf histoires.

Le problème avec ces nouvelles, c’est qu’elles me laissent le sentiment d’être complètement inachevées. Je n’en comprends ni la forme, ni la raison d’être, ni le dénouement. C’est encore plus frustrant parce que Salinger excelle particulièrement dans la création des univers qu’il nous décrit. En peu de mots, peu de lieux et peu de descriptions, il a déjà placé ses personnages et leur a donné vie. On embarque totalement dans ce qu’il nous raconte parce qu’il est vraiment doué pour ça. Ses personnages sont vivants et ont une existence propre. Je dois lui accorder ce don-là.

Là où ça s’est gâté pour moi, ce sont les fins de ces nouvelles. J’ai l’impression que la plupart n’en ont pas. Chaque fois, les histoires me donnaient l’impression d’être excellentes, de m’embarquer très loin, avant de me laisser retomber sans rien me donner. Et à chaque nouvelle histoire, c’était la même chose. Vers la fin, j’étais plutôt lassée et j’avais hâte de terminer le livre.

Malgré cela, deux nouvelles se démarquent du recueil selon moi et ont une fin un peu plus punchée, comme je les aime. Un jour rêvé pour le poisson-banane est une histoire qui se termine en coup de poing et comme c’est la première du recueil, ça débutait bien ma lecture. La seconde, L’époque bleue de Daumier-Smith est vraiment intéressante par son contenu et son originalité. C’est une nouvelle qui aborde l’art et les cours par correspondance. Je l’ai trouvé très intéressante. La fin est moins punchée mais l’histoire est des plus captivantes.

Salinger en nouvelliste ne m’a pas réussit. Il me semble que ses histoires manquent de finition. C’est le sentiment que j’ai eu tout le long de ma lecture. Je le préfère largement en romancier. Nouvelles a été pour moi une rencontre ratée. Dommage.

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Nouvelles, J.D. Salinger, Éditions Pocket, 281 pages, 1961

Donnacona

DonnaconaDonnacona est ma première rencontre avec la plume d’Éric Plamondon. Je ne l’avais encore jamais lu et j’ai choisi son recueil de nouvelles pour débuter. Je suis plutôt contente de cette lecture. J’ai très envie de voir ce qu’il nous réserve dans un roman par exemple. Je pense aussi à sa trilogie Hongrie-Hollywood express, Mayonnaise et Pomme S qui me fait de l’oeil depuis un moment.

Donnacona est un recueil de trois longues nouvelles qui racontent chacune une étape différente de la vie. La première, qui donne son titre au recueil, parle de l’enfance d’un groupe d’amis qui vivaient au bord de la rivière. Entre les bières, les amourettes et la pêche, c’est le portrait d’une région et d’une amitié qui se dessine. C’est sans doute la nouvelle la plus marquante du recueil. Un coup de poing.

Lendemain de pêche parle du début de la vie d’adulte, alors qu’un jeune homme travaille dans une pizzéria et rencontre le grand amour. C’est cet amour, intense, différent de tout ce qu’il a connu, mais un peu étrange qui amène le jeune homme à en parler à son frère. Ils passent la journée ensemble, vont pêcher, jouer au billard et manger. Les différences entre les deux sont flagrantes. Le texte est accompagné de quelques ébauches de poèmes.

Ristigouche est une étrange histoire. En la lisant j’avais l’impression parfois de me sentir un peu égarée. Il y est à la fois question de Pierre, dont la mère vient de mourir et qui a acheté avec l’argent de l’héritage « un pick-up, une tente-roulotte, un canot pneumatique et un équipement de pêche au saumon ». On nous raconte la vie de Pierre, mais surtout celle de sa mère et des ancêtres qui sont arrivés ici. Ces passages sont passionnants, mais la structure de cette nouvelle me laissait par moments un peu perplexe. On passe de l’un à l’autre sans prévenir, le tout entrecoupé des paroles d’une chanson (que je ne connaissais pas), Le petit avocat. Même si je vois un rapport avec ce qui se déroule dans le texte, je n’en ai pas compris l’utilité. Toutefois, j’ai trouvé la rencontre entre Pierre et le béluga vraiment intéressante. Une troisième nouvelle que j’ai un peu moins aimée, plus à cause de sa structure finalement, que de son contenu.

Malgré cela, j’ai bien aimé cette lecture, suffisamment pour me donner envie de relire l’auteur, dont j’ai déjà un second livre sous la main. Il y a une certaine tristesse dans ces nouvelles, une mélancolie assez touchante, avec sans cesse un regard en arrière, sur le passé.

« Tout s’est un peu arrêté ici. Peut-être que la fin du barrage résonne comme un appel. Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai tout de suite eu besoin de revenir, d’être là et de voir de mes propres yeux. Je croyais trouver une réponse. Je crains d’atteindre une étape de la vie où les questions sur notre passé ne peuvent être que décevantes. Je commence à redouter cet âge où il ne reste plus que le souvenir de nos souvenirs. »

Voici un autre extrait très imagé:

« Il s’est réveillé avec sur la poitrine le poids d’un cachalot échoué. Il a ouvert les yeux. Le cachalot était là. Il était lourd, bien trop lourd, impossible de bouger. Ça sentait la mer, l’humidité. Ça remontait dans ses os. C’était un peu gluant. Une odeur de poisson se mêlait aux cris des mouettes. Il était déjà dix heures. »

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Donnacona, Éric Plamondon, Éditions Le Quartanier, 118 pages, 2017