L’économie de la nature

L'économie de la natureL’expression «économie de la nature» a surgi dans le vocabulaire des sciences au XVIIIe siècle bien avant que le néologisme «écologie» ne s’impose à nous, plus d’un siècle et demi plus tard. Chez Carl von Linné, Gilbert White ou Charles Darwin, l’économie de la nature désigne l’organisation des relations entre les espèces au vu du climat, du territoire et de leur évolution. Cette économie pense l’imbrication des espèces, y compris les êtres humains, dans un réseau d’interactions incommensurables et impondérables. Mais très vite, les physiocrates, les premiers «économistes», la dévoient pour fonder une science de l’agriculture subordonnée à de prétendues lois du marché. Un détournement dont nous pâtissons jusqu’à ce jour.

Ce court essai fait partie d’une série sur l’économie. Celui-ci est le premier, le second s’intéresse à la foi et le troisième, à l’art. Les deux derniers sont dans ma pile à lire. J’avoue qu’avant d’avoir ce livre entre les mains, je ne m’étais pas vraiment questionnée sur le terme d’écologie et d’économie de la nature. C’est principalement le mot « nature » qui m’a attirée vers ce livre et j’y ai découvert des propos forts intéressants.

Je réalise cependant qu’au tout début de ma lecture, je ne savais pas trop où l’auteur voulait en venir. Et c’est d’ailleurs à cause de ce constat que j’ai compris à quel point le mot « économie » n’avait plus du tout la même signification aujourd’hui qu’avant. À quel point l’idée que l’on se fait de « l’économie » aujourd’hui est en quelque sorte à l’opposé total de la nature et que de coupler les deux mots, « économie de la nature », nous apparaît presque comme une abomination.

« On se croit confronté à une dualité lorsque ces deux notions sont mises en apposition, car la novlangue de notre régime idéologique a fait passer pour « économiques » des activités déstabilisatrices, destructrices, polluantes et indifférentes au tout. Or, l’économie, avant que ne soit dévoyé son sens, et l’écologie, telle qu’on la conçoit encore, sont de parfaits synonymes. »

L’auteur avec cet essai, tente de reprendre en quelque sorte l’économie aux économistes et nous offre une sorte de genèse du concept afin de mieux en saisir toute la portée. Quelle est la définition d’économie? Qu’est-ce que « l’économie de la nature »? Il s’agit en fait de l’organisation de la nature et de la relation des différentes espèces entre elles.

On y aborde de plus l’agriculture (ses désastreuses monocultures ainsi que les OGM) et on tente de montrer que l’on perd beaucoup à ne garder de l’économie que le côté production, biens matériels, argent. Alors qu’il y a plus de deux siècles, l’idée « d’économie de la nature » suffisait pour décrire l’équilibre entre les espèces et leur environnement, l’expression s’est en quelque sorte éteinte, puisqu’elle est maintenant associée au domaine financier.

« Contrairement à l’économie de la nature, l’économisme n’inclut les sujets humains dans son modèle qu’à la manière de fonctions abstraites. »

L’ouvrage fait état de nombreux exemples tirés de l’histoire pour exprimer son propos. Par exemple, l’introduction de loups dans le parc de Yellowstone en vue de sauvegarder un écosystème entier ou la négligence humaine qui permet à des espèces qui ne sont pas indigènes de se propager et de causer les dommages que l’on sait sur la faune et la flore.

Dans cet ouvrage, on retrouve avec plaisir les écrits et la pensée de Linné, Darwin, Thoreau, entre autres, ainsi que plusieurs autres théoriciens qui ont apporté leur pierre à l’édifice de l’économie de la nature. Des thèmes aussi vastes que les différences de classes, la richesse et la pauvreté, le capitalisme, l’économie organique,  sont abordés par l’auteur.

Cet essai n’est pas un ouvrage qu’on lit en bloc. Le propos est intéressant, mais un peu complexe. Je trouve également qu’on associe si peu l’économie à la nature que le thème peut être un peu déstabilisant. J’ai mis un moment à bien intégrer ma lecture et à sentir le propos devenir plus fluide. Toutefois, c’est un essai qui nous amène à nous questionner sur la nature et sur le concept d’économie dans sa globalité. Ce livre m’a beaucoup intéressée. Il s’agit d’une façon différente, théologique et philosophique d’aborder l’ensemble des propos désignant la nature: les espèces, « l’écologie », l’agriculture, ainsi que les liens entre les espèces.

« Du moment que la relation à la terre de même que la connaissance des espèces animales et végétales ne relèvent plus en elles-mêmes d’un lien spirituel et vital au monde, mais d’un simple moyen par lequel atteindre des cibles comptables, c’est la nature qu’on repousse hors champ. »

J’ai bien apprécié cette lecture et je lirai avec plaisir les autres ouvrages de l’auteur dans la même série sur l’économie. Je suis curieuse de connaître son propos autour de la foi et de l’ar. Si la philosophie vous intéresse, L’économie de la nature est une belle découverte à faire.

L’économie de la nature, Alain Deneault, Lux éditeur, 142 pages, 2019

Hiver: cinq fenêtres sur une saison

Hiver cinq fenêtres sur une saisonCinq fenêtres grand ouvertes sur la plus austère des saisons, comme autant de façons d’en proposer une histoire sociale et culturelle. Cet essai, poétique et abondamment documenté, puise dans l’art, le sport, l’urbanisme et l’histoire pour décrire les mille facettes de l’hiver: le chauffage au charbon, le patin, l’art romantique, les grandes explorations polaires, les fêtes de fin d’année, la littérature russe, l’art pictural japonais, le hockey ou la retraite de Russie de Napoléon. Avec élégance et érudition, Adam Gopnik sonde aussi les sentiments et attitudes qu’inspire l’hiver et montre comment ceux-ci changent avec le temps et la distance, donnant ainsi à lire une représentation commune et humaine du froid et de la neige. L’hiver, qu’on ne trouve jamais aussi beau qu’à travers les fenêtres givrées d’une demeure chaude et protectrice, évoque aussi une grande vérité anthropologique: c’est toujours de l’intérieur que nous appréhendons le mieux le monde extérieur.

J’aime passionnément l’hiver, tout comme Adam Gopnik. Ce livre avait donc tout pour m’attirer et je n’ai vraiment pas été déçue. C’est même un gros coup de cœur! Hiver: cinq fenêtres sur une saison, porte merveilleusement bien son titre. Choisir d’écrire un livre sur cette saison souvent perçue comme austère, à une époque où une grande majorité des gens préfèrent l’été, c’est un beau défi… qui a été parfaitement relevé par l’auteur.

Tout d’abord, cet ouvrage aborde l’hiver avec un regard nouveau, d’un point de vue différent. À travers cinq grands thèmes – les cinq fenêtres – l’auteur entreprend de nous offrir un nouveau regard sur cette saison autrefois perçue comme froide, mortelle, très peu invitante. C’est lorsque l’hiver ne devient plus seulement une histoire de survie, mais aussi un moment pour profiter des joies de la neige tout en chérissant la chaleur d’un foyer bien chauffé, que la perception de l’hiver s’est mise à changer.

Les cinq chapitres de cet ouvrage nous présentent l’hiver sous différents aspects. La première fenêtre, L’hiver romantique, s’attarde sur la perception au fil des ans de cette saison froide. L’auteur nous parle des romantiques, de la perception de l’hiver dans la littérature, des changements qui sont survenus au fil des ans sur notre façon de vivre l’hiver. Avec le chauffage central et des moments pour relaxer, l’hiver passe de saison dure et austère à une saison où il fait bon mettre le nez dehors.

« La conquête de l’hiver, en tant qu’acte à la fois physique et imaginaire, est l’un des grands chapitres de la renégociation des frontières du monde, des lignes que nous tirons entre la nature et les sentiments qu’elle nous inspire, qui caractérise l’ère moderne. »

De William Cowper à Vivaldi, en passant par Krieghoff, Schubert, Debussy, Andersen et même Wilson Bentley le premier photographe connu de flocons de neige, l’auteur nous fait visualiser la façon dont la perception de l’hiver a modifié la musique, les arts, la littérature, la culture. Ma plus belle découverte via cet ouvrage a été Fanny Hensel et sa série d’œuvres saisonnières pour piano. C’était la petite sœur de Mendelssohn.

La seconde fenêtre est celle de L’hiver radical. On y parle de Frankenstein, de Glenn Gould, d’Harry Somers, un compositeur canadien et d’Edgar Allan Poe. Pourquoi? Parce qu’il y est question du deuxième thème de ce livre: les expéditions polaires. Pôle Sud, Pôle Nord, qu’est-ce qui a poussé l’homme à vouloir sans cesse explorer et tenter sa chance dans des déserts de glace où il n’y avait bien souvent rien? Qu’est-ce qui nous pousse encore à lire aujourd’hui ces récits d’aventure en rêvassant? Ce chapitre parle de John Ross, Sir John Franklin, E.K. Kane, Apsley Cherry-Garrard, Sir Falcon Scott, Frederick Cook, Robert Peary, Robert Scott, Roald Amundsen, Ernest Shackleton. Un chapitre sur la folie et le courage, sur l’attrait des grands espaces glacés et vierges. Un chapitre totalement passionnant qui nous donne envie de lire tous ces récits d’explorateurs téméraires.

La troisième fenêtre est celle de L’hiver réparateur. L’hiver des célébrations. Noël comme fête hivernale par excellence et sans doute l’une des célébrations les plus importantes à travers le monde. De quelle façon l’hiver a pu devenir l’hôte d’une fête lumineuse et pleine de promesses? De quelle façon Noël est maintenant ce qu’elle est, une fête axée sur les présents, la neige, les amis et la famille? Il y est question des saturnales et des calendes, du solstice d’hiver et de Yule, de Charles Dickens, de la Trève de Noël, de la poésie, de l’époque victorienne où tout a changé, de la laïcité, du message de Noël, des cantiques, du caricaturiste Thomas Nast et de la façon dont Noël s’est peu à peu transformée en commerce. Passionnant portrait social, ce chapitre nous éclaire sur la façon dont nous célébrons en plein cœur de la saison froide.

« Si la planète a mondialisé Noël, Noël a étendu l’hiver au monde entier. La fête d’hiver a conquis désormais l’ensemble du continent: la neige artificielle, les faux glaçons, le givre tant prisé par Goethe vaporisé sur des fenêtres californiennes en l’honneur d’une déité germanique que Goethe n’aurait pas pu imaginer: le père Noël. »

La quatrième fenêtre est celle de L’hiver récréatif. Les sports d’hiver en général et le hockey plus précisément. On y parle de musique qui rend hommage au patinage et de tableaux qui ont été créés avec le même but. Lorsque les plaisirs des sports d’hiver ont été découverts, ils ont fait de la saison froide une saison de jeux et de vitesse. Une saison qui bouge. Les ponts de glace permettaient des déplacements impossibles pendant la saison chaude. Les patinoires offraient des lieux de rencontres inestimables. On en apprend plus sur la création du hockey et sur les sports d’équipes qui se sont développés. L’invention du week-end a contribué à nous offrir plus de moments de loisirs. Un chapitre où l’on croise Samuel Pepys tout autant que Maurice Richard.

La cinquième et dernière fenêtre est celle de L’hiver remémoré. On y parle d’urbanisme, de villes d’été et de villes d’hiver, de la ville souterraine, de la voiture en hiver, de la littérature et de la musique. On y parle de l’hiver comme lieu de mémoire et de souvenirs.

« L’hiver ajoute de la profondeur et de l’obscurité à la vie ainsi qu’à la littérature, et dans l’été sans fin des tropiques ni la pauvreté ni la poésie […] ne semblent capables de profondeur: la nature y est trop exultante, trop résolument extatique, comme sa musique. Une culture centrée sur la joie est forcément superficielle. » – Walcott

Poèmes polaires et cinéma se côtoient dans ce chapitre, au son d’une musique pleine de souvenirs. Ce chapitre nous parle également d’écologie. De cette perte du froid, de ce droit au froid. De la disparition des neiges d’antan comme souvenir collectif et de l’hiver dans notre imaginaire. De l’hiver comme saison en voie de disparition…

« L’hiver, la saison qu’il fallait endurer, est désormais la saison qu’il faut préserver. »

Ce livre a été un gros coup de cœur. Quand je l’ai terminé, mon livre avait des airs d’arc-en-ciel avec des post-it à toutes les pages. J’avais envie de noter toutes sortes de passages qui me plaisaient ou me parlaient. J’avais envie de partager des réflexions autour de moi. J’ai lu ce livre en accompagnant ma lecture des tableaux mentionnés dans l’ouvrage, en écoutant la musique dont on fait mention, en faisant également quelques recherches sur ce qui m’était moins familier, tout au long de ma lecture. L’ouvrage présente plusieurs poèmes et aborde toujours l’hiver d’un point de vue social et culturel, ce qui en fait un essai particulièrement parlant. C’est un ouvrage dont la forme donne envie d’aller plus loin, de faire des découvertes. Les références aux peintres, aux compositeurs, aux musiciens, aux écrivains, sont nombreuses et passionnantes. On retrouve du bien beau monde entre les pages de ce livre et des gens qui ont façonné la façon dont l’hiver a été perçu et vécu à leurs époques respectives.

Hiver: cinq fenêtres sur une saison est un livre qui se lit avec grand plaisir et qui permet un autre regard sur la saison froide. Ce que nous raconte Gopnik nous permet également de mieux réaliser à quel point l’hiver est important, voire essentiel.

« Privée du souvenir de l’hiver, du Nord, de la neige, du cycle des saisons, notre civilisation perdra également au change, et cette perte sera aussi lourde, à sa manière, que celle subie par les Inuits. »

Gopnik aime l’hiver. Moi aussi. Ce livre est un brillant essai sur le bonheur du froid, sur le droit au froid, sur l’évolution de sa perception à travers le temps.

À découvrir, assurément! À noter au passage la traduction impeccable de Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Hiver: cinq fenêtres sur une saison, Adam Gopnik, Lux éditeur, 296 pages, 2019